MA.RS
tèle de quatorze évêques, demander à M. le duc d'Orléans le rappel des quatre évêques qui ont appelé au futur concile; de ces quatorze évêques, il y en avoit neuf qui n'ont point accepté la Constitution et cinq qui Vont acceptée, savoir les quatre qui lundi à rassemblée de chez M. le cardinal de Rohan vouloient défendre la conduite des évêques qui ont appelé au concile, et le cinquième est M. de Condom, qui n'étoit pas lundi à l'assemblée de chez M. le cardinal, mais qui y avoit été convoqué. — M. le comte de Seignelay, qui a quitté l'état ecclésiastique il y a quelques mois, et qui n'a jamais eude bénéfices, épousa mademoiselle de Valsassine, dont il y a déjà longtemps qu'il est amoureux; elle a 200,000 francs présentement en mariage et en aura encore du moins lautant après la mort de M. son père, qui est en Flandre; elle est fille de condition et bien faite. Le comte de Seignelay a près de 50,000 livres de rente, et outre cela la belle bibliothèque de feu M. de Colbert, son grand-pèré.
Jeudi 11. — 11 y a un nouveau syndic à la Sorbonne, qui est Tabbé Quinaut; c'est le dernier qui étoit sorti du syndicat avant M. le Rouge, qui n'est plus du corps de la Sorbonne ; ainsi ce choix a été fait dans les règles. Cet abbé Quinaut est un de ceux qui ont accepté la Constitution. — L'ouverture du parlement d'Angleterre se fit le 4 ; les adresses de la chambre haute et de la chambre basse ont été fort agréables au roi Georges; ils ont fait imprimer à Londres les lettres de l'envoyé de Suède. — On doit décider aux premiers conseils de régence le jour que finira la chambre de justice, et on ne doute pas que ce ne soit avant Pâques. — M. le prince de Dombes presse fort M. son père et madame sa mérè de demander pour lui à M- le duc d'Orléans la permission d'aller faire la campagne en Hongrie ; ils se sont rendus à ses fortes instances, qu'ils approuvent fort, et en doiventdemain parler à M. le duc d'Orléans, qui apparemment leur accordera leur demande.
Vendredi i^. — M. le cardinal de Noailles travailla le matin avec M* le duc d'Orléans comme il a accoutumé d'y travailler tous les vendredis. — Le baron Sparre , ambassadeur de Suède , eut il y a quelques jours son audience de congé du roi et du régent» On lui a envoyé un portrait du roi garni de diamants magnifiques, et outre cela^ comme on a une considération particulière pour lui et qu'il a longtemps servi en France avec beaucoup de réputation , on lui a fait présent d'une parfatteraent belle tapisserie des Gobelins. — M, le duc d'Orléans permet à M. le prince de Dombes d'aller faire la campagne en Hongrie ; on approuve et loue fort M. le prince de Dombes du parti qu'il prend. M, le prince de Pons et M. le chevalier de Lorraine, son frère^ qui revient de Malte et qui a fait la campagne sur les vaisseaux de la reJ'gion^ont demandé aussi permission à M. le duc d'Orléans d'aller faire la campagne en Hongrie; il la leur a accordée. On croit que beaucoup d'autres jeunes gens vont demander la même permission.
Samedi 13* — Le cardinal de Bissy porta à M. le duc d'Orléans la lettre que vingt-buit évoques a voient faite et signée lundi cbezM. le cardinal de Rohan, qui n apas pu aller chez M. le régent parce qu'il a la goutte et la fièvre. 11 y eut cons^^il de régence l'après-dlnée. Bourvalais a été taxé à 4-, 400,000 Uvres,et Miotà 500,000 écus. — Il y a déjà beaucoup de gens dans Paris qui ont les lettres qu'on a fait imprimer à Londres de l'envoyé de Suède qui est en Angleterre ; il y en a douze, parm^i lesquelles il y en a une surtout qu'on ne devoit ni faire imprimer ni envoyer en France. — Madame deUaintenon^ qui ne part point de Saint-Cyr, a été dangereusement malade, d^ une grosse fièvre continue avec des redoublements; on lui adonné du lait d'ànesse, qui est un remède qui faisoit trembler pour une personne de son âge. Le lait lui a ôté la fièvre, mais elle est dans une extrême foiblesse et une grande maigreur^ qui font tout craindre.
Dimanche li. *r* Le roi entendit dans la chapelle en bas le sermon du P. Terrasâon^ comme il a fait tous les dimanches du carême. — 11 y eut conseil de régence le matin. — ^ Les jésuites, durant la vie du feu roi, avoient obtenu que la prévôté de Pignan, dans k diocèse de Fréjus, seroit jointe à une de leurs maisons^ on leur a fait un procès sur cela^ qu'ils ont perdu, et ce bénéfice^ qui vaut 16,000 livres de rente, a été donjaé à Tabbé de Bôringhen, fils de M. le Premier, et le chevalier de Beringhen, frère de Tabbé, aura une pension de 1,000 éeus sur cette prévôté. — ^^Le manquis d'Âliacourt, petit^fils du maréchal de Villeroy, presse son grand«pèré dé demander pour lui à M. le duc d'Orléans p^^mission d'alteo? faire la eaknpagne en Hongrie; le mia*quis d'Alincourt tk^a. pas diï^ sept ans. Le maréchal de YiUeroy lui sait bon gré de Ten^ vie qu'il a» mais il lui a dit s a Mon fila, attendes que le duc de Villeroy, votre père^ soit arrivé; il serl^ ici dans^ deux ou trois jours, et s'il y consent, j'y consentirai aussi. »
Lundi 15. — Il y eut conseil de i^égence le matin, et il y en aura encore un é&trdordinaire mercredi, où l'on prétend qu'on réglera lé dernier rôle des taxes et qu^ môme il y aura plusieurs gens taxés qui n'ont point dolané leurs déclarations. Je ne sai^ à quoi a monté la dernière taxe de samedi, mais les qtliaze premières taxes avant celles-là montoient à cent quatre-vingt-douze millionsi, Au sortir àû conseil de rég^noé^ M^ le duo d'Or** léans alla ches le tnaréehàl d'Htuoellesv qui garde sa chambre; on raisonàe fort sur d^tié visite, mais le fait e^t que ce maréchal avoitécrist à S. A< R* jpour le supplier de le dispenser de toutes les^ affaires > de di9{K)ser de sa charge de président du côûfiett des affaires étrangères, parce que sa mauvaise santé et ses infirmités augmentent tous les jours. M. le duo d'Orléans lui a parlé avec beaucoup d'amitié et d'estime, et Ta fort prié de demeurer dans les affaires, ce que le maréchal n'a pu lui refuser ; ainsi il n'y aura aucun changement là*dessus.
Mardi 16. — M. le duc d'Orléans donna des audiences jusqu'à midi avant que de s'habiller, et puis il alla dans la chambre où les ambassadeurs Tattendoient et leur donna audience à tous ; le soir il alla souper à la Heutte, où madame la duchesse de Berry Fattendoit. — Il y avoit eu quelques propositions de mariage du duc de Richelieu avec mademoiselle de Monaco, sœur de la duchesse de Valentinois, mais cela n'a pas pu s'ajuster; tout est rompu, — M. le chancelier doit aller lundi à la chambre de justice pour la casser et remercier tous les officiers qui la composoient. — Le marquis d'Heudicourt, le fils, a eu la survivance de la charge de grand louvetier; on prétend que c'est M. le comte de Toulouse qui Ta demandée pour lui. Ce prince envoie les chiens du roi à Fontainebleau, et compte d'aller toutes les semaines faire un tour à sa petite maison de la Rivière, où il a trouvé moyen de pouvoir donner douze ou quinze logements à ceux qui ont l'honneur de le suivre.
Mercredi 17. — Il y eut le matin conseil de régence extraordinaire pour régler la dernière taxe des gens d'affaires qui ont donné leurs déclarations ; il y aura encore samedi un conseil pour les taxes, mais ce seront les gens qui n'ont point fait de déclarations qui y seront taxés, et on prétend que cette dernière taxe passera vingt millions. — Plusieurs jeunes officiers de la couronne ont demandé d'aller faire la campagne en Hongrie ; mais aucun n'en a obtenu la permission. — Le comte de la Marck prit congé du roi et de M. le duc d'Orléans pour aller à son ambassade de Suède. — Madame de Mortagne, qui n 'avoit point encore paru à la cour, et qui étant mademoiselle de Guémené avoit toujours été dans un couvent au faubourg Saint-Antoine, fut présentée par madame la princesse de Lambesc à Madame, dont M. de Mortagne est chevalier d'honneur.
Jeudi 18. — M. le prince de Conty avoit demandé hier à M. le duc d'Orléans la permission d'aller faire la cam-
pagne en Hongrie; M. le duc d'Orléans voulut l'en détourner et lui offrit même de le faire entrer dans le conseil de régence, lui disant : ce Je vous donne vingt-quatre heures pour y songer. » M. le prince de Conty a persisté dans la résolution de faire la campagne, et il en a obtenu la permission et celle de mener avec lui HM. de Meuse et Marton, quoiqu'ils soient tous deux colonels ; mais madame la princesse de Conty, sa mère, qui est au désespoir de la résolution qu'il a prise, espère par des vues qu'elle a, lui pouvoir ôter cette pensée et agit très-fortement auprès de M. le duc d'Orléans. EUe a même des vues sur un gouvernement de province qu'elle espère lui pouvoir faire avoir et sur quoi elle a déjà fait des propositions; cependant la mère et le fils sont toujours mal ensemble et ils ne se voient point.
Vendredi 19. — Cilly, lieutenant général, qui a longtemps servi dans les dragons, ira en Hongrie avec M. le prince de Dombes , à la prière de M. du Maine ; mais comme il est lieutenant général, il a voulu un ordre du roi pour partir; cela est dans les règles. On lui fera donner de l'argent comptant pour 10,000 écus de billets d'État qu'il a, pour le mettre en état de faire la campagne honorablement. — Les quatre évêques qui ont appelé au futur concile général, et qui avoient eu ordre le même jour de leur appel de sortir de Paris, mais de ne s'en pas éloigner, ont reçu ce soir des lettres de cachet pour aller dans leurs diocèses. -^ On a appris par le dernier ordinaire de Rome que le pape avoit fait brûler par la main du bourreau les lettres que quelques curés du diocèse de Paris avoient écrites à M. le cardinal deNoailles il y a quelque temps. — Le roi fait payer à M. le premier président le brevet de retenue qu'il a de 500,000 francs, et il conservera pourtant la pension de 25,000 francs que le feu roi lui avoit donnée pour lui aider à payer les 500,000 francs qu'il avoit donnés à M. Pelletier pour sa charge.
Samedi 20. — ConseU de régence; on n'y régla point la dernière taxe qui se doit faire ; cela est remis àpÈèà la Quasimodo, et cette taxe sera un peu forte, car outre quarante hommes jugés à la chambre de justice et qui ne sont point encore taxés, on doit taxer ce jour-lâ les gens d'affaires qui n'ont point voulu donner leurs déclarations. — M. le grand prieur a été prié fortement, par les officiers de l'ancien régiment de VenSôme, de racheter ce régiment, qui & la mort de M. son fi*ère fut donné & monseigneur le duc de Berry; il s'est rendu à leurs prières, et achète ce régiment 50,000 francs. — Le marquis d'Alincourt a permission de M. le duc d'Orléans d'aller en Hongrie; le duc de Villeroy, son père, et le maréchal, son grand-père, l'approuvent; le marquis d'Alincourt n'a que seize ans. — Il se passa quelques dioses à l'assemblée delUniversité, dont on parle différemment ; M. le duc d'Orléans y avoit envoyé porter des ordres qu'ils ont promis d'exécuter, mais ils veulent faire des représentations, et prétendent qu'ils sont en droit d'en faire.
Dimanche 21, jow des Rameaux. — Le roi assista à toutes les dévotions de la journée dans la chapelle en bas. — Le comte de Konigsegg, ambassadeur de l'empereur, qu'on attendoit ici depuis lougtemps, arriva hier au soir; il a amené madame sa femme avec lui. Il y a déjà quelques jours que ses équipages étoient arrivés. — M. l'abbé Dubois a la charge de secrétaire du cabinet qu'avoit Gallières, et la fera dans son entier en servant et ayant la plume tous les quarti^ns comme M. de Callières. On lui donne, outre cela , une place dans le conseil des affaires étrangères; comme il est conseiller d'État, M. le duc d'Orléans a chargé M. le chancelier d*accommoder la difficulté qu'il y pourroit avoir sur le rang, — On songe fort pour M. le prince de Conty à lui faire avoir le gouvernement de Poitou qu'a M, de la Vieuville, à qui on fait des propositions sur cela
qui lui seront avantageuses et on croit que l'affaire s'accommodera ; M. le duc d'Orléans y apporte toutes les facilités qu'on peut désirer.
tundi 22. — Le marçjié de II. le prince de Conty avec M. de la Vieuville pour le gouvernement de Poitou fut entièrement terminé le soir; ce prince lui donne 110,000 francs argent comptant et le laisse jouir de tous les appointements du. gouvernement^ qui sont de 34,000 francs, et on lui donne des assurances par des brevet3 du roi , qu'en cas que M. le prince de Conty vint à mourir avant lui, le gouvernement lui seroit rendu. Outre cela , il a un petit gouvernement en Poitou qui vaut encore 500 écus de rente , qui s'appelle Fontenay-le-Comte, que M. de la VieuviUe avoit au^si et qu'on donnç au chevalin de la YieuviUe^ son second fils de son second mar nage, dont il est fort content. Il ne l'est pas de son aîné, qui est celui qui vient de vendre le régiment â M. le grand prieur contre l'avis de son père, qui avoit obtenu de monseigneur le duc de Berry ^ee régiment-lA quand, après la mort de H. de Vendôme , il lui £at donné. -^ On parle de quelques changements ^ns les finances; mais ce sont des bruits si incertains qu'on ne sait qu'en croire. — M. le chancelier alla le matin à la chambre de justice i^einercier tons les officiers qui la composcâent et casser laxâian^re; elle a duré us $n et quelles jours, et a coûté eovxron l,t00,000 francs *.
" Cett9 ^b^mM fit jieaw^up çU mal et «e f râ^isit presque suMim bi€». Jie mal fgit les fripoiw«ries uisigpes, les recelés, Je3 fidies ejt te discrédit ^tal des gens (['affaires à quoi elle dopna lieu « et le peu de bioi, par ia prodi^té des remises qui furent faites sur les taxes et les péonieux memégespaar ies^ibteiHr. Le 4ac de Saint-Simon vfuloft qifop fit $11 seereft ces tax^s par estînie fUion PM^deasousde^^eà ^km etles pQuvx)ieiit(aonter4 les sijgoifi^r en seccçjt aux Xaxé9 les vm sj^M^ autresy les leur faire payer aussi en secret et à Tinsu les uns des autr^^, mais en tçinir des registres bien sûrs et bien exacts, et leur faire croire que par considération pour eux on ne vouloit pas les peiner , encore moins les décrier en leur faisant des taxes publiques; {mr làon auroît
conservé leur crédit^ puni leurs rapines > perçu pour le roi tout ce qu'ils auroient payé, et ôté toute occasion de modérer leurs taxes ; par où il se seroit trouvé qu'en taxant sans proportion moins qu'on ne fît et sans frais, le roi en eût touché effectivement plus sans proportion qu'il n'en entra dans ses coffres. Ce duc vouloit aussi que de ces taxes, le roi payât tous les brevets de retenue existants, quels qu'ils fussent, avec ferme résolution de n'en accorder jamais et demeurer le maître de ces charges lorsqu'elles vaqueroient ; payer tous les régiments et toutes les charges militaires et en abolir la vénalité , et payer encore les principales charges de la cour pour les Vendre libres et ne les plus laisser vendre. Gonome il n'avoit ni charge , ni régiment^ ni brevet de retenue , ni lui ni les si^is , et que ses gouvernements n'avoient rien coûté à son père ni à lui, il n'y avoit point d'intérêt ; aussi M. le duc d'Orléans goûta-t-il fort la proposition et son emploi. Mais le duc de Noailles, qui voulut être la terreur et l'amour de la gente financière, qui a des branches fort étendues dans tous les trois États du royaume , voulut une chambre de justice, et l'obtint; après quoi il fut d'autant moms question d'un si utile emploi, que le régent avoit déjà donné à pleines mains à qui en vouloit les survivances et les brevets de retenue, et qu'il vouloit continuer comme il fît, croyant ne donner rien , et cependant s'attacher le monde par ces grâces. Il se trouva enfin qu'il en donna tant que personne ne lui en sut gré parmi cette multitude , et que honteux lui-même de n'avoir rien laissé au roi à disposer, il dit qu'il seroit le premier à lui conseiller de n'en laisser subsister aucune. On le craignit un temps, mais la rumeur. fut si grande par la multitude des intéressés qu'on n'osa plus y toucher.
Mardi 23. — Albergotti mourut le matin; on le trouva presque mort en entrant dans sa chambre ; il avoit déjà eu d'autres attaques d'apoplexie qu'il avoit cachées avec grand soin. Il étoit lieutenant général, trèsbon officier; il étoit chevalier de l'Ordre, gouverneur de Sarre louis et colonel du régiment Royal-italien ; il avoit outre cela 12,000 francs de pension et beaucoup d'argent comptant *. On a donné le régiment Royal-italien au chevalier d' Albergotti , son neveu. — Madame demande instamment le gouvernement de Sarrelouis pour le prince de Talmond, lieutenant général, et qui a l'honneur d'être son cousin germain; la princesse de Tarente, sa mère, étoit sœur de madame l'électrice palatine, mère
de Madame. — Le voyage de M, le prince de Conty en Hongrie est tout à fait rompu; M, le duc d'Orléans a obtenu de lui qu'il-n'y songeât plus. On paye pour lui les 110,000 francs qu'on donne à M. de la Vieuville; on lui donne outre cela 30,000 écus argent comptant, et il entrera dans le conseil de régence **.
* Albergotti étoit gentilhomme florentin , neveu de Magalotti, qui i'étoit aussi , que le cardinal Mazarin avoit à son service , et qui est mort considéré, avec beaucoup d'amis. Débauché, avec de Fesprit et de la grâce ; bon officier, qui tiroit gros du roi et le dépensoit fort honorablement ; lieutenant général et gouverneur de Valenciennes, et ami très-intime du maréchal de Luxembourg, qui prit Albergotti en la même amitié et l'initia de fort bonne heure avec tous ses amis et dans le grand monde. C'étoit un homme digne de figurer auprès de Catherine deMédicis et d'être du même pays qu'elle; c'est, en deux mots, beaucoup louer son esprit et ses talents et en exprimer en même temps toutes les qualités aussi bien que celles de son cœur. Du reste avare à l'excès, particulier, débauché obscur et secret ; excellent officier général, mais dangereux selon ses vues personnelles ; de la valeur la plus éprouvée, la plus froide, la plus reconnue et à qui avec cela les affronts publics les plus assénés ne coûtoient rien à rembourser et à laisser pleinement tomber en faveur de sa fortune , comme il en essuya un terrible de la Feuillade dans la chambre de M. le duc d'Orléans, blessé après la bataille de Turin, en septembre 1706 , et comme il lui est arrivé avec d'autres, sans que personne s'en soit entremis, ni qu'il en ait fait jamais aucun semblant même avec eux. Sans jamais rien mettre au jeu ni presque sortir de son silence, et jamais de son froid indifférent, il sut se mettre dans des liaisons étroites avec tous ceux qui étoient en puissance ou en honneur, et de qui il pouvoit attendre, dans l'intime intérieur de Meudon; sur un pied agréable avec le roi , et honnêtement avec ceux avec qui il servoit, quoique la plupart le haïssent et que très-peu ne s'en défiassent pas beaucoup. Il amassa beaucoup , devint lieutenant général et chevalier de l'Ordre , eut un gouvernement et mourut d'un accès de haut-mal, auquel il étoit sujet, et faute d'être secçuru parce qu'il s'en cachoit infiniment, et qu'on n'en fut plus à temps quand on. osa le vouloir faire. Il ne fut regretté de personne, et ne fut point marié.
**La timidité et la facilité du régent fut bientôt reconnue, et les princes du sang en surent énormément profiter. Le feu roi ne leur donnoit que des honneurs, et encore dans les bornes à l'égard des fils et petit-fils de France ; mais ni entrées comme 'princes du sang, ni gou-
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vemements , ni charges , et M. le Prince, à qui les siennes avec leur survivance furent rendues par la paix des Pyrénées , ne les transmit après sa mort à son petit-fils que par son mariage avec une bâtarde du roi, en &veur de laquelle le roi les donna à son fils après son mari ; et M. le duc d'Orléans leur en achète à tous aux dépens du roi , les met sur le grand pied et y ajoute des pensions, et à eux et à toutes les prinr cesses du sang , filles et autres , et des pensions immenses. Encore ce qui a été public n'est pas une goutte d'eau en comparaison de ce qu'ils ont tiré de millions en secret, dont une partie a été à la fin connue et l'autre ne l'a pas moins été en gros.
Mercredi 2fc, à Paris. — M. le prince de Conty est raccommodé avec madame sa mère. La comtesse de la Roche, qui a été dame d'honneur de cette princesse et que M. le prince de Conty voyoit assez souvent, quoique madame sa mère ne la voulût point voîr, a eu beaucoup de part à ce raccommodement, et madame la princesse de Conty en est si contente , qu'elle lui a rendu ses bonnes grâces et sa confiance. — Le prince de Talmond aura le gouvernement de Sarrelouis et rendra la pension de 12,000 francs qu'il a; mais cela n'est pas encore entièrement déclaré. — L'évoque de [Saint- Paul-Trois-Châteaux (1) est mort à Aix, depuis quelques jours. — On dit que Tarchevèque de Cambray, Canillac et Chiverny, qui sont du conseil des arfaires étrangères, n'ont point d'envie d'accepter la commission[de conseiller d'État qu'on leur veut donner, afin que l'abbé Dubois ne puisse plus leur disputer le rang ; c'esijun expédient qu'on prétend q ai a été proposé par M. le chancelier. — Madame la duchesse de Berry alla coucher aux Carmélites, où elle n'a mené que madame de Clermont et madame deMouchy.
Jeudi-Saint 25, à Paris. — Le roi entendit le sermon de la Cène de l'abbé Bion; après quoi, Tévêque de Rennes fit l'absoute et S. M. lava les pieds à douze pauvres; les plats furent portés par M. le duc d'Orléans , le comte
(1) Joseph-Ignace Maurel du Chaffault
de Charolois, le prince de Conty, le duc du Maine ^ le prince de Bombes , le comte d'Eu, le grand prieur et les maîtres d'hôtel du roi; M. le Duc , comme grand maître de la maison, étoit à la tète du service ; ensuite S. M. alla eiux Feuillants, où elle assista au service et à la procession (1). Durant le sermon de la Cène, M. le grand prieur étoit assis dans le rang des princes du sang, ayant un carreau devant lui comme eux *. On prétend que jamais MM. de Vendôme n'ont pris une pareille place; on s'en est plaint à M. le duc d^Orléans, qui a promis d^y donner ordre. Après la Cèac» M.- le Duc alla à Chantilly, où il demeurera jusqu'à la fin de la semaine qui vient ; il y mène cinquante ou soixante de ses amis avec lui.
* Quelque audacieux que fût le grand prieur, on peut bien croire qu^il n'eût jamais osé s'emparer de fait et de surprise d'une égalité si publique et si entière avec les princes du sang, que son frère ni lui n'avoi^t m eue ni prétendue du temps du feu roi, s'il ne s'étoit assuré tout bas de M. le duq d'Orléans. Au teeme où en étoient lors les prin-
(1) n Le sermon fini, M. révoque de Rennes monta en chaire, la mitre sur la téte,laevos8een main et donna Tabscate. Le roi Tint aussitôt laver les pieds des treize pauvres représentant les apôtres ; après avoir versé de Teau sur leurs pieds et les avoir essuyés, il les leur baisa. Cette cérémonie finie on servit les pauvres dans Tordre suivant. M. Des^ranges, maître des cérémonies, précédé d'un huissier ; M. Ig marquis de Dreux , grand maître des cérémonies, avec son bâton de commandement , suivi de treize maîtres d'hôtel ; monseigneur le Duc, grand maître de la maison du roi, portant un bâton parsemé de fleurs de lys d'or, marcfaoient les premiers en faisant une profonde révérence lorsqu'ils passoient devant S. M. Ensuite venoit monseigneur le duc d'Orléans , portant un plat de bois, sur lequel étoient treize petits pains avec une galette, suivi de M. le marquis d'Étampes, son capitaine des gardes. M. le comte de Charolois y portoit une croche pleine de vin avec une coupe par-dessus : le tout de bois. Monseignenr le prince de Conty^ monseigneur le duc du Marne, monseigneur le prince de Dombes, monseigneur le comte d'Eu, poiloient Tun un plat de poissons, l'autre des légumes, des confitures et du fruit, étant suivis du grand échanson, du grand pannetier et des gentilshommes servants, qui étoient au nombre de treize, portant aussi chacun leur plat. A mesure que l'on apportoit ces plats au roi, S. M. les donnoit aux pauvres. Cette cérémonie recommença jusqu'à treize fois, parce.que l'on servoit treize plats à chaque pauvre. » (Le Nouveau Mercure, volume de mars, pages 180 à 182.)
ces du sang avec les légitimés, et ceux-ci avec les ducs, c'étoit jeter de rhuile sur ce feu, et mortifier encore cruellement les légitimés, dont la considération avoit bien porté le feu roi à donner à MM. de Vendôme des rangs fort étranges et des distinctions fort nouvelles, mais en même temps fort différentes de celles de ses bâtards, qui se seroient tenus très-offensés et maltraités de leur égalité avec les petits-fils du bâtard de Henri IV , et le feu roi n'en auroit pas été moins indigné qu'eux. Cette entreprise fit en effet un furieux bruit, et finit en même temps qu'exécutée, malgré son inscription ordonnée dans les registres du grand maître des cérémonies pour attiser ce feu. C'étoit tellement la grande maxime du régent que le divide et régna y qu'il lui échappoit souvent de dire ces deux mots latins, et puis de rire en s'applaudissant dé les savoir si bien mettre en pratique , en commettant tant qu'il pouvoit et tout ce qu'il pouvoit de gens les uns contre les autres, et les y laissant demeurer et en général et en particulier.
Vendredi-Saint 26, à Paris. — Le roi alla aux Feuillants entendre le service, et durant le service le grand prieur fut toujours assis au rang des princes du sang, comme il avoit fait hier au sermon de Tabsoute ; M. le duc d'Orléans, qui avoit promis de lui en parler, l'oublia. On se plaint fort de cette entreprise de M. le grand prieur. — Le prince de Talmond a le gouvernement de Sarrelouis; cela est déclaré , et il renonce à la pension de 12,000 francs qu'il avoit, co'mme cela a été réglé par la dernière ordonnance sur les pensions. — On a nouvelle que le czar et la czarine arrivèrent à j|l Haye le 19. — Mademoiselle, qui est à Chelles, y prendra Thabit mardi ; il n'y aura point de grandes cérémonies. M. le duc d'Orléans et madame la duchesse d'Orléans veulent que personne n'y aille ; elle ne fera sa profession qu'à vingt ans, et elle n'en aura que dix-neuf le 13 août.
Samedi-Saint 27, àParis. — M. de Dreux, grand maître des cérémonies , a ordre de mettre sur les registres la place que M. le grand prieur a prise jeudi et vendredi, aux Tuileries et aux Feuillants ; on prétend que M. le grand prieur n' avoit aucun droit de faire ce qu'il a fait, et que jamais personne de sa maison n'a fait cette entreprise. — L'abbé Dubois prendra sa place vendredi dans le con-
seil des affaires étrangères ; on donnera à l'archevêque de Gambray et à MM. de Chiverny et de Canillac des lettres de conseiller d'État, du jour qu'ils sont entrés dans le conseil des affaires étrangères, mais il parolt que ces messieurs ne les veulent point recevoir; cependant on les a toujours fait expédier *. — On avoit cru qu'on feroit aujourd'hui la distribution des bénéfices, mais cela est remis. — Le bruit commence à se répandre que le czar veut venir en France; on dit même qu'il y amènera la czarine sa femme.
* Ces lettres antidatées de conseiller d'État ne furent guère goûtées par les conseillers d'État qui vouloient nettement précéder, et beaucoup moins par ceux pour qui elles le furent, qui sans cela voifloient précéder aussi. Il est pourtant vrai que les gens de qualité à qui on avoit eu soin, avec art toujours entretenu, de faire prendre les ducs en grippe, se montrèrent en cette occasion, qui les touchoit si directement, trèsdoux et très-humbles serviteurs de la robe. La jalousie du grand nombre qui ne pouvoit pas trouver place dans les conseils se reput avec plaisir de la mortification qui tomboit sur ceux qui y étoient sans retour sur eux-mêmes, et Canillac, sur lequel elle tomba à plomb et qui en fut le plus outré , méritoit bien cette aventure , pour avoir soutenu cette même prétention des conseillers d'État à la formation des conseils. Il eut quelque temps après une place effective de conseiller d'État d'épée et Chevemy aussi, pour les consoler de leur mésaventure*
Dimanche 28, jour de Pâques. — Madame la duchesse d'Orléans vint de Montmartre à Saint-Eustache faire ses pâques, et puis retourna dîner à Montmartre, où elle demeurera encore deux ou trois jours. — Madame la duchesse de Berry, qui sortit des CarmeUtes avant-hier, y est revenue passer l'après-dlnée, et le soir elle alla souper à la Meutte. — M. de Brissac, lieutenant des gardes du corps, et neveu de feu Brissac qui en étoit major, mourut le matin, à Paris, après une longue maladie ; il étoit maréchal de camp, et le feu roi lui donna le gouvernement de Guise après la mort de son oncle, qui l'avoit. — Le roi assista dans sa chapelle en bas à toutes les dévotions de la journée.. — fl y.a quelques jours que madame la du-
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chesse de Saint-Aignan est partie d^ici pour aller trouver M. son mari y ambassadeur en Espagne. On mande de ce paysJà que le roi d'Espagne a chassé Bourlet, son premier médecin^ et ne lui a donné que vingt-quatre heures pour sortir de Madrid. Il a ordre d'emmener sa femme avec lui ; il est jBrainçœs et a été longtemps très-Wen avec le roi son maître*.
^ Aiberoni contînaa à se fake place nette. La privance que donnoit la place de premier médecin à un François lui étoit suspecte pour le moins autant que le lui avoit été le grand état do cardinal del Giudice ; il ne tarda donc pas à s*eD débarrasser après s'être délivré de l'autre.
Lundi 29, à Paris. — M. Pelletier de Souzy, qui étoit un dfes conseillers du conseil de finances et qui entroit depuis la mort du roi dans le conseil de régence quand il s'agissoit d'affaires de finances , entrera présentement dans ce conseil pour toutes les affaires qui s'y traiteront *. — Madame la duchesse de Berry ne veut plus qu*on joue chez elle, à cause du temps des promenades, et le jeu chez elle ne recommencera qu'au mois d'octobre. — Le comte d'Estrades, lieutenant général, avoit été taxé à la chambre de justice à cause du bien de sa femme , fille de feu le Normant, fermier général ; on lui remet sa taxe, et M. le duc d'Orléans, qui l'estime et qui est bien aise de lui faire plaisir, lui a accordé un brevet de retenue de 80,000 francs sur sa charge de maire de Bordeaux, qui est depuis longtemps dans sa famille. Le maréchal d'Estrades, son grand-père, avoit cette charge ; M. le duc d'Orléans se souvient toujours que ce maréchal avoit été son gouverneur. La nouvelle du brevet de retenue de M. d'Estrades n'est pas encore publique, et le brevet de retenue est de 100,000 francs.
* Le conseil de régence commençoit fort à décliner, et ne tarda guère après à devenir le vieux sérail, et un pur rendez-vous de nouvellistes, où il ne se lisoit plus que les nouvelles des gazettes, où il ne se délibéroitrien que des matières contentieuses entre des particuliers, enûnance 00 en dépêches, et où entra presque qui voulut. Pelletier, dont il s'agit
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ici, père de des Forts, qui a été plus d'une fois contrôleur général d^s iinatwes , et qui fut cruellement congédié dans les suites sous M. le cardinal de Fleury quil'avoit fait; Pelletier, dis-je, étoit frère du ministre d'État, mort dans sa sage et sainte retraite, et se retira lui-même quelques années après à Saint- Victor. C'étoit un homme qui avoit été longtemps intendant de Flandre du temps brillant du feu roi, avec qui il fut toujours fort bien et encore mieux avec M. de Louvois^ à la mort duquel il fut chargé du soin des fortifications en chef, qui lui donnoit un travail ré^é avec lé feu roi toutes les semaines, n avoit partout une des plus délicates, tables de la cour et la fleur de la bonne compagnie de la cour et de la ville ; il avoit passé sa vie dans le commerce du plus grand monde et avec une plus grande considération; aussi entreprit-il plus qu'il ne put porter. Il soutint sa retraite, qu'il entreprit à plus de quatre-vingts ans, mais il n'y dura guère, et y mourut d'ennui. Le lait pour toute nourriture longtemps durant, puis le reste de sa vie trois mois de l'année, le guérit entièrement de la goutte; dans cet usage il avoit le courage de tenir sa table à l'ordinaire, et tâtoit à tout avec une miette de pain ; son got|{ étoit si juste, qu'il ne lui en falloit pas davantage pour juger des mets, et pour les maintenir dans toute leur finesse. M. d'Harlay, le plénipotentiaire deRyswick, homme de beaucoup d'esprit, et qui étoit passionné du monde et de la considération , séchoit d'envie de la table et de la bonne compagnie qui abondoit chez Pelletier, et qu'il ne pouvoit attirer de même. Il étoit mort alors depuis longtemps.
Mardi 30, à Paris. — On fut étonné de voir au lever de M. le duc d^Orléans le vieux Pomereul, gouverneur de Douai, qUe tout le moùde disoit mort hier et qui n'a pas seulement été malade. — Madame là duchesse d'Orléans î*evint de Montmartre, où elle a diemeuré huit jours; mademoiselle sa fille a pris rtabit à Chelles. Cela s'est fait sans aucune cérémonie; M. le duc d'Orléans et madame la duchesse d'Orléans ont défendu à tout le monde d^ aller. On dit que M. le duc d'Orléans lui donne f 0,000 francs de pension et quelque argent comptant. — Il arriva un courrier au prince de Cellemare, ambassadeur d'Espagne, qui lui apporta la nouvelle qtie le jour de Pâques fleuries la reine étoit accoucTiée à Madrid d'un prince, qui a été nommé François. tévoi d'Espagne a présentement cinq garçons : trois de
son premier mariage et deux du second. — On croit que le gouvernement de Guise sera donné au marquis d'Hautefort , le plus ancien des lieutenants généraux employés; il est dans ses terres depuis un an.
Mercredi 31 , à Paris. — Le duc de Béthune est à l'extrémité; il avoit deux ans moins que le feu roi, mais il paroissoit beaucoup plus vieux, et il y a déjà plusieurs années qu'on ne compte plus sur sa vie. Il est gouverneur de Calais et lieutenant général de Picardie; le duc de Charost, son j&ls, a la survivance de ces deux charges. Il avoit été capitaine des gardes du corps , en survivance du duc de Charost, son père. — M. d'Antin a prié M. le duc d'Orléans de le décharger du soin de l'Opéra; il trouve que ceux qui le composent sont des gens trop difficiles à gouverner, outre que rOpéra esf chargé de beaucoup de pensions, qui le feront tomber. — Le pape a fait cardinal monsignor Borromée, dont la nièce, qui est fort riche, épousa, l'année passée, un neveu du pape. — On devoit faire hier àThorn l'élection d'une abbesse; on croit que ce choix tombera sur la princesse de Sulzbach, nièce de madame deDangeau; cette abbaye est considérable, et par le rang de princesse etparle revenu, qui est au moins de 12,000 écus, et parce que Tabbesse donne toutes les prébendes. Pour être reçue , il faut faire des preuves de seize quartiers de princesses ou de comtesses de l'Empire. La sœur de madame de Dangeau en étoit abbesse avant celle qui vient de mourir, et avoit fort embeUi cette maison.
Jeudi 1" avril y à Paris. — M. le duc de Béthune mourut le matin ; on n'en espéroit plus rien dès hier. Il vaque présentement cinquante- neuf places dans les chevaliers de rOrdre. — Le gouvernement de Guise est donné à M. le marquis d'Hautefort ; cela est déclaré présentement. — La marquise d'Estrades mourut ici ; elle étoit belle-mère du comte d'Estrades, mère de madame d'Herbigny et sœur de Blouin , capitaine de Versailles. Elle
avoit été parfaitement belle , s'étoit retirée depuis longtemps et étoit dans une grande dévotion; elle avoit une petite pension du roi et peu de bien d'ailleurs. — Les médecins trouvent que Madame s'assoupit trop souvent; elle s'endort môme aux spectacles, quoiqu'elle les aime beaucoup; ils l'ont enfin résolue à se faire saigner et purger. — On parle fort de retrancher les pensions qui sont sur l'Opéra, sans quoi on ne croit pas que ce spectacle puisse continuer; personne ne veut se charger de ce détail-là, et l'on voudroit bien que l'Opéra ne tombât pas , car dans une ville comme Paris il faut beaucoup de spectacles.
Vendredi 2. — Le roi alla se promener au Cours; M. du Maine et le maréchal de Villeroy sont toujours aux promenades dans le fond du carrosse avec lui*. — Madame fut saignée du bras, et les médecins l'ont enfin déterminée à faire des remèdes, quoiqu'elle les haïsse beaucoup. — M. le duc d'Orléans alla dîner à la Meutte avec madame la duchesse de Berry qui y est depuis quelques jours. — M. Fabbé Dubois prit sa place au conseil des affaires étrangères; ce conseil a recommencé aujourd'hui. — On eut par l'ordinaire des lettres de Rome du 16; le courrier de M. le duc d'Orléans n'y étoit pas encore arrivé et on n'y savoit rien de l'appel des quatre évêques et de la Sorbonne au futur concile. — On croyoit qu'on feroit aujourd'hui la distribution des bénéfices, mais cela paroit présentement s'éloigner. — Madame la duchesse de Duras, mère de la princesse de Lambesc, est si mal, qu'on ne croit pas qu'elle en puisse revenir.
* Du temps que le feu roi admettoit des hommes dans son carrosse , jamais aucun, même prince du sang, ne fut au fond à côté de lui ; c'étoit un honneur réservé aux fils de France. Rien n'étoit donc plus indécent que d'y voir en public le roi serré entre M. du Maine et le maréchal de Villeroy, lequel encore, comme gouveneur, y avoit bien une place de préférence , mais non pas de préséance sur le grand écuyer, ni le grand chambellan, ni peut-être encore sur le premier gentil-
homme de la chambre d'année ; mais le robinet étoit tourné pour les indécences, que désormais on va Yoir couler de partout.
Samedi 3. — M. le Duc, M. le prince de Conty, M. le comte de Toulouse, qui étoîeiit chacun dans leurs maisons de campagne, où ils avoient mené beaucup de leurs amis, en sont revenus. — Madame prit médecine ; efle fait présentement tous les remèdes que les médecins lui proposent. — Madame la duchesse d'Orléans alla à Chelles, où elle mena M. le duc de Chartres et mademoiselle de Valois ; elle en revint fort édifiée de ïa fermeté et de la joie que témoigne Mademoiselle d'avoir pris l'habit. — Il y a quelques jours que le petit comte de Picquigny, qui n'a pas douze ans , fut reçu dans la cour des Tuileries à la tête des chevau-légers de la garde; il est fils aîné du duc de Chaulnes, qui a obtenu pour lui la survivance de la charge de capitaine-lieutenant de cette compagnie ; il prêta son serment entre les mains du maréchal de Villeroy. M. le duc d'Orléans étoit à cette réception, à cheval. Dimanche 4. — Les conseils de régence recommenceront demain; M. le prince de Conty et M. Pelletier y prendront leurs places. — La marquise d'Alluye est fort mal; elle a quatre-vingt-trois ou quatre ans. — Cilly, lieutenant général, ne fera plus la campagne en Hongrie, comme on Tavoit dit ; il n'y vouloit aller que par ordre du roi et être payé de ses appointements de lieutenant général pendant la campagne. — Le czar vieiit en France; on a fait partir du Libois, gentilhomme ordinaire du roi, pour l'aller recevoir à Dunkerque ; du Litois mène avec lui des carrosses, des chevaux et des officiers de la maison du roi pour lui faire trouver ses commodités partout et pour les voitures et pour sa subsistance ; il sera toujours défrayé pendant qu'il sera en France, et il compte d'y demeurer cent jours. — Par la mort de Brissac, il vaquoit une lieutenance dans les gardes du corps. La Boulaye, le plus ancien enseigne, a monté à la lieutenance, et on a donné l'enseigne au chevalier du
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Palais^ lïiestre de camp réformé ; c'étoit le tour de la cavalerie de montet.
LuMi 5. — II y eut collseil de régence l'après-dlnée, où M. le {wrinèe de Conty prit séance ; M. Pelletier y demeura dttns'la même place qu'il avoit dans ces conseils les joun^ de finawées?*. -^ Le marquis d'Armentières est movi chez l«i, et la campagne ; il étoit un des deux premiers gentilhotomes de la chambre de M. le duc d'Orléans. Il atoit un brevet de retenue de 80,000 francs sur sa charge, et M. le duc d'Orléans la donnera apparemment à M. de Gonflans, son frère et son beau-frère, car ils avoient épousé les dteux sœurs. — La ville veut faire des halles dansTendroitoù est l'hôtel des mousquetaires gris, pour la commodité du faubourg Saint-Germain, et elle fera bâtir un hètel j^ur les mousquetaires sur le bord de la rivière, au-dessous de l'endroit où madame la princesse de Conty et le diic d'Humières font bâtir, vis-àrvis le jardin des Tuileries. La ville achète les places ^our ce bâtiment.
* Malgré les modernes prétentions des conseillers d'État si bien soutenues, le conseil de régence sembla si bon à M. Pelletier, conseiller d'État très-ûncien, qu'y enttrant tout à ftiittous lés jours, il n'y disputa la préséance ni à l'ancien évêque deTroyes, qui y étoit dès le commencement, ni au marquis d'£ffiat,qui venoit d'y entrer, et y conserva la place qu'il y prenoit auparavant les jours de finances, auxquels il y entroit comme conseiller du conseil royal de finances.
Mardi 6. — M. le duc d'Orléans a donné la charge de premier gentilhomme de sa chambre à M. de Conflans, et au fils de M. d'Armentières la survivance de M. de Conflans^. M', le duc d'Orléans se charge de dédommager' du byev^t dé retenue la veuve, qui est une des quatre dames de madame la duchesse de Berry. Le marquis dePluveau, qui avoit demandé cette charge et qui étoit en droit d'y prétendre, ayant été premier gentilhomme de la chambre de feu Monsieur, aura un brevet de gentilhomme de la chambre et en servira en l'absence des deux titulaires, et
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la permission de vendre sa charge de maître de la garderobe de S. A. R. L'autre charge de maître de la garderobe, qui étoit vacante depuis un an, par la mort du marquis deBréauté, a été donnée à Noce. L'appartement dans le Palais-Royal qu'avoit M. d'Armentières, et qui est fort beau, a été donné au marquis de Simiane, le plus ancien des deux gentilshommes de la chambre de S. A. R. — M. de Maillebois, fils aîné de M. Desmaretz, a obtenu un brevet de retenue de 400,000 francs sur sa charge de maître de la garde-robe du roi. — Le roi alla Taprèsdlnée au Palais-Royal voir Madame et madame la duchesse d'Orléans, et puis s'alla promener au Cours.
Mercredi 7. — M. le comte du Luc est revenu de son ambassade, et se porte mieux que quand il partit devienne pour revenir. — On mande d'Avignon qu'il y a quelques jours que M. Salviati, qui en étoit vice-légat, en est parti pour aller joindre le roi Jacques àPesaro; le pape a laissé à ce roi le choix d'un prélat que le pape veut qui demeure auprès de lui pour lui faire rendre les honneurs qui lui sont dus, et ce roi a choisi M. Salviati, avec qui il a fait grande amitié pendant qu'il a été à Avignon. — Madame Fagon, femme du premier médecin du feu roi, est morte au Jardin du Roi ; c'étoit une femme de beaucoup d'esprit, maisfortextraordinaire. Elle étoit toujours malade, et passoit presque toute sa vie à Bourbon, où elle étoit fort honorée; elle y faisoit beaucoup de bien. Elle se croyoit plus grand médecin que son mari, qui étoit reconnu généralement pour le plus grand médecin de France.
Jeudi 8. — M. de Ménars vend sa charge de président à mortier à M. de Maupeou, qui lui en donne 750,000 francs, dont 250,000 francs présentement et 500,000 francs après la mort de M. de Ménars, pour ses héritiers; on dit qu'outre celaily a un pot-de-vin de 20,000 francs. M. de Ménars jouira de sa charge jusqu'à sa mort, à moins qu'il ne veuille lacéder^plus tôt, en prenant les 500,000
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francs, OU qu'il ne meure quelqu'un des présidents à mortier, car en ce cas, ou en cas qu'aucun d'eux vende, M. de Ménars cédera sa charge, afin que personne ne soit reçu avant M. de Maupeou. M. de Meaupou a épousé, il y a quelques années, la petite-fille de M. de Basville, intendant en Languedoc; il est maître des requêtes. — Madame fut saignée du pied le soir, à cause de son assoupissement.
Fendredi 9. — Le comte d'Estrades, lieutenant général, fera la campagne en Hongrie auprès de M. le prince de Bombes, à la place de M. de Cilly. — Le marquis d'O aura les entrées chez le roi; il les avoit encore plus grandes chez le feu roi , mais d'une manière particulière*. — La Villemeneust , colonel du régiment d'Orléans, achète de M. de Pluveau la charge de maître de la garde-robe de S. A. R. ; il lui en donne 60,000 écus, et on lui donnera un brevet de retenue de 100,000 francs ; mais on croit que la Villemeneust aura peine à trouver 60,000 écus dans ce temps-ci : Pluveau les veut avoir argent comptant et ne lui a donné terme que jusqu'à lundi pour être payé. — On eut par l'ordinaire des lettres de Rome du 23 ; le courrier de M. le duc d'Orléans y étoit arrivé le 19. Le pape a appris ce qu'ont fait les quatre évêques et la Sorbonne; mais il n'a pas encore vu leur appel. Il remercie M. le duc d'Orléans d'avoir banni le syndic de la Sorbonne et d'avoir envoyé les quatre évêques dans leurs diocèses.
* D'O, gouverneur de M. le comte de Toulouse, le suivoit toujours chez le feu roi à toutes heures ; le prince n'y alloit jamais qu'aux heures de privance , et par la disposition de son appartement entroit toujours par les cabinets et ainsi par derrière. D'O demeura près de lui gentilhomme de sa chambre après son temps de gouverneur fini , et plus encore par confiance du roi et par amitié du prince comme son majordome et le maître dans sa maison. II continua à le suivre chez le roi fort souvent à son ordinaire , et obtint d'y être admis sans lui aux mêmes heures et par le même chemin ; il n'avoit donc pas ce qu'on appelle les grandes entrées comme le premier gentilhomme de
la chambre, parce qu'il n'entroit point par les antichambres ; mais en effet il jouissoit des mêmes , puisqu'il se trouvoit avec eux au petit lever et à leurs heures les plus particulières, mais y arrivant par les cabinets ; et il en avoit de bien plus familières qu'eux, puisqu'il entroit par les cabinets dans celui où étoit le roi à toutes les heures rompues où le roi étoit chez lui, et où qui que ce soit n'entroit que les légitimés comme les fils de France, et encore ceux-ci avec grande mesure; les premier médecin, premier chirurgien, premiers valets de chambre et les garçons bleus et d'O comme tous ceux-là sans ménagement. Il conserva encore d'être avec le roi, les enfants de France et légitimés, les premiers valets de chambre et nul autre dans le cabinet entre le souper et le coucher du feu roi , tandis que les dames d'honneur des princesses qui étoient avec le roi leur père se tenoient dans uq aiitre cabinet, avec la porte ouverte dans celui du roi, hors à Fontainebleau, qu'elles étoient avec lui et dans le même, rangées en cercle et assises , joignant et à côté des princesses, c'est-à-dire les deux dames d'honneur duchesses, et debout derrière les princesses ou par terre sans carreau ni tapis, celles qui n'étoient pas duchesses, même la maréchale de Rochefort, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans , quoique comme maréchale de France elle eût pu avoir un carreau ailleurs et s'asseoir dessus. Par l'explication de ces entrées de M. d'O, on voit qu'il auroit perdu sous un roi grand, à changer ses entrées contre les grandes, et que comme tous ceux qui avoient des entrées chez le feu roi les conservoient de droit chez son successeur, ce fut une justice de donner les grandes à d'O, quoiqu'il ne les eût pas chez le feu roi.
Samedi 10. — Il y eut conseil de régence Taprès-dlnée : on n'y parla point des taxes; c'est M. le duc de la Force et M. des Forts qui sont chargés d'examiner ce qui reste à faire sur ces affaires-là. — On jugea au parlement unç affaire de l'archevêque de Reims contre les curés de son diocèse; le jugement n'est pas décisif, mais il n'est pas favorable à l'archevêque. — Madame la Duchesse la mère étoit fort incommodée depuis quelque temps d'une perte de sang; elle conte la manière dont elle a été guérie, qui est incroyable, mais madame la Duchesse est la femme du monde la plus vraie. Elle n'avoit point de foi à ce remède, mais elle s'est rendue aux prières de ses femmes. Ce remède est de prendre une chemise portée par un homme plus de vingt-quatre heures; elle pria
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M. le Duc d'en porter une vingt-quatre heures, et deu^ heures après qu'elle eut rais cette chemise son sang s'arrêta.
Dimanche 11. — Le roi eut une assez grande fonte la nuit, à quoi il est fort sujet ; mais le jour il se porta bien, et alla se promener aux Tuileries et au Ck)urs, où il y avoit tant de monde (ju'il y eut J^eaucoup de carrosses renversés. — ^ Il y eut conseil de régence le matin. — 11 y eut, sur les cinq heures, chez M. le duc d'Orléans une grande assemblée, composée du cl^ancelier, ^^pi^emier président, du procureur général, des avocats généraux , de trois conseillers d'État , qui sont : M. Pelletier, M. Amelot et M. d'Argenson, du maréchal d'Huxelles et du marquis d'Effiat. On ne dit poipt de quoi il s'agissoit dans cette assemblée; mais il nous est revenu seulement que le chancelier et le procureur général avoient été tous deu^ du même avis, mais d'un avis fort différent de celui des autres. — Le marché de M. de la Villemeneust'pour la charge de maître de la garde-robe de M. le duc d'Orr léans est entièrement rompu; M. de Pluveau vouloit être payé demain et tout en argent comptant.
Lundi 12. — Il y eut conseil de régence le matin . — Madame fut fort incommodée la nuit d'un grand mal de gorge, et ne vit personne de toute la journée. [ — Oïx prépare l'appartement de la reine mère au Louvre povr le czar (J ) ; il y avoit plusieurs conseils qu'on avoit mis dans cet appartement etj qu'on va tenir présentement chez les présidents de ces conseils. On croit que le ca^r n'arrivera qu'à la fin du mois et qu'on enverra un maréchal de France au-devant de lui. Il y a ordre dans toutes les places de la frontière de lui rendre les plus grands honneurs qu'on puisse rendre ; on ne sait s'il voudra l^s recevoir, mais on obéira aux ordres qu'il donnera sur le
(1) «c M. Coypel, dit le Nouveau Mercure, a été chargé de faire nettoyer toutes les peintures et les dorures. »
cérémonial. — Madame la duchesse de Duras , mère de madame la princesse de Lambesc, est à l'extrémité ; mais avant que de mourir elle a voulu signer les articles du mariage de mademoiselle de Duras, sa fille, avec le comte d'Egmont, fils du duc de Bisache.
Mardi 13. — Madame a toujours mal à la gorge, et ne veut voir personne. — La duchesse de Duras mourut le matin ; elle étoit veuve du duc de Duras, frère aîné de celui d'aujourd'hui; elle n'a d'enfants que madame de Lambesc et mademoiselle de Duras ; eUe étoit fille du comte de laMarck, dont le marquis de la Boulaye, son père, avoit épousé Théritière des Bouillons-la-Marck qui étoit établie en France (1). — La duchesse de Melun mourut après diner ; elle mourut d'un coup de sang : elle n'avoit point voulu être saignée durant sa grossesse. Elle étoit à terme d'accoucher, et les médecins, la voyant sans espérance pour sa vie et sans aucune connoissance, la firent accoucher par force, et bientôt après Taccouchement la mère et l'enfant moururent ; l'enfant a été ondoyé, et c'étoit une fille. La duchesse de Melun étoit fille du duc d'Albret.
Mercredi 14. — La comtesse d'Egmont mourut le matin; voilà trois dames titrées mortes en vingt-quatre heures. — Il y eut une assemblée le matin chez M. le duc d'Orléans, où étoient le cardinal de Noailles , le chancelier, le premier président et le procureur général; il ne s'y agissoit que de trouver les moyens de faire subsister THôtel-Dieu, dont ces quatre messieurs sont les administrateurs généraux. — Il y avoit depuis plus d'un an des propositions de mariage entre le fils aîné du duc d'Albret, qu'on appelle le prince de Bouillon, et qui n'a que quatorze ans, et la fille ainée du duc de Noailles, qui n'a que douze ans ; les paroles étoient données de part et d'autre , mais M. le duc d'Albret prétend qu'on a voulu
(1) Samt-SimoQ a écrit ici de sa main : « Quelle ignorance ! ^
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mettre depuis deux jours des conditions à ce mariage qui l'ont blessé. Il a écrit une lettre à M. le chancelier qui étoit dépositaire des paroles; il a retiré la sienne, et le mariage est entièrement rompu. On craint même que cela ne remette l'aigreur entre la maison de Bouillon et la maison de Noailles.
Jeudi 15. — Madame n'a pas bien passé la nuit ; son mal de gorge augmente , elle a même eu un peu de fièvre. — M. Tévêque de Fréjus, précepteur du roi, fut élu tout d'une voix à l'Académie pour remplir la place de feu M. de Callières. — La comtesse d'Egmont a fait un testament par lequel elle donne 100,000 francs au comte d'Egmont, fils du duc de Bisache. Elle a fait beaucoup de legs considérables pour ses domestiques, mais elle nJa rien donné au prince de Ghalais, en qui elle avoit une grande confiance, ni au chevalier d'Aubeterre, à qui, elle avoit toujours dit qu'elle vouloit faire un bien considérable. — M. et madame de Chabannois se séparent de corps et de biens; M. de Chabannois est le fils aîné de feu M. de Saint-Pouanges, et madame de Chabannois est fille unique du feu marquis de Sourdis, et étoit héritière de la maison de Sourdis.
Vendredi 16. — Le roi signale contrat de mariage du duc d'Olonne, et la noce se doit faire incessamment. — M. le duc d'Albret obtint pour le prince de Bouillon, son fils, la survivance de la charge de grand chambellan , et cette grâce accordée dans cette conjoncture ici en relève encore le prix et augmente la joie de la maison de Bouillon. Le chevalier de Bouillon, qu'on appelle depuis quelque temps le prince d'Auvergne, a obtenu une pension de 2,000 écus; on en a donné une aussi de 1,000 écus à M. de , brigadier de cavalerie et parent de M. d'Antin ; ces pensions seront prises sur les 500,000 francs dont M. le duc d'Orléans s'est réservé la disposition. — M. le chancelier a été chez M. le duc du Maine ; ils ont été assez longtetnps ensemble en grande
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conférence, et cela fai^oit croire qu'i^ s'agissoit de raccommodement des princes, parce que tout le monde le souhaite ; mais il n'y a rien d'avancé sur cela.
Samed^ iT- — Madame se porte yn pqp ipieux; mai?^ elle ne veut voir encore personne. — Il y eut conseil de régence l'après-dlnée ; il n'y fut point parlé de taxes. — M. le grand prieur avoit convoqué pour ce ma^in tous les chevaliers de Mad^e qui sont à Paçis; on dit que c'étoit pour que les cj^eyajiers de Malte se joigxiissen^ à quelques gens à^e la noblesse qui youloient donner un mémoire contre les ducs ; M. le duc d'Orléans envoya chercher hier le bailli de Mesmes, ambassadeur de Malte, pour lui dire qu'il défendoit toutes assemblées de chevaliers, à moins, que ce ne fdt pour les affaire de leur ordre*- — M. de Chàtillon, M. de Rieux, M. de Laval, M. de Pons, S^. de Bauffremont , et M. de Clermont voulurent présenter le mémoire de la noblesse à M. le duc d'Orléans ; il ne le voulut pas recevoir, mais je crois pourtant qu'ill'a lu. — Madame de Parabère est présentement maltresse, sans qu'il lui en ait rien coûté, d^e la belle maison où elle est à la place de Vendôme et de ^ous les beaux nieubles qui y sont.
* Une image d'ordre et de distinction s'étoit soutenue jusqu'à la mort du feu roi, au milieu de toutes les entreprises et de toutes les décadences, mais après lui le peu de dignité de M. le duc d'Orléans jusque pour soi-même, sa légèreté , ça faciUté et même sa politique, coi^fondirent tout à son avènement à la régence. Ni reine ni dauphine ; Madame, seule de fille de France avec madame la duchesse de Berry ; la première toujours enfermée, et sa toilette et son dîner fort déserts ; l'autre enfermée ou en partie, voulant et ne voulant point de cour, et se trouvant fort abandonnée, imagina de réchauffer sa cour en permettant aux dames d'y venir sans ^re hahiUées, établit des jeux les soirs, et en retint tous les jours à souper, ce qui éclipsa les tabourets parce qu'y ayant des heures commodes de la voir,' on ne tint plus compte de sa toilette que fort rarement, ni guère plus des audiences qu'elle donnoit aux ambassadeurs, ni de celles de Madame. Les princes et princesses du sang s'étoient établis, dès les fins du feu roi, sur de petites chaises de paille garnies, sans bras, pour éviter de donner des fautem'ls que quand il n'y avoit pas moyen de s'en dispenser, comme
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en des visites de cérémoBies de morts, de mariages et semblables ; en sorte que ces petits sièges de paille, introduits sous prétexte de leur commodité pour jouer,' travailler, étoieut chez eux deveous les sièges de tout le monde sans distinction. Les gens non titrés, accoutumés ainsi à éviter ce qu'ils commencèrent à trouver des dégoûts et à se trouver partout en égalité , commencèrent à ne phis donner leurs places, puis à ne les phis offrir aux titrés , et à tftcher enfin de ne leur plus céder. M. et madame du Maine, qui eraignoient le choc des ducs dès avant l'affaire du bpnnel, quMls ne forcèrent lest ducs par le feu roi d'entreprendre que dans cette vue, pour les brouiller avee le parlement , et beaucoup plus après qu'ils l'eurent fait manquer avec l'éclat, ainsi qu'en Ta vu , ne s*oublièrent pas le reste de la vie du roi à exciter par eux et par leurs émissaires les non-titrés contre les ducs^ et profiter de tout leur pouvoir, de tout le mouvemBit qu'excita à la mort du roi cette perfide et inepte invention du duc de Noailles. La haine commune, moins que l'art et la malice, réunit les principaux acteurs du parlement et de ces g^is non titrés qui commencèrent à usurper le nom de noblesse, comme s'ils eussrat représenté toute celle du royaume, qui pour y parvenir écrivir^t et ^voyèrent des émissaires dans les provinces pour y attirer à eux tout ce qulls pourroient, et cependant éclatoient en plaintes vagues, parce qu'il n'y avoit Heu à en former aucune particulière. Tantôt , les ducs ne voubient phis être de l'ordre de la noblesse et prétendoient faire, un corps à part; tantôt ces messieurs eux-mêmes ne vouloient plus que les ducs en fussent. On débitoit des pauvretés sans nombre, sans vérité ni de la momdre vraisemblance, de tentatives ridicules et même tout à fait indifférentes quand elles auroient été, dont on amusoit vaguement lies ducs, et telles qu'on auroit honte de les rapporter et de leç réfuter, et qui tomboient à mesure qu'elles étoient alléguées, mais pour fafre place à d'autres misères aussi ridiculement inventées et qui ne vivoient pas plus longtemps. Quand des ducs de leurs amis ou de leurs para[it^ , ou d'une certaine considération et réputation dans le mende , ou des leurs même qui ne s'étpient pa§ laissés aller au torrent,^ leur dem^ndoient de quoi ils se plaignoient et ce qu'ils vouloient, et qu'ils se trouvpient forcés à répondre par amitié , ou pour ne pas paroitre ignorer eux-mêmes ce qu'ils vouloimt, ils ne savoient qu'articuler. Quand on leur montreit combien <m se jouoit d'eux par toutes les puériKtés sans vérité et sans vraisepi^lance dont on les abusoit, il^ étoient honteux ; quand on leur démonti:oit que les ducs ne poijiKoient ii'être p^ipt, du cQrp3 de la no^ blesse ni prétendre non plus de n'en être point, puisqu'il n'y a que trois ordres dans l'Ëtat, et qu'il est impossibfe qu'ils soient du premier n'étant point ecclésiastiques , ni du tiers par leur naissance et par leur di^té même , quelques-uns se rendoient , mais la plupart entr.oient
en fureur de ne pouvoir résoudre ce dilemme. En deux mots, ils ne savoient ce qu'ils vouloient, si non qu'ils vouloient crier, et que sans oser encore, ce qui ne tarda pas à se manifester, vouloir ôter tout rang et toute distinction aux ducs, parce qu'ils ne pouvoient atteindre aux leurs ; en cela aussi injustes mais plus modestes que les présidents à mortier^ qui, pour rendre aux pairs quelques-unes de leurs plus grossières usurpations, avoient eu l'audace d'insinuer clairement , pour ne pas dire demander, la housse et le tabouret pour leurs femmes. Le grand prieur, intéressé pour ses propres entreprises et pour n'en pas voir tomber le fondement, et le bailli de Mesmes, ambassadeur de Malte, frère du premier président, le plus envenimé contre les ducs, par l'orgueil de sa place, par les trahisons qu'il avoit faites, et qui étoient si honteusement et si vivement retombées sur lui dans l'affaire du bonnet ; d'ailleurs créature ou pour mieux dire esclave abondonné de M. et de madame du Maine, soulevèrent tous les chevaliers de Malte pour grossir la pelote, et à Paris et dans les provinces , et intimider le régent par le grand nombre. Mais ce grand nombre même fit trop d'effet pour ce qu'ils vouloient. Le régent sentit que tant de gens ensemble pourroient aisément changer d'objet, et que mis en ce mouvement par les bâtards qui faisoient bois de toutes flèches, et que madame du Maine n'auroit rien de sacré pour les maintenir dans tout ce dont les princes du sang avoient entrepris de les faire descendre, crut qu'il étoit temps d'arrêter ces assemblées et d'empêcher ce parti de s'augmenter et de s'organiser; mais il avoit attendu trop tard, trompé par sa politique ordinaire : il empêcha bien l'éclat des assemblées publiques et des jonctions déclarées, mais il ne fit qu'exciter les courages par cet empêchement, dont les effets ne tardèrent guère à paroître.
Dimanche 18. — Madame se porte considérablement mieux. — Il y eut le matin conseil de régence. — Le bruit est fort répandu qu'on jugera l'affaire des princes dans trois semaines; M. du Maine aura pu donner son mémoire avant ce temps-là. — Il y eut au Palais-Royal la même assemblée qu'il y eut dimanche; elle dura jusqu'à plus de sept heures. Je ne sais point ce qu'il y a été résolu. — Madame la maréchale de Boufflers partit ces jours passés pour Blois, où elle mène sa fille; le duc de Popoli l'y attend pour l'épouser ; il y a déjà plus de six semaines qu'il y est *. — On a nouvelle que le czar est arrivé à Bruxelles ; on l'attend à la fin de la semaine à Dunkerque. — Asfeld, lieutenant général , et qui est du conseil
de guerre , épouse mademoiselle de Fleury, nièce du procureurgénéral, fille de son frère aîné, qui étoit avocat général avant lui.
* Le prince de Pettorano , fils unique du duc de Popoli , prétendit avoir en France , pour lui et pour sa femme , ce que les fils aînés des grands d'Espagne et leurs femmes ont en ce pays-là et qu'ils n'ont point ici, parce que les fils aînés des ducs et leurs femmes ne les y ont pas. C'est ce qui l'arrêta à Bloispour y fstire son mariage et s'en aller après tout de suite avec sa femme , en Espagne.
Lundi 19. — Le roi fit Taprès-dïnée, dansle jardin des Tuileries, la revue des régiments des gardes françoises et suisses; M. leduc d'Orléans étoit auprèsduroi. — Il y eut conseil de régence le matin; M. le prince de Conty entre au conseil de guerre présentement comme au conseil de régence. — Le duc d'Olonne épousa mademoiselle de Vertilly; la noce se fit chez le père de la mariée, avec qui le duc d'Olonne et sa femme demeureront. — 11 se répand un bruit que le maréchal d'Huxelles donne son bien au chevalier de Beringhen, second fils de M. le Premier, et qu'on rappellera le marquis d'Huxelles ; on augmente même le bruit jusqu'à dire qu'il le va marier, et que la commanderie de Piéton, qu'il a, et qui est une commanderie magistrale , serj. donnée au commandeur de Belle- Fontaine, que le grand maître a choisi pour commander toutes les troupes auxiliaires qui se joindront à l'armée nayale des Vénitiens ; mais on dit chez M. le maréchal d'Huxelleset chez H. le Premier qu'il n'y a pas un mot de tout cela.
Mardi 20. — M. le prince de Conty alla hier au conseil de guerre qui étoit assemblé chez le maréchal de Villars ; M. leDuc n'a pas approuvé que M. le prince de Conty ait été àce conseil, et prétend quece conseil nese tenant point au Louvre doit se tenir à l'hôtel de Condé, chez lui. —On assure que tous les intendants des finances, dont les charges furent supprimées dès le commencement de la régence, sont remboursés présentement de ce qu'elles
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leur aVoient eoûté^ et qu'ils sont contents des effets qu'on leur a donnée pour ce rembooFsement. — Le bruit est fort répandu d'un grand changement parini les fer* miers généraux ; il est certain qu'on en supprime dix, et qu'ainsi il n'en restera plus que trente ; mais on parle d'en réformer quatorze et d'en noettre quatre nouTeaux. On diminue leurB droits de présence, qui étôient de lâ,OOD frsLncâ, ÛÉ n'en atironi plus que 6,000 J on létir payôit l'intérêt de leur argent au denier dix, on ne leur payera plus que sept et demi pour cent; on leur fait encore ff' ailti^es retf anehements, et l'on dit que le roi gagnera par tous ces changements-là plus de deiux millions par an.
M&rôfêdi^i, -^ Madame est tout à fait soulagée de son mal de gorge et est hors de tout danger. -^^ Il se répand un bi*uit, ce soir, qu'on envoie le iharéchalde Tesséau devant du czar pour lui faire les honneurs de la France } ce maréchal en s'en allant aujourd'hui à sa petite maison des Gamaldules a passé ici, et nous a dit qu'il n'âvoit nul ordre sut» cela; mais je crois qu'il le recevra demain ou aprèfr demain. -^ Le ntfaréchal de Matignon a obtenu un brevet de retenue de 100,000 francs sur le gouvernement du pays d'Âunis, dont le comte de Gacé, son fils, est pourvu; ilavoitdéjà un brevet de retenue de 130,000 francs; ainsi ce sont 230,000 francs, qui est tout ce que le gouvernement a coûté au maréchal ; on vient d'y joindre le gouverrietoent de la Rochelle avec 2,000 écus de plus d'appointements. — M. l'abbé de Maulevrier, aumônier du roi , a obtenu la survivance de sa charge pour un abbé de ses parerits; il n'y avoit point encore eu d'exemple» de survivance de charge d'aumônier.
Jeudi 22. -^ M. le président «de Nicolal a obtenlu la survivance de sa charge de premier président de la chambre des coitiptes pour M. de Goussain ville, son fils; il serd le huitième premier président de cette chambre de père eii fils. — M. le Duc avoit trouvé mauvais que M. le prince de Conty fût allé lundi au conseil de guerre
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ihez le maréchatl de Villars , prétendant (fié quafifl èé eoiisèil nfe se tient pas àù Louvre il doit se tétiiii^ à Thôtël déf Condé, chez lui, et non pas dbeai lè iiiaréèlial; Il i dit ses prétentions â M. lè* dtfé d'Orlédns, qui lui a t»épondii que le conseil devoit èè! teiiir chei lè maréchal qui en éUai le présidëfai, ^ùe les princes du i^ang île dévoient faite kucuhe difficulté d'y aller, éf (Jue pour inardue de ceiàil îroit Idî-mêÈde au premier conseil, qui sera lundi. — On me fit idndi une opëratiori fort douloureuse entre les deux mamelles, ^'àf lè conseil de Maréchal ; lè Drnn et Id Peyfonie y étoîënt présents, et ce fut le Drafi (fui fit rdpération.
Vendredi 23. — M. le duc d'Orléans alla ^é promener à Saint-Cloud, et révint pa* la Meutte, oùmadâïne la duchesse de Berry est encore. — îl. le maréchal de Tessé ei^t averti poùï» aller au-devant du czar, mais il ne partira èùcore de huit où dix: Jours, et il n'ira au-devant de lui que jusqu'à Beaùmont. On a nolivelle que le ciar est arrivé à Dùnkerque; on lui prépare l'appartement de la i^eine inère danis lé vieux Louvre; on ne sait pas encore s'il y voudra démeuirer. 11 veut visiter beaucoup de nos places, et il y à ordre partout de lui faiifé të^ plus grands honneurs; oà ne sàîf s'il lés Voùdi*a recevoir, mais on l'en laisse le maître. — Le marquis tf Alêgre, qui étoit dans ses terres dépuis quatre ou cinq lîiôïs, est revenu ; on attendoit son retour pour confèlilre le mariage de mademoiselle de Barbe^ieilx , sa' ]^etiïé-fillë , avec le marquis d'Harcourt. Où va trd^^àiller â dilé^ser les articles, aîfin que le maréchal d'Harcourt, qu'on emmène aux eeiux dé Bourbon, puisse les signer avant son départ.
Samedi 24. — Il y eut conseil de régence l'après^dlnée. —^Madame la duchesse de Berry vint souper au Luxembo\irg et retourna co'ucheràla Meutte. — On a unelislé de Quatorze fermiers généraux que l'on ôte ; on en remettra Quatre nouveaux , ainsi il n'y en aura que dix de retrahchés. Il y a quelques-uns de ces fermiers généraux-là.
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savoir HayDon et Rancy, qui ont demandé à être ûtés et qui ne veulent que le remboursement de leors charges.
— Madame des Marets^ mère du grand fauconnier, est morte ; elle avoit été fille d'honneur de Madame, et s'appeloit mademoiselle de Yillemaure. — M. le duc d'Orléans a eu nouvelle que le roi de Prusse vouloit venir ici^ où il sera dans un parfait incognito; il n'amène que fort peu de domestiques et veut loger chez son envoyé. Cependant cet envoyé, qui est le baron de Filet , croit que M. le duc d'Orléans a eu une nouvelle fausse; il prétend^ lui, avoir reçu des nouvelles du roi son maître assez fraîches et d'autres de Berlin^ où on ne dit rien qui puisse faire croire ce voyage-là.
Dimanche 25. — Le roi passa presque toute Taprèsdlnée chez madame de Ventadour, où il fit collation ; il parut sur son balcon^ et plus de dix mille personnes qui étoient dans le jardin s'en approchèrent et firent de grands cris de Vite h Roi l en le voyant; il prend grand plaisir à entendre ces cris de joie-là. — Il y eut conseil de régence le matin^ et M. le duc d'Orléans alla souper le soir à la Meutte. — Les articles de mariage du marquis d'Harcourt avec mademoiselle de Barbezieux furent signés le matin chez le marquis d'Alègre, grand-père de mademoiselle de Barbezieux^ et il alla l'apès-dinée me* ner sa petite-fille chez le maréchal d'Harcourt^ qui s'en va après demain aux eaux de Bourbon. Us ont envoyé un courrier à Rome pour avoir la dispense, parce que mademoiselle de Villeroy^ première femme du marquis d'Harcourt^ étoit cousine germaine de celle-ci^ qui a présentement près de 500,000 écus de bien dont elle jouit.
Lundi 26. — Conseil de régence le matin. L'aprèsdlnée M. le duc d'Orléans devoit aller chez le maréchal de Villars^ au conseil de guerre > mais il n'y alla point.
— Madame la duchesse do Berry, qui veut demeurer tout l'été à la Meutte no veut jdus moutor à cheval , et fait vendre tous ses chevaux do soUo. — M, do Bonne^-al ,
officier général dans les troupes de l'empereur, qui a eu permission de revenir en France, où on lui a donné des lettres d'abolition, et qui avoit été condamné pour avoir quitté le service et avoir passé aux ennemis, doit épouser ces jours-ici mademoiselle de Biron , qui demeurera en France, et lui aussitôt après le mariage partira pour aller faire la campagne de Hongrie. M. de Bonneval a un frère aîné; mais madame sa mère^ qui a toujours fort aimé le cadet et qui a fort souhaité ce mariage-ci, lui fait de grands avantages en le mariant; cette mère est fort riche , elle a eu plus de 500,000 écus de bien.
Mardi 27. — M. le prince de Dombes partit de grand matin ; il va en poste dans sa berline. Le comte d'Estrades, lieutenant général, le chevalier d'Estampes, son gouverneur,et Malezieu, le fils, sont dans sa berline avec lui. Une partie de l'équipage de ce prince avoit été brûlée il y a quelques jours en passant à Ch&lons; mais la perte, qui a été grande, a été réparée avec beaucoup de diligence ; il avoit eu seize de ses meilleurs chevaux brûlés. — Outre qu'on retranche dix fermiers généraux, on diminue les revenus des trente qui restent ; ils n'auront le revenu de leur argent qu'à sept et demi pour cent, et on leur payoità dix; ils n'auront que 2,000 écus pour leur droit de présence; ils en avoient 4,000, On y fait encore quelques petits changements , et on compte que tous ces retranchements épargneront par an plus de deux millions au roi. — On envoie le marquis de Nesle au-devant du czar jusqu'à Amiens au moins; peut-être ira-t-ilplus loin; il lui fera les honneurs de la province de Picardie *.
* Le marquis de Nesle poussa jusqu'à Calais, et fit les honneur au czar jusqu'à ce que le maréchal de Tessé Teut rencontré. M. de INesle avoit infiniment d'esprit , mais c'étoit absolument tout ; il eut de grands malheurs et trop publics, et de toutes les façons en sa vie. Il fut chevalier de rOrdre avant Fâge, en 1724, pour avoir porté la queue du grand manteau de TOrdre du roi lorsqu'il le reçut à Reims. Sa femme,
fille du duc Mdzarin , belle et charmante , fut dame du palais au mariage du roi ; il la. perdit quelques années après, et qui Fauroitcru ? Il perdit tout avec elle, et tomb^ dans la pauvreté , le mépris, Fobscurité et Fabjection la plus profonde.
Mercredi 28. — M. Id dttô d'Orléans alla dlnèr à lai Meutte avec madame la duchesse de Bert-y ; il y paâsà presque toute la journée. — On avoit fait prépaifeop l'appartement de la peine inère au LbUVre poui^ le czar, mais on croit qu'il ne voudra pas loger dans une maison royale, et en tous cas on lui fait préparer l'hôtel de Lesdiguières; il choisira. On dit qu'il change souvent d'avis sur de petiteâ choses, mais qu'il a beaucoup d'esprit dans les grandes. — Il arriva un courrier de Rome que le maréchal d'Huxelles y aVolt énvdyé il y a quelques jours ; il en est reparti la nuit du 21 au 22; on ne dit point encore précisément lés nouvelles qu'il apporte, mftis on sait qu'il n'en apporte point de fâcheuses. — Où parle fort du mariage du prince Charles, fils de H. le Grand , avec mademoiselle de'Noaillès, qui n'a que doùiÉè ans et demi ; on croit l'affaire très-avancée.
Jeudi 29. — Le courrier de Rome a apporté au cardinal de Noailles une lettre de la propre main du pape, en italien ; la lettre est fort douce, fort amiable , mais il l'exhorte fort à ne se point séparer. — Par les dernières lettres qu'on a reçues de Londres on apprend qu'il y a de grands changements dans les ministères d'Angleterre. — On a renouvelé ici les défenses de la bassette et du phai^aon à toutes personnes de quelques conditions et qualités qu'elles soient sans exception, et on croit qu'on fera mieux observer ces défenses que par le passé. Les maréchaux de France avoient déjà établi dans leur tribunal qu'on ne seroit point obligé de payer les dettes qi^'on auroit faites en jouant à ces jeux-là. Il y a plusieurs endroits dans Paris qui étoient des jeux publics et qui payoientde grosses sommes à ceux qui avoient obtenu le privilège de faire jouer, et ceux qui tiennent ces maisons-
là deniaDdeni! présentement de grandes diminutions. Vendredi 30. -^ Le âiarclfé de M. le prince de Ccrtrty avec M; de la Vieurille potir lé gouvernement de Poitou n'avoit pad eu son entier effet, parce que madame de Parabè^Cj flUe de M. de la Yîetiville, avoit fait arrêt sui" les 110^(H)0 fraiKiâ qu'on doiîne à son père pour être payée de sa doti M; le Jirînce de Gonty, qui a voulu faire finir cette affaire^ a ]\égocié tin accommodement entre le père ef la filléy â; qui Ton donnera 15,000 francs d'argent comptait et de bonnes asMÉMees pour 10 on là autres 1^000 francs; il eh coéle à M. le prince de Gonty 10,000 francs qu'il a sacrifiés pour faire finir l'affaire. — On eut des lettres de Chantilly qui font soupçonner que M. le comte de Gharolois en étoit parti le jeudi matin, disant à M. le Duo, son frète, qu'il voulorl alldr courir le san'gliër dans la forêt d'Alastre; et comme il A'én étoit pas revenu encore ffUJoui*a'liui à midi, on croit qu'il est sorti du royaume pou* aller faire la èampagne eti Hongrie. Il a mené avec luî un gentilhomme de M. le Duc, nommé Bitty, et dont on dit beaucoup de Men *.
* Cette partie de main, concertée dans la maison de Condé pour intimider Te régent par un prince du sà'ng si proche dé Fimpéràtrice Amélie et de seà deux filles, et pour n'avoir pas à répondre de ce qui se passeroiten ce voyajge , n'eut pas Vèf^ qu'on â^en étoit promis: Personne ne donna dans la duperie de croire qu'un prince du sang de dixsept ans fdt parti de Chantilly pour la Hongrie, sans l'aveu d'une mère et d'un frère aîné tels que madame la Duchesse et M. le Duc; et le sèùi accoinpàgneinént cTun gentilhomme de leur confiance, et qui la méHtoit, tel que Billy , aûroît levé le voile. M. le duc d*6rléjlns, qui n'étoit tittiide que daus les j^etHeà occasions,' et qui éédôit m6ii!is aux choses qu'aux importuûités, ne prit aucune inquiétude de cette disparate [sic]^ et se contenta de n'y prendre aucune part, bien aise encore de se trouver par là hors d'atteinte des attaques de bourse pour fournir aux frais.
Samedi V mai, — Il y eut conseil de régence Taprèsdlnée. M. le Duc, qui étoit à Chantilly, en revint pour être à ce conseil. On eut par lui la confirmation du bruit qui couroit dès hier au soir du départ de M. le comte de
Charolois^qui a^ dit-on, pris la route de Flandre et qu'on croit qui va droit à Hons ; M. le Duc parle sur cela de manière à persuader qu^il n'a eu aucune connoissance. du dessein de H. son frère, et madame la Duchesse^ leur mère^ a parlé ce soir à beaucoup de gens de manière à persuader aussi qu'elle ne savoit rien du dessein de H. soa fils. — Madame est tout à fait guérie ; elle ne veut pourtant point encore qu'on aille lui faire sa cour; elle vit jeudi de sa loge la comédie françoise et aujourd'hui elle a vu la comédie italienne^ sans dormir un moment, ce qui est une grande marque de guérison pour elle ; car tous les remèdes qu'on lui faisoit n'étoient que pour empêcher les assoupissements.
Dimanche 2. — Le roi passa une partie de Taprèsdlnée chez madame de Ventadour. — Il y eut conseil de régence le matin. — D'Arbon , lieutenant de roi de Verdun, est mort; il avoit un cordon rouge de i^,000 francs; ces 4,000 francs viennent à Brillac, capitaine aux gardes, qui en avoit l'expectative, et on permet de porter le cordon rouge à Verceil qui aura l'expectative de la penâoD comme l'avoit Brillac. — On assure que M. le cardinal de Noailles appelle de la Cokistitution au pape mieux informé, au pape futur et au premier concile oecuménique , et qull y a deux ou trois évèques qui font le mùme appel; mais M. le cardinal de Noailles n'avone l>oint encore cela. — U y a des lettres de Madrid qui portent que rinfant don Francisco, dont la reine est accouchée il y a un mois, étoit mort ; mais le prince Gellamarey ambassadeur d'Espagne ici, n'en n'a pas eu encore la nouvelle en forme : ainsi, il n'en parle point.
Lundi 3. — Conseil de régence le matin. — On eut des lettres de M. le comte de Charolois datées de Mons, où il arriva samedi matin ; il écrit à madame sa mère et à M. son irère pour leur demander pardon d'être parti sans leur ou avoir demandé la permission. Billy, qui est le gentilhomme qui la suivi , écrit aussi à madame la
Duchesse et à M. le Duc, et s'excuse de leur avoir gardé le secret de ce voyage, sur ce que M. le comte de Charolois, avant que de lui déclarer son dessein, Tavoit engagé par des serments affreux de n'en rien dire à qui que ce fût au monde. Il mande que M. le comte de Charolois prendra le nom dé comte de Dammartin, et qu'il ira droit à Munich, où il attendra leurs ordres et les secours qu'ils lui voudront envoyer pour son voyage.
Mardi 4. — On a eu des nouvelles du czar par les intendants. Le marquis de Nesle le joigi\it à Calais; il doit coucher demain mercredi à Beau vais , venir jeudi dîner à Beaumont et le soir à Paris, où il ne veut arriver qu'à la nuit. Il ira descendre au Louvre dans l'appartement de la reine mère, qu'on lui a préparé et qu'on lui a meublé magnifiquement; il n'a que douze ou quinze hommes considérables avec lui et environ autant de domestiques. Lé maréchal de Tessé ira le recevoir à Beaumont, où il montera dans les carrosses de ce maréchal pour venir ici; mais comme le czar change souvent d'avis sur les petites choses, il n'est pas sûr qu'il'arrive encore demain. — M. le comte de Bioule achète le régiment Colonel-Général 170,000 francs en rentes sur la maison de ville.
Mercredi 5. — * Le roi alla se promener à Fhôtel de Lesdiguières, où il y eut grande collation , feu d'artifice et beaucoup d'autres petits divertissements (1). — M. le duc d'Orléans alla souper dans la petite maison de la maréchaled'Estrées, à Chaillot. — Le czar,'»qui devoit arriver demain, n'arrivera que vendredi; il doit coucher le jeudi àBreteuil et venir le vendredi diner à Beaumont, où le maréchal de Tessé l'attend. — Le mariage du prince Charles avec mademoiselle de Noailles fut entiè-
(1) « On trouva l'hôtel de Lesdiguières très-magnifiquement meublé ; mais ce qui charma dayantage le roi vint du plaisir qu'il eut de trouver des danseurs de corde et d'autres divertissements, que M. le maréchal de Villeroy lui avoit fait préparer. » {Le Nouveau Mercure, mai 1717, page 96. )
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rement réglé et déclaré; on donne à la demoiselle SDO^OOQ franco d^argent comptant et des marais en Languedoc^ qu'on estime au moins 100,000 épus et que^ le feu roi avoit donnés au feu maréchal de Noailles pendant qu il commandpit dans cette province-là. On assure encore 4'autres sommes à la mariée après la mort de |^ maréchale de Noailles *.
'^ Il y avoit entre |e$ JSoailles et les Bouillon d^ procès, deg procédés , une inimitié ouverte depuis des années infinies, dont beaucoup de gens s'étoient en divers temps inutilement entremis, etqui dans laprô* vince partageoient tout le pays où est la vicomte de Turenne. Le comte d'ÉvreuK , en qui tout le bon sens de sa maison s'étoit relicé , et dont les vueS) Tai^itioi) et le pan^e sçurd mais honnête n^toient pf^ médiocres , considéra la position présente et solide des Noailles par leurs alliances et leurs emplois, mais dont le brillant commençoit à se ternir par celle du cardinal de Noailles, conune une conjoncture heureuse à se réunir d'une manière à en tirer tout Futile et tout le gré d'avoir l'air de soutenir d'anciens ennemis, et d'augmenter ainsi leurs communes forces en les confondant par un mariage qui an^£\9tiroj( tous leurs démêlés. M. dç Bouillon, dont avec le feu roi toute la considération étoit tombée, se trouvoit $ur le bord de sa fosse , et par son âge et ses infirmités hors de tout combat. Le duc d'Albret n'en avoit jamais eu, et quoique avec des parties n'étoit pas fait pour s'en doimer. Le prince d'Auvergne (1), tout glorieux, tout audacieux qu'il étoit, ne songeoit qu'à boire ^ à tirer de l'argent, s^ns réputation et sans 2^is. L'abbé d'Auvergne n'étoit rie^ que ridicule et quelque chose de gis, ^ijpi-. que prêtre ; son frère, autre prêtre, le néant. Effectivement ce n'étoit donc plus rien que ces Bouillon si florissants autrefois; mais les restes de leur splendeur jointe à la supériorité que leurdonnoit Turenne sur les Noailles, pouvoient suffire à les éblouir, et la solidité de leurs établissements joij;ite au montant quç le duc de Nxis^lles avoit pris au Palais^. Royal et dan^ les finances deyenoit un secours plus effectif et plus du-, rable aux Bouillon que non pas eux aux Npailles ; et c'est ce qu^e le comte d'Évreux eut le bon sens de se bien dire et de marcher en conséquence. Il se mit donc en tête de marier son neveu aîné à la fille aînée, du duc de Noailles ; et le duc de Noailles, se sentit comblé de s'en voir recherché. Mais le duc d'Albret, qui avec plus d'esprit et moins de sens
(1) Ce prince d'Auvergne avoit porté longtemps le nom iïe chevalier de Bouillon. ( ISoie de Saint-Simon,)
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que son firère, y voulut tant mettre du $ien, tant avoir et tant prétendre, que tout ]^ompit et avec plus de division que jamais. Pour le comte d'Évreux, il soutint jusqu'au bout son sage personnage; et pour se conserver une porte ouverte au retour, ne prit aucune part à la rupture, et se dévoua le duc de Noailles, c'est-à-dire autant qu'il en étoit capable, par vouloir et demeurer en effet ouvertement de ses amis. Ce fut cette rupture qui piqua assez le duc de Noailles pour le jeter dans une autiije affaire dont il eut un prompt, vif et long repentir. C'est le mariage de sa fille ayeç le prince Charles^ pour se d^mmageif , par un véritable prince, du faux qui avoit rompu et dont la charge étoit encore plus belle; mais le fonds de bien y étoit nul, et le supplément en fut ce million de brevet de retenue qui fut une très-nouvelle et très-surprenante monstruosité. Le duc d'Ëlbeuf^qui fit ce mariage, en eut gros pour lui. Tant que le 4uc de I^oailles eut les finances, tout alla à merveille ; mais vers leur fin les rats la sentirent et se hâtèrent de dénicher ; ils se brouillèrent avec éclat. Madame d'Ârmagnac entra bientôt aux filles de Sainte-Marie du faubourg Saint-Germain, où elle avoit une tante, et y vécut plusieurs années dans une singulière régularité. Toute la maison de Lorrain^, excepté M. d'Ëlbeuf, prit le parti de la femme, la vit toujours et s'ep brouilla avec le prince Charles, et M. le duc de Lorraine et madame la duchesse de Lorraine se déclarèrent aussi pour elle. Elle est depuLf allée loger à l'hôtel de Noailles, oii elle vit dans une grande retraite et une grande piété, sans que son mari ait jamais vouhi entendre parler d'elle ; mais avec toute cette dévotion, elle la sait tourner en sorte de ne la pas rendre inutile à son père.
Jeudi 6. — Le roi donne à M. le prince Charles un brevet de retenue sur la charge de grand écuyer d'un million. Toute la famille de H. le Grand et tous les Noailles sont également charmés de ce mariage. — U y a un arrêt du parlement qui défend toutes sortes de jeux de hasard^ sous de grosses peines; cependant^ il y s^ ^es maisons de jeu où on jpue encore et qui prétendent qu'on leur a permis de faire jouer. — M. de Bonneval épousera demain mademoiselle de Biron : la noce se fera chez le père de la mariée, et le marié partira huit jours après pour retourner en Allemagne et faire la campagne de Hongrie. — Sainte-Maure s'est accommodé avec les héritiers et les créanciers du comte de Lyonne pour les 80,000 francs qu'il doit payer du brevet de retenue ^u'a-
voit ce comte sur la charge de premier écuyer de la grande écurie, et il en prêtera ces jours-ci serment entre les mains de M. le Grand.
Vendredi 7. — Le czar arriva le soir à neuf heures au Louvre, et on le mena dans l'appartement de la reine mère, qui étoit meublé et éclairé magnifiquement; mais il le trouva trop bien éclairé et trop bien meublé. On lui avoit préparé deux tables de vingt-cinq couverts chacune; il ne voulut ni souper ni coucher au Louvre , et on le mena à l'hôtel de Lesdiguières^ qu'on avoit aussi fait préparer pour lui en cas qu'il ne voulût pas être dans le Louvre. Il trouva que l'appartement de l'hôtel de Lesdiguières étoit trop beau pour lui aussi, et fit tendre son lit de camp dans une garde-robe. Le maréchal de Tessé a un appartement dans l'hôtel de Lesdiguières, pour ne point quitter le czar. Le czar étoit entré dans Paris dans un des carrosses du maréchal; mais il n'y avoit point de François avec lui, pas même le maréchal *.
* Ce fameux czar a tant fait de bruit dans le monde qu'il seroit inutile de s\v étendre. On se bornera seulement à dire qu'il se fit admirer ici par sa curiosité extrême, qui atteignit à tout et ne dédaigna rien , dont les moindres traits avoient une utilité suivie et marquée, qui en tout fut savante , qui n'estima que ce qui méritoit de Tétre, et en qui brilla l'intelligence, la justesse et la vive appréhension de son esprit, sa vaste étendue , ses lumières et quelque chose de continuellement conséquent. Il allia d'une manière tout à fait surprenante la majesté la plus soutenue , la plus fière, la plus délicate, et en même temps la moins embarrassante, quand il l'avoit mise dans toute sa sûreté, avec une politesse qui la sentoit et toujours et avec tous, et en maître partout, mais qui avoit ses degrés suivant les personnes, avec une familiarité qui venoit de liberté et une forte empreinte de cette ancienne barbarie de son pays qui rendoit toutes ses manières promptes, même précipitées, ses volontés incertaines, sans vouloir être contraint ni contredit sur pas une. Sa table quelque fois peu décente, et beaucoup moins ce qui la suivoit , souvent avec un découvert d'audace et d'un roi partout chez lui, et ce qu'il se proposoit à voir ou à faire dans l'entière indépendance des moyens, qu'il falloit forcer à son plaisir et à son mot [^ic]. L'envie de voir et à son aise , Timportunité d'être en spectacle, l'habitude d'une liberté au-dessus de tout , lui fit souvent préférer les carrosses de
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louage, les fiacres, le premier carrosse qu'il trouvoit sous sa main de gens qui étoient chez lui et qu'il ne connoissoit pas, pour aller par la ville et souvent dehors ; après quoi c'étoit au maréchal de Tessé et sa suite de courir après, qui souvent ne le pouvoient joindre; mais quelque simplement vêtu qu'il fût, quelque mal accompagné et voiture qu'il pût être ou qu'il parût, c'étoit en roi et en maître qui ne se pouvoit méconnoître dans ses manières et jusque dans sa personne. On ne put se défendre d'être frappé de toutes les grâces qu'il montra avec le roi, et dès le premier instant qu'il le vit, de l'air de tendresse qu'il prit pour lui avec la politesse qui couloit de source, et toutefois mélangée de la grandeur d'égalité qu'il fit sentir scrupuleusement, mais légèrement en tout, et de supériorité d'âge, et par ses manières apprivoisa tout aussitôt le roi à lui , se mit à sa portée, et persuada le monde qu'il s'étoit pris d'un véritable intérêt en sa personne. Avec les deux filles de France, il parut très-mesuré et plein d'égards ; il eu eut, mais avec supériorité, chez madame la duchesse d'Orléans. Pour le régent, il ne sortit de son cabmet au-devant de lui que pour montrer avec quelle disparité il l'embrassoit et tout aussitôt s'en faire suivre et le mener en laisse dans son cabinet, et ne le remener après que précisément où il l'a voit pris. Il surprit tout l'Opéra du peu de façons qu'il fit pour se laisser présenter à boire puis la serviette par ce prince, de l'air de grandeur dont il reçut ce service et qu'il conserva partout avec lui. Pour les princes et princesses du sang^ il ne s'en embarrassa pas plus que des premiers seigneurs delà cour, et tous les repas qui lui furent donnés par quelques-uns des principaux delà cour et pour des occasions naturelles, il les reçut civilement, mais comme des hommages. Les beauté purement de richesse et d'imagination et où les siennes ne pouvoient atteindre , comme les pierreries de la couronne, il témoigna en faire peu de cas; et l'on put remarquer sa politesse, mais inséparable d'égalité de majesté, avec laquelle il prit cette occasion de voir le roi sans que ce fût une visite. Notre luxe le surprit , et nos manières pour lui le touchèrent , mais il montra qu'il nous connoissoit bien. En partant il s'attendrit sur le roi et sur la France, et dit qu'il voyoit avec douleur que son luxe ne pouvoit manquer de la perdre et bientôt. Onnefiniroit point sur cet homme véritablement grand, et dont la singularité et la rare variété de grandeurs, toutes diverses, en feront toujours, malgré de grands défauts d'une origine , d'une éducation et d'un pays barbare , un homme véritablement digne de la plus^grande admiration.
Samedis. — Conseil de régence Taprès-dlnée. — M. le duc d'Orléans alla le matin à l'hôtel de Lesdiguières voir le czar; ils furent assez longtemps enfermés ensemble
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avec le prince Kourakin, qui leur servoit d'interprète. Il y avoit dans la chambre deux fauteuils : un pour le czar et un pour M. le duc d'Orléans. S. A. R. trouve que le czar a beaucoup d'esprit. — M. le duc d'Oriéans a dit à M. le Duc qu'il alloit juger son affaire avec les princes légitimés, mais que pour cela il vouloit prendre les avis de beaucoup de gens, qu'il choisira dans les différents conseils; on compte qu'il y en a trente-deux nommés, outre les gens du roi. Parmi ceux que S. A. R. a nommés à M. le Duc , il a déjà récusé l'archevêque de Tours et M. de Coôtlogon. Les princes légitimés n'en récuseront aucun en particulier, mais ils ne reconnoltront point ces juges-là ni aucuns autres; ils demandent toujours d'être jugés par les États du royaume, ou de ne l'être qu'à la majorité du roi.
Dimanche 9. — Il y eut conseil de régence le matin. — Il est réglé que le roi ira demain à l'hôtel de Lesdiguières voir le czar, et on est convenu de tout le cérémonial. — L'ambassadeur d'Espagne reçut hier, par une lettre du roi son maître, la nouvelle de la mort de l'infant don François ; il lui a ordonné d'en donner part ici à la cour. — Quand le roi sort présentement et que M. le duc du Maine est dans son carrosse , le maréchal de Villeroy ne se met plus dans le fond en tiers avec eux ; il se met dans la portière du côté du roi. 11 y a une autre difficulté pour ces carrosses , c'est de savoir quelle place y doit avoir le précepteur du roi, et s'il l'aura de préférence au sousgouverneur *. — Sainte-Maure prêta hier serment pour la charge de premier écuyer de la grande écurie.
* L'ordre fut enfin remis dans le carrosse du roi en partie pour ce qui regardoit sa personne , mais M. du Maine, demeuré à côté de lui, étoit tellement de trop, que le feu roi, tel qu'il étoit pour ce bâtard si chéri et si fort élevé par lui dans les nues , Teût lui-même trouvé mauvais ; mais que n'eût-il point dit du précepteur et du sous-gouverneur dans le carrosse ? Jamais ni l'un ni l'autre n'avoit imaginé d'y mettre le pied, et si les sous-gouverneurs du père du roi sont entrés dans son cap-
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rosse, c'est que, quelque grand qu'il fût, ii y avoit bien loin de fils de France, même de dauphin, à roi. Pour le précepteur qui ne donne point là de leçons et qui sont sans prétexte pour ce carrosse , jamais celui du père du roi n'a monté dans le sien ; jamais évêque, non pair, non prince ou non cardinal, n'a monté dans les carrosses du roi ni mangé avec lui. La charge et l'épiscopat à part, celui-ci avoit encore moins de titre que Tabbé de Fénelon; aussi le régent, si facile à toutes ces grâces-là , ne laissa-t-il pas de lui bien déclarer en public que comme précepteur ni comme évêque il n'y devoit pas monter, et que c'étoit à sa personne qu'il accordoit ce privilège , et Dieu sait jusqu'à quels excès il a depuis été étendu. Pour la dispute de préférence entre deux hommes qui en avoient tous deux l'exclusion, c'est assurément ce qui ne se pouvoit décider par les exemples ; puisque c'est ici le premier pour tous les deux. Le précepteur est constamment une charge supérieure à celle de sous-gouverneur, quoiqu'il n'ait quoi que ce soit à lui dire, et que l'autre ne dépende en rien de lui. Tous deux sont sans fonction dans le carrosse, puisque le précepteur n'en peut avoir qu'à l'étude^ dont un carrosse n'est ni le lieu ni le temps, et le sous-gouverneur partout en fonction n'en a pomt là de nécessaire, puisqu'il y est effacé par la présence du gouverneur, et souvent encore par celle du surintendant de l'éducation ; mais si tous deux manquoient à la fois, ce seroit une occasion qui, par raison de nécessité, y donneroit droit au sous-gouverneur, quoiqu'il ne l'eût pas en effet, et un droit non d'aucune préséance , mais de toute préférçnce, même sur un prince du sang, comme le capitaine des gardes, qui est le seul qui Tait sur eux dans le carrosse où est le roi, et comme il le suit immédiatement à pied et à cheval sans que le dauphm même puisse marcher entre deux.
Lundi 10. — Le roi alla sur les quatre heures à l'hôtel de Lesdiguières voir le czar. Les gardes entrèrent dans la cour l'épée à la main, comme à l'ordinaire. Le czar le vint recevoir à la descente du carrosse et le conduisit à l'appartement en haut, lui donnant toujours la droite. Ils trouvèrent deux fauteuils dans la chambre, et le roi se mit dans celid qui étoit à droite. On avoit fait un petit discours au roi, qu'il répéta à merveille. Le czar parut charmé de voir le roi et l'embrassa tendrement ; il ne fut point embarrassé de ses embrassades. Il fut trèsjoli durant cette visite, qui ne dura pas un quart d'heure, et plus joli encore dans la galerie où on le fit promener pour le mieux faire voir au czar. Le czar ne pouvoit se
lasser de l'embrasser et tous les Moscovites de lui donner des louanges. En descendant le degré, le czar le tenant par la main, le maréchal de Villeroy ne voulut point que personne tint le roi, et le maréchal de Villeroy dit au czar : « Nous le laissons sous votre conduite; » il conduisit le roi jusqu'à son carrosse. Le prince|Kourakin étoit l'interprète de tout ce qui se disoit.
Mardi 11. — Les conseils ont congé pour trois semaines. — M. le Duc avoit récusé quelques-uns des trente-deux commissaires qu'on voulait nommer, et Jmadame du Maine, de son côté, se plaignit hier à M. le duc d'Orléans de ce qu'il vouloit faire juger cette affaire par gens qui ne savoient point assez les lois du royaume; on croit qu'il y aura des changements à la disposition qu'on avoit faite là-dessus. — Le czar alla entre quatre et cinq heures aux Tuileries voir le roi; on lui rendit les mêmes honneurs qu'il avoit rendus hier au roi à l'hôtel de Lesdiguières ; le czar paroit toujours charmé du roi, et on est fort content du czar aussi. Le czar étoit sorti dès les huit heures du matin, et avoit été voir la place Royale , la place des Victoires et la place de Vendôme. — On mande de Montpellier que les chanoines que Vévèque avoit fait assembler au chapitre, après avoir déUbéré sur la proposition qu'il leur avoit faite de mettre son appel au futur concile dans leurs registres , ont trouvé à propos de n'en rien faire. Les magistrats, la cour des aides et les curés n'ont point approuvé le mandement qu'il avoitjfait sur son appel au futur concile.
Mercredi 12. — Le prince Charles de Lorraine, fils de M. le Grand , épousa le matin mademoiselle de Noailles, fille du duc; le cardinal de Noailles fit la cérémonie du mariage dans sa chapelle, et donnna à dîner à toute la noce, qui soupa chez le duc de Noailles, où il y eut comédie italienne et une grande illumination. La mariée se nommera la comtesse d'Armagnac, et on continuera à appeler le marié le prince Charles, durant la vie de
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M. son père. — M. le duc d'Orléans, qui avoit été soigné le matin par précaution, alla Taprès-dlnée faire un tour à l'Opéra, et le soir, à onze heures et demie , il alla chez le duc de Noailles. Dès qu'il y fut arrivé, on tira force fusées, et il fit l'honneur au marié de lui donner la chemise. Le roi soupa à sept heures et demie chez madame de Ventadour, d'où il vit le commencement de l'illumination de la maison du duc de Noailles. — Le czar alla à l'Observatoire , aux Gobelins et au Jardin du Roi. — Matarel, premier maître d'hôtel de M. le duc d'Orléans, est mort ; il avoit un brevet de retenue de 60,000 livres sur sa charge.
Jeudi 13. — Le prince Charles ne demeura qu'un moment dans le lit avec sa femme, afin que dans la suite on ne puisse pas lui disputer son douaire; on ne les laissera seuls ensemble que quand elle aura quinze ans, et elle n'en a pas encore treize accomplis. — Le czar prit médecine, et ne laissa pas de sortir pour aller chez différents ouvriers. — Il y eut un arrêt rendu sur l'affaire entre les princes du sang et les princes légitimés *. — Madame de Chamarande mourut ; elle étoit fille unique et héritière du feu marquis de Bourlemont, gouverneur de Stenay; tous les enfants qu'ils avoient eus sont morts. — L'abbé de Vauban est mort; il étoit frère de Vauban, gouverneur de Béthune et lieutenant général; il avoit deux petites abbayes, que le feu maréchal de Vauban, son parent, lui avoit fait avoir. — M. d'Armenonville est chargé de donner part aux princes du sang et aux princes légitimés de l'arrêt par lequel il est ordonné qu'avant la fin dii mois ils feront remettre entre les mains des gens du roi les mémoires et les requêtes qu'ils ont présentés et qu'ils voudront présenter sur les affaires qu'ils ont ensemble.
* M. le duc d'Orléans, pressé par les princes du sang et piqué de la résolution déclarée des légitimés, de ne reconnoître de juge que le roi majeur ou les états généraux, et qui sentit quelle atteinte elle portoit
à Tautorité de sa régence et l'exemple dont elle pouvoit être, ne voulut plus différer, et se hâta, par un arrêt préparatoire à jugement prochain et certain, de montrer qu'il sentoit son pouvoir et qu'il étoit résolu à ne le pas laisser mettre en compromis. Cette faute fut une des plus graiides que M. du Maine ait faite en sa vie, et qui par son succès le conduisit à d'autres, qui le menèrent hien loin.
Vendredi 14. — Le roi alla à Chaillot voir la reine d'Angleterre, qui y est venue depuis quelques jours. M. de Fréjus étoit dans le carrosse du roi, quoique les précepteurs des rois de France n'aient pas accoutumé d'entreif dans leurs carrosses. M. le duc d'Orléans en accordant cette grâce à M. de Fréjus lui dit : « Jç ne vous l'accorde point comme précepteur du roi, ni comme évêque ; je vous l'accorde personnellement pour vous. » Cela fait une petite difficulté présentement entre les sous-gouverneurs et le précepteur pour savoir qui doit avoir la place de préférence. — Madame de Saint-Hilaire, femme du lieutenant général d'artillerie, mourut. — Le czar alla à six heures du matin dans la grande galerie du roi voir tous les plans des places, qu'il examina fort longtemps; il visita beaucoup d'endroits dans le Louvre, et puis alla dans le jardin des Tuileries, d'où on avoit fait sortir tout k monde, et il s'amusa fort à voir travailler au pont tournant qu'on fait pour passer dans les allées des Champs- Elysées. Le czar alla l'après-dlnée au Palais-Royal voir Madame, et M. le duc d'Orléans le mena à l'Opéra dans la grande loge; mais il n'y demeura que jusqu'au quatrième acte, parce qu'il soupe de très-bonne heure et qu'il est fort réglé dans les heures de ses repas. Le maréchal de Villars se trouva avec quelques lieutenants généraux et quelques ingénieurs pour répondre aux questions que le czar pouvoit faire sur les places ; il est bien plus curieux d'examiner les places maritimes que les autres places.
Samedi 15. — Hier à l'Opéra, le czar demanda à boire de la bière. M. le duc d'Orléans lui présenta le verre et la serviette; il fit quelques difficultés pour les prendre
de sa main, mais il les prit à la fin. Le czar a été voir aujourd'hui dans un carrosse de louage quantité de curiosités chez les ouvriers de Paris ; il compte de s'en aller vers le 15 du mois prochain, parce qu'il dit qu'il a donné rendez- vous en ce temps- là à la czarine aux eaux de Spa. — Le maréchal de Villars devoit partir aujourd'hui pour aller prendre les eaux et les bains de Bourbonne; mais ce bourg-là vient d'être brûlé entièrement, et tout y est en si grand désordre que ce maréchal auroit eu peine à s'y loger; et s'il est obligé d'aller prendre les eaux, il ira à Aix-la-Chapelle. — Il parolt un arrêt du conseil d'État d'hier dont voici les conclusions : a Sa Majesté étant en son conseil, de l'avis de M. le duc d'Orléans, régent, a fait très-expresses inhibitions et défenses^ tous les nobles de son royaume, de quelque naissance, rang et dignité qu'ils soient, de signer la prétendue requête, à peine de désobéissance, jusqu'à ce qu'autrement, par Sa Majesté, en ait été ordonné suivant les formes observées dans le royaume , sans néanmoins que le présent arrêt puisse nuire ni préjudicier aux droits, privilèges et prérogatives légitimes de la noblesse, auxquels S. M. n'entend donner aucune atteinte, et qu'elle maintiendra toujours à l'exemple des rois ses prédécesseurs, suivant les règles de la justice et de l'ordre public. Fait au conseil d'État du roi, Sa Majesté y étant, M. le duc d'Orléans régent, présent, tenu à Paris le l&mai 1717. Signé Fleuriau*.
* La noblesse, pour parier le langage du temps, se conœrtoit de plus en plus, poussée et protégée par M. et madame du Maine. Outre leur objet des ducs, ils clierchoient dans cette conduite à rallier ensemble 'de quoi faire un parti qui les reconnût pour protecteurs et pour che& à opposer aux princes du sang et au régent lui-même. Assembler, organiser, unir, est le grand point, et quels que soient ces unis, h(H*s un bien petit nombre, tout y est peuple qui est mené sans voir; tout ce qui convient au chef qu'il a cru choisir et qui ne s'en sert que poor lui-même, et[qui, les captant par l'objet qui les a rassemblés, les conduit après à d'autres qui d'abord n'auroientrienpusur eux, mais qui les en* traînent après par autorité et par nécessité avec peu d'art et d'industrie,
dont le chef n'a besoin qu'avec ceux, en très-petit nombre, qui lui servent à manier la multitude. Cette noblesse au reste étoit tout à fait singulière : on ne parlera ni de leur mérite ni de leur esprit , ni d'aucun en particulier ; on ne parlera que de leur raison et du nom qu'ils s'étoient donné , pour Tintelligence de cet événement, en deux mots. Outre quelques gens, en petit nombre, de ces messieurs*là qui étoient de la première qualité, le grand nombre étoit d'une condition fort inférieure, qui dans un autre pays n'auroient osé se mêler à ces premiers et que ces premiers n'auroient pas soufferts parmi eux ; beaucoup encore fort au-dessous ; les uns originaires et même nouvellement sortis de la robe, d'autres qui n' étoient pas gentilshommes, quelques-uns enfin dont les pères avoient acquis du bien et quelques-uns avoient été magistrats de province, mais dont les pères de ceux-là étoient paysans, payant la taille, et qu'on avoit connus ; et tel étoit, pour en donner un seul exemple, qui n'apprendra rien à personne, tel étoit M. deBacqueville, gendre de M. de Châtillon; mais cela faisoit nombre, et c'étoit le tout que le nombre. Ainsi , ces seigneurs de la haute noblesse fratemisoient avec tous ceux-ci et en telle égalité, que lorsque leur requête fut faite et qu'il fut question de la signer, pas un de ces derniers étages ne voulut céder aux seigneurs, et le rare est que les seigneurs ne le trouvèrent point étrange, tant étoit puissant le vertige dont ils étoient infatués, à la louange de l'esprit et de l'art de M. et de madame du Maine. La délicatesse fut poussée au delà de signer comme le hasard les feroit trouver, tellement que M. de Châtillon proposa de signer en cercle pour qu'il n'y eût ni premier ni dernier. La proposition, toute nouvelle qu'elle pût être, fut généralement approuvée; mais quand ce fut à l'exécution^ le ridicule s'en découvrit tout entier, et il en fallut revenir à se contenter de l'offre et de signer tous pêle-mêle. 11 se trouva pourtant quelqu'un qui n'étoit pas d'avec eux, mais assez familier avec M. de Châtillon pour lui faire honte de cette parité de son gendre ; mais il prit feu , soutint qu'il avoit raison, que l'égalité devoit être entière et que c'étoit à quoi ils tendoient tous. En vain leur demanda-t-on où étoit au monde l'État policé qui sous différents noms n'avoit ni dignités, ni rangs, ni distinctions, ni honneurs ? Où dans un tel état seroit l'ordre ? En quoi pourroit consister l'ambition , l'émulation , les récompenses , en quoi gît tout le service des États, et de ceux qui les gou- ' vement; ou à eux-mêmes leur espérance de s'élever et d'une façon durable pour leurs maisons , puisque toute la puissance humaine ne pouvoit changer la naissance de personne? Que si selon leur idée toute noblesse étoit égale et y devoit être réduite , avec les droits des dignités disparoîtroient aussi ceux de la naissance , et toute la disproportion et toute la différence d'honneur et de déférence entre la plus haute noblesse et celle qui naquit hier ; que s'ils se proposoient de bannir toute
autre distinction que celle de la seule naissance, où, par qui, et comment prétendoient-ils poser les bornes entre cette naissance et obtenir de ceux qui se croient ou font semblant de se croire de haute noblesse et qui n'eu sont pas, de se faire justice à eux-mêmes, et ainsi des uns aux autres jusqu'à la dernière? Mais à tous ces raisonnements péremptoires, nulle réponse que des fureurs ; et en effet eux-mêmes sentoientbien qu'il n'y en avoit point d'autres. On leur demanda ce qui les blessoit^ mais cette question même les offensoit; on les pria de cotter [sic] quelque chose de véritable que les ducs eussent usurpé sur eux et qu'ils n'eussent pas de tous les temps, et on leur ofifrit de leur en prouver quantité qu'ils avoient laissé perdre ; c'étoit leur faire injure que leur parler raison. On leur remontroit que les fils , les frères et les maisons des ducs , excepté l'aîné des fils de race en race, étoient comme ils étoient eux-mêmes et qu'eux aussi pouvoient devenir ducs, ou leurs fils, ou leurs frères ; rien ne les pouvoit convaincre. On les fit souvenir qu'en la dernière régence delà minorité du feu roi, la noblesse, justement blessée des tabourets et du rang de prince étranger qui s'étoient donnés à leurs pareils et à des gens de la première naissance, mais gentilshommes françois, s'étoit unie pour s*en plaindre et faire abolir ces grâces, et avoit député aux ducs pour leur demander assistance et jonction qu'ils avoient accordées en commun, et qui pour un temps avoit eu l'effet qu'ils avoient demandé par leur commune requête, bien loin de s'aigrir contre les ducs, qui en ces;temps-là jouissoient journellement de beaucoup de distinctions très-marquées , dont personne ne s'étoit jamais plaint, et que peu à peu ils ont laissé perdre ; que ces messieurs fissent réflexion à la différence des distinctions de dignité, bornées à un seul ou à deux au plus à la fois d'une race , et auxquelles, comme dignités, chacun peut espérer d'arriver comme ceux qui les ont y sont parvenus, et de celles qui à titre de jouissance s'étendent à mâles et à femelles de toute une maison, et n'ont d'autres bornes que la fécondité des mariages, qui de plus, tant qu'il y en a, sont susceptibles des premières charges et des premiers gouvernements, de préférence à la noblesse, et qui dans ceux surtout qui ont le rang de prince sans l'être, ont une voix insultante, qui sans frapper les oreilles, crie à votre entendement à la face de tout le monde : « Je suis assis, et vous debout; j'ai un fauteuil, et vous un tabouret, et ainsi du reste ; pourquoi ? parce que je suis, sans proportion, de meilleure maison que vous, et qu'à cela vous ne pourrez jamais m'égaler ni m'y atteindre. » Mais c'étoit parler aux sourds , excepté quelques-uns de meilleure foi que les autres , qui répondoient franchement que cela même qu'on croyoit devoir les piquer étoit leur raison ; qu'ils ne songeoient point aux princes parce qu'ils ne le pouvoient devenir, et glissoient ainsi sur ceux qui en avoient le rang sans l'être, parce que c«s rangs sont des mi-
racles des conjoncture sa obtenir; mais que pouvant être ducs, ne Tétant pas, et n'espérant pas de l^être, le seul moyen pour eux étoit de les abolir ; et voilà le fond du verre qui les rendoit furieux par les adresses de longue main employées.
M. le duc d'Orléans, qui les avoit laissés faire par sa politique si favo* rite et qui prenoit pour des avis intéressés ceux qu'on lui donnoit qu'il y jouoit plus gros jeu que les ducs , qui avec tout ce bruit n'y pouvoient rien perdre y puisqu'on n'avoit jamais ouï parler d'ôter aux dignités de l'Ëtat ce qui y avoit été attaché de tout temps et à un si grand nombre de gens si établis et si considérables , beaucoup moins d'abolir leur dignité, M. le duc d'Orléans, dis-je, réveillé par la déclaration des bâtards de ne reconnoitre pour juge que le roi majeur ou les états généraux, sentit enfin où ces associations, ces assemblées et ces requêtes de cette noblesse échauffée le pouvoit conduire après avoir été unie dans ce premier objet, et sous ce prétexte des ducs; c'est ce qui l'obligea à donner cet arrêt, non pour eux qu'il avoit laissés aboyer tout à l'aise, mais pour lui-même , qui /à la fin en comprit les suites, dont on vit quelque temps après des réalités.
Dimanche 16, jour de la Pentecôte. — Le roi assista à toutes les dévotions de la journée. — Le czar alla aux Invalides; il voulut examiner et voir tout, jusqu'à goûter de leur soupe et boire à leur santé, en les appelant camarades et en leur frappant sur l'épaule en signe d'amitié. Il fut très-content de la manière dont les officiers sont nouiTis et entretenus. Il visita l'église, qu'il trouva superbe ; ilfut aussi charmé de la lingerie, de Tapothicairerie et de l'infirmerie. Il tâta le pouls à un soldat agonisant, et il assura qu'il n'en mourroit pas ; effectivement il n'est pas mort. La maréchale de Villars y étoit venue comme voyeuse ; le maréchal son mari en faisoit les honneurs au czar; il fit beaucoup d'honnêtetés à la maréchale quand il sut que c'étoit elle. — M. l'abbé de la Rochefoucauld est raccommodé avec M. son père et madame sa mère. Il partira samedi pour aller faire la campagne en Hongrie, et le pape, moyennant qu'il fit cette campagne -là, lui permet de porter l'épée et de garder ses bénéfices jusqu'à ce qu'il se marie, durant trois ans.