‹ Journal du marquis de Dangeau (volume 2)Chapitre 10 sur 12 · MAI 4TI8. U · texte numérisé non relu

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à quelques-uns de ceux qui ont été nommés évêques, et le roi ne veut point que ceux à qui le pape en veut accorder les reçoivent , s'il ne les accorde généyaleI^e^t à tous ceux qu'il a nommés. Ces cinq commissaires sont les maréchaux de Villeroy et d'Huxelles, les ducs de Saint- Simon *, d'Antin et M. de Torey .

* IjB duc de SaiptrSimpn fu| chef de ce bureau comme Fancien des p«irs qui en étpient et de tous ceux-du QÇkuml de régence. Il fut fait pour y examiner les moyeiis de se passer de bulles et de sacrer les év^ues, pour en faire le rapport au conseil de régence par le chef du bureau, et prendra ep effet un parti là-dessus. Cette résolution fit toute seule tout ce que (es repré^ntations et les supplications n'avoient pu opérer, et Ron^e eut tçin^ de peur de perdre pour toiyours l'autorité et Targent des bulles, qu'elle les donna toutes avant que les commissaires eussent eu le temps d^ s'instruire et de s'assembler. Cet exemple et bien d'autres étranger^ et domestiques dans tous les temps montrent bien quelle est la conduite qu'il faut avoir à l'égard de Rome.

Vendredi 6. -r- Le cardinal de Noailles travailla avec M. le duc d'Orléans comme à l'ordinaire , et pui? les trois officiers de l'Académie lui rendirent compte de ce qui s'y étoit passé hier sur l'abbé de Saint-Pierre. Il approuva la déposition, mais il dit qu'il falloit eu user comme on avoit fait deFuretière, qui fut déposé et dont on ne remr plit point la place *^ — Madame la duchesse d'Orléans alla à Saint-Cloud voir Madame, et puis àlaMeutte , et au retour elle envoya quérir madame d'Épinay, et lui dit qu'elle étoit sa dame d'atours ** et que c' étoit M. le duc d'Orléans quil'avoit choisie. Il y a 12,000 francs d'appointementsà cette charge , 6,000 du roi et 6,000 de madame la duchesse d'Orléans; outre cela, un logement dans le Palais- Royal et madame la duchesse d'Orléans donne encore beaucoup de choses de sa garde-robe à sa dame d'atours, quoiqu'elle ne se mêle plus de ses habillements.

* M. le duc d'Orléans, qui n'aimoitpas les Saint-Pierre, et qui entendoit les cris de la vieille cour, trouva fort bon que l'abbé de Saint- Pierre fût chassé de T Académie; mais, peu amoureux du feu roi et de son gouvernement, et toujours enclin aux mezzo-termine, il se moqua

d'eux pour remplir sa place, et leur cita Furedère, pour qui ils avoient eu ce ménagement, quoiqu'il n'en eût gardé aucun avec eux depuis ce Dictionnaire qu'il publia furtivement tandis qu'ils enétoient encore aux premières lettres du leur et que ses satires contre eux l'eussent fait chasser de l'Académie.

** Un laquais de feu madame de Gastries, apprenant au Palais-Royal que sa place avoit été donnée à madame d'Épinay, s'écria : « Dans quel étonnement seroit ma pauvre maîtresse si elle pouvoit savoir qui lui succède? » On a eu lieu de parler ailleurs de madame d'Épinay. Madame la duchesse d'Orléans, qui parce qu'elle étoit fille de M. d'O, la vouloit absolument , en fut néanmoms si honteuse, qu'à cette fois, son orgueil s'humilia , et qu'elle tâcha de faire accroire que M. le duc d'Orléans l'avoit voulu. La vérité est qu'il la laissa faire, et que quoiqu'il s'amusât souvent assez étrangement de madame d'Épinay en public, il fut le premier à se moquer de ce choix. La pauvre créature y fit pourtant en sorte qu'elle s'y fitaimer de tout le monde et fort regretter, dar elle ne vécut pas longtemps après. Sa sœur eut sa place , cette même madame de Clermont qui avoit quitté madame la duchesse de fierry, morte alors depuis des années.

Samedi 7. — On apprit le matin , chez le roi , que la reine d'Angleterre étoit morte à Saint-Germain ; elle est morte comme une sainte, et comme elle a toujours vécu*. C'est une furieuse désolation à Saint-Germain, où elle nourrissoit une infinité de pauvres Anglois. Le roi lui donnoit 200^000 écus par an; il lui étoit dû six ou sept mois qu'on va faire payer pour acquitter les dettes qu'elle avoit faites à Saint-Germain pour subsister (1).

(1) '( Cette pieuse princesse ressentit les premières atteintes de la fièTre le jour de Saint- Jacques, dont le feu roi son époux portoit le nom. Ck)mme elle resta presque toujours à genoux à la paroisse pendant le service et qu'il faisoit une chaleur excessive, elle en sortit fort fatiguée. Elle prit un Terre d'eau, et alla se promener ensuite sur la terrasse du jardin, d'où elle rentra une demi-heure après au château avec une espèce de petit frisson. £ile ne laissa pas de souper légèrement; mais, environ une heure après minuit, la fièvre se déclara et redoubla considérablement. La cour en ayant été informée le matin, le roi y envoya M. Dodart, son premier médecin et M. Boudin, lis la Irouvèrent très- mal; depuis ce jour jusqu'au e qu'ils In firent saigner à la gorge elle enfla extraordinairement. On désespéra alors entièrement de sa giiérison ; elle reçut le soir tous ses sacrements a|>rès s'Ctre confessée au P. Gaillard , jésuite, qui ne la quitta point jusqu'au moment qu'elle expira. Sa rési^uatiou

M. le duc de Noailles alla à Saint-Germain pour donner les ordres sur ce que le corps de la reine doit être transporté lundi de Saint-Germain à Chaillot. Il est chargé de régler le convoi. On n'a point encore ouvert le testament de la reine, et les ordres sont donnés pour faire payer ce qui étoit dû à la reine de ses pensions.

* La vie et la mort de cette reine d'Angleterre est comparable pour le moins à celle des plus grands saints. Qui en voudroit entreprendre réloge feroit un volume très-curieux et bien plus édifiant et instructif que tant d*autres livres de dévotion qui inondent le monde, et la plupart peu propres à faire de grands fruits.

Dimanches. — Conseil de régence. — Madame de Flamarens la mère est morte; elle ne voyoit point son fils aine ni sa belle-fille, qui est de la maison de Beauvau, parce qu'elle étoit brouillée avec eux; mais elle les a vus à la mort. Elle a fait un testament par lequel elle fait tous les avantages qu'elle peut au cadet de ses enfants. — Madame de Morville, femme de notre ambassadeur nommé pour la Hollande , vient d'avoir une grande succession parla mort de son frère. Par cette mort, elle devient fille unique de M. devienne, qu'on croit riche de 4 ou 500,000

parfaite aux volontés de Dieu , sa < charité continuellement agissante envers les pauvres Anglois qui s*étoient réfugiés auprès d'elle dans un royaume étranger, sa constance inébranlable dans les adversités successivement renaissantes dont la plus grande partie de sa vie a été cruellement agitée, une foi des plus vives pour la véritable religion , caractérisent cette reine en peu de mots et forment son éloge.

n Cette princesse, avant son mariage, avoit fortement sollicité le duc de Modène, son père, à lui permettre de s^nfermer dans un couvent des filles de Sainte-Marie, et ce ne fut que par soumission à ses parents qu'elle épousa le duc d'Yorck, qui monta depuis sur le trùne d'Angleterre sous le nom de Jacques n, après la mort de Charles il, son frère aîné. Elle a laissé par son testament à s. M. T. C. tout ce qui lui est dû de son douaire et de ses pensions en Angleterre. On peut juger de la douleur extrême de ces infortunés par lapei*te qu'ils font d'une maîtresse si secourable , qui leur servoit à tous de mère, et qui agissoit en celte qualité avec eux. » {Mercure de mai, pages 198 à 200. )

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écns. Il a près de soixante ans et est fort sage et fort retiré; il n'y a pas apparence qu'il se remarie.

Lundi 9. — Conseil de régence. — Le corps de la reine d'Angleterre fut transféré le soir deSaint-Gerroain^ où elle edt morte, aux Filles Sainte-Marie de Chaillot. M. le duc d'Orléans a ordonné au duc de Noailles de prendre à Saint-Germain un mémoire des pensions que donnoit la reine , et cela leur fait espérer qu'on les leur conti* nuera"". Le roi prendra le deuil mercredi^ le portera en violet , mais on ne le portera que trois semaines. — M. le duc d'Orléans, après le conseil, alla à Saint-Cloud. M. Law y vint Taprès-dinée, et il fut enfermé deux heures avec lui, et puis S. A. R. alla souper à la Heutte. — On dit que l'archevêque de Malines a fait un mandement par lequel il rompt toute communion avec les évêques qui ont appelé au concile , mais cela n'est pas bien sûr.

*Le duc de Noailles ne se mêla de ce qui se passa après fa mort de la reine d* Angleterre que comme gouverneur de Saint-Germain d'une part, et capitaine des gardes de lautre, pour que la garde fût décente ; du reste, tout fut de la plus grande simplicité , et la cour de France n'y mit quoi que ce soit du sieu.

Hardi 10. — On croit les affaires de Bretagne presque accommodées, et on eut nouvelles, il y a quelques jours, que le parlement de Rennes avoit enregistré tout d'une voix l'arrêt pour les quatre sols avant qu'ils eussent reçu les lettres de jussion que leur portoit Tinteiidant pour cet enregistrement. Il y avoit des troupes qui avoient ordre de se tenir prêtes à marcher en ce pays-là, et qu'on n'y fera point marcher. On rassemblera les États, mais on ne dit point encore quel jour, ni si on fera une nouvelle convocation pour cela. — Madame la duchesse d'Orléans alla ces jours passés à Chelles voir Mademoiselle, sa tille, qui persiste à vouloir être religieuse, et qui attend avec impatience le mois d'août, temps auquel elle doit faire sa profession parce qu'elle aura vingt ans accomplis ce mois-là.

Mercredi 11. -^ Le roi alla à Vincennés pi*eùdre le divertissement du vol du cabinet, et à son retour de la chasse vit les appartements du château. Le roi prit le deuil de la reine d'Angleterre en violet ; on ne le portera que trois semaines. — Le duc d'Aremberg, qui avoit reçu les ordres départir ces joui^ passés, est parti aujourd'hui pour aller Servir datis Tartnée de l'empereur; il y est lieutenant général. La duchesse d'Aremberg, sa femme, partira à la fin de la semaine pour retourner en Flandre; eUëlèditoeune très-bonue réputation ici, où sa personne et ses maUières ont fort J)lu à tout le monde. — On tnaUde dé Madlîd que le duc de Gioveuazzo* , pèt*e du prince de Gèllamai^, est mort; le prince de Cellamare succède à la gl^andesse de son père.

* Le grand-père du duo de Giovenazzo étoit un médecin génois si enrichi par le commerce, que son fils acheta beaucoup de terres à Naples et s'y transporta pour s'y dépayser. 11 y augmenta infiniment ses biens et ses acquisitions , par la même Toie, mais en faisant l'homme de quelque condition. Son fils afné se trouva homme de beaucoup d'esprit, et son autre fils de même. L'aîné passa en Espagne, et s'y attacha, et le cadet à la cour de Rome, où son argent le poussa dans les charges : tous deiix firebt fortune. Giovenazzo, déjà vieux , obtint la grandesse de troisième classe pour trois vies, et la place de conseiller d'État, c'est-è-dire de ministre, qui est le dernier but, et il avoit la capacité nécessaire pour la remplir. L'autre devint cardinal , et c'est ce cardinal del Giudice que madame des Ursins envoya en France , qui fit en Espagne une si grande figure , qui en fut chassé par Albéroni , et qui se domia après à Temperetir. Gellamare , ambassadeur à Paris , n'eut pas moins qu'eux d'esprit^ de talents et de manèges. Il étoit déjà grand écuyer de la reine , qui longues années depuis , à la Chandeleur de 1728, le fit faire chevalier du Saint-Esprit^ et après ce qui s'étoit passé, il ftit tout à fait rare de voir en même promotion les enfants de M. du Maine , le duc de Richelieu , Gellamare appelé le duc de Gioveilàzzo, et avec eux le duc de Saint-Simon. Cellamare dès lors étoit veuf et n'avoit qu'une fille unique extrêmement riche , et dont le mari devoit être grand pour sa vie seulement. Il mourut très-vieux et très-subitement de colère contre Patiiio^ premier ministre d'Espagne, eu partant de Séville , et le matin même du départ de la cour pour revenir à Madrid après trois ans d'absence. 11 falloit de l'argent aux équipages de la reine ; après mille paroles, Patino en manqua encore au moment du

départ. Giovenazzo lui chanta pouille, et se mit dans un si grand emportement qu'il en mourut en rentrant chez lui, quoique naturellement sage , politique et modéré. Sa fille, fort laide, étoit dans un couvent à Rome ; le frère de Celtamare ou le second Giovenazzo étoit devenu cardinal après la mort de son oncle, par les charges du palais, et avoit aussi pris le nom de cardinal del Giudlce. Faute de proches, et par la liaison intime qui avoit toujours été entre eux et le duc de Risaccia, père du comte d'Egmont , le cardinal vient de choisir le second fils de ce comte pour épouser sa nièce, quoique M. de Risaccia soit mort il y a longtemps , et ces jeunes mari^ s'établissent à Naples.

Jeudi 12. — M. le duc d'Orléans a parlé devant beaucoup de gens de M. le garde des sceaux, et en a parlé d'une façon fort obligeante , témoignant être bien content de lui et faisant son éloge. — M. le Duc part cette nuit pour aller tenir les États de Bourgogne; il compte d'être un mois en ce pays-là. — M. le duc de Louvigny, qui a la survivance de colonel du régiment des gardes, a obtenu une gratification de 8,000 francs sur l'argent qui revient à ce régiment des exemptions de logements dans Paris. — Il est arrivé depuis peu de jours deux courriers d'Espagne ; mais on ne dit point les nouvelles qu'ils ont apportées. Il en est arrivé un aussi de Rome, où l'on croit que l'affaire des bulles va s'accommoder.

Vendredi 13. — M. le cardinal de Noailles travailla longtemps avec M. le duc d'Orléans, comme il fait tous les vendredis; ce prélat a fait un fort beau mandement sur l'incendie arrivé il y a huit jours. Toutes les paroisses de Paris font faire des quêtes, et on a nommé par paroisses plusieurs dames considérables; on croit même que ces quêtes produiront une somme assez forte pour réparer une partie du dommage qu'a fait le feu. Les magistrats et la ville songent aux moyens de rétablir le petit pont qui a été brûlé. — Madame alla de Saint-Cloud diner à la Meutte chez madame la duchesse de Berry; Madame y mena quatre dames avec elle, et toutes les dames de madame de Berry y étoient. — M. de Castries a rendu son logement dans le Palais-Royal, qui a été

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donné à madame d'Épinay, dame d'atours; il a aussi rendu une fort jolie maison dans les jardins de Saint- Cloud, qu'on appelle le Tillet, qui a été donnée à madame la duchesse Sforce, et la duchesse Sforce avoit une maison au boutde ce jardin, qui a été donnée à madame de Jussac. Samedi 14. — Madame vint ici de Saint-Cloud à la comédie italienne, qu'elle entendit de sa loge. — Parles dernières nouvelles qu'on a de Rome, on croit que le pape va accorder les bulles. Le cardinal de Panciatici est mort âgé de près de quatre-vingt-dix ans; il vaque par sa mort une cinquième place dans le sacré collège. — Il y eut hier un petit combat dans la forêt de Saint-Germain; trente faux-sauniers y étoient entrés avec plusieurs chevaux chargés de sel; on avoit été averti de leur marche, et Ton y avoit envoyé des archers et commandé soixanteet-dix soldats suisses qui ont leurs quartiers aux environs de Saint-Germain. Les archers, qui étoient arrivés les premiers, allèrent les attaquer ; mais ils n'auroient pas été les plus forts si les Suisses ne fussent arrivés. Le combat dura assez longtemps; les faux -sauniers se défendirent fort bien, tuèrent quelques archers et blessèrent quelques Suisses; mais enfin ils furent forcés dans une espèce de retranchement qu'ils avoient fait avec des branches d'arbres. Il y eut sept ou huit de ces malheureux de tués, et l'on en a pris dix ou douze et la plupart . de leurs chevaux, qu'on a donnés à vendre aux archers et aux Suisses*.

* Ce fut une inondation de faux-sauniers armés, organisés, divisés par troupes qui s'entendoient toutes les unes avec les autres. Le voisinage de Paris en fut rempli, et il y eut lieu de penser que le faux-saunage n'étoit pas leur principal métier ni le but de leurs menées, mais le masque, et ce qui arriva depuis conflrma ce plus que soupçon, mais dans l'entre-deux on eut le temps de dissiper cette dangereuse milice.

Dimanche 15. — Conseil de régence. — Madame la duchesse de Berry vint de la Meutte dîner aux Carmélites , et

sur les cinq heures , elle alla entendre Topera dans sa loge, où M. le duc d'Orléans vint'et entendit Topera avec elle. — Le chevalier de Tressemannes est mort ; il avoit été fait lieutenant général à la dernière promotion et avoit même servi en cette qualité ^ Halte quand le grand maître cita les chevaliers; le chevalier de Tressemannes y rendit de grands services à Tordre. Il a, voit une pension de 2^000 francs sur des bénéfices comme chevalier de Malte; il étoit inspecteur d'infanterie en Dauphiné et en Provence , et son inspection a été donnée au marquis de Maubourg , ancien colonel d'infanterie et gendre du maréchal de Bezons. Le chevalier de TressemaDues , outre les 2,000 francs de pension qu'il avoit sur des bénéfices, avoit une ancienne pension du roi de 800 francs.

Lundi 16. — Le roi alla à Meudon pour la première fois j voir madame la duchesse de Ventadour, à qui on a donné Tappartement des marroniers; S. M. y fit collation et vit tirer un feu d'artifice. — Il y eut conseil de régence, et M. le duc d'Orléans y dit que le cardinal de la Trémoille lui avoit envoyé sop écuyer pour porter la nouvelle que le pape accordpit les bulles à tous les prélats qu'il a nommés. Cette nouvelle a fait plaisir ici; cependant on ne croit pas que cela avance beaucoup Taffaire de la Constitution. Il y parolt que la cour de Rome est fort aigrie sur ce fait-là. — Il y déjà quelque temps que le marquis de Tessé^ second fils du maréchal , a obtepu sa grâce pour le prétendu duel dont il étoit accusé, et dapuis cela il en a été pleinement justifié au parlenient d'Aix; les juges mêmes ne Tont point fait mettre en prison. Il est présentement à Marseille à faire sa charge^

Mardi 17. — Le maréchal de Te^sé revint il y a qu^][T ques jours des Camaldules, où il avoit été fort incommodé ; le bruit se répandit ici qu'il y étoit fort mal, et cependant il a été cinq ou six jours ici en assez bonne santé , gardant sa chambre et voyant tous ses amis; mais aujourd'hui il lui a pris une fièvre très-violente, et cela redonne

4es alarmes à sa famille, — La jeune duchesse dp Morjtemart, qui a été presque abwdomiée des ïîié4ecins, s'étoit mise entre lies main64'un nomrpé Clavier, chirurgien de Versailles; elle setrpuvoit un peq soulagée de ses remèdes , mais le crachemant de sang est revenu, et oq la trouve plus mal que jamais. — Lg. Fare, qu'on appelle Ig. Fare-Montboissier pour le distinguer des autres la Faye , est tombé en apoplexie; on l'g^ppelle la Fare-lfontboissier parce qu'il a épousé paaiicmoiselle Montboissier. — Lje bruit qui avoit cotiru que madg,n)e la duchesse royale ^e Savoie étoit fort mal est entièrement faux, et elle a écrit ici elle-même qu'elle ne s'étoit jamais njieux portée. — M. le duc d'Orléans alla souper à la lifeutte.

Mercredi 18. — M. le duc d'Orléans alla à deux heures 4 la Meutte, où il fit venir M. Law, avec lequel il se promena et s'entretintlongtemps. — M. le ducde |Ch^i)lnes, capitaine lieutenant 4|BS chevau-ljégers delà garde, prétend que les Q^iers de cette compagnie doiyeqt prendre l'ordre de lui et non pas du roi*. — Le parlement doit s'assembler demain pour des affaires qui ne regardent que la maison de vijle. — Des gens bien intieptionnjés po^^r la paix de l'Église ont fait, dans les conférences qu'ils ont eues avec JIJ. le ducd'Orléans, 4.es prpppsitiofjs qu'on cppit cjui pourrpient fort adoucir la cour de Ronaie , et auxquelles M. le cardinal de Npa.illes et les évèques fie son parti pourroient consentir; on parle pour cela d'en vpyer bientôt un courrier à Roipe pour y f§.ire ces p^ppositions au pape.

* Cette dispute, surtout avec d'autres vétilles, aliénèrent entièrement les officiers des chevau-légers de leur capitaine, qui étoit auparavant fprt aimé du corps.

Jeudi 19. — Le parlement s'assembla pour des affaires de la maison de ville, et se rassemblera encore depiain ppur prendre Ipurs dernières résolutions sur ce qu'ils ont à représenter là-dessus. — Imécourt, sous-heutenant des chevau-légers , qui étoit ami et serviteur particulier du

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duc de Chaulnes et de toute la maison deChevreuse , s'est plaint à M. le duc d'Orléans de la prétention de M. de Chaulnes, et soutient qu'il y a quarante-quatre ans que les officiers de cette compagnie sont en possession de prendre Tordre du roi. M. le prince de Rohan ne demande point pour les gendarmes ce que M. de Chaulnes demande pour les chevau-légers ; les officiers subalternes des gendarmes se joignent à M. d'Imécourt, et doivent reparler tous ensemble à M. le duc d'Orléans. — Les États de Bretagne doivent se rassembler le premier jour du mois de juillet.

Vendredi 20. — Le roi alla voir madame de Ventadour à Meudon, où il se promena beaucoup. — Le parlement s'assembla encore , et avant que de faire leurs représentations à M. le duc d'Orléans, ils veulent savoir de M. Trudaine, prévôt des marchands, Tétat des rentes de la maison de ville, et veulent qu'il vignne lundi en rendre compte au parlement. M. Trudaine, de son côté , prétend que les rentes de la maison de ville n'ont jamais été si bien payées, et que le parlement a tort de s'en plaindre.

— M. de Coëtenfao , premier sous-lieutenant deschevaulégers , vend cette charge à M. de Marignane, qui lui en donne 50,000 écus; les autres officiers de cette compagnie ne se sont pas trouvés en état d'acheter pour monter à la sous-lieutenance. Par cette vente, Imécourt deviendra premier sous-lieutenant.

Samedi 2i, — Les fermiers généraux payèrent pour leur ferme 48,500,000 francs; on dit qu'on en offre présentement 54* millions, et qu'on offre 1 million d'augmentation sur la ferme du contrôle des actes des notaires, et plus de 1 million sur la ferme du tabac. — Le parlement devoit se rassembler lundi et il vouloit faire venir le prévôt des marchands pour rendre compte de l'état où est la maison de ville ; mais cela a été remis à un autre temps.

— Le petit Renaut est revenu de Niort ; il a établi la dime royale dans cette élection, au grand contentement des

peuples, à ce qu'il dit. Il y a trois autres élections qui demandent qu'on rétablisse aussi chez eux. Le petit Renaut prétend que le roi touchera un quart de plus que ce qu'il touchoit des taiUes^ de la capitation et du dixième; et que les peuples seront fort soulagés. Comme le petit Renaut est fort honnête homme et fort reconnu pour tel, il y a apparence que tout ce qu'il dit se trouvera vrai.

Dimanche 22. — Conseil de régence. On y lut à l'ordinaire beaucoup de dépêches des ministres étrangers. Il paroit que le traité projeté entre la France , TEmpire , l'Angleterre et la Hollande n'est pas encore si prêt à conclure ; il s'y trouve de grandes difficultés. M. le duc d'Orléans fut saigné le matin par précaution; mais cela ne Fempêcha pas d'aller au conseil^ et il espère toujours qu'on pourra surmonter les difficultés qui se trouvent dans le traité de ligue proposé ; on dit que la ville d'Amsterdam s'y oppose fort, et milordCadogan^ ambassadeur d'Angleterre auprès des États Généraux, s'en va à Amsterdam pour tâcher de leur persuader de ne se pas opposer au traité. — On n'a point encore nouvelles que les ambassadeurs plénipotentiaires de l'empereur soient arrivés à Passarowitz, qui est le lieu des conférences choisi pour traiter la paix entre les deux empires; mais on ne doute pas présentement que les ambassadeurs de l'empereur n'y soient arrivés, car ils ont passé à Belgrade ; ceux de la Porte y sont arrivés il y a déjà quelques jours.

Lundi 23. — Conseil de régence. On parle de quelques propositions qui furent faites hier dans ce conseil sur les affaires de Rome , et on nomme même cinq conseillers qui ont fait ces propositions ; mais les autres ont été tous d'avis différent. — Saint-Simon^ qui étoit lieutenant aux gardes, et qui vient d'acheter un régiment, et qui avoit été guéri, disoit-on, d'une grande maladie par un remède extraordinaire, est mort; c'étoit sur cette prétendue guérison-làque madame la duchesse de Mortemart la jeune, prenoit des remèdes de cet homme-là, et elle est fort mal

présentement. M. le duc d'Orléans a donné le régiment que Saint-Simon venoit d'acheter à un petit frère quHl a, qui n'a que douze ou treize ans; on n'a pas voulu que cela fût perdu dans la famille. Le colonel n'avoit pas pu s'y faire recevoir ; M. le duc de Sa.int-Simon , de qvii ils ont l'honneur d'être parents, s'est fort iqtéressé pour qi^e cela fût conservé dans la famille.

Mardi 24. — On parle fort d'un grand chaagjemppt 4ans la monnoie, parle moyen duquel on donneroit un gr^nd débouché aux billets d'État. — Les États de Bourgpg^e ont accordé le don gratuit qu'on leur avoit deinan4iB, et M. le Duc, qui a tenu ces États, sera de retoup ici dimanche.— On mande d'Espagne qupM. de Caylps, lieutenant général en ce pays-là, a été fait gQuvari^eup d« Saragosse; qu'il commandera par commission 4^ns tq^t le royaume d'Aragon, et qu'il présidera à tousles eoQsei|s de ce royaume-là. — Le roi ii fait ces jours-ci plusieurs chevaliers de Saint-Louis à différentes reprises ; il {^H ces petites cérémonies-là de très-bonne gràjce, et prend plaisir aies faire.

Mercredi 25. — On lit partir un courrier ppqr Rqme chargé, à ce qu'on prétend, de dépêches imporfaintes. — M. leduc d'Orléans a écrit à M. le cardinal de Rohan pour le faire revenir, et on compte qu'il sera ici avant leretouf du courrier qu'on a envoyé à Pome. — Macjan^e 1^ 4P" chesse de Valentinois est arrivée; elle loge phpz y. le comte de Matignon , son beau-père , et mademoiselle sa sœur, qui est venue avec elle, sera miçe dans nn ponvent , et c'est à la Conception que M. l'abbé de Uon^cpy sonpnjsLe, lui a retenu un appartement. — jyi. le (Juc d'Orléf^ps travaille souvent avec M. le garnie des sceaux et a de grandes conférences avec M. Law ; on ne doute plus qjuje nous ne voyions bientôt des changements dans la mpfir noie , et par là un débouché sur les billets d'État; rn^iç on ne sait point encore le détail; l'édit en paroitra le i" du mois qui vient.

Jeudi 26. — Madame la duchesse de Berry vint ici dîner aux Carmélites; elle y reviendra encore jeudi et y demeurerajusqu'à laPentecôte — L'affaire de M. de Cbaulnes avec les officiers subalternes des chevau-légers n'est pas encore terminée ; M. le duc d'Orléans a voulu avoir des certificats des officiers vivants qui ont été dans cette compar gnie. — Les billets, depuis le bruit répandu d'un changement dans les monnoies, perdent déjà moins. — Bb-r dame la Princesse va passer quelques jours àSaint-Maur avec madame la Duchesse ; sa santé est entièrement rétablie. Elle adonné à madame de gpassac^ qui étoit dame d'honpeur de madame de Vendôme, la toilettp et l'ameublepaent qui étoit dans la chambre de cette princesse, à sa mort.

Vendredi 27. — M. d'Av^rey, noitre ambassadeur en Suisse, est arrivé; M. le duc d'Orléans l'avoit mandé pour l'entretenir. Il partir^, bientôt pour retourner en ce payslà, où leâ Espagnols font de grandes levées de troupes. — On eut nouvelles qu'il y avoit eu une sédition à Pruxelles , qu'on en avoit fait sortir la garnison de l'empereur, que quelques gens du peuple avoientmême crié Vive Philippe V; mais on croit que cela s'apaisera aisément. — L'édit pour le changement des monnoies est sous presse. — Le marquis de ïéligny- Langeais, frère de la Noue, premier écuyer de M. le prince de Conty, avoit été /choisi, il y a déjà quelque temps , par madame 1^ Princesse, pour être gouverneur de M. le comte de Çlermont ; i^ est présônt«ement en fonction auprès de ce prince avec 9^000 écus d'appointements.

Samedi 28. — Madame la princesse de Conty, fille de ipadame la Princesse, a perdu son procès contrp madame sa mère ; il s'agissoit des pierreries qiuie madame la Princesse avoit eu^s en mariage. — Madame vint ici dîner avec M. le duc d'Orléans et ensuite elle alla aux Carmélites , puis revint au Palais-Royal, où elle entendit la comédie italienne de sa loge, et après la comédie elle re-

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tourna à Saint-Cloud. — Le courrier ordinaire de Rome a apporté la nouvelle que les évèchés vacants en France ont été préconisés ; il y a trois archevêchés, douze évèchés et une coadjutorerie et les bulles sont déjà accordées aux archevêques de Cambray et de Sens, et à l'évêque de Saintes.

Dimanche 29. — Conseil de régence. — M. le Duc arriva de Bourgogne, et parut le soir aux Tuileries et après souper au Cours. Le roi alla se promener dans le jardin des Tuileries ; il salue toutes les dames en passant ; il s'arrête même à quelques-unes des plus considérables. Il devient tous les jours aimable déplus en plus, et gagne fort les cœurs. — L'arrivée ici de notre ambassadeur en Suisse fait faire beaucoup de différents raisonnements. — M. le prince de Conty eut une colique violente, et fut saigné. — M. le Duc a rapporté de Bourgogne plusieurs letti*es que M. de Bauffremont avoit écrites à des gentilshommes de ce pays-là, et se plaint fort de lui.

Lundi 30. — Conseil de régence le matin, et M. le prince de Conty y vint malgré sa saignée d'hier. Dans ce conseil on a lu Tédit pour le changement des monnoies qui sera publié mercredi, et par lequel les louis de 30 livres seront pris dans le commerce à 36 livres, les écus de 100 sols à 6 livres, et au mois d'août on fera la refonte de ces monnoies et alors les billets d'État seront pris dans les Monnoies avec l'argent comptant qu'on y portera, et ils seront reçus pour deux cinquièmes en sus de l'argent qu'on aura porté; si bien qu'en portant 1,000 francs on passera 400 livres de billets d'État et on donnera 1,400 livres de la nouvelle monnoie qui sera battue en ce tempslà, et au moisd'aoûtiln'yauraqueles louis qu'on fabrique qui vaudront 36 livres. Les louis que nous avons à cette heure ne sont pris àla Monnoie que pour 30 livres quand on porte des billets d'État.

Mardi 31 . — M. de Brillac , premier président de Bretagne, qui étoit ici depuis un assez long temps par un te-

JUIIS 1718. 317

niatj a voulu^ ne finissant point ses affaires^ s^en retourner en Bretagne^ et a écrit à M. le garde des sceaux que ses affaires particulières l'obligeant de retourner à Rennes, il étoitbien fâché de pas prendre congé de lui; qu'il ne l'avoit pas pu prendre de M. le duc d'Orléans, et qu'il le prioit de l'excuser auprès de S. A. R. On a été scandalisé de son procédé, et on a envoyé un courrier après lui qui l'a rattrapé à Dreux et lui a porté une lettre de cachet qui lui ordonne de s'en aller dans une terre qu'il a en Poitou. Les États de Bretagne s'ouvriront le 1" juillet, et on ne sait pas pourquoi il vouloit être dans la province dans ce temps-là, car il n'y est pas fort aimé.

Mercredi V'juln.' — Madame alla de Saint-Cloud dîner à laMeutte, où M. le duc d'Orléans vint aussitôt après dîner, et ce prince y soupa; Madame retourna à Saint-Gloud avant de souper. — Il n'y aura plus de conseil que quinze jours après la Pentecôte, et beaucoupde conseillers de la régence et la plupart des chefs des conseils sont allés à la campagne. — M. le duc d'Orléans a donné une pension de 1,000 écus à Jouy , mestre de camp de son régiment de cavalerie, et une pension de 1,000 francs à Tiraqueau, colonel d'infanterie réformé , chevalier de Saint-Lazare, etlui a promis de mettre cette pension-là, et même de l'augmenter, sur unbénéfice quand il en vaquera. — L'édit pour le changement des monnoies fut publié.

Jeudi 2. — Le parlement, qui étoit assemblé pour une réception de conseillers, a parlé sur le nouvel édit pour la monnoie , et quelques-uns d'entre eux avoient proposé d'envoyer les gens du roi à M. le régent pour lui représenter que cet édit-là étoit très-préjudiciable au royaume ; mais un avis plus modéré l'a emporté, et ils ont nommé des commissaires pour examiner l'édit; ces commissaires en rendront compte à la compagnie, après quoi ils prendront leurs délibérations. La cour prétend que le parlement n'a point à se mêler de cette affaire, que l'édit a été enregistré à la cour des monnoies, et que cela suffit.

— On a nouvelle que tous les plénipotetitiaires sont aiv rivés à Passarowitz^ mais ils he sont point encore entrés en conférence.

Vendredi 3. — M. le duci d'Orléans alla à Saint-Gldùd, où il ne mena que M. de Noce. M. le duc d'Orléans a dit qu'il comnienceroit bientôt à faire payer les pètisionis. Madame la duchesse de Berry vint ici hier coucher aux Carmélites, où elle demeurera jusqu'à la Pentedâté, et madame la duchesse d'Orléans est allée Montmartre^ dû elle demeurera toutes les fêtes. Madame la duchesse de Berry a dit à M . le duc d'Orléans qu'elle vouloit se rae^ commoder avec mesdames de Clermont et de Beauvau, et qu'elle ne vouloit point avoir de haine dans le cœur contre personne. — La Fare-Montboissier acheva de mourir ; il y a plus de quinze jours qu'on le regardoit comme un homme mort; il avoit été fait maréchal de camp à là dernière promotion.

Samedi 4. — Le roi assista aux premières vêpres de la Pentecôte. — Madame la duchesse de Saint-Simon^ par l'ordre qu'elle en avoit reçu de madame de Berry, mena madame de Beauvau aux Carmélites, où madame la duchesse de Berry la reçut fort bien. M. de Beauvau et M. de Clermont y vinrent aussi. Madame la duchesse dé Perry les fit entrer et les reçut aussi très-bien; ils n'y demeurèrent pas longtemps, car les hommes n'entrent point aux Carmélites d'ordinaire; mais elle y retint après eux madame de Beauvau, à qui elle a rendu de bon cœur l'honneur de ses bonnes grâces. Madame de Clermont n'y vintpas, parcequ'elle est à la Rivière avec M. le comte de Toulouse ; mais elle en va revenir, et elle aura l'honneur de la voirinces^mment. — Le comte deCharolois partit de Rome le 9 mai pour aller à Naples. — On a appris la mort de milord d'Albemarle, qui avoit commandé à Tournay, et on venoit de lui donner le gouvernement de Boisle-Duc. Son nom étoit Keppel ; il avoit été longtemps favori du roi Guillaume *.

JUIN 47iB. 819

* Kèppû étciit Hdllaiiâois aussi bien que Bérting^ le pfus intime^ le plus ancien et lé plus constamment favori du prince d^Orange et le confident de tous ses secrets d'État et de conduite, qu'il fit comte de Portland, chevalier de la Jarretière, et infiniment riche, lorsqu'il eut usurpé la cburôniie d'Angléterire ; et te fut lui qu'il énvôjra ambassadeur ici lorS^tl'à la pi\i de Ryswifck 11 fut tecoimu toi Quoique le déjour de Portland à Paris ne fut pas long, malgré toutes les fêtes qui lui furent prostituées^ il trouva à son retour la faveur déjà commencée de Keppel tellement augmentée, que la sienne ne fit plus que diminuer ei que fa tiortuneet la faveur de l'autre crurent toujours jusqu'à la mort de &ùillàiime lit.

IHtnanishè 5, jour de la Pentecôte. — Le roi se confessa à Tabbé Fleury, assista à toutes les dévotions de la journée, et entendit le sermon du P. d'Ardenne, prêtre de la doctrine chrétienne. Madame de Berry sortit des Carmélites et coUchaau Luxembourg, où M. le duc d'Orléans alla souper avec elle. — Le petit Renaut vient d'avoir l'expectative de la grand'croix de Saint-Louis et permission de porter la grand' croix sur ses habits. — Le marquis de Prié s'étant relâché du nouveau serment qu'il vouloit faire prêter à la ville de Bruxelles et qui avoit causé la sédition , a rendu le calme à la ville; tout est apaisé , et ils ont prêté Tancien serment.

Lundi 6. — Le roi alla à Meudon voir madame la duchesse de Ventadour^ où il vit tirer un feu d'artifice. M. le duc d'Orléans alla l'après-dlnée à Saint-Cloud. Madame la duchesse de Berry reçut fort bien madame de Clermont, qui alla lui faire sa cour sur les six heures; cette princesse alla se promener au Cours et aux Tuileries avec sept de ses dames , toutes vêtues de la même étoffe et les mêmes écharpes ; ce sont des habits que madame la duchesse de Berry leur a donnés. -^ M; le Grand, qui est depuis quelques jours à Royaumont , est à la dernière extrémité, et a reçu tous ses sacrements. — 11 y a un arrêt pour les engagistes des domaines du roi qui les oblige à produire les titres de leurs engagements.

Mardi 7. — Madame la duchesse de Berry, qui est en-

core ici^ tint toilette où tous les ambassadeurs allèrent. M. le duc d'Orléans alla Taprès-dlnée à l'Opéra. — Le maréchal de Villeroy partit en chaise de poste l'aprèsdinée pour aller à Royaumont voirM. le Grand, et en revint la nuit; il l'a trouvé sans aucune espérance; la gangi*ène est à ses jambes. Il meurt avec beaucoup de fermeté. — Madame la duchesse d'Orléans revint de Montmartre. — On travaille à faire un canal de Marseille à Lyon, et on a publié un avertissement pour tous ceux qui voudront prendre des actions sur ce canal. C'est M. Crozat qui reçoit les souscriptions pour Paris; il y a aussi des bureaux à Lyon, à Marseille et à Avignon.

Mercredi 8. — Madame vint ici mettre la première pierre à une nouvelle église qu'on fait à l'Abbaye -aux- Bois , dîna au Palais-Royal, et entendit la comédie françoise de sa loge. Madame la duchesse de Berry alla dîner à la Meutte, et puis alla se baigner à Saint- Cloud, et revint au Luxembourg, où M. le duc d'Orléans soupa avec elle ; elle demeurera encore quelques jours à Paris, ira diner àlaMeutte, se baigner ensuite à Saint-Cloud, et reviendra le soir ici. Madame la duchesse d'Orléans entendit la comédie françoise avec Madame dans sa loge. — On mande de Belgrade qu'on a su, par les ambassadeurs de l'Empereur qui sont àPassarowitz, que le Grand Seigneur avoit déposé le grand vizir et mis en sa place Ibrahim -Bâcha, caïmacan de Constantinople , son gendre et son favori.

Jeudi 9. — M. le duc d'Orléans soupa au Luxembourg chez madame laduchesse de Berry; madame la Duchesse y soupa aussi. — Le traité entre l'empereur, la France, l'Angleterre et la Hollande s'avance fort. On mande de Hollande qu'on croit que les États Généraux le signeront aux premiers jours, quoiqu'ils fassent encore quelques difficultés, parce que la ville d'Amsterdam s'y oppose. — La flotte d'Espagne n'est pas encore partie de Barcelone. On mande de ce pays-là qu'on y embarquera plus de vingt mille hommes, et qu'avec les troupes qui sont déjà en

Sardaigne, cela- composera une armée de trente mille hommes. On croit qu'il y a sur cette flotte , outre les canons des vaisseaux , plus de cent pièces de vingt-quatre , qu'il y a huit ou dix millions, d'argent, et toutes sortes d'instruments à remuer la terre ; mais il parolt un peu d'exagération dans tout cela *.

* Le cardinal Albéroni avoit amassé des trésors depuis qu'il étoit le maître de TEspagne ; mais il ne se fioit pas tant à la puissance et h la faveur où il se trouvoit établi , qu'il ne voulût les transporter en Italie pour les mettre en sûreté en tout événement. 11 avoit un grand intérêt de le faire si secrètement qu'on ne pût avoir connoissance de ce qu'il avoit , ni du transport qu'il en faisoit , et c'est ce qui le résolut à une guerre en Italie , qui en mettant l'Espagne en nécessité d'y faire passer beaucoup d'argent pour la soutenir, lui donnât occasion d'y envoyer le sien sans qu'on pût s'en apercevoir. 11 proGta pour cela de la situation où la paix d'Utrecht laissoit le roi d'Espagne avec l'empereur et du désir extrême de la reine d'Espagne de reprendre les États d'Italie qui avoient appartenu à la monarchie d'Espagne, pour y établir ses enfants, cadets de ceux du premier mariage de Philippe Y, et de se tirer par là d'Espagne elle-même, si elle devenoit veuve, pour aller régner avec son (ils , et ne tomber pas dans le malheureux sort des reines veuves, dont elle voyoit sans cesse un triste exemple dans la reine, sa tante , à Bayonne, toute sœur de sa mère qu'elle étoit, et veuve de plus de Charles II, dont le testament avoit mis la monarchie d'Espagne entre les mains de Philippe V. 11 y avoit de plus une haine déclarée entre elle et les Espagnols, et elle se croyoit perdue si elle ne se faisoit une ressource en couronnant ailleurs un de ses fils. La grande maladie que le roi son mari avoit eue depuis peu Tavoit fait trembler, et ce furent ces conjonctures favorables à l'intérêt particulier d' Albéroni que ce premier ministre saisit. La Sardaigne pour un dépôt avoit été son prélude pour la Sicile, qui le portoit sur le royaume de Naples. Les places de gli presldii lui donnoient ensuite l'entrée de la Toscane pour passer en Lombardie, avec la commodité des États de Parme appartenant à un prince oncle paternel et beau-père de la reine ; et parmi tous ces grands desseins , il en avoit formé un pour occuper les Anglois et les détourner de secourir l'empereur, c'étoit le rétablissement du roi Jacques en Angleterre, qui y avoit encore un grand parti. 11 l'avoit manqué une fois par la déroute du roi de Suède à Pultava ; mais il s'étoit servi de l'inimitié personnelle du roi Georges d'Angleterre et du czarpour le reprendre avec ce prince, qui y étoit entré, et qui coinptoit d'y réussir par une puissante flotte qu'il tenoit toute prête. L'expédition

de la Sardaigne, qui avoit réussi, et ce grand arrhement du czar, alàN mèrent également l'Empereur et rAngleterre,dont les monarques étoient alors dans Tamitié personnelle la plus étroite, qui ne changea que longtemps depuis , et l'autorité, pour ne pas dire pis, que l'Angleterre avoit prise sur M. le duc d'Orléans Fentratna dans le traité de la auadrupte alliancfe et tfe là dans la guerre contre l'Espagne que nous alloDS voir l'un après l'autre , et qui flt avorter tous ceS desseins, et qui (Perdit Albéroni ensuite. C'est ce que hâta ce grand armement de Barcelone que les précautions des Anglois et des Impériaux, réveillés t)ar ce qu'on vient d'expliquer, se mirent en état d'écraser en Sicile au moment de sa conquête, et de la faire passer entre les mains ^e l'empereur [sic].

Vendredi 10. — M. le duc d'Orléans travailla longtemps le malin avec le cardinal de Nbailles. Madame la duchesse d'Orléans alla souper à Bagiiolet. — Médavy, qui commande en Daupbiné^ commandera aussi cette année en. Provence. Le maréchal de Villars, gouverneur de cette province, et le marquis de Bran cas, lieutenant, qui en est général, n'y allant point, c'étoitle premier président, qui est aussi Tintendant, qui y commandoit , quoiqu'il y eût des lieutenants de roi, gens de mérite. — Le gangrène qui est à la jambe de M. le Grand , augmente toujours; on ne croit pas qu'il puisse encore vivre deux fois vingt-quatre heures. Il meurt avec toute sa connoissance et avec beaucoup de fermeté et de religion. — M. Feriol, qui a été longtemps ambassadeur à la Porte , et qui est fort vieux, est à l'extrémité.

Samedi 11. — Madame la duchesse de Berry alla dîner à la Meutte et se baigner à Saint-Cloud. M. le duc d'Orléans alla souper à Asnières. — 11 y a des lettres d'Angleterre qui portent que le czar a conclu sa paix avec la Suède et qu'il arme beaucoup de vaisseaux qu'on croit destinés à attaquer le roi d'Angleterre dans les terres qu'il a en Allemagne. — On mande d'Espagne qu'enfin l'embarquement se fait à Barcelone, et que cette armée doit entreprendre quelque chose de considérable en Italie ; et par des lettres qu'on a eues de Gènes , il parolt qu'ils s'attendent en ce pays-là à voir arriver la flotte d'Espagne au

golfe de la Spézie. On ne laisse pas d'avoir quelque in-^ quiétude dans le Milanois et dans le royaume de Naples, où le vice-poi a fait arrêter beaucoup de gens qui lui étoient suspects , et en a fait sortir beaucoup de familles espagnoles. — Les nouvelles de la paix du czar avec la Suède ne sont pas sûres, et il y a beaucoup de gens qui, comme moi, en doutent encore beaucoup.

Dimanche 12. — Madame la duchesse de Berry et M. le duc d'Orléans allèrent souper avec madame la duchesse d'Orléans à Bagnolet ; il y avoit eu grande toilette le matin chez madame la difchesse de Berry. M. le duc d'Orléans fut enfermé depuis onze heures jusqu'à près de trois heures après midi avec milord Stairs, le maréchal d'Huxelles et M. Houbb , qui est un Suisse en qui le roi Georges a beaucoup de confiance et qu'il avoit envoyé à Tempereur. Il en arrive, et vient faire des propositions sur lesquelles il demande une prompte réponse. — On mande de Londres que la flotte pour la Méditerranée est prête à mettre à la voile et qu'on n'y attendoit que l'arrivée de l'amiral Norris, qui la doit commander; mais on ne parle point en ce pays-là delà flotte du czar, qu'on avoit mandé de Londres qui se devoit joindre à celle du roi de Suède, et la paix de ce roi avec le czar n'est pas encore entièrement sûre.

Limdi 13. — Le parlement étoit assemblé pour recevoir quelques conseillers; on se servit de cette occasion de rassemblée pour y reparler sur le nouvel édit des monnoies, et il fut résolu qu'on proposeroit à la chambre des comptes, à la cour des aides et à la cour des monnoies de s'unir au parlement pour les remontrances qu'il y auroit à faire au roi sur cette affaire-là; ils ont mandé aussi les six corps des marchands et six banquiers, afin qu'ils représentent combien ce nouvel édit est contraire à leurs intérêts et préjudiciable au commerce *. — Madame la duchesse de Berry est retournée àlaMeutte, et ne reviendra à Paris que la veille de la petite Fête-Dieu. -*-

M. le Grand mourut le matin à Royaumont, conservant toujours le même esprit de fermeté et de religion **. — M. de Basville est revenu de Languedoc; on lui a donné 12,000 livres de pension ***.

* Ou feroit plutôt une longue histoire que de courtes notes , si oo vouloit suivre les divers mouvements du parlement de Paris , de la Bretagne et des conducteurs de ces dangereuses intrigues, et c'est ce qui empêchera d'y entrer.

** M. le Grand fut un des exemples, également long et senrible [ sic ] du mauvais goût du roi Louis XIV en favoris. Une très-noble et trèsbelle figure , beaucoup de galanterie en son temps, la danse et les modes, une grande assiduité , une flatterie puante, quoique d'ailleurs toutes les manières et toute la splendide magnificence d'un très-grand seigneur, furent les grâces qui charmèrent le roi et qui donnèrent trente ans durant et plus à M. le Grand toutes les privances , toutes les distinctions, toutes les usurpations qu'il voulut, toutes les grâces qu'il lui plut désirer pour soi et pour les siens, qui mirent les ministres tes plus accrédités en mesure avec lui. Il savoît ménager, quoique avec hauteur, qui y réduisit jusqu'aux princes du sang, et même jusqu'aux bâtards, et qui lui acquit une considération continuelle et infinie. Brouillé d'ailleurs avec le sens commun , quoique avec la politesse et le savoir-vivre de l'ancienne cour et les entreprises delà nouvelle; brutal pourtant plus qu'un cheval de carrosse, et en possession de l'être avec hommes et femmes de tout rang et jusqu'avec les princesses du sang , et de vomir toutes sortes d'ordures sans que cela parût étrange ni qu'il pût être question de s'en fâcher ; et de plus , n'aimant que'spi et ne gardant pas même les bienséances à cet égard pour sa plus intime famille , sa femme ni ses enfants, ni pendant leur vie ni à leur mort, quoique vivant sans cesse avec eux et gouverné en tout par sa femme. Sa gourmandise étoit encore à un point singulier. Tel fut ce favori dont la maison, remplie de toute la cour et entretenue par le plus gros jeu et le plus continuel qu'il jouoit sans cesse, déchut fort à la mort de sa femme , et dont la siemie ne fut regrettée de personne que dn maréchal de Villeroy, :

*** Basville , fils et frère cadet du premier président et du président do Lauioigiion, fut toute sa vie un personnage en France. C'étoit un hv\ esprit en tout genre , vaste et lumineux, mais avec cela juste , préris cl condiiit par un grand sens et une capacité extraordinaires, qui le rciidoil très-laborieux par la facilité avec laquelle il travailloit. Cétoit .lussi l(î uHîilItnir et le plus serviable ami et de gens et de race, le plus du:ifi;ereii\ et le plus implacable ennemi, et dans la même étendue , et

le rémunérateur le plus attentif de tout bien et de tout mal , et qui pour toutes ces choses^ et surtout pour son autorité et sa fortune, ne s'embarrassoit pas des moyens , mais très-soigneux de les cacher pour sa réputation. Il se l'acquit telle , qu'il passa rapidement à Tintendance de Languedoc , que toute autre puissance y disparut devant la sienne , qu'il y décida tout , et qu'en roi absolu il y régna trente ans de suite avec un pouvoir despotique et sans être jamais barré ni dédit de rien par la cour. Les ministres, qui l'y craignoient, n'étoient occupés à son égard qu'à l'empêcher d'y venir et d'y entrer dans le ministère, où il les auroit tous effacés et subjugués , et pour cela le faisoient regarder au roi comme d'une nécessité, absolue à gouverner le Languedoc , où ils le rendoient eux-mêmes le maître de tout , pour lui ôter l'envie de changer cet empire tout établi contre des espérances incertaines et dangereuses de monter plus haut en revenant à Paris. Il le sentoit , et se contentoit sagement de son partage au point où il l'avoit poussé. Sa surdité, qui le prit d'assez bonne heure, lui en fut encore une raison, et dont les ministres surent faire usage; elle augmenta toujours, tellement que les dix ou douze dernières années qu'il fut en Languedoc, il mettoit deux pièces de son appartement entre la sienne et celle où étoient ses gens où ceux qui l'attendoient , toutes les fois qu'il falloit parler à quelqu'un en particulier. Enfin, après avoir détruit et fait mourir le cardinal Bonzi, dominé tous les commandants, dont aucun ne subsistoit qu'autant qu'il le vouloit bien et ne faisoit pas la moindre chose sans son attache, régenté le parlement de Toulouse à [la] baguette, conduit les États par la lisière , et régné en plein sur chacun, quel qu'il fût, et sur la totalité de cette grande province , il n'en sortit que sur ses instances réitérées. Accablé de goutte et de surdité, il revint à Paris, où il y avoit plus de trente ans qu'il n'avoit mis le pied, et où il ne connoissoit presque plus personne ; hors d'état de former de nouvelles liaisons par son âge et ses infirmités , il s'enterra dans sa famille, où l'ennui le consuma bientôt. Son fils, qu'il avoit fait conseiller d'État , lui dut de n'avoir pas été plus ^ue perdu pour des affaires affreuses qu'il se fit dans son intendance de Guyenne ; sa bêtise , sa brutalité et son avarice n'empêchèrent pas dans les suites Pelletier des Forts , qui avoit épousé sa sœur, de le faire conseiller au conseil royal des finances , et de prendre en lui, étant contrôleur général , une confiance qui le perdit, et qui ne toucha pas à la fortune de celui qui mérita de la perdre et pis, cette^fois après d'autres : et voilà le monde et ses révolutions. Il ne faut pas oublier que Basville fut l'inventeur de la capitation et de beaucoup d'autres pareilles inventions d'argent. Il l'avoit proposée et pressée , du temps que le chancelier de Pontchartrain avoit les finances, qui rejeta avec horreur un impôt trop facile à pousser aussi haut qu'on voudroit et à faire durer toujours. D'autres

temps et d'autres ministres y ont été plus favorables , et Basville en recueillit tout le gré fplaise à Dieu qu'il n'en ressente pas tout le poids!

Mardi 14. — Le parlement s'assembla; les députés des six corps des marchands et six banquiers qu'on avoit mandés y vinrent. On leur demanda des mémoires ; les députés des corps des marchands répondirent que l'affaire étoit assez importante pour qu'ils en communiquassent en corps, et qu'ils les apporteroient le lendemain. Les banquiers étoient prêts à donner le leur, mais on leur dit qu'ils pouvoient attendre le lendemain comme les six corps des marchands; ces mouvements-là ne sont pas agréables à M. le duc d'Orléans. S. Â. R. donna audience aux ambassadeurs comme il a accoutumé de Cadre tous les mardis, et l'ambassadeur d'Espagne luiparla sur le projet de la quadruple alliance, qu'il croit contraire aux intérêts du roi son maître ; il lui parla même avec assez de force (1).

Mercredi 15. — Madame alla de Saint-Cloud dîner à Issy chez madame la princesse de Conty, la mère. — La chambre dçs comptes a répondu au parlement qu'ils ne pouvwent point leur rendre de réponse sans avoir assemblé les deux semestres et sans avoir su si ces démarches-là seroient agréables à M. le duc d'Orléans. La cour des aides a répondu qu'elle avoit été assemblée tout le matin et qu'elle ne pouvoit prendre aucune résolution finale que vendredi, et qu'Us enverroient en attendant à M. le duc d'Orléans. La cour des monnoies a répondu qu'ils avoientune lettre de cachet pour ne se point trouvw au parlement. Les corps des marchands et des banquiers ont apporté leurs mémoires, l'un cacheté et l'autre tout ouvert ; mais on a jugé à propos de ne les point lire jus-

(1) Par la note sur la page 321, on voit ce que c'est que cette quadruple alliance, entre l'empereur, les couronnes de France et la Hollande qui y enti*a que bien malgré elle , et ce que l'Espagne en dut penser. ( JVote de Saint-Simon, )

qu'à vendredi , afin que si la chambre des comptes ou la cour des aides venoit au parlement, ils pussent conférer ensemble sur cette affaire avant que le parlement eut lu ces mémoires.

Jeudi 16; jour de la fête de Dieu. — Le roi alla se promener, et revint à sept heures; il avoit assisté à toutes les dévotions du jour. Madame la duchesse d'Orléans alla à Sain t-Cloud voir Madame, et y demeurera jjusqu'à lundi. — Madame de Chalmazel mourut le mati»; elle étoit sœur du maréchal (J'Harcourt et de la m^édiale d'Harcourt. — Le bruit avoit couru que le mariage de M- d'Albret avec mademoiselle de Culant se feroit mardi dernier à Issy, et qu'on ledéclareroit hier à Madame, qui y alla dîner. Aii^si on croyoit qu'aujourd'hui pu sauroit sùreiiie^lfLfin de cette affaire, qui traîne depuis si longtemps; mais il n'y a rien eu de fait à Issy. Il est vrai que M. le prince 4e Conty veut faire promptemepit réussir le mariage,, et q\i'il presse M. le di^c d'Orléans d'y ençiployer son autorité; S. A. p, a promis de le faire. M. (J'Al)>ret et la faille d'4lègre comptent sur la promesse qu'il leu^ en a faite; et ainsi, apparemment au premier jour, le mariage s'achèvera, malgré l'opposiUon de lafajçnillede MM. de Louvois.

Vendredi 17. — Le parlement fut assemblé le matin et l'après-dinée , et les gens du roi yinrent chez 8(1. le duc d'Orléans ; ils demandent qu'on syspende le changei^ent de la monnoie et qu'on leyr envxjiç l'édit pp^ijir être epregistré après les changements qu'ils croiront y devoir faire , ce qu'on ne leur accordera pas. M. le duc d'Orléans parolt fort irrité de leur procé(Jé. La cour 4es aides ne se joindra point au parlement; elle obéit aux ordres que lui a donnés M. le duc d'Orléans. On ce croit point que la chambre des comptes s'y joigne non plus. Les §ix cçrps des marchands i\e se plaignent point de Tédit ; .mais les si^ banquiers le çondamneujt comme fort dangereux pour le .-coipimerce. -r- JLe ;rQi alla entendre le salut aux Carn\é|lites 4v faubourg Çaint-Germain.

328 JOURNAL DE DAKGKAU.

Samedi 18. — ^Le parlement fut assemblé le matin et Taprès-dlnée, et les gens du roi vinrent encore chez M. le duc d'Orléans pour lui dire que les chambres ne se sépareroient point sans avoir eu sa réponse. M. le duc d'Orléans leur dit qu'il étoit fort las des tracasseries du parlement , qu'il avoit ordonné à toutes les troupes de la maison du roi, qui sont à Paris, de se tenir prêtes à marcher et qu'il falloit que le roi fût obéi. 11 a donné Tordre à chaque commandant de ses troupes d'avertir leurs compagnies de se tenir prêtes et d'avoir de la poudre el des balles. — Les conseils de régence, qui se tenoient le matin, ne se tiendront plus qu'à trois heures après midi.

Dimanche 19. — Le roi alla entendre le salut à l'Hêtel royal des Invalides. S. M. se promena ensuite dans le dôme, et vit les chapelles ; elle fut ensuite dans les réfectoires, vit souper les officiers elles soldats, et monta dans la chambre du conseil ; à son départ, elle honora le sieur de Boiveau , gouverneur de Thôtel , de la grand'croixde Saint-Louis. — 11 y eut une députation des parlements à M. le duc d'Orléans; cette députation étoit composée du premier président, de tous les présidents à mortier, et de plusieurs conseillers. Le premier président parla d'abord en donnant beaucoup de louanges à. M. le duc d'Orléans, ensuite il lui demanda trois choses de la part du parlement. La première est que l'édit pour les monnoies leur fût envoyé pour l'examiner et pour l'enregistrer ensuite après l'examen qu'ils en auroient fait; la seconde, que le roi ait égard à leurs remontrances dans une affaire de cette conséquence et qu'ils croyoient fort préjudiciable àl'État; et la troisième, qu'on suspendit à la Monnoie le travail qu'on faisoit pour la conversion des espèces. M. le duc d'Orléans répondit aux députés du parlement que l'édit avoit été registre à la cour des monnoies, qui étoit une cour supérieure, et par conséquent un tribunal suffisant pour l'enregistrement; qu'il

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n'y avoit qu'un exemple que les arrêts pour les monnoies eussentété portés au parlement, et que M. le duc d'Orléans lavoit envoyé au parlement par pure complaisance, et non pas comme sicelaleur eutété dû. Pour la seconde, il dit que l'affaire avoit été bien examinée, qu'on en avoit pesé les inconvénients et qu'il étoit du bien du service du roi que cet édit eût son entier effet; et pour la troisième qu'oti continueroit à travailler à la Monnoie , et qu'il falloit que le roi fût obéi. — Il y eut conseil de régence Faprès-dlnée.

Lundi 20. — Le roi alla entendre le salut au Val-de- Grâce. — Le parlement s'assembla, et donna un arrêt contre le nouvel édit pour la monnoie. Le conseil de régence cassa l'après-dlnée l'arrêt du parlement. — L'abbé Mongault, précepteur de M. le duc de Chartres, fut élu tout d'une voix à l'Académie, à la place de l'abbé Abeille, mort le mois passé. — M. le prince deConty a eu une augmentation de pension de 30,000 livres; il a à présent 100,000 francs, comme M. le Duc. — Madame la duchesse de Portsmouth', qui est repartie pour aller à ses terres, a obtenu, avant de partir, une augmentation de 8,000 francs de pension; elle en avoit déjà 12,000, si bien qu'elle en a 20,000 présentement.

Mardi 21. — Le roi entendit le salut dans l'église des Capucins de la rue Sàint-Honoré. — Madame la duchesse d'Orléans ne revint point hier de Saint-Cloud, comme elle l'avoit résolu ; elle y demeurera eticore quelques jours. — On a défendu au parlement d'imprimer, publier, ou afficher son arrêt, et l'on met des soldats aux gardes dans les marchés pour empêcher qu'on y refuse la nouvelle monnoie.

Mercredi'22. — Le roi entendit le salut à l'Abbaye aux bois. — Madame la duchesse de Berry revint ici pour quelques jours; M. le duc d'Orléans allasouper au Luxembourg avec elle. — Le parlement ne se rassemblera que de demain en huit jours; on leur permet d'aller limdi faire leurs re-

montrances au roi et on croit que les esprits s'adouciront et qu'après cette démarche, l'affaire en demeurera là. — Le maréchal de Villeroy a obtenu pour mademoiselle d'Armagnac, sa nièce, que la pension de 30,000 francs que M. le Grand lui avoit cédée soit convertie en un fond à vie sur la maison de ville. — On a donné 2,000 francs de pension aux enfants de la Fare-Hontboissier, qui vient de mourir.

Jeudi 23. — Le roi entendit le salut aux Minimes de la place Royale. — Madame la duchesse de Berry assista à la procession du saint>sacrement, et édifia fort le public; puis elle aUa dîner aux Carmélites, et le soir M. le duc d'Orléans soupa avec elle au Luxembourg. Madame la duchesse d'Orléans revint de Saint-Gloud, où elle a demeuré quelques jours avec Madame. — Onmsmdç d'Ai^gleterre que Tamiral Bing avoit joint la flotte àSpitbeadM qu'il avoit fait mettre à la voile. — Lesaffeii^es du Nord sont toujours fort incertaines ; il y a bien de$ naouvemeots différents. — Les ministres du roi de Suède et ceux du czar sont toujours dans l'Ile d'Aaland poi^r y conclure la paix entre leurs maîtres; mais il ^'y ^ encorde rien de réglé ni de bien sûr là-dessus, et on croit que si cette paix se fait, le roi de Prusse y entrera. ^

Vendredi 2^. — Il est arrivé encore des )>uUes |^ur quelques évèques, et le pape a encore donné quelque temps aux évèques appelants pour pouvoir retirer leur appel et se raccommoder avec lui. — M. le duc d'Orléans a ôté l'abbé Pucelle du conseil de conscience et MM. de Menguy et Ferrand du conseil du dedwas du royaume. Les autres gens du parlement qui sont dans les conseils nes'étoient point trouvés au parlement; ce sont jie président Dodun et M. Goeslard. — Madame la duchesse de Berry se promena au Cours, et il y eut jeu, le soir, chez madame la duchesse d'Orléans. — Le parlement s'assemblera encore demain matin, et on y enverra des lettres patentes pour enregistrer Tarrèt du conseil de -lundi au

soir. — M. de jSramoiit, lieutenant général, qui commandoit en Franche-Comté, est mort ; 45et emploi vaut plus de 20,000 livres de rente.

Samedi 25. — Madame la duchesse de Berry alla au Cours, où il y avoit une infinité de carrosses. — On envoya au' pariement des lettres patentes pour enregistrer l'arrêt, car ils ne reconnoissent point les arrêts du conseil sans lettres patentes ; ils ne Font poini \oulu enregistrer encore, et ont dit qu'ils feroient leurs remontrances au roi lundi avant que de délibérer làr dessus. — On surprit un conseiller du parlement, nommé la Ville-«ux-Clercs , qui déchiroit, la nuit, les affiches de Tarrêt du conseil de lundi après-dlnée; il étoit à cheval dans les rues et faisoit d'autres désordres ', on ]'a mis en prison. — Dénonville le fils, qui s'a{>pelle Brisey, cornette des chevau-légers, ne voulut point saluer M. de Chaulnes quand il vint à la tète des chevau-légers, et M. de Chaulnes le fit mettre aux arrêts. M. le due d'Orléans n'a point jugé le fond des disputes qu'il y a entre les officiers subalternes de cette compagnie et le ca]^taine4ieutenant ; mais il a dit simplement qu'il falloit que les officiers subalternes saluassent leur commandant puisque c' étoit l'usage.

Dimanche 26. — Conseil de régence l'après-dânée. — Grande toilette chez madame la duchesse de Berry, et ensuite elle alla dîner aux Carmélites. — Les six corps des marchands sont venus trouver M. le duc d'Orléans, et lui ont dit qu'ils ne se plaignoient point du tout du changement fait aux monnoies, et qu'ils prioient seulement S. A. R. que quand on diminueroit le prix des espèces , cela se fit peu à peu. — Le marquis d'Harcourt a prêté son serment p'our la charge de caf>itaine des gardes du corps et a pris le bâton pour un jour, car ce n'est pas son quartier. — On a donné au marquis de Lévis le commandement de Franche-Comté, qu'avoit le comte de Gramont. M. de Lévis garde sa placeetses appointements dans le conseil de guerre.

JOURNAL r>E DANGEAU.

Ltmdi 27. — Le conseil de régence s'assemljla dès le matin sur les remontrances que le parlement de voit venir faire au roi; les remontrances furent faites à midi parle premier président, qoi les lut; il étoitaccompagné de tous les présidents à mortier et d'environ quarante autres personnes du parlement. En pareille occasion il est permis d'y aller à ceux qui veulent suivre M, le premier président. M. le garde des sceaux répondit aux remontrances, que le roi leur feroit faire réponse dans quelques jours, et le conseil de régence s^ assembla encore l'après-dlnée pour délibérer sur le parti qulls avoient à prendre dans cette affaire. La chambre des comptes et la cour des aides viendront aussi jeudi faire des remontrances. — La pauvre duchesse de Monfort, malille^ mourut à neuf heures du soir après une longue maladie; elle laisse quatre enfants, qui sont : le duc de Luynes, le comte de Montfort et deux filles religieuseSj à Monargis.

Mardi 28. — ^ M, le garde des sceaux va mettre au net les délibérations qui furent prises au conseil de régence hier Taprèfr-dlnée > et on tiendra un conseil extraordinaire où il portera ce qu'il aura écrit là-dessus^ pourvoir si on y ajoutera quelque chose ou si on y fera quelque autre changement. — M. de Nicolaï , premier président de la chambre des comptes , n'est point à Paris, Il avoit été voir le marquis deNicolaï, son frère, qui vient de mourir dans une terre qu'il a auprès de Villers-Cotterets; ce sera le président Paris qui portera la parole pour la chambre des comptes. M^deNicolaï, qui vient de mourir^ s'appeloit M, de Presle dans .sa jeunesse; il avoit été colonel du régiment [d'An vergue] et en très-bonne réputation. M. le président de Nicolaï ' avoit été capitaine dans le régiment du Roi et en très-bonne réputation aussi. — Milord Stanhope est arrivé ; on ne dit point le sujet de son voyage; mais comme c'est T homme du monde en qui le roi (ieorgcs a le plus de coutiance , on ne doute poiot que ce ne soit pour une affaire importante.

Mercredi 29. — M. le duc d'Orléans donna le matin une longue audience à milord Stanhope^ et Taprès-dlnée aux cardinaux de Rohan et de Bissy. M. le duc d'Orléans espère que le cardinal deNoailles, de son côté, fera des démarches qui porteront les esprits à beaucoup d'adoucissements. Les évêquesopposantss'assemblent chezl'évéque de Rayonne. — La flotte d'Espagne mit à la voile le 18, et la flotte d'Angleterre étoit hors de la Manche le 16. — On a mandé de Vienne au comte deKonigsegg que les plénipotentiaires de l'empereur trouvoient de grandes apparences à la paix , par deux démarches qu'ont faites les Turcs -.l'une, que le Grand Seigneur avoit signé les pleins pouvoirs de ses ministres à Passarowitz , ce qu'il n'avoit jamais fait ; ces pleins pouvoirs-là n'avoient jamais été signés que du grand vizir. L'autre démarche est que les Turcs ont consenti que les conférences se tiendroient dans la tente des ambassadeurs de l'empereur.

Jeudi 30. — Conseil de régence extraordinaire le matin, et le roi mandera le parlement samedi. On leur donnera la réponse à leurs remontrances. Après ce conseil , la chambre des comptes et la cour des aides firent leurs remontrances ; celles de la chambre des comptes furent fort mesurées, celles delà cour des aides furent plus fortes et plus vives ; c' étoit M. le Camus , qui en est premier président, qui portoit la parole.

Vendredi i" juillet. — Il transpire que la réponse au parlement sur leurs remontrances sera sèche , et que le roi ne changera rien à son édit sur les nouvelles monnoies. — M. le duc d'Orléans régla que les officiers inférieurs des chevau-légers salueroient le duc de Chaulnes, leur capitaine-lieutenant. La brigade monta à cheval, parce que c'est leur coutume les premiers jours des mois. M. Dénonville-Brisey salua le duc de Chaulnes, maislmécourt, sous-lieutenant de cette compagnie, ne s'y trouva pas, quoiqueM. leducd'Orléanslui eût parlé le matin et lui eût dit qu'il vouloitque tous les officiers saluassent M. le

duc de Chaulnes, comme toUs les officiers des gendarmes saluent le prince de Rohan , leur capitaine-lieutenant.

Samedi 2. — Le parlement alla chez le roi recevoir la réponse aux remontrances quUl avoit; faites. M. le garde des sceaux la lut, et a fort bien soutenu les droits du roi et l'honneur de sa charge. M. le duc d'Orléans et tous les princes y étoient et une infinité d'autres gens. Le roi veut que son édit sur les monnoies demeure tout entier sans aucun changement, et on leur expliqua fort nettement l'autorité du roi et quel étoit le pouvoir qu'il avoit donné au parlement, qu'on ne veut pas qu'il sorte de ses bornes. — La famille des Louvois a su qu'il y avoit déjà eu deux bans de publiés pour le mariage de M. d'Albret avec mademoiselle de Culant, leur nièce; ils s'en plaignent fort et de ce que le curé de Saint-Sulpice ne l'a fait que par ordre de S. A. R., qui leur a répondu d'une manière dont ils n'ont point été contents.

Dimanche 3. — Conseil de régence l'après-dlnée; avant ce conseil , H. le duc d'Orléans alla porter au roi la nouvelle que les États de Bretagne , assemblés le 1 " de ce mois, avoient accordé le don gratuit par acclamation. — Madame la duchesse deBerry vint diner aux Carmélites , de là au Luxembourg, où M. le duc d'Orléans alla souper avec elle; elle demeurera à Paris un jour ou deux et puis elle retourneraàla Meutte. — Le bruit court que le prince de Soubise, étant dans un carrosse avec le duc delaMeilleraye , son beau-frère , avoient été attaqués la nuit dans le faubourg Saint-Germain par quelques soldats aux gardes. Un coureur à lui qui marchoit à la tête de son carrosse courut au guet , qui vint dans l'instant , et on a pris quelques-uns de ces soldats. On ne sait pas encore bien le détail, ni même si cela est vrai.

Lundi k. — Conseil de régence Taprès-dlnée à l'ordinaire. — Madame la duchesse de Berry alla àSaint-Maur souper avec madame la Duchesse. — Le parlement s'assembla le matin, et ils ont remis à vendredi à prendre

leurs délibérations sur la réponse du roi à leurs retaontrances. Les commissaires nommés par le parletnent s'assembleront Taprès-dlnée , vendredi , chez le premier président. — Le troisième ban pour le mariage de M. d'Albret et de mademoiselle de Gulant fut publié hier à 8aint-8ulpice, et ce mariage s'est fait cette nuit. L'abbé de Louvois, oncle de la demoiselle , vint à Téglise pour s'y opposer ; St. le prince de Conty l'en empêcha, et lui fit voir une lettre de cachet de M. le duc d'Orléans qui ordonnoit de faire la cérémonie.

Je partis ce jour-là pour Dangeau*

Mardi 5. — Madame la duchesse de Berry n'est revenue qu'à huit heures du matin de Saint-Maur. M. le Duc y avoit soupe avec elle ; elle va coucher ce soir à la Meutte. — L'affaire du mariage de M. d'Albret fait grand bruit ; le mariage se fi t hier à quatre heures du matin dans la chapelle dû ctiré, et non pas dans l'église. La famille deHM. de Louvois le veut faire casser. — M. le duc d'Orléans donna à souper à Saint-Cloud aux milords Stanhope etStairs ; le souper fut fort gai et fort sage. — On a nouvelle que la flotte d'Espagne étoit arrivée à Cagliari le 23 et qu'ils y dévoient embarquer les troupes qui sont dans l'Ile de Sardaigne;et on compte qu'avec les troupes qu'ils y embarqueront ils pourrontmettre trente mille hommes à terre.

Mercredi 6. — Le maréchal d'Huxelles n'a point voulu signer jusqu'ici un traité qu'on fait avec l'Angleterre pour empêcher la guerre en Italie ; s'il persiste à ne le point vouloir signer, on le fera signer par M. de Chiverny, qui est du conseil des affaires étrangères; mais M. le duc d'Orléans espère que ce maréchal le signera dans quelques jours, ce qui sera de meilleure grâce pour le traité, le maréchal d'Huxelles étant à la tête des affaires étrangères*. — Le prihce de Carignan est arrivé ici; il est parti de Piémont à Tinsu du roi de Sicile, avec qui il est assez brouillé ; les ministres de ce roi ne le verront point, et s'il voit M. le duc d'Orléans ce sera incognito**.

* Le maréchal d'Huxelles, qui toujours nagea entre deux eaux, et qui, avec toute la bassesse du courtisan le plus avide et le plus corrompu, vouloit passer pour une tête et pour un citoyen , résista tant qu'il put à un traité odieux en soi, qui montroit toute notre servitude pour l'Angleterre et notre aveuglement sur nos intérêts les plus évidents ; qui conservoit et augmentoit la puissance de Tempereur, le commerce et les richesses des Anglois , resserroit l'union de ces deux monarques en leur en faisant sentir toute l'utilité ; ne nous étoit d'ailleurs d'aucun profit , bien lom de compenser en rien aucun des avantages que ces deux puissances en retiroient; dépouilloit sans droit ni le moindre prétexte un prince tel que M. de Savoie, dont l'augmentation nous étoit importante contre l'empereur en Italie ; accabloit l'Espagne , et la brouilloit irréconciliablement avec nous, qui étoit le plus grand et le plus fort préjudice que nous nous pouvions faire à nous-mêmes , et l'avantage le plus inespérable et de l'usage le plus continuel et le plus grand que nous puissions procurer aux ennemis naturels et continuellement éprouvés tels , de la couronne : asservir de plus la Hollande à ces puissances , et autant que nous le pouvions, à notre très-grand pré? judice , ruiner son commerce pour en augmenter celui des Anglois , en perdant ayec l'H^spagne tout ce qui nous restoit du nôtre. Mais toutes ces raisons si évidentes et si fortes cédoient à une autre bien supérieure. L'abbé Dubois dès lors songeoit au cardinalat. Il ne pouvoit se dissimuler ses mœurs ni sa bassesse ; il senloit bien tout son crédit sur son maître; mais il le connoissoit trop pour ne pas sentir en même temps que ce crédit le seroit toujours de moyens et jamais de but; je veux dire qu'il le mèneroitpeu à peu et par degrés, mais que de se flatter de le porter directement et en plein à lui procurer la grandeur qu'il se proposoit , c'étoit une vaine espérance. Il ne songea donc qu'à se faire le ministre intime du roi d'Angleterre auprès du régent , pour obtenir de ses services et du besoin la puissante recommandation auprès de l'empereur, lequel pouvoit tout à Rome, et qui partageoit pour lui-même tout l'utile des services de cet abbé au roi Georges. C'est ce qui dépouilla la Savoie de la Sicile pour la donner à l'empereur, malgré la force des traités , auxquels elle n'avoit ni contrevenu en rien ni eu le temps de le pouvoir faire. C'est ce qui ruina la marine et le commerce de l'Espagne par l'incendie de ses navires et de tous ses magasins du port du Passage. C'est ce qui fit faire le blocus des galions diEspagne dans leurs ports du Nouveau Monde , par une escadre angloise que nous payâmes toujours, ainsi que le roi et son parti dans son parlement, tandis que, deux ans durant, les Anglois gagnèrent des trésors immenses, et par la fraude et la contrebande. Enfin c'est toutcela ensemble qui lit l'abbé Dubois cardinal, et de cardinal premier ministre. Revenons à M. d'iluxelles : entre lui et l'abbé Dubois, la partie n 'étoit pas

égale. L'un n'étoit que souffert pour la bienséance du monde , Tautre avoit la confiance et un intérêt personnel très-présent contre un intérêt mou, vague, général, conforme au caractère du maréchal, qui tâchoit bien de ménager sa réputation, mais qui ne Testima jamais en comparaison de ce que son insatiable ambition lui faisoit appeler disgrâce , place , fortune. Il tint bon jusqu'au moment critique , et il déclara tout haut que rien ne lui feroit signer un traité si préjudiciable. Il étoit déjà outré contre Dubois de ce que ses lettres, qui passoient par Nancré et ensuite pas r^océ, lui ôtoient la connoissance de tout ce qui se traitoit en Angleterre ; et peut- être encore plus de ce que le monde voyoit ce déchet de considération et de confiance , alla sur cette signature plus loin que son naturel , dans Tespérance qu'une lutte si publique et qui mcttoit de son côté toute la France sensée , et toute celle encore qui ne se décidoit que sur la disproportion des deux personnages', et dans la confiance aussi qu'en portant publiquement les choses à cette extrémité, l'abbé, de I^ondres où il étoit, n'oseroit à la fin se commettre à le pousser à bout , ou que le régent lui-même , timide comme il étoit et loin de Tabbé, entendroit enfin raison ou feroit semblant de l'entendre, et ne passeroit jamais outre de volonté absolue en chose si odieuse et si mauvaise pour l'État , et que lui , maréchal , recueilleroit toute la gloire de l'avoir empêchée par sa fermeté et par s'être exposé à tout , d'où il deviendroit bien plus considéré, et dès là bien plus considérable au régent et redoutable à l'abbé, peut-être même en état de le culbuter, et de se saisir tout d'un temps du timon des affaires et d'en recueillir encore le double gré public. [ sic] L'abbé,'deson côté, sentant de Londres , où il pétilloit , que maintenant ce traité étoit pour lui quitte ou double , y mit tout l'art , tout l'esprit , toute la vigilance qui étoit en lui et en ses émissaires auprès du régent. Il avoit encore d'autres gens à combattre. Personne du conseil de régence ne savoit un mot de ce traité , sinon qu'il y en avoit un , et que le maréchal d'Huxelles ne vouloit pas le signer. L'expliquer à ces messieurs c'eût été former une troupe au maréchal ; le leur taire, jusqu'en leur demandant une approbation au conseil, étoit un parti absurde et dangereux. Il commença donc avant tout par faire donner l'extrêmc-onction au maréchal d'Huxelles. M. le duc d'Orléans à bout par lui-même et par ceux qu'il employa, lui envoya d'Antin, chargé de lui dire qu'en deux mots il falloit opter entre signer tout à Theure , sans plus alléguer un seul mot , ou quitter sa place , toute affaire , et demeurer particulier disgracié. Personne au monde , par sa nature et par son genre d'esprit , n'étoit plus propre que d'Antin pour cette commission ; aussi réussit-il et du premier mot. Le maréchal vouloit bien tout, hors la retraite et la disgrâce. Ce fer chaud l'étourdit à un point ( parce qu'il ne s'y étoit jamais attendu ), qu'il ne songea point qu'en cédant après T. XVII. 22

3M JOURt^AL DK DANGEAU.

tout ce qu'il avoit dit et publié, il se déslionoroit et pdr cela même il too&beroit dans le mépris du inonde et du régent même ^ et deviendroit le jouet de Tabbé Dubois. Il promit tout court de signer et de se taire. Assuré de ce coté, Fabbé ne songea qu'à brusquer la besogne, et les leçons par lettres furent suivies. Le matin même du conseil de régence de l'après-dlnée , auquel le régent projetoit de faire passer œ traité, ce prince envoya chercher les principaux de ceux qui entroient et dont il craignoit le plus les avis. Il ne les manda que sur-le-champ chaeim et à temps différents , et , sans expliquer rien ûU net à pas Un, il tâcha de les capter lesuns par autorité, les autres par amitié, quelques-ims par conGance, se tirant mal avec tous d'une confldence si tardive , et plus mal encore de ce qu'il ne leur disoit rien qu'en gros de ce qu'il leur demandoit si affectueusement d'approuver. Saint-Simon, dont ils s'étoient cachés plus soigneusement que de personne , parce qu'ils n'avoient jamais pu dans aucun temps le gagner pour l'Angleterre ni contre l'Espagne , et dont la liberté d'opiner les intriguoit fort en cette occasion , fut aussi mandé. Le régent lui parla avec grand embarras, et ne fit point de façon de le prier, et de le conjurer même , de ne raisonner ni s'opposer au traité dont on devoit parler l'après-dînée , et que le maréchal d'Huxelles rapporteroit sommairement. Ce qui pitt être dit de spécieux ne fut pas oublié par le prince. Mais le duc, peu accoutumé h ces manèges, quoiqu'il en vit souvent, lui parla fortement sur un mystère si peu à propos , et le pria de trouver bon qu'il ne se trouvât point au conseil ; mais le régent n'y voulut jamais étendre, ils se séparèrent donc^ lui sans rien promettre, le régent le conjurant toujours , et l'assurant qu'il comptoit bien qu'il ne voudroit pas s'opposer à un traité qu'il estimoit si nécessaire : tout cela ne fut pas long, car il avoit encore des mesures à prendre , mais ne finit pas sans que le régent ne se fût bien moqué avec le duc de l'ostentation du maréchal terminée par tant de bassesse , et que Saint-Simon ne l'eût bien aigrement déplorée. Aussi le fit-il bien sentir quatre heures après au maréchal pour se tirer lui-même d'affaires. Le conseil assis , M. le duc d'Orléans dit deux mots de la nécessité de convenance d'être bien avec les puissances contractantes et d'un traité dont le maréchal d'Huxelles alloit rendre compte. Le maréchal, plus mort que vif et la voix entrecoupée , lut à l'instant le traité sans aucune préface, et après l'avoir loi dit en un seul mot qu'il le croyoit utile et avantageux, et qu'il en étoît d'avis. Aussitôt après, les voix furent recueillies ; quelques-uns, en petit nombre, ne dirent mot et s'inclinèrent comme en étant d'avis ; la plupart parlèrent beaucoup, s'embrouillèrent; tous approuvèrent, mais plusieurs montrèrent que c'étoit malgré eux. Saint-Simon, qui parloit toujours immédiatement avant le chancelier, dit que pour lui il se garderoit bien d'opiner pour ou contre un traité des conditions duquel

et des occasions prochaines de ces conditions il n'avoit jamais ouï parler, et sur l'unique, simple et courante lecture qu'il en entendoit faire pour la première fois ; que pour pouvoir raisonner pertinemment sur des traités de cette conséquence , il falloit avoir le temps, non-seulement de le bien examiner chez soi , mais de se bien remettre tous les traités antérieurs qui pouvoient avoir trait pour ou contre à toutes les conditions de celui-ci ; qu'étant donc question d'opiner pour amsi dire à cru , il croyoit que dans l'impuissance de Tinstruction et de re]!iLamen nécessaire , ne pouvoir manquer de s'en rapporter à l'avis de S. A. R. et à celui de M. le maréchal d'Huxelles , qui sans doute dans la place où il étoit l'avoit très-suffisamment travaillé et pesé, et qui venoit d'assurer qu'il en étoit d'avis ; que c'étoit donc sur le sien et celui de S. A. R., sans aucune autre connoissance , qu'il en étoit d'avis ^ et que dans la nécessité de donner le sien à l'instaut , il croyoit ne pouvoir manquer en se rangeant aux leurs. Plusieurs sourirent , surtout les princes, qui ne dirent aucun presque rien, et M. dii Maine pas un mot. Le garde des sceaux, qui tenoit la place de chancelier, marmotta * je ne sais quoi en approuvant, et le maréchal d'Huxelles, qui rageoit de colère , de dépit et d'embarras , eut toujours les yeux baissés. Trop de gensétoient dans ce conseil pour qu'on ignorât ce qui s'y passoit aux occasions curieuses et importantes. M. le duc d'Orléans racontoit fort aisément aussi la plupart des choses qui se disoient avec lui ; ainsi ce n'est pas merveille si ces détails ont été sus. Cette note servira aussi pour la page 843.

** Le prince de Carignan, fils de ce fameux muet, et petit-fils du prince Thomas et de la princesse du sang, dernière de la branche de Soissons, étoit unique de la sienne et cousin germain du célèbre prince Eugène. 11 avoit épousé par amour une bâtarde de M. de Savoie et de madame de Verue; il n'y avoit personne entre les deux fils de M. de Savoie et lui , et il étoit regardé comme l'héritier très-possible de ce prince. Il en prit soin comme de son fils et du mari d'une bâtarde qu'il aimoit avec passion ; mais les mœurs , les dépenses et la conduite de ce gendre, qu'il supporta longtemps, les brouillèrent tellement que celui-ci vint en France. On lui souffrit l'incognito pour le contraindre et l'empêcher d'y fixer sa demeure. Il y est pourtant resté avec son incognito prétendu, sous le nom de M. de Basque. Sa femme est venue l'y trouver. Ce qu'ils y font depuis qu'ils y sont, tout le monde le voit , le sent et en gémit ; on n'y reconnoît que trop les louveteaux du cardinal d'Ossat, disons mieux, les plus grands loups et les plus affamés.

Jeudi 7. — On a donné à M. le prince de Conty 45,000 francs d'augmentation sur le gouvernement de Poitou; il en valoit déjà 36,000, si bien que ce sera

340 JOURNAI. DE DANGËAU.

81,000. — Les dernières nouvelles venues par Hambourg portent que la paix du roi de Suède avec le czar est rompue, et que leS conférences de Tile d'Aaland sont finies; mais les nouvelles qui viennent de là varient tellement qu'on ne peut pas y ajouter foi ; on est même trèspersuadé ici que cette paix-là est fort avancée. — M. de Madaillan épousa ces jours passés mademoiselle de Nointel , fille du conseiller d'État , à qui on a donné 50,000 écus argent comptant, et on lui en assure encore autant après la mort du père et de la mère, et on ne l'oblige point à renoncer.

Vendredi 8. — Les affaires de la Constitution n'avancent point; il paroit que le pape s'impatiente de ne point voir d'acheminement à cette affaire en France , et on croit qu'avant la fin du mois qui vient , il prendra des résolutions violentes contre les opposants à la Consti* tution.

Samedi 9. — Quelques chanoines de Beauvais font une affaire cruelle à leur évêque, et Taccusent d'avoir un commerce trop particulier avec une fille de leur ville et que ce prélat vouloit, disoient-ils , loger dans l'évêché. Toute la famille de cet évèque est fort en mouvement pour approfondir cette affaire, et craignent qu'il n'y ait quelque imprudence de sa part. Cette affaire fait d'autant plus de bruit, qu'il étoit avant cela dans une grande réputation pour ses bonnes mœurs.

Dimanche 10. — Conseil de régence Taprès-dlnée. — Les ministres d'Angleterre qui sont ici pressent fort pour avoir une réponse sur le traité de ligue proposé. Il n'y a encore rien de résolu sur cela, mais on croit qu'on entrera dans leurs sentiments et que c'est le moyen le plus sûr d'établir la paix de l'Italie ; cependant il y a quelques avis différents là-dessus.

Lundi 11. — On a nouvelle que la flotte espagnole étoit encore àCagliari le 25. Il y a des avis que cette flotte pourroit bien aller en Sicile ; cependant on n'en compren-

JUILLKT 1718. 341

droit pas trop bien la raison , à moins que le roi d'Espagne ne fût mécontent du roi de Sicile qui n'auroit point voulu se joindre à lui contre l'empereur. Il y a déjà longtemps que le duc de Parme a mandé au roi d'Espagne que le roi de Sicile faisoit négocier à Vienne, et qu'il demandoit en mariage une des archiduchesses , nièce de l'empereur, pour le prince de Kémont , son fils.

Mardi 12. — Le roi alla à la revue qu'on fit des gendarmes, des chevau-légers et des deux compagnies des mousquetaires, qui se fit au bois de Boulogne. M. le duc d'Orléans étoit à]cette revue, etavoit dîné à la Meuttc avec madame la duchesse de Berry. — Les gens du roi vinrent au Palais-Royal le matin demander qu'on permit au parlement de faire des remontrances au roi sur la réponse qu'a faite M. le garde des sceaux à leurs premières remontrances. On croit que ces remontrances ne seront que par écrit et que le premier président les laissera sur la table du roi ; on leur a permis de venir lundi , après dinée, chez le roi pour cela.

Mardi 13. — Le roi alla l'après-dlnée à Meudon et puis à Saint-Cloud voir Madame. On a renvoyé les compagnies des gendarmes, des chevau-légers et des mousquetaires jusqu'à l'année qui vient, et on n'a retenu que le quartier. — Tous les officiers des chevau-légers saluèrent M. de Chaulnes; mais ce duc a encore une autre affaire pour cette compagnie, car on veut qu'il salue les princes du sang. M. de Rohan , qui commande la compagnie des gendarmes, et lui, prétendent qu'il n'y a que les officiers subalternes qui les doivent saluer.

Jeudi ik. — Les ducs de la Rochefoucauld et de Villeroy allèrent Faprès-dlnée parler à M. le duc d'Orléans; ils avoient déjà parlé ces jours passés à M. le garde des sceauxsur le mariage de M. le duc d'Albret, qu'ils prétendent nul. M. le duc d'Orléans souhaiteroit fort que cette affaire-là pût s'accommoder; mais les esprits «ont fort aigris.

Je revins ce jour-là de Dangcau.

842 JOURNAL DE DAJVGEAU.

Vendredi ib. — M. le duc d'Orléans donna^ àrordinaire^ une longue audience à M. le cardinal de Noailles ; mais rien n'avance sur les affaires de la Constitution^ et le cardinal de Rohan compte de repartir pour Saverne à la fin du mois qui vient. — H. le prince de Carignan a vu M. le duc d'Orléans, mais incognito; il prétend avoir beaucoup d'affaires en France qui l'y retiendront encore quelque temps. — On n'a point de nouvelles de la flotte d'Espagne, sinon qu'elle étoit encore le 28 à Cagliari; on croit qu'ils en veulent au royaume de Naples, et qu'ils feront leur descente en Calabre. — Le fonds des actions de la compagnie d'Occident^ que le roi a fixé à cent millions par son édit du mois dedécembre dernier, est entièrement rempli.

Samedi 16. — M. de Provana, ministre du roi de Sicile , dit à M. le duc d'Orléans que le roi son maître n'avoit aucun traité avec le roi d'Espagne. — M. le duc d'Orléans envoya chercher les gens du roi pour leur dire que le parlement ne pouvoit pas faire ses remontrances au roi lundi; on les a remis à mardi en huit jours, et, jeudi , à dix heures du matin, on répondra aux remontrances de la chambre des comptes et ensuite aux remontrances de la cour des aides.

Voici la lettre que m'a écrite ce matin l'ambassadeur de l'empereur :

ce II vient de m'arriver un courrier de Vienne parti du 9, qui m'a apporté la nouvelle de la paix avec les Turcs autant que faite; car tous les articles (ce qui ne se pratique pas ordinairement dans les traités de paix) ont été signés de part et d'autre en détail , ainsi que nos ministres mandent, et qu'il ne leur reste plus autre chose à faire qu'à rédiger ces articles dans un seul instrument, lescoUationner et signer, ce qui seroit fait dans deux ou trois jours. » (1)

(1) « Le 1 G (le ce mois, joui' de la Noire-Dame du Monl-Carmel, l'ordre royal et niilitaire de Notre-Daiiu» du Mont-Carmel et de Saint-Lazare de Je-

JUILLET 1718. 34d

Dimanche 17. — Conseil de régence Taprès-dAiée où une signature importante fut résolue ; il y eut dans ce conseil des avis différents : quelques-uns opinoient qu'on ne devoit point signer, quelques autres qu^ilfaUoit attendre^ mais la pluralité l'emporta pour signer (1). — L'ambassadeur de l'empereur donna part le matin au régent de la lettre qu'il avoit reçue de Vienne du 9 de ce moisj c'est une nouvelle arrivée bien à propos et qui peut bien avoir contribué à la signature qu'on résolut de faire au conseil. — On aprend que Tlle de Sainfc-Vincent, qui avoit huit lieues de long et six de large, étoit sautée en Fair après de grands bruits souterrains et qu'on n'en voyoit la place que par une pointe de rocher.

Lundi 18. — Le maréchal d'Huxelles signa le matin ce dont on étoit convenu hier au conseil. Il y eut conseil de régence l'après dlnée. Hilord Stanhope et milord Stairs ont signé de la part du roi d'Angleterre ce que le maréchal d'Huxelles et M. de Chiverny ont signé ce matin. Milord Stanhope va partir demain pour aller à Madrid où il espère faire signer au roi d'Espagne ce qui a été signé aujourd'hui pour assurer la paix antre le roi d'Espagne et l'empereur et dans toute l'Italie. — On fit la grande opération au prince Charles. — D'Yolet, qui a été mestrede camp du régiment de Berry, avoit quitté le service parce qu'on avoit fait Streif , son lieutenantcolonel, brigadier, et qu'à lui on ne lui avoit point donné ce rang-là; depuis ce temps-là, et il y a bien quinze ou seize ans , il n'avoit point servi. M. le duc de Saint-Simon l'a présenté à M. le duc d'Orléami, qui l'a fait maréchal de camp. Il est homme de mérite; mais beaucoup de bri-

rasalem , célébra cette fête dans l'église de l'abbaye de Saint-GerraalD des Prés. M. le marquis de Dangeau, grand maître de Tordre, y assista avec près de cinquante chevaliers, ayant tons l'habit de cérémonie et le grand manteaa de l'ordre ; il y en avoit autant qui ne l'avoient pas. M. le grand maître reçut des chevaliers après la messe. {Mercure de juillet, page 200.) <1) Voir l'addition du 8 juillet précédent, page 338.

34,4 JOURIN'AL DE DAKCKAU.

gadiers ne laissent pas de se plaindre de ce qu'on le fait passer au-dessus d'eux, surtout ayant quitté le service depuis un si long temps*.

* Tant de gens étoient rentrés dans le service avec leur ancien rang, dont Fervaques et son beau cordon bleu est encore un bon témoin existant, que M. de Saint-Simon, qui avoitété extrêmement content d'Yolet lorsqu'il fit le marché de son régiment de Berry-cavalerie , lorsqu'il quitta le service, pour le marquis de Sandricourt, voulut aussi qu'il ne fût pas plus malheureux que ces autres. Il le fit faire maréchal de camp , et puis le' lui apprit. C'étoit un très-bon officier, qui en avoit la réputation , d'une grande volonté et de fort ancienne noblesse, connu pour tel en Auvergne, d'où il étoit venu faire un tour à Paris sans penser à cette bonne aventure. 11 est mort longtemps avant la guerre dernière, et ce grade ne lui a de rien servi.

Mardi 19. — M. le duc d'Orléans se leva fort matin pour travailler, et se recoucha à huit heures , excédé de travail ; il se releva à onze, et travailla encore toute la journée. — On eut nouvelle que la flotte d'Espagne étoit mouillée aux côtes de File d'Ischia, où elle avoit abordé le 3 de ce mois. — Les dames de la famille de M. Tévéque de Beauvais ont obtenu une lettre de cachet pour faire enfermer auxMadelonnettes la fille qui avoit donné lieu au scandale , et cela fut exécuté hier matin ; les archers la vinrent prendre dans un village auprès de Paris où cet évoque Tavoit fait venir. Il se plaint fort du procédé de sa famille *.

* On a vu en son temps que M. de Beauvais et M. de Saint- Aignan étoient frères de M. de Beauvilliers , et de quel lit , et les soins paternels qu'il prit d'eux. L'aîné des deux voulut être d'Église. Il le confia à ce qu'il crut de meilleur dans cette profession , puis le donna a l'évêque d'Orléans, frère d'Armenonville, pour le former sous ses yeux dans son séminaire; ce fut là, et sur les meilleurs témoignages, que le feu roi le prit à la mort du cardinal de Janson pour lui donner Beauvais. M. de Beauvilliers , quoiqu'il le crut un ange , et il Fétoit encore, représenta au roi sa jeunesse et le danger de le plac'er sitôt, et fit tout ce qu'il put pour empêcher qu'il ne fiU à cette fois évoque ; mais rien ne put ébranler le roi qui, sûr des bons témoignants, répondit qu'un siège comme Beauvais ne se retrouveroit plus. Ses premières an-

nées se passèrent avec toute l'édification possible ; malheureusement, il SQ mit à confesser^ métier si peu propre à son âge et si peu convenable à son état, à le faire ordinairement plus malheureusement encore. Une jeune créature se mit en tête d'aller à lui pour le séduire; elle n'y réussit que trop. Sa famille ^ le cardinal de Noailles , tout vint à son secours pour le cacher et le convertir : lui-même fit tout l'éclat, et la tête lui tourna si entièrement, qu'après de longs scandales avec différentes maltresses , qui le ruinèrent et le possédèrent en entier, il projeta de passer en Angleterre. Il fallut enfin changer son évêché en une abbaye et l'enfermer à Cîteaux après d'autres retraites. Il y est encore, sous la garde de l'abbé de Cîteaux, qui n'oublie rien pour se faire décharger d'un si fâcheux hôte.

Mercredi 20. — Le comte de Provane étoit aune heure chez M. le duc d^Orléans, attendant que ce prince sortit de son cabinet pour voir les courtisans , et pendant qu'il étoit là, on le vint avertir qu'on le demandoit et qu'on avoit des lettres à lui donner ; ces lettres étoient du roi de Sicile 9 son maître. Il rentra dans le cabinet de H. le duc d'Orléans, où étoient les courtisans, et fit dire à M. le duc d'Orléans qu'il avoit une affaire d'importance à lui communiquer. Il lui donna une lettre que le roi son maître écrit au régent, dans laquelle il lui apprend que les Espagnols sont entrés par force dans la ville de Palerme , que les habitants ont crié : Vive le roi Philippe ; qu'ils ont chassé de la ville la garnison du roi de Sicile , et qu'ils vont encore attaquer le château et d'autres places dans ce royaume. Dès que M. de Provane fut sorti , M. le régent montra cette lettre à quelques courtisans qui Tattendoient; cette nouvelle surprit M. le duc d'Orléans et tout le monde, et fait faire beaucoup de raisonnements.

Jeudi 21. — La chambre des comptes et la cour des aides vinrent chez le roi le matin , et le roi leur fit faire réponse parle garde des sceaux aux remontrances qu'ils ont faites; ces réponses furent fort douces. Voici celle qu'on fit à la cour des aides :

« Le roi a bien voulu écouter les remontrances de sa cour des aides, quoique faites sur un édit qui n'a aucun

rapport à la juridiction dont S. M. l'a Pendue dépositaire. La cour des aides apprendroit sans doute avec pdine que celles des ordonnances de S. M. qui regardent la levée des impositions et des subsides fussent adressées à d'autres cours; ainsi cette compagnie ne doit pas se plaindre qu'on ne lui ait pas adressé un édit dont Texécution n'est pas commise à ses soins; il doit lui suffire quecet édit soit rendupublic et que leroiTait jugé nécessaire pour son service. Le roi se souvient néanmoins avec plaisir de lajuste résistance qu'elle aopposée aux proposi** tions d'invitation et d'assemblée extraordinaire non permises ni autorisées par S. M.; mais lorsque le roi a trouvé bon que contre l'usage et la disposition des lois, elle lui fit ses humbles remontrances sur un édit qui ne la regarde point, S. M.s'attendoitquesa cour des aides y bsdanceroit davantage les besoins publics avec les intérêts particuliers qui doivent toujours leur céder et qu'elle n'oubliroit pas que si les remontrances des sujets à leur souverain tirent leur principale force de la vérité et de la justice, la modestie et la simplicité qui les accompagnent ne contribuent pas peu à les faire recevoir favorablement. » Milord Stanhope partit le soir pour Madrid. Vendredi 22. — Hier, dans le conseil assemblé chez madame la Princesse pour toutes les affaires de la maison de Condé, on a résolu de donner 4^000 francs de pension à madame deBrassac , qui étoit dame d'honneur de madame de Vendôme. La princesse n' étoit pas à ce conseil, qui s'est tenu chez elle, elle étoit à Écouen. — Il y a quelques jours qu'on fit partir un courrier pour l'E»pagne,et milord Stanhope, qui est parti cette nuit, attendra le retour de ce courrier à Bayonne ; il ne veut pas entrer en Espagne sans avoir les passe-ports que ce courrier est allé demander pour lui. — Il y a quelques jours que M. deMachault, étant averti qu'on joue au pharaon chez madame de Péan y envoya des archers pour prendre le nom de tous ceux qui y jouoient , et leur faire payer

ce à quoi ils sont condsonnés par Tédit. M. de Harolles ^ capitaine de cavalerie qui y tailloit ce jour-là , voulut sortir de la maison ; un de ces archers Tarrèta et lui donna un coup de baïonnette dont on croit qu'il mourra.

— M. de Silly, le maréchal de camp, qui a toujours été fort attaché à M. le duo d'Orléans, aura une place dans le conseil du dedans du royaume, et l'on parle aussi de renvoyer en Normandie, qui est son pays, pour établir la dime royale.

Samedi 23. — Madame vint dîner chez M. le duc d'Orléans, et puis entendit la comédie italienne de sa loge, -r- On dit les articles de la paix de l'empereur avec les Turcs ; ils sont bien avantageux à l'empereur, mais je ne sais s'ils sont bien véritables. Le prince Eugène a déjà détaché dix régiments pour aller en Italie. — On a nouvelle que la flotte d'Angleterre étoit à la rade de Cadix.

— Le maréchal de Villeroy fit arrêter dans le jardin des Tuileries un homme qui querelloit des gens assez mal à propos. — M. le garde des sceaux prit sa place à l'Académie. — Vissée a eu une commission de colonel et une pension de 1,000 écus.

Dimanche '2k'. — Le roi alla au collège Mazarin, et visita l'église. — M. le duc d'Orléans donna une longue audience le matin au comte de Provana et une ensuite au prince deCellamare. L'après-dlnée il y eut conseil de régence. Madame la duchesse de Berry vint diner aux Carmélites, et la dévotion de cette princesse continue et augmente. M. leducd'Orléanssebaignalesoirà Asnières. — Il y a des nouvelles qui portent que la flotte espagnole est devant Gaëte,que môme elle y a fait le débarquement des troupes sans aucune opposition; cette nouvelle a besoin de confirmation .

Lundi 25 . — Conseil de régence l'après-dlnée. — On eut nouvelle d'une grande sédition à Bruxelles, où Ton a pillé plusieurs maisons considérables. — La nouvelle de la flotte espagnole devant Gaëte se confirme par quelques

848 JOURNAL DE DANGEA.U.

lettres qu'on a reçues de Provence ; cependant on en doute et môme apparemment cela est faux. — Le fils de Vauvré, qui fut accusé, il y a plusieurs mois, de s'être battu ^ et qui étoit capitaine aux gardes, et dont la compagnie fut donnée aussitôt après cette accusation qu'on croyoit très-bien fondée, s'est mis depuis quelques jours à la Conciergerie, et son affaire portée au parlement; ne s'étant point trouvé de témoins contre lui , on a ordonné un plus ample informé pendant six mois, et il s'est remis à la Conciergerie; pendant ce temps-là, sa famille espère qu'il sera pleinement justifié.

Mardi 26. — Remontrances du parlement à onze heures du matin. — Le courrier de Bretagne arriva qui porte la nouvelle que la noblesse persiste à demander le rappel des commissaires qu'ils avoient, et qui, la plupart, ont des lettres de cachet. Le clergé et le tiers état ont fait ce que la cour souhaitoit ; il parolt que la noblesse insiste fort à faire examiner les comptes de Montaran , receveur général de la province , et que c'est leur principal objet dans le rappel des commissaires qu'ils avoient nommés. On croit que les États de Bretagne veulent mettre au denier vingt-cinq les rentes que les particuliers ont sur eux; cette province est endettée de trente-six millions. — Mademoiselle de Lannoy, qui étoit venue de Flandre avec l'ambassadrice de l'empereur, sa cousine germaine, et qui avoit toujours été ici depuis avec elle, retourna ces jours passés en Flandre , et s'y est mariée avec le comte de Marnitz; c'étoitune fille de mérite et on la croit très-bien mariée.

Mercredi 27. — Madame la duchesse de Berry alla de la Meutte dîner à Saint-Cloud avec Madame. — H y a quelques changements dans les charges des mousquetaires noirs; l'Écussan , premier sous-lieutenant, se retire; on lui donne 20,000 écus et 5,000 francs de pension; il en avoit déjà une de 2,000. Tous les officiers subalternes des mousquetaires montent. M. de Montboissier devient pre-

mier sous-lieutenant; c'est M. de Bonnivet qui donnera les 20,000 écus. — La flotte angloise est entrée dans la Méditerranée et est passée devant Malaga. Plus d'incertitude que jamais sur la flotte d'Espagne. — Le changement dans les officiers des mousquetaires noirs n'est pas entièrement fait; TÉcussan prétend avoir de sa charge une plus grosse somme , et la pension de 5,000 francs , qu'on lui donnoit, dit-on, pour quitter sa charge, est une pension qu'il a déjà ; ainsi ce ne lui seroit point un dédommagement. *

Jeudi 28. — Il y aura conseil de régence extraordinaire samedi, l'après-dlnée ; il s'y agira du droit des apanages, et comme cela regarde M. le duc d'Orléans, il ne sera pas à ce conseil. C'est M. Gilbert de Voisins qui rapportera cette affaire, et il y aura trois conseillers d'État qui entreront à ce conseil, qui sont M. d'Armenonville, l'abbé de Pomponne et M. Fagon. — M. de Morville, nommé à l'ambassade de Hollande, pai-tira le 10 ou le 12 du mois prochain, et M. Hop, qui est nommé ambassadeur des États Généraux pour venir ici, y arrivera incessamment; il est un des bourgmestres d'Amsterdam. C'est toujours la province de Hollande seule qui nomme les ambassadeurs en France, et la province de Zélande seule qui nomme les ambassadeurs en Angleterre.

Vendredi 29. — Le cardinal de Noailles travailla longtemps avec M. le duc d'Orléans ; il ne parolt pas que les affaires de la Constitution avancent , cependant on espère toujours que le cardinal de Noailles donnera une acceptation. M. le duc d'Orléans soupa dans une petite maison qu'a M. de Noce à Bercy. — L'évèque de Sisteron (1) est mort; il avoit quatre-vingt-trois ans et est mort d'une chute qu'il a faite. — Le czar fait faire le procès au czarowitz, son fils aîné, à qui il avoit déjà pardonné une fois, quoiqu'il eût été condamné à mort. Le czar prétend avoir

(1) Louis Thomassin.

découvert une nouvelle conspiration , tant par des lettres que le czarowitz avoit écrites à Tempereur et que le czar a eues de quelques ministres de Vienne à qui il avoit donné beaucoup d'agent pour avoir ces lettres en original, que par d'autres lettres que le czoltowHl a écrites à sa maîtresse, qui est uneFinlandoise qu'il aime depuis longtemps, qui Ta suivi dans tous ses voyages et que ce prince vouloit épouser.

Samedi 30. — Conseil de régence l'après-dlnée à quatre heures, où fut jugée l'affaire des apanages. M. le duc d'Orléans n'y alla point parce que c'étoit son affaire ; M. le duc du Maine n'y alla point non plus. M. de Troyes et le marquis d'Effiat n'y étoient que parce qu'on y appela des conseillers d'État et que cela auroit fait une dispute pour le rang avec eux*. L'affaire fut jugée en faveur de Madame et de M. le duc d'Orléans; le procès ne fut gagné que d'une voix. — Les trois gentilshommes bretons qui étoient ici par ordre, ont eu permission de retourner chez eux; mais ils n'iront pas aux États. Ces trois gentilshommes sont : MM. de Guesclairs^ de Bonamour, et de Noyan. On fait revenir aussi de son exil M. de Rochefort, président à mortier à Rennes, et M. de Lambilly, conseiller de ce parlément-là.

* I^rétentions et mescolences. Pelletier, presque doyen, se contente de sa place première, et d'autres conseillers d'Ëtat qui viennent une seule fois pour une affaire dont ils sont commissaires et qu'on juge au conseil de régence, prétendent y précéder ce qijù n'est pas titré.

Dimanche 3i. — Madame la duchesse de Berry vint diner aux Carmélites;' elle vit Topera dans sa loge et retournaà laMeutte. — Conseil de régence l'après-dlnée. — Le marquis d'Harcourt a acheté la terre de la Meilleraye 200,000 écus; on dit que le comte d'Évreux a vendu la terre de Tancar ville à M. Law, quilui en donne 650,000 livres et une pension viagère de 6,000 francs. — On n'a point encore déterminé si l'on feroit réponse aux remon-* trances que le parlement fit le 26 du mois ; mais^ soit

qu'on leur fasse, soit qu'on ne leur fasse points il n'y aura rien de changé sur le dernier édit des monnoies. On porte tous les jours, malgré les remontrances, beaucoup d'argent à la Monnoie , et les billets d'État qu'on y porte avec l'argent sont biffés en présence de ceux qui les portent) quand ils le demandent^ et quand ils ne le demandent point les officiers de la Monnoie les biffent souvent.

Lundi 1*' août. —Conseil de régence raprèsNllnée. — On avoit retranché 5,000 francs par mois des 10,000 qu'on donnoit au roi pour ses menus plaisirs et ses charités particulières; on lui rend présentement ces 5,000 francs qu'on lui avoit retranchéis. — La ferme du tabac est adjugée à 4,080,000 livres. M. Maynon n'en donnoit que 2,200,000 livres; c'est M. Law à qui cette ferme est adjugée pour la compagnie d'Occident. — 11 arriva le soir un courrier au comte de Konigsegg, ambassadeur de l'empereur, qui lui apporta la nouvelle de l'entière conclusion de la paix à Passarowitz, tant avec l'empereur qu'avec les Vénitiens ; les lettres sont de Vienne du 25 du mois passé , et l'ambassadeur en doit faire part demain matin à M. le duc d'Orléans.

Mardi 2. — Le comte de Konigsegg dit à M. le duc d'Orléans la nouvelle que fcai avoit apportée le courrier arrivé d'hier au soir. — Madame la duchesse d'Orléans alla à Chelles voir Mademoiselle, sa fille, qui continue à vouloir être religieuse ; elle fera sa profession le 23 du mois. — Le bruit court dans Paris que M. le comte de Charolois veut aller en Espagne ; mais ce bruit-là n'a, je crois, aucun fondement, et on envoie de l'argent à ce prince, qui est encore àRome, pour revenir ici. — On dit la flotte espagnole à Melazzo, entre Palerme et Messine , et on ajoute qu'ils y ont débarqué toutes leurs trou pes, qu'ils font marcher à Messine. — M. de Senneterre, ancien maréchal de

camp, et qui avoit quitté le service les dernières années

de la guerre, a été fait lieutenant général; mais cela étoit su de peu de personnes ; cela est plus répandu pré-

JOURNAL DE DAINGRAU.

sentement et sa commission tîst datée du jour de la dernière promotion ; ainsi il se trouvera à la tête des derniers lieutenants généraux qui furent faits il y a quelque temps*

Mercredis. — Le cardinal de Rohan et le prince son frère sont allés à Jouante, où ils feront le'mariage de latroisièmelille du prince de Uoiian avec Tainé des enfants du prince de G uémené *. — L'envoyé du czar a reçu des lettres de son maître dont il donnera part demain à M. le duc d'Orléans; il lui apprendra la mort du czarawitz, €|ui est mort dVpoplexie, à ce que mande le czar son père. — Madame vint dîner avec M. le duc d'Orléans et puis entendit la comédie françoise de sa loge* — La nontelle de la mort du czarcwitz fera fort discourir; et le czai% qui Fa prévu ^ songe i\ eu effacer tous les soupçons. Le czarewitz laisse deux enfants^ un fils et une fille qu'il avoit eus de son mariage avec la princesse de Wolfenbuttelj sœur de rimpératrice**.

* Madame la dachessc de Berry se trouvoit oftemée pour k sang royal des Gancaîlles, daûs le cabiaet du mi, despriuecs étrangers et de ceux qui eu avoient raug. Klle s'en étoit quelquefois expliquée. Les habiles Eolian ne voulureut pas s'y commettre , et pour éviter en coulant , allèrent faire leur mariage modestement en l'abbaye oii leur lille étoit élevée auprès de Meiux.

** Celle tragique lusloire est si (connue, qu'il est inutile de s'y arrêter. Ce czarewitz avoit d'un coup de pied fait avorter sa femme , stj^ïir de f impératrice régnante , ei elle en mourut, uuiversèUemeul regrettée et sans avoir jamais donné lieu au\ mauvais traitements de ce barbare. Il fut eiï tout le fléiiu de son père, qui (it semblant de lui donner sa grâce, et qui s'en défit par le poison , tous deux bien malheureux et ioexcusables. OIj n'edt point porté fem pire de Rusisie un fils à talents, seulement approeliant eeu.vdu père, et capable de continuer Texécution de ses projets 1

Jeudi 4. — L'envoyé du czar donna part le matin i\ M. le duc d'Orléans de la mort du czarewitz^ qui avoit été condamné [nw huit arehevèques, huit iu'cliiinandrites, quelques aulres eeelésiastiqnes qui l'avoient déclaré cou-

pable de haute trahison et par six-vingts knetz ou boyards qui tous Favoient condamné à mort. On lui lut sa sentence le 4 du mois passé, et il tomba dès le soir même en appoplexie, et mourut le 7. Le czar mande à son envoyé que le jugement qu'on avoit rendu contre son fils i'avoit jeté dans un grand embarras, qu'il avoit peine à le faire mourir parce que la nature s'y opposoit, qu'il avoit peine aussi àlui faire grâce parce qu'il avoit tout lieu d'en craindre de nouvelles conspirations ; cette lettre étoit du 4 et par salettredu7,illuimande : «Dieu m'a délivré de l'inquiétude où j'étois, car mon fils est mort au bout de trois jours de son apoplexie. » Il veut , faire ouvrir son corps pour éviter le soupçon du poison. — L'après-dlnée le prévôt deis marchands alla chez le premier président où étoient les commissaires du parlement; il avoit été mandé sur les affaires de la maison de ville. On croit que le parlement veut encore faire des remontrances sur les rentes, qu'ils prétendent n'être pas payées assez régulièrement.

Vendredi 5. — M. le cardinal de Noailles a donné une acceptation, et MM. les cardinaux de Rohan et de Bissy doivent s'assembler ces jours-ci chez le maréchal d'Huxelles pour examiner cette acceptation, souhaitant fort que ce soit un adoucissement dans l'affaire de la Constitution. — M. le cardinal de Rohan et M. son frère sont revenus de Jouarre, où le mariage se fit mercredi. — Milord Stanhope a passé à Bordeaux et milord de Berwick me mande qu'il attendra à Bayonne le courrier qui est allé à Madrid pour lui apporter des passe-ports, qui est ce qu'il avoit résolu de faire quand il partit de Paris.

Samedi 6. — Le roi partit d'ici à une heure malgré la grande chaleur, et alla voir " madame la princesse de Conty, fille du feu roi, à Choisy. Il s'y divertit à péchera la ligne; il y eut grande musique et grande collation; il révint le soir. — M. le duc d'Orléans alla à la Meutte et puis à Saint-Cloud voir Madame, et ensuite à Puteaux chez le duc de Guicho, et finit sa jour-

354 J0imNAÏ4 DE DANGEAU.

née à Asnières^ où ilstoupa. — Madame la duchesse d'Albret prit son tabouret au dîner du roi, présentée par madame la princesse de Conty, la jeune. — Le maréchal d'Harcourt est revenu de Bourbon en plus mauvais état qu'il A^étoit en partant dUci. Madame la duchesse de Mortemart, la jeune, est bea>ucoup plus mal aussi. — M. de Goësbyiant, père dç M. de Goësbriant , chevalier de l'Ordre, est mort j il étoit fort vieux, avoit été longtemps en prison à Pierre-Encisej, et depuis en être çorti, il avoit fait des factums fort injurieux et fort injustes contre son fils, qui est allé le voir pendant sa maladie, et ils s'étoient raccommodés avant qu'il mourût.

Dimanche 7. ^—Conseil de régence comme à l'ordinaire l'après-dlnée. — Madame la duchesse de Berry vint dîner aux Carmélites, et coucha au Luxembourg, où M. le duc d'Orléans soupa avec elle , et elle demeurera quelques jours à t*aris; mais elle ne verra du monde à sa toilette que dimanche prochain. — On croyoit que les États de Bretagne finiroient doucement; mais il y a encore bien des embarras. On veut rembourser Montaran , receveur général de la province , et il y a des avis pour lui laisser exercer sa change par commission, mais la grande partie delà noblesse s'y oppose. Ily a encore beaucoup d'autres difficultés qui ne sont pas réglées, car les gentilshommes insistent toujours à demander les mêmes commissaires qu'ils avoient.

Lundi 8. — Conseil de régence Taprès-dlnée, où Ton ne parla point des remontrances du parlement; on avoit cru qu'on y a^iteroit si l'on y répondroit et quelle seroit la réponse. — Plusieurs intendants ont écrit ici que les troupes qu'on fera marcher pour les faire changer de garnison feront infailliblement de grands désordres dans les lieux où ils passeront, n'y trouvant point d'étapes; et cela embarrasse,» parce quejusqu'icion ne veut point changer le dernier règlement qu'on avoit fait là-dessus et qu'il y auroit beaucoup d'inconvénients à le changer. — M. le

comte d'Agenois , fils du marquis de Richelieu , épouse mademoiselle de Florensac , fille du feu Florensae , courtisan attaché à feu Monseigneur, et de mademoiselle de Senneterre, qui avoit été fille d'honneur de la reine. Mademoiselle de Florensac est fort belle et a 100,000 écus de bien dont elle jouit, n'ayant ni père ni mère.

Mardi 9. — Les cardinaux de Rohan et de Bissy allèrent chez le maréchal d'Huxelles, qui leur montra l'acceptation du cardinal de Noailles; mais il ne leur eu fit que la lecture et ne la leur laissa point; ce ne sera pas la dernière fois qu'ils s'assembleront pour cette affaire. — Il y a des lettres de Madrid du 25 du mois passé qui parlent des grandes réjouissances qu'on y a faites pour la prise de Palerme, et que les Espagnols accusent le roi de Sicile de leur avoir manqué. Lé roi, la reine et les enfants sont à l'Escurial et en bonne santé. — Milord Codogan , ambassadeur d'Angleterreën Hollande, à commuuiquéaux États- Généraux une lettre que l'empereur écrit au roi son maître, dans laquelle il lui fait savoir les propositions que lui font les Espagnols ; celte nouvelle n'est pas encore fort répandue.

Mercredi 10. — Deux jeunes gens qu'on dit être de bonne famiUe , passant devant le logis de la comtesse d'Estrades, prirent querelle avec son portier, qui appela les domestiques de la maison à son secours; ces jeunes gens mirent l'épée à la main , on leur arracha leurs épées et on les en blessa si dangereusement que l'un en mourut deux heures après et l'autre est fort blessé. — Voici la liste des troupes impériales qui ont décampé de Semlin pour marcher en Italie : le régiment d'Ebergini-hussardç, composé de 600 hommes; le régiment d'Esterhazy-hussards, de 600; Cronsfeld-cavalerie, de 1 ,100. M. de Seckendorf, Ueutenant-maréchal de camp général et le prince de Hesse, aide-major général, sont partis le 15 du mois de juillet ayant sous leur commandement : le régiment de Hesse -infanterie, de 2,300 hommes; celui d'Anspach, aussi

356 JOURNAL D£ DAJMGEAU.

infanterie, de 2,300. Le prince de Holstein, lieutenant de maréchal de camp général, parti le 16 du dit mois, ayant sous son commandement le régiment de Holsteininfanterie, de 2,300 hommes, celui du vieux Virtemberginfanterie, de 2,300. M. de Brouin, lieutenant de maréchal de camp général, et M. de Diesbach, aide-major général, ayant sous leur commandement le régiment de Brouininfanterie, de2,300; celui de Durlach-infanterie, de 2,300. Et suivront les régiments de cavalerie ci-après nommés sous le commandement des deux généraux Veterani et Eck : le régiment d'Eck, de 1,100; Sultzbach,de 1,100; Lobkovitz, de 1,100.

Infanterie 13,800 hommes.

Cavalerie 4,400

'[ Hussards 1,200

Total... 19,400

Lundi 11. — Le parlement s^assembla Faprès-dlnée et s'assemblera encore demain matin; ilparolt qu'ils veulent attaquer M. Law. — Madame la duchesse d'Orléans est alléeàSaint-Cloud, où elle demeurera quelques jours avec Madame. — Le comte de Provana , ministre du roi de Sicile, prit congé de M. le duc d'Orléans; il s'en va en Angleterre. On dit que son maître propose ici d'entrer dans la quadruple alliance , et qu'il va faire les mêmes propositions en Angleterre. On dit de plus qu'il propose le mariage du prince de Piémont avec madmoiselle de Valois; maïs je ne crois pas cette proposition-là si vraie que la première. — Outre les troupes que le prince Eugène a détachées pour marcher en Italie, il a fait encore un autre détachement de huit ou dix mille, hommes pour marcher en Flandre, parce qu'il y a eu déjà plusieurs émeutes dans les principales villes de ce pays-là, surtout à Bruxelles.

Vendredi 12. ^ Le parlement s'assembla le matin, et voici Tarrôt qu'il a rendu : « La cour ordonne que les

ordonnances et édits portant création d'offices de finances et lettres patentes concernant la banque registrées en la courseront exécutées; ce faisant, que la banque demeurera réduite aux termes et aux opérations portées par les lettres patentes des 2 et 20 mai 1716, et en conséquence fait défenses de garder ni retenir directement ni indirectement aucuns deniers royaux de la caisse de la banque, ni d'en faire aucun usage , ni emploi pour le compte de la banque et au profit de ceux qui la tiennent, sous les peines portées par les ordonnances; ordonne que les deniers royaux seront remis et portés directement à tous les officiers comptables pour être par eux employés au fait de leurs charges et que tous les officiers et autres maniant les finances demeureront garants et responsables en leurs propres et privés noms, chacun à leur égard, de tous les deniers qui leur seront remis et portés par la voie de la banque.

« Fait défenses en outre à tous étrangers, même naturalisés, de s'immiscer directement ni indirectement et de participer, sous des noms interposés, aux manimens et dans l'administration des deniers royaux, sous les peines portées par les ordonnances et déclarations registrées en la cour ; enjoint au procureur général, etc. »

Samedi 13. — Le roi a signé le contrat de mariage de M. d'Agenois avec mademoiselle de Florensac. — L'arrêt que le parlement rendit hier fit grand bruit. — Les États de Bretagne se brouillent plus que jamais ; on a donné une lettre de cachet au syndic des États , qui est un Coôtlogon-Méjussaume. — Uparolt ici une lettre latine du prince Ragotzki à l'empereur, dans laquelle il explique toutes lés raisons de sa conduite ; cette lettre est vieille. On ne sait point ce qu'il a fait depuis la paix de Passarowitz. L'empereur, avant la conclusion de la paix, s'étoit désisté de la demande qu'il avoit faite qu'on lui livrât ce prince; il s'étoit désisté aussi de la demande qu'il avoit faite qu'on lui cédât Zvornits et Bihas , deux places de la

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Bosnie qui Tauroient rendu maître de ce pays-là. Ce n'est pas proprement la paix qu'on a faite , c'est une trêve pour vingt-quatre ans.

Dimanche 1 4. — Grande toilette chez madame la duchesse de Berry. Cette princesse passa Taprès-dlnée aux Carmélites, et puis alla souper à Asnières. M. le duc d'Orléans y alla aussi. — Il y eut conseil de régence Taprès-dlnée. — Les Anglois ont envoyé ordre à leur flotte, qui doit être présentement à la rade de Naples, d'y embarquer des troupes de l'empereur pour les porter à Messine; et en casque les Espagnols veuillent continuer leur entreprise en Sicile , d'attaquer la flotte espagnole; et les ordres que les Anglois ont envoyés au vice-amiral Bing , qui commande leur flotte, doivent être arrivés dès le commencement de ce mois ; les courriers ont ordre de porter leurs dépêches droit à Naples. Apparemment tout cela doit être exécuté présentement.

Lundi 15. — Il n'y eut point de conseil de régence à cause de la fête. — M. le duc d'Orléans n'alla point à là procession qui se fait tous les ans à pareil jour ; il y avoit été l'année passée . Madame la duchesse de Berry est encore ici, et on croit qu'elle ne retournera pas encore de quelques jours à la Meutte. — Il y a des nouvelles qui portent que le czar s'est embarqué à Pétersbourg, qu'il a trente-deux vaisseaux et beaucoup de troupes , et qu'on ne sait à quoi cet armement-là est destiné. — On ne sait encore rien de bien sûr du siège de Messine. — Il y eut un grand bal au village d' Auteuil ; il y alla une infinité de dames de la cour et de Paris. Il y avoit beaucoup de lampions dans la prairie , à ce qu'on dit , ce qui rendit le spectacle fort agréable.

Mardi 16. — MM. les cardinaux de Rohan et de Bissy n'allèrentpointchezle maréchal d'Huxelles, comme cela avoit été résolu. Cette conférence-là est remise parce que le cardinal de Bissy n'a pas encore achevé la réponse qu'il veut faire à la prétendue acceptation du cardinal

de Noaillôs ; la réponse du cardinal de Éohttn étoit prête, mais ils veulehl la donner de concert. ^- Lé duc d'Aiitin a obtenu pour l'âltté de làes petits-flls la survivance du gouvernement de l^Oriéanois, et poiit le cadet, la survivance de la lieutenânce générale d* Alsace; il avôit déjà la survivance de sa charge de surintendant des bâtiments pour M. de BellegaMe, son second fils, qui a épousé la fillô dé M. de Verthamon , premier président dil grétnd conseil.

Métcredi lï. — Le prévôt des .mâl*ôhands alla le matin au parlement, où il avoit été mandé; ôèlà se passèi fort doucement, et le parlement, après cpi'il fût parti, demeura assemblé pour parler encore d'autres affaires. — L'abbé Dubois arriva d'Angleterre à une heure après minuit, et M* le duc d'Orléans le mena à onae heures à Saint-Cloud. L'abbé Dubois aVoit trouvé en chemin le courrier de milord Stalts; mais le paqliét qu'ilyaVoît pour lui, et dans lequel M. le duc d'Orléans lui màndoit de ne point venir, étoit enfermé dans le paquet de milord Stairs sans que le courrier le sût; ainsi, Tabbé Dubois n'a pas pu recevoir l'ordre qu'il avoit de demeurer. M. Làw alla aussi TaprèS-dinée à Saint-ClOUd} et M. 16 dtic d'O^^ léans travailla longtemps avec eiix séparément.

/ewdî 18. — Le parlement s'est assemblé plusieurs fois cette semaine, et ils signent leur arrêt, qu'ils feront imprimer, mais ils ordonnent qu'il ne soit point débité dans les rues , et paroissent toujours fort animés CôUtfe M.LaW^ quoi qulls ne l'aient pas nommé dâUs leur artêt. — Les affaires des États de Bretagne ne prennent pas un bon chemin, et il y a encore des lettres de cachet données à des gentilhommes. — H. le duo d'Albret a fait «lignifier une cédule évocatoire du parlement, à cause des parentés de MM. de Louvois ; cela embrouillera encore l'affaire, et bien des gens lui avoient- conseillé de ne point évoquer du parlement^ que cela irritera peut-être contre lui.

Vendredi 19. — Il y a des lettres de Rome qui disent

360 JOURNAL DE DAKGKAU.

que les d'Espagnols ont pris le fort de Matagrifon et se sont rendus maîtres de la ville de Messine^ et qu'ils attaquent la citadelle et le fort de San-Salvador; mais M. le duc d'Orléans et l'ambassadeur d'Espagne n'en ont point encore de nouvelles. — Le duc de Tresmes , comme gouverneur de Paris, présenta au roi le sieur Trudaine, prévôt des marchands, et les nouveaux échevins prêtèrent serment entre les mains de S. M. — M. le comte d'Évreux a écrit plusieurs lettres à des colonels de cavalerie ; ils ne sont pas contents de la souscription de ces lettres : il finissoit ses lettres par dire : « Je suis tout à vous et vous honore parfaitement ; » ce mot de tout à vous les a blessés*.

* M. le comte d'Évreux, qui étoit l'homme de France le moins simple en le voulant paroltre le plus , et qui étoit sans cesse le plus adroitement appliqué à ses buts , étoit ravi de voir l'étrange maladie de cette fermentation de ce qui s'appeloit la noblesse contre les ducs et contre les maréchaux de France , sans que le rang de prince étranger y eût de part , et de cette manie d'attaquer tout ce qui avoit toujours été et ce que ces messieurs pouvoient devenir, et uniquement par la jalousie et le dépit de ne l'être pas encore devenus, et avec cela de ne se fâcher pas contre des nouveautés qui ne dévoient jamais être, par cette rare raison qu'ils n'y pourroient arriver parce qu'ils n'étoient pas nés princes ou parce que des hasards uniques, tels que ceux qui avoient porté jusque-là les Rohans et les Bouillon, ne se pouvoient espérer. Le comte d'Évreux crut donc pouvoir profiter de la conjoncture au moyen du concours du rang de sa maison avec la supériorité de sa charge de colonel général de la cavalerie sur les colonels de cavalerie, et hasarda le paquet, qui fut vivement repoussé. Mais s'il se méprit en quelque chose , il ne se trompa pas tout à fait. Il pallia son rang de sa charge. Ces messieurs ne soutinrent pas ce qu'ils avoient commencé, et l'affaire d'abord fort aigrie, finit par un mezzo-termine à l'ordinaire, mais où le comte d'Évreux trouva encore à gagner.

5amcdi20. — Madame la princesse de Conty, fille du feu roi, est présentement maîtresse de Champs par bail judiciaire, et elle y va passer huit ou dix jours. — On doit parler demain, au conseil de régence, de l'arrêt du parlement, et on ne sait point encore le parti qu'on prendra là-dessus. — Madame la duchesse du Maine a eu une

conversation avec M. le duc d'Orléans, très-vive, et où elle entra en éclaircissement de choses qu'on lui imputoit , se plaignant à lui de ce qu'il la soupçonnoit de vouloir se servir de moyens bas pour lui nuire*. — Il parolt que le parlement n'est pas content du procureur général, et il y a eu quelques avis dans ce corps pour en élire un autre par commission ; cependant les plus sensés de ce corps^ assurent que cela n'aura aucune suite. — M. Law a couché au Palais-Royal chez M. de Nancré, dont l'appartement est libre parce qu'il est en Espagne.

* A ce qui éclata bientôt après , on peut voir quelle put être cette justification de madame du Maine que son mari n'osa hasarder, et dans quel esprit elle fut faite. Le jugement du conseil de régence entre les princes du sang et les bâtards, que toutes les menées de M. et de madame du Maine n'avoient pu empêcher, avoit ulcéré l'un et l'autre à n'en jamais revenir. Tous les adoucissements que M. le duc d'Orléans y avoit mis de son absolue puissance dans le moment même , ne leur avoit paru qu'une preuve de crainte et de foiblesse , et qu'une raison de plus d'en profiter. Ils s'estimoient en trop beau chemin pour ne pas pousser leur pointe. Tout ribit à leurs projets : cette noblesse séduite , la Bretagne , le parlement de Paris au point où ils le vouloient contre le régent, l'Espagne, la révolte des esprits contre la quadruple alliance et contre l'administration des finances. Il ne s'agissoit donc que d'endormir, en attendant les moyens prochains d'une exécution si flatteuse à la vengeance et à l'ambition. Ce fut aussi à répandre ces dangereux pavots , mais si nécessaires pour gagner un temps si cher et non encore imminent , que le rang, le sexe , l'esprit, l'éloquence , l'adresse et l'audace de madame la duchesse du Maine lui parurent devoir être employés. Elle sortit de l'audience contente de leur effet , et le régent plus content qu'elle de lui avoir persuadé de l'être.

Dimanche 21. — Conseil de régence l'après-dlnée ; on y parla de l'arrêt du parlement dont on est assez irrité , mais on n'a pris encore aucune résolution là-dessus qui soit sûre, et on trouve que l'affaire mérite d'être bien examinée avant que de se déterminer. — M. le duc de la Force entra au conseil de régence, et y entrera toujours ; on croit que le duc de Guiche y entrera aussi demain*. — La noce de M. d'Agenois avec mademoiselle de Florensac

36J JOURJNAL DK DAJNGEAU.

se fit le soir chez M. d'An tin, et puis ils s'allèrent marier à Saint-Roch. La demoiselle s'étoit trouvée un peu malade le matin, et on croyoit que cela pourroit faire différer le mariage; mais elle se trouva mieux le soir. — On ne doute plus que l'arrêt du parlement ne soit cassé, et on

parle d'un lit de justice sur la fin de la semaine.

* Le conseil de régence , où depuis longtemps il ne se faisoit plui rien en aucun genre qui fût de la moindre importance ni qui méritât le moindre secret , étoît devenu le vieux sérail dont la facile entrée n'étoit plus comptée que par la cessation du dégoût de n'en être point, tandis qu'on y en voyoit tant d'autres, et par 20,000 livres d'appointements ; on y tuoit un temps très-court par des extraits de lettres de paille qu'apportoit le maréchal d'Huxeiles , par des rinçures de matières du conseil des affaires du dedans , et par des bagatelles de finances Il y avoit longtemps qu'on y étoit accoutumé , et ceux mêmes qui le trouvoient le plus mauvais ne pouvoient disconvenir qu'il n'y avoit pas moyen de traiter rien de sérieux dans une pareille cohue. Dès avant qu'elle fût arrivée au point du temps dont on parle ici et de l'entrée de ces deux derniers admis, un petit chat du roi sauta pendant un conseil sur la table, et le duc de Noailles, qui les craignoit, à faire la grimace; M. le duc d'Orléans, qui s'en aperçut, voulut faire ôter le chat ; M. de Saint-Simon en regardant ce prince se mit à sourire, et lui dit : « Jtourquoi. Monsieur? laissez ce petit chat: il fera le dix-septième. » C*est qu'ils étoient seize à ce conseil. La compagnie éclata de rire , et le ré* gent même ne s'en put empêcher. Le rare lut que le roi le remarqua et qu'il le raconta le soir.

Lundi 22. — Le parlement s'assembla encore le matin, et ils ont chargé les gens du roi de savoir ce que sont devenus les billets d'État qui ont passé à la chambre de justice ; ceux qui ont été donnés pour les loteries qui se font tous les mois , ceux qui ont été donnés pour le Mississipi ou la compagnie d'Occident, et enfin ceux qui ont été portés à laMonnoie depuis le changement des espèces. MM. les gens du roi allèrent chez M. le duc d'Orléans au sortir du parlement, et lui dirent de quoi ils étoient chargés ; il leur dit qu'ils n'avoient qu'à exécuter ce quô le parlement leur avoit ordonné de faire. Us voulurent demander à S. A. R. quelques instructions là-dessus ; mais

AOUT i7i8. 363

il ne jugea pas à propos de leur répondre davantage , et leur tourna le dos. — L'après-dlnée il y eut conseil de régence, où leduc de Guiche prit sa place, et y entrera toujours. — On parloit fort le soir dans les Tuileries de grands changements; mais jusqu'ici ce ne sont que des bruits peut-être mal fondés.

Mardi 23. — Mademoiselle fit sa profession à Chelles , et édifia tout le monde par la dévotion , le courage et p ar • la joie qu'elle témoigna dans cette occasion-là. Elle a résisté et aux lettres de Madame , et aux prières que M. Terrat lui fit encore le matin de la part de M. le duc d'Orléans. Beaucoup de dames de Paris étoient venues à cette cérémonie; mais il n'y avoit ni princes ni princesses. Le cardinal de Noailles fit la cérémonie. — Le bruit du lit de justice *augmente fort; les commandants des troupes ont ordre de ne se pas éloigner, ni eux ni personnes de leurs troupes, et on s'attend à quelque événement considérable, car on sait que M. le duc d'Orléans est très-irrité contre le parlement, et on croit qu'il y a des gens de ce corps qui seront punis parce qu'ils ont paru encore plus échauffés que les autres.

* Ce bruit de lit de justice étoit plutôt fondé sur la nécessité que les uns en voyoient et la crainte qu'en avoient les autres , que sur aucune sorte de notion , et pour en dire la vérité, l'opinion générale qui avoit prévalu de la foiblcsse du régent , par sa conduite sur tout ce qui s(; passoit depuis longtemps et à Paris et en Bretagne , regardoit un lit de justice comme une entreprise à laquelle il n'oseroit jamais se commettre , au point où il avoit laissé monter l'audace , les liaisons et les entreprises. La lecture des Mémoires du cardinal de Retz, de ceux de Joly et de ceux de madame de Motteville avoit tourné toutes les têtes. Ces livres étoient si à la mode, qu'il n'y avoit ni hommes ni femmes de tous états qui ne les eût continuellement entre les mains. L'ambition, le désir de nouveautés , Tadresse des entrepreneurs qui leur donnoit cette vogue , faisoit espérer à la plupart le plaisir et l'honneur de figurer et d'arriver, et persuadoit qu'on ne manquoit non plus de personnages que dans la minorité de Louis XIV. On croyoit trouver le cardinal Mazarin dans Law, étranger comme lui , et la Fronde dans M. et madame du Maine et leur parti. La foiblesse de la reine-mère et de

iOUil.^AL DK nANGKALÎ.

M. le duc d'Orléans étoient comparét»s , avec \u dlïïéxQime. de la ijiplité de mère ot de celle de cousin gf'rmain du graod-père du roi ; la division et les intérêts différents des ministres de leurs conseils paroissoient les mêmes. Enfin le maréchal de Villeroy se donnoit pour un Beaufort, avec l'avantage depïusdesa i>laee auprèsdu roi et dans leparlement^sur lequel on ne comptoit pas moins que sur celui de la dernière minorité ; ou înmginoit plusieurs Broussel, et on avoit un premier président tout à la dévotion de la Fronde moderne. La paix au dehors , dont r autre minorité ne jouissoît pas , devenoit un antre avantage i\ des gens qui comptoient d'opposer au régeot le roi d'Espaji^nç [rrji^ contre lui avec les droits de sa naissance, et les manèges de la Ligue contre Henri III n'étoient pas oubliés. Pour en dire la vérité , tout tendoit à Textrême , et il étoit temps que le régent se réveillât d'un assoupissement qui eiihardissoit ses ennemis h tout oser et a tout faire» qoi jeloit ses serviteurs dans rabattement et dans rimpossibilité de tout bien, et qui Tavoît conduit lui-mémo, avec Ti-Ltat qu'il gouvenioit, l*«n sur le bord du précipice , ranîre à la veille de la plus grande confusion. U. le duc d'Orléans , sans avoir eu rhorrible vice ni les mignons de Henri 111, se trou voit comme lui trahi dans le plus intérieur de son conseil et de son domestique ; cette tralii son lui plaisoit, parce qu'elle al loi t à le porter à ne rien faire, tantôt par crainte, tantôt par mépris, tantôt par politique ; et cet engourdissement lui étoit si agréable, parce qu'il étoit conforme à son humeur et à son goût , qu'il en regardoit les conseillers comme des genssages, éclairés, modérés, queFintérèt parMculîer u'offusquoit point, et qui voy oient les choses telles qu'elles étoieiit , tandis qu'il étoit importuné des avis qui ail oient à lui découvrir sa situation dans le vrai, et qui lui en proposoîent les remèdes. Il considéroit ceux-ci comme des gens vifs, qui précipîtoient tout , qui grossissoieiJt tout, qui voul oient tirer sur le temps pour satisfaire leurs aversions, leur ambition, leurs passions difTérentes, Il se lenoit en garde contre eux; il s'applaudissoit de n'être pas leur dupe. Tantôt il se moquoit d'eux; souvent il leur faisoit accroire que, godtanl leurs raisons, il alloit agir et sortir de sa léthargie, puis les amusoit et tiroit de long, et s'^en diverlissoit après avec les autres : quelquefois il leur répondoit sèchement; et quand ils le pressoient trop, il leur laissoit entrevoir ses soupçons. Il y avoit très-longtemps que le due de Saint- Simon le plus ancien , le plus attaché et le ])lus libre sans mesure avec lui de tous ses serviteurs , et qui avoit à tant de titres , le plus de droit de rétre» sYtoit aperçu de ta façon d'être de M le due d'Orléans làdessus. Il Tavoit averti dès les premiers mouvements du parlement, des Mtards , de ce qui avoit pris le nom de noblesse ; il avoit redoublé des qu*il en avoit vu la cadence et riiarnionie , et lui en avoit fait sentir tous les desseins et toutes les suites, et combien il étoit aisé d'y

remédier dans ces commencements et difficile après » surtout pour un homme de son humeur. Mais Saint-Simon n'étoit pas l'homme qu'il lui falloit là-dessus, quelque accoutumé qu'il fût à une entière confiance en lui et à se bien trouver de ses conseils dans les temps les plus critiques de sa vie , quelque bonne opinion qu'il eût de sa vérité et de sa probité, dont il a souvent rendu lui-même de grands témoignages, i^ étoit en garde contre ce qu'il appeloit vivacité en lui et contre l'amour de sa dignité si attaquée par le rang des bâtards^ par les nouvelles idées de cette noblesse, et par les démêlés du bonnet avec le parlement. Saint- Simon, qui le sentit incontinent, le lui dit, et ajouta que, content d'avoir fait son devoir comme citoyen et comme son serviteur, il ne lui en parleroit pas davantage. Il lui tint exactement parole, et pendant près d'un an , n'en ouvrit jamais aucun propos , et se contenta d*eflQeurer foible* ment quand il ne pouvoit éviter^ lorsqu'on en parloit en sa présence devant M. le duc d'Orléans. Le retour de l'abbé Dubois dont la fortune nes'accommodoit pas de la diminution de son maître dans le fort de ces conjonctures, la frayeur que prit Law que le parlement ne lui mit la main sur le collet et de se voir abandonné , la crainte du garde des sceaux pour sa place ^ fort haï du parlement, tandis qu'il avoit la police, firent une réunion à laquelle Law attira M. le Duc, si grandement intéressé dans son système^ et qui se proposa de saisir la conjoncture pour culbuter M. du Maine, satisfaire sa haine et occuper sa place auprès du roi. Ce concert de différents intérêts qui aboutissoient au même , forma un effort qui entraîna le régent et lui fit voir tout à coup son danger et son unique remède , et le persuada qu'il D'y avoit plus un moment à perdre. Dubois et Law Tinvestirent contre ceux dont il n'avoit que trop goûté et suivi les dangereux avis , et tout fut si promptement résolu que personne n'en eut aucun soupçon. L'histoire de tout ceci, des mesures qui furent prises, des disputes qu'il y eut entre les cinq ou six personnes de cette première confidence sur ce qu'on devoit faire, toutes les obscures curiosités du peu de jours si vifs, si occupés , si cachés , qui s'écoulèrent jusqu'à l'exécution ; ce qui se passa sur le point de l'exécution et dans l'exécution même ; ce qui la suivit immédiatement, feroient un petit volume qui, quelque intéressant qu'il fût, ne peut toouver sa place dans ces courtes notes, où il se faut contenter d'une légère notion des choses les plus singulières. Saint-Simpn fut le premier mandé par le régent et le plus immédiatement admis dans le secret, dès que tout eut été résolu entre les deux prmces» l'abbé Dubois, Law et le garde des sceaux, qui tout de suite dressa les déclarations qui parurent au lit de justice. M. le duc d'Orléans expliqua tout tête à tête à M. de Saint-Simon, qui fut bien étonné d'un tel changement de ce prince et de trouver tant de choses résolues. A son tour, M. le duc d'Orléans le fut bien d'avantage lorsqu'il l'entendit

s'écrier contre la culbute de M. du Maine. Il sa voit tout ce qui s'étoit passé entre eux sur l'affaire du bonnet , et la passion qu*avoit Saint- Simon de voir les bâtards réduits à leur rang de pairie , ce qu'il ne pouvoit espérer tant que M. du Maine demeureroit surintendant de réducation du roi. Les raisons donc qu'il lui allégua d'y laisser M. du Maine et de ne pas toucher à sou rang, le convainquirent plus aisément de sa bouche que de tout autre ; mais les engagements étoient pris avec M. le Duc, et ce fut à lui que le régent le renvoya et le pria de tâcher à le persuader; mais persuade-t-on personne contre des intérêts si chers? trois longues conversations y furent inutiles ; Saint-Simon se rabattit à la quatrième à sauver le comte de Toulouse , et il eut des peines infinies à y faire consentir M. le Duc, quiseplaignoit qu'il étoit plus difficile que M. le duc d'Orléans. La défiance qu'eut ce prince du duc d'Aumont , ci-devant ambassadeur de France en Angleterre et premier gentilhomme de la chambre en année , l'obligea de lui cacher tout , et de ne se servir que de Fontanieu, garde-meubles de la couronne, qui, instruit par Saint-Simon (et ce fut une scène singulière), fit si secrètement dresser le lit de justice , qu'il n'y eut qu'à le poser tout fait et presque sans aucun bruit , tellement que le roi ni personne dans son appartement n'en entendit rien, et que lorsque le premier valet de cliambre sortit de la chambre du roi pour s'habiller, il demeura tout étonné, et le maréchal de Villeroy bien davantage, auquel il l'alla apprendre, qui dormoit encore dans la chambre du roi , et qui se trouva étrangement déconcerté. M. du Maine, qui couchoit au-dessous, n'en fut averti qu'à cinq heures du matin par Contades, major du régiment des gardes , qui en revenant de poster les troupes avoit ordre de le lui aller dire, parce qu'un moment après il eût pu entendre le bruit de le poser. M. du Maine, bien plus en peine encore que le maréchal, n'osa branler ni rien mander à madame du Maine. En allant aux Tuilenes, Saint- Simon passa chez Valincourt, secrétaire de M. le comte de Toulouse et dans toute sa confiance, à qui il fit promettre le secret par serment; puis lui dit d'aller de sa part avertir son maître que, sans pouvoir s'ouvrir de ce qui s'alloit passer, il pouvoit être assuré sur sa parole qu'il ne recevroit ni diminution ni déplaisir pour soi,, mais qu'il lui conseilloit d'être très-mesuré et très-sage. Ce fut un avis qui, dans l'incertitude extrême oii il étoit déjà, le mit à l'aise et dont il profita. H ne se peut rien ajouter à la surprise, à l'étonnement, à la consternation qui parut au conseil sur tous les visages et surtout sur celui de tout le parlement au lit de justice, où le premier président parut mort. Personne du conseil ne savoit rien de ce qui s'alloit faire que les deux princes, le garde des sceaux la Vrillière, parce qu'il avoit fallu signer les déclarations, en même temps qu'elles furent scellées dans une petite chambre haute des Tuileries, un moment avant le conseil, Saint-Si-

mon et le duc de la Force, à qui l'abbé Dubois l'avoit fait confier la veille. Le régent se posséda et parla n>erveilleusement bien en expliquant au conseil ce qui s'alloit faire et les raisons qui Ty avoient forcé. Le garde des sceaux lut les diverses déclarations, puis parla peu ; ensuite M. le Duc en deux mots pour demander la place de M. du Maine auprès du roi, et quand ce fut à prendre les avis, le régent^ cette fois unique, commença à rebours et les prit exprès par la têtç, c'est-à-dire : les princes du sang , le garde des sceaux , le duc de Saint-Simon, puis tous les autres, toujours en descendant. Le duc de Saint-Simon , premier opinant après les princes du sang et le garde des sceaux, s'étendit peu, approuva , et finit par dire que l'intérêt qui le rendoit partie contre le rang de M. du Maine et par le (Iroit de celui des pairs, et par la requête qu'il avoit signée là-dessus avec eux, l'empêcboit d'y pouvoir opiner, et le réduisoit ainsi que ses confrères au très-bumble remercîment de ta justice qui leur étoit rendue àtous^. Les autres pairs Timitèrent en ce point , et peu de tout ce qui étoit dans le conseil parla ; maistous approuvèrent les déclarations, quelques-uns par n'oser pas s'y opposer inutilement. En levant le conseil on marcba tout de suite au lit de justice. D'Antin s'approcba du régent, et le supplia de trouver bon qu'il n'y assistât point. Il l'obtint, et il voulut demeurer enfermé seul dans le cabinet du conseil jusqu'à la fin du lit de justice, pour n'être pas soupçonné d'avoir pu donner aucun avis de ce qui avoit été résolu. Il étoit fils de madame de Montespan , et cette conduite fut approuvée. Les deux bâtards , après quelques allées et venues avant le conseil où ils s'étoient rendus comme les autres princes du sang et pairs en manteau pour le lit de justice étoient sortis un moment avant qu'on s'assît au conseil , et ils étoient descendus chez M. du Maine, oij madame du Maine et leurs plus intimes les vinrent trouver. Ils y demeurèrent enfermés jusqu'à la fin du lit de justice. Le premier président, âme damnée de M. et de madame du Maine, y arriva plus mort que vif, et fut indignement traité par elle pour n'avoir pas fait ce qui étoit au-dessus de ses forces et de son pouvoir. Cette rage se renferma dans cet intrinsèque. Ils ne voulurent y admettre personne de longtemps , et parurent obéir sans plainte et sans réplique. Ce qui se méditoit , et que cette chute ne ralentit pas , ne demandoit pas une conduite moins mesurée. Il est pourtant vrai que la différence du traitement des deux frères y mit la division, qu'ils cachèrent avec tout le soin possible , mais qui alla à la dernière amertume quelqu'injuste qu'elle fût et quoi que le comte de Toulouse pût faire , et alors et encore plus dans les suites, où il devint si nécessaire à sou frère et à sa famille ; jamais il n'y eut entre eux que le besoin pour lien , et à l'extérieur de la bienséance, encore même assez médiocre. Le maréchal de Villeroy, qui ne cacha pas son désespoir, mais dont le fond alors n'étoit pas

connu , s'excusa par toutes les bassesses du plus vil courtisan au Palais-Royal et à l'hôtel de Condé. L'évéque de Fréjus, qui n'entroit en rien dans ces intrigues, et qui ne songeoit qu'à se maintenir et à se dévouer le roi, s'en tint partout au silence et à la bienséance/

M. de Saint-Simon, qui autrefois avoit raccommodé M. [ le duc] et madame la duchesse d'Orléans, et qui depuis étoit demeuré lelien entre eux deux et dans leur plus intime amitié et confiance, fut chargé de loi aller apprendre et à Madame , ce qui se venoit de passer, à Saint- Cloud où elles étoient , et ne put se dépêtrer de Biron qui le vint cher cher au sortir du lit de justice. Il le put encore moins du régent, à qui il représenta vainement que de tous les hommes du monde il étoit le moins propre à une commission qui mettroit le poignard dans le cœur à madame la duchesse d'Orléans, qui le croiroit ravi de joie. Le débat fut vif et long ; il fallut obéir. Rien n'égala la douleur de madame la duchesse d'Orléans, qui n'avoit encore rien su ni qui que ce soit qui fût à Saint-Cloud; rien n'égala aussi l'esprit, la sagesse, le respect avec lesquels elle se fit violence , non plus que tout ce dont Saint-Simon fiit chargé d'amitiés pour elle. L'entretien fut long et à reprises pour la laisser à elle-même. Elle l'envoya chercher chez Madame pour lui dicter la fin d'une lettre à M. le duc d'Orléans, dont elle avoit écrit le commencement et que les larmes l'empêchèrent d'achever de sa main. Il n'est point de choses obligeantes et confidentes qu'elle ne dît à Saint Simon, et il y a lieu de croire qu'elle fut contente de la manière dont il s'étoit acquitté d'une si fâcheuse commission , puisqu'elle ne s'en est jamais plainte. Madame vint chez elle qui lui persuada d'aller au Palais- Royal. Saint-Simon rendit sa lettre à la duchesse Sforce , sa plus intime confidente, pour la lui remettre puisqu'elle alloit à Paris ; lui conta comme il s'étoit opposé et jusqu'à quel point à la chute de M. du Maine , parce que M. le duc d'Orléans le lui avoit permis, la pria de le dire à madame la duchesse d'Orléans , et que pour lui marquer plus de respect et de mesure y il ne la verroit que quand elle le manderoit. Quelqu'un lui tourna la tête à Paris. Elle ne fit rien dire à Saint-Simon. Madame Sforce lui en remontra l'injustice et quelque chose de plus. M. le comte de Toulouse lui en parla très-fortement , ce que Saint-Simon n'a su que longtemps depuis. Lui , se trouva fort blessé de cette conduite , et ils en sont demeurés brouillés depuis. Longtemps après , elle a voulu le rapprocher d'elle sans qu'il y ait voulu entendre, et encore aussi inutilement depuis la mort de M. le duc d'Orléans, deux autres fois.

L'étourdissement public fut extrême, personne n'avoit cru le régent capable de ce tour de force et de l'exécuter si secrètement et si bien, et en effet il y excella à se posséder à souhait, et à n'oublier aucune des mesures et toutes chacune en leur moment. Mais la consternation

fut entière, au mépris des cris et des murmures auxquels le régent s^étoit bien attendu et à la hauteur sage mais inflexible avec laquelle leurs soumissions et leurs pathétiques remontrances furent répondues, et avec un air d'ailleurs d'aisance et de liberté d'esprit qui les accabla d'autant plus, qu'ils s'étoient le moins attendus que ce prince fût capable de grands coups, et moins encore, de les soutenir sans en laisser apercevoir le poids. Ce qu'il y eut de surprenant fut le silence, la tranquillité et l'égalité du roi dans le cours de cette longue matinée et de toute cette journée, et toujours depuis sur ce qui étoit passé, et avec lesquels il reçut ce que le régent lui en dit en deux mots à l'oreille et à la dérobée, en entrant au conseil.

Mercredi 2k. — Les députés des Etats de Languedoc haranguèrent le roi; M. de Viviers porta la parole^ et parla fort dignement et fort bien. — Le soir, dans le jardin des Tuileries, il y eut une grande musique que TOpéra donne tous les ans sous Tappartement du roi; et un feu d'artifice dans la grande allée ; la musique commença avant le feu , et quand il fut fini elle recomaiença encore. Il y eut de la pluie le soir, qui redonna la joie à- tout Paris , car la chaleur étoit excessive, et on ne se souvenoit point d'en avoir vu de pareille en France. — Il a été résolu, dans le conseil de régence de dimanche, de casser Tarrèt du parlement, comme attentatoire à l'autorité royale, mais cela n'est pas encore public.

Jeudi 25. — La procession des Carmes du grand couvent, qui se fait tous les ans, vint aux Tuileries, suivie du prévôt des marchands et des échevins; les religieux célébrèrent la messe dans la chapelle , où le roi assista. Le soir, S. M. alla entendre le salut dans Téglise des Capucins (1). — On parloit détenir un conseil de régence extraordinaire aujourd'hui, maison le croit remis à demain; il est sûr qu'il y aura un lit de justice au premier jour, et ce

(1) « Le sieur Charles Boit, fameux peintre en émail, membre de FAcadémie royale, ayant été introduit par M. le duc d'Aumont au lever du roi, eut riionneur de présenter le portrait en émail qu'il avoit tait de S. M. II en fut reçu très gracieusement. » {Mercure d*août, page 190.)

T. XVλ. 21

pouiToit bien être demain. — M. le duc d'Orléans se coucha de bonne heure ; mais il donna des audiences étant dans son lit et à gens qui font croire qu'il s'agissoit d'affaires importantes dans ces audiences , car ce sont des personnes intelligentes, fort attachées à H. le Duc. On ne doute pas qu'il ne se passe demain quelque chose qui sera fort agréable à ce prince.

Vendredi 26. — Il y eut conseil de régence, qui commença à huit heures du matin , et M. du Maine , qui étoit venu pour être dans ce conseil , sortit de la saJle avant qu'ilfût assemblé, avec M. son frère, qui Tavertitqu'on alloit faire des choses qui lui seroient très-désagréables. Oa envoya ordre au parlement de se rendre en corps aux Tuileries et en robes rouges , S. M. voulant tenir son lit de justice. On avoit envoyé toute la nuit aux pairs, aux maréchaux de France , aux gouverneurs des provinces et aux chevaliers de l'Ordre , afin qu'ils s'y rendissent. Le garde des sceaux avoit mandé aussi à quatre conseillers d'État et à quatre maîtres des requêtes d'y venir en robes ; ces quatre conseillers d'État étoient MM. Pelletier, Caumartin , Nointel et l'abbé Dubois ; les maîtres des requêtes étoient Boissy, Tuisy, Bernage le fils et la Fond. Le premier président, qui a un peu de goutte, vint en carrosse avec le président d'Aligre, et arrivèrent longtemps avant le reste du parlement, qui vin t à pied et en si grand nombre (car ils étoient plus de cent soixante) que les places qu'on leur avoit destinées ne suffisoient pas ; on fut obligé de mettre des bancs nouveaux et d'en placer même quelquesuns sur les mômes bancs que les maréchaux de France (1) . Quand tout fut arrangé, le roi vint se mettre sur son trône, ayant à ses pieds, deux marches au-dessous de lui, le duc d'Albret comme grand chambellan , et au-dessous de la dernière marche le garde des sceaux sur un siège avec une petite table devant lui. La séance commença par la

(1) Saint-Simon a écrit ici, de sa main : «c faux. »

lecture que fit le garde des sceaux de l'édit de création de sa charge, dont l'enregistrement fut fait sur Theure; ensuite il lut Farrèt, rendu au conseil de régence dimanche dernier, qui casse Farrêt du parlement et réduit ce corps dans des bornes bien plus étroites qu'ils ne prétendoient. Il en demanda l'enregistrement. Le premier président supplia le roi qu'on pût voir plus à loisir l'arrêt du conseil de S. M. Le garde des sceaux retourna parler au roi, et puis leur dit : a Le roi veut être obéi, et obéi sur-lechamp. )) Après cela il lut un édit qui ôte à M. du Haine le rang qu'on lui avoit laissé Tannée passée quand on 6ta aux princes légitimés le nom de princes du sang et le pouvoir de succéder à la couronne, et on les réduisit au simple rang que leur donne Tancienneté de leur pairie; ensuite, par un nouvel acte , on donna à M. le comte de Toulouse, pour sa personne seulement, les honneurs dont il jouissoit avant ce dernier changement, et il fut énoncé que c'étoit à cause de son grand mérite et de ses grands services. Quand cela fut fini, H. le Duc se leva, et présenta une requête pour demander la surintendance de l'éducation du roi, qui lui]étoit due par sa naissance. M. le duc d'Orléans ajouta à cela que M. du Haine n'étant plus que pair dans son rang de pairie , et par conséquent après le maréchal de Villeroy, il ne pouvoit pas avoir une autorité au-dessus de ce maréchal. La requête de M. le Duc lui fut accordée, et tout fut enregistré avant que le lit de justice finit. Au sortir de cette assemblée, M. le duc d'Orléans ordonna au duc de Saint-Simon d'aller à Saint-Cloud conter à madame la duchesse d'Orléans, qui y étoit depuis quelques jours, tout ce qui venoit de se passer, nouvelle qui la surprit et l'affligea beaucoup.

Le régiment des gardesétoit sous les armes, dès le matin, en trois endroits différents de Paris : dix compagnies aux Tuileries , dix compagnies au bout de la rue de Richelieu, près de la rue Grange-Batelière, et douze compa-

gnies dans le préau de la foire Saint-Germain. Les gendarmes, les chevau-légers et les mousquetaires avoient ordre de se tenir prêts, leurs chevaux sellés et bridés, et chaque officier et cavalier à sa troupe ; il leur étoit enjoint d'envoyer d'heure en heure aux Tuileries pour savoir si Ton n'avoit nul ordre à leur donner.

L'après-dinée , le maréchal de Villeroy alla chez M. le Duc, qui n'étoit point à Thôtel de Condé; mais il y vit madame la Duchesse, sa mère ; il lui présenta le précepteur, le sous-précepteur du roi et les gentilshommes de la manche , et il lui demanda pour eux ses bons offices. Il plaignit ensuite devant elle la destinée de M. du Maine; elle s'attendrit et pleura, et envoya à madame la princesse de Conty, fille du roi , qui est à Choisy, pour la prier de venir le lendemain matin parler à M. le comte de Toulouse, avec qui elle est dans une grande liaison d'amitié, pour le porter à prendre dans cette occasion tous les partis de sagesse à quoi il étoit engagé par la distinction qu'on faisoit de lui et par toutes les louanges qu'on lui donnoit. Madame la duchesse d'Orléans revint le soir de Saint- Cloud, et M. le duc d'Orléans chercha fort à la consoler.

Samedi 27. — Le roi alla se promener au Cours. M. le Duc étoit à côté de lui dans son carrosse. — Le parlement s'assembla, et ils ont remis à lundi à délibérer sur ce qu'ils ont à faire. — M. et madame du Maine dînèrent chez M. le comte de Toulouse, où madame la duchesse d'Orléans alla , et l'après-dlnée elle emmena M. le comte de Toulouse avec elle à Bagnolet. — On travailla dès hier au soir à démeubler l'appartement de M. et de madame du Maine aux Tuileries, où M. le Duc ira s'établir incessamment. — Madame la princesse de Conty, fille du roi, vint de Choisy, et parla fort sagement à M. le comte de Toulouse, qui prendra tous les partis de sagesse, de l'avis même de M. du Maine, son frère. — Les grosses fermes sont adjugées à 4.8,500,000 livres, et ce sont les Paris à qui elles sont adjugées, mais on dit que M. Law aura ins-

AOUT I7ltt. 37i

pection là-dessus. — U y a des lettres de M. le comte d'Évreuxà [)lusieurs colonels de cavalerie qui font grand bruit, surtout celles qu'il a écrites au marquis de Gesvres, à MM. de Villequier, de la Motte et de Vintimille; celle de M. de Villequier est plus honnête que les autres. Us ont fait réponse tous quatre séparément, et leur réponse n'a fait qu'aigrir l'affaire.

Dimanche 28. — Madame vint dîner ici avec M. le duc d'Orléans, et après dîner alla aux Carmélites et ensuite à rOpéra. Madame la duchesse d'Orléans est toujours fort affligée, et il n'y a plus de jeu chez elle. — Il y eut conseil de régence Taprès-dlnée, où M, le comte de Toulouse alla comme à son ordinaire. — Des commissaires du parlement travaillèrent chez M. le premier président à rédiger par écrit tout ce qui se passa au lit de justice de vendredi, et demain toutes les chambres s'assembleront. Ils ont deux conseillers à recevoir, etquand on en reçoit les chambres s'assemblent. — La flotte angloise est à la vue de Naples, et l'amiral Bingamis pied à terre et a été reçu magnifiquement chez le vice-roi, et doit y embarquer des troupes de l'empereur pour les porter au secours de Messine.

Lundi 29. — On a arrêté, ce matin de bonne heure, M. le président de Bl&mont et deux conseillers, qui sont MM. de Saint-Martin et Feydeau de Calendes, fils du président Feydeau; ils ont été arrêtés par des mousquetaires du roi, etonles a mischacun dans un carrosse à six chevaux. On mène le président de Blamont aux lies Sainte-Marguerite, et les deux autres, l'un à l'Ile de Ré et l'autre à l'ile d'Oléron. Dès que le parlement sut cela , ils envoyèrent les gens du roi à - M. le duc d'Orléans pour le prier qu'il trouvât bon qu'ils envoyassent des députés au roi, ce qu'on leur permit de faire l'après-midi à trois heures. Voici ce que dit le premier président au roi et ce que le garde des sceaux répondit par ordre de S. M. :

(c Sire, votre parlement, occupé de sa juste douleur d'avoir ressenti aussi sévèrement les effets de la colère

874 JOURWAL DE DAJNGEAU.

de V. M. au lit de justice qu'elle tint le 26 de ce mois dans son palais des Tuileries, n'auroit pas cru que rien pût augmenter sa consternation. Nous avons été assommés ce matin déjà nouvelle que nous avons reçue de l'enlèvement violent qui a été fait cette nuit de trois magistrats que nous avons toujours vus se conduire avec beaucoup d'amour pour la justice et un grand zèle pour le service de V. M. La port de Tun d'entre eux a été enfoncée comme l'on auroit pu faire pour se saisir d'un scélérat convaincu des. plus grands crimes. Nous venons aujourd'hui, Sire, avec le plus profond respect, vous supplier en toute humilité d'accorder à nos larmes la liberté de nos confrères; nous ne la demandons que parce que nous les croyons innocents. Nous sommes assurés que V. M. les a cru coupables quand elle les a fait arrêter; en ce cas-là, Sire, laissez-nous l'honneur d'en faire la justice la plus exacte; le privilège de juger nos confrères ne nous a jamais été contesté, et V. M. verra parla sévérité de son parlement, s'ils se trouvoient coupables, qu'il sait que ses fautes commises, sont moins pardonnables que celles de vos autres sujets.

« Nous n'avons l'honneur d'être tous officiers deV. H.que pour délibérer en toute liberté sur les affaires qui se présentent ou pour dire nos avis suivant les mouvements de nos consciences. Ce seroit un grand malheur pour le service de V. M. que cette liberté nous fût ôtée ; nous lui serions absolument inutiles; la vérité a déjà tant de peine à parvenir jusqu'au trône^ que ce seroit en fermer absolument l'accès. Si notre conduite vous avoit été exposée et à M. le régentdans l'exacte vérité, jamais V. M. n'auroit consenti qu'on eût exercé de pareilles rigueurs contre une compagnie dont la fermeté et le zèle inviolable pour le service de V. M. et des rois vos prédécesseurs, ont été si souvent utiles à l'État.

c( Nous renfermions dans le fond de nos cœurs l'amertume de notre douleur, dans l'espérance de fléchir votre

colère par le silence respectueux, et au lieu de la voir diminuer, nous essuyons de nouveaux coups encore plus rudes que les premiers.

(c Nous prenons la liberté de renouveler à V. M. les plus vives et les plus respectueuses instances pour qu'il lui plaise de nous rendre nos confrères. Nous la supplions de faire réflexion que la clémence est une vertu qui a toujours fait le caractère marqué des plus grands princes ; que votre parlement est le corps de l'État le plus soumis à vos ordres et le plus fidèlement attaché à la personne sacrée de V. M. »

Réponse du roi faite au parlement.

« Les affaires qui attirent au roi cette députation de son parlement, ce sont des affaires d'État qui demandent le silence et le secret. Le roi se réserve de faire respecter son autorité , et la conduite que tiendra son parlement déterminera les sentiments et la disposition de S. M. à cet égard. »

Il y eut conseil de régence à l'ordinaire après que les députés du parlement furent sortis. -^ M. et madame du Maine sont à Sceaux, où ils ne veulent voir personne.

Mardi 30. — Les gens du roi vinrent encore chez M, le duc d'Orléans pour redemander la liberté de trois officiers de ce corps, voulant, disent-ils, leur faire leur procès s'ils sont criminels. M. le duc d'Orléans leur fit réponse que la nuit n'avoit apporté aucun changement à ce qu'il leur avoit fait dire là-dessus , et pendant qu'il étoit avec eux et quelques courtisans , il conta la nouvelle qu'il venoit de recevoir du combat de la flotte angloise contre la flotte espagnole, et voici ce qu'il dit quasi mot à mot : La flotte angloise étant arrivée devant Messine, l'amiral Bing envoya dire au général de Lède qu'il ne venoit point là comme ennemi, mais comme ami et médiateur, pour lui dire que l'on négocioit à Madrid et qu'il le prioit de vouloir bien suspendre tout acte d'boatilité pendant cette

37C JOURNAL DE DANGKAU.

négociation. M. le marquis de Lède répondit quUl ne oonnoissoit point pour amis des gens qui avoient des troupes allemandes embarquées sur leur flotte; qu^il exécuteroit les ordres de son maître^ et que Tamiral Bing pourroit en user comme il lui plairoit. L'amiral anglois sur cela^ sans mettre à terre ses troupes de débarquement^ a poursuivi la flotte espagnole qui s'étoit retirée à son approche; il y a eu un grand combat. Les Espagnols ont eu cinq vaisseaux coulés à fond^ quatre pris, tout le reste dispersé et fort maltraité; douze vaisseaux se sont retirés dans le port de Syracuse , où vraisemblablement ils seront pris ou brûlés. M. le duc d'Orléans, après avoir conté le fait, a dit en présence de quelques personnes considérables et des gens du roi qui se sont trouvés chez lui , que c'étoit une grande nouvelle; qu'il n'en pouvoit pas être bien aise par rapport au roi d'Espagne, mais qu'il n'avoit rien oublié pour lui faire prendre un autre parti ; qu'il sa voit bien que cela ne pouvoit aller autrement, que c'est pour cela qu'il a laissé parler tout le monde sur le traité; que le roi d'Espagne ne pouvoit à présent prendre de meilleur parti que d'entrer dans ledit traité; qu'il tiendroit ferme et bon pour lui, à l'heure qu'il est, afin que l'on ne se prévale point de ce succès pour en faire changer les conditions ni lui en imposer de plus rudes. S. A. R. envoya sur-le-champ un courrier à M. de Nancré, qui est à Madrid.

Mercredi 31. — Le parlement a été fermé, et quelques gens avoient proposé de ne le plus rouvrir, mais les avis sages l'ont emporté, et ils commencent à juger les affaires des particuliers. — Les affaires de Bretagne s'adoucissent, et on croit que les États finiront bientôt. — Beaucoup de colonels ont pris congé pour aller à leurs régiments, qui vont se mettre en marche pour changer de garnison. — On a la confirmation du combat donné entre la flotte d'Angleterre et la flotte d'Espagne. — M. de Rancé*, chef d'escadre, qui après de quatre-vingt-dix ans, et qui étoit

frère du fameux abbé de la Trappe , a été fait second lieutenant général des galères, nouvelle charge où les autres chefs d'escadre monteront quand on les en trouvera dignes. Cette charge ne se vendra point, et celui qui l'aura n'aura nul droit pour monter à la première qu'a le marquis de Roye, qui pourra toujours la vendre; ainsi, cette nouvelle charge qu'on établit ne lui sauroit faire aucun tort; il n'y a point d'autres appointements à la charge nouvelle que ceux de chef d'escadre.

* Rancé, le plus ancien de toutes les galères en tout genre et de bien loin;^ et quiy avoit acquis toute la réputation dont ce service peut être susceptible, éloit cousin germain du secrétaire d'État Chavigny, père de révéque de Troyes qui se trouvoit dans le conseil de régence , et frère du feu réformateur si célèbre de la Trappe, l'homme du monde que le duc de Saint-Simon avoit le plus profondément admiré et respecté, et le plus tendrement et réciproquement aimé , malgré toutes leurs disproportions d'âges et autres infinies. Troyes et Saint-Simon s'unirent donc pour obtenir à Rancé une distinction d'autant plus grande qu'elle étoit inouïe dans les galères , et que, n'en déplaise à ce qu'en dit Dangeau, elle fut expliquée et bornée sans conséquence à Rancé seul. Il est vrai que longtemps après la mort de M. le duc d'Orléans et la sienne, cet exemple a servi au chevalier de Roannois et après lui à un autre, et que cela a produit par l'événement ce que Dangeau explique

Jeudi 1" septembre, — Le roi entendit dans la chapelle des Tuileries la messe de Requiem et le Libéra y chantés par la musique pour l'anniversaire du roi. On célébra un service à Saint-Denis , où l'évêque de Saint-Papoul officia. — Le parlement a recommencé ses séances. — On avoit cru que M. le duc du Maine verroit aujourd'hui M. le duc d'Orléans , mais cela ne s'est point fait. — L'abbé de Vauréal a été pourvu de la charge de maître de l'oratoire du roi, sur la démission volontaire de l'évêque de Saint-Omer. Il ne sait pas encore combien il Tacheté ; il y a 5 ou 6,000 francs d'appointements à la charge, et M. de Saint-Omer en vouloit avoir 100,000 francs. — On commence à dire que M. le duc d'Orléans ne veut point donner

d'audience à M. du Maine^ qui la demande instamment et qui prétend n'avoir rien fait ni rien dit qui lui puisse attirer son malheur. M. le duc d'Orléans dit à ceux qui lui en parlent qu'il a eu des raisons essentielles de faire ce qu'il a fait, et c'est sur cela que M. du Maine veut se justifier.

Fendredi 2. — Le roi se promena au Cours dans une calèche magnifique ; il n'y avoit avec lui que M. le Duc et le maréchal de Villeroy. — Madame la duchesse de Berry viendra ici dimanche coucher aux Carmélites , où elle compte de passer huit jours. — Madame la princesse de Conty s'est blessée; elle étoit grosse de trois mois, et M. le comte de la Marche , son fils , a la petite vérole. — On apprit que le neveu de l'amiral Bing avoit porté à Turin , au roi de Sicile , la nouvelle que les douze vaisseaux espagnols qui s'étoient retirés à Avoia , entre Syracuse et le cap Passaro, s'étoient rendus à discrétion. — Le bruit se répand fort depuis quelques jours qu'avant la fin de ce mois il y aura de grands changements dans les conseils; ce bruit couroit il y a déjà longtemps, mais il se renouvelle et augmente fort.

Samedi 3. — La duchesse de Mortemart, la jeune, mourut après une longue éternelle maladie; elle est morte comme une sainte*. — La Fare, capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans, a la lieutenance générale de Languedoc qu'avoitM. du Roure, à qui il donne 100,000 francs, et lui laisse la jouissance des appointements de la charge. La Fare n'aura que le titre , et on donne au second fils de M. du Roure le gouvernement du Pont-Saint^sprit, qu'avoit son père ; on lui donne moyennant la vente qu'il a faite de sa charge à M. delà Fare. Il y a déjà plus d'un mois que cette affaire-là étoit résolue ; mais on attendoit pour la déclarer que les démissions de M. le comte du Roure le père fussent arrivées ; il étoit en Languedoc, et c'est ce qui a empêché que l'affaire ne fût pas déclarée plus tôt.

* Il se peut dire sans rien exagérer qu'il n'y eut peut-être rien de plus accompli en tout, ni de plus malheureux, que la vie et la mort de cette duchesse de Mortemart, par qui fondit dans cette famille^ la grandesse , la charge , le gouvernement et presque tous les biens du duc de Beauvilliers, son père, dont on a vu ce que le gendre a fait.

Dimanche 4. — Conseil de régence l'après-dlnée. — Madame la duchesse de Berry vint aux Carmélites, où elle doit passer huit jours. — M. le duc d'Orléans avoit été saigné le matin; cela ne l'empêcha pas d'aller au conseil. Les conseils ont congé jusqu'à la mi-octobre. — Madame là duchesse d'Orléans alla Taprès-dlnée à Sceaux voir M. et madame du Maine; elle est toujours aussi touchée de leur malheur qu'eux-mêmes', et ne s'en cache pas à M. le duc d'Orléans même. — Le roi de Pologne est parti de Saxe pour retournera Varsovie ; il a donné rendez- vous sur sa route au prince électoral, son fils, qui étoit à Vienne et qui a été trouver le roi, son père , dans le lieu qu'il lui avoit marqué; il a demeuré trois ou quatre jours avec lui. Le roi, son père, a continué son voyage à Varsovie, et lui est retourné à Vienne, où il doit passer l'hiver.

Lundi 5. — M. le duc d'Orléans alla dès le matin àSaint- Cloud voir Madame. — Il y eut une fort jolie fête la nuit au moulin de Javelle. — Le ministre du czar assure que la paix de son maître avec le roi de Suède est faite, et que le czar est embarqué avec beaucoup de troupes, sans qu'on sache à quoi elles sont destinées ; mais ces nouvelles-là changent si souvent qu'on ne sait plus ce qu'il en faut croire. — C'est M. le prince de Conty qui a donné à une dame de Normandie la fête du moulin de Javelle ; on prétend que le mari de cette dame-là n'a pas été content, et qu'il a emmené sa femme en son pays. — M. du Maine songe à acheter une maison dans Paris, l'Arsenal n'étant point en état qu'il le puisse habiter ; on croit qu'il pourroit bien acheter la maison quç madame la princesse de Conty, la mère, a fait bâtir au bout du quai de laGrenouillière.

380 JOURNAL DE DÂliGKAU.

Mardi 6. — Le premier président, le président de Novion et huit conseillers, furent députés par le parlement pour aller parler à M. le duc d'Orléans. Le parlement n'avoit point accoutumé de faire dedéputation au régent; il neles faisoitqu'au roi. Ils ont cru lui en devoir faire dans cette occasion pour demander la liberté de leurs trois con* frères prisonniers. Le premier président fit un très-bean discours. M. le duc d'Orléans répondit que la conduite que le parlement auroit détermineroit la sienne pour les prisonniers; ils s'étoient attendus à une réponse plus décisive. Le parlement de Bretagne a écrit aussi à M. le régent une fort belle lettre, à ce qu'on dit, pour lui redemander la liberté de ces trois mêmes prisonniers , et ils ont écrit au parlement de Paris une lettre pleine de grandes louanges et d'approbation sur toute leur (Conduite. — Le marquis de Rassent est mort ; il avoit quatrevingts ans passés. Il étoit ancien lieutenant général, gouverneur d'Arqués auprès de Dieppe; il avoit été, dans sa jeunesse, de tous les ballets du roi.

Mercredi 7. — Madame la duchesse d'Orléans alla à Montmartre, où elle demeurera quelques jours. Madame la Princesse, qui était à Anet en est revenue, et ira faire un tour à Sceaux pour voir M. et madame du Maine. — Le fils de l'amiral Bing arriva le soir chez milord Stairs; il vient delà flotte que commande son père, et apporte le détail de la défaite de la flotte espagnole, dont plusieurs gens vouloient encore douter ici ; il a dit qu'il y a onze vaisseaux pris et sept brûlés ou coulés à fond. L'amiral espagnol est pris blessé; M. de Chalais est pris aussi. M. le duc d'Orléans soupoit chez M. de Noce à sa petite maison de Berry, et milord Stairs a fait repartir dès le soir même le jeune Bing pour porter la nouvelle en Angleterre; ainsi il n'a point vu M. le duc d'Orléans. — Le prince de Cellamare a reçu la nouvelle que la flotte venant de l'Amérique étoit arrivée à Cadix, richement chargée.

Jeudi 8. — Le roi, après avoir entendu vêpres, se pro-

SEPTEMBRE i7i8. 881

mena au Cours ; le maréchal de Villeroy avoit eu la politesse de l'amener après son dîner, un moment, dans son appartement à lui, où il trouva mesdames de Dangeau, de Caylus, de Seignelay et de Courcillon, qui y alloient dîner, et qu'il baisa toutes; il leur parut en très-bonne santé et devenant plus aimable tous les jours. — Milord Stairs vint le matin au lever de M. le duc d'Orléans, et lui fit le détail de la nouvelle qu'a apportée le jeune Bingdu combat naval. — On a reçu des lettres de M. le comte de Charolois , qui devoit arriver le 6 à Gènes ; on ne sait point encore quel parti il prendra quand il y sera arrivé , mais on ne croit pas qu'il songe à revenir cet hiver . à Paris. On Fa fort régalé en Italie dans les villes et dans les petites cours où il a passé, et on lui a rendu tous les honneurs dus à sa naissance, quoiqu'il soit toujours incognito.

Vendredi 9. — Milord Stanhope est revenu de Madrid peu content de sa navigation ; on n'y savoit pas encore la défaite de la flotte espagnole. — On met quatre administrateurs pour gouverner les fermes générales, qui sont : M. Fagon , conseiller d'État, et MM. Dodun, président du parlement, de Gaumont et Gilbert de Voisins, maîtres des requêtes. Les quatre Paris seront fermiers généraux, qu'on appellera autrement les régisseurs , et il y en aura vingt-six autres. M. Fagon a eu le département de M. Rouillé du Coudray, savoir, les cinq grosses fermes etle contrôle. — On parle toujours de grands changements dans les conseils, et on croit que cela s'exécutera pendant l'absence de plusieurs des présidents et des conseillers de ces conseils-là, qui sont à la campagne et qui ne doivent revenir qu'au commencement d'octobre.

Samedi 10. — On donne au vicomte de Polignac des appointements sur son petit gouvernement du Puy , qui lui seront payés par la province ; on lui retranche 6, 000 francs de pension qu' avoit sa femme sur le trésor royal, et quelque autre petite chose d'ailleurs dont je ne sais pas bien

le détail. La femme conserve les 6^000 francs de pension sur le gouvernement, qui est héréditaire. — Ilya déjà trente fermiers généraux de nommés ; parmi ces trente il y en a des anciens, mais il y en a bien autant de nouveaux. — Balzac, ancien lieutenant aux gardes, a acheté la compagnie de...., très-ancien officier, homme de grand mérite, qui se meurt ; on lui donne 2,000 écus de pension , ce qu'on donne toujours aux capitaines aux gardes qui sont obligés de se retirer après avoir bien servi. Le prix des compagnies aux gardes est fixé depuis longtemps à 80,000 francs, et les lieutenances à^'OyOOO.

Dimanche 11. — Madame la duchesse de Berry, qui a demeuré huit jours aux Carmélites, en sortit Faprès-dlnée, alla faire un tour à l'Opéra, et alla ensuite coucher à la Meutte. — M. leducd'Orléans marie une fille qulla eue de la Desmarais, comédienne, mais qu'il n'a point reconnue; il lui donne 200,000 francs, et M. de Ségur, qui l'épouse, aura la survivance du gouvernement du pays de Foix et de la lieutenance générale de Brie, qui est une des quatre lieutenances générales de Champagne et dont M. son père est pourvu. — M. le premier président vit ces jours passés M. le duc d'Orléans, et lui montra la réponse que le parlement fait à la lettre du parlement de Kennes,qui est fort sage. M. le duc d'Orléans en parut content. — La vente de la charge de TÉcussan, dans les mousquetaires, estentièrementréglée présentement; M.de Bonnivet lui en donne 20,000 écus et 10,000 francs de pot-de-vin ; M. le duc d'Orléans lui donne le petit gouvernement de Riblemont, qui vaut 1,000 écus de rente, et il tourne en pension une gratification de 1,000 écus qu'il avoit eue, outre une ancienne pension de 2,000 francs qu'il a.

Lundi 12. -;- M. le duc d'Orléans qui avoit une petite iièvre hier^ dont ils'étoit caché, travailla beaucoup toute la journée, et soupa en compagnie ; la fièvre le prit la la nuit. — On publia un édit pour mettre sur la ferme

SËP11SMBRE 1718. $88

du tabac les quaire millions qu'on donne pour payer l'intérêt de cent millions mis à la compagnie d'Occident, et on décharge les fermes du contrôle des notaires et des postes des trois millions qu'ils dévoient payer à cette compagnie. — Il n'y a rien de sûr encore sur la paix du roi de Suède avec le czar; au contraire, elle parolt même plus éloignée qu'elle n'étoit il y a un mois. Le czar est à Abo en Finlande ; ceux des Suédois et des Moscovites qui souhaitent le plus la paix voudroient que leurs maîtres s'assemblassent ; qu'ils eussent quelques conférences ensemble croyant qu'ils termin croient plutôt la paix par eux-mêmes que par leurs ministres.

Mardi 13. — M. le duc d'Orléans ne vit point les ambassadeurs, et ne donna même audience à personne, parce qu'il eut une assez grande fièvre qui lui avoit pris la nuit .par frisson. Madame la duchesse d'Orléans qui étoit à Montmartre en revint sur la nouvelle de la fièvre de M. le duc d'Orléans; sur les six heures du soir, la fièvre quitta entièrement M. le duc d'Orléans, et il compte d'aller demain faire la revue des régiments de Conty et de Bezons, qui ont campé deux jours auprès de Saint-Denis. Madame la duchesse de Berry vint au Luxembourg à quatre heures, où elle donna audience aux ambassadeurs, après quoi elle alla voir M. son père, et le soir elle retourna à la Meutte. — Les dernières nouvelles de Bretagne font espérer que les États finiront dans ce mois-ci à la satisfaction du roi.

Mercredi 14.. — M. le duc d'Orléans prend déjà du quinquina, et on l'a vu ce matin comme à son ordinaire. Madame la duchesse de Berry doit aller à Chantilly pour quelques jours, et y mènera beaucoup de dames avec elle ; on dit qu'il y en a déjà vingt^trois de nommées pour ce petit voyage. Madame ne vint point hier, parce qu'elle sut l'après-dlnée que la fièvre de M. le duc d'Orléans étoit fort diminuée; elle y viendra demain pour voir au Palais- Royal l'opéra des danseurs de corde qu'on appelle V opéra-

comique. — On attend des nouvelles de Rome^ importanteSy vendredi. M. le premier président vouloit aller à sa campagne; mais M. le duc d'Orléans lui a ordonné de demeurer jusqu'à ce que ces nouvelles soient arrivées. Jeudi 15. — Madame vint dîner à Paris chez madame la duchesse du Lude^ et vit ensuite dans sa loge l'opéra-comique; madame la duchesse d'Orléans y étoit avec elle. M. le duc d'Orléans y étoit aussi ; il continue à prendre son quiquina^ et n'a eu aucun ressentiment. Madame la duchesse de Berry vint de la Meutte à Topéra-comique, qui a assez bien réussi^ à ce qu'on dit. — On ne sait rien encore de sûr du siège de la citadelle de Messine ; Tambassadeur du roi de Sicile croit que la tranchée n'est pas ouverte, mais qu'elle est battue par grand nombre de gros canons. L'ambassadeur d'Espagne n'en a aucune nouvelle ; il ne sait même aucun détail des vaisseaux de leur flotte qui ont été pris ou qui ont péri au combat du 11 de Tautre mois.

Vendredi 16. — M. le duc d'Orléans travailla longtemps le matin avec M. le cardinal de Noailles. Il y a déjà dans Paris plusieurs copies de la bulle que le pape doit avoir fait publier dans le Champ de Flore le 8 de ce mois, cinq ans juste depuis la bulle Unigenitus ; cette bulle met un grand mouvement dans les deux partis du clergé. — M. le duc d'Orléans alla le soir à l'Opéra; sa santé est tout à fait rétablie. — On a reçu de lettres de M. le comte de Charolois du 6 de ce mois ; il ne parle point d^ revenir en France cet hiver ; au contraire, il mande qu'il veut continuer ses voyages, et on croit que son dessein présentement est d'aller à Munidh , où il a été fort content de la réception qu'on lui a faite à son passage, et il a promis à l'électeur d'y retourner.

Samedi 17. — Madame vint de Saint-Cloud diner àla Meutte, et demeura jusqu'au soir avec madame la duchesse de Berry. — Il arriva un courrier à l'ambassadeur du roi de Sicile, qui apporta la nouvelle qu'on avoif fait entrer

deux mille Allemands dans la citadelle de Messine et que les Espagnols n'avoient pas encore ouvert la tranchée. — On mande d'Espagne qu'il y a un assez grand soulèvement dans la Biscaye, qu'on croit pourtant qui n'aura aucune suite fâcheuse. — Les Espagnols trouvant trop de peine au siège de la citadelle de Messine^ en ne l'attaquant que par la campagne , le marquis de Lède qui les commande a fait trouver bon aux habitants de Messine qu'on attaquât la citadelle par la ville, ce qui doit avoir été exécuté au commencement de ce mois; mais on n'en a pas encore de nouvelles bien sûres.

Dimanche 18. — Le roi alla l'après-dlnèe se promener au bois de Boulogne, et revint par les Champs-Elysées. — On recommença le soir à jouer chez madame la duchesse d'Orléans, r- On dit que M. le cardinal de Noailles veut . rendre son appel au concile public, et que, d'un autre côté, tous les évèques acceptants font des mandements conformes à la bulle qui doit avoir été publiée dans le Champ de Flore le 8 de ce mois.

Lundi 19. — M. le duc d'Orléans partit à neuf heures et demie pour aller à Saint-Cloud , et de Saint-Cloud il alla le soir souper à la Meutte, d'où il revint fort tard. — Le vieux Pommereu, gouverneur de Douai, est mort; M. le duc d'Orléans avoit promis ce gouvernement à H. d'Estaing, et a trouvé même assez mauvais que d'autres gens lui demandassent ce gouvernement. Madame la comtesse d'Estaing, qui est ici ( son mari est absent), en a écrit à M. le duc d'Orléans pour l'en faire ressouvenir, et il lui a fait une réponse très^aciéuse, comme une chose qui ne recevoit aucune difficulté.

Mardi 20. — M. le duc d'Orléans travailla toute la journée à son ordinaire, et donna audience à tous les ambassadeurs à midi, ce qu'il fait tous les mardis, et ce qu'il n'avoit pas pu faire il y a huit jours parce qu'il avoit la fièvre ce jour-là. — On dit qu'il arriva hier im courrier de Rome; mais je ne sais point encore ce qu'il a apporté. T. XVII. 25

— Le régiment Colonel est arrivé aujourd'hui près de Saint-Denis et le roi doit aller demain en faire la revue. Mercredi 21, — Le roi alla faire la revue du régiment Colonel, mit pied à terre, et il parolt qu'il se divertit beaucoup à voir des troupes, et foit mèmq beaucoup de questions pour s'instruire. M. ]e duc d'Orléans fit aussi la revue de ce régiment qui est très-beau , kès-bien monté et très^bien vêtu. -« Il y a déjà quelque temps que H. le due d'Orléans songe à &ire acheter au roi la terre de Belle-Isle ; les rois Henri III, Henri IV, Louis XIH et Louis XIV avoient déjà eu ces vues-là , et avoient même donné à la maison de Retz, pendant qu'elle étoit en possession de cette lie, une somme de 100,000 francs qui étoit un commencement de payements. Il ne s'agit pas présentement de donner de l'argent à M. de Belle-Içle , mais on fait un changement de quelques domaines, parmi lesquels est celui de Gisors. On n'est pas encore convenu de tout ; la terre de Belle-lsle vaut plus de 40,000 livres de rente.

Jeudi 22 . — H . le Duc alla à Chantilly attendre madame la duchesse de Berry, qui doit y aller dimanche , et il lui prépare beaucoup de divertissements. Madame la Duchesse, sa mère, y devoit aller avec lui, mais mademoiseUe de Charolois eut la fièvre, ce qui obligea madame la Duchesse à demeurer ce j our-là. ~ On a des nouvelles de Bretagne * , qui nous apprennent que les États étoient finis et qu'ils ont nommé pour députés ceux que la cour avoit choisis ; savoir : le duc de Lorges pour la grande députation de la noblesse, la VillemeneUstpour la petite députation, Tévêque de Nantes, premier aumônier de M. le duc d'Orléans, député du clergé, et le sénéchal de Rennes député du tiers état. Mpntaran, trésorier général de la province, exercera la charge par commission; M. delà Trémoille, qui présidoit aux États pour la noblesse , en est reparti.

* Ce qui s'étoit passé à Paris avoit influé en Bretagne; de plus, à ce . qui s'y méditoit, il n'étoit pas temps de rien témoigner. Le feu s'y entre-

tenoH avec art et mesure; et ce fut pour oela qu'il lui fallut donner quelque posture par les lettres que;le parlement de Bretagne écrivit au parlement de Paris et en même temps au régent sur les exilés de ce dernier eorps ; mais la touche que ce dernier venait de recevoir et dont il étoit encore dans Tétoordissement, l'ayant rendu mesuré en cette occasion sur sa réponse, celui de Bretagne en demeura là. Cette province se trouvoit encore embarrassée dans la continuation des menées qui s'y brassoient et auxquelles la facilité du régent avoit donné lieu. Les États avoient précédemment demandé la permission qu'une députation par diocèse se put assembler dans chacun , entre deux tenues d'États, pour Texécutionde ce qui y étoit ordonné. Cela étoit tout nouveau et avoit le spécieux de préparer et d'abréger les matières pour les États suivants. Cette occupation n'étoit pas celle qu'on s'y proposoit; le dessein , comme les suites le firent connoître aveo évidence , étoit de s'organiser entre ewi , d'dccrpttre le nombre pour remuer, pour embarquer et pour soutenir des troubles ; de choisir les chefs et les afBdés de chaque diocèse, et de prendre leurs mesures pour conduire les États au but qu'ils se proposoient, en fascinant la multitude du bien public, de la testitution de leurs anciens privilèges et de la facilité des conjonc^ tures. C'est ce qui causa tant de bruit et tant de prétentions aux États qui suivirent, et qui enfin reconnu porta le régent à supprimer ces dangereuses et nouvelles députations diocésaines d'une tenue d'États à l'autre. L'événement du lit de justice fit réussir cette suppression sans bruit^ et terminer les États en douceur ; mais le mal qu'avoient fait ces députations subsistoit avec le dépit de n'avoir plus la même facilité de le pousser plus loin , c'étoit donc à y revenir par d'autres voies et plus couvertes, qu'il falloit travailler^ et c'étoit l'embarras où se trouvoient alors les conducteurs secrets de ces sourdes menées. Ils les continuèrent donc, conime ils purent, par les connoissances, les liaisons et les mesures que ces députations diocésaines leur avoient donné lieu de prendre, et la conjoncture présente, qui demandoit une surface soumise^et paisible, ne leur permit pas d'agir autrement pour un temps. J^e gouvernement fit aussi uue grande faute et pour des intérêts particuliers. La province entière étoit mécontente de Montaran , son trésorier, et le vouloit ôter ; c'étoit un homme fort riche, et qui avec raison regardoit cet emploi comme sa fortune, par les profits énormes qui en sont les suites. Sa magnificence et son attention à obligiar de sa bourae et de son crédit les gens de la cour et les dames, lui donnèrent une protection qu'appqya la considération de spn frère, capitaine aux gardes fort estimé dans sbn métier, fort gros et fort honnête Joueur, et par là , mêlé de tout temps avec le meilleur et le plus grand monde. Par ces appuis, le trésorier se soutint contre les cris de la province, qui alléguoit avec raison qu'il étoit inouï, chez les particuliers , qu'im trésorier empêchAt

son maître de le faire compter avec lui et; de le renvoyer par autorité supérieure, et que c'étoit la moindre chose qu'elle pût espérer de tout ce qu'elle payoit au roi sans murmure , que la liberté de voir dair en ses affaires , et de pouvoir en charger qui elle vouloit. Ces raisons étoient sans réplique , mais le crédit de Montaran remporta, et il n'est pas croyable à quel point la province en fut aigrie et l'usage qu en surent tirer les instruments des menées, même envers les plus éloignés d'avoir ni connoissance ni part encore moins à ce qui se brassoit

Vendredi 23. — H. le duc d^Orléans travailla avec M. lé cardinal de Noailles comme à Tordinaire et ensuite avec l'archevêque de Bordeaux, et puis il fut longtemps avec le cardinal de Rohan^ et Taprès-dlnée il travailla avecle cardinal de Bissy . Madame vint diner au Palais-Royal, alla aux Carmélites^ et puis vint dans sa loge) entendre la comédie italienne^ et retourna le soir à Saint-Cloud. — Dans la conversation de M. le cardinal de Noailles avec M. le régent, il lui a dit qu'il ne pouvoit pas s'empêcher de faire son appel au pape mieux informé, ou au futur concile général, et a donné sa démission de la présidence du conseil des affaires ecclésiastiques; il s'en est séparé en pieu* rant (1). Voici le détail de ce qui s'est passé le matin à l'archevêché* : M. Fabbé de Gontaut, doyen de l'Église de Paris, ayant, le 21 de ce mois, proposé, au sortir du chœur, à ceux des chanoines quiavoient assisté, l'indication d'un chapitre extraordinaire pour ce matin vendredi dix heures, les avertissements d'invitation furent hier envoyés, sans autre désignation que pour délibérer sur une affaire de la dernière importance. On s'est en conséquence assemblé ce matin : vingt-neuf chanoines se sont trouvés au chapitre. L'abbé deMontmort, chambrier, a rendu compte à la compagnie du sujet de la convocation, qui étoit l'appel de M. le cardinal de Noailles envoyé par ce prélat à son chapitre ; il en a fait la lecture, après laquelle

(1) Cecis'étoit passé le vendredi 16 septembre 17I8. (Note de Saint -Si^ mon.)

Tabbé deGontaut, doyen, a proposé de délibérer sur la nécessité d'adhérer à M. le cardinal et à son appel. H. Tabbé d'Orsane, chantre, auquel en cette qualité il appartenoit d'opiner en premier lieu, a ouvert les opinions par un trèsbeau discours ; il a été suivi dans son avis, qui étoitd'adhérer à l'appel, par vingt sept capitulants ; un seul, nommé M. de Mondebise,'a prétendu qu'après la déclaration du silence , il n'étoit pas permis de mettre semblables matières en délibération. On a opiné sur son opposition ( car il avoit déclaré qu'il protestoit et s'opposoit à la délibération ), et il a passé à la pluralité que sans y avoir égard, la délibération de la compagnie seroit rédigée ; et surle-champ on a fait une députation de douze chanoines à M. le cardinal, dont six prêtres, trois diacres et trois sous-diacres, pour lui rendre compte de ce qui avoit été arrêté au chapitre. On s'assemblera encore demain à sept heures du matin, pour relire et confirmer la conclusion capitulaire , après quoi le chapitre indiquera un jour auquel seront appelées les collégialesdépendantes, pour leur intimer et notifier ce qui a été arrêté. Il est aisé de concevoir que M. le cardinal de Noailles usera de quelques cérémonies équivalentes à l'égard des curés de son diocèse et des chapitres qui lui sont soumis.

* Quoiqu'on n'ait pas jugé que ces courtes notes dussent être chargées des événements qui regardent la Constitution, par les raisons qui y en ont été dites , celui-ci toutefois fournit une anecdote si instructive et si peu connue qu'elle mérite de trouver place ici. Le cardinal de Noailles avoit fait une faute capitale de n'avoir pas déclaré son appel lorsque les évêques avoient fait le leur avec la Sorbonne, en même temps que tant d'autres universités et de corps religieux firent le leur. Dans ce même temps, M. le duc d'Orléans, qui malheureusement ne se gouvemoit en cette affaire qu'en politique, se trouva ébranlé, et dans l'incertitude où ce grand nombre d'appels si applaudi le jeta, il manda le duc de Saint-Simon pour en raisonner avec lui. Saint-Simon arrivé^ des contre-temps d'affaires pressées occupèrent M. le duc d'Orléans jusque vers cinq heures qu'il voulut aller à l'Opéra et y mener Sain^ Simon; celui-ci a qui le prince avoit dit pourquoi il l'avoit mandé, té-

moigna sa surprise; le régent lui dit qu'ils s'enfermeroiept tous deux seuls dans sa petite loge, et que là comme dans son cabinet, ils auroient tout le temps de raisonner sans être interrompus. Le duc eut beau résister, il fallut obéir. Entrés dans la petite loge, la porte fut fermée sur eux deux seuls , et gardée au dehors avec défense de l'ouvrir pour qui que ce fiit, et ce ne fut pas la seule fois que cela arriva à Saint-Simon, qui eut dans cette même petite loge des conférences tête à tête avec le régent sur des matières les plus importantes, quoique rares en ce lieu et sans s'y apercevoir ni Tun ni l'autre ni de la musique ni du spectacle, et où en effet ilsétoient, par la disposition du lieu, cachés à la plupart de ce qui étoit à l'Opéra. On ne rapportera ici que le plus court précis d'une conversation de deux heures, qui s'est sue à la fin parce qu'il vient des temps où presque tout se sait» au moins de quelque très-petit nombre de personnes. Après une longue discussion du pour et du contre, et discussion purement politique, parce que le prince n*y étoit pas susceptible d'une autre, et où tout roula sur l'intérêt et la situation de M. le duc d'Orléans si l'on avoit le malheur de perdre le roi, Saint-Simon loi représenta toutes les dangereuses suites de se gouverner par rapport à des événements possibles» au lieu de se conduire par rapport à ce qui est, et qui Test dans l'ordre accoutumé de la nature qui soit, et à ce qui est encore dans celui de toutes les apparences , l'âge et la santé du roi devant faire juger avec toute la certitude qui peut appuyer le raisonnement humain, et de la vie du roi en âge ordinaire au commun des hommes et de sa future postérité. Venant après au malheur qui à la vérité étoit dans la possibilité des événements humains, il devoit comprendre par tout ce qui s'étoit passé sous ses yeux , et du vivant du feu roi et depuis sa mort, quelle étoit la nature de l'affaire de la Constitution et quels étoient les personnages qui luttoient sur cette affaire ; qu'il ne pouvoit ne pas voir clairement que les jésuites, que Rome, que les ambitieux du clergé, que l'ancienne cour, étoient tous d'un côté; comment, pourquoi, par où et de quelle façon ils s'y conduisoient; que ce qu'il y avoit déplus estimé, de plus savant, de plus irréprochable, de plus saint dans l'ordre épiscopal et dans tout le second ordre séculier et régulier, toutes les universités, tous les parlements, le gros et la plus considérable partie du public , et les personnes des deux sexes , de tout état^ les plus estimées et les plus considérées étoient de l'autre côté , et que ce parti étoit celui qui soutenoît les droits de la couronne et de l'épiscopat, l'ordre et la pplice du royaume, les libertés de l'Église gallicane, dont il auroit à rendre compte , et sans de très-notables préjudices desquels , et d'infimment plus grands et plus dangereux dans les suites , la Constitution ne pouvoit rien gagner; que le malheur voulant que la couronne tombât en dispute entre le roi d'Espagne au droit de sa uaissance, et lui au droit des

renonciations et des traités, il devoît eoiH^rendre tbùte la force au dedans que lui donneroit ce parti, qui étoitt^ui de TÉtat, des rois, des lois , de TÉglise de France, des plus Savants, des plus gens de bien, des plus accrédités, estimés, considérés, et bien certainement des plus fidèles et des plus désintéressés , puisque les miches [ sîô ] qui en tout genre étoient toutes pour l'autre parti , et les châtiments de toutes les sortes pour le leur sans relâche, depuis la naissance de cette affaire^ n'ayoient pu les amortir; que d'autre part, il devoit sentir que ses mœurs, ses talents, son esprit supérieur m séroiefit jMhàis le fait de Rome, des jésuites, des prélats, qui voiUdent gouvetoé^^t qui trouveroient mieux leur compte avec le genre d'esprit, laéévotion si connue et à eux si peu suspecte du roi d'Espagne, gouverné toujours par uii jésuite naturalisé , avec toutes les maximes des pays d'inquisition, peu accoutumé à rien faire par lui-même ; que de là il devoit conclure que tout ce qu*il feroit pour le parti de la Gonstitution^Vétoit travailler contre soi pour le roi d'Espagne, et que lâehant la^moin aux appels et y laissant joindre les parlements en corps, qui étoitla maittère de là conférence, il agissoit directement contre le roi d'Espagne et pour soi , en donnant force, étendue, liberté et pouvoir au parti unique sur lequel û pût et dût compter d'une manière juste , sûre et solide , et qui n'avoît besoin que de cette protection pour devoiir ledomina&l, à tel point que l'autre n'oseroit plus paroltre, puisque battu et persécuté sans relâche et sans mesure depuis une si longue suite de temps, il résistoit à l'autre avec encore tant d'avantage et dé réputatiein et de nombre. Qiielqué démontrée que fût cette supériorité de nombre^ d^étoit la seule chose dont le doute arrêtât M. le due d'Oriéanfs et quitte mettoit en peine. 11 n'y put toutefois répondre que par le doutt^même qu'il allégua du duc de Noailles^ à qui il en avoit parlé le matin, qui lui avoft grcissi ce doute et qui lui avoit dit, que tout neveu qu'il étoit du cardinal de Noailles, son attachement au prince, supérieur à tôcft autre intérêt, l'^gageoit à le conjurer d'attendre, et là-dessus appuya fort sur l'avis d'us homme aussi au fait, et qui lui parloit contre son propre intérêt , si lié à celui de son oncle conmie sur une chose^ui devoit faire la plus grande nnpression. Saint-Simon, brouillé à mort.Bvecledue dé Noailles et jus^: qu'à n'y garder aucune bienséance même publique, pria M. le duc d'Op< léans de considérer que son avis à lui étoit plus désintéressé que celui du due de Noailles, qui en lui voulant persuader qu'il lui saorifioit ses plus chers intérêts par ce conseil , faîsoit ep cela n^ grand coup pour soi et pour s'acquérir mérite et confiance, tandis qu'outre ce but, il alloit encore à un autre, qui étoit de tenir les choses en suspens et le régent en embarras , ayant toujours besoin de lui auprès de ison oncle , et lui sùivMit son naturel et sa politique se' tiiaintenii^ ^Éécesséii^ et négociateur entre les deux partis, et se- piocurer une besojgfoe et une eo»-

392 JOURJNAL DE DAJSGEAU.

sidération continuelle pour le besoin que Fun et l'autre parti, et le régent surtout , se trouveroient avoir de lui , comme il avoit tâché jus* qu'alors par sa conduite d'arriver à ce point ; que pour lui Saint-Simon, il y alloitplus rondement et avec plus de franchise ; qu'à la haine qu'il portoit^ et publique» auducdeNoaillesqu'aucunedesessouplessesn'avoit pu émousser, son intérêt personnel le plus cher et auquel il sacrifieroit tout autre , étoit de l'écraser; qu'il n'avoit pas si peu de sens qu'il ne vît très-clairement que le moyen le plus court d'y parvenir seroit d'être pour la Constitution, et de porter de toutes ses forces le régent à la protéger au gré des plus violenta de ce parti ; que par là, le cardinal de Noailles écrasé à \»m gré et à celui de Rome, le duc de l^oailles ne pourroit que suivre son oncle ou l'abandonner ; que le suivant, il périssoit avec lui et ne pourroit plus ni avoir part à rien ni demeurer à Paris, ce qui étoit arriver à mon but | ^J ; qu'abandonnant son oncle, c'étoit se déshonorer, déchaîner toutes les langues contre lui et s'ôter toute confiance du r^ent avec toute estime, et bien loin de s'acquérir le parti de la Constitution, il ea deviendroit le mépris et la risée, sans pouvoir espérer jamais que ce parti se pût jamais ni confier à un homme qui abandonne son oncle, dont iljn'auroit que la part de la haine que ce parti lui portoit avec l'ignominie de la trahison, ce qui étoit encore pour Saint- Simon une victoire, sur iui^'plus complète; que cette vue si claire d'an intérêt si vif, et qui de plus lui avoit été proposé plus d'une fois, ne l'empêchoit pas de demeurer ferme dans le sentiment qu'il venoit de lui proposer, parce qu'il le croyoit le plus juste, le plussam et le plus utile. Le régent, sans pouvoir répliquer à des choses si péremptoires, sembla entraîné et plus que parfaitement résolu , et cette conversation les conduisit à plus du milieu du demieracte de l'opéra^ que M. le duc d'Orléans fit ouvrir sa loge, aux environs de laquelle il s'étoit amassé beaucoup de monde. Rentrant chez lui, il y fut arrêté par le maréchal de Bezons et le marquis d'Ëffîat, apostés là pour le tenir deprès contre les appels; eux et d'autres soutins du duc de Noailles revinrent à la charge le lendemain, et donnèrent le temps à d'autres trames, qui, se trouvant seconder l'incertitude et le goût naturel de M. le duc d'Orléans pour les mezzo termine^ l'emportèrent enfin, et peu à peu r^nontèrent leur parti auprès de lui.

Samedi 2fc. — Le conseil des affaires ecclésiastiques s'assembla chez M. Tarchevêque de Bordeaux; ce conseil et quelques autres ont été cassés aujourd'hui*. M. le duc d'Orléans envoya à M. le maréchal de Villars et à M. le maréchal d'Huxelles des lettres du roi qui les remercient et on dit qu'il en envoie une pareille à M. d'Antin qui est

à Bellegarde ; les conseils dont ils étoient présidents sont cassés. M. le duc d'Orléans a fait deux nouveaux secrétaires d'État, qui ne le seront que par commission ; savoir : M. Tabbé Dubois pour les affaires étrangères et M. le Blanc pour la guerre. Ces nouveaux secrétaires d'État allèrent Taprès-dlnéeàdeuxheures, prêter serment au roi, et, après le serment, le roi alla à la chasse au furet dans le bois de Boulogne. — L'ambassadeur de Tempereur eut nouvelle que l'impératrice étoit accouchée d'une fille le 14 ; ainsi il y a présentement six archiduchesses, dont deux sont filles de l'empereur Léopold, deux , filles de Tempereur Joseph, et deux, de l'empereur Charles YI qui règne aujourd'hui.

* L^établissement des différents conseils devoit être tout autre, lorsque, dans leur exécution , la facilité de M. le duc d*Orléans les laissa corrompre par des intérêts particuliers qui dans la suite les rendirent par degrés embarrassants , finalement ridicules. L'expliquer feroit une histoire curieuse à la vérité, mais non pas de simples notes. Il suffira de remarquer ici que la destruction du conseil des affaires étrangères pour l'intérêt de Tabbé Dubois, et par le dégoût qu'avoit donné de soi le maréchal d'Huxelles , et celle du conseil des affaires ecclésiastiques par la démission et l'appel du cardinal de Noailles, entraîna celle de ce qui en restoit d'autres. Les plus considérables de ceux qui les composoient avoient déjà passé dans celui de régence , devenu encore plus ri« dicule que pas un de ceux qu'on supprimoit, et les divers départements particuliers laissés à ceux qui en avoient, et les appointements à presque tous ceux qui en étoient, les consolèrent de la suppression. L'expédition des affaires revint alors naturellement à la forme qu'on avoit voulu détruire. Tout est cercle et période. Les places de secrétaires d'État ressuscitèrent; l'abbé Dubois y avoit l'intérêt le plus sensible en se saisissant lui tout seul des affaires étrangères et se mettant entre les mains les moyens et le secret de son chapeau. 11 en fallut un pour la guerre. Le Blanc posté par l'expérience qu'il avoit acquise en son intendance de Flandre, d'où il étpit entré dans le conseil de guerre à sa formation, et celle que placé là il avoit eu occasion d'y joindre , en fut jugé le plus capable et avec raison.

Dimanche 25. — On a appris des détails de ce qui regarde les conseils supprimés pour le conseil du dedans. M. le Premier sera toujours chargé de ce qui regarde les

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ponts et chaussées et les grands cbemins, et M . le marquis de Brancas de ce qui regarde les haras ; ils rendront compte immédiatement à M. le duc d'Orléans. A Tégard du conseil de guerre , M. le comte d'Évreux sera chargé de ce qui regarde la cavalerie , comme en étant colonel général^ et M. de Goigny y de ce qui regarde les dragons comme en étant aussi colonel général. M. de Biron sera chargé de l'infanterie françoise et étrangère, hormis les Suisses ; H. d'Asfeld des fortifications, M. de Saint^Hilaire de l'artillerie ; M. de Puységur aura un département qu'on ne sait pas encore trop bien. Tous ces messieurshlà rendront compte à Mw le duc d'Orléans. H. le duc d'Orléans n'a encore chargé personne de la feuille pour les bénéfices; il la gardera.

Lundi 26, — Les mandements des évèques acceptants commencent à paroitre. Le mandement de H. le cardinal de Noailles est affiché dans les rues ; il n'a point été pu« blié aux prônes , mais quelques curés en ont parlé dans leurs prônes. — Milord Stanhope est parti pour retourner en Angleterre. — Le maréchal de Berwick a eu permission de revenir ici et il est arrivé. — Le frère du roi de Portugal y qui a fait les deux dernières campagnes en Hongrie , où il a acquis beaucoup de réputation , est arrivé ici revenant de Hollande, où il avoit demeuré depuis la fin delà campagne ; il loge ici chez l'ambassadeur de Portugal , mais il y sera quelques jours sans sortir. Il ne retourne pas encore sitôt en Portugal, parce qu'il n'est pas trop bien avec le roi, son frèr^.

Mardi 27. — Le voyage de madame la duchesse de Berry à Chantilly est prolongé jusqu'à dimanche*. — M. de la Vrillière^ qui étoit à Ch&teauneuf, en est revenu , qui va faire toutes les expéditions des changemeatis qui ont été faits. — M. de Charostaobtenupour M. d'Ancenis, son fils, la survivance de la Ueutenanee générale de Picairdie, celle du gouvernement de Calais et celle du gouvernetnent de Dourlens. — M. le duc d'Orl«ans a voulu cou-

tinuer à Canillac les appointements qu'il avoit comme conseiller du conseil des affaires étrangères , mais il en a remercié M. le duc d'Orléans, disant qu'il n'étoit ,'pas juste qu'il eût les appointements d'un emploi qui ne subsistoit plus. M. Roiyault, qui étoit du conseil du dedans^ gardera ses appointements, et entrera dans le conseil de commerce.

* Il ne se peut rien ajouter à la magnificence et aux honneurs avec lesquels madattie la duchesse de Berry fut reçue et traitée à Chantilly (1), à la diversité, à la continuité, à lit galanterie, à Tagrément, à rinvontion des fêtes qui lui furent données ^ ni à la hauteur et à la sécheresse avec lesquelles elle les reçut , à la contrainte , à Tennui qu'elle y sut répandre , et à ce qu'on peut appeler les mauvais traitements les plus marqués, les pliis outrés, et les plus continués qu*elle s'attacha de faire à la jeune Duchesse, à qui elle ne parla jamais , et à qui elle n'avoit pu pardonner ce qu'oii a vu en son temps qui s'étoit passé au double mariage d'elle et de madame la princesse de Conty.

Mercredi 28. — M. le cardinal de Noailles alla le matin voir M, le duc d'Orléans, mais il n'y demeura pas longtemps. M. le duc d^Orléans travailla le matin avec les quatre capitaines des gardes du corps pour de petits ordres qu*il y a à donner dans ces compagnies, qui paroltront devant le roi vendredi. L'après-dlnée il fut quelque temps avec le maréchal de ViÛeroy , et puis travailla avec M. Law. — M. le duc delà Rochefoucauld a obtenu pour M. le duc de la Rocheguyon, son fils, la survivance de la changé de grand maître de la garde-robe. M. de Luxembourg a obtenu pour M. de Montmorency, son fils , la sui'vivatice du gouvernement de Normandie, et M. le duc d'Orléans à dit au duc de Vilïerôy d'envoyer un courrier au duc de Luxembourg, qid est àMerlou, pour lui en porter la' nouvelle. L'après-dlnée, M. le duc de ftortemart obtint aussi pour M. de Tonnay-Charente^ son fils, qui .n*a pas encore sept ans, la survivance de la

(1) V#ir 10 déUil de^oes ftftetf dans H Mercure d*06tobre^ page9 làl à lâ^.

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charge de premier gentilhomme de la chambre. — Romanoille , capitaine aux gardes , est mort.

Jeudi 29. — M. le maréchal de Berwick, qui est arrivé ici depuis deux jours , rendit compte hier au soir à M. le duc d'Orléans de son administration en Guyenne. M. le duc d'Orléans fut fort content du compte qu'il lui rendit^ et puis dit à ce maréchal : a Ne me parlerez- vous que des affaires du roi? Ne me parlerez-vous point des vôtres? Ne songez-vous point que vous avez un gouvernement de province et des enfants? » Sur cela, le maréchal lui demanda la survivance du gouvernement de Limousin pour son fils aîné de son second mariage^ et H. le duc d'Orléans la lui donna. Ce maréchal s'en retourner à Bordeaux avant la fin du mois d'octobre. — Avani-hier le lieutenant de la prévôté ou des maréchaux de France, alla chez la vieille présidente Ferrand, et lui dit qu'il falloit qu'elle vint parler à M. le Blanc et qu'il avoit là un carrosse pour l'y mener ; elle fit d'abord quelques difficultés et enfin elle obéit. Elle fut longtemps enfermée avec M. le Blanc; ensuite , on la mena ailleurs, où on prétend qu'elle fut confrontée avec d'autres gens; mais, toute l'affaire bien examinée, on a trouvé qu'il valoit mieux ne pas pousser la chose plus loin, et on la ramena le soir chez elle. On a fait beaucoup de différents raisonnements sur cela.

Vendredi 30. — Le roi alla à deux heures dans la plaine des Sablons faire la revue des quatre compagnies des gardes du corps et des grenadiers à cheval, qui sont tous en très-bon état. M. le Duc et le maréchal de Villeroy étoient dans la calèche du roi. M. le Duc étoit venu pour cela de Chantilly, et s'y en retourna dès que le roi fut aux Tuileries. Il y eut un grand bal en masque, le soir, à Chantilly. M. le duc d'Orléans avoit été dès midi faire la revue de ces compagnies. — Les trois filles du prince Jacques Sobieski se marient : l'aînée, qui étoit à Blois avec la reine (de Pologne, sa grand'mère, épouse le duc de

Modène; la seconde épouse le petit roi Jacques^ et la troisième le duc de Gnastalla. Le mariage du roi Jacques^ se fera à Rome^ et la princesse^ qui étoit avec son père à Ollo, en Silésie^ en partit le 12 pour se rendre à Rome ; le prince son père lui donne 200^000 écus, et, en faveur du mariage, le pape en donne 300,000 avec une pension de 80,000 li* vres; ils demeureront à Rome, et le pape leur fait encore accommoder Castelgandolfe.

* Il se peut dire que ce malheureux prince épousa qui il put pour vivre et pour se procurer une postérité dont les espérances maintînt [sic ] ce qui lui restoit de parti en Ân^eterre. Ce mariage, traversé dans Texécution, ne fiit pas heureux dans la suite, si ce n'est par la naissance de deux princes dont on dit beaucoup de bien , et qui ont perdu leur mère en 1735.

Samedi !•" octobre. — MM. les gens du roi allèrent Taprès-dtnée chez M. le duc d'Orléans, et la chambre des vacations doit s'assembler lundi sur la bulle qui arriva hier et qui est celle que le pape publia le 8 dans le Champ de Flore. M. le premier président avoit été mandé pour revenir de Cramayel, où il étoit , et il y a deux jours, qu*en travaillant avec M. le duc d'Orléans, il se trouva si mal que M. le duc d'Orléans crut qu'il tomboit en apoplexie. — Il y a douze lieutenants généraux faits d'hier ou d'aujourd'hui, dont voici les noms par ordre de réception :MM. d'Ourches, Hautefeuille , Raffetot, Quadt, Cheyladet, Rosen, Gaylus, Savines, Marnays, comte de Crouy, comte d'Uzès, Bruzac. De ces douze-là il y en a quatre des gardes du corps qui sont : Savines , Bruzac , Marnays et Cheyladet. Le marquis d'Harcourt a été fait brigadier lui seul , les trois autres capitaines des gardes du corps se sont joints à lui pour demander cette grâce.

Dimanche 2. — Madame la duchesse de Rerry revint ici de Chantilly à trois heures après midi. M. le duc d'Orléans alla souper le soir au Luxembourg avec elle. — Le premier président a eu encore une foiblesse, et on ne croit pas qu'il puisse aller demain au parlement. — L'évèque

de Rieux mourut, il y a déjà quelques jours ;^ il s'appeloit Tabbé de Ruty . Il n'y ^ que cet évéché et o^ui de Sisteron qui vaquent présentement. — Le vieux Bartillat est mortjilétoit très-ancien lieutenant général, et gouverneur de Rocroy. Son gouvernement a été donné à Balivière^ lieutenant des gardes du corps.

Lundi 3. — Madame la duchesse de Berry alla souper au Palais-Royal avec M. son père. — La chambre des vacations a appelé comme d'abus de la dernière bulle du 8 du mois passé. Le premier président étoit trop incommodé pour y être; c'étoit le président de Maupeou qui tenoit la séance. — Il y adéjà ^ dit-on , cinquante-sixévéques qui ont donné leurs mandements conformes à la dernière bulle. — L'abbaye de Saint-Avy, vacante par la mort de madame d'IUiers, a été donnée à la sœur de Mr de Simiane, premier gentilhomme de lajchambre de S. A. R.

Mardi k. -^ Madame la duchesse de Berry est retournée à la Meutte où M. le duc d'Orléans alla souper; il y coucha même : il y veut voir les vendanges qui s'y feront demain. M. le Duc vint faire un tour ici de Chantilly pour voir le roi, et y retourna coucher. — L'évêquede Viviers, qui n'avoit point encore fait sa harangue à M. deDombes, parce que ce prince n'étoit point ici le jour que ce prélat fit ses harangues^ se trouvoit embarrassé sur la manière dont il le traiteroit; il en paj?la à M. te duo d'Orléans, qui lui dit de le traiter comme il avoit toujours fait, et ce prélat le harangua ces jours passés à Sceaux et le traita d'altesse sérénissime*.

* Le régent ne pouvoit, ni faire du mal à ceux qu'il soupçonnoit le plus, ni soutenir celui qu'il n'avoit pu s'empêcher de leur faire. Sa nature, de plus, n'étoit pas d'être conséquent; il espéroit re^gner,et par cette foiblesse, il augmentoit le courage et l'audace, et ne réussiasoit qu'à perdre davantage avec amis et ennemis.

Mercredi 5. — M. le duc d'Orléans revint de la Meutte après souper. *— Lesseville, Ueutena;nt de^garides du

corps 5 a le petit gouvernement de Barraxu quWoit Baohevilliers, son frère, qui vient de mourir ici à Paris; ce gouvernement vaut environ 12,000 francs. — On ne doute quasi plus que la citadelle de Messine ne soit prise ; il y a des lettres même qui portent que la place étant fort pressée y on avoit offert une capitulation honorable au gouverneur, qui ne Tavoitpaa voulu accepter> et que le 19 du passé les Espagnols avoient donné un assaut général qui avoit emporté la place > et avoient passé au fil de répée toute la garnison ; mais cela n'est pas encore entièrement sûr, et Tambassadeur d- Espagne u'en a aucunes nouvelles.

Jmdi 6. — Madame vint dîner à Paris, alla Ta^irès^ dlnée aux Carmélites, et puis elle vit de sa loge Topéracomique, et retourna à Saini^^oud. Madame de Beiry vint aussi de la Meutte à ce spectacle ; M. le ducd^Orléans y étoit, et mademoiselle de Charolois, qui est guérie de m dyssenterie , y alla aussi ; c^est pour la dernière fois que ces gens-là joueront; ils faisoient tomber TOpéra et les comédiens françois et italiens. -*-M. de CaniUac^ qui étoit du conseil des affaires étrangères, aura une place dans le conseil de régence; ainsi il gagne beaucoup au changement qu'on a fait dans les conseils. M. rarobevêquede Borjdeaux , qui étoit du conseil des affaires ecclésiastiques^ garde sa pension et se mêlera toujours des économats.

* Canîliac, indigné de n'être pas au moins, à la suppression des conseils , admis dans celai de régence, comme dès auparavant y avoient été les présidents et les vice-présidents , refusa la continuation de ses appointements, et parvint après i entrer au conseil de régence, qui lui yalut 8,000 livres de rente, plus que la conservation des appointements quil avoit refusés. Tous les gens de considération de ces conseils en tirèrent pied bii aile, chacun à sa façon.

Vendredi 7. ~ M. de Permangle, ancien maréchal de camp , bien affligé de n'être point de la promotion des lieutenants généraux, parla à H. le duc d'Orléans, qui lui dit qu'il n^aVançoit point les officiers qui étoient placés

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et qui avoient des gouvernements ; sur cela , M. de Permangle dit qu'il étoit prêt de donner sa démission du gouvernement du fort Louis sur le Rhin. M. le duc d'Orléans lui répondit : « De quoi vivriez- vous, Monsieur^ si vous n'aviez plus votre gouvernement? » Il lui répondit : « Je vivrais de pain etd'eau^ » et sortit comme un homme au désespoir. — Les nouvelles de la prise de la citadelle de Messine deviennent tous les jours plus incertaines.

Samedi 8. — M. le cardinal de Noailles a fait un se* cond mandement depuis la dernière bulle du pape , et ce mandement n'est qu'un appel au concile écuménique et point au pape mieux informé. Ce mandement est public et est plus fort que le premier qu'il avoit fait. — Bonrepaux^ qui étoit dans le conseil de la marine^ en sort ; mais les appointements qu'il avoit dans ce conseil y on les met sur le petit gouvernement qu'il a dans son pays^ qui est le château d'Dsson , et on lui donne un brevet de conseiller d'État d'épée. — Des Fourneaux, gouverneur de Belle-Isle et ancien maréchal de camp, à qui on avoit répondu comme à M. de Permangle, a fait à peu près la même offre de quitter son gouvernement. — M. le duc d'Orléans a couché à Saint-Cloud, et n'y a couché qu'une nuit; il est là encore plus en repos pour travailler.

Dimanche 9. — M. le Duc et mesdames les Duchesses sont revenus de Chantilly, où ils ont demeuré huit jours après madame la duchesse de Berry. Madame la duchesse de Berry alla aux Carmélites l'après-dlnée , et ensuite à l'Opéra; elle doit revenir à la fin de la semaine aux Carmélites passer la fête de Sainte-Thérèse. — On a reçu des lettres de M. le comte de Charolois , qui va à Turin et qui continuera cet hiver ses voyages. — On a deà nouvelles du prince Ragotski du mois d'août ; il est à Constantinople, et il ne parle point du parti qu'il prendra dans la suite ; il dit seulement qu'il a loué un palais à Constantinople pour cet hiver. — M. de Nancré devoit partir le 8 de Madrid pour revenir ici. — On augmente les appoin-

tements de M. de Biron de 10^000 livres, parce qu'il est chargé de tout le détail de rinfanterie.

Lundi 10. *— Le roi a été un peu incommodé d'un mal de dents; on lui a ôté une dent de lait, et il y en a encore une qui lui fait de la douleur. — On a fait imprimer les départements des secrétaires d'État; il n'y a que les trois en charge qui aient des départements de provinces ; les deux autres , qui ne sont que par commission^ n'ont que ce qui regarde la guerre et les affaires étrangères. On a fait imprimer cela afin que tous les particuliers qui ont des affaires sachent à qui s'adresser. M. de la Vrillière, qui est le plus ancien, aura la feuille pour l'expédition de tous les bénéfices, au lieu que du temps du feu roi c'étoient les secrétaires d'État en mois qui les expédioient, et comme cela ils n'avoient que trois mois dans Tannée. — M. de Chiverny a l'expectative de conseiller d'État d'épée, et entrera au conseil comme on y a fait entrer M. de Bernage, avant qu'il partit pour l'intendance de Languedoc, comme ayant l'expectative de conseiller d'État de robe.

Mardi 11. — M. le duc d'Orléans donna audience aux ambassadeurs, comme il fait tous les mardis; ensuite il alla à Chelles voir Mademoiselle, sa fille , qui est très-contente d'avoir fait sa profession , et puis revint diner un peu tard à Bagnolet avec madame la duchesse d'Orléans. Il parut un moment à l'Opéra , qui ne réussit pas trop bien, à ce qu'on dit. — Il y a sept hommes du parlement de Bretagne exilés, et parmi les gentilshommes, M. de Bonamour, qui Tavoit déjà été. — On ne sait rien encore de sûr de la citadelle de Messine ni de la paix du roi de Suède avec le czar; on dit que le roi de Suède a forcé quelques passages en Norwége, et que les Danois se sont retirés à Drontheim. — M. le premier président , qui a été assez mal, est présentement hors de danger; il n'a point eu d'apoplexie et sa tète n'a jamais été attaquée.

Mercredi 12. — Madame alla de Saint-Cloud dîner à la Meutte avec madame de Berry. Madame la duchesse d'Or-

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léans entendit la comédie (1) dans la petite loge de M. le duc d'Orléans; elle ne va jamais dans la grande loge que quand Madame y est, parce qu'elle a le tapis et madame la duchesse d'Orléans ne Ta point*. — ^ Le conseil de ré»gence peoommencera dimanche, et M. de Canillac y prendra sa place. — Le duc de Louvigny est fait brigadier, et sa commission sera du même jour que celle du marquis d'Harcourt; il passera môme devant, parce qu'il est plus ancien colonel, — Mademoiselle de Soissons^ fille du dernier comte de Soissons , qui étoit dans un couvent à Turin, et à qui le roi de Sicile donnoit une assez grosse pension, vient à Paris , et l'ambassadeur de Sicile va audevant d'elle. On dit que la princesse d'Épinoy ]a demandera au roi de Sicile pour le duc de Melun , son fils ; mais la mère et le fils assurent que ce bruit n'est aucunement fondé.

* On voit que jusqu'alors le tapis en lieu public étoit réservé aux fils de France. Les princes du sang en ont franchi le saut à leurs tribunes et dans les églises de Paris. Us n'ont pas encore été jusqu'à en mettre à leurs loges au spectacle ; on n'en comprend pas bien la différence , si ce n'est qu'ils vont ^euls aux églises , et qu'aux loges , les princesses sont avec des dames qui seroient avec elles sur le tapis , à moins que les princesses fussent seules au banc de devant , ce qu'elles n'ont pas encore proposé aux dames; mais l'expédient qu'elles y trouvent est de n'aller plus aux loges ordinaires et d'en avoir une fois pour toutes de petites à elles, plus reculées sur le théâtre , et où elles ne paroissent point en spectacle. Ainsi le tapis ou non tapis est évité, et voilà la solution de l'enlèvement que fit madame la Duchesse à la maréchale d'Estrée^ de sa petite loge , avec violence.

Jeudi 13. — Madame vint le matin aux Carmélites; elle avoit accoutumé de n'y venir que Faprès-dlnée ; mais elle avoit un rendes^vous ce jour-là pour l'après-dlnée pour voir danser le roi, qui avoit consenti de danser devant elle ; il ne veut danser encore qu'en particulier, quoi-

(0 Au théâtre de l'Opéra. (Note de Saint-Sinion.)

qu'il danse déjà assez bien. — Madame da Berry, M. le duc d'Orléans et toutes les princesses virent la. troupe d'AlIard, qui avoit obtenu la permission de représentejç une fois au Palais-Royal; on en fut très-médiocrement content. — M. de Chiverny conserve sa pdnsion de conr^ seiller des affaires étrangères^ et prendra samedi ^a place au conseil d'État, où il prêtera serment et donnera sa voix, quoi quHl n'ait que l'expectative. — Madame arriva un peu trop tard chez le roi; il avoit déjà achevé de danser ; c^est Ballon qui lui montre.

Vendredi ik. — M. le duc d^Orléans donna une assez longue audience au cardinal de Noailles et une autre en-** suite au cardinal de Rohan. -»- Il arriva un courrier d'Espagne. M. de Nancré j qui devoit partir le 8 de Madrid pour revenir, n'en paaiiira pas encore de quelques jours; il écrit du 5 à sa famille qu'il a encore à parler au cardinal Albéroni. -^ I^e o^aréchal d'Harcourt, qui depuis très-longtemps est malade et sans aucune espérance de guérir^ est présentement à la dernière extrémité; on ne croit pas qu'il puisse vivre encore quatre jours.

Samedi 15. — Madame la duchesse de Berry vint dîner aux Carmélites, et y passa la journée. C'est la sainte Thérèse qui est leur grande fête, — ^ l^e conseil des parties recommença, et M. de Chiverny y prit sa place; il a autant aimé être dans ce conseil que d'être dans le conseil de régence *. On fait des changements dans le conseil de finances qui ne seront déclarés qu'après demain, après le conseil de régence. On sait seulement que M. des Forts, qui étoit dans le conseil de finances, s'en retire.

* La gasconnade de Dangeau n'est pas mauvaise. Il étoit oonseillcflr d'Ëtat d'épée, quoique hors d'âge à la mort du roi et en liaison avee tous les gens les moins bien avec M. le duc d'Orléans, et lui-même à aucune portée de lui ; il fut fort fâché de n'être de rien et de voir tant d'autres de quelque chose. A qui persuadera-t-il que Chevemy aimât mieux 6,000 livres pour juger des formes de procédures au conseil des parties, que 20,000 livres et l'entrée au conseil de régence, en quelque misère que oe conseil fût tombé ?

Dimanche 16. — Le conseil de régence recommença; il se tint l'après-dlnée à l'ordinaire; ce conseil des dimanches est pour les affaires étrangères. M. Fabbé Dubois, qui en est chargé présentement, y entra et rapporta. — Madame vint ici dîner au Palais-Royal, et puis alla aux Carmélites et ensuite à l'Opéra, et retourna le soir à SainIrCloud , où elle demeurera encore quelque jours; madame la grande-duchesse y est avec elle. — On a eu des lettres du prince Ragotzki du dernier d'août; celles qu'on avoit reçues il y a quelques jours, sont bien différentes de celles-ci, car bien loin de prendre un palais à Constantinople, comme le portoit cette première lettre, il est dans un mauvais village près de la mer Noire, qu'on lui a marqué pour lui et pour sa suite, qui est assez nombreuse, car il a beaucoup de grands seigneurs hongrois avec lui, et il parolt, par ce qu'il mande, qu'il est fort incertain de sa destinée, mais toujours dansune grande dévotion et fort soumis à la volonté de Dieu.

Lundi 17. — Conseil de régence. M. le Blanc y entra comme secrétaire d'État du conseil de guerre, et M. Fagon y entra aussi, comme commissaire général des finances; il n'avoit point la robe de conseiller d'État et étoit assis aubasdelatable, comme rapporteur. MM. les conseillers d'État sont mécontents de ce qu'un conseiller d'Était opiné sans être au rang de conseiller d'État, et s'en plaignent àH. le duc d'Orléans *. On parla ensuite des affaires de la guerre, du dedans du royaume et de la marine ; il opinaaprèsceuxquiavoient rapporté, etc'estdont MM.les conseillers d'État sont le plus mécontents. — Madame la duchesse de Berry alla se promener à Versailles et à Trianon et retourna le soir à la Meutte.

* Toujours plaintes et prétentions de conseillers d'État, et toujours mezzo'termine .

Mardi 18. — Le bruit s*étoit répandu que M. de la Force quittoit le conseil des finances, parce qu'il nerap-

I OCrOBttE 1718. 40iV

portera plus au conseil de régence; ce seront les deux, commissaires généraux qui rapporteront; mais M. de la Force n'a pas quitté pourtant^ et il a présidé encore aujourd'hui au conseil de finances. — Altermatt, inspecteur d^nfanterie^ est mort ; son inspection^ qui est celle de Flandre, a été donnée au marquis de Maubourg^ gendre du maréchal de Bezons^ qui étoit inspecteur en Dauphiné^ et on a donné l'inspection de Dauphiné au marquis de Fénelon. — Les dernières nouvelles qu^on a de Messine sont que le chemin couvert avoit été pris le 23 du passée et que le 26 les batteries y avoient été établies ; on ne doute pas que la place ne soit rendue présentement.

Mercredi 19. — M. le duc d'Orléans alla après son lever à Saint-Cloud. — Altermatt avoit une pension de 2,000 francs sur les Invalides qui a été donnée à d'Hessy, Suisse comme Altermatt ; on donne une pension à la veuve , d' Altermatt, une petite pension à ses filles, et une demicompagnie aux gardes suisses à son fils. — Le maréchal d'Harcourt mourut le soir après une longue agonie ; sa famille, quoique bien établie d'ailleurs, perd à sa mort plus de 20,000 écus de rente, car il avoit comme maréchal de France 13,000 francs, 18,000francs comme ayant été gouverneur de Tournay, 20,000 francs du conseil de régence, 1,000 écus de l'Ordre et 2 ou 3,000 écus de pension.

* M. d'Iiareourt, après plusieurs apoplexies qui l'avoient réduit à un état fort triste , en eut une près de deux ans avant sa mort , qui lui ota entièrement Tusage de la parole, et qui le réduisit à marquer avec un bâton les lettres du grand alphabet placé devant lui , et à toutes les impatiences et les désespoirs imaginables, ne voulant plus voir que sa plus étroite famille et deux ou trois amis intimes. Quel état sans être vieux, avec beaucoup d'écrit, d'art et d'ambition , un goût et un agrément infini pour la société, une fortune complète , et toute la tête suffisante pour le sentir I

/mdt 20. — M. des Forts ne quittera point le conseil de finances comme il avoit résolu de faire, parce qu'on lui

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avoit ôtë une partie des affaires dont il étoit chargé ; mais cela est raccommodé ; il demeurera dans ce conseil et aura de certaines affaires qu'il rapportera au conseil de régence . — Les brigadiers ne sont point encore nommés ; on croit qu'il y en aura plus de cent^ et il y en a plus de trois cents qui le demandent. Il y a des prétendants dans la cavalerie, dans rinfanterie, dans les dragons» dans la maison du roi; dans la gendarmerie^ dans rartillerie^ dans le génie et dans les places. — On mande de Vienne que sur les bruits de la paix du Nord, l'empereur a pris le parti d'envoyer beaucoup de troupes en Silésie, et de celles même qui étoient nommées pour venir en Flandre.

Vendredi 21. — M. le duc d'Orléans donna audience au cardinal de Rohan. — L'archevêque de Rouen est arrivé ici, qui se plaint fort d'un arrêt du parlement de Rouen, dont il demande justice à M. le régent; cette affaire-li\ sera jugée dimanche au conseil de régence. — . M. de Nancré revient de Madrid; il a écrit de ce pays-là qu'on ne lui adressât plus ses lettres qu'à Rayonne. — La princesse, fille du dernier comte de Soissons, est arrivée à Paris, et est dans le couvent de fiellechasse; elle dit qu'elle ne vient ni pour être religieuse, ni pour se marier, qu'elle ne vient que pour la succession des biens de M. son père et de madame sa mère, et que le prince Emmanuel, son frère, qui est richement marié en Allemagne, lui cède tout ce qu'elle en pourra tirer.

Samedi 22. — MM. les conseillers d'Etat dévoient, à la sortie de ce conseil, parler à M. le garde des sceaux et ensuite aller au Palais-Royal parler à M. le duc d'Orléans sur la séance au conseil de régence des deux commissaires généraux des finances qui sont conseillers d'Etat. Je ne sais point la réponse qu'on leur a faite ; mais on parle de changer quelque chose à la table du conseil *. — M. 'Hop, ambassadeur de Hollande, qui arriva hier, aura demain audience de M. le duc d'Orléans. ' — Les nouvelles de la ligue du Nord sont plus incertaines que jamais, et

on doute même fort de la paix particulière du czar avec le roi de Suède, qui est encore en Norwège, et on ne sait pas bien s'il assiégeDrontheim.

* A tant de plaintes, les cottôeillerâ d'État ne gagnèrent rien que des propos et des gazes claires de mezzo-termine.

Dimanche 23. — On reçut la nouvelle de la prise de la citadelle de Messine^ et le roi en parla à son lever et en parla même comme bien instruit; il sait la géographie sibien, qu'on est étonné de l'entendre parler si savamment. — Le comte de Kœnigsegg, ambassadeur de l'empereur, fit son entrée, qui fut très-magnifique, et le soir, il y eut chez lui un grand souper et bal pour ceux qui y avoient soupe; comme il n'est point ambassadeur extraordinaire, il revint chez lui après l'entrée, et n'alla point à rhôtel des ambassadeurs. On fait imprimer présentement le détail de ces entrées; cet usage a commencé à se faire à l'entrée de l'ambassadeur de Portugal qui est ici.

Lundi 24. — M. le duc d'Orléans alla le matin à Saint- Cloud, et en revint l'après-dlnée pour le conseil de régence, qui fut fort long; M. de la Houssaye y rapporta comme commissaire général des finances. — Hier au conseil de régence, on parla beaucoup de l'arrêt que le parlement de Rouen a rendu contre l'archevêque ; les opinions furent fort partagées, et enfin il fut résolu de demander au parlement de Rouen les motifs de son arrêt *. — ' Le marquis de Chavigny, frère de la maréchale de Clérembault, est mort ; il avoitplus de quatre-vingts ans, et étoit encore fort vigoureux et fort grand chasseur.

* Ces plaintes d'Aubigné, archevêque de Rouen , furent l'époque et le terme qui firent cesser de plus dire un seul mot au conseil de régence de tout ce qui pôt avoir trait à la Constitution. Ce prélat, parent factice de madame de Maintenon , et comme tel , fait évéque de Noyon , puis archevêque de Rouen, et le premier évéque-paîr translaté à qui le rang et les honneurs de la pairie aient été conservés , et qui en a fait la planche pour lefs autres, étoit un très-homme de bien et d'homieur, mais doué de toute ta crasse, de toute la grossièreté,

408 JOUKMAL DE DANGEAU.

de toute Fignoraiiee^ et de toutes les minuties de Saiot-Sulpice doot l'aroit enté ia fureur sur celle des jésuites à Tégard de Rome en général et de la Constitution en particulier. Il désoloit son diocèse, et venoit d'attaquer des curés sur la Constitution avec une indiscrétion si démesurée, qu'elle donna prise 'à Tappel comme d*abus, et aox défeoses qui lui furent faites par arrêt de la chambre des vacations du parle* ment de Rouen. Le voilà arrivé à Paris qui crie que tout est perdu , qui ameute les furieux de son parti, et qui demande cassation de cet arrêt et justice contre l'audace de ceux qui Font rendu. Argenson, garde des sceaux, aussi emporté que lui sur ces matières, à qui il avoit tant d'obligation , ne se voulut pas fler du rapport au secrétaire d'État de la province , et le fit lui-même avec étendue et avec tout Fart qu'il y put mettre pour éblouir et pour emporter d'emblée tout ce que le prélat désiroit. Dès qu'il eut achevé, Me le duc d'Oriéans nomma Canillac, comme le dernier, pour prendre sa voix ; mais à l'instant, le duc de Saint-Simon supplia le régent de lui permettre de dire un mot avant que personne ouvrît son avis, qui étoit une licence plutôt qu'une liberté qu'on ne prenoit pas, et tout de suite , loua la netteté et l'éloquence du rapport qu'on venoit d'entendre ; mais il dit qu'il ne voyoit pas cependant que le conseil fût en état d'opiner sur cette affaire , puisque le garde des sceaux n'avoit expliqué que les raisons de l'archevêque qu'il avoit parfaitement mises dans leur jour, mais qu'il n'avoit pas dit un mot de celles que le parlement de Rouen pouvoit avoir eues de rendre l'arrêt qu'il s'agissoit de casser; qu'il sembloit que cette compagnie ne devoit pas être de pire condition qu'un particulier, qu'on se feroit un grand scrupule de condamner sans l'avoir ni entendu ni même appelé pour l'être ; qu'en user ainsi, étoit agir directement contre la lettre et l'esprit des lois, et s'exposer à rendre un jugement téméraire, et qu'on auroit peut-être lieu de réformer sur la plainte et les raisons ; que cette considération méritoit bien d'être pesée pour que le conseil décidât présentement s'il étoit en état de juger avant.que de procéder à le faire, et que c'étoit^ à ce qu'il lui paroissoit^ cette question sur laquelle il étoit à propos préalablement d'opiner. Tout ce discours ne fut pas prononcé sans que le garde des sceaux ne donnât des signes d'impatience , sans toutefois oser interrompre, mais il tâcha de répondre comme un homme en colère que le dépit fait parler. Saint-Simon répliqua en deux mots , toujours tombant sur la chose et ménageant le garde des sceaux, parce que lui-même > malgré sa colère, avoit fort pris garde à ses paroles à son égard, mais il passa d'acclamation à opiner sur le préalable. On y opina donc l'un après l'autre en rang, et plus des trois quarts des voix furent, que l'affaire n'étoit instruite et entendue que d'une part et point de l'autre, et qu'avant de passer outre au jugement, il falloit demander au parlement les motifs dç l'arrêt. Le

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garde'des sceaux fit le plongeon au lieu d'opiner, puis se tournant au duc de la Force qui étoit auprès de lui : <• Pardieu, Monsieur, lui dit-il en frappant sur la table ^ il n'y a plus moyen de parler ici de Constitution ; aussi n'y en faut-il plus parler et n'y en par1era-t-on plus. » Il tint parole, et oncques depuis n'y en fut- il question. Pour cette affaire , les motifs ne furent point demandés ; apparemment qu'on s'en défia et qu'on les crut trop bons, et on laissa l'arrêt subsister et s'exécuter dans toute son étendue , ce qui rendit un peu de calme au diocèse et contint l'archevêque sur ce qu'il ne pouvoit tirer du judiciaire.

Mardi 25. — L^ambassadeur de l'empereur eut audience du roi, le matin, en cérémonie ; il y fut conduit par le chevalier de Lorraine et l'après-dlnée cet ambassadeur eut audience de madame la duchesse de Berry, qui étoit venue de la Meutte au Luxembourg exprès pour cela. Il aura son audience de M. le duc d'Orléans jeudi. — Il y a des lettres d'Allemagne qui portent que la princesse Sobieski, qui alloit à Rome pour conclure son mariage avec le roi Jacques, a été arrêtée sur les frontières d'Allemagne par ordre de l'empereur; la princesse sa mère étoit avec elle *.

* Cet arrêt à Inspruck, de l'épouse future du roi Jacques , et cette colère de l'empereur de son mariage , fut une complaisance qu'il crut ne pouvoir refiiser au roi Georges , à l'union et à l'amitié personnelle dans laquelle ils étoient pour lors. Cette chicane fut soutenue quelque temps.

Mercredi 26. — Madame vint dîner au Palais-Royal, alla aux Carmélites, et puis entendit la comédie françoise de sa loge ; M. le duc d'Orléans et madame la duchesse d'Orléans y étoient avec elle. La petite comédie nouvelle s'appelle Y École des Amants (1) ; elle est dans le goût de celle de Molière et a très-bien réussi, à ce qu'on dit. — On mande que le marquis de Monteleon, ambassadeur d'Espagne à Londres, a ordre du roi son maître de prendre congé. — M. le duc du Maine a donné la compagnie gé-

(1) Par Antoine-Fraiiçois JoUy.

410 JOUHHAL DE DAWGEAU.

nérale du régiment des gardes suisses, vacante par la mortd'Altennatt, àSurbeck; cette compagnie n^est point sous le colonel de ce régiment, et vaut 14 ou 15,000 livres de rente, et a un état-major particulier.

Jeudi 27. —M. le duc d'Orléans alla à la Porte-Maillot voir une épreuve de canons nouveaux, plus courts et plus légers que les canons ordinaires. Thoinas, qui en est l'inventeur, prétend qu'ils font autant d^effet que les canons de batterie, mais on en doute, et l'épreuve qu^on a faite n'a pas réussi aussi bien qu'il l'espéroit. — M. de Hontauban, qui mourut il y a un mois ou six semaines, avoit une pension de 1,000 écus pour lui et pour sa femme ; Madame, qui les protégeoit fort, à obtenu que la femme garderoitsa moitié et que l'autre moitié seroit donnée à ses deux filles, dont Talnéeest fille d'honneur de madame du Maine.

Vendredi 28. — Le premier président a eu une ai»dience de M. le duc d'Orléans , et on dit qu'il a obtenu la liberté des deux conseillers exilés, mais il n'a pas pu obtenir celle du président deBlamont, dont M. le duc d'Orléans croit avoir grand sujet d'être mécontent. — M. de Voyer, fils aîné de M. le garde des sceaux, épouse la fille de M. Méliand, intendant à Lille, qui aura plus de 400,000 écus de bien. — On fait courir le bruit que M. de Machault veut quitter sa charge de lieutenant de police et qu'on la donne à M. Héraut, procureur général du grand conseil, mais ce bruit n'a aucun fondement.

Samedi 29 . — On envoie le marquis de Mézières, lieutenant général et gouverneur d'Amiens , commander des troupes qu'on fait marcher en Champagne et en Picardie; il y a plus de cinq mille hommes dans ces deux provinces qui font le faux-saunage et qu'on veut détruire *. — Le marché de la maison de madame la princese de Conty, la mère, fut conclu hier au soir, et Taprès-dlnée on Tavoit cru rompu ; il devoit être signé ce soir, et madame la prinde Conty, pour augmenter l'hôtel de Conty, achète une

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maison voisine, d'un nommé Ronde, maître du chagrin de Turquie. M. du Maine, en achetant cette maison de madame la princesse de Conty, qui est vis-à-vis du Cours, achète aussi la maison de Boisfranc, qui y touche, et les deux maisons lui coûteront entre 4 et 500,000 francs. Il faut dépenser encore plus de 100,000 francs pour achever celle de madame la princesse de Conty.

* Ces faux-sauniers grossissoient sans cesse , et le gouvernement commençoit Ihbîen sentir que le faux-saunage, quoique effectif, n^étoît que le prétexte d'autres desseins ; c'est ce qui fit prendre sur eux des précautions véritables.

Dimanche 30. — Conseil de régence le matin, parce que M. le duc d'Orléans a voulu que ceux qui composent ce conseil pussent aller dès ce jour à la campagne. — Madame la duchesse d'Orléans alla à Montmartre, d'où elle ne reviendra que jeudi ou vendredi. — M. le duo d'Orléans alla souper à Madrid chez mademoiselle deChausseraye.-—- Madame la duchesse de Berry prend Meudon à la place du château d'Amboise, qui, par son contrat de mariage , lui avoit été donné pour habitation ; elle revint le soir de la Meutte coucher au Luxembourg. — On tailla hier M. Tabbé de Louvois, et. sa piierre, qui n'étoit pas plus grosse qu'un marron se rompit, et cela l'inquiète lui et sa famille. — Le bruit se répand que le duo de Saint- Aignan revient de son ambassade d'Espagne.

Lundi 31. — Conseil de régence où entrèrent MM. des Forts, de la Houssaye et Fagon ; ils ne sont point là en robes de conseillers d'État. — L'après-dlnée M. le duc d'Orléans alla à Saint-Cloud et y coucha. — Madame la duchesse de Berry, qui a couché ici, alla Taprès-dlnée aux Carmélites, où elle passera la fête ; elle ne partira plus de Paris qu'au printemps. On donne à M. de Rioms le gouvernement de Meudon, qu'avoit Dumont, et on donne à Dumont les mêmes appointements qu'il avoit à Meudon.. — Madame a reçu des lettres qui portent que le Grand- Seigneur a été déposé, le grand vizir et le mufti étran-

412 JOURJNAL UË DAINGEAU.

glés, que les Turcs veulent recommencer la guerre et veulent mettre le prince Ragotzki à la tête de leur armée. Cette nouvelle étoit déjà venue par Gènes, mais on ne la croit point du tout.

Mardi V^ novembre. — M. le duc d'Orléans revint de Saint-Cloud^ sur les sixheures^ où ilavoitcouché. — Madame la duchesse du Haine vint ici de Sceaux visiter la maison de madame la princesse de Conty et celle de Boisfranc ; cependant elle dit que le marché de ces deux maisons n'est pas encore entièrement conclu. — M. de Mézières partira incessamment pour se mettre à la tète de trois régiments qu'on envoie contre les faux-sauniers, dont le chef s'appelle Ciolincry, qui a été longtemps sergent dans nos troupes.

Mercredis, — Madame la duchesse de Berry, en sortant des Carmélites^ alla visiter Heudon pour disposer des appartements ; elle avoit donné jusqu'à la Saint-Martin auxgensquiy avoient des logements pour en sortir; mais M. le cardinal de Rohan et madame de Ventadour ont déjà fait revenir leurs meubles. Elle retourna le soir auLuxembourg, où M. leduc d'Orléans soupa avec elle. — L'évéque de Laona appelé au futur concile; l'évéque d'Agen , celui de Condon et celui de ont aussi appelé^ et ont fait

tous trois leur appel ensemble. Le doyen et le chapitre de Tours ont appelé au concile, et on crie leur appel dans les rues sous le nom de Tarchevèque de Tours, qui n'y a nulle part et qui n'a pas même encore ses bulles. — L'abbé de Louvois a la fièvre assez considérablement. — Il y eut bal^ sur les six heures du soir, à l'hôtel de l'ambassadeur de Portugal^ qui finit à dix heures^ et les masques n'y entroient point.

Jeudi 3. — M. le Duc et madame la Duchesse allèrent dès mardi à Chantilly pour y demeurer quinze jours. — Il n'y aura point de conseil la semaine qui vient. — L'abbé de Pomponne^ abbé deSaint-Médardde Soissons, afait assembler ses chanoines et ils ont tous appelé au concile y

ce qu'on n'avoit point encore vu faire à aucun abbé *. — Ghàteaumorand^ maréchal de camp, a une pension de &;000 francs et l'expectative du cordon rouge^ et quand il aura la pension de cordon rouge on ne diminuera point sa pension ; il a permission de porter le cordon rouge dès à cette heure. — Toutes les nouvelles de Londres portent qu'il y a des banqueroutes considérables et que les actions sont fort baissées.

* Cet appel d'un abbé commendataire , à la tête des religieux de son abbaye sur lesquels il n*a aucune juridiction , étoit inouï ^t parut si* ridicule qu'il ne fut imité d'aucun autre; mais ce qui y mit le comble , fut qu'autres temps , autres soins , et qu'il rétracta son appel dans les suites. C'est pourtant un fort honnête homme , mais dont les idées ne sont pas toujours nettes ni les opinions fort ordinaires.

Vendredi 4. — M. le duc d'Orléans alla dès dix heures du matin à Saint-Cloud, d'où il ne revint que le soir. — On eut enfin la confirmation que la princesse Sobieski avoit été sûrement arrêtée à Inspruck par ordre de l'empereur ; la princesse sa mère étoit avecelle, qui est arrêtée aussi. La fiUe^ à ce qu'on dit^ est mariée par procureur au roi Jacques. L'empereur, non content d'avoir fait arrêter ces princesses, a envoyé ordre au prince Jacques^ père de la mariée, de sortir de ses États; ilétoit àOlau en Silésie. L'empereur lui ôte une pension considérable qu'il lui donnoit; il ne veut pas aussi que le fils du duc de Modène épouse la sœur aînée de celle qu'il a fait arrêter.

Samedi 5. — L'abbé de Louvois mourut à quatre heures du matin ; il avoit été taillé samedi dernier. Sa charge de bibliothécaire du roi a été donnée sur-le-champ à l'abbé Bignon^ qui est à une maison de campagne à huit ou dix lieues d'ici. M. le duc d'Orléans lui a envoyé un courrier pour lui en porter la nouvelle. L'abbé de Louvois laisse deux belles abbayes vacantes ; celle de Bourgueil et celle de Yauluisant, et quelques autres petits bénéfices; on compte qu'il avoit plus de 100,000 livres de rente de patrimoine. Il a fait un testament par lequel il donne aux

414 JOURHAL DE DAVGEAU.

enfants mâles de M. de Courtenvaux et à ceux de M. de Souvréf ses deux frères, par égale portion^ les biens dont il peut disposer; il ne parle point de madame d'Albret dans son testament. Il donne un fort beau diamant à H. de Louvois^ une autre belle bague à la duchesse de la Rochefoucauld et de belles boucles de diamants à la duchesse d'Harcourt. Il fait de grands legs aux pauvres^ surtout dans ses abbayes, et à ses domestiques.

Dimanche 6. — Il y eut grande toilette chez madame la duchesse de Berry, où il y eut beaucoup d'ambassadeurs et de dames, et on joua le soir chez elle. — Il n'y eut point de conseil de régence ; ils ne recommenceront que dans huit jours. — M. le duc d'Orléans donne de fréquentes audiences au maréchal de Berwick, et on croit que ce sera lui qui commandera le corps de troupes qu'on veut faire avancer sur nos frontières, du côté de TEspagne. On croit que M. le Duc demandera à être généralissime de cette armée, si on la fait entrer en action ; on croit que d'Andrezel en sera nommé intendant, et l'on parle déjà de quelques officiers généraux qui y doivent servir. — Le fameux Glud, qui étoit à la tète des manufactures^desGobelins, est mort ; jusqu'ici on Tavoit cru fort riche, et présentement on dit qu'il est mort ruiné.

Lundi 7. — M. le duc d'Orléans travailla toute la journée, et alla le soir souper au Luxembourg. — On eut des nouvelles d'Espagne ; Nancré doit être parti de Madrid le 29, et le duc de Saint-Aignan en devoit partir le 3 de ce mois. Le prince de Cellamare n'a point encore d'ordre de son maître de sortir de France. — Toutes les nouvelles d'Itahe portent que les Espagnols font le siège de Melazzo, après quoi ils n'auront plus que Syracuse à prendre*

Mardi 8 . — On parle toujours fort de faire marcher une armée vers les Pyrénées, et on a nommé l'intendant, le commandant d'artillerie et tout l'état-major; mais comme cela ne pourra agir qu au printemps, il faut espérer que durant cet hiver les affaires s'accommoderont. •*- Made-

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moiselle de Blaozao^ sœur de la comtesse de Tonnerre j se marie à M. de Guémadeuc^qui n'a que seize ans et qui a père et mère qui sont d'une richesse immense ; ce qui a fait oe mariage est que M. de Guémadeuc le père^ a rôbligation à M. de Blanzac, père de la demoiselle, de ravoir fait sortir de prison, où il étoitdans le château de Sauraur, il y ^a déjà près de trois ans, et il n'a signé le contrat de mariage quecette après-dinée.

Mercredi 9. — Madame vint dîner avec M. le ducd'Or^ léansau Palais-Royal, et ensuite entendit la comédie dans, sa loge. -^ H. le cardinal de Rohan, comme grand aumônier de France , a mis dans la chapelle du roi d'autres ecclésiastiques, àla place des Feuillants, qui avoient accou* tumé de la desservir. M. le cardinal de Rohan, avant que de le faire, en avoit parlé à M. le duc d'Orléans, qui avoit approuvé son dessein. Ces pères avoient appelé de la Constitution, 'et le roi l'ayant reçue et fait enregistrer, il ne convenoit pas que cette division4à fût dans sa chapelle. — On a donné des commissions de mestre de camp à plu" sieurs lieutenants^colonels de cavalerie.— ^ La Badie, lieutenant de roi de Strasbourg, est mort; il avoit près de quatre-vingt-dix ans. Cet emploi vaut 12 ou 15,000 livres de rente .

Jeudi 10. — - Mademoiselle, qui s'est fait religieuse à Chelles, a appelé au concile, et sept ou huit religieuses se sont jointes à elle pour cet appel. •— Il y eut bal le soir sur le théâtre de rOpéra. Madame la duchesse de Berry y étoit en masque ; M. le duc d'Orléans y étoit dans sa petite loge. — M. de BaiUeul de Châteaugontier vend sa charge de présidente mortier à M. Chauvelin, Tavocat général, quiliii en donne 650,000 francs. M. Chauvelin vend sa charge d'avocat général à M. Gilbert de Voisins, maître des requêtes et du conseil de finances, qui Tacheta plus de 400,000 francs.

Vendredi li . — On eut nouvelle par Naples, par Rome et par Gènes que six mille Allemands qui avoient débarqué

en Sicile avoient attaqpié le camp des Espagnols devant Melazzo et Tavoient forcé d'abord. Us commençoient même à le piller quand le marquis de Lède^ après avoir rassemblé deux mille chevaux, vint fondre sur ces Aile* mands^ les chassa du camp, leur a tué assez de monde et a fait assez de prisonniers^ entre autres le général Vétéran! . Le prince de Cellamare n^a point encore eu cette nouvelle par le marquis de Lède, ni par aucun officier de Farmée, etTambassadeur de Sicile conte Taffaire bien différemment; il prétend que la perte a été presque égale.

Samedi 12. — Mesdames les Duchesses revinrent de Chantilly avec toutes les dames qu'elles y avoient menées ; M. le Duc n'en reviendra que demain pour le conseil. M. le comte de Toulouse revint aussi de Rambouillet. — MM. les maréchaux de France allèrent à la table de marbre installer le nouveau prévôt de Lille, qui a acheté cette charge du vieux Franchine ; ils n'étoient que cinq maréchaux de France, les autres n'y ayant pas pu aller; cela se fait avec assez de cérémonie. — On a donné à Montmirel, lieutenant- colonel du régiment Dauphin , la lieutenance de roi de Strasbourg qu'avoit la Radie.

Dimanche 13. — Il y eut conseil de régence l'aprèsdlnée ; M. le prince de Conty n'y fut point parce qu'il est un peu malade. — Il y eut grande toilette le matin chez madame la duchesse de Rerry et grand jeu le soir. — Le chevalier de Pezé, capitaine aux gardes, avoit eu l'agrément pour acheter le régiment du Roi ; mais M. de Nangis, qui en est le colonel, dit qu'il ne songe point à le vendre. — On dit que le pape a écrit une lettre assez forte à Tempereur sur la détention de la princesse Sobieski. — Quatre mille Impériaux, qu'on avoit embarqués à Gênes pour passer en Sicile^ ont été battus d'une furieuse tempête, qui a fait périr, dit-on, quelques-uns des bâtiments qui les'portoient et fait échouer quelques autres.

Lundi 14. — Conseil de régence Taprès-dînée. M. le prince de Conty, qui se porte mieux, y alla. M. du Maine

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vint ici à la grande direction, parce qu'il s'agissoit des affaires de Languedoc et là il est dans la place du roi. On change seulement le fauteuil de velours rouge qu'on y laisse toujours pour le roi, et on y met un fauteuil noir comme Tout les conseillers d'Etat. Madame la duchesse du Maine est venue voir la maison qu'elle achète de madame la princesse de Conty, sa sœur; le marché n'est pas encore signé, mais toutes les conditions sont réglées. Elle l'augmentera beaucoup et y va faire bâtir, et elle n'achète point la maison de Boisfranc, qui y touche. Elle cherche présentement une maison de louage, en attendant que la maison qu'elle achète soit habitable, et jusqu'à cç qu'elle en ait trouvé elle demeurera dans la maison qu'on avoit louée pour mademoiselle du Maine, sa fille.

Mardi 15. — Les ambassadeurs vinrent, comme ils font tous les mardis, pour faire leur cour au roi, qui leur envoya faire des excuses sur ce qu'il ne pouvoit pas les voir à cause d'un grand mal de dents. — Madame fut saignée ces jours passés à Saint-Gloud ; son bras s'ouvrit et elle perdit deux palettes de sang. Elle fut secourue fort à propos, car le sangcouloit en grande abondance; cela Ta un peu affoiblie ; mais du reste elle se porte bien. — Il y aura bal à l'Opéra tous les mercredis jusqu'à l'Avent. — Madame la princesse de Conty, fille du roi, est revenue de Choisy, où elle a passé plus de six mois.

Mercredi 16 — On arracha la dent du roi qui lui faisoit mal, et il ne sent plus de douleur présentement. — Il y eut comédie l'après-dinée et bal le soir dans la salle de l'Opéra. M. le duc d'Orléans y étoit le soir dans sa loge , mais il ne descendit pas en bas. — Le maréchal de Berwick prit congé de M. le duc d'Orléans pour retourner à Bordeaux. — M. le cardinal de Rohan et madame de Ventadour ont déjà pris possession de Trianon et sont charmés de leurs logements. — Le roi de Sicile , dans le traité qu'il a fait avec l'empereur, ne signe plus : « le roi de Sicile, » mais signe : «le roi Sardaigne.»

T. w II. 27

Jeudi 17. -T- Le maréchal de Berwick partit en chaise de poste, quoiqu'il ait encore un peu de goutte. — Le jeu est rétabli chez madame la duchesse de Berry; on y joue avant souper au lansquenet et Taprè^-souper au biribi^ qui est un jeu fort à la mode. — Le comte de Matignon a été assez considérablement malade^ mais on le croit hors de danger. — Les nouvelles de Norwége ne sont pas encore sûres; cependant^ ce qu'il y a de plus apparent par tout ce qui vient d'Allemagne ^ est que le roi de Suède a eu quelque avantage sur les Danois. — Depuis la tenue des États de Bretagne , quelques conseillers de Rennes ont voulu faire^ dans une petite assemblée, quelque opposition aux ordres du roi ; on en a exilé encore quatre^ ou*tre les six qui étoient déjà exilés.

Vendredi 18. — U y a eu un grand diner chez l'ambassadeur d'Angleterre , où étoient les ambassadeurs de l'empereur et du roi de Sicile^ et on y but en cérémonie la santé du roi de Sardaigne y car il est certain que le roi de Sicile ne prend plus que le titre de roi de Sardaigne. — H. le duc d'Orléans , en donnant la charge de bibliothécaire à l'abbé Bignon, lui donna en même temps un brevet de retenue de A'O^OOO écus^ comme l'abbé de Louvois en avoit un sur cette charge. — Les comédiens jouèrent sur leur théâtre la nouvelle comédie d'OEdipe faite par Arouet, qui a changé de nom parce qu'on étoit fort prévenu contre lui à cause qu'il a offensé beaucoup de gens dans ses vers; cependant, malgré la prévention, la comédie a fort bien réussi et a été fort louée.

Samedi 19. — Madame devoit venir dîner ici avec M. le duc d'Orléans ; mais elle lui manda qu'elle étoit fort enrhumée et qu'elle ne viendroit point; elle est résolue de quitter Saint-Cloud dans huit jours pour revenir passer l'hiver à Paris. — Il s'est passé une affaire au dernier bal de l'Opéra , entre un Allemand masqué et un François sans masque ; l'ambassadeur de l'empereur en a parlé au maréchal de Villeroy, doyen des maréchaux de France ;

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l'affaire est fort désagréable pourrAllemand, et le Fran* çois a été mis en prison. ~ M. Feydeau^ un des deux conseillers du parlement qui avoient été bannis^ est revenu ; et Saint-Martin, qui est Tautre, a permission de revenir aulssi. — On a une lettre du duc de Marr^ qui est avec le roi Jacques, et qui mande que ce prince li'a point épousé par procureur la princesse Sobiei^, qu'ainsi il peut cour tracter une autre alliance.

Dimanche 20. -— M. le duc d'Orléans alla dès le matin à Saint-Cloud voir Madame qui est fort enrhumée , et revint à trois heures pour le conseil de régence. — Mademoiselle, quis'estfaite religieuse àChelles, et qui se fait appeler sœurSainte-Bathilde, a la petite vérole, — On a défendu à tous les libraires de Paris d'imprimer aucun écrit sur la (Constitution, s'ils n'ont un billet signé de lamain de M. le duc d'Orléans qui leur permette, ou que ce soit des écrits de M. le cardinal de Noailles, qui, comme leur archevêque, a ce droit. Tous les évèques, dans leurs diocèses ont ce droit4à , et il ne leur faut point de pernûssioa,

Lundi 21. — Conseil de régence l'après-dlnée. Le duc de Saint-Aignan, qui revient de son ambassade d'Espagne , aura place dans ce conseil. — On parle de lever quarante bataillons de milice. — Le marquis de Monteléon, ambassadeur d'Espagne en Angleterre, en est parti, et va faire un tour en Hollande avant que de retourner en Espagne ; les Hollandois ont nommé un ambassadeur pour aller en Espagne. — Milord Bolingbroke, qui est en France, avoit sa femme en Angleterre, qui étoit maitresse de tout le bien à elle et à lui par des accommodements qu'ils avoient faits; elle lui en voyoit de l'argent assez pour le faire vivre honnêtement. Elle vient de mourir, et en mourant elle a laissé tout le bien à son neveu à elle ; ainsi milord Bolingbroke est réduit dans un état fort triste.

Mardi 22. — Madame la duchesse de Berry alla dès le matin à Meudon , d'où elle revint fort tard ; elle ne fut

point au bal de TOpéra ; H. le duc d'Orléans n'y parut pas non plus. — On reparle fort d'une promotion de maréchaux de camp et de brigadiers. — On dit que cette semaine on fera la distribution des bénéfices vacants. — H. de Nancré^ oui arrive incessamment^ doit avoir trouvé M. le maréchal de Berwick à Poitiers, où il l'informera de l'état où il a laissé les affaires à Madrid. H. de Nancré y dans toutes ses dépèches , a toujours loué le cardinal Albéroni ; H. de Saint-Aignan et lui n'étoient pas de même avis là-dessus.

Mercredi 23. — On a reçu des lettres de Nancré, qui marque qu'il ne pourra pas arriver encore de quelques jours ; il y a eu une inondation auprès de Bordeaux qui retarde sa marche. — L'abbé Stricland , à qui M. le duc d'Orléans avoit promisl'abbaye de Préaux, à la recommandation des ministres du roi Georges , a été présenté ce matin à S. A. R., à qui il a fait ses remerciments. L'abbaye vaut 12 ou 15,000 livres de rente, et étoit une de celles qu'avoit l'abbé d'Estrées, archevêque de Cambray. M. le duc d'Orléans a réservé 4,000 livres de pension sur cette abbaye; mais on ne sait pas encore à qui ces pensions sont destinées.

Jeudi 24. — M. le régent permettra aux évêques qui n ont point d'imprimeurs dans leurs diocèses de faire imprimer leurs mandements ou leurs appels à Paris. — Le chevalier de Bandeville , grand prieur de Champagne, qui étoit fort vieux , vient de mourir; il avoit beaucoup d'argent comptant dont l'ordre profite ; il n'a rien laissé ni à sa famille ni à ses domestiques. — Il se répand des bruits qu'on va mettre dans le conseil de régence un homme depuis peu revenu d'ambassade. — La duchesse de Marr, qui jouit en Ecosse de son bien et de son douaire, comme si son mari étoit mort , a passé ici pour aller trouver son mari, qui est auprès du roi Jacques; elle est nommée première dame d'honneur de la future reine qui ser« femme du roi Jacques.

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Vendredi 25. — L'abbé de Gamaches, auditeur de Rote à Rome , a envoyé un courrier ici pour mander la nouvelle de la mort du cardinal Bichi et demander en même temps la belle abbaye de Montmajour qu'avoit cette Éminence ; cette abbaye, qui est auprès d'Arles, est d'un revenu considérable. Il vaque par la mort du cardinal Bichi une' seizième place dans le sacré collège. — Il y eut bal encore le soir à l'Opéra ; il n'y en aura plus qu'après Noël. — On donna ces jours passés au marquis de Meuse une pension de 4,000 francs.

Samedi 26. — Madame revint le matin de Saint-Cloud, où elle a demeuré six ou sept mois, et passera l'hiver à Paris; elle entendit de sa loge la comédie italienne. — 11 parolt une déclaration faite par le roi d'Espagne en faveur des négociants françois; elle est du 9 de ce mois , en voici la copie :

a Le Roi. Il m'est revenu de plusieurs endi^itsque des personnes mal intentionnées ont affecté depuis quelques jours d'insinuer avec artifice aux négocians françois qui résident dans mes États qu'il leur convient de mettre au plus tôt leurs effets en sûreté , voulant sans doute leur faire entendre par là qu'on en viendra bientôt à une rupture ouverte contre l'Espagne ; il est aisé de voir que le but des auteurs de cette insinuation est de troubler la paix et de rompre l'étroite union que la divine Providence, par une admirable disposition , a ménagée entre les deux nations, non-seulement pour leur propre félicité , mais pour la tranquillité de tout^ l'Europe. Souhaitant de faire connoltre au public la sincérité de mes intentions et de rassurer les négocians françois contre des alarmes si malicieusement inspirées, je veux bien leur déclarer, par les présentes , qu'on ne confisquera ni ne mettra point leurs effets en séquestre en quelques lieux de ma monarchie qu'ils puissent être. Que si, contre mon attente , il arrivoit dans la suite qu'on me forçât à prendre ce parti , je leur donne ma parole royale que je leur ao-

422 jourhal de dangëau.

corderai auparavant une année entière pour recueillir et transporter leurs effets où bon leur semblera, de quel* que nature qu'ils soient, et si, ce terme étant expiré, quelques-uns d'entr'eux vouloient rester dans mes royaumes, je leur promets de les y laisser vivre avec toute la tranquillité et toute la sûreté qu'ils pourront désirer, et de contribuer même autant qu^il me sera possible à leurs avantages, aussi bien qu'à tous ceux de tous les aut^s négocians et particuliers françois qui, maintenant ou après les ruptures qui pourroient survenir ou en quelqu'autre temps que ce soit, voudront s'établir dans mes États. J'ai d'autant plus de raison de les recevoir et de les traiter avec bonté que je suis persuadé que quand bien on se porteroit à me déclarer la guerre, on ne pourroit jamais imputer un événeihent si, peu attendu et ses funestes conséquences à une nation à qui je sens que je suis cher et que je dois tendrement chérir par tant de titres , n'étant pas possible que j'oublie jamais que je suis né dans son sein, que je lui suis redevable de mon éducation et que, conjointement avec mes fidèles sujets, elle a généreusement prodigué son sang avec ses biens pour me maintenir sur le trône d'Espagne. — Donné aa château dePardo, le 9 novembre 1718. — YoelRey. Don Miguel FernandesDuran. »

Dimancfie 27. — Milord Stairs apporta le matin à H. le duc d'Orléans les nouvelles qu'il a reçues d'Angleterre par un courrier qui partit de Londres le 23. Ces nouvelles sont que la chambre haute et la chambre basse approuvent tout ce que le roi a fait pour le bien de la nation, et lui promettent tout secours d'argent dont il aura besoin en cas de guerre. — Conseil de régence l'après-dlnée. — Le duc de Montmorency, fils aine du duc de Luxembourg, prêta serment pour la survivance du gouvernement de Normandie. — Le petit Renaut trouve de grandes difficultés sur rétablissement delà dlme royale, et on ne croit plus que cela réussisse.

DECEMBRE 1718. 4n

Lundi 28. -— Le roi alla au Palais-Royal voir Madame.

— Conseil de régeïice TaprèB-dlnée. — La comtesse de Konigsegg^ feomie de Tambassadeur de l'empereur^ fut présentée au roi par la duchesse de Ventadour, et prit son tabouret au dîner de S. H.^ qui la reçut à merveille.

— Madame la duchesse de Berry alla voir OEdipe au théâtre de la Comédie-Françoise. — On parle d'un grand changement dans les monnoies; mais je crois qu'il n'y a encore rien de tout à fait décidé là-dessus. — On a donné une pension de â^OOO écus à mademoiselle d'Épinoy.

Mardi 29. — M. deNancré arriva sur les quatre heures du soir. — Il y a une lettre écrite à madame de Lorraine, qui sera cause que M. le prince de Vaudemont ne viendra point ici cet hiver. -— On a donné une pension de 10^000 francs au frère du prince de Chimay. — Le prince de Carignan a vendu le jardin de l'hôtel de Soissons 650,000 livres à Boffrand, l'architecte; on fera deux rues dans ce jardin, et on prétend qu'on y bâtira pour deux millions de maisons, qui embelliront cequartier4à. — Mademoiselle de Melun, sœur de mademoiselle d'Épinoy, a eu aussi une pension de 2,000 écus.

Mercredi 30. — Les comédiens françois, qui jouent tous les mercredis sur le théâtre de l'Opéra, y jouèrent OEdipe, où il y avoit un monde prodigieux; Madame y étoit dans sa loge avec H. le duc d'Orléans. Madame la duchesse de Berry n'y étoit point parce qu'elle l'avoit vue il n'y a que deux jours. — Madame alla aux Tuileries voir le roi. — La noce du fils de M. le garde des sceaux se fit le matin, et la noce de mademoiselle de Blanzac se fit le soir à Saint- Maur.

Jeudi 1" décembre. — On a publié une prolongation pour toutes les monnoies au-dessous d'un écu, parcequ'il n'y en a point encore assez de nouvelles fabriquées à la Monnoie, ce qui est nécessaire pour le commerce ordinaire .

— M. Héliand, qui vient de marier sa fille au fils de M. le garde des sceaux, a eu 2,000 écus de pension; il a cédé

sa charge de maître des requêtes à son gendre, et s'en retourne à souintendance à Lille . — L'ambassadrice de Tempereur alla chez madame la duchesse de Berry , où elle eut son tabouret; la duchesse de Saint-Simon la présenta.

Vendredi 2. — Le cardinal de Bissy eut une longue audience de M. le duc d'Orléans le matin. — Les difficultés sur l'établissement de la dime royale dans la généralité de la Rochelle augmentent; on l'avoit établie à Niort par insinuation, et c'étoit l'abbé Bignon qui conduisoit d'ici cette affaire-là par le commerce qu'il avoit avec le petit Renaut; depuis, le petit Renaut avoit pris un ordre pour rétablir dans la généralité de la Rochelle, et l'abbé Bignon ne s'en est plus mêlé. — On a donné une pension de 4,000 francs au marquis de Béthune, gendre du duc de Tresmes.

Samedi 3. — L'ambassadrice de l'empereur fut présentée le matin à Madame par la duchesse de Brancas ; il y avoit beaucoup de duchesses. — L'affaire de madame la princesse de Conty, fille du roi, pour Vacquisition de Champs, fut entièrement terminée hier au soir. — On dit que Colincry, chef des faux-sauniers, a vu M. de Mézières, qui lui avoit envoyé un sauf-conduit; qu'on lui donne une lieutenance de dragons et une petite pension et qu'il a promis de faire finir tous les désordres que faisoient ces faux-sauniers; mais je crois cette nouvelle entièrement fausse.

Dimanchek. — Il y eut conseil de régence Taprès-dinée ; dans ce conseil on régla que la banque seroit (déclarée Banque royale. Il n'y a plus que le roi qui y ait intérêt; on a remboursé tous les actionaires; mais il n'y aura rien de forcé, et le public peut faire faire ses affaires par les banquiers ordinaires. — Mademoiselle, qui est religieuse à Chellesetqui a la petite vérole, est entièrement hors de danger. — Tout se passe fort doucement au parlement depuis qu'il est rassemblé ; on ne sait point encore ce qu'il fera sur la Constitution. — On a donné une pension de 8,000 livres à M. de Verthamon, premier président du grand conseil. — On dit que l'empereur a fait remettre

DECEMBRE 17i8. 425

en liberté les princesses Sobieski, mère et fille, qu'il avoit fait arrêter à Inspruck; mais je doute de cette nouvelle.

Lundi 5. — Conseil de régence l'après-dlnée. — On avoit cru qu'on nommeroit aujourd'hui les brigadiers et les maréchaux de camp ; mais cela est remis à la fin de la semaine et peut être encore plus loin. — Madame entendit de sa loge la comédie italienne. — Madame la duchesse d'Orléans, qui a un peu de fièvre depuis deux jours, fut saignée du pied le soir. — Nous allons envoyer un ministre en Angleterre afin d'être informé plus exactement de tout ce qui se passera au parlement, où il y a déjà eu quelques débats à la chambre haute et à la chambre basse ; mais jusqu'ici le parti du roi Georges parolt le plus fort.

Mardi 6. — Madame la duchesse d'Orléans fut encore saignée du pied le matin; on la saigne du pied parce qu'elle est fort difficile à saigner au bras; mais, Dieu merci, il n'y a rien à craindre de cette maladie-là. Madame la duchesse de Berry alla la voir après sa saignée, et du Palais- Royal alla à Meudon, où on va faire de petits accommodements, parce qu'il y a beaucoup de choses à réparer dans les jardins et même dans la maison. — Il parolt un écrit du cardinal de Bissy, qui est très-long et trèsfort contre les appels au concile. — On parle de quelques petits changements sur les jours du conseil de régence.

Mercredi 7 . — On joua l'opéra nouveau de Sémiramis (1 ) . Madame la duchesse de Berry étoit sur l'amphithéâtre, où l'on avoit fait mettre un fauteuil, et il y avoit trente places pour les dames qui étoient avec elle ; il y avoit une estrade sous le fauteuil de madame de Berry, et l'on avoit mis une barrière à la moitié de l'amphithéâtre, afin que le reste des places ne fût point mêlé à celles qu'elle avoit retenues*. M. le duc d'Orléans étoit à cet opéra dans la loge de Madame, avec elle. — C'est M. le marquis de Sen-

(1) Poème de Roy, musique de Destouclies.

neterre qu'on envoie en Angleterre; mais cela n'est pas encore public. — Bernaville, gouverneur de la BastiUe, est mort y et le gouvernement est donné à Launay, qui en étoit lieutenant. — Madame la marquise de Clermont, sœur du duc' de Richelieu^ a gagné son procès contre le duc, son frère.

* Cette espèce de trône à l'Opéra parut fort extraordinaire , et fut trouvé d'autant plus mauvais que le roi étoit à Paris. On fut surtout scandalisé de ce que Madame, fille de France comme madame la duchesse de Berry et sa grand*mère , Tautorisoit par sa présence publique et M. le duc d'Orléans avec elle. Il est pourtant vrai que madame la duchesse de Berry n'y retourna plus ; elle hasardoit ainsi des tentatives qu'elle n'osoit plus réitérer, dont une en ce même genre : ce fut de donner audience publique et de cérémonie à un ambassadeur sur une estrade de trois marches. Les dames assises et debout très-surprises pensèrent s'en aller. L'ambassadeur étonné, demeura un moment incertain ; il prit néanmoins son audience pour éviter l'éclat de tourner le dos sans avoir fait son compliment; mais au sortir de l'audience, il fit grand bruit , et le jour même tous les ambassadeurs déclarèrent qu'ils protestoient contre cette entreprise, et qu*aucun ne se présenteroit plus au Luxembourg qu'ils ne fussent assurés avec dertitude que cela ne seroit jamais réitéré. Ils le furent en effet, et toutefois ils furent apaisés avec peine, et madame la duchesse de Berry n'osa plus y retourner. Elle passa une fois tout le long du palais et du jardin des Tuileries, le roi y étant, ses timballes sonnantes, et ne l'osa plus entreprendre depuis dans Paris, où cela fut trouvé avec raison extrêmement mauvais.

Jeudi 8. — Le changement dans le conseil de régence n'est que pour le conseil du lundi; comme il y a peu d'affaires ces jours-là , on ne tiendra ce conseil que tous les quinze jours. — 11 revient sept ou huit millions à la France de la dernière arrivée des galions à Cadix^ et les bâtiments qu'on a envoyés d'ici pour rapporter ces effets-là ont reçu des Espagnols toutes sortes de facilités et d'honnêtetés. M. le comtede Toulouse en a eu la nouvelle par le commandant d'un vaisseau qu'il avoit envoyé pour convoyer ces bâtiments. — Le colonel Stanhope, qui étoit envoyé d'Angleterre en Espagne, arriva ici le soir chez milord Stairs.

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— On a eu nouvelle que l'abbé de Portocarrero et le fils deMonteléon^ qui s'en alloient en Espagne^ ont été arrêtés à Poitiers et qu'on a pris tous les papiers qu'ils avoient *.

* L'éclat de cette affaire^ d'où suivit Farrêtdu prince de Geilamarre, ambassadeur d'Espagne, la suite et l'emprisonnement de plusieurs personnes, entre autres de M. et madame du Maine , fut extrême. L'État et le régent y furent très-mal servis. L'abbé Dubois, à qui les papiers de l'abbé Portocarrero et du fils de Monteiéon furent remis par ceux qui les apportèrent de Poitiers, les reçut comme M. le duc d'Orléans venoi^ d'entrer à l'Opéra. Il ne lui en dit la nouvelle qu'après la fin de ce spectacle; le prince qui tout de suite s'enfermoit avec ses roués dans sa partie du soir, en usa ce jour-là comme à l'ordinaire , sous prétexte que l'abbé Dubois n'avoit encore pu examiner les papiers. Les pre* mières heures des matinées du rég^t étoient peu libres, et sa tête étoit offusquée du vin du souper ; ce temps fut pris par l'abbé Dubois pour lui rendre compte des papiers, tel qu*il jugea à propos de le faire. Il n'en dit et n'en montra que ce qu'il voulut, et ne s'en dessaisit jamais d'aucun entre les mains de M. le duc d'Orléans ni d'aucun autre. La confiiance aveugle et la négligcmce de ce prince en cette occasion fut incompréhensible , et ce qui ne l'est pas moins, c'est que l'une et Tautre régna dans toute la suite de cette affaire et dans toutes ses parties, avec le même abandon. Par là, l'abbé Dubois se rendit seul le mettre des preuves et des soupçons, deTabsolution et de la conviction. Le garde des sceaux étoit également dans son intimité. et dans son entière dépendance; le Blanc étoit dans la dernière et se croyoit dans l'autre; tous deux, dans la stupeur de la conduite du régent à l'égard de l'abbé dans c^tte affaire , comptèrent le mattre pour rien et le valet pour tout. Leurs démarches, leurs interrogatoires, les comptes qu'ils en rendirent au régent, ce qu'ils poussèrent, ce qu'ils firent semblant de pousser, ce qu'ils laissèrent échapper, ce qu'ils favorisèrent , ce qu'ils dirent et ce qu'ils turent, en un mot, toutes leurs démarches, toutes leurs paroles, furent réglées par Tabbé, qui fut le seul et suprême conducteur et modérateur, dans la totale et absolue dépendance duquel ces deux hommes demeurèrent avec frayeur et tremble* ment, et dont ils attendoient, recevoient et exécutoient les ordres à chaque pas et jusque sur les moindres choses dans cette affaire, dont la eonnoissance effective et entière demeura à l'abbé seul, qui ne s'y servit que de ces deux hommes , qui ne leur communiqua que ce qui lui convint , ni à M. le duc d'Orléans lui-jnéme, auquel le Blanc et le garde des sceaux n^osèrent jamais rien dire que les leçons précise» qu'ils recevoient de l'abbé Dubois, et au ton , et au temps, et en la

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mesure quijeur étoit prescrite. Par là, cet abbé demeura maître du secret et du sort des coupables, d'en augmenter et d'en diminuer le nombre à sa volonté , puisqu'on arrétoit et qu'on relâchoit sur des ordres du roi dont il disposoit par le régent, et que de démarches ni de procédures juridiques , il n'y en eût jamais aucune. Personne n'est donc en état de rendre compte du fond, du vrai, de l'étendue d'une affaire qui a fait tant de fracas et en même temps si curieuse et si intéressante. Le garde des sceaux, qui avoit plus de part en la confiance de l'abbé Dubois, et qui est mort avant celui-ci , a tout emporté en l'autre monde, et le Blanc, déjà en disgrâce, avant cette mort, et précipité par cet abbé dans le commencement de l'abîme dont il éprouva depuis toutes les profondeurs , a encore moins su de eette affaire que le garde des sceaux, et, de retour au monde et à la fortune, s'est bien gardé de rien dire du peu qu'il savoit de cette affaire , dont les principaux accusés et emprisonnés étoient, dès avant sa chute, revenus en leur premierétat et les autres aussi dans le leur. Du peu qu'on pût savoir, ceux qui ont été le plus instruit d'une obscurité si étrangement profonde , il résulte un complot de M. [le duc] et de madame la duchesse du Maine, qui voulut tenir ce qu'elle avoit déclaré aux ducs de la Force et d'Aumont, lorsqu'ils la virent à Sceaux, lors de l'éclat de la rupture de l'affaire du bonnet, que quand on avoit une fois acquis, comme que ce fut, la qualité de prince du sang et l'habileté de succéder à la couronne , il falloit bouleverser l'État et mettre tout en feu plutôt que se les laisser arracher. Leur but fut tel, à ce qui a paru, depuis que l'aigreur du procès de la succession de M. le Prmce eut porté les princes du sang à attaquer ces concessions du feu roi , et forcé le ré« gent à un jugement qu'il tâcha toujours d'éviter, parce qu'il voyoitbien que le jugement ne pourroit être favorable à des concessions si énormes et si inouïes, et qu'il en craignoit les suites , et qu'il ne rendit enfin que poussé à bout par les clameurs des princes du sang de déni de justice, et par la démarche de M. du Maine d'invoquer la majesté du roi et les états généraux du royaume comme seuls juges compétents , qui étoit anéantir l'autorité du régent en tout et pour tout, et réduire le gouvernement à la dernière confusion de toutes choses , si le régent en ne jugeant point , avoit montré par là se défier de son autorité ,et de ses forces , et reconnoître lui-même son impuissance. Cette idée de noblesse soulevée par M. du Maine contre les ducs pour la soutenir contre eux et acquérir des créatures et des partisans , mais plus véritablement pour s'en appuyer contre les princes du sang ,' effrayer le régent et empêcher le jugement, comme il parut par cette requête signée de tant de gens de cette noblesse, présentée au parlement par six d'entr'eux, dont la plupart de ces six portoient sur le ft'ont l'attachement personnel à M. du Maine, fut le premier tocsin de ce qui se tramoit, si l'on

passoit outre au jugement^ et que la qualité de prince du sang et l'habileté de succéder à la couronne fussent anéantis. Depuis le moment que Fàrrét en fut prononcé et enregistré/le Rubicon fut intérieurement passé, et tout montra qu'il ne s'agissoit plus que de mettre la main à l'œuvre. Mais cette œuvre quelle étoit-elle ? La vengeance contre le juge et contre les parties; de faire le roi d'Espagne régent; d'abolir les renonciations; de réussir à l'un et à l'autre par le soulèvement de la noblesse, des parlements, de tout le royaume et par y introduire les forces d'Espagne. Pour ce dessein, cet ameutement de noblesse et cette correspondance de celle de Paris avec celle des provinces , d'abord sous le prétexte des ducs, puis de ses privilèges sur la succession à la couronne, cette flatteuse invocation d'états généraux, ce mécontentement entretenu du parlement et des autres tribunaux, et leur union vantée, les cris excités contre l'administration des finances , contre les mœurs du régent, et, en dernier lieu, les avantages tirés de sa mésintelligence avec l'Espagne, enfin ces faux- sauniers grossis et organisés, et surtout les menées de Bretagne pour y avoir des ports ouverts aux flottes d'Espagne et un entrepôt sur pour entrer dans les provinces ouvertes du centre du royaume. Mais si le projet fut vaste et hardi , la conduite n'y répondit pas. Il est aisé d'exciter des gens par des intérêts et par des chimères : la noblesse par jalousie contre des rangs, et par l'émulation de décider de la successionà la couronne ; les tribunaux, par flatter, leur autorité et leur ambition d'être les tuteurs des rois et les modérateurs de leur autorité ; une province qui se souvient toujours de son ancien gouvernement et des conditions de sa réunion à la couronne, en lui montrant le rétablissement de ses anciens privilèges , et l'honneur de rendre la liberté à elle-même et à toute la nation, en voulant bien recevoir les flottes et les troupes d'Espagne. Mais les instruments de tant de grandes choses parurent risibles , au moins ceux dont l'abbé Dubois laissa paroître les noms. Un homme de l'âge du duc de Richelieu, qui parce que son régiment se trouve en garnison à Rayonne , se croit assez le maître de ce corps et par lui de la place pour la livrer aux Espagnols et les introduire dans le royaume, et qui pour ce service qu'il se croit en état de rendre , capitule des sommes et d'être fait colonel du régiment des gardes, charge dont se trouvoit revêtu pour lors le duc de Guiche et son fils ea survivance , contre lequel il n'avoit jamais eu ni haine ni démêlé, dont il avoit épousé la cousine germaine , et qui avoit dès son entrée dans le monde, et toujours depuis , été recueilli de Noailles, par rapport à l'amitié de madame de Maintenon pour son père , et c'est ce qui fut rendu public. Pompadour étoit un homme nul toute sa vie, et sans moyens, sans talents, sans considération, ruiné à ne rien faire , sans service et sans cour, que tout à la fin du dernier règne que la faim et le besoin lui en en fit naître la rage et s'aU

lia à Dangeau. D'Aydie, de père en fils confiné dans sa provinoe, arriva avec sa femme, sœur de Rioms, pour participer à sa fortune ; ils étoient de même nom; il perdit sa femme, et ne trouvant pas à remplir ses espérances, il se jeta où on lui en fit voir, et où il ne trouva que dangers et fumée. Saint-Geniez étoit bâtard d'un frère du feu maréchal duc de Noailles qui avoit fait le mariage d'une danseuse sortable à son néant; brave, débauché, du babil, aide de camp de qui vouloit le prendre , et cherchant à se tirer de misère ; cousin germain bâtard de la femme de Pompadour« celui-ci l'entraîna. Magny, introducteur des ambassadeurs , fut commode à des gens qui avoient un commerce étroit et caché à entretenir avec l'ambassadeur d'Espagne. L'abbé Brigault, Sandraski et autres étoient des aventuriers sans feu ni lieu m leur manière. Les domestiques de M. et de madame du Marne étoient leurs confidents, et Davisard avoit pendu sa robe au croc , quoiqu'én conservant longtemps sa charge. 11 s'étoit fixé à Paris, où il étoit devenu le conseil intime de M. et de madame du Maine, et l'âme de toutes leurs affaires , singulièrement de celle contre les princes du sang et le confident de tous leurs projets ; hardi , audacieux, plein d'esprit, de savoir, de ressources , et prenant aisément toutes sortes de formes. M. de Laval étoit un homme de beaucoup d'esprit, de talents , de valeur distinguée, de naissance élevée, à qui tout cela ensemble avoit tourné la tête d'opinion de soi, d'ambition et de projets , qui toutefois avoit fait un mariage peu répondant à la grandeur de ses idées , et qui se livrant à M. et à madame du Maine , compta être leur général et leur premier ministre et faire la principale figure dans leur parti. On sut et on publia les rendez-vous nocturnes de tous ceux qu'on nomme ici et de quelques autres, dans des lieux écartés où se trouvoit l'ambassadeur d'Espagne, et où M. de Laval déguisé, servant une nuit de cocher à madame du Maiue , qui avoit Pompadour et d'autres dans sa voiture, pensa être reconnu et arrêté avec eux. Il n'est pas douteux qu'il n'y en eut d'autres et en nombre et du plus haut parage, que l'abbé Dubois a soustrait à toute autre connoissanœ qu'à la sienne. Madame d'Alègre, première femme du maréchal de ce nom , et qui ne l'est devenu que longtemps après sa mort , a raconté quelque six mois avant cet éclat et plusieurs fois encore à mesure que le temps s'en ap* prochoit, des rendez- vous secrets de son mari, pour lequel elle craignoit , des maréchaux de Villeroy et de Villars, et de quelques autres moindres avec des gens à M. du Maine, quelquefois avec madame du Maine en lieux différents, des propos rompus , énjgmatiques, pleins d'espérances et de menaces, pour en avertir M. le duc d'Orléans qui n'en fit aucim cas par sa négligence habituelle , et par mépris pour une femme dont en effet la tête n'avoit pas une réputation à foire compter beaucoup sur elle. Mais ce qui est véritable, c'est^ que le maréahal de

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Villars se Itouva comme frappé d'un coup de foudre de ces divers emprisonnements , que de la plus florissante santé il tomba tout à coup dans une jaunisse et dans une corruption de sang qui peu à peu , mais toutefois en bref, fit désespérer de sa vie ^ qu'il fut si effrayé qu'il se crut longtemps arrêté chaque jour, qu'il en parla à qui il put pour tâcher de se garantir^ et qu'il donna là-dessus des scènes pitoyables ; que revenu des portes de la mort , il demeura dans une langueur menaçante dont le mieux et le plus mal dépendit visiblement des apparences et des suites de cette affaire, et dont il guérit au retour de prison de M. et de madame du Maine, et reprit sa première santé et sa gaieté aussi subitement qu'il Tavoit perdue. Pour le maréchal de Vilieroy, la frayeur et l'égarement étoient peints sur son visage. Ses bassesses furent prodiguées sans mesures et l'incertitude continuelle de ses mouvements suffisoit pour le déceler. Beaucoup d'autres ne furent pas maîtres de leur peur, quoique avec plus de mesure , et un grand nombre de gens de tous états vécurent longtemps dans une transe cachée mais mortelle. Mais malgré les noms et les emplois de ce plus que très-petit nombre, et démentis par eux-mêmes et par ce dont ils Soient capables, il n'y eut dans tout ce ramas de gens que désirs et volonté, sans moyens et sans conduite. Les soupçons du régent dont il ne faisoit part à personne qu'à Dubois, et peut-être en quelque sousordre au Blanc et au garde des sceaux, eurent sans doute autant de part à la chute de M. du Maine lors du lit de justice, que la foiblesse pour M. le Duc, et cette chute même dont la rage entée sur celle du jugement de l'affaire des princes du sang et des bâtards, affoiblit el pressa égal^ment les projets de ceux*ci d'en venir où ils seproposoient. Mais quand on les met en pluriel, c'est de M. et de madame du Maine qu'on parle, et jamais trace de rien du comte de Toulouse. Il étoît ttmg sage pour qu'ils eussent osé s'ouvrir avec lui. Il avoit hautement désapprouvé tout ce que son frère avoit extorqué du feu roi, surtout dam les derniers temps, mais en étant en possession, il ne crut pas la pouvoir abandonner et se séparer de son frère; et à l'égard des enfBoitB de M. du Maine, ils n'étoient pas d'âge à pouvoir servir à rien ni à o«r se fier à eux. Le gros des dispositions n'étoit pas mieux ordonné que le choix des instruments ; ils oomptoi^t d'^traîner les troupes et lee parlements sans y avoir aucun parti , ni qu'ils eussent osé se laimr entendre, dans la juste pensée qu'il n'en étoit pas temps, et dans b fausse, qu'ils feroient entrer tout à coup les forces d'Espagne par la Guyenne et par la Bretagne , et qu'alors les déclarations du roi d'Espagne, appuyées par eux et par ses troupes, et par tant de sortes de mécontentements semés et aigris de longue main avec art, prodoiroient en un instant une révolution générale , telle que la dernlèfe d'Angleterre , et sans coup férir, d'autant plus qu'on n'en voaMlf ^ au roi.

mais au régent, et à lui en substituer un autre plus proche du sang et un roi puissant à un prince particulier. La chimère de Bayonne étoit folle, et les appuis de Bretagne se montrèrent des roseaux et qui furent cassés à coups de plume. Tout tomba, tout trembla, tout s'enfuit, tout pleura et cria grâce, au premier pas qui fit voir que la découverte étoit certaine et les liaisons prises par la quadruple alliance contre l'Espagne, qui achevoitde rendre ces complots insensés, arrêtèrent ces puissances et leurs ministres, et à leur exemple tous les autres, sur la violence nécessaire faite à l'ambassadeur d*£spagne dont aucun ne se formalisa, et ne fit pas la démonstration la plus légère. Il n'en fut pas de Temprisonnement de M. et de madame du Maine comme du lit de justice qui fut subi. L'arrêt de l'ambassadeur d'Espagne dut aviser, et donner plus que tout le temps nécessaire à eux et aux leurs de se mettre en état de ne rien craindre de leurs papiers, et cette lenteur d'exécution du régent fut un ménagement de l'abbé Dubois , qui dut les rassurer pour les suites. Content d'assurer le gouvernement de son maître, sans lequel il nepouvoit rien espérer, il lui convint toujours de lui laisser des entraves , et à soi des moyens sûrs d'être toujours confident et ministre nécessaire, et il lui convenoit aussi peu de se charger de haine et de partager des iniquités que de ne se réserver pas une reconnoissauce secrète des plus essentiels services à des gens si éclairés et si grandement établis, et en eux u|i contre-poids toujours prêt à balancer les princes du sang, et à se faire ménager et courtiser par les uns et par les autres comme il arriva enfin dans le peu qu'il vécut après avoir délivré M. et madame du Maine des fers où il les a voit mis, et qu'il se garda bien de rendre le moins du monde juridique ni rien de ce qui pouvoit y avoir trait^ pour en denieurer toujours pleinement et uniquement le maître. H y a aussi lieu de croire que le garde des sceaux et le Blanc en surent plus qu'ils n'en dirent, et qu'ils servirent utilement M. et madame du Maine. On en peut juger par la très-sensible part que ceux-ci prirent à leur chute, au crédit et à l'amitié dans lesquels le second fils du garde des sceaux fut initié tout à coup par madame la duchesse d'Orléans, à Tautorité qu'il en acquit sur M. son fils dans sa place de chancelier et de surintendant de ses affaires , et où il est demeuré, et à la liaison très-grande où le Blanc et les siens et ses amis persécutés avec lui, ont toujours été depuis leur retour avec M. et madame du Maine, trop grande pour n'avoir été que le fruit de leur commune inimitié pour M. le Duc, leur ennemi commun. Au reste,1a détention de M. et madame du Maine, où leur différence fut si marquée par celle d'un capitaine et d'un lieutenant des gardes qui les arrêtèrent, ne causèrent pas la plus légère fermentation nulle part. Très-peu de gens même les plaignirent, et tous les oublièrent très-promptement ; mais on trouva étrange, même pour rintêrêt de M. le duc d'Orléans, que cette

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affaire ne fût pas remise au parlement, et mauvais, qu'après ce qui s'étoit pass4 entre eux et M. le duc du Maine, sa tante fât mise de préférence dans le centre de son gouvernement et de sa puissance au château de Dijon, et personne ne fut la dupe de la légère démarche que fit M. le Duc, après coup, auprès de M. le duc d'Orléans, pour qu'elle fût envoyée ailleurs et qui n'eut aussi aucun effet. £n traitant ici tout de suite ce qui regarde cette affah*e, et ainsi par une courte avance la détention de M. et de madame du Maine, on ajoutera que l'un et l'autre ne témoignèrent ni plainte, ni résistance, ni crainte. Ils montèrent en carrosse sans demander aucun délai, ni à parler ou à écrire à personne. Ils firent la route avec la même tranquillité et en gens qui s'étoient bien attendus et préparés à ce qui leurarrivoit. Madame du Maine seulement témoigna sa surprise et l'indécence qu'elle prétendit être pour elle, au lieu où on la menort, par rapport à M. le Duc, et M. du Maine se trouva fort gardé et fort étroitement logé. Ils avoient eu lieu et temps de mettre ordre à ce qu'il ne se trouvât rien chez eux qui leur pût nuire, et c'étoit madame du Maine et non M. du Maine qui avoit paru, parlé, écrit et figuré dans tout ce qui se trouva d'ailleurs, et qui fat publié ; précaution sage de tout mettre à l'abri du sexe et de la naissance légitime, et qui donna lieu, à leur retour, à la comédie qu'ils jouèrent. M. du Maine ne voulut point' voir madame du Maine; celle-ci avoua ses torts a son égard d'avoir agi indépendamment de lui et à son insu , et fit tous les pas convenables à une femme envers un mari si fondé à se plaindre. Il résista longtemps, et à la fin ils se raccommodèrent quand ils jugèrent que le jeu avoit assez duré^ et vécurent depuis ensemble tout comme ih avoient fait avant leurs aventures.

Vendredi 9. — Le prince de Cellaaiare , ambassadeur d'Espagne^ alla à une heure après midi chez M. le Blanc redemander un paquet de lettres qu'il envoyoit en Espagne par Tabbé Portocarrero qui avoit avec lui le fils de Montéléon, ambassadeur d'Espagne en Angleterre, qui esÉ présentement à la Haye ; ces deux jeunes gens, qui n'étoient que depuis fort peu de jours à Paris, avoient obtenu des passe-ports pour retourner en Espagne; ils ont été arrêtés à Poitiers, parce, dit-on, qu'ils avoient avec eux un banquier espagnol, établi en Angleterre, qui avoit fait une furieuse banqueroute à Londres. Des Anglois avoient obtenu ici permission et ordre de faire arrêter ce banquier où ils le trouveroient, et en arrêtant ce banquier, on a pris tous les papiers qu'ils avoient fous trois; et parmi

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