ANNEE >I
Jeudi V mai, jour de l'Ascension, à Marly. — Le roi^ après son dinerà Versailles , alla voir madame la duchesse de Bourgogne; ensuite il entendit vêpres avec toute la maison royale , et puis revint chez madame la duchesse de Bourgogne lui dire adieu . Il arriva ici sur les six heures; Monseigneur y arriva un peu après lui. — Le roi donna le matin à M. le duc de Beauvilliers 500^000 livres de brevet de retenue sur sa charge de premier gentilhomme de sa chambre. Le roi a amené ici M. de Cauvisson, qui n^y étoit jamais venu. — H. le prince deTalmond avoit été pris durant la semaine sainte^ entre Mons et Bruxelles ; il montra un passe-port qu^il avoit au commandant du parti hoUandois qui l'avoit pr^s et qui prétendoit que son passe-port n' étoit pas bon ; ils convinrent de s'en rapporter au jugement de MM. les États Généraux et en attendant Fofficier laissa M. de Talmond retourner à Bruxelles^ qui donna un billet par lequel il s'engageoit de se rendre à la Haye pour y être prisonnier^ et de donner 4^000 livres à l'ofiicier qui l'avoit pris en cas que le passe-port fiU jugé n'être pas bon , ot depuis quelques jours on a eu nouvelle que les
2 JOURNAL DE DAWGFAU.
États Généraux avoient ju^é le passe-port bon ; ainsi il est en liberté et ne lui en coûtera rien.
Vendredi 2, à Marly. — I^e roi, après son dîner, courut le cerf dans son parc ; Monseigneur, monseigïneur le duc àe Bérry et M&dame étoient & la chas^. MonBeij^neur le duc de Bourgogne alla à Versailles voir madame la duchesse de Bourgogne, qui a toutes les après-dlnées de la musique dans sa chambre, et deux de ses dames du palais la veillent les soirs pour Tendormir. — Il arriva un courrier de M. de Tendôme. Un détachement de Tarmée ennemie, qui est à Ostiglia, commandé par H. Davia, avoit passé le Mincio, et marchoit, disoit-on, droit au fort de Fuentes, dans lequel ils prétendoient avoir quelque intelligence. H. de Vaudemont les a fait suivre , et on les a joints sur les frontières de la Yalteline. On les a battus; on leur a pris cent cinquante chevaux. Les Valtelins, chez qui ils se sont retirés, ne nous ont point eAipèché de les poursuivre, et, au contraire, tous les peuples de ce-payslà crioient : Vive le roi d'Espagne Philippe V ! — M. de Goigny assemble Tarmée qu'il doit commander; elle doit camper dimanche entre Sarrebourg et Phalsbourg. On ne doute pas qu'il n'ait bientôt ordre de joindre M. de Tallard. — Le duc de Gesvres est à l'extrémité; il a reçu tous ses sacrements ; il ne laissera rien de vacant que le gouvernement de Paris. Le duc de Tresmes, son fils . a les survivances de premier gentilhomme de la chambre, de capitaine de Monceaux et d'une petite lieutenance de roi ^ Normandie.
Samedi 3, à Versailles. — Le roi après dîner, à Maiiy, fut longtemps enfermé avec le P. de la Chaise , et puis se promena toute l'après-dinée dans ses jardins jusqu'à la nuit ; en arrivant ici il alla chez madame la duchesse 4e Bourgogne, qui n'a point encore été si bien depuis qu'elle garde le lit. Monseigneur vint ici de Marly, sur les cinq heures, voir madame la duchesse de Bourgogne, et putsaila àMeudon, où il demeurera jusqu'à jeudi. — Il
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arriva hier un courrier de il. ie itlaréchal de tessé ; ses lettres sont dû 39. Sa santé ne se )[*ëtablit points et on croit qu'il sera obligé de deitiabder don congé pour revenir prendre Tair natal. — Il arriva le soir un coiu'rier da maréchal de Villeroy^ qui assemble Soti armée ; eUe d(Ht camper en front de baiidière le 5 de ce mois. — Le roi a donné au marquis du Thil un des régiments d'infanterie qui furent levés Tannée passée , et qui vaque par la mort de M. de Kerouart. — Jfe fus élu à Paris à TAcadémi^des sciences^ en la placé de M. le marquis de 1 Hôpital^ înort il y a deux mois, et M. le président de Lamoignon fut élu à TAcadémie des inscriptions^ en la place dnduc d'Aumont, mort depuis un mois; on n'est point reçu à ces placés jusqu'à ce qu'on en ait rendu compte au poi et que S. M. n'approuve le choix.
Dimanche i, à Versailles. — Le roi donna plusieut^s audiences après midi, et ne sortit que sur les cinq heures pour s'aller promener à Trianon. — M. le duc de Mantoue doit arriver vendredi à Paris. S. M., qui veut le recevoir magnifiquement , a fait meubler le Luxembourg des plus beaux tneubles de la couronne , et l'on y tient déjà des tables pour les officiers et les gens de la suite de M. de Mantoue qui sont arrivés. Il est arrivé à Charleville, d'où il partira mercredi en chaise de poste ; il sera ineogniîo ici^ et on ne laissera pas de lui rendre de grands honneurs. — Le général Renschild a encore battu le roi de Pologne après un combat même assez opiniâtre; cette dernière affaire s'est passée auprès de Lublin. — Le roi À donné au chevalier de Béthune^ fils du feu marquis de Béthune le chevalier de l'Ordre, une commission de mestre de camp de cavalerie, quoiqu'il n'eût jamais servi en France; il demsinde à être dans un des régiments que nous avons en Bavière. Il a été colonel d'infanterie dans l^armée de Pologne, et puis il a commandé les mousquetaires du roi de Pologne, et a quitté ce service, voyant le roi dePolognedansdes intérêts fort opposés à ceux de France.
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Lundi b, à Yersailleê. — Le roi se fit saigner par précaution; ce fut Maréchal qui le saigna pour la première fois. Il tint le conseil dans son lit et se leva à midi pour aller à la messe. L'après-dlnée il alla chez madame la duchesse de Bourgogne et y demeura pendant toute la musique, t- Trente-cinq fanatiques se sont venus rendre au maréchal de Villars avec leurs armes, et Font assuré que plusieurs de leurs camarades prendroient le même parti si on leur accordoitTamnistie; le maréchal de Villars les a fort bien traités et les a renvoyés dans leur village. — Le roi, qui est fort content du cardinal Ottobon, qui s'est déclaré hautement pour la France , lui donne une pension de 10,000 écùs; le cardinal Ottobon avoit pris ce parti-là sans rien demander. — Tous les officiers généraux de l'armée de Flandre qui étoient encore ici ont pris congé du roi. — Les ministres étrangers qui sont à Paris ont nouvelle que le duc de Schomberg a écrit à la princesse de Danemark que tout ce que Tamirante avoit fait espérer n'avoit eu nul fondement; que personne ne branloit en Espagne ; il mande même que tout leur manque en Portugal, et que les troupes angloises et hollandoises y périront si on ne les rappelle promptement.
Mardi 6, à Versailles. — Le roi dîna de bonne heure, entra chez madame la duchesse de Bourgogne après son dîner et puis alla se promener à Blarly. Honseigneuî*, qui est à Meudon, courut le loup, qui le mena fort loin, et il ne revint de sa chasse qu'à huit heures. — M. le duc de Lorraine a envoyé im courrier à Madame ; il lui mande que madame la duchesse de Lorraine , en revenant de la chasse, a fait une furieuse chute, son cheval s'étant almttu sous elle ; qu'elle a le bras démis, et qu'on craiot même que le petit os ne soit cassé. Le courrier arriva hier au soir, et Madame est fort en peine. — L'abbé Boileau mourut ces jours passés A Paris ; il étoit de l'Académie françoise; ainsi voilà deux places vacantes, celle
de M. de Meaux et la sienne. H avoit une abbaye en Touraine, d'un médiocre revenu, mais fort jolie. — Les dernières lettres de M. de Bavière sont écrites d'une maison de campagne qu'il a auprès de Munich ; il mande que les troupes de France sont bien vêtues , bien armées et la cavalerie bien montée. Les escadrons sont de cent chevaux et les moindres bataillons de trois cents hommes ; CCS lettres sont vieilles, car elles ne sont que du 8 avril. Le roi envoie à cet électeur, par M. de Honasterol, une épée de diamants très-magnifique.
Mercredi 7, à Versailles. — Le roi prit médecine et tint conseil Taprès-dlnée, comme il fait toujours quand il a pris médecine. Monseigneur vint de Meudon pour être au conseil. Madame la duchesse de Bourgogne fut saignée à midi ; son mal de dents lui avoit donné un peu de fièvre, et elle avoit mal passé les dernières nuits. — M. de ChamiUart entra chez le roi à onze heures du matin ; il lui porta des lettres de M. de Vendôme , venues par un courrier de renvoi parti la nuit du 30 au l•^ M. de Vendôme noande au roi qu'il passera le Pô la nuit du 5 au 6, sur trois ponts qu'il a fait faire à Casai, et marchera droit pour attaquer M. de Savoie , qui est campé entre Trin et Crescentin. M. de Vendôme a trente mille hommes de ))onnes troupes et toute sa cavalerie bien montée. M. de Savoie peut avoir vingt-sept mille hommes, en comptant les troupes de l'empereur^ et huit ou dix bataillons de Piémontois de nouvelle levée. — M. l'électeur de Cologne est parti de Namur pour aller à Mons et de là à Toumay, où il demeurera pendant toute cette campagne ; il a une nombreuse suite avec lui, qui incommodoit fort pour les logements dans Namur^ où nous sommes obligés d'avoir des troupes.
Jeudi 8, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée à Marly, d'où il ne revint qu'à la nuit. Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry allèrent diner à Meudon avec monseigneur le Dauphin. Madame la duchesse de
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Bourgogne est beaucoup luiQux depuis sa ss^^ée et a fort bien ysifisé la auit. — H. le comte de Toulouse est embarqué à Bre$t ; il est à la rade de Berthaume^ où il attendra pouf se mettre ^ la vo^e que les vaisseaux qu^on arme à ^och^fort Ts^ent joint ; ufi de ceis vaisseaux-là a écho^i^^ mais on en a Sis^uvé les ^^ipa^es et le capon; on espèr^^ même pouvo^ir 3«^uver le cQrpis du vaisseau. — l\ arriva ^er au soir un courrier de milord 3erwick, qui a fait i^ne furieuse d^igence^ car il est venu de la frontière de Portugal ici en sept jours; les lettres du milord sont du y^ au matin. Il iqande ^\i ^pi que le lendeqiaiD les troupes de France et d'Espagnç camp^xoient en front de bs^ndière dans le pays enneip[^i. S. BJ. C, qui étoit demeurée à Pls^cencia^ yint se nae^trç 4 la tête de Tannée et marchera droit à Por^s^lègre, qui est un^ pl^Ç^ niai fortifiée entre le Tage et la Guadiana^ assez près d'Elvas. Les troupes p9rtugai,ses sopt en mauvais état; il n'y» point de chevaux pour monter la cavalerie angloise et hollandaise. Le roi d^Espagi^e prend un homme dans chaque compagnie de sçjn infanterie dont il veut composer un régiment des gardes, dont ^ fai^ colonelle comte d'Aguilar.
Vendredi 9, à Versailles. — \^ roi alla tirer l'aprèsdinée. Monseigneur revint le soir djC Meudon. Avant que d'aller à la chasse , le roi fut assez longtemps enfermé avec le P. de la Chaise, comme il a accoutumé de faire la veille des jours qu'il doit faire ses dévotions. H alla trois fois dans Taprè^dînée che? madame la duc]iiesse de Bourgogne, qui n'avoil pas bien passé la nuit et qui aquelque petite émotion. — M. le duc de Hantoue arriva à Paris à onze heures du ^natin ; il sera toujours ici ificogniu^ sous le nom de marquis de San-Salvador. U a ^té c^riné de se voir dans le beau palais du Luxembçurg, (ju'U a trouvé bien magnifiquement meublç. U verr^ le roi lundi en particulier, et on lui prête lappartement de M* le comte de Toulouse, où il descendra. Le roi ne s'est point expli-
que encore avec Tintroducteur des ambassadeurs de la manière dont il le recevra. — Le marquis de la Fare achète pour son fils, qui est enseigne colonal du régiment du Roi, le régiment de Gàtino^s ; il en donne <^2)000 livres à M. de Poudens, qui en est colonel. — Le roi a pris les logements du duo de Gramont , de madame de Grancey, de l'abbé de Grancey et de l'abbé de Vaubrun pour y mettre des dames et des officiers qui seront auprès de l'enfant dont madame la duchesse de Bourgogne doit accoucher. — Madame ^ut des nouvelles sûres que ma* dame la duchesse de Lorraine n'a eu que le bras démis. Il est fort bien remis; il n'y a rien de cassé, et eUe n'a plus de douleur.
Samedi 10, à Versailles. — Le roi fit ses dévotions et loucha beaucoup de malades; Taprès-dlnée il alla à vêpres avec toute la maison royale; ensuite il travailla JUVec le p. de la Chaise et fit la distribution des bénéfices vacants, et sur les cinq heures il. monta en carrosse et alla à Trianon, où il se p^romena jusqu'à la nuit. Madame la duchesse de Bourgogne avoit mal passé la uuit, ^le eut même un peu de fièvre tout le jour, et on lui eût fait prendre du quinquina » la fièvre n'eût fort diminué le soir. — Le roi a donné à M. l'évèque de Toul* l'évôché de Heaux ; cet évèque étoit Ibrt brouillé avec H. de Lorraine, à qui ce changement-là fera grand plaisir. Le roi donne l'évèché de Toul à Tabbé de Caylus , un de se9 aumôniers; Tabbaye de Savigny en Lyonnois, qui vaut 10 ou 12,000 livres de rente, à l'abbé de Tessé, fils du maréchal ; le prieuré du Plessis en Normandie à l'abbé de Tallard, fils du maréchal : il vaut à peu près 12,000 livres dç rente; l'abbaye de Cherbourg en Normandie à Tabbé de Gacé, fils du lieutenant général ; cette abbaye ne vaut que 4 ou 5,000 livres ; l'abbaye de Beaulieu en Touraine à l'abbé Quinot, précepteur des enfants de M. de Beauvilliei*s : ce duc est gouverneur de Loches, dont cette abbaye est proche ; elle ne vaut que 2,000 livres de rente.
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* M. de Toul , fils du vieax Bissy, oonunaiidant en Lorraine , dont il a déjà été parlé (1) à propos de la prophétie de son père sur lui, qu'il accomplit si bien , et qui s'est tant feit connoître avant et depuis qu'il est devenu cardinal , avoit de grands démêlés avec M. de Lorraine, duquel, comme évéque diocésain, il avoit imaginé de prétendre un fauteuil devant lui. L'aigreur s*y mit; disputes sur la juridiction séculière. M. de Toul envoya un agent à Rome, et en conçut de telles espérances de tirer un chapeau de ces querelles qu'il refusa Farchevéché de Bordeaux avec une opiniâtreté que rien ne put vaincre. Il en fit tant enfin que M. de Lorraine n'y pouvant plus durer, et M. de Toul luimême se trouvant engagé outre mesure , et espérant tout des dispositions de Rome , des jésuites et des manèges que la proximité de Meaux le laisseroit en liberté de mettre en usage , il fit le sacrifice au roi de l'accepter, et à madame de Maintenon , auprès de laquelle il avoit su s'introduire , de s'approcher de la cour, où il ne fut pas longtemps oisif.
Dimanche H y jour de la Pentecôte y à Versailles. — Le roi^ après son lever^ tint chapitre des chevaliers de l'Ordre, où les preuves de Tabbé d'Estrées furent admises ; ensuite on alla à la chapelle entendre la grande messe, où officia M. Tarchevéque d'Aix ^ prélat associé à TOrdre. Après dlner^ le roi entendit le sermon de l'abbé de la , Croix, un de ses chapelains^ et vêpres ensuite. A six heures il entendit le salut ^ passa au retour chez madame la duchesse de Bourgogne^ et puis alla chez madame de Maintenon travailler avec M. de Ghamillart. — Mélac mourut hier subitement à Paris (2) ; le roi lui donnoit en pensions ou pour les appointements du gouvernement de Landau 12,000 écus par an. — Un peu avant que le roi entrât chez madame de Maintenon, il arriva un courrier de M. de Vendôme ; ses lettres sont du k au soir, mais le courrier n'est parti que le 5 au matin. M. de Vendôme devoit^ la nuit du 5 au 6, faire passer toutes ses troupes à
(0 Tome VI, page 287.
(2) « M. de Mélac, s'étant allé promener «amedi à cheval sur le rempart, revenu chez loi, cria : Aux voleurs, et tomba roide mort dans sa coar. « ( Ulin de la tMrquised' Muselles, do 12 mai.)
Casai sur trois ponts. Il a présentement cinquante-quatre bataillons et soixante-treize escadrons , et toutes troupes de France ; il pourroit encore les augmenter de sept ou huit mille hommes , qui sont proches de Casal^ s^il en avoit besoin. M. de Savoie s'est avancé et s'est campé sur une petite rivière qui s'appelle la Sture, entre Balzola et Villa-Nova ; cette petite rivière est parallèle au Pô et se jette dans la Secchia. Il a rassemblé toutes les garnisons qu'il avoit dans ses places^ où il n'a laissé que des milices. Il fait courre le bruit dans son armée qu'il veut défendre Je passage de cette petite rivière ; mais on croit ici qu'il pourroit bien avoir le dessein de défendre le passage du Pô. Entre le Pô et la Sture il y a une plaine d'environ demi-lieue. M. de Vendôme envoie au roi l'extrait d'une lettre de M. le grand prieur^ qui mande une action bien extraordinaire de deux compagnies de grenadiers du régiment de Solre^ que le roi nous conta à son petit coucher. Ces grenadiers étoient dans une mauvaise maison , à la Concorde , dont la ville a été toute rasée depuis un mois ; la garnison de la Mirandole sortit de cette place^ où on ne laissa que fort peu de monde^ et ils vinrent attaquer ces deux compagnies de grenadiers. Ne pouvant les emporter, ils firent venir une pièce de canon, qui eut bientôt percé la maison ; nos grenadiers avoient résolu , s'ils étoient forcés, de se retirer dans la cave et de s'y défendre la baïonnette au bout du fusil ; mais ils ne furent pas réduits à cette extrémité-là^ car M. de Vaudrey, maréchal de camp 9 marcha à leur secours, et dès que les ennemis virent des troupes qui s'approchoient ils se retirèrent précipitamment. Nos grenadiers sortirent sur eux, les poursuivirent jusqu'à la vue de la Mirandole, et prirent la pièce de canon. Le grand prieur met dans sa lettre qu'on ne peut pas donner trop de louanges aux officiers et aux soldats de ces deux compagnies, qui, durant cette action, firent cinq ou six sorties sur les enilemis et les repoussèrent toujours. — Monseigneur et mes-
seigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry firent leurs dévotions. Madame la duchesse de Bourgogne n'eut point de fièvre et fut fort gaie.
Lundi i2y à VersaiUes. — ieroi^ i deux heures et demie^ reçut M. de Mantoue"^ dans le cabinet où il tieqt son conseil ; il n'y eut point de cérémonie. Ce prince est tncogniio en France sous le nom de marquis de San-Salvador. On fit entrer dans la cour les carrosses qui ramenèrent, qui sont des carrosses de deuil^ où on a fait metti'e simplement ses chiffres. On le fit descendre à l'appartement de M. le comte de Toulouse^ où on lui avoit préparé toutes sortes de rafraîchissements. De cet appartement il vint par le petit degré dans le petit appartement du roi. S. M. se tint toujours debout et découvert et n'avança point quand M. de Mantoue arriva. Le roi le laissa parler assez longtemps sans que nous entendissions ce qu'il disoit^ car il parloit fort bas (1) ; ensuite le roi lui ré*
(1) «( M. le duc de Mantoue dit au roi : Sire, je n*ai jamais riea tant souhaité en ma vie que|le bonheur dont je jouis aujourdliui ; je mVa trouve sî pénétré en ce moment que si j'étois obligé de m'en retooiner en Italie tout à rheure , après avoir eu Thonneur de me présenter à Votre M^esté, je croirols encore mon voyage trop bien employé, et je serois ravi de l'avoir fait. - Monsieur, lui répondit le roi , j'ai fort souhaité aussi de vous voir pour vous remercier moi-même de toutes les obUgations que je vous ai. Vous avei exposé, pour me faire plaisir, et vos États et vos intérêts , et j*en suis si reconnoissant que je crains de ne pas vivre assez pour vous en témoigner à moi gré toute ma reconnoissance. — Sire, répliqua M. de Mantoue , je ne sais pas de quel mérite peut être tout ce que j*ai feit , mais je puis assurer Votre Majesté que je ne m'en suis jamais repenti , et que je ne voudrois être à le biit que pour le faire encore mieux. — Monsieur, repartit le roi, j'y saurai répondre , et ma reconnoissance ne se borne pas à moi seul. Voilà monsieur le Dauphin, monsieur le duc de Bourgogne et moDsieur le doc «le Berry qui savent sur cela mes sentiments et qui les partagent : ils vous téraoignerool tous la même reconnoissance dans tous les temps.
« M. de Mantoue répondit avec beaucoup d'esprit à tout ce que lui dit Sa Majesté, qui lui parla ensuite des mouvements qui s'étoient laits du oAté da Piémont depuis son départ et qui lui fit une belle peinture de la siluatioa ou étoient les armées en ce pays-là. Le roi s'en expliqua avec tant d'ordre , de netteté et d Intelligence que ceux qui $ont le plus accoutamés à l'adroirer furent cliaonés de l'eoteodre.
pondit effort haut et fqrt distinctement ^ afin que lui, qui n'entend le françois qu'avec peine^ et tous les gens de sa suite qu'on avoit laissés entrer pusseqt entendre clairement tout ce que S. M. disoit. Le discoi^rs fut le plus obligeant et le plus gracieux qu'aucun prince puisse entendre d'un si grand roi. Ensuit^ S. M. lui nomma lionseigneur, messeigneurs les ducs de Bourgogne et d^ Berry, M. le duc d'Orléans, M. le Duc, t|. leprin^ de Conty et M. du Maine, qui étoient à ses c6tés, ^t puis M. de San-Salvador demanda à $. M. la permission de l^i présenter les principaux officiers de sa maison qm l'ont suivi en France, dont les deux plus oonsidér^^bles Siont les marquis d'Elfian et Strozzi. Quand ils eureqt tous fait la révé^ipnce au roi, S. M. dit à M. de San-Salvador qu'il le vouloit mener chez madame la duchesse de Bourgogne, qui est toujours au lit ; ils sortirent par la porte qui donne du petit cabinet dans la galerie, qu'ils traversèrent, et par le salon qui est au bout de la galerie , ils entrèrent chez madame la duchesse de Bourgogne, où il y avoit beaucoup de dames parées ; ils demeurèrent dans la ruelle du lit de madame la duchesse de Bourgogne, où la converss^tion fut encore plus gracieuse, s'il se peut, de la part du roi que dans son cabinet. Tous ceux qui avoient été à l'audience chez le roi entrèrent chez madame la duchesse
« Rien ne devant être plus carieoji que ce qui s'est passé dans cette çntre- Yue, plusieurs personnes de la cour ont mis en usage plusieurs moyens pour le savoir, et voici ce que j'ai appris de ce qui leur a été rapporté, lléloitdeux Iwures et demie lorsque M. de Mantoue enti'a dans le cabinet du roi. S. M. lui dit d*abord que toute l'iîuropc avoit vu ce qM'il avoit fait pour lui et pour le roi son petit-fils , en soutenant la bonne cause, et ce qu'il avoit risqué. Ce prince ajouta qu'il n'en perdroit jamais la mémoire, qu'il en conserveroit une reconnoissance dont il lui donneroit des marques en toutes les occasions , et qu'il avoit pu remarquer à l'empressement et à la toute du peuple qu'il avoit tnMivé k son arrivée qu'on le regardoit ici comme un bon ami. H ajouta que, dans la situation ou étoient les affaires , il paroissoit devoir être accablé , mais qu'il espéroit que Dieu, qui connoissoit le fond de son ccbut et ses mteoUons, le pr6(é0Broit Imôoors. y> {Mercure de mai, pa^s 323 à a^tt.)
12 JOURNAL DE DAIMGEAU.
de Bourgogne; il n'y avoitde François que ceux qui ont les entrées. Les Italiens qui avoient suivi M. de San-Salvador entrèrent tous; on y demeura près d'un quart d'heure, et ensuite le roi remena M. de San-Salvador dans son cabinet 9 après lui avoir fait voir toute la galerie et les deux salons. La conversation recommença encore dans le cabinet ; le roi parla toujours avec beaucoup de grâce et de bonté ^ n'épargnant pas même le mot de reconnoissance. M. de Mantoue s'en retourna à Paris charmé de la personne du roi et de toutes les honnêtetés qu'il en a reçues^ qui ont surpassé son attente^ et ceux qui Tavoient suivi ont été ravis de voir leur maître si bien traité ; car, quoi qu'il ait fait pour le service du roi , ils ne s'attendoient point à des traitements si gracieux et si pleins d'amitié.
* Vincognito étrange et tout neuf que feu Monsieur avoit procuré à M. de Lorraine , venant faire son hommage du duché de Bar, fut un exemple pour M. de Mantoue, qui avoit livré sa place et son État au roi de si bonni'. grâce. On peut juger des conséquences de pareilles condescendances ; on en verra qui surprendront.
Mardi 13, à Versailles. — Le roi travailla l'après-dlnée avec M. de Pontchartrain jusqu'à quatre heures ; il n'y travaille d'ordinaire que le soir chez madame de Maintenon; il alla ensuite tirer. Monseigneur alla Taprès-dinée se promener à Meudon avec madame la princesse de Conty. Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry allèrent jouer au mail. — Le duc d'ÂlIje eut la confirmation d'une nouvelle que nous avons reçue hier de Cadix, que la flotte du vif argent y étoit arrivée fort heureusement^ quoique les vaisseaux anglois et hollandois croisassent devant cette place ; on assure que cette flotte est riche de huit millions d'écus, dont il y en a près de la moitié pour le roi d'Espagne. — Il arriva le matin un courrier de M. de Vendôme, qui mande au roi qu'il avoit passé le Pô le 6 ; que ce même jour M. de Savoie avoit quitté son poste et s'étoit retiré^ voyant nos troupes