CHAPITRE V. — DECEMBRE
marches d'une chapelle. Un soldat du train conduisant deux chevaux vint à passer; il me hissa, moyennant 5 francs, sur un sac d'avoine; je fis ainsi une lieue, et je fus sauvé. J'arrivai à huit heures du soir à Zapieciczki, au quartier du général Schastiani. Nous logeâmes chez un curé. Nous y fûmes bien; il nous donna des confitures. Depuis lors, nous avons toujours trouvé des vivres.
Un aide-chirurgien hollandais me pansa ma main; c'était un bonheur. Je m'étendis tout habillé sur le lit du curé; les olTiciers du général Sébastiani eurent la complaisance de me le laisser, à cause de ma blessure. Les magasins de Kowno furent pillés. Une foule de soldats s'enivrèrent et restèrent dans cette ville; bon nombre de gens fatigués et gelés s'y établirent.
13. — M. Bignon me rendit un grand service en me prenant dans sa calèche, malgré l'odeur de la suppuration de ma blessure. Je lui en dois d'autant plus de reconnaissance. Il était homme d'esprit; nous causâmes gaiement des personnes de Paris, des connaissances communes. Le général Sébastiani m'ofTrait un cheval; cela était bien difi'érent, ne pouvant remuer la main, ni même le bras. Nous prîmes des chemins de traverse au milieu de la forêt; nous arrivâmes, après avoir failli plusieurs fois verser, auprès de Pilwiski, à six heures du soir. Le quartier du général Sébastiani y fut établi.
Le roi de Naples quitta Kowno le même jour, porta son quartier général à Skrawdzen; il fut obligé de laisser son dernier canon à une montée à la sortie de Kowno.
Le maréchal Ney voulut défendre cette ville, mais en partit le lendemain, se trouvant coupé; il rejoignit l'armée à travers les bois avec cinquante hommes, à son arrivée à Gumbinnen.
14. — Je voyageai encore dans la calèche de M. Bignon, heureux et étonné d'être dans une véritable voiture. Nous nous arrêtâmes à Wilkowiszki.
Nous attendîmes le général Sébastiani chez un Juif qui vendait du café au lait, du pain blanc; afi'amé, j'en mangeai pour 12 francs, charmé de pouvoir obtenir des habitants quelque
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chose pour mon argent. Gela n'était pas arrivé depuis bien longtemps, mais nous étions en avant de Tarmée. Nous eûmes à cinq heures du soir des traîneaux, des chevaux de poste, à notre grande satisfaction. Le général Thielmann donna au général Narbonne un dragon saxon nommé Roger. Nous quittâmes le général Sébastiani. fort contents de ses bons procédés pour nous. Il nous donna pendant trois jours la plus généreuse hospitalité à son quartier général; il y avait du mérite, en ce moment de détresse où Tégoïsme était à l'ordre du jour.
Nous étions dans la soirée à Stallupohnen. première ville prussienne; nous fîmes un très bon souper à la poste. On ne peut se figurer notre joie de revoir des visages humains. La fille de la maison, fort jolie personne, me prit en pitié; elle me céda un schall pour suspendre ma main; je n'avais pu jusque-là me procurer de quoi la soutenir.
15. — Nous passâmes la nuit àGumbinnen (huit lieues): nous déjeunâmes à Darkeim. jolie petite ville (six lieues). Chaque maison de poste prussienne a une chambre très propre, bien chauffée, fort commode, pour attendre les chevaux.
Je perdis mon bonnet fourré et le schall qui soutenait ma main. Je portais la seule chemise en ma possession depuis trois semaines.
M. de Narbonne voyageait seul dans un traîneau couvert acheté ce jour-là, moi dans un découvert avec Tordonnance Roger, qui payait aux postes. Il prit grand soin de ma personne; je lui donnai pas mal d'occupation, n'étant pas capable, avec une main, même de mettre un bouton. Ce dragon, très brave homme, a eu une oreille et une partie du pied gelés pendant le voyage. Chabot était dans un autre traîneau, avec le cuisinier Mazurier. seul restant du nombreux domestique de notre général.
Nous déjeunâmes le 16 à lleilsberg. vilaine petite -ville; nous y trouvâmes le valet de chambre de l'Empereur. Constant, et le maître d'hôtel Collin.
Le café, en Prusse, est excellent: l'habitude, existant dans toute l'Allemagne, de le moudre au moment de le mettre dans
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la c<afeti(>rc, contribue beaucoup à sa bonté. Il y a, dans la j>lus petite ville, des pains et des ^siteaux à café parfaits, lleilsberg est célèbre par le combat des fusiliers de la garde, lors de la cannpagne de Prusse, en 1807.
10. — Nous passâmes à Gustadt, à Leipstadt, àMohrungcn, et nous soupâmes à Osterode.
17. — Nous arrivâmes à trois heures du matin à Lochau, première poste polonaise. On reconnaît tout de suite qu'on est en Pologne; la différence en mal est très marquée. Nous attendîmes deux heures nos chevaux àNieumark; nous déjeunâmes à Strasburg. J'y achetai 100 francs un traîneau couvert. Après avoir relayé à GoUub, nous arrivâmes à six heures à Thorn. Nous nous installâmes à l'hôtel de Dantzig; nous dûmes à la générosité du gouverneur de Thorn des chemises et un pâté de foie gras; le tout nous fit un certain plaisir. Il est vraiment abominable à nous de n'avoir pas su le nom de ce brave général polonais. On fit appeler un chirurgien pour me panser; le bourreau découvrit ma plaie et me laissa une heure et demie dans des souffrances épouvantables. J'en avais perdu la tôte; je courais comme un fou autour d'un billard qui se trouvait là. J'espérais être soulagé à son retour; il n'en fut rien; le cérat mêlé d'huile apporté par cet Esculape pour raviver mes chairs, dont une partie était gangrenée, ne diminua point mes douleurs. Je fus obligé de couper mon habit, chose à laquelle je n'avais point pensé, n'ayant pas ôté ma redingote depuis bien des jours; nous nous reposâmes dans des espèces de lits.
Nous avons toujours été accompagnés, pendant la route, par un froid de 18 à 20 degrés. Ma difficulté à fermer mon gousset me fit perdre, une belle nuit, vingt-cinq napoléons à moi, de plus un rouleau de cinquante confié par M. de Narbonne; cela me fut extrêmement désagréable. Nécessairement fâché de cette aventure, il la prit avec sa bonté et son insouciance accoutumées.
18. — Nous quittâmes Thorn â neuf heures du matin, par un froid de 20 degrés. Nous passâmes la Vistule gelée ; une estafette en avant faisait préparer nos chevaux. Nous arrivâmes à
onze heures du soir à Pudwitz. Mon traîneau cassa, et je fus ojiligé d'en prendre un de poste; cela m'occasionna un retard.
19. — Je rattrapai Chabot à trois heures du matin, à Posen ; il y resta pour prendre une voiture laissée dans cette ville par M. de Narbonne. Je rejoignis M. de Narbonne à Ryten,nous relayâmes à Mezeritz. Il était trois heures de l'aprèsmidi. Je laissai filer mon général pour m'arrêter un instant à l'hôtel de Pologne, bonne auberge; j'y pris force café au lait. Les hôtesses étaient très agréables; on reconnaissait l'approche de la Prusse. J'éprouvai une grande satisfaction à dire adieu à cette infernale Pologne. Nous soupâmes à Ziillichau, première ville prussienne; nous y fûmes très bien. J'eus un chirurgien; l'heure du pansement était celle du supplice, grâce au cérat de l'Esculape de Thorn.
20. — Nous étions à minuit à Grossen. Nous passâmes à Francfort-sur-l'Oder; ce fleuve était gelé. Nous étions à Berlin à cinq heures de l'après-midi.
Nous descendîmes à l'hôtel de Russie, belle auberge sur la promenade. Nous dînâmes chez M. de Saint-Marsan, ministre de France; il ne revenait pas de nos costumes de mendiants. J'avais à un pied un morceau de couverture entortillé avec une corde ; l'autre n'en avaitpas. Je me réjouis fort de voir un dîner fort honnête, servi avec des carafes, des serviettes ; faire bonne chère était maintenant pour moi, qui n'avais jamais été gourmand, une douce jouissance. Chabot nous rejoignit le soir.
21. — Nous nous sommes occupés de nous débarrasser de nos guenilles; notre défroque était bonne à jeter. Je me suis habillé à neuf des pieds à la tète, j'étais alors en possession de quatre chemises, j'étais dans mes meubles, un haut et puissant seigneur. Le chirurgien du roi, Gonck, habile homme, me mit sur la main un baume; cela me rendit mes pansements très peu douloureux. Depuis ce moment, mes véritables souffrances cessèrent, et seulement alors j'eus la certitude de ne pas être obligé de me faire couper le poignet; il me fit espérer ma guérison en quatre semaines. Bon déjeuner à l'hôtel de Russie, bon dîner chez M. de Saint-Marsan.