‹ Journal du marquis de Dangeau (volume 2)Chapitre 4 sur 12 · MA.I · texte numérisé non relu

MA.I

Lundi 17. — l^ czar dîna de meilleure heure encore qu'à rordinaire , car il dîne toujours au plus tard à onze heures^ et alla se promener à Meudon, où l'on envoya des chevaux de selle au roi afin qu'il pût monter à cheval et voir les jardins hauts et les jardins bas à son aise. Le prince Ragotzki y étoit , parce que le czar Tavoit prié à dîner. Le maréchal de Tessé l'accompagne partout, et le czar en parolt content au dernier point. — Le roi et M. le duc d'Orléans signèrent les contrats de mariage du jeune marquis de Trainel avec mademoiselle le Blanc, et celui du marquis de Flamarens avec mademoiselle de Beauvau, fille du second lit du marquis deBeauvau, qui avoit épousé en secondes noces une sœur du duc de Bran cas.

Mardi 18. — On a donné au maréchal de Villars 2,000 écus d'appointements de plus sur son gouvernement, qui seront pris sur la vallée de Barcelonette, qui est jointe présentement à la Provence. Le marquis de Simiane, qui est lieutenant général de Provence, prétend que le tiers de ces 2,000 écus lui doit revenir, et que dans des augmentations de cette nature il n'y a que les deux tiers pour le gouverneur et le tiers pour le Ueutenant général; il dit qu'il ne demande ces 2,000 francs que pour les rendre à la vallée de Barcelonette qui est fort pauvre et pour laquelle il avoit sollicité, tâchant de leur sauver les 2,000 écus qu'on leur demandoit. — Le czar alla à huit heures du matin à Issy chez le maréchal d'Estrées, qui le vint prendre dans son carrosse; il y dîna et y demeuira fort longtemps* L'après-dlnée ce maréchal lui fit voir beaucoup de choses qui ont rapport à la marine, qui est la grande passion du czar. — Le prince de Birkenfeld le père est mort chez lui en Alsace; il avoit quatre-vingts ans passés. Il étoit lieutenant général dans nos armées, et il n'y a que M. deLauzun qui fût d'une plus ancienne promotion que lui. Madame en a fait prendre le deuil à ses dames, et pour elle, elle est toujours en robe de chambre.

Mercredi 19. — Madame la duchesse d'Orléans revint hier de Montmartre, où elle étoit depuis jeudi; elle envoya hier, en arrivant, M. de Saint-Pierre , son premier écuyer, faire des compliments au czar, qui fit réponse qu'il iroit la voir pour la remercier. Madame la duchesse de Berry y a envoyé aussi, et le czar a fait la même réponse. — M. le duc d'Orléans alla souper à la Meutte et coucher à Saint-Cloud, où il attendra le czar, qui y doit être demain à neuf heures. M. le duc d'Orléans n'a mené personne à Saint-Cloud et a commandé seulement à cinq ou six de ses courtisans de s'y rendre demain matin. Le czar ne doit mener que trois personnes avec lui. — Arouet a été mis à la Bastille ; c'est un jeune poète accusé de faire des vers fort imprudents ; il avoit déjà été exilé il y a quelques mois. — Madame la Grande-Duchesse partit pour Bourbon.

Jeudi 20. — Le czar eut la fièvre la nuit, et ne put pas aller dîner à Saint-Cloud; on croit qu'il n'ira que dimanche. S. A. R., qui n'y étoit que pour l'attendre, fut de retour ici à onze heures. — Le duc de Brissac a eu une gratification de 10,000 francs , qu'on croit qu'il aura tous les 'ans, et on ne veut pas que cela ait le nom de pension. — il n'est point vrai que le czar eût été empoisonné dans son enfance. Le tic (1) qu'il a ne vient point de là; il est naturel. Sa première femme est encore vivante, mais elle est religieuse ; le prince Kourakin, qui est ici avec lui, a épousé la sœur de cette première femme-là. La czarine d'aujourd'hui n* avoit point été mariée comme on Tavoit dit; on la prit, étant fort petite fille, dans une ville de Livonie qui fut prise d'assaut. La

(1) Saint-Simon dit dans ses Mémoires que le czar avait « le regard majestueux et gracieux quand il y prenoit garde, sinon sévère et farouche , avec un tic qui ne revenoit pas souvent , mais qui lui démontoit les yeux et toute la physionomie, et qui donnoit de la frayeur. Cela duroit un moment, avec un regard égaré et terrible, et se remettoit aussitôt ».

princesse Menzikoff prit cette petite fille en amitié, et la garda chez elle, où le czar venoit très-souvent ; le czar en devint amoureux et l'épousa, et l'on dit que c'est une femme de beaucoup de mérite. Voilà ce que les principaux de ceux qui sont avec le czar ont dit au maréchal de Tessé, qui les questionnoit fort sur cela.

Vendredi 21. — Le czar alla Taprès-dlnée au Luxembourg rendre visite à madame la duchesse de Berry, qui étoit venue le matin de la Meutte pour le recevoir, et elle y retourna après avoir reçu sa visite, et le czar demeura quelque temps au Luxembourg après qu'elle en fut partie, pour voir la maison et les jardins. Il compte de partir d'ici le 16 du mois qui vient, et demande qu'en ce tempslà on lui fasse trouver des bateaux à Charleville pour descendre la Meuse. — Montpezat, capitaine aux gardes, est mort en Languedoc; il étoit à la tête du régiment des gardes et étoit gouverneur de Sommières, qui est un joli gouvernement et qui est payé par la province de Languedoc. On croit que Talon, le plus ancien lieutenant aux gardes, aura sa compagnie ; et pour son gouvernement, il est demandé par beaucoup d'officiers généraux.

Samedi 22. — Le czar, dont la fièvre n'a point eu de suite, alla à Bercy voir la maison de M. Pajot d'Osembray, qui est pleine de curiosités et où le P. Sébastien, carme, qui y a beaucoup de ses machines, lui fit voir beaucoup de choses qui Tamusèrent et qu'il admira. Le czar doit aller lundi à Versailles, où M. le duc d'Antin lui fera les honneurs. — La compagnie aux gardes vacante par la mort de Montpezat a été donnée à Talon, le plus ancien lieutenant du corps et qui a un bras coupé. A l'égard du gouvernement de Sommières, Madame le demande très-instamraentpour Harling, capitaine de sesgardes, et on ne croit pas que M. le duc d'Orléans puisse lui refuser. — Madame la marquise de la Varenne, fille aînée du maréchal de Tessé, qui n'a plus d'enfants de son premier

mariage, vient d'épouser en secondes noces le marquis de [ la Luzerne ], qu'il y a fort longtemps qui étoit attaché à elle.

Dimanche 23. — Le czar alla à Saint-Cloud; M. le du6 d'Orléans y donna à dîner, et le czar en revenant passa au château de Madrid. Le czar alla rendre visite à madame la duchesse d'Orléans au Palais-Royal. M. le duc d'Orléans demeura à souper à la Meutte avec madame de Berry . — La noce de mademoiselle le Blanc avec M. de Trainel se fit chez le père de la mariée. — Le gouvernement de Sommières a été donné àHarling, capitaine des gardes de Madame, qui n'est que brigadier; M. le duc d'Orléans a dit à plusieurs officiers généraux qui le demandoient qu'il n'avoit pas pu refuser Madame, qui l'avoit demandé instamment pour une personne qu'elle aime et qu'elle estime fort, et qui est très-galant homme. — On nomme six dames non titrées qui veulent avoir des dais dans leurs chambres et des housses à leurs carrosses. Je ne crois pourtant pas qu'elles le fassent, mais il parolt que l'aigreur augmente entre beaucoup de gens de condition non titrés contre les ducs, qui dans les mémoires qu'ils ont donnés portoient leurs prétentions bien loin au-dessus de la noblesse *.

*La noblesse, pour continuer à l'appeler de ce nom, quoique sans pouvoir de le prendre, puisqu'elle n'étoit convoquée , ni députée des provinces par ordre du roi pour représenter le second ordre da royaume , ni ces messieurs qui se disoient la noblesse validement autorisés de procuration de cet ordre ainsi assemblé ; la noblesse, dis-je, demeura fort étourdie et fort dépitée, tellement que pour profiter à la chaude de ces dispositions, on voulut jeter quelques enfants perdus pour arborer des dais et des housses, et usurper aiosi ce qui n'appartenoit et n'appartient encore qu'aux ducs et aux princes et à leurs femmes, et par extension aux grands d'Espagne et aux tabourets de grâce ; mais soit que les moins entêtés les eussent arrêtés , soit que doucement ils eussent tâté le pavé, et qu'ils n'eussent pas trouvé le régent favorable , pas une de ces dames n'osa le tenter. A tout ce va- . carme d'un bout à l'autre, les ducs ne donnèrent rien par écrit et ne députèrent qui que ce fût au régent, et on ne comprend pas où Dan-

geau a pu prendre qu'ils eussent donné un mémoire. On voit bien sa partialité pour la noblesse. Pompadour, dont la fille unique avoit épousé son fils unique, et qui vivoit avec lui dans mie étroite liaison , étoit tout des plus avant dans cette affaire, comme il y parut après pour son malheur et comme il y auroit paru par sa tête s'il avoit eu affaire à tout autre qu'à M. le duc d'Orléans. Pompadour crut peutêtre que les ducs alloient donner un mémoire, ou bien le lui dit peutêtre comme donné , comme il court de fausses nouvelles, quoique ce bruit n'ait jamais même couru. Dangeau l'aura cru sur ce que Pompadour Im' aura dit, et aura oublié après de rétracter cette fausseté, qu'il avoit cru vraie.

Lundi 24. — Le czar alla aux Tuileries de bonne heure , et avant le lever du roi il entra chez le maréchal de Villeroy, et il vit les pierreries de la couronne, qu'il trouva plus belles et en plus grand nombre qu'il ne pensoit; il dit qu'il ne s'y connolt guère. IlaUa ensuite voir le roi, qui de son côté le voulut venir voir chez M. le maréchal de Villeroy; ils se rencontrèrent en chemin dans un petit cabinet, où ils demeurèrent. Le czar témoigne toujours beaucoup de tendresse etd'attachement pour le roi. Le roi avoit un rouleau de papier à la main qu'il donna au czar en disant : ce Voilà la carte de vos États que je vous donne. » Le czar alla Taprèsdlnée à Versailles, où il demeurera quelques jours. Il descendit au grand degré de marbre; il parut surpris de la galerie et de la chapelle. On lui a préparé l'appartement de madame la Dauphine, et il couchera dans la communication que M. le duc de Bourgogne avoit faite de l'antichambre du roi à cet appartement (1) . Le maréchal de Tessé, qui avait suivi le czar jusqu'à Versailles, le laissa entre les mains de M. le duc d'Antin et revint ici le soir.

Mardi 2b, — Le czar vit Versailles, Trianon et la Ménagerie, et avant l'heure qu'il avoit donnée à M. d'Antin il avoit déjà traversé les jardins à pied et s'étoit embarqué

(i) C'est ce qui fait aujourd'hui les petits appartements de la reine. (Nofe du duc de Luynes.)

sur le canal. On prétend que des gens de sa suite ont mené des demoiselles; qu'ils les ont môme fait coucher dans Tappartement qu'occupoit madame de Maintenon. Blouin^ capitaine de Versailles, et tous les gens du roi qui ont vu cela en ont été fort scandalisés. — Il arriva un courrier de Vienne à l'ambassadeur de l'empereur, par lequel on a appris que l'impératrice étoit accouchée, le 13, d'une archiduchesse. — 11 y a toujoursdes conférences des évêques de Rayonne etde Toul avecM. le chancelier pour voirsi on pourroit trou ver quelque accommodement pour les affaires de la Constitution ; maisil ne parolt pas que cela avance. M. le cardinal de Rohan, qui prend du lait à la maison du prince de Rohan, son frère , à Saint-Ouen, a demandé permission à M. le duc d'Orléans d'aller à Saverne à la fin du mois qui vient.

Mercredi 26. — Le czar fit mander Taprès-dlnée au maréchal de Tessé, qui est à Paris, qu'il vouloit voir la procession de demain; qu'il arriveroit à huit heures à l'hôtel de Lesdiguières ; qu'il espéroit d'y trouver le maréchal, qui le mèneroit où il faudroit le mener pour cela. — On eut des lettres de M. le comte de Charolois, qui arriva à Munich le 1*; il a été reçu magnifiquement par l'électeur, qui est parti le 15 au malin pour accompagner ses deux fils aînés et le troisième, qui vont faire la campagne de Hongrie. L'électeur assura M. le comte de Charolois qu'il seroit revenu le lundi. Il donne des équipages magnifiques aux deux princes ses enfants pour ce voyage, et il fait présent à M. le comte de Charolois de beaucoup de chevaux pour sa personne et pour ses gens. On avoit eu nouvelle ces jours passés de la bonne réception qu'on avoit faite à M. le prince de Bombes, dontM. et madame du Maine étoient très-contents. — Le czar alla à Marly et à la machine, où il fut fort longtemps.

Jeudi 27. — Le czar vit la procession de Notre-Dame. — Le marquis de Coelquen aie gouvernement de Saint- Malo, vacant parla mort de M. de Lannion. — La dispense

du marquis d'Harcourt est arrivée; la noce se fera dimanche chez le marquis d'Alègre, grand-père de la mariée. — Durant l'octave du Saint-Sacrement, le roi ira tous les jours au salut à quelque église différente. — On parloit dans le public d'assembler les états généraux *; on prétend môme qu'il y a des gens considérables et en qui M. le duc d'Orléans a le plus de confiance qui lui ont proposé; mais on trouve d'un autre côté qu'il y peut avoir des inconvénients à assembler les états généraux, et de la manière que M. le duc d'Orléans eu paille, il y a apparence qu'il n'en a point d'envie. — On mande de Londres que le roi Georges s'est enfin résolu à diminuer dix mille hommes des troupes qujil a en Angleterre; le parlement le pressoit fort de prendre cette résolution ; on compte qu'il avoit en ce pays-là cinquante-cinq mille hommes.

*Ces bruits d'états généraux n'eurent d'autres fondements que la déclaration de M. du Maine et les désirs de cette noblesse rassemblée. Le régent qui en avoit été réveillé , et qui pour cela même venoit de donner l'arrêt préparatoire du jugement certain et limité des princes du sang et légitimés^ et ensuite cet autre arrêt qui défendoit à tout noble de s'assembler sous peine de désobéissance, le régent, dis-je, étoit bien loin de penser à des états généraux. On voit même incontinent après, combien les princes du sang serrèrent la mesure par un nouveau mémoire, et le régent de son côté par les commissaires qu'il nomma pour recevoir les pièces de part et d'autre, le rapporteur qu'il nomma , le nombre de juges, sans déclarer encore qu'il régla pour y joindre et le court terme de quinze jours qu'il fixa pour juger [sic].

Vendredi 28. — Leroi alla dire adieu à Madame, qui s'en va demain à Saint-Cloud passer l'été. — Beaujeu, ancien officier de la gendarmerie, est mort; il avoit le gouvernement de Saint-Dizier, et sur ce gouvernement il avoit un brevet de retenue de 10,000 écus, et comme ce gouvernement ne vaut guère plus de 1,000 écus de rente, on ne croit pas que personne le demande, y ayant 10,000 écus à donner. — L'archevêque de Reims a perdu un procès au parlement contre des chanoines et des curés de son diocèse, qui fait grand bruit, — Par les dernières Té xvii. 7

nouvelles qu'on a de Suède on ne croit pas qu'il se fasse rien de considérable en ce pays-là, ni par mer ni par terre. On croit que le comte de la Harck, notre ambassa* deur auprès de ce roi , en repartira bientôt pour revenir en France. Il y a apparence que la paix du Nord est plus éloignée que jamais; le roi de Suède ne veut rien écouter que Ton n'ait mis en liberté ses ministres qu'on a arrêtés en Angleterre et en HoUande. — Les troupes moscovites sont toujours dans le pays de Mecklembourg.

Samedi 29. — Madame partit pour Saint-Cloud, où elle passera l'été. — Il y a encore un nouveau mémoire de princes du sang contre les princes légitimés. — M. le comte de Laval a eu une pension de 2,000 écus*. — Les conseils de régence ont recommencé; il y en eut un aprèsdiner; oncroyoit même que le duc de Noailles y montreroit un mémoire qu'il a fait sur les finances, mais il ne le montrera que dans quinze jours. Ce mémoire-là sera fort grand ; on dit même qu'il remonte jusqu'à l'administration des finances par H. de Rosny, et qu'il y aura pour douze heures de lecture. — Parle calcul qu'on a fait de la dépense qu'on fait pour le czar, on trouve que cela monte par jour entre cinq ou six cents écus , et le czar a fort fait diminuer les tables qu'on lui ser voit les premiers jours. Il avoiteu quelque tentation de faire venir ici la czarine, mais il n'y songe plus présentement, et il ira d'ici la trouver à Aix-la- Chapelle où à Spa ; elle y va prendre les eaux, et l'y attendra.

* Ce comte de Laval étoît fils du frère de la duchesse de Roquelaure, et des plus avant dans cette a£faire. Cette pension surprit fort le monde» qui ne le fut pas tant que M. le duc d'Orléans, lorsque bientôt après, il se trouva engagé dans d'autres dont celle-ci ne fut que le chaussepied, et où avec un autre régent, il eut couru grand risque de la vie.

Dimanche 30. — Le czar partit le matin avec M. de Bellegarde, et alla dîner à Petit-Bourg ; il y avoit beaucoup de relais sur les chemins; il arriva le soir à Fontainebleau. — Le marquis d'Harcourt épousa à minuit à Saint-

Sulpice mademoiselle de Barbezieux; la noce se fit chez, le marquis d'Alègre, grand-père de la mariée. — Conseil de régence le matin. — On a nouvelle que le prince Eugène est parti de Vienne le 14; il a fait un testament par lequel il fait son neveu son héritier, l'alné des enfants du feu comte de Soissons son frère et de la comtesse de Soissons^ qui esta Paris présentement. On prétend qu'il y a une prédiction fatale contre lui et que l'empereur sait, mais il parolt que le prince Eugène n'en fait pas grand cas et n'y fait aucune attention. — Le fils de M. de Lannion a eu le petit gouvernement de Vannes et celui d'Auray, qui y est joint depuis longtemps.

Lundi 31. — On ne donne point le gouvernement de Saint-Dizier qu'avoit Beaujeu, parce qu'il y a un brevet de retenue de 30,000 francs, et c'est tout ce qu'il peut valoir. — MM. les avocats généraux ont refusé d'accepter la commission de recevoir les mémoires et les factums des princes, et ont répondu que M. Joly de Fleury, procureur généra], qui est malade, les avoit priés de répondre pour lui comme pour eux. — Le czar ne se divertit point à courre le cerf à Fontainebleau; il trouve cet exercice trop violent; il pensa môme tomber, quoiqu'il soit bon homme de cheval. Il est très-content de la conversation de M. le comte de Toulouse; mais il n'est pas charmé de Fontainebleau comme des autres maisons royales. Après la chasse il retourna coucher àPetit-Bourg.

Mardi V^ juin. — Le czar revint de Petit-Bourg à Paris en bateau, et il y eut beaucoup de vin bu dans le chemin par les gens de sa suite; il voulut passer en bateau sous tous les ponts de Paris et ne débarqua qu'au guichet du Louvre *. — Le roi, tous les jours de l'octave du «aint* sacrement, a été au salut à des églises différentes, hoi*s un seul jour où il se trouva enrhumé. — Le czar en descendant la rivière s'arrêta à Choisy et y vit madame la princesse de Conty. — Montesson , lieutenant des gardes du corps, quitte ; Sérizy monte à la lieutenance comme

le plus ancien des enseignes de la compagnie, et l'enseigne est donnée au filsde Hontesson, qui aurala brigade de son père ; ce fils est colonel d'infanterie réformé.

*Le czar passant en bateau au pied de Choisy, eut curiosité de le voir, et comme madame la princesse de Conty y étoit, il ne put éviter de lui rendre visite. Elle fut honnête mais légère, et il ne visita aucune autre princesse du sang. Pour les princes du sang qu'il n'avoit pas voulu aller voir et qui prétendoient que leur visite leur fût rendue, ils se dispensèrent d'aller chez lui, sous prétexte de Tmcognito. 11 y a d'autant plus lieu de croire qu'il ne le trouva pas bon, qu'il ne fit pas semblant de s'apercevoir qu'il ne les eût pas vus, et qu'où il les rencontra il en usa fort à la légère.

Mercredi 2. — Il est arrivé un autre changement dans la compagnie des mousquetaires; la Roque, qui étoit enseigne et qui sert depuis environ trente ans dans cette compagnie, quitte; de Cruzel, qui étoit premier cornette, devient second enseigne; Chazeron devient premier cornette , et la seconde cornette est donnée àTroisville, fils du marquis de Moneins; il payera 20,000 écus à la Roque; on croit que d'Arifax, qui est le premier enseigne, quittera comme la Roque. — Madame la duchesse de Berry revint de la Meutte au Luxembourg pour assister demain à la procession du saint sacrement. — M. de Flamarens épousa mademoiselle de Beauvau. — Le duc - de Montbazon a la permission de vendre le régiment de Picardie, qui lui a coûté 180,000 francs.

Jeudi 3. — Madame la duchesse de Berry accompagna le saint sacrement depuis le Luxembourg jusqu'à la paroisse de Saint-Sulpice. — Le czar vit d'un balcon de rhôtel de Lesdiguières la procession de la paroisse de Saint-Paul, et il alla le soir à Versailles, qu'il veut revoir encore, et il y demeurera quelques jours. — L'après-dlnée M. le duc d'Orléans fut longtemps enfermé avec le cardinal de Noailles, le chancelier et le maréchal d'Huxelles; quand ils furent sortis M. le duc d'Orléans fit entrer le cardinal de Rohan , et quand le cardinal de

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Rohan fut sorti le chancelier y rentra. — La maison de notre ambassadeur en Suisse, M. d'Avaray, a été entièrement brûlée; il a eu bien de la peine à se sauver lui et sa femme, en chemise. Ses papiers et sa valise , tout a été perdu.

Vendredi k. — Le czar se plait fort à Versailles, et il a voulu coucher à Trianon, où on lui fit apporter lin lit (1) ; il assure toujours qu'il repartira le 15 ou le 16. — M. de Noailles ne présentera pas encore demain son mémoire au conseil de régence. — Le prince de Bombes a vu l'empereur à Vienne, mais incognito; on n'aura de nouvelles considérables de Hongrie qu'à la fin du mois. — Le chevalier de Tessé , fils du maréchal de Tessé , à la mort de son neveu, le marquis de la Varenne, eut le gouvernement de la Flèche et la lieutenance de roi d'Anjou; il vend ces deux emplois, qui valent un peu moins de 1,000 écus de rente, au fils de la marquise de Maulevrier, sa sœur, qui a son principal bien en Anjou et qui lui en donne 20,000 écus. — Le czar témoigne une grande envie de voir madame de Maintenon. Quoiqu'elle craigne fort cette visite , il lui sera malaisé de Téviter.

Samedi 5. — Conseil de régence. — Le cardinal de Pohgnac a demandé qu'on cassât un arrêt du grand conseil ; ce cardinal avoit vu ces jours passés le cardinal de Noailles, le lendemain de la noce de mademoiselle de Noailles, et on avoit cru que ce seroit une réconciliation qui pourroit avoir de la suite ; mais cela en est demeuré-là; ils ne se sont pas cherchés depuis. — Les Polonois se plaignent fort au roi de Pologne de ce que les Moscovites ne tiennent pas la promesse qu'ils lui ont faite de sortir du royaume ; il est vrai qu'ils y vivent avec moins de désordre qu'ils ne faisoient, mais c'est toujours une grande dépense pour le pays. — Le roi

(i) « 11 a occupé avec toute sa suite les appartements du corridor qui donne sur les gouleltes. » (Mercure de juin, page 186. )

de Prusse est venu faire un tour à Clèves, et pendant qu'il y étoit le bruit se répandit encore qu'il vouloit venir ici; mais il n'y a eu nul fondement à ce dernier bruit, comme il n'y en avoit point au premier, et il s'en est retourné à Berlin.

Dimanche 6. — Conseil de régence ; quand il fut prêt à finir, M. le duc d'Orléans demanda aux princes du sang s'ils vouloient sortir où s'ils vouloient demeurer, parce qu'il falloit parler de leur affaire. Us sortirent, et il fut résolu que six commissaires, qui furent nommés, seroient chargés de ce dont on avoit voulu charger les gens du roi. Ces six commissaires sont : M. Pelletier, M. Amelot, M. de Nointel, M. d'Argenson, M. de la Bourdonnaye, et M. deSaint-Contest, qui sera le rapporteur. On donne jus* qu'au 20 aux princes du sang et aux princes légitimés pour rapporter tous les papiers et les mémoires, après quoi ces six commissaires en rendront compte au conseil de régence et à ceux qui y seront appelés. — Le nonce a fait demander audience auczar. — On appellera au conseil de régence, quand on jugera l'affaire des princes, le maréchal d'Huxelles et le maréchal d'Estrées ; il y aura huit juges dans le conseil de régence , cela fera dix personnes, etlessixcommissaires, cela feroit seize; mais M. Pelletier, l'un des commissaires, est du conseil de régence ; si bien que cela ne fera que quinze juges d'augmentation.

Lundi 7. — Conseil de régence. — Le czar, qui est à Versailles, veut demeurer quelques jours à Marly et y coucher; pour cela on lui a fait préparer les deux pavillons les plus proches du château ; il compte d'y coucher trois ou quatre nuits et de ne revenir que vendredi à Paris. — Madame la duchesse douairière d'Elbeuf, qui est dangereusement malade depuis dix-huit mois, et qui a déjàpensé mourir plusieurs fois, est à la dernière extrémité et a perdu toute connoissance. Elle étoit fille aînée de M. et de madame de Navailles, dame d'honneur de la reine. M. d'Elbeuf l'avoit épousée en troisièmes noces. Ason pre-

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mier mariage il épousa mademoiselle de Lannoy, dont il avoit eu madame de Vaudemont. Eu secondes noces il avoit épousé une sœur du duc de Bouillon d'aujourd'hui, de qui il avoit eu plusieurs enfants, entre autres le ducd'Elbeuf ; et de son mariage avec mademoiselle de Navailles il n'avoit eu que madame la duchesse de Mantoue et une princesse, religieuse présentement à Panthemont.

Mardi 8. — M. le duc d'Orléans donna une audience particulière au nonce, qui lui rendit une lettre du pape. S. A. R. donna ensuite audience à tous les minisires étrangers et une assez longue au comte de Konigsegg. — M. de Brissac, qui avoit acheté de M. d'Ancenisle régiment de Bretagne, n'a pas pu trouver d'argent pour payer ce régiment; et comme il est séparé de biens d'avec sa femme , quoiqu'ils soient fort bien ensemble , il est obligé de rendre ce régiment à M. d'Ancenis. — On achète pour le roi le beau diamant dont on a tant entendu parler les années dernières; le marché en est fait à deux millions, dont on payera l'intérêt au denier vingt, et on donne pour deux millions de pierreries de la couronne en gages pour le payement du fonds. Le roi, majeur, pourra rompre le marché s'il veut; mais il n'y a point d'apparence qu'il le fasse, car c'est une chose unique et d'une beauté étonnante. Il n'est pas ici présentement, mais on le fait venir, et il y sera dans quinze jours; on assure qu'il pèse près de cinq cents grains.

Mercredi 9. — M. le duc d'Orléans alla dès le matin à la Roquette chez le duc de Noailles, où il passa presque toute la journée; il y dina à cinq heures avec beaucoup de dames. — Le mémoire de M. le duc de Noailles sur les finances ne sera pas encore en état d'être présenté au conseil de régence samedi; on assure que ce sera un fort beau travail. — On attend le roi Jacques à Rome ; on lui a rendu dans toutes les terres du pape et à Pezaro, d'où il vient, tous les honneurs dus aux grands rois; il logera à Rome chez le cardinal Gualterio, qui a toujours été fort

attaché à lui et à la reine d'Angleterre, sa mère ; il doit être arrivé à Rome présentement. On ne sait point si le duc d'Ormond le suivra à Rome ; il craindroit d^être soupçonné d'être catholique et que cela nuiroit aux intérêts du roi son maître et aux siens en Angleterre.

Jeudi 10. — Madame vint à Paris et vit la comédie françoise de sa loge. — Le czar ne veut point revenir sans avoir vu madame de Maintenon. — Madame la duchesse d'Elbeuf mourut après une longue et une cruelle maladie. — U y a plusieurs évêques qui s'assemblent chez M. le cardinal de Bissy pour examiner le livre qu'il a fait en réponse à ceux qui soutiennent que l'appel au conseil est juridique. — Madame la duchesse d'Elbeuf a fait madame de Pompadour, sa sœur, sa légatrice universelle , et en cas qu'il y eût des raisons qui empêchassent madame de Pompadour d'accepter ce legs, elle le donne à madame de Courcillon, et si madame de Courcillon ne l'acceptoit pas non plus, elle le donne à THôpital-général ; si bien que MM. de Rothelin, qui tous ensemble ont le même intérêt à la succession que madame de Pompadour seule, trouvent qu'ils ont sujet de se plaindre du testament. Ils sont fils de madame de Rothelin, qui étoit la seconde sœur de madame d'Elbeuf; madame de Pompadour étoit la cadette des trois. U y a beaucoup de biens substitués dans la maison ; on compte qu'il y aura assez de biens libres pour payer les créanciers.

Vendredi 11 . — Le czar alla à Saint-Cyr ; il vit la maison et il entra dans la chambre de madame de Maintenon, qui étoit dans son lit, et il tira les rideaux pour la voir. — M. le Duc paroit fort piqué contre M. de Bonneval, qui a, dit-on, empêché que M. le comte de Charolois ne vit l'empereur en passant à Vienne ; on prétend même que M. le Duc en écrit à Tempereur. On ne sait pas bien le détail de cequi s'est passé là-dessus*. — M. le Duc presse plus que jamais M. le duc d'Orléans pour le jugement

de son affaire avec les princes légitimés. Il parolt que M. le duc d'Orléans veut juger cette affaire, et on croit qu'elle le sera avant la fin du mois ; mais plus on l'examine, plus on Ja trouve difficile après avoir lu tous les mémoires qui ont été faits départ et d'autre. Il yen a encore un grand des princes légitimés qui n'est pas tout à fait achevé.

* On ne comprend pas trop comment le prince de Dombes ayant vu l'empereur incognito, M. de Charolois ne le vit point , quelques différents qu'ils fussent en effet. Ils ne l'étoient alors en rien pour le rang et l'extérieur ; M. de Dombes avoit bien sûrement sa façon très-distincte, et M. du Maine étoit trop attentif à la qualité de prince du sang qu'il avoit conquise avec tous ses droits pour lui et pour ses enfants, pour en avoir omis la moindre chose sur un si grand théâtre. Apparemment que M. de Charolois, qui n'arriva qu'après , en voulut plus qu'on n'en avoit donné à l'autre : cependant l'incognito couvroit tout, et il étoit vrai que MM. les princes de Conty n'avoient point vu l'empereur Léopold en leur voyage de Hongrie, où aussi ils furent à visage découvert.

Samedi 12. — Conseil de régence Taprès-dlnée où M. de Noailles n'a point porté son mémoire ; il l'y portera samedi prochain. Le maréchal de Villeroy , quoique fort goutteux, ne laissa pas d'aller au conseil de régence. — On sut que, le matin, Contades et Brillac s'étoient battus à cinq heures dans une petite rue derrière la maison de Contades; on le croit blessé à mort. On ne sait point le sujet de leur querelle; on est surpris que deux hommes qui ont cinquante ans , et qui ont une réputation de courage aussi bien établie en soient venus à ces extrémités-là. On prétend qu'il n'y a qu'un cordier et sa femme qui travailloient dans cette petite rue-là qui les aient vus, et qu'on songe déjà à les éloigner pour tâcher de sauver ces messieurs de la rigueur de la justice, ce qui sera bien malaisé , surtout si Contades meurt *.

* Ce combat qui fit grand bruit et dont on fit semblant de faire des recherches n'eut pas la moindre suite.

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Dimanche 13, — Conseil de régence le matin, où le cardinal de Polignac obtint la cassation d'un arrêt du grand conseil qui rompoit un accommodement qu'il avoit fait avec ses créanciers. — Madame Tabbesse de Préaux, fille du prince de Guémené^ fut sacrée à l'abbaye de Saint-Germain par le cardinal de Bissy; cela a fait quelque petite dispute entre le cardinal de Noailles comme archevêque de Paris, et le cardinal de Bissy comme abbé de l'abbaye de Saint-Germain; mais je n'en sais pas le détail. Le cardinal de Bissy l'a sacrée parce que le cardinal de Rohan l'en a prié, lui n'étant pas en état de le faire à cause de sa goutte. — La fameuse madame Guyon * est morte à Blois ; c'est une femme qui a fait beaucoup parler d'elle sur l'affaire des quiétistes ; mais les dernières années de sa vie elle demeuroit dans le silence^ et l'évêque de Blois en étoit fort content. Elle étoit mère de la comtesse de Yaux^ et elle a des garçons aussi que l'on connolt moins.

*]Madame Guyou s'est rendue si fameuse qu'il est inutile d'en rien dire ici. Ses livres, et sa vie composée par elle-même, qui est un cbef-d'œu\ire d'esprit et de fanatisme ; les ouvrages de M. de Fénelon , archevêque de Cambray, et sa disgrâce ; les ouvrages du fameux Bossuet , évéque de Meaux, et de M. Godet, évéque de Chartres; ceux de M. le cardinal de Noailles , tous trois réunis contre Fénelon et sa prophétesse ; tes adroites conduites qu'elle tint avec M. de Meaux ; celle de Fénelon avec lui, les divers exils et prisons de cette femme; le bruit que sa doctrine fit à la cour et à Rome^où elle fut condamnée ; la dernière chute du cardinal de Bouillon qui en fut la suite ; le nombre de gens considérables d'esprit et vraiment de bien qu'elle s'attacha et que rien n'en put séparer; ses confesseurs et ses martyrs, car elle en eut des ims et des autres ; tout cela suffit bien à dispenser ces notes de s'étendre sur elle. 11 suffira ici de remarquer que rejetée et réprouvée de toutes parts, elle se résolut enfin de se contenir dans le silence et dans la retraite à Blois, où elle passa en paix les dernières années de sa vie. Elle y «ut la joie de se voir presque adorée de tout son petit troupeau, malgré tant de traverses qu'aucun ne se démentit, que l'union y demeura parfaite, qu'il s*y fit des prosélytes. Depuis vingt ans (t) qu'elle est

(1) Saint-Simon écrit donc cette additioii en 1737.

morte et que ses principaux disciples mâles et femelles ont aussi disparu , le petit troupeau subsiste, s*organise de plus en plus, et recommence à redevenir en faveur sous celle de la Constitution, par laquelle elle figure avec le zèle de gens qui, du fond de la sainte indifférence qui les caractérise singulièrement, ne respirent que la vengeance de la mémoire du cardinal de Noailles tout à découvert, et non moins ardemm^t de M. de Meaux, ce qui leur dévoue le jésuite, et même s'ils Fosoient de M. de Chartres. Ils se connoissent tous, ils sont liés, ils s'étendent au loin, et à force de bruit et de gagner de proche en proche, ils ne désespèrent pas de revenir de leur condanmation et de faire triompher leur doctrine.

Lundi 14. — Conseil de régence. M. de Noailles don- ■ nera samedi son mémoire sur les finances ; on le lira samedi etlundiy et il y aura quelques conseils de régence extraordinaireslasemainequi vient, pour cela. — M. de Lévis aragrément de racheter pour son fils le régiment qu'il avoit autrefois; il le rachète de , qui en étoit lieutenant-colonel de son temps. — Le parlement fait de grandes informations sur le combat de Contad^s et de Brillac^ et ils ont été décrétés aujourd'hui. Le grand prévôt fait des informations de son c6té^ mais ils ne se trouve point de témoins ; le cordier et la cordière ont disparu. On a transporté Contades et on ne sait plus où il est; on dit qu'il se porte mieux. On parle aussi d'un combat qu'il y a eu à Montpellier entre deux hommes de condition dont l'un est M. de Caylus^ neveu du feu cardinal de Janson. Je ne sais si ce combat est bien vrai.

Mardi 15. — Il y a déjà eu deux assemblées d'évêques chez le cardinal de Bissy; il y en aura encore une demain. Il leur fait voir l'écrit par lequel il a répondu aux quatre évéques qui prétendent que leur appel au concile est juridique; après l'ai^emblée^ qui sera demain chezlui^ on montrera l'écrit à H. le duc d'Orléans et on recevra ses ordres , mais cet écrit ne sera point imprimé. ---* Leroi a donné au czar deux magnifiques tentures de tapisseries des Gobelins; on lui a voulu donner aussi une épée de diamants^ mais il n'a pas voulu la recevoir, et

le czar, de son côté, a distribué quelque argent aux domestiques du roi qui Font servi ; on compte que ce qu'il leur a donné monte à 20,000 écus. Il a donné au duc d' Antin, au maréchal d'Estrées et au maréchal de Tessé son portrait enrichi de diamants, cinq médailles d'or et onze médailles d'argent qui sont les principales actions de sa vie.

Mercredi 16. — Revue des régiments des gardes françoises et suisses, des deux compagnies des mousquetaires et du guet, des gendarmes et des chevau-légers. Le czar et M. le duc d'Orléans y étoient à cheval, et après la revue le czar alla diner et souper à Saint- Ouen chez le duc de Tresmes. Les troupes se plaignent de lui de ce qu'il avoit passé à leur tête quasi sans les regarder; mais il dit le soir à Saint-Ouen que la violente poudre qu'il avoit fait par la quantité de carrosses qui y étoient et par un nombre infini du peuple à pied et achevai, outre la prodigieuse chaleur qu'il faisoit, l'avoit fait quitter la revue beaucoup plus tôt qu'il n'avoit résolu. Leduc de Tresmes lui donna un souper magnifique. Il pria qu'on fit mettre à table madame la marquise de Béthune, fille de ce duc, et il n'y avoit qu'elle de femme à table; il y avoit beaucoup d'autres dames de condition voyeuses et à qui il fit beaucoup d'honnêtetés quand on les lui eut nommées.

Jeudi 17. — Le premier président et les gens du roi allèrent chez M. le duc d'Orléans pour lui rendre compte d'une procédure qu'ont fait faire MM. de la noblesse . Nous n'en savons pas encore le détail ; nous savons seulement qu'ils ont présenté une requête au parlement et qu'ils s'opposent au jugement que les six commissaires doivent faire. — Le czar alla l'après-dlnée à l'Observatoire et puis chez le maréchal de Villars, où il soupa; il viendra demain aux Tuileries prendre congé du roi sans cérémonie , et après-demain le roi ira à l'hôtel de Lesdiguières aussi. Il part toujours dimanche et va coucher à Livry ce jour-là ; il va s'embarquer à Gharleville. — M. le duc d'Orléans paroit assez irrité de la démarche

qu'ont faite quelques gens de la noblesse ; leur requête a été signée de trente-neuf personnes*. — M. le duc de Montbazon a la petite vérole; on prétend même qu'il est en assez grand danger. Madame sa femme, qui la craint prodigieusement, n'a pas laissé de s'enfermer avec lui.

^Démêlons ici les fausses nouTelles de Dangeau dans sa vie si différente de celle qu'il menoit à la cour, et que son âge lui fait confondre, aidé du penchant de son inclination. Jusqu'ici c*étoit aux ducs seuls que la noblesse, pour parler leur style, en vouloit ; si leurs desseins entre eux étoient les mêmes, au moins les démarches n'avoient plus lieu depuis Tarrét qui leur défendoit de s'assembler sous peine de désobéissance. Leur requête, qui n'eut aucun succès, ne fut remise ni commise à aucuns commissaires, et tomba en naissant. Quelque volonté qu'ils eussent depuis ce jour-là, il n'y avoit plus ni moyen ni prétexte. M. et madame du Maine le virent bien et qu'il étoit temps de se contenter de ce qu'ils avoient pu ameuter, et de le diriger vers Tobjet principal dont celui des ducs n'avoit en effet été que le chemin et l'accessoire. D'ailleurs ils se sentoient pressés; leur déclaration de ne reconnoître pour juge que le roi majeur ou les états généraux étoit un attentat qui, entre un autre régent et eux, ne seroit pas demeuré sans un prompt châtiment. Elle étoit un aveu tacite de leur peu de confiance en leur droit; elle étoit une préparation à ce qu'ils méditoient, et le tout ensemble le fruit de la foiblesse du régent et de sa crainte du grand nombre qu'il avoit si souvent montrée à découvert. Ils résolurent donc de l'intimider et de se fortifier eux-mêmes contre lui et contre les princes du sang. C'est ce qui produisit la requête au parlement dont l'audace eti'ineptiefùrentpareilles. Un nombre de personnes qui se disoient la noblesse telles qu'on les a représentées et sans pouvoir et sans titre, présentent une requête au parlement, pour demander, au nom du second ordre du royaume, qui n'existoit pas pour agir, puisqu'il n'étoit ni convoqué par le roi, ni assemblé, ni délibérant, ni députant, ni autorisant personne, pour demander, dis-je, sous un nom si illustre, de leur autorité privée, le renvoi de l'affaire des bâtards aux états généraux, dans lesquels la noblesse est, disoient-ils, seule et compétente pour décider de la succession à la couronne, et dont nul autre ne pouvoit juger sans blesser ses droits les plus précieux et les plus incontestables. On a dit l'audace et l'ineptie de leur requête ; ce simple exposé démontre l'une et l'autre sans y ajouter de raisonnement. Dans cette requête, nulle mention des ducs, et de la part de ces messieurs dits la noblesse, le parlement n'en ouït jamais parler. Il fut plus sage que ne l'espéroit M. du Maine. Il se flattoit de l'embarquer à quelque démarche et d'ajouter

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cet embarras au régent ; mais le parlement ne balança pas un moment à se taire absolument sur la requête^ à s'adresser uniquement à M. le duc d'Orléans pour recevoir et pour exécuter ses ordres, et pour se dessaisir de cette requête entre ses mains. Cette démarche que M. et madame du Maine surent résolue avant qu'exécutée les étourdit fort. Ils connoissoîent leur peu de force, l'indifférence des provinces, le peu d'approbation que la très-grande partie des gens de qualité et de ceux de condition donnoient à tout ce qui se passoit ; là crainte avec laquelle plusieurs se laissoient entraîner au torrent, et le petit nombre de ceux à qui on pouvoit hasarder de s'ouvrir pour se maintenir par eux l'atr tacheraent à tout faire de qui étoit ameuté ; ajoutera-t-on qu'ils cou» noissoient bien les instruments dont ilsseservoient et qu'ils n'enavoient pas meilleure opinion de leurs succès : mais l'affaire étoit de trop longue main embarquée ; nul moyen de la suspendre, beaucoup moins de reculer. Il falloit suppléer aux forces effectives par le bruit, par l'opinion, par l'audace, et mettre toute espérance dans la crainte qu^en prendroit le régent. Telles furent les causes de la requête de cette noblessse qu'ils continuèrent à flatter dans sa vanité sur le jugement de la succession à la couronne, qui suffit à lui faire faire une démarche si peu concertée, et qui dans leur idée à eux-mêmes étoit désh(Hiorante en ce qu'elle réclamoit l'appui et la protection du parlement, qui étoit avouer leur foiblesse et en même temps l'autorité d'une compagnie en chose si suprêmement majeure, et que ces messieurs de la noblesse ne prétendoient pas partager avec elle. Et voilà les ridicules contradictions , car c'est trop peu dire que les inconséquences, où Ton tombe par l'ignorance et par la passion, et le coup le plus mortel en faveur du parlement que la noblesse eût pu se porter à elle-même, si ces messieurs qui en prenoient le nom collectif avoient pu être députés et autorisés légitimement de ce second ordre de l'État légitimement assemblé, duquel la ressource notoire et assurée sera toujours que ces messieurs ont agi d'eux-mêmes, sans caractère, sans pouvoir, sans aven, et que des particuliers qui s'aventurent d'eux-mêmes ne sauroient faire aucun tort à l'ordre ni aux droits de la noblesse. Ce coup ayant donc manqué, et le parlement trop sage pour se laisser leurrer et abo* ser si vainement, M. du Maine eut recours aux justifications auprès du régent avec M. son frère, et aux protestations qu'ils n'avoient poûat de part à la requête que ces messieurs avoient présentée au parlement Cette timide démarche ne persuada rien, mais elle montra leurcrainte, et à ces enfants perdus un abandon formel que l'ivresse seule de l'eatreprise put leur dissimuler, mais qui ne les occupoit pas tellement tous que beaucoup d'entre eux ne commençassent à ouvrir les yeux et à se repentir d'un embarquement frauduleux où ils ne pouvoient rien gagner, mais trouver beaucoup de hasards à courre. Aussi s'en détacha-

t-il quantité qui firent grand'faute aux auteurs etaux entrepreneurs quand il fut questicm de fondre la cloche dans la suite et de mettre tout de bon la mam à Pœuvre effective etvéritable. Quant à ces excusesde M. du Maine aurégent qui furent froidement reçues^ il n'y avoit qu'à nommer les six qui avoîent présenté la requête au parlement pour en juger ; de ceuxlà étoit ie gendre de Béringhen, ami le plus intime du premier présidentf et de M. du Maine et beau-frère du duc d'Aumont, très-uni avec lui et gouverné par sa femme, qui avec beaucoup d'esprit et d'ambition étoit la fausseté et l'intrigue mêmes ; c'étoit Poligoac, frère du cardinal de Polignac, le conseil et l'ami de toutes les heures de plaisir et d'afEures de madame la duchesse du Maine depuis plusieurs années, lequel brûloit d'être de tout et enrageoit de n'être de rien ; Clermont^ gendre de M. d'O, l'âme de tout temps de la maison de M. le comte de Toulouse, qu'il avoit élevé, et peut-être encore plus dépositaire con- , fident des desseins de M. et de madame du Maine que son maître, incapable d'approuver et qu'ils n'osèrent jamais lui confier. On ne parle m que des liaisons anciennes et publiques qui ne pouvoient être ignorées de personnne de trois de ces six messieurs.

Si M. et madame du Maine se trompèrent croyant effrayer le régent, on voit par l'emprisonnement même de ces six messieurs qui avoient présenté la requête au parlement^ qu'ils lui donnèrent au moins quelque crainte. L'éclat contre son autorité étoit trop grand pour que, sans l'avilir et en augmenter le courage^ il pût demeurer impuni, mais il fut puni avec une mesure qui affoiblit fort la punition et qui fit une partie de l'effet de l'impunité des officiers des gardes du corps chargés de les arrêter. La distinction de ce traitement, la politesse qu'ils trouvèrent dans Yincennes et dans la Bastille, la facilité avec laquelle on en laissa voir la plupart à leurs familles, montra tout ce qu'on vouloît cacher de crainte, et donna lieu à un séditieux écrit. Il est vrai que l'emprisonnement fit grand bruit, et la manière encore davantage; on n'en attendoit pas tant de l'opinion que M. le duc d'Orléans avoit donnée de sa tolérance, et on voyoit en même temps qu'elle surnageoit même au châtiment ; mais ce ne fut que du bruit et même de l'étonnement ; pour de commotion, aucune.

Vendredi 18. — M. le duc d'Orléans alla l'après-dlnée de bonne heure à l'hôtel de Lesdiguières dire adieu au czar, et le czar vint sur les quatre heures après-midi aux Tuileries dire adieu au roi, et tout se passa sans aucune cérémonie , le czar témoignant toujours de plus en plus son attachement et sa tendresse pour le roi. — Le prince de Lewenstein, gouverneur du Milanois, a fait arrêter à

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Milan M. Molinès, ancien doyen des auditeurs de Rote et qui s'en alloit en Espagne remplir la charge de grand inquisiteur. M. le prince de Lewenstein a prétendu qu'il n'avoit pas les passe-ports nécessaires ; on ne doute pas qu'à Rome et à Madrid on ne se plaigne de ce procédé. Le cardinal del Guidice , qui étoit allé de Gênes à Turin, par l'ordre du pape , pour travailler auprès du roi de Sicile à terminer les différends que ce royaume a avec la cour de Rome, est revenu à Gênes, et il ne parolt pas qu'il ait rien conclu.

Samedi 19. — Le roi alla à l'hôtel de Lesdiguières dire adieu au czar, et il n'y eut point de cérémonie comme il n'y en eut pointhier aux Tuileries. — M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse allèrent au parlement et firent leurs protestations contre tout ce qui seroit réglé dans Taffaire qu'ils ont avec les princes du sang; ils ont fort assuré M. le duc d'Orléans qu'ils n'avoient aucune part à tout ce qu'avoit fait la noblesse *. — Le czar étoit venu au parlement , et après qu'il en fut sorti le parlement résolut de se rassembler lundi matin pour répondre à la protestation des princes légitimés, et qu'en attendant ils enverront recevoir les ordres de M. le duc d'Orléans là-dessus. — On envoya des officiers des gardes du corps arrêter six des principaux gentilshommes qui présentèrent avant-hier leur requête , dont trois seront mis à la Bastille et trois à Vincennes; ces six sont M. de Chàtillon, chevalier de l'Ordre ; M. de Polignac , frère du cardinal; M. de Vieuxpont, gendre de M. le Premier; M. de Rieux; M. de Clermont, gendre du marquis d'O, et M. de Bauffremont, gendre de M. de Courtenay. — M. le duc de Noailles commença à lire son mémoire au conseil de régence.

*0n ne comprend point comment Dangeau parle si affirmativement et à plusieurs reprises de la protestation portée au parlement par MM. du Maine et de Toulouse en personne contre tout jugement dans leur affaire, et de la demande faite au parlement par M. le Duc et M. le

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