‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 75 sur 196 · CHAPITRE V. — Dh'CKMURK · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — Dh'CKMURK

frenier de rEnipereur pour avoir iin<3 botte de paille. Je la partageai avec Chabot et deux autres de mes camarades. Nous soupàmes fort mal, avec un bien petit morceau de pain noir, moitié son, un peu de viande, pas môme d'eau. Le traîneau abandonné par le général de Narbonne arriva à onze heures .du soir; le palefrenier le conduisant avait le nez et les pieds gelés. Les soldats morts de froid continuaient à jalonner la route.

IL — Le roi se rendit directement de sa personne à 4vowno; à ce moment arrivait l'arrière-garde de la division Loison, réduite à six cents hommes; elle avait rejoint à Wilna, trois jours auparavant, avec six mille hommes. Cette division n'avait plus de canon. Le 113« de ligne en faisant partie, com- •posé de Florentins, m'avait frappé dans cette ville, par sa beauté et par la bonté de son habillement; je parlai à un sergent de ce régiment, m'étonnant de ce qu'un corps aussi nombreux se fût fondu aussi vite. Il me répondit : < C'est bien « simple : nous mourons de froid et de faim; on nous envoie « des boulets, nous ne pouvons en rendre à l'ennemi, force « nous est bien alors de suivre l'exemple de ceux qui revien- « nent de Moscou à la débandade. » Ce sergent faisait partie des cent vingt soldats de ce régiment qui étaient à peu près encore ce jour-là sous les drapeaux.

L'arrière-garde s'arrêta à Ewje;j'y demeurai jusqu'à dix heures du matin, dans l'espoir d'y voir mon général. Pendant ce temps-là, la foule d'amateurs restés en arrière ne cessa de défiler. La vieille garde impériale, réduite à quatorze cents hommes au moment du départ de l'Empereur, n'en comptait pas plus de huit cents sous les armes.

Nous nous embarquâmes. Chabot et moi. dans le traîneau du général, avec le cuisinier, seul homme de tous nos gens n'ayant rien de gelé. Le piqueur Augustin et deux autres devaient nous rejoindre; nous n'avons plus revu ces derniers. -Le piqueur s'est retrouvé à Paris. Notre inquiétude sur le sort de M. de Narbonne ne fit que croître toute la journée.

Au milieu des cruelles souffrances que me faisait endurer ma main, je ne pouvais m'empècher de dire : « Nous avons le

spectacle de grandes horreurs; pareille chose ne se reverra plus. »

Après avoir fait à peine deux lieues, nous entendîmes le canon des Cosaques talonnant notre arrière-garde. Nous nous arrêtâmes au quartier général du général Sébastiani, à Rumschiski. Nous fûmes enchantés d'y trouver M. de Narbonne. Après avoir quitté son traîneau à la montée, notre général fut dans une position affreuse; seul, à pied, n'ayant ni gens ni aides de camp, croyant avoir perdu tout, il avait confié son argent au général Thielmann. Un colonel de la garde napolitaine lui prêta un cheval. M. de Narbonne avait rejoint, ce même jour, le général Sébastiani àZysmory; il y apprit que le général Thielmann avait sauvé son argent; il nous était nécessaire pour gagner Berlin. Nous fîmes un bon souper. J'eus de l'eau chaude pour panser ma main, de la paille, une maison; nous fûmes par conséquent fort bien. L'état-major du général Sébastiani était très bien composé. M. Bignon, agent de change à Varsovie, suivait aussi la colonne de cet officier général.

12. — Nous montâmes en traîneau. Chabot et moi, à six heures du matin; à peine partis, nous fûmes jetés dans un fossé plein de neige par notre conducteur; cette culbute ne fit aucun bien à ma main. A midi, nous étions à Kowno (24 kilomètres). Nous déjeunâmes chez le général Sébastiani. Il reçut l'ordre de se mettre en marche sur-le-champ avec sa cavalerie; nous suivîmes sa colonne. Briqueville, blessé, me demanda ma place sur le traîneau, m'exposant que sans cela, il restait prisonnier. Je la lui donnai sans hésiter. Je traversai donc à pied le Niémen, honneur que j'avais eu le 24 juin précédent. Quelle différence de l'armée d'alors avec celle d'aujourd'hui ! Ces nombreux corps de cavalerie et d'infanterie, marchant bien en ordre, remplacés maintenant par des troupes d'amateurs sans armes f Pour l'artillerie, un seul canon de ceux passés à cette époque traversa le pont de Kowno. Après avoir marché trois lieues sur les bords du Niémen, ayant la fièvre de suppuration, la gangrène à la main, la force, et non le courage, me manqua. Je m'assis sur les

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