J'ai depuis quelque temps la fièvre tierce
22. — Revue du régiment à pied (1). Mon père, ma bellemère, Léontine de Chabot, ma femme, viennent dîner chez moi. à un festin où étaient MM. de Beauregard, de Noirville, de Blois, d'Exaerde, officiers du régiment. J'arrange si bien
(1) Le chirurgien m'avait promis la guérison de ma blessure en quatre semaines; mais elle était loin d'être cicatrisée : il m'eût ét«> impossible de tenir mon sabre; je fus obligé de l'avoir, pendant c«'tte campagne, dans ma main gauche, entortillant ma bride autour de mon bras droit. J'avais de plus la fièvre tierce.
J'avais vingt-cinq ans, mille deux cents chevaux sous mes ordres; certainement si on avait laissé à ces gardes d'honneur le temps de s'instruire, quoique amenés de force sous les drapeaux, ils auraient rendu d'immenses services. Le général Pully, commandant notre corps, avait soixante-six ans; il était bavard, homme d'esprit, trop doux. Comme je trouvai un beau laisser-aller dans ce régiment, il m'accorda confiance, me permit de remonter la machine ; j'avais pour me seconder deux ou trois officiers de la ligne. Je ne comprendrai jamais que l'Empereur n'ait pas donné de bons cadres à ces régiments; la presque totalité des officiers avait été péchée dans tous les coins, dans toutes les armes (il y en avait même sortant de la marine), ou bien des gens éloignés du service ayant oublié leur métier, ou des officiers qui, sortant des gardes d'honneur des villes, ne l'avaient jamais su. Plusieurs colonels-majors, mon camarade M. de Mathan, M. de Pange, etc., furent pris parmi les chambellans. Il n'y avait pas, non plus, de sous-officiors instruits; beaucoup plus tard, on en envoya de la ligne; on y envoya aussi des officiers eu plus grand nombre, ils étaient enchantés de passer dans un corps qui avait la solde et les privilèges de la garde.
Je ne conçois pas encore l'immense faute qu'on fit de n'en pas placer au début un nombre suffisant, malgré mes vives réclamations. Rien n'était plus difficile à conduire que ces régiments. Cette époque de ma caiTière est celle où j'ai eu le plus de mal; blessé avec la fièvre, suite de la can>pagne de Russie, mon zèle ne se ralentit pas. Un jour même, je nie trouvai mal sous les armes. J'achevai mon accès de fièvre sur un lit de quartier. Il n'y eut sortes de séductions employées près de moi pour obtenir des exemptions, des sursis de départ. Je fus inébranlable. J'eus besoin do beaucoup de caractère, de fermeté, avec les rouages dont je disposais, pour mettre tant soit peu d'ordre dans ce régiment, où je fus estimé, mais franchement détesté : cela ne pouvait pas être autrement, avec des soldats qui avaient tous fourni des remplaçants, et auxquels faire panser leurs chevaux paraissait une cruauté.
l'heure du dîner qu'elles n'ont pas vu les eaux qui jouaient et pour lesquelles elles étaient venues à Versailles.
23. — On n'a jamais vu un sorcier de régiment pareil à celui où je me trouve, par l'ignorance des officiers. Il y a chaque jour des histoires à mourir de rire, si cela ne faisait pitié. Un capitaine belge ayant servi uniquement dans la garde nationale a fait mettre le sabre à la main à sa compagnie, pour en passer la revue dans les chambres; celui-là est fou. Un adjudant-major, Populus, a servi dans les dragons : ce grand braillard, vantard, a la croix; ce serait un triste officier dans un autre corps, il est grossier avec les gardes, ce qui le rend impropre à celui-ci.
24. — L'idée de donner pour officiers à des gens ne sachant rien d'autres gens n'ayant pas la moindre idée du métier est cocasse; on n'apprend pas le métier de militaire en caracolant dans la garde d'honneur d'un département. Si on nous avait accordé un officier et un sous-officier de la ligne par compagnie, je pourrais faire de bonne besogne; nos régiments deviendraient bientôt les plus beaux de France. En attendant, je me donne au diable (1).
26. — Départ du 5" escadron; il n'est pas trop mal paqueté, grâce à l'adjudant-major Sémin, qui sort du 13' chasseurs, et qui s'y est donné beaucoup de mal.