CHAPITRE VI. — NOVEMBRE
29. — Une lettre de mon oncle de Francfort nous donne des nouvelles bien tristes de l'armde. L'empereur est à Gotha.
31. — Hiilh'tiii aiïrcux daté d'Krfurt. Le général Lauriston et le prince l'uniatowski sont tués. Les Bavarois et les Saxons nous ont abandonnés. L'Empereur se retire sur le Rhin; une partie do l'armée a été faite prisonnière.
1" novembre. — M. de Saint-Aignan, ministre de France à (lotha, a été pris dans celte ville. Le maréchal Ney, prince de la Moskowa, blessé à l'épaule et mécontent, est passé hier à la Ferté, revenant à Paris.
3. — Le général Lauriston n'est point tué, mais prisonnier. Les généraux de division Vial et Uochambeau ont été tués; ce dernier était un homme dur. qui était exécré à Saint- Domingue, oii il était capitaine général. On le regrettera peu.
5. — On met dans les journaux la défaite des Bavarois à llanau; ils voulaient couper la retraite à l'Empereur. Les gardes d'honneur se sont bien conduits.
9. — Le général Pully a reçu l'ordre de partir pour Worms, où se rassemble le régiment. L'Empereur passe à la Ferté à onze heures, se rendant à Paris avec le grand écuyer.
13. — Vu l'urgence, l'Empereur augmente l'impôt sur le sel de dix centimes par livre, les impositions d'un tiers en sus, payables en novembre, décembre et janvier. Sa Majesté prend le dixième des octrois des villes et double la contribution personnelle.
Le duc de Tarente est à Cologne, le duc de Raguse à Mayence, le duc de Bellune à Strasbourg, le maréchal Saint- Cyr est bloqué à Dresde, avec son corps et celui du comte de Lob au.
18. — Le Moniteur annonce une levée de trois cent mille hommes. Le comte Regnault de Saint-Jean d'Angély lit à cette occasion au Sénat un éloquent et plat discours.
2-4. — I^e 17 novembre, le général comte de Narbonne est mort à Torgau, des suites d'une chute de cheval. L'Empereur, dans un moment d'humeur, de l'impossibilité où il avait été à Vienne d'empêcher les Autrichiens de se déclarer contre lui.
l'avait nommé gouverneur de cette place. Au milieu de l'épidémie y régnant, M. de Narbonne prodiguait ses soins aux officiers, aux soldats; il était devenu leur idole. Sa chute a été causée par une attaque de la maladie gagnée dans les hôpitaux. Il était né en 1756. Cette nouvelle me cause un profond chagrin. Je conserverai toujours le souvenir de ses bontés; j'ai été son aide de camp pendant la dernière campagne, et il a été parfait pour moi.
24. — L'Empereur affecte de la gaieté; causant avec M. de Rémusat, chargé des spectacles, il lui a dit : « Nous avons fait de grandes pertes cette année. — Oui, Sire, a répondu ce chambellan, mais le génie de Votre Majesté les réparera. — Il est bien question de cela! reprit l'Empereur. C'est de la perte de Mme Barilli (célèbre chanteuse de l'Opera-Buffa) que je vous parle. »
30. — Le Moniteur contient un tableau des réquisitions à fournir par les départements et des sommes mises à la disposition des préfets pour les solder. On taxera les denrées; la main-d'œuvre étant chère, si on ne les paye pas leur valeur, les fermiers ne pourront s'en tirer; ils seront dans l'impossibilité d'acquitter leurs contributions.
i" décembre. — Il tombe de la neige pour la première fois de l'année.
5. — Je reçois l'ordre de partir pour Worms. Au lieu d'emmener mon 8« escadron, j'ai la contrariété de le voir partir pour Bruxelles, avec les disponibles de la garde à Paris. On a un pressant besoin de troupes sur ce point.
6*. — Je trouve sur ma route des détachements qui rejoignent l'armée, des convois de malades et de blessés qui en reviennent, la gendarmerie d'élite qui retourne en entier à Paris.
7. — Je vois à Metz le maréchal duc de Valmy, le général de division Brayer, ancienne connaissance d'Espagne.
8. — Au delà de Metz, la route est couverte de charrettes évacuant des soldats malades. Un grand nombre d'habitants sont attaqués du typhus; il y en a cinq cents à Saint-Avold, et il en est mort neuf ce matin.
CHAIMTHI-: VI. — DKCKMHHK 1813. 2H
9. — Je trouve à Turckeim le général Lhéritier avec les dragons d'Espagne, composés d'anciens soldats.
11. — Je rejoins mon régiment à Dumistein. Le colonelmajor Mathan m'attendait avec impatience pour partir. Il a été autrefois sous-lieutenant aux gardes françaises, n'entend pas grand'chose au métier; mais il était chambellan, cela fait dire que cet habit rouge est un baptême qui rend propre à tout. M. de Mathan est fier de sa campagne; il a laissé deux cent quatre-vingts hommes en arrière, sans en perdre un par le feu de l'ennemi.
12. — Le général Pully se trouve à Worms; j'y arrive à trois heures et demie; j'ai grand plaisii* à embrasser ce bon M. de Pully. Le général de division Lagrange, le mari de Mlle de Talhouet, a son quartier général dans cette ville; cet officier général est du petit nombre de ceux qui portent encore la queue; il n'a rien de distingué. Il commande le 6« corps, en l'absence du duc de Raguse; nous en faisons partie. Notre armée comptait soixante-deux bataillons; en un mois, de neuf mille six cents hommes elle a été réduite par les maladies à cinq mille cent soixante.
Mon régiment est cantonné dans plusieurs villages. Je m'amuse, de Worms, à lorgner les Cosaques sur l'autre rive du Rhin.
13. — Les Russes ont tenté un passage pendant la nuit, • litre Mayence et Worms.
Mon cuisinier, poltron, s'écrie à chaque traversée d'un village : « Mon Dieu, les cimetières sont comme labourés! > Il périt ici encore bien du monde; habitants et soldats, rien ne résiste à l'épidémie.
II. — Je vais à Worms voir le général Pully. Mon oncle vient chez moi; il est chef d'escadron au 2' des gardes d'honneur. Presque tous les Hollandais et les gardes du département de la Lippe (Munster) sont passés à Tennemi. Nous avons reçu ordre d'arrêter les gardes d'honneur hollandais, de les faire conduire à Landau, sous escorte, comme otages de la révolte de la Hollande; nous n'en avons heureusement plus dans notre régiment.