‹ Journal du marquis de Dangeau (volume 2)Chapitre 6 sur 12 · AOUT 1717. I4S · texte numérisé non relu

AOUT 1717. I4S

M. de la Forest qu'on prétend qui peut avoir de grandes conséquences pour les religionnaires sortis du royaume. Après ce conseil, il alla à la Heutte et à Saint-Cloud et puis il soupa à la campagne^ où il ne mena personne avec lui. — Il n'y eut point de conseil de régence Taprès-dlnée. — M. de Bernage, intendant dePicardie et d'Artois, a l'expectative de la première place qui vaquera dans le conseil. — On a accordé deux grâces à MM. du grand conseil dont ils avoient joui autrefois : la première est qu'ils feront souche de noblesse; la seconde, qu'ils ne payeront point de lods et ventes des terres et des maisons qui relèvent du roi. Il y a déjà quelques jours que cette grâce leur est accordée.

Dimanche 8. — -Conseil de régence le matin. — Le roi a eu un petit dévoiement ces jours passés qui ne lui a fait que du bien. — Le parlement n'a pas voulu enregistrer la création de deux charges qu'on vouloit établir dans les bâtiments du roi, parce que cela augmentoitles dépenses de l'État par les appointements qu'on y attribuoit; on prétend que ces charges auroient été vendues chacune 200,000 francs. — Par les dernières nouvelles qu'on a de Belgrade, la tranchée n'étoit pas encore ouverte le 18 ; mais on a raccommodé les ponts dont l'ouragan avoit emporté plusieurs bateaux. Les Turcs ont une place à quatre ou cinq lieues aux-dessus de Belgrade sur la Save, qu'oo appelle Sabach, et que le prince Eugène auroit bien voulu faire attaquer, mais on a fait reconnoltre la place qui est assez bonne, et les Turcs y ont une très-forte garnison ; ainsi on ne l'attaquera point présentement.

Lundi 9. — Conseil de régence. — Madame la duchesse d'OrléansetM. le ducde Chartres revinrentdeSaint-Cloud. — Onmandede Strasbourg que le roi Stanislas, qui est aux Deux-Ponts, avoit pensé y être enlevé par trente ou qua<^ rante kommes qui avoient fait cette entreprise; elle a été découverte par grand bonheur pour lui, et on a arrêté trois des complices de cette entreprise. On ne dit point

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par quel ordre ce dessein s'étoil forme, mais on s'imagine que le roi Auguste en avoit quelque counoissance, A propos du roi Auguste, on assure que toutes les troupes moscovites sont sorties de Pologne , que ce prince doit bientôt repartir de Saxe pour revenir à Varsovie^ et qu'aussitôt après qu*il y sera revenu on convoquera une diète gé*jiérale. Le prince son fils aîné, que nous avons vu ici , est encore en Italie.

Mardi 10, — Le comité s'assembla encore chez M» le chancelier pour la dernière fois^ à ce qu'on dit, — Le roi, qui prit le deuil jeudi pour la mort de M. le comte de la Marche ^ le quittera au bout de huit jours. On avoit dit qu'il prendre it ensuite le deuil pour la mère du roi de Pologne, qui étoit une princesse de Danemark ; mais il ne le prendra point, car elle n'étoit point tête couronnée^ et la parenté étoit fort éloignée. — L'ambassadeur de Portugal donna une fête pour la naissance d*un fds du roi de Portugal ; elle lut fort magnifique^ comme toutes les fêtes qu^il a accoutumé de donner. Madame la duchesse de Berry^ M. le duc d'Orléans et presque tous les princes et princesses y étoient en masque au bal.

Âîercredi 11, — ^ Le comité s'assembla chez M . le duc d'Orléans ; ilparoli que ceux qui coniposent ce comité ne sont pas du même avis: voilà tout ce qui en transpire jusqu*à rheure qu'il est; ils se rassembleront encore demain au Palais-Royal le matin et Paprès-dlnée* — Il y a des nouvelles de Belgrade que la tranchée n'étoit pas encore ouverte le W et que Farmée des Turcs s'approchoit. — Il avoit couru un bruit que la flotte d'Espagne avoit paru sur les côtes d'Italie, mais cela ne se confirme pas^ et, au contraire, on dit présentement que la tempête Ta fait relâcher sur les côtes derile de Majorque* On devine moins que jamais quel peut être le dessein de cette Hotte ; tous les raisonnements là-dessus sont bien différents, et je crois que son premier dessein est d'aller reconquérir la Sardaigne qui est une assez mauvaise conquête^ car la Sardaigne ne

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ne vaut pas rentretien des garnisons qu'il y faut laisser.

Jeudi 12. — Le comité s^assembla chez M. le duc d'Orléans le maîtin et Taprès-dlnée ; — M. leduc de Chartres, qui est entré dans sa quatorzième année , du & de ce mois, alla prendre sa place au parlement et parla avec beaucoup de grâce , dont toute rassemblée fut édifiée ; c'est un prince qui donne de grandes espérances. Madame vint de Saint-Cloud, dîna avec M. le duc d'Orléans et entendit de sa loge, Taprès-dlnée, la comédie d^Héraclias (1) . — Il y a des lettres de devant Belgrade du 25, qui disent qu'apparamment il y aura un grand combat, parce que les Turcs sont fort proches des retranchements des assiégeants.

Vendredi 13. — Madame laprincesse de Conty accoucha le matin d'un prince; on envoya en diligence un courrier à M. le prince deConty quiétoitàTlle-Adam. — Ily aura, la semaine qui vient, des conseils de régence extraordinaires pour terminer les affaires qui sont agitées dans le comité. — M. le duc d'Orléans ira dimanche à la procession et aura la droite du parlement, comme représentant le roi et ayant une commission pour cela. — Le prince dont madame la princesse de Conty vient d'accoucher ne s'appellera point comte de la Marche ; il aura le nom de prince delaRoche-sur-Yon. M. le prince de Conty, père de celuici, avoit porté ce nom-là durant la vie de M. son frère.

Samedi 14. — Conseil de régence Taprès-dlnée. — Madame la duchesse de Berry vint coucher aux Carmélites, où elle passera la fête. — On eut des lettres de Vienne du k ,et de l'armée devant Belgrade du 26 du mois passé. La tranchée n'étoit pas encore ouverte ; on travailloità des batteries au delà du Danube et de la Save; on a feit un second pont sur cette dernière rivière pour la commodité des fourrageurs. L'armée turque avoit passé la Morave, et on croyoit qu'ils vouloient venir attaquer les lignes, auquel cas on auroit dans peu de jours une des

(1) C'est la tragédie de Pierre Corneille.

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grandes nouvellesqu on puisse avoir. — Le duc de Luynes achète, avec Tagrément de M. le doc d^Orléans, le régiment de cavalerie de Flèche^ qui est un des plus anciens régiments de gentilshommes,

Dimanc/ie 15. — Il n'y eut point de conseil de régence. M. leduc d'Orléans alla Taprès-dlnée à la procession.^ Le roi alla se promener aux Champs-Elysées* — Madame la Grande Duchesse est revenue des eaux en bieo meilleure santé qu'elle n'a été depuis long temps; elle est allée à Saint- Cloud passer quelques jours avec Madame. — L'ambassadeur d'Espagne a reçu des lettres du roi son maître^ qui lui mande le départ de sa flotte et que par le premier ordinaire il lui mandera à quoi cette flotte est destinée ; ainsi rambassadeur en aura des nouvelles samedi, qui est le jour que Tordinaire arrive* — M. le duc d'Orléans a été, sur la procuration du roi, à la procession pour remplir sa place^ et il a reçu les mêmes honneurs qu'auroit reçus SaMajesté*. -

*il fut bien singulier qu'un régent, petit-fils de France, eût besoin dë^ faire le tm^ par une commission expresse, pour avoir la droite sur le parlement , el seulement la droite , et le roi au point d'avoir le duc de Villeroy avec: le bâton de eapilaice des gardes du corps en quartier et le premier gentilhomme de la chambre en anoée, derrière lui, en même fonction que derrière le roi, les gardes du corps, Ceiit-Suisses et tout le reste. Quoi de plus avec les états généraux du royaume assemblés, avec qui encore cela auroit àû paroitre bien fort.

Lundi 16, — Il y eut conseil de régence le matin, et M. de la Forest y fut jugé et perdit son procès presque tout d'une voix, malgré les soUicitalions que le roi d'Angleterre avoit fait faire par milord Stairs, son ambassadeur; cette affaire-là avoit été jugée différemment au conseil du dedans du royaume. — 11 y a de grandes disputes entre la grand'chambre et les chambres des enquêtes; les enquêtes se sont assemblées dans ce qu on appelicle cabinet et ils disputent beaucoupde chosesàM. le premier président. — Le jugement de Taffiiire de M, de la Forest affligera fort

les réfugiés qui auroient voulu revenir en France pour rentrer dans leurs biens, car il étoit dans un cas bien plus favorable que les autres.

Mardi 17. — Le comité s'assemblera encore demain au Palais-Royal, et ils auront plusieurs conférences cette semaine avec S. A. R., qui tiendra des conseils de régence extraordinaires où ils feront leurs propositions, et on espère que la semaine qui vient on saura ce qui a été résolu ; mais jusqu'ici rien ne transpire sur quoi on puisse compter sûrement. — Madame la ducbesse de Berry, qui avoit couché à Paris depuis samedi, retourna le soir à la Heutte, où elle compte de demeurer encore assez longtemps. — Le baron Sparre, ambassadeur de Suède, et qui avoit pris congé du roi il y a déjà longtemps, étoit revenu ici de Bourbon, où, depuis avoir pris son congé, il étoit allé prendre les eaux et attendoit des passe-ports pour pouvoir retourner en Suède; ces passe- ports sont enfin arrivés, et il est parti fort regretté ici , où il est fort aimé et fort estimé.

Mercredi 18. — Le conseil qu'on appelle le comité s'assembla chez M. le duc d'Orléans le matin, et la séance fut fort longue; il parolt que ces messieurs sont d'accord entre eux présentement, et on commence à dire que le public seroit plus content des résolutions qu'on y a prises que l'on n' avoit cru d'abord. Il est sûr qu'on ôte le dixième de dessus les terres et qu'on ne touche point à la maison de ville : voilà tout ce que nous en savons jusqu'ici. — L'affaire des enquêtes avec la grand'chambre et le premier président est réglée ; on prendra un commissaire dans chaque chambre des enquêtes et des requêtes ; il y en asept: cinq desenquêtesetdeuxdes requêtes, eton prendra sept commissaires dans la grand'chambre ; ces quatorze commissaires seront choisis par le premier président.

Jeudi 19. — Il y eut conseil de régence le matin et l' après dinée, où l'on appela tous les présidents et tous les vice-présidents des conseils; on y porta les résolutions

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prises dans le comité qai furent fort approuvées. Il y eut pourtant quelques petites contestations que M. le duc d'Orléans termina sur l'heure, et on va travailler à Tédit qui paroltra la semaine qui vient. — M. le comte du Luc est A considérablement malade et on craint pour sa vie. — On ôte sûrement le dixième sur les terres et sur les maisons, et ou cherche les moyens d'égaler les revenus du roi à sa dépense ; mais pour cela il ftiut faire de grands retranchements. On commence par ce qui regarde le roi personnellement pom^ donner l'exemple. Le roi avoit 10,000 francs par mois pour ses menus plaisii'S, il n'en aura plus que 5,000 ; ondonnoit 12,000 écus pour sa garde-robe; cela est réduit à 24,000 francs.

Vendredi 20. — Le comité s'assembla encorechezM.le duc d'Orléans* — Il y a voit un fonds de 400,000 écus pat* an pour les bâtiments; on le réduit à 200,000 écus, quoique la dépense eût encore beaucoup excédé les 400.000 écus depuis la mort du roi; il est à craindre que les maisons du roi ne soient pas si bien entretenues qu'elles ont été jusqu'ici*. — Le prince de Cellemare** porta au prince de Chalais une lettre du cardinal Albéroni qui lui mande qtie le roi et la reine d'Espagne souhaitent qu'il y retourne, et pour cela qu'il aille droit à Barcelone, où il recevra les ordres de ce qu'il a à faire ; il paroît qu'on veut se servir de lui dans l'expédition projetée, ^

* Dangeau crève dans sa peau avec toute sa politique. H gémit des retranchements sur les bâtiments ; il gémiroit si od ne donnait aucun soulagement. On le remarque une fois entre mille écliappées , trèsdistinctes dans ces Mémoires, pour montî-crque ce n'est pas àtortqu*oi|^ a souvenl fait sentir ses partialités. ^

** Il paroît que Cellamare prenait son tour de loin , et par ce qui éciala depuis qu'il y travailloit dès lors à bon escient et vouloit dé- tourner les yeux de dessus lui. ■

Samedi 21. — Conseil de régence Taprès-dinée. — M. le prince deCoaty^ qui a pris le parti de quelques dames qui ont eu querelle avec madame de Meuse , a résolu

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de rôter d^auprès de madame la princesse de Conty^ dont elle étoit dame d^honneur^ et il y a eu une conversation entre ce prince et cette dame devant madame la princesse de Conty même; cette conversation a été fort vive et fort offensante de part et d'autre. Madame de Meuse sort de la maison^ et M. de Meuse^ qui étoit premier gentilhomme de la chambre de M, le prince de Conty, quitte aussi son emploi, quoique ce prince raimàtfort. — L'archevêque de Besançon est mort; il étoit de la maison de Gramont^ de Franche-Comté. Cet archevêché est très -considérable quoique le revenu en soit médiocre ; il avoit un bénéfice simple qui est de très-bon revenu.

Dimanche 22. — Conseil de régence le matin. On apprend tous les jours quelques diminutions qu^on a réglées dans le comité et approuvées par la régence. Outre les retranchen^nts sur les pensions réglées, il y a six mois, on y fait encofre une nouvelle diminution. — Les dernières nouvelles de Belgrade sont du k. ïièv Turcs cannonent le camp des Impériaux et se retranchésii. Le prince Eugène a été malade ; mais il se porte mieux. Le comte de Charolois a eu ladyssenterie, mais il en est guéri. — Le maréchal de Bezons marie sa seconde fille à M. de Saint-Jal ; la noce se doit faire dans deux jours. Son ainée a épousé M. deMaubourg,qui étoit veuf de mademoiselle de la Vieuville.

Lundi23. — Conseil de régence. — Le parlement ne s'assembla point, ce qui fait qu'on n'y porta point l'édit; il se rassemblera jeudi après les deux fêtes, et l'édit y sera porté ; on compte d'ôter le franc-salé. — M. le comte de Saaros est parti des Camaldules disant qu'il s'en alloit au pay^ du Maine avec le maréchal de Tessé. Bien des gens croyeat qu'il va faire un beaucoup plus grand voyage, et qu'tvant que de l'entreprendre il avoit consulté beaucoup de casuistes et de gens de bien sur le parti qu'il avoit à prendre dans cette occasion , et que sur leurs avis il s' étoit déterminé à prendre ce parti-là, où il y a bien de la fatigue à essuyer, bien des inconvénients et bien des dan-

gers. Il ne nous a point consultés snr cela, quoique nous fussions fort de ses amis, et il nous a fait grand plaisir^ car peut-être aurions-nous été d^un avis différent**

* Ce pauvre Ragotzi s*aîla faire prisoooier la veille de Pâques ; on ne vit jamais mieux qu*eij lui la petitesse des personnages qui out fait . graud bruit dans le monde, lorsqu'ils sont rapprochés. C'étoit un homme sans talents et sâus esprit , que des plus communs ; d'ailleurs grand homme de bien et d'honneur, et d'une pénitence également aus- I tère et sincère, qui, différente de celle des Camaldules , n'étoit guère moins dure, qui y gardoit une solitude véritable et suivie, qui n'en sortoit que par des bienséances nécessaires, et qui, sans rien de contraint ni de déplacé et sans embarrasser personne, vivoit, lorsqu'il étoit avec le monde , comme un homme qui en est et qui toutefois se souvient bien qu'il n'y est que par emprunt sans eu faire souvenir les autres. De grandes aumânes et toutes sortes de bonnes œuvres étoient jointes à sa |>énitence. Une grande règle daos son domestique et dans sa maison^ et toutefois avec toutes les décences d'un fort grand seigneur. ïl est inconcevable comment un homme qui , après tant de tentp^tes, goilte un tel port, se rejette de nouveau à la merci des vagues et trouve des geus de bien qui, consultée par lui de bonne foi, lui conseillent de I s'y rembarquer, et mille fois plus comment il s'est puconserverdans son même genre de vie jusqu'à la mort et chez les Turcs, et parmi un faste et des dissipations qu'il ne put éviter. Il sut avant de s'embarquer la défaite des Turcs et ne laissa pas de poursuivre sa pointe. Arrivé à Andri- , nople et à Constantinople, il fut reçu et traité avec une grande distinc- Ition, mais sans avoir pu y être d'aucun usage à cause du changement des conjonctures. Il y demeura peu et s'en alla habiter un beau château sur la mer ISoire, magoiflquement meublé parle Grand Seigneur, i "à quinze ou vingt lieues de Constantinople , où la chasse et la prière 'partagèrent presque tout son temps au milieu d'une nombreuse suite. Les convenances de la Porte avec l'empereur le tirèrent^ après quelques années, d^'un voisinage qui inquiétoit la cour de Vienne, et il fut envoyé ; dans une des plus agréables îles de FArcbipel, où il vécut comme il Ifaisoit sur les bords de la mer îîoire^ avec la même splendeur et avec la ' même piété, et y est mort au bout de quelques années, écrivant rarement^ M. le comte de Toulouse, au maréchal de Tessé* au maréchal de Villeroy, a madame de Dangeau ou ses autres amis d'ici , eu homme qui auroit mieux aimé y être resté, mais toutefois content de son sort, et tout abandonné à la Providence.

Mardi 2k. — M. le duc d*Orléans travailla depuis six ieures du matin jusqu'à neuf heures du soir; il avoua

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même en sortant qu'il étoit excédé de travail. — On attend tous les jours des nouvelles de Belgrade et on ne doute pas qu'il ne s'y soit passé quelque action considérarable. — Mademoiselle de Beuvron, sœur du maréchal d'Harcôurt, épouse le marquis de Chalmazel ; la noce se fera à la Meilleraye, où madame de Beuvron les mènera. Le maréchal d'Harcôurt est toujours à Bourbon. Les eaux l'ont un peu soulagé; mais elles ne lui ont point rendu la parole; ainsi l'état où il est, quoique meilleur qu'il n'étoit, fait toujours grand'pitié.

Mercredi 25. — La ville alla chez le roi , et S. M. alla l'après-dlnée entendre le salut à la Conception et puis se promena au Cours. Le soir il y eut dans le jardin grande musique et un feu d'artifice. Nous soupâmes chez le maréchal de Villeroy, où le roi vint; il baisa madame de Dangeau, madame de Caylus et madame de Courcillon, et dit qu'il les avoit très-bien reconnues toutes trois, quoiqu'il ne les ait pas vues depuis la mort du roi. — On ne sait rien de la flotte d'Espagne; les avis varient toujours sur les desseins qu'elle peut avoir; mais la plus commune opinion présentement, c'est que l'on n'en veut qu'à laSardaigne, et il ne parolt pas qu'aucun prince d'Italie soit de concert avec les Espagnols siir cet armement-là.

Jeudi 26. — On a porté au parlement l'édit; on assemblera les chambres samedi pour délibérer là-dessus, et on craint qu'il n'y ait quelques délibérations dont on ne sera pas content. — M. de Courtenvaux a été débouté au parlement de sa demande en opposition au mariage de M, d'Albret avec mademoiselle de Culant-Barbezieux eton croit que cela avancera ce mariage. — On a nouvelle que le comte d'Estrades a eu la jambe emportée d'un coup de canon ; cettenouvelle est venue àmilord StairsparBàle. — Madame de Cailly (1) est morte; c'étoit une des beautés de Paris.

(1) Marie-Élisabeth le Fèvre de Caumartin, femme de Pierre Delpech , seigneur de Cailly, avocat général de la cour des aides.

Vendredi 27. — Il arriva un courrier de rélecteur de Bavière à M. le Duc et à Madame la Duchesse^ qui sont à Chantilly; ce courrier alla les y trouver, et madame la Duchesse en renvoya un aussitôt à madame la Princesse, qui lui porta la nouvelle qu'elle avoit reçue de l'électeur. M mande par sa lettre que H. le comte de Charolois est en parfaite santé, et que le 16 le prince Eugène avoit attaqué les Turcs à la faveur d'un brouillard fort épais et les avoit défaits entièrement. La lettre de l'électeur est fort courte, ainsi il n'y a point de circonstances. L'ambassadeur de Tempereur n'a point encore eu de courrier sur cette affaire, mais comme on n'en sauroit douter, on compte d'apprendre aux premiers jours la prise de Belgrade, d'autant plus, qu'une de nos bombes a fait sauter le grand magasin de poudre qui étoitdans la place.

Samedi 28. — Il arriva un page de M. le prince de Bombes à sept heures du matin qui a apporté plusieurs lettres du camp devant Belgrade et qui rend très-bon compte de la bataille du i 6, où les Turcs se sont mieux défendus que l'on n'avoit dit hier; mais ils ont été bien battus, et toute leur armée est en fuite . Il y a eu assez de gens considérables de l'armée de l'empereur de tués ou blessés : l'action a duré quatre heures. Nous n'avons eu de François blessés que le marquis de Yillette, qui a eu un coup de fusil dans l'omoplate. Le prince Eugène a fait sommer le commandant de Belgrade, lui offrant toute bonne capitulation s'ilvouloit rendre sa place, et lui faisant dire en même temps qu'il n'en espérât aucune dans la suite s'il ne se rendoit pas présentement. Le page est parti avant que la réponse du commandant fût venue. — Le parlement a pris des résolutions sur l'édit qui ont paru un peu trop fortes; ils veulent qu'on leur fasse voir un détail des revenus et de la dépense du roi avant que de décider s'ils enregisteront l'édit. 11 y a eu plus de cent-cinquante voix pour cet avis-lî\, et il n'y en avoit que cinquante d'un avis plus favorable. L'après-dlnée il y eut conseil de r^enoe.

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et M. le duc d^Orléans n'y parla point de ce qui s'est passé au parlement.

Dimanche 29. — Conseil de régence le mMin. — Madame l'abbesse de Montmartre (1) est morte, et sa place a été donnée à madame de Montpipeau, qui est prieure de Fontevrault et de la maison deRochechouart. — Madame de Mouchy est déclarée dame d'atours de madame la duchesse de Berr y, et madame de Pons quil'estdéjà y demeurera; ainsi madame de Berry en aura deux*. — M. le premier président alla chez le M. le duc d'Orléans; on espère que les affaires du parlement s'adouciront. — La marquise de Feuquières, de la maison d'Hocquincourt , sera dame d'honneur de madame la princesse de Conty la jeune.

* Les riotes (2), les petites iotrigues, les déplorables galanteries,

pour en parler modestement, de cette petite cour de madame la du-

«chesse de Berry, n'ont que trop fait de bruit dans le monde tant que

Dieu Vy a laissée , mais elles rempliroient trop ces notes , et trop fa-

dément depuis que tout cela a passé avec elle.

Lundi 30, — Conseil de régence le matin. M. le duc d'Orléans n'a point parlé à ce conseil des affaires du parlement; il n'en parla point hier ni avant-hier non plus* Il y eut sur les quatre heures une députation du parlement à M. le duc d'Orléans, et ce prince dit aux députés qu'il ne souffriroit pointque l'autorité royale souffrit d'atteinte pendantqu'il en seroît dépositaire. — M. de Rioms est premier écuyer de madame la duchesse de Berry; M. le chevalier de Hautefort, qui l'est déjà, conserve sa place; ainsi il y en aura deux comme il y a deux dames d'atours (3).

jUercredi 1" septembre. — L'anniversaire du feu roi se fit à Saint-Denis, où il n'y avoit de princes que M. le duc du Maine et M. le comte d'Eu, et un assez petit nombre

(1) Bernardine-Thérèse Gigault de Bellefonds.

(2) Riotte, petite querelle on difficulté qui arrive souvent dans le ménage ou les sodétés. ( Dict. de Trévoux,)

(3) La journée du 31 août manque dans le manuscrit original de Dangeau.

de courtisans*. Les évéques qui y étoient voulurent avoir des carreaux , le cardinal de Poligoac étoit avec eux ; on ne voulut point leur en donner; ils sortirent de Téglise et vinrent porter leurs plaintes à M. le duc d'Orléans. — Madame de Clermont et madame de Beauvau , dames de madame de Berry ^ la quittent sur le mécontentement qu^elles ont eu de voir madame de Mouchy dame d'atours, et avant que de le déclarer à cette princesse elles en ont parlé à M. le duc d'Orléans et à madame la duchesse d'Orléans. ■

* La recouDoïssâuce n'est pas la vertu du moude , ni de la cour en particulier. Ce n'étoit que là deuxième année de ia niorî du roi. Tout étoit plein degeiis qui lui dévoient tout leur être, et d'eux, et de leurs maisons, et qui, personnellement eneore^ les lui dévoient, et déjà la solitude à son anniversaire. Les prétentions naissotent tous les jours et se poussoient à toutes sortes d'indécences : y en a-t-il une pareille à celles de ces évéques de quitter Féglise, les autels, la prière, poïir venir porter une orgueilleuse plainte de n^avoir pas ce qulls n'ont jamais eu, et quils ne doivent jamais prétendre, puisqu'ils n'ont point de carreau devant le roi, et que la règle certaine est que personne n'a devant les morts que ce qu'on a devant les vivants de même genre ? Mats en eelui-là même, ils étoient parvenus à usurper, comme en bien d'autres, et cela lej» inviloit à essayer de continuer.

Jeudi 2. — Les quatorze commissaires du parlement s'assemblèrent Taprès-dlnée sur redit dont on leur demande renregislrement ; il parolt que les esprits s'adoucissent, mais il n*y a encore rien de fini. — Le fils de M. d^ Estrades arriva de Belgrade; le comte d'Estrades, son père , mourut au camp le 17 et il en est parti le 19. M, le prince Eugène étoit déjà entré dans Belgrade. M. le duc d'Orléans vient de donner au petit comte d'Estrades la charge de maire de Bordeaux qu'avoit son père, et dès que M. le duc du Maine avoit su sa blessure , il l'avoît demandée lVM. le duc d'Orléans pour lui. Cette charge vaut 10 à 12^000 francs, et le maréchal d'Estrades, son bisaïeul^ ravoitj et elle a toujours été depuis dans la famille. Le fils de madame de Villelte^ qui l'ut blessé à la bataille , est

mort aussi; il avoit eu la lieutenance générale du bas Poitou. Le marquis d'Effiat l'a présentement et la vendra apparemment pour rendre l'argent à madame de Villette.

Vendredi 3. — On a nouvelle que les Turcs , depuis la prise de Belgrade ont abandonné Sabach sur la Save, et que, d'un autre côté, ils avoient passé la Morave et abandonné Semendria. — M. de Rioms étant présentement un des premiers écuyers de madame de Berry a quitté la charge de lieutenant de ses gardes. M. de Courtomer, qui en étoit enseigne, monte à la lieutenance ; le petit Sabran , le plus ancien des deux exempts, monte à l'enseigne , et sa place d'exempt est donnée à un des enfants cadets de madame de Brassac. — M. de Clermont Saint-Aignan, colonel du régimeat d'Auvergne, alacharge de premier gentilhomme de la chambre de M. le prince de Conty qu'avoit le marquis de Meuse.

Samedi k. — Les gens du roi allèrent un peu après midi chez M. le duc d'Orléans et le parlement s'assembla ensuite. On y a enregistrée plupart des articles de l'édit parmi les quels sont le dixième qu'on ôte et le franc-salé ; mais il n'y a rien eu de fait sur les billets d'État et sur les autres articles. — On envoie de la cavalerie dans le dedans du royaume, et on a nommé des brigadiers pour l'aller commander. Marsillac, qui n'a point été un des nommés, aura une gratification de 1,000 écus. — Madame de Laval, sœur de MM. de Hautefort, aura une des places vacantes de dame de madame'de Berry.

Dimanche 5. — M. le duc d'Orléans ne tint le conseil de régence que l'après-dinée; il travailla le matin avec les quatorze commissaires du parlement , le chancelier, le premier président et les gens du roi. Le duc de Noailles y étoit qui leur expliquoit les raisons de l'édit, et on y fit entrer M. Law pour détailler les avantages qui reviendroient de la compagnie du Mississipi*. — Madame la duchesse de Berry, qui vint coucher hier au Luxembourg , a fait prêter serment à M. de Rioms pour la charge de pre-

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mier écuyer, et à madame de Mouchy pour la charge de dame d'atours.

* Le parlement^ qui se prétend tuteur des rois mineurs et des majeurs aussi, quand il l'a pu, voulut montrer ici que ce n'est pas en vaiii, et eut affaire à un régent et à un ministre qui en eurent la complaisance ; elle ne remédia à rien et enorgueillit le parlement jusqu'à l'ivresse. L'autorité du régent en déchut^ et il ne tarda pas à s'apercevoir de Vun et de l'autre. Pour le duc deNoailles, qui mouroit toujours de peur de la robe, à qui il étoit accoutumé de faire une cour servile, il ne s'en fit que mépriser, et il ne fut pas longtemps à l'éprouver. Pour Law^ qui pensoit mieux à cet égards il ne put qu'obéir. Le régent, en tenant bon et se moquant d'une prétention si dangereuse , eût forcé le parlement à enregistrer son édit, avec le public à son cul pour la suppression du dixième et pour d'autres points de cet édit si intéressant, et n'eût pas ouvert la voie à ceux qui, par divers intérêts, se réunissoient entre eux à vouloir bf ouiller, d'espérer de réduire son autorité, et de le mettre au point de dépendre de leurs volontés qui n'étoient pas, à beaucoup près, de lui laisser le gouvernement des affaiires.

Lundi 6 . — Conseil de régence. — ^Le parlement s'assembla le matin et Taprès-dinée, et comme on n'est pas encore d'accord de tout, il a été prorogé jusqu'au 14. — Madame de Laval estsùrement une des dames de madame de Berry et en a déjà fait les fonctions ; l'autre dame n'est pas encore nommée, et on parle de beaucoup de dames de qualité pour la remplir et qui la demandent. Madame la duchesjse de Berry, qui avoit été deux jours à Paris , retourna à la Meutte. — On ne sait encore rien de sûr de la flotte d'Espagne. — Madame la duchesse d'Orléans a fait acheter, sous le nom de madame la duchesse Sforce, une maison à Bagnolet qui avoit été autrefois à madame la princesse de Carignan, et où M. le Juge, fermier général, avoit fait beaucoup de dépenses depuis.

Mardi 7. — M. le duc d'Orléans donna des audiences tout le jour. MM. du parlement lui ont demandé un jour et une heure pour venir faire leurs représentations au roi, et on leur a donné l'ordre pour jeudi entre dix et onze heures, et on ne doute plus que l'affaire ne s'accommode.

SEPTEMBRE :17i7. 159

— Mesdames les princesses du sang se plaignent de ce que les filles de madame la duchesse d^Orléans ont signé le contrat de mademoiselle de Beuvron avant elles, et elles doivent venir jeudi après dtner au Palais-Royal, où cette affaire^là se réglera*. — M. d'Iberville , notre envoyé en Angleterre, a demandé i revenir et il a obtenu son congé.

* Autre entreprise insoutenalble depuis le règlement du feu roi làdessus, qui a suivi Tesprit et Tordre ancien. Mais madame la duchesse d*Orié«ns n^esi avoit jamais pu démordre in p€ttOyf^\e tout pour tâcher de faire ses enfants comme petits-fils et petites-filles de France^ et elle par contre-coup comme fille de France , car ce fut toujours là son l)ut secret, mais jamais celui de M. le duc d'Orléans, qui. à la vérité, n'avoit pas Fhonneur d 'être né d'un roi comme elle.

Mercredi 8. — M. le duc d'Orléans alla voir Mademoiselle, sa fille, à CheUes ; elle continue dans la résolution de s'y faire religieuse. — Comme l'on compte que l'affaire du parlement sera finie, le conseil de régence se séparera pour trois semaines ou un mois. — La maréchale de Duras est à l'extrémité; elle a 10,000 francs de douaire qui reviendront au duc de Duras, son fils, qui en a grand besoin. — On a pris la maison de Bour valais dans la place de Vendôme pour en faire la maison des chanceliers. Le chancelier d'aujourd'hui, qui craint le bruit des carrosses et qui a beaucoup à travailler, fait faire un appartement pour lui sur le derrière de la maison, et il le fait faire à ses dépens*.

* Jamais les chanceliers n'avoient été logés à Paris que chez eux ; ce fut une gentillesse de Famitié du duc de Noailles pour Daguesseau , qui, par les suites, coûta fort cher au roi, et ne fit pourtant qu'une maison hourgeoise, pour avoir mal choisi.

Jeudi 9. — Les députés du parlement allèrent à dix heures et demie chez le roi, où étoit IL le duc d'Orléans, et après qu'ils eurent fait leurs représentations au roi , le roi leur dit qu'il leur feroit faire réponse par M. le chancelier. M. le duc d'Orléans les présenta et les nomma tous l'un après l'autre au roi. — M. le prince Eugène,

voyant qu'U n'y avoit plus ni siège à faire , ni combat à donner cette campagne, a prié tous les volontaires qui étoient dans son armée de se retirer, d'autant plus que l'air y est fort mauvais. M. le comte de Charolois, qui avoit un peu de dyssenterie , ne vouloit point quitter, mais M. le prince Eugène a voulu qu'il allât au moins à Bude pour être dans un meilleur air, et il s'est fait promettre par le prince Eugène que s'il y avoit la moindre chose à faire, il lui seroit permis de rejoindre l'armée.

Vendredi 10. — L'édit fut enregistré, et on enregistra aussi une déclaration qui en explique quelques endroits. Le parlement est content et on est content du parlement.

— M. le duc d'Orléans alla à Saint-Cloud voir Madame et n'y mena dans son carrosse que l'abbé Dubois seul avec lui; ille fait partir incessamment pour rAnglelerre. — Mademoiselle Mole gagna son procès contre son père, et elle épousera la semaine qui vient M. de Lenoncourt. — Le parlement, qui étoit prorogé jusqu'au i 4, parce qu'on vouloit qu'il enregistrât l'édit avant que de se séparer, a permission dès aujourd'hui d'entrer en vacance. — Madame de Brassac la jeune est déclarée dame de madame de Berry, qui lui a donné au Luxembourg l'appartement qu'avoit madame de Clermont.

Samedi 11. — Il n'y eut point de conseil de régence; il y en aura un demain pour les affaires étrangères, et après cela les conseillers de ce conseil ont congé pour un mois.

— L'abbé d'Auvergne comme abbé de Cluny a donné un prieuré qui en dépend à l'abbé de Tavannes , maison prétend que c'est au roi à disposer de ce bénéfice ; il vaquoit, par la mort de l'archevêque de Besançon. Le feu roi avoit un induit pour tous les bénéfices qui sont en Franche-Comté, hormis pour l'archevêché de Besançon, et quand cet archevêché fut vacant, il eut un induit pour le donner, msiis pro hac vice tantum. Les rois d'Espagne, pendant qu'ils ont été maîtres de laFranche-Comté, avoient le même induit que le fe^ roi.

Dimanche 12. — ConseU de régence le matin. — M. le Duc partit Fapçès-dinée pour Chantilly, où il emmène beaucoup de courtisans. M. le prince de Conty alla à rile-Adam, où madame la princesse de Conty, sa femme, ira le joindre dès qu'elle sera relevée de ses couches. Mesdames les Duchesses sont à Saint-Maur avec beaucoup de dames. M. le comte de Toulouse va aussi, de son côté, à Rambouillet avec beaucoup de courtisans; ces princes et ces princesses seront plus d'un mois à la campagne. — M. d'Armenonville marie sa fille à M. d'Autrey, fils de M. de Moncault, lieutenant-général, qui a plus de 40,000 livres de rente en fonds de terre ; la demoiselle a 250,000 francs présentement, et son père lui assure encore 200,000 francs après sa mort, et les loge et les nourrit pendant six ans au moins.

Lundi 13. — On a nouvelle de la flotte d'Espagne, qui a fait sa descente en Sardaigne ; ils ont pris la ville de Cagliari. Le vice-roi avec sa garnison, qui n'est que de troisou quatre cents hommes, s'est retiré dans le château , ce que nous appelons ici le château est l'ancienne ville, qui est très-petite et très-peu habitée ; il n'y a presque que le vice-roi qui y demeure, et ce que nous appelons la ville n'est proprement que le faubourg, mai s qui est assez grand et assez peuplé. — Le prince Eugène a fait deux détachements de son armée : un sous le général Merci, pour aller faire le siège d'Orsova., en cas que les Turcs neTayent pas abandonné , mais on croit qu'ils s'en sont déjà retirés ; l'autre détachement est sous le comte Palfi, pour aller se rendre maître de toute la Bosnie, où il n'y a aucune place fortifiée. Le comte Palfi est palatin de Croatie.

Mardi 14. — L'édit et la déclaration sont imprimés avec un détail des conditions sous lesquelles on entre dans la compagnie d'Occident, et les conditions de la loterie des rentes à vie au denier seize et des petits domaines que le roi aliène au denier trente pour le débouchement des billets d'État. — L'évêque de Nantes

est mort; il étoit de la maison de Beauvau et laisse beaucoup de dettes; il avoit une assez bonne abbaye. L'abbé de Mornay, ambassadeur en Portugal, et dont on est fort content, est nommé à l'archevêché de Besançon ; mais cela n'est pas encore publicmercredi 15. — Madame la duchesse de Berry vint de la Meutte à l'Opéra; elle avoit sa nouvelle dame avec elle. Madame vint de Saint-Cloud dîner avec M. le duc d'Orléans, alla ensuite aux Carmélites et puis à l'Opéra et retourna à Saint-Cloud. — L'abbé Dubois n'est pas encore parti pour l'Angleterre ; mais il partira incessamment. On dit qu'il y a de grands mouvements en ce pays-là, que milord Townsend et M. Walpole, deux des plus accrédités wighs, se sont joints aux trois que le roi Georges regarde comme des gens qui ne sont pas attachés à ses intérêts et qui n'approuvent pas le gouvernement présent.

JeudiiQ, — M. Tabbé de Tressan, qui avoit éténomméà l'évôché de Vannes, est nommé présentement à Té vèché de Nantes, qui vaut beaucoup mieux que celui de Vannes, et dont le séjour est beaucoup plus agréable et le poste plus important. — U y a déjà pour plus de trente millions de souscriptions pour la compagnie d'Occident, et l'on porte beaucoup d'argent à tous les bureaux de la loterie, ce qui fait espérer que les billets d'État deviendront meilleurs. Une seule femme, qui est de Namur et qui avoit fait trouver beaucoup d'argent à Fargés,qui étoit le grand nunitionnaire, a souscrit à la compagnie d'Occident pour trois millions, et elle yadéjàporté pour 1,800,000 francs de billets d'État.

Vendredi 17. — Le roi prit médecine; M. le duc d'Orléans se purgea aussi, par précaution l'un et l'autre ; la purgation n'empêcha point le duc d'Orléans de travailler civec M. le cardinal de Noailles et de donner audience à M. le duc delà Feuillade et ensuiteà plusieurs autres gens. Sur les six heures il alla à l'Opéra . Madame la duchesse de Berry y devoit aller; mais on lui vint dire que madame

d'Aydie^Vunede ses dames, se moupoit; elle quitta le dessein de rOpéraet alla la voir au Luxembourg, et se tint auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle eut perdu la connois^ sance.

Samedi 18. — L'abbé Dubois entra chez M. le duc d'Orléans, qui sortoit ; il avoi t déjà eu une conférence avec lui . Il le pria de rentrer, et on fit ensuite entrer milord Stairs et M. Douglas, qui arriva hier d'Angleterre, où on continue à dire qu'il y a de grands désordres. — Madame d'Aydie est morte à quatre heures du matin; madame la duchesse de Berry a été auprès d'elle jusqu'à deux heures, et puis a retourné à la Meutte. M. le duc d'Orléans alla l'aprèsdinée àSaint-Cloud voir Madame, et puis alla à la Meutte. — M. le comte de Gharolois doit être arrivé à Pesth vis-àvis de Bude. M. le prince de Dombes doit être parti de l'armée il y adéjà quelques jours, et il est attendu ici incessamment.

Dimanche 19. — Mesdames les Duchesses sont revenues de Saint-Maur, mais ce n'est que pour un ou deux jours. M. le prince de Conty est arrivé aussi de l'Ile Adam ; mais il y retournera mardi; madame sa mère et madame safemme iront l'y joindre mercredi, et ils y mèneront mademoiselle de la Roche- sur- Yon, qui a été quelques jours àMaubuisson. Madamela princesse va à Écouen, madame de Vendôme est à Anet; ainsi nous n'avons aucune princesse à Paris. — On dit que les Turcs ont abandonné Orsova; c'étoit le comte de Merci qu'on avoit détaché pour l'aller prendre, et il y a déjà de nos volontaires arrivés en Lorraine. Le prince de Pons et son frère ont écrit ici de Luné ville.

Lundi 20. — M. l'abbé de Caumartin est nommé à l'évèché de Vannes. — M. le prince de Dombes arriva à quatre heures du matin en très-bonne santé et rendant très-bon compte de ce qu'il a vu cette campagne en Hongrie. — M. le prince de Chalais, que le roi d'Espagne a rappelé, avoit ordre d'aller droit à Barcelone, où il rece-

vroit Tinstruction de ce qu'il auroil à faire ; le cardinal Albéroni lui amande qu'il n'avoitqu'à venir droit à Madrid, où il seroit bien reçu de LL. MM. CC, et qu'il auroit lieu d'être content. — L'abbé de Brancas, frère du marquis , a la place d'aumônier du roi qu'avoit l'abbé du Cambout, qui fut nommé il y a quelque temps àrévêché de Tarbes.

Mardi 2i. — M. le duc d'Orléans, après avoir donné le matin beaucoup d'audiences aux ambassadeurs et à beaucoup d'autres gens, allale soir coucher àSaint-Cloud, oùil se veut baigner demain. — Il ne reste plus qu'environ douze millions de billets d'État dont le roi n'aie pas encore disposé, et présentement on a résolu qu'on brûleroit à la maison de ville et publiquement les billets d'État qui seroient employés dans les différents débouchés que le roi a proposés. — Par les dernières nouvelles qu'on a de la flotte du roi d'Espagne qui a débarqué à Cagliari, il ne parolt pas que ce siége-là avance beaucoup; le marquis Rubi, vice-roi de ce pays-là, se défend très-bien, et on mande que la maladie s'est mise parmi les troupes des Espagnols qui sont débarquées, et qui ne sont pas en si grand nombre qu'on avoit dit.

Mercredi 22. —M. le duc d'Orléans se baigna le matin à Saint-Cloud, etilremità demain plusieurs audiences qu'il devoit donner aujourd'hui. — L'ambassadeur d'Espagne eut des lettres de Marseille du 14, et de Cagliari du 7; on canonnoit la place; elle n'est point prise, comme le bruit en avoit couru. — L'abbaye de la Vallasse, qui vaut 10 à 12,000 livres de rentes, est promise au prince Frédéric d'Auvergne, à la sollicitation du comte d'Évreux, qui a la terre de Tancarville, à qui cette abbaye touche, et cela lui donnoit des procès avec les moines qu'il n'aura pointavec le prince Frédéric, son cousin germain. — Le président Duret vend sa charge de secrétaire du cabinet à M. de Verneuil, fils de celui qui étoit lieutenant des gardes de feu Monsieur. C'est l'abbé Renaudot, son oncle, qui en

fait le marché pour son neveu et en faveur de qui l'on donne un gros brevet de retenue.

Jeudi 23. — M. le duc d'Orléans revint dès le matin de Saint-Cloud, où il a couché deux nuits ; il donna une longue audience l'après-dlnée au maréchal de Villeroy et ensuite àbeaucoup d'autres gens. — On apprit par les lettres de Vienne que Langallerie est mort dans sa prison, où il s'est laissé mourir de faim, ayant été onze jours sans vouloir manger. — Le duc de Saint-Simon achète deux régiments de cavalerie pour ses deux fils; l'un est le régiment du duc de Saint-Aignan, et l'autre le régiment de Villepreux.

Vendredi '3Ll^, — On rappelle M. de Courson de l'intendance de Bordeaux, et on envoie en sa place M. Chauvelin^ et à la place de M. Chauvelin on envoie à Tours M. de Maupeou d'Ableige ; on envoie à l'intendance de Besançon M. d'Ormesson du Cheré; M. le Guerchois, qui en étoit indant, revient ici prendre sa place de conseiller d'État. — Par les dernières nouvelles qu'on a de Pologne, il parolt que les troupes moscovites ne sont pas encore sorties du royaume, et que celles qui sont autour de Dan tzick ne veulent pas s'en éloigner qu'ils n'aient reçu une grosse somme d'argent qu'ils ont demandée à la ville et dont on ne leur veut accorder qu'environ la moitié. — Je ne sais si dans les années précédentes , en parlant de la dernière assemblée de las Cortes d'Espagne, j'ai manqué un des règlements qu'on y fit et qui me parolt fort considérable; ce règlement change quelque chose à la manière de succéder à la couronne, et au lieu que jusqu'ici les filles des rois succédoient de droit à la couronne, préférablement aux frères et oncles et cousins, etc., du roi dernier mort, présentement par cette nouvelle loi tant qu'il y aura des mâles descendant de Philippe V, ils succéderont préférablement aux filles , et cette succession sera par l'aînesse de la ligne, comme on en use dans les maisons de France et dans les maisons électorales d'Al-

lemagne, et non par proximité du degré comme on fait dansles autres maisons des princes d'Allemagne.

Samedi'2b.— L'abbé Duboisest encore à Calais^ où il a été retenu par les vents contraires ; on avoit fait courir le bruit qu'il s'étoit embarqué et qu'il avoit été jusqu'à Douvres, où ayant trouvé les ports fermés et ayant appris qu'il y avoit de grands désordres à Londres il étoit revenu à Calais ; mais on assure présentement que tous ces bruits sont faux. — M. le duc de Ventadour, qui est depuis longtemps retiré aux Incurables, est à la dernière extrémité ; il a perdu la connoissance et la parole. Madame la duchesse de Ventadour, sa femme, d'avec qui il est séparé depuis plusieurs années^ est allée le voir et tâcher à lui faire recevoir ses sacrements si la connoissance lui revient.

Dimanche 26. — Le roi alla se promener aux Champs- Elysées, et fit quelques tours dans Paris. — Madame vint de Saint-Cloud, dîna avec M. le duc d'Orléans; elle alla ensuite à ses Carmélites, puis à l'Opéra, qu'elle entendit de sa loge, et retourna le soir à Saint-Cloud. — On a reçu des lettres de Bologne qui portent que milord Peterborough y a été arrêté par ordre du légat et par deux officiers irlandois attachés au roi Jacques ; on l'accuse d'avoir eu de méchants desseins contre le roi Jacques, mais cela ne paroit guère apparent, car l'exécution en auroit été trèsdifficile, quand même une aussi mauvaise pensée que celle-là auroit pu entrer dans sa tête ; ce qui n'est point croyable d'un homme de sa condition.

Ztindi 27. — Moncault,lieutenantgénéraletgouverneur de la citadelle de Besançon, mourut à deux heures du matin chez M. d'Armenonville , où sa famille l'avoit fait porter il y a deux jours quand il tomba en apoplexie. Son gouvernement a été donné à d'Acy, capitaine au régiment des gardes; ce gouvernement vaut 2,000 écus du roi, et je crois qu'il y a encore quelque autre chose qu'on tire d'une cantine. — M. de Ventadour est mort; voilà uae

duché-pairie éteinte. M. le prince deRohan, son gendre , à quiilavoit abandonné tout son bien^ lui donnoit 40,000 francs par an, qui étoient payés par quartiers ; il s'étoit réservé 100,000 francs pour en pouvoir disposer àsa mort; il en reviendra à madame de Ventadour 10,000 francs par an pour son douaire. Le roi se mit à pleurer quand on lui dit la mort de M. de Ventadour, croyant que madame de Ventadour seroit fort affligée ; il ne savoit pas quUl y a longtemps qu'il n'y avoit nul commerce entre M, et madame de Ventadour.

Mardi 28. — Madame la duchesse de Rerry vint de la Meutte à TOpéra , et retourna coucher à la Meutte. — La comtesse de Roye accoucha d'un garçon ; c'est une grande joie pour toute la maison de Roucy ; car outre qu'elle est fort aimée et fort estimée dans la famille et du public même, elle a un très-gros bien'que cela leur assure, etsans celaleursaffairesseroientenmauvais état. — M. et madame la princesse de Conty sont revenus de l'Ue-Adam. — M. de Ventadour a fait un testament fort sage et par lequel il laisse une partie des 100,000 francs qu'il s'étoit réservés au marquis de Hirepoix , de la maison de Lévis comme lui. Il laisse 12,000 écus à ses domestiques, et ce qui reste des 100,000 francs aux Incurables chez qui il s'étoit retiré, et qu'il charge du soin de son enterrement.

Mercredi 29. — Madame la duchesse deBerryallaà Chelles voir Mademoiselle, sa sœur, qui persiste à vouloir être religieuse dans ce couvent. — Madame la Princesse revint d'Écouen assez incommodée; madame la Duchesse, la jeune, étoit allée Ty trouver pour passer quelques jours avec elle. — On avoit proposé à Mademoiselle, qui est à Chelles, de lui donner l'abbaye de Montmartre après qu'elle auroit fait ses vœux; mais elle répondit qu'avant que de songer à commander il falloit qu'elle apprit à obéir. Madame de Montpipeau, qui avoit d'abord refusé l'abbaye de Montmartre, l'a acceptée à la

prière de toute sa famille et surtout aux instances de madame la duchesse d'Orléans.

JeudiSO. — Le fils unique de M. de Chàtillon^ gendre de feu M. le chancelier Voisin, est mort; il ne reste plus d'enfants de cette maison qui est une des premières de France, mais le père et la mère sont encore bien jeunes. — L'abbé Dubois , par les dernières nouvelles qu'on en a, est arrêté à Calais par les vents contraires. — On a reçu des lettres de M. le comte de Charolois qui est encore à Peslh vis-à-vis de Bude ; il attendra que le prince Eugène revienne à Vienne et où il retournera avec lui ; il verra Tempereur qu'il n'avoit point vu en allant^ et ensuite il ira à Munich voir l'électeur de Bavière.

Vendredi V^ octobre. — M. le Duc et madame la Duchesse, sa mère, ont donné ordre à M. le comte deCiiarolois d'aller à Vienneet puisa Munich, etaprèscela on ne sait pas quel parti il prendra ; on croit qu'il reviendra ici, mais on ne lui prescrit rien. — On attend la suite de ce qui s'est passé à Bologne, où M. de Peterborough a été arrêté; on l'a envoyé prisonnier au fort Urbin, et l'Italien qu'on a trouvé avec lui a été mis dans une autre prison. — Le chevalier de Breteuil , lieutenant aux gardes, achète la compagnie de d'Acy, qui vient d'être fait gouverneur de la citadelle de Besançon ,

Samedis. — Le roi est assez enrhumé depuis deux jours; il n'alla point à la chapelle ; il entendit la messe chez lui. — On a nouvelle que l'abbé Dubois s'éloit embarqué, lèvent étant devenu meilleur pour passer en Angleterre. — Il n'y a point encore de dame nommée pour remplir la place de madame d'Aydie, et l'on dit que madame la dudiesse de Berry augmenterai nombre de ses dames et qu'elle en aura six ; ainsi il y auroit trois places à donner. — La Motte, qui avoit commandé dans le Mississipi du temps que Crozat en étoit le maître, fut mis à la Bastille ces jours passés pour avoir mal parlé sur l'établissement qu'on y veut faire sous le nom de la compagnie d'Occident.

Dimanche 3. — Le rhume du roi continue; il garda le lit tout le jour; il fit dire la messe dans sa chambre, mais il parut fort gai toute Taprès-dlnée. On croit que cette încommodité-là n^aura aucune suite; il n'a point du tout eu de fièvre. — LeducdeSaint-Aignan, notre ambassadeur en Espagne, mande à M. le duc d'Orléans que le bruit est grand à Madrid que le pape ordonne au cardinal Albéroni de se rendre incessamment à Rome, sous peine d'excommunication en cas de désobéissance; mais on ne mande rien de cela de Rome, et M. de Saint-Aignan ajoute à la fin de sa lettre qu'il croit que le bruit qui court dans Madrid est faux. — On fait venir M. le premier président et le procureur général, qui étoient à la campagne, pour travailler à une déclaration qu'on veut faire pour imposer silence aux deux partis, sur les affaires de la Constitution.

Lundi 4. — M. le duc d'Orléans travailla le matin avec M. Law, en qui il parolt qu'il prend beaucoup de confiance. — L'ambassadeur d'Esj[}agne a reçu des lettres de Cagliari du 15 par lesquelles on lui mande que le vice-roi se défendoit toujours; mais en même temps il a reçu des lettres de Barcelone du 21 qui portent qu'on y avoit eu la nouvelle que Cagliari étoit rendu et qu'on en faisoit les feux de joie ; mais l'ambassadeur ne croit point la nouvelle de Barcelone. — On a envoyé un courrier à Rome dont on attend incessamment le retour pour avoir les expéditions nécessaires à l'abbé de Saint-Albin, à qui l'abbé de Lyonne veut bien assurer le prieuré de Saint-Martin des Champs dans Paris, qui est un des plus jolis et des meilleurs bénéfices de France : l'abbé de Lyonne le cédera retentis fructibus.

Mardi 5. — M. le duc d'Orléans donna beaucoup d'audiences aux ambassadeurs et à plusieurs particuliers. — On tirera lundi la loterie du mois de septembre, qui ne monte pas à 120,000 francs ; le gros lot ne sera que de 10,000. — Le prieuré de Mortau, qu'avoit le feu arche-

vêque de Besançon et qui dépend de Cluny , avoit été donné par M. Vabbé d'Auvergne à l'abbé de Tavannes; M. le chancelier n'a pas jugé à propos que Tabbé de Tavannes, son neveu , l'acceptât, parce qu'il croit le roi en droit de nommer à ce bénéfice, qui est assez considéble. M. l'abbé d'Auvergne le veut présentement donner au prince Frédéric, son frère, et on croit avoir de bonnes raisons pour soutenir son droit de nomination , disant que le roi d'Espagne n'en disposoit, pendant qu'il étoit maître de la Franche-Comté, que par la force majeure, et depuis que le roi a conquis cette province le bénéfice étant venu à vaquer, le cardinal de Bouillon, alors abbé de Cluny , envoya ses provisions à l'archevêque de Besançon, qui ne s'en voulut point servir, et à qui le feu roi donna ce prieuré, qui est très-noble et qui vaut 10,000 livres de rente et où il y a de grands casuels.

Mercredi 6. -^ Le roi ne se sent plus de son rhume; il mange en public et parolt aussi gai qu'à l'ordinaire. — M. Law travailla encore longtemps avec M. le duc d'Orléans. — M. le duc de Noailles a eu une violente colique néphrétique dont il n'est pas encore tout à fait quitte. — M. de Fréjus, qui a été huit jours à la Trappe, en est revenu; il n'avoitfaitce voyage-là que par la réputation delà sainteté de cette maison j qui se soutient toujours. — Le pape n'a point voulu encore accorder l'induit pour l'archevêché de Besançon ; mais il a fait espérer de le donner quand on recevroit ici les bulles qu'il veut bien accorder pour une partie des évêques qui ont été nommés.

Jeudi 7. — Madame d'Arpajon est choisie pour remplir chez madame de Berry la place qu'avoit madame d'Aydie; et madame de Berry qui vint de la Meutte à la comédie françoise au Palais-Boyal , la mena avec elle dans sa loge. Madame vint de Saint-Cloud aussi à la comédie. Madame la Duchesse revint de Saint-Maur et descendit à la comédie; elle v retournera lundi. — La déclaration

OCTOBRE 1717. ni

pour imposer silence aux évêques acceptants et non-acceptants fut résolue; elle sera registrée demain à la chambre des vacations , où le premier président et les gens du roi se trouveront. — On a des nouvelles de l'arrivée de l'abbé Dubois à Londres.

Vendredi 8. — La déclaration qui avoit été résolue hier fut enregistrée, et sera publiée demain; on dit que par cette déclaration on espère que le silence qu'on ordonne aux deux partis adoucira les esprits et sera agréable à Rome ; on a ordonné à M. de la Feuillade de se tenir prêt à partir dans huit jours ; cependant on ne croit pas qu'il parte sitôt. — M. Tabbé de Saint-Albin est fait coadjuteur du prieuré de Saint-Martin des Champs ; cela avoit été résolu à Rome avant que d'être déclaré ici. — Le chevalier de Rroglie , celui qui a le bras coupé , fut emporté hier par ses chevaux; il se jeta de sa chaise en bas, s'est rompu la jambe et a un grand trou à la tête et au visage, et on le croit en très-grand danger.

Samedi 9. — On a donné à Fabbéde Castries , archevêque de Tours, le doyenné de Saint-Martin de Tours qu'avoit M. Tévêque de Rennes, à qui on a donné depuis peu l'abbaye de Quimperlé, et qui a rendu le doyenné de Saint-Martin, qui étoit incompatible avec l'évêché parce qu'il oblige à résidence. — Le vieux Sandricourt, gouverneur de Nîmes , est mort. Son gouvernement a été donné à la Viérue ; dès la vie du feu roi on avoit cru Sandricourt mort, et le roi l'avoit donné dès ce tempslà à la Viérue. — Le pape a envoyé ordre de rendre la liberté à milordPeterborough, qui étoit au fort Urbin ; on ne sait rien de bien certain sur tout ce qui s'est passé dans cette affaire-là.

Dimanche 10. — Il court de mauvais bruits des troupes d'Espagne qui sont devant Cagliari ; on dit que la maladie s'y est mise , que les habitants de TUe paroissent attachés à l'empereur, et que la place se défend fort bien. — Il y a une lettre du pape au roi d'Espagne. Sa Sainteté

se plaint fort de n'avoir pas eu les vaisseaux que le roi d'Espagne avoit promis de joindre à la flotte vénitienne, et cette lettre du pape est très-forte. — La gangrène s'est mise aux blessures du chevalier de Broglie.

Lundi 11. — M. le duc d'Orléans travailla longtemps le matin pour accommoder le différend qu'il y a entre M.le Grand et M. le Premier sur leurs charges ; il fit d'abord entrer le chancelier, et puis M. le prince Charles, et un quart d'heure après M. le Premier. M. le Grand , qui est malade , n'y put pas être; la conférence fut longue ; cependant l'affaire n'est pas encore terminée *. — Madame la duchesse d'Orléans alla l'après-dlnée à Saint-Cloud, où elle passera toute la semaine ; Madame compte n'en revenir qu'après la Saint-Martin. — La loterie du mois de septembre fut tirée; elle n'étoit que de 105,000 livres.

* Le grand écuyer avoit perdu ses prétentions contre le premier écuyer. Il n'y pouvoit revenir de droit ; il sentit la mollesse de M. le duc d'Orléans, il y voulut revenir de fait par diverses tentatives d'entreprises. Ils se colletèrent ainsi longtemps, fatiguèrent fort le régent, et la vie du premier écuyer Béringhen, fut abrégée de ce harcelage , mais à la fin sa charge n'y perdit pas une seule ligne de terrain.

Mardi 12. — M. le duc d'Orléans a souhaité qu'on raccommodât M. Law avec M. le duc de Noailles, qui n'étoit pas content de M. Law, et ce petit démêlé est fini. — M. le duc d'Orléans avoit fait dire au marquis de Broglie, frère aine du chevalier qui se meurt, que si son frère mouroit il lui donnoit son régiment, qui est le régiment d'Agénois, pour le vendre ou pour en disposer avec quelqu'un de sa famille. M. de Broglie a été fort touché delà bonté de M. le duc d'Orléans ; mais il a répondu que comme cela feroit tort aux colonels réformés qui sont à remplacer, il n'accepteroit point la grâce que S. A. R. vouloit lui faire si obligeamment. — L'abbaye de Saint-Jean d'Angely a été donnée à l'évêque de Bayonne. L'abbaye d'Umblières a été donnée à l'évêque d'Autun.

Mercredi 13. — Le roi alla à Chaillot voir la reine d'Angleterre, qui étoit venue ici le voir deux jours auparavant et qui s'en retourne à Saint-Germain passer l'hiver. — Le maréchal de Tessé, qui est revenu ici de sa campagne plus tôt qu'il n'auroit fait sans l'affaire du marquis de Tessé, son fils, espère qu'il le trouvera innocent du duel dont on l'accuse; il n'y a encore rien dans les informations qui soit contre lui. — f^e marquis d'Harcourt, qui a l'agrément pour être capitaine des gardes du corps, charge que le maréchal d'Harcourt lui cède, sera bientôt reçu, parce qu'il paye à la maréchale de Lorges le brevet de retenue qu'elle a sur cette charge, et que le maréchal d'Harcourt n'a point payé. — On parle d'un changement dans la forme de la loterie. On parle aussi de quelques changements sur les monnoies, et on dit qu'il y a déjà un coin nouveau fait pour les louis d'or.

Jeudi Ik. — Le conseil de régence recommencera samedi. — M. Law ne se mêlera plus, à ce qu'on dit, des entrées de Paris; on a trouvé que cela faisoit perdre trop de temps aux voituriers, aux portes de Paris, qui étoient obligés d'aller à son bureau payer les droits d'entrée. — On dit toujours que M. de la Feuillade partira pour Rome, et le jour de son départ est pris au 2 du mois qui vient; cependant je ne crois pas qu'il puisse partir sitôt. — Le prince Eugène fait attaquer par un détachement de ses troupes la ville et le château de Zwornich près de Serraïo, capitale de Bosnie.

Vendredi 15. — Toute la famille de mademoiselle de Duras alla chez M. le duc d'Orléans demander son agrément pour son mariage avec M. le comte d'Egmont, fils du duc de Bisache. Ce duc arrive incessamment à Paris avec la duchesse d'Aremberg, sa fille; son fils qui se marie est ici, il n'a pas encore quatorze ans et il se mariera le lendemain qu'il les aura. — L'ambassadeur de l'empereur reçut des lettres de Gènes du 5 de ce mois, etdeSardaigne du29 du passé. On mande que Cagliari se défendoit encore.

et que le marquis Rubi, vice-roi, a reçu beaucoup d*argent de Naples.

Samedi 16. — Le conseil de régence recommença; on le tint Taprès-dlnée comme on a accoutumé de le tenir les samedis. — On a coupé la cuisse au chevalier de Broglie, mais il n'est pas mort encore. — Un patron de barque a rapporté à Marseille la nouvelle queCagliari s'étoit rendu et que les vaisseaux d'Espagne avoient canonné les vaisseaux du roi de Sicile, les prenant pour des vaisseaux de l'empereur, parce qu'il y avoit une aigle au pavillon qui sont les armes de Sicile; mais les nouvelles qui viennent par les patrons de barques sont fort suspectes : celle-ci a besoin de confirmation.

Lundi 18. — Conseil de régence. — M. de Mornay est mort; il étoit lieutenant général et capitaine de Saint-Germain ; cette capitainerie a été donnée au duc de Noailles ; M. deMornay avoit un brevet de retenue de 100,000 francs sur cette charge. — Le chevalier de Broglie mourut hier au soir ; il étoit colonel du régiment d' Agénois. — Le cardinal Martelli est mort; il ne vaque que ce chapeau-là dans le sacré collège; celui que le pape avoit réservé in petto a été déclaré pour le comte de Czatki, archevêque de Colocza en Hongrie, qui est à la nomination de l'empereur.

Mardi 19. — M. de Polastron, évêque de Lectoure , est mort; cet évêché vaut 22,000 livres de rente. — Le fils aîné deContadesestmort; ilavoildix-septans. — Le duc de Richelieu demande le régiment d 'Agénois et s'offre de payer les 10,000 écus qu'on veut donner à Trecesson, le plus ancien colonel d'infanterie à remplacer. M. le duc d'Orléans avoit offert ce régiment à M. delà Châtre pour M. de Nancey , son fils ; mais il Ta refusé, disant que ses affaires ne lui permettoient pas de donner l'argent qu'on lui demandoit. — M. le duc d'Orléans détache Maisons et Poissy delà capitainerie de Saint-Germain ; cela n'en étoit pas autrefois. — On mande de tous côtés que le grand vizir a été déposé et môme qu'il a été étranglé.

Mercredi 20. — Le duc deBisache et la duchesse d'Arem-rberg, sa fille, sont arrivés ici de Bruxelles pour le mariage du comte d^Egmont, fils aîné du duc de Bisache^ avec mademoiselle dé Duras, sœur de madame la princesse de Lambesc. — Le bruit se répand fort que M. le cardinal de Noailles a donné son acceptation à la bulle relativement à son corps de doctrine qu'il a envoyé à Rome et que le pape a approuvé. — Le roi a fait un petit ordre de chevalerie qu'il donne aux jeunes courtisans qui sont auprès de lui et à quelques-uns de ses principaux domestiques; il veut que cet ordre s'appelle l'ordre du Pavillon , et cela donnera le droit à ceux qui le portent d'entrer dans la tente qu'il fait mettre sur la terrasse quand il veut prendre Tair. Il leur a donné des médailles qu'il a fait faire, et cela l'amuse fort; il y prend grand plaisir (1).

Jeudi 21 . — Madame vint ici de Saint-Cloud dîner avec M. le duc d'Orléans, et puis alla aux Carmélites et ensuite à la comédie au Palais-Royal, qu'elle entendit de sa loge. Madame la duchesse de Berry vint de la Meutte à la comédie , et madame la Duchesse y vint aussi de Saint-Maur. Madame la duchesse du Maine est revenue de Sceaux, où elle a demeuré plus d'un mois. — Le maréchal de Villeroy avoit chargé M. leFèvre défaire faire ces médailles que le roi donne pour son ordre du Pavillon; M. le Fèvre est argentier de la maison, et en cette qualité il est sous la charge des premiers gentilshommes de la chambre. M. de Mortemart, qui est en année, vouloit que le Fèvre lui apportât ces médailles pour les donner au roi; mais comme il ne les a point fait faire en qualité d'argentier, mais seulement comme ayant la commission du maréchal de

(1) « L'ordre du Pavillon a été institué depuis peu par Sa Majesté pour les jeunes seigneurs qui lui font la cour. Les croix sont d*or émaillé ; sur le miliea on voit d'un côté un pavillon , et de l'autre c'est un anneau tournant, qui est le jeu du roi. Le cordon auquel est attachée la croix est rayé de blanc et de bleu ; S. M. le porte elle-même sous le cordon bleu. » ( Le Nouveau mercure, vol. de novembre, page 187.)

Villero) ^ on a jog^ que M. de Mortemart n^aToit rien à loi <Hrdonner là-dessos.

Vendredi ±±. — M. le doc d'Orléans traTailla le matin comme il a accoutomé de faire tons les vendredis avec M. le cardinal deNoaiUes. — M. TabbédUn traces a été nommé à Févèché de Lecfoure, vacant par le décès de M. de Polastron.et révéchédeOermont, dontM. d'Entragues se démet, n^est pas donné. L'abbaye de Montbenoif , qo^avoit le fea archevêque de Besançon, et qo i est affermée 1 1 ,000 francs, est donnée à l^abbé de Ta vannes . nevea de M. le chancelier. L'abbaye de Saint -Barthélémy de Xoyon est donnée àTabbé de la Fare, frère du capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans. L'abbaye de Saint-Ambroise de Bourges est donnée à Fabbé de Gontaut, doyen de l'église de Notre- Dame. On dit qu'il y a encore quelques petites abbayes données.

Samedi 23. — Conseil de régence Taprès-dlnée. — On donna hier l'abbaye de Saint-Seree d'Angers à Fabbé de Court, frère du sous-gouverneur de M. le duc Chartres. — L'ambassadeur d'Espagne eut nouvelle de la prise de Cagliari; que les troupes du roi son maître y étoient entrées le V de ce mois, et que presque toute la Sardaigne étoit soumise. — On a nouvelle que le prince électoral de Saxe étoit arrivé à Vienne et qu'il a déclaré qu'il étoit catholique depuis longtemps; il Fétoit même avant de venir en France, où il étoit incognito sous le nom de comte de Lusace; il est majeur présentement, et madame sa grand'mère, pour qui il avoit beaucoup de considération et de ménagement , qui est morte depuis peu , craignoit fort qu'il ne se fit catholique.

Dimanche 2i. — Conseil de régence le matin. — M. le duc d'Orléans alla souper chez madame de Seissao ; madame la Duchesse, sa mère, y étoit. Il n y avoit qu'elle et la maîtresse de la maison de femmes ; mais il y avoit quatre ou cinq courtisans, de ceux qui ont Fhonneur d'être des soupers de S. A. R. Le comte d'All>ert , frère de madame

OCTOBRE ITiT. 177

de Seissac, et qui est arrivé depuis peu de Bavière, devoit être de ce souper, mais il a la goutte bien violente. — Le feu roi étoitdans la confidence de l'abjuration qu'avoit faite le prince électoral de Saxe à Bologne avant qu'il vint en France, et le roi en avoit écrit au roi de Pologne, l'exhortant à faire déclarer le prince son fils catholique ; mais le roi de Pologne a répondu qu'il avoit des raisons de famille qui empéchoient de faire cette déclaration-là sitôt. Lundi 25. — Conseil de régence le matin ; il n'y en aura que de samedi en huit jours. M. le Duc et madame la Duchesse, sa mère, vont à Chantilly jusqu'à ce temps>-là.

— M. le duc d'Orléans alla souper chez mademoiselle de Chausseraye à Madrid, et y mena Bironet le petit Renaud.

— On a nouvelle que les Impériaux ont levé le siège de Zwornich et que les Turcs , qui étoient venus au secours de la place , ont battu les Impériaux qui en faisoient le siège , ce qui troublera le prince Eugène dans les quartiers d'hiver qu'il veut faire prendre à ses troupes dans la Bosnie. (1)

Mercredi 27. — On a eu la confirmation de la prise de Cagliari; il y a plusieurs lettres d'Italie qui disent cette nouvelle. — M. le duc d'Orléans alla dîner à la Meutte, et puis il alla de la Meutte à Saint-Cloud voir Madame, et y alla à pied pour faire de l'exercice. — On a donné au duc de Tresmes 80,000 francs, parce qu'à la mort du roi il n'a pas profité du deuil, comme il en devoit profiter, en suivant l'exemple de ce que le premier gentilhomme de la chambre avoit fait à la mort de Louis XIII. M. de Tresmes avoit voulu épargner cet argent-là au roi.

Jeudi 28. — Il y a quelques contestations entre les premiers gentilshommes de la chambre et les capitaines des gardes du corps, qui soutiennent les officiers de leurs compagnies. M. le duc de Mortemart, qui est premier gentilhomme de la chambre en année , dispute aux offi-

(1) Les journées du 17 et du 26 octobre manquent dans le manuscrit original T. XVII. 12

ciers des gardes du corps une place qu'il croit devoir avoir derrière le roi à son dîner, et veut leur ôter certaines entrées chez le roi; cela doit être décidé demain chez M. le duc d'Orléans, qui les écoutera les uns et les autres. — Le chevalier d'Oppède mourut ; son agonie a duré trois ou quatre jours ; il étoit neveu de feu M. le cardinal de Janson et de même maison que lui.

Vendredi 29. — M. le duc d'Orléans n'a point donné d'audience aux gentilshommes de la chambre et aux capitaines des gardes du corps pour régler leurs affaires; il les a remis à demain midi. — On n'a point donné les bénéfices aujourd'hui comme on le croyoit ; il n'y a eu que l'évêché de Clermont qui a été donné à l'abbé de Louvois. — On mande de Madrid que le roi d'Espagne étoit encore à l'Escurial; qu'il avoit de grandes vapeurs qui le tourmentoient beaucoup, et que ces vapeurs avoient été suivies de quelques accès de fièvre assez violents qui ne lui avoient pas permis de retourner à Madrid ; on ajoute que depuis quelque temps il maigrit beaucoup et qu'on ne laisse entrer quasi personne dans sa chambre ; cependant le prince Cellamare , son ambassadeur ici , dit qu'on lui mande que sa maladie n'est point dangereuse.

Samedi 30. — Le maréchal de Villeroy a rendu un don que le feu roi lui avoit fait de 50,000 francs par an, payés par la ville de Lyon. Le feu roi d'abord lui avoit accordé pour six ans, et au bout des six ans, le roi continuoit pour six autres années, et même le roi, en 1712, voulut qu'il les eût pour toujours, mais il ne les voulut rece* voir que pour six ans. Ces six ans-là alloient finir à la fin de cette année, et M. le duc d'Orléans vouloit les lui continuer et même les lui donner pour toujours, comme le feu roi avoit voulu faire ; mais le maréchal a non-seulement refusé pour toujours, mais même il les refuse pour les six ans , disant à M. le duc d'Orléans qu'il est assez riche présentement pour pouvoir se passer de cette gràce-là , et que quand il les avoit demandés au feu

roi il étoit mal dans ses affaires; mais que depuis, il avoit eu beaucoup de bienfaits et de grandes successions, et qu'il n'étoit pas juste que, dans un temps comme celui-ci où tant de gens souffroient, il abusât des bontés qu'on avoit pour lui*.

* Le maréchal de Villeroy étoit un homme qui n'avoit aucun sens (1)^ et qui n'avoit d*esprit, que ce que lui en avoit donné Tusage du grand monde au milieu duquel il étoit né et avoit passé une très-longue vie. Il suffit ici de faire souvenir de Forgueil dont il étoit pétri, que ses fréquentes et cruelles déconvenues n'avoient pu émousser, et de l'éclat où l'intérêt et les passions de madame de Maintenon et de M. du Maine l'avoient mis dans les derniers temps de la vie du roi, et surtout à sa mort, qui avoient porté cet orgueil à son comble. Depuis qu'il se vit dans les places où cette mort l'établit, et dans la considération qui en étoit une suite, la tête lui tourna ; il se crut le père et le protecteur du roi. Fange tutélaire de la France et Thomme unique en devoir et en situation de faire en tout contre au régent , à l'égard duquel il s'étoit fabriqué un autre devoir d'épouser toute la haine de la Maintenon, sa patronne, et toute la mauvaise volonté qu'elle avoit arrachée du roi mourant, contre ce prince. Il s'applaudissoit sans cesse des démarches infatigables que le régent faisoit vers lui, qui ne faisoient que rehausser son courage à lui nuire. Il abusoit continuellement de la confiance et de la facilité à condescendre à tout ce qu'il vouloit d'un régent doux, timide , qui craignoit surtout les éclats, qui à force de flatter son incroyable vanité comptoit de le gagner, tandis que, déterminé à figurer en grand à ses dépens, ce qu'il ne croyoit pas possible autrement, il s'unîssoit à tous ses ennemis, à ceux que l'ambition et l'amour des nouveautés rendoit tels , les excitoit , les encourageoit, lesgrossissoit, et pour cela étoit très-attentif à un apparent désintéressement qui augmentât sa réputation et la confiance; tellement, que par principe, il étoit incapable d'être arrêté par les grâces et les bienfaits de M. le duc d'Orléans. Dangeau son ami intime, est sa dupe quand il écrit ici que le feu roi lui avoit offert pour toujours ce don de six ans sur Lyon, qu'il lui avoit renouvelé une fois ou deux. On n'a .

(1) Bien que nous mettions peu de notes à ces additions , nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer que cette noble conduite du vieux duc de Villeroy est pour Saint-Simon le prétexte d'une diatribe amère et violente qu'il commence en lui reprochant de n'avoir « aucun sens. » Que la conduite du maréchal ait été dictée par Torgueil ou par la probité, elle ne manque certainement pas de sens.

point vu ce prince donner 50,000 livres de rente à personne sur lui, hors en appointements , et c'étoit les donner sur lui que les donner sur Lyon. Le maréchal de Villeroy, de plus, en les refusant du régent, ne refusoit rien ; il suivoit son plan ; il se donnoit un éclat propre à éblouir la multitude, à s'attacher des partisans , à augmenter en lui la confiance de ceux qu'il vouloit capter, à blâmer de la manière la plus publique et en apparence la plus innocente, la facile prodigalité du régent, et en même temps il n'en demeuroit pas plus pauvre , puisque maître absolu de Lyon où l'intendant n'avoit pas même la plus légère inspection dès les temps du feu roi, il l'étoit bien devenu plus , sans bornes, depuis la régence de M. le duc d'Orléans qui ne songeoit qu'à lui plaire, et à aller au-devant de tout à son égard. Le maréchal de Villeroy étoit en toute posèès'Sion de nommer seul le prévôt des marchands de Lyon ; ce prévôt y étoit de même de disposer seul , sous le maréchal de Villeroy, des immenses revenus de la ville , d'en diriger à son gré tout le commerce et d'y être le maître des commerçants. Il ne comptoit qu'avec le maréchal de Villeroy, seul de la recette et de la dépense de ces immenses revenus. Les comptes arrêtés, ne se voy oient ni ne se trouvoient jamais plus , tellement , que ce n'est point trop dire que d'avancer nettement que le maréchal de Villeroy étoit le roi seul de Lyon ; que le prévôt des marchands étoit son vice-roi à lui, et qu'ils mettoient en poche tout ce qu'il leur plaisoit sans aucune crainte présente ou à venir, et sans le moindre embarras. Ceux de Lyon savent bien qu'en dire, mais si pas un d'eux n'a jamais osé ni se plaindre, ni branler le moins du monde, du temps du feu roi, combien moins dans cette régence, à la posture où se trouvoit leur gouverneur et en celle où le régent s'affichoit à son égard.

Dimanche 31 . — Le roi entendit vêpres dans la chapelle en bas. — Les quatre gentilshommes de la chambre et les capitaines des gardes du corps s'assemblèrent hier à midi chez M. le duc d'Orléans pour régler leurs contestations; il n'y eut rien de décidé parce qu'il y a présentement chez le roi une pièce où est le trône, qui n'étoit pas comme cela chez le feu roi. Les gentilshommes de la chambre prétendent que c'est à eux seuls à commander dans cette pièce-là , et ce matin , M. de Mortemart, qui est en année, a renouvelé les défenses qu'il avoit faites, il y a quelques jours, aux huissiers et aux valets de chambre d'y laisser entrer les officiers des gardes. — Madame la duchesse de

NOVEMBRE i7i7. 181

Berry vint de la Meutte coucher aux Carmélites; elle ne retournera plus à la Meutte de cet hiver.

Lundi 1" novembrey jour de la Toussaint. — Le roi entendit le sermon du P. Surian, prêtre de l'Oratoire. — M. le duc d'Orléans, pour éviter les contestations qu'il y a entre les gentilshommes de la chambre et les capitaines des gardes du corps, fait ôter le trône de la pièce où on l'avoit mis. Cela finira la principale contestation qu'il y avoit entre eux; il paroitque les officiers des gardes sont fort piqués contre M. de Mortemart, gentilhomme de ]a chambre en année. — L'abbé de Louvois*, qui étoit à la campagne quand on l'a nommé à l'évêché de Clermont , en revint hier et a parlé à M. le duc d'Orléans, aujourd'hui , le priant de trouver bon qu'il n'acceptât point l'évêché de Clermont, dans lequel sa mauvaise santé Tempêcheroit de pouvoir faire son devoir, y ayant grand nombre de paroisses dans le diocèse où l'on ne peut aller qu'à cheval ; l'abbé de Lou vois n'y peut pas monter ; on croit même qu'il a la pierre.

"^ L'abbé de Louvois n'étoit pas sans science et sans mérite , mais il étoit né trop tard, et n'avoit commencé de poindre que tout à la fin de la vie de son père, dès lors perdu intérieurement. Barbezieux, son frère, crosse par le roi oiomme un jeune bomme, des débauches et des disparates duquel il étoit souvent très-mal content, n'avoit pas eu le temps de mûrir assez pour vaincre auprès du roi les soupçons que les jésuites et madame de Maintenon lui nourrissoient sans cesse de Téducation ecclésiastique du neveu de Farchevéque de Reims, que la compagnie regardoit comme son ennemi, et par conséquent donné pour un dangereux janséniste, et ce manège avoit perdu cet abbé dans l'esprit du roi pour l'épiscopat, avec quelques bagatelles de première jeunesse, qu'en ce genre il ne pardonnoit jamais. L'abbé, de son côté, qui avoit vu les premiers postes lui échapper, et qui ne s'étoit point accoutumé à en perdre l'espérance par la situation où il s'étoit vu , et qui depuis qu'elle étoit devenue ordinaire par la chute du ministère, s'étoit flatté d'y arriver par ce qui restoit de crédit et d'établissements dans sa famille , et par la facilité du régent , ne put digérer Clermont, et au hasard de demeurer dans le second ordre, le refusa.

Mardis. — Madame la duchesse deBerry passa hier la bonne fête aux Carmélites et revint coucher au Luxembourg. — On a donné à M. deRioms* le gouvernement de Cognac, qui vaut 12,000 livres de rente et qui n'oblige point à résidence ; il donne 40 ou 50^000 francs et 2,000 francs de pension à Saint- Vians^ qui en étoit gouverneur et qui est fort vieux. — L'abbé de Langlée est mort; madame de Villequier, sa nièce, lui donnoit 2,000 écus de pension. Il a voit 500 écus de rente sur la maison de ville, et par son testament il laisse ces 500 écus aux pauvres, dont M. Tabbé Robert sera le dispensateur, et fait de grandes excuses à sa famille de ce qu'il ne leur laisse pas ce fonds-là, mais comme ilavoit eu des bénéfices dont il avoue qu'il ne faisoit pas un bon usage , il a cru devoir donner cette rente-là aux pauvres. Il y a déjà quelque temps qu'il étoit dans la retraite et qu'il s'étoit défait de ces bénéfices-là.

* Voilà trop souvent marquer toutes les chasses (l) de Rîomssans oser faire mention de la véritable, et qui fait si exactement suivre toutes les plus petites par Dangeau, qu'il faut enfin l'expliquer. Rioms étoit un cadet de la maison d'Aydie , dont la mère étoit sœur de la femme de Biron, si longtemps après duc, pair et maréchal de France. Ce ^cadet n'avoit pas de chausses. Il étoit voisin de M. et de madame de Pons, dame d'atours de madame la duchesse de Berry , qui le firent venir petit enseigne d'infanterie, et le produisirent à Luxembourg, où il donna tout aussitôt dans l'œil à madame du Berry, quoique sa figure goussaude (2) , ramassée , basse, son visage qui n'avoit pas un trait, mais des boutons assez pour dégoûter, et un esprit trè»-court et que Tusage du monde n'avoit pu étendre, ne dut pas lui promettre de bonne fortune. La sienne toutefois alla si vite qu'il devint le maître de sa maîtresse avec un empire dont elle aimoit jusqu'aux rigueurs , qui toutefois la rendirent très-dépendante et très-malheureuse , et dont la

(1) Terme du jeu de paume. Chaque degré d'élévation de Rioms est une chasse qu'il gagne.

(2) Goussauty terme de manège. CTest une épithète que l'on donne à un cheval court de reins , qui a TencoTure épaisse et charnue et les épaules grosses. Les chevaux goussauts sont bons pour faire des limonniers. ( Dict. de Trévoux. )

puissance fut si démesurée^ qu'avec tout son orgueil elle Tépousa , et qu'elle étoit sur le point de déclarer ce beau mariage^ lorsqu'elle mourut, malgré Madame et malgré M. etmadame la duchesse d'Orléans. Il y avoit eu des scènes de tontes les sortes. Le régent étoit entre les extrémités contre Rioms et les misères dont l'ascendant de sa 611e sur lui le tenoit enchaîné, et le retour de la campagne du Gusipuscoa, où étoit Rioms , étoit l'époque qui alloit forcer la décision entre les deux, lorsque la mort de madame la duchesse de Berry mit fin à tant de scandale. Madame de Mouchy, confidente banale de tous les désordres de sa maîtresse, l'étoit encore de celui-ci ; c'est ce qui la fit dame d'atours en second, c^qui l'enrichit et qui lui faisoit espérer une plus grande fortune. Elle avoit été élevée auprès de madame la duchesse de B( rry, fille d'une de ses femmes de chambre qui étoit sœur de T^iardy, premier chirurgien de Monsieur, et le père de madame de Mouchy étoit un Forcadel, parent de celui des parties casuelles. Elle étoit plus piquante que jolie, avec beaucoup d'esprit tout tourné à l'artifice , à la méchanceté, à l'intrigue; aussi nageoit-elle là en grande eau, et intéressée à merveille. Son mari ne l'étoit pas moins bassement, et à la valeur près, le dernier homme du monde et le plus borné.

Mercredi 3. — Madame la duchesse de Berry donna audience aux ambassadeurs ; on jouera chez elle trois fois la semaine : avant souper un jeu public au lansquenet, et après souper un pharaon pour les dames qui auront soupe avec elle. Madame de Mouchy et M. d'Ai'pajon ont fait un fonds de 2,000 pistoles pourtenir la banque. M. le duc d'Orléans n'a pas voulu qu'on la tint pour le public. — M. le duc d'Orléans travailla longtemps Vaprès-dlnée avec M. le cardinal de Noailles. — On mande de Pologne que les troupes moscovites en sortent. — Les lettres qu'on reçoit de Tabbé Dubois sont toutes adressées à M . de Nancré, qui les porte à M. le duc d'Orléans.*

* Cette sorte de correspondance ne marquoit pas grande considération ni confiance pour le maréchal d'Huxelles qui rongeoit son frein amèrement , et le conseil des affaires étrangères se décréditoit tous les jours. Nancré, qui connoissoit son maître, étoit un homme d'infiniment d'esprit, homme de cœur, très-corrompu, d'ambition couverte d'écorce de philosophie, et au demeurant valet à tout faire, qui sentant de loin jusqu'où pouvoit aller l'abbé Dubois, s'étoit livré à lui sans mesure.

JOURNAL DE DAISGEAU,

Jeudi k. — Madame vint de Saiiit-Cloud dîner avec M, le duc d'Orléans^ alla aux Carmélites et puis alla dans sa loge, où elle entendit la comédie ; le soir elle retourna à Saint-Cloud, où elle resterajusqu'aprèsla Saiot-Martin* — On fera demain la distribution des bénéfices; tout fut réglé hier dans Faudience que M. le duc d'Orléans donna à M. le cardinal de Noailles, — On recommença^le soir à jouer chez madame la duchesse de Berry. — M. le comte deCharolois est arrivé à Munich, d'où on dit qu"H reviendra ici tout droit; on parle fort de son mariage avec mademoiselle de Valois^ mais il n*y a encore rien de déclaré. 11 y a des gens qui croyent qu'avant de revenir il fera un tour en Italie.

Vendredi 5. — On donne Fabbaye de Saint-Riqui révoque de No y on* ;

L'abbaye de la Valasse au prince Frédéric ;

L^abbaye de Saint- Maixant àUabbé de Monaco;

L'abbaye dcSaint-Jouin àFabbc de Bezons;

L abbaye de Fontfroide à Fahbé de Brissac ;

L'abbaye de Saint-Romain de Blaye à Fabbé de Roye;

L'abbaye de Quincay-lès-Poitiers à Fabbé Bertet^ auni6-^ nier de Madame ;

L'alibaye de Belle ville à Fabbé Terray ;

L'abbaye de Saint-ATncent de Senlis à Fabbé de Fourille ;

L'abbaye de Saint-Aubin-les-Bois à Fabbé de Bétbune ji

L abbaye de Perrayneuf à Fabbé de Saint-Andiol ;

L'abbaye deNolre-Dame des Alleux à Fabbé de Fiennes ;

L'abbaye de Saint-r%rrede Melun àFabbéde Brancas;

L'abbaye de Saint-Sauveur de Blaye à Fabbé du Moustier ;

L'abbaye de Callers à l'abbé de Gramont de Lanta;

L'abbaye d'Eaunes à Fabbé Foucault ;

L^abbaye de Lanvaux à Fabbé de Luzancy ;

L'abbaye de Sainl-Gilberl de Neufontaines à Fabbé d« Tilly;

^'OVEMBRE 1717. 185

L'abbaye de la Nouvelle-Notre-Dame-lès-Gourdon à TabbédeHénault;

L'abbaye de la Châtre, diocèse de Périgueux, à Tabbé deSegonzac;

L'abbaye delà Châtre, diocèse de Saintes, à l'abbé de Polastron ;

L'abbaye de Tréport à l'abbé de la Châtre ;

L'abbaye de Grosbosc à l'abbé de Jouilhac, chapelain du roi;

L'abbaye du Mas-d'Azil â l'abbé de Monteil;

Le prieuré de Bouteville â l'abbé de Nancré ;

Le prieuré de Lanville à l'abbé de Roye.

* Rochebonne, évêque-comte de Noyon, étoit un très-pauvre homme de conduite , d'esprit et de biens ; il n'avoit pas laissé de se comporter bien dans les affaires des ducs, mais quand il fut question de la requête contre les bâtards , il saigna du nez tout plat. Le duc de Saint-Simon n'en pouvant venir à bout, s'avisa enfin de lui promettre une grosse abbaye. L'évêque, qui le connoissoit homme vrai et sOr, se rendit et signa. Saint- Riquier en fut la récompense, et ce ne fut pas sans peine qu'il l'obtint pour ce pauvre prélat.

Samedi 6. — Conseil de régence l'après-dlnée. — On a donné à M. l'évêque d'Autun l'abbaye d'Humblières. — Il y a quelques chevaliers de Saint-Lazare qui ont eu des pensions sur les bénéfices qui ont été donnés. — Le maréchal de Tessé reçut une lettre du prince Ragotzki, que nous appellions ici le comte de Saaros. Il lui mande qu'il est arrivé dans Tlle de Scyros, qui n'est éloignée que d'environ trente lieues des Dardanelles; il a essuyé une grande tempête dans sa navigation, et dès que son vaisseau sera raccommodé, il se mettra à la mer et ira descendre àCallipoli , où il attendra des nouvelles du Grand Seigneur.

Dimanche 7 . — Conseil de régence le matin . — Le maréchal de Villars a obtenu l'abbaye de Brantôme pour l'abbé Deshalles, son cousin germain ; cette abbaye est jolie, bien bâtie, mais elle ne vautque 1,000 écus de rente. — M. le

duc de Mortemart, qui a été fâché da règlement qu'a fait M. le duc d'Orléans sur son affaire avec les officiers des gardes du corps, n'a point été chez le roi depuis ce tempslà; MM. les premiers gentilshommes de la chambre, ses confrères, et lui, travaillent à un mémoire qu'ils veulent présenter à M. duc d'Orléans pour quelque chose qui reste à régler*.

* Jamais tant de disputes, jamais tant dlndécences, et ce manque de respect, poussé jusqu'à laisser le roi au service de ses valets, étoit chose sans exemple et bien étonnante à souffrir.

Lundi 8. — Conseil de régence le matin. — Madame la princesse de Conty, fille du feu roi, revint de Choisy, où elle a passé Tété. — M. le duc de Melun ira tenirlesÉtats d'Artois comme lieutenant général de la province , M. le duc d'Elbeuf et M. le prince Charles n'y voulant pas aller cette année. — Plu veau, maître de la garde-robe de M. le duc d'Orléans, a vendusachargeàM. de Crécy qui lui en donne environ 130,000 francs; M. de Crécy vendra pour payer cette somme la compagilie de gendarmerie qu'il a. On croit même que M. de Pluveau pourra s'en accommoder. M. de Crécy est fils du premier écuyer de M. le duc du Maine. — On dit que M. d'Elbeuf n'a pas voulu aller tenir les États d'Artois cette année et qu'il a prié le prince Charles, son survivancier, de n'y pas aller non plus, parce que M. de Bernage, l'intendant, qui est présentement à Arras, est fort brouillé avec lui ; on est persuadé que cet intendant changera bientôt d'intendance; mais comme la cour est contente de lui, on dit qu'il en aura encore une meilleure.

Mardi 9. — Les quatre premiers gentilshommes delà chambre et les trois survivanciers présentèrent leur mémoire à M. le duc d'Orléans. — Le marquis de la Carte, achète la lieutenance générale du Bas Poitou, dont il donne 30,000 écus; le marquis de Villette avoit cette charge, et quand il fut accusé de s'être battu contre M. de Jonsac, on fit mettre la charge sous le nom du marquis d'Effiat,

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afin qu'elle ne fût pas en danger d'être perdue. Le marquis de Villette a été depuis tué devant Belgrade, et M. d'Elffiat vient de vendre cette charge, et les 30,000 écus qu'elle a été vendue sont redonnés par le marquis d'Effiât à madame de Villette. — Les États de Bretagne se tiendront à Dinant au mois de décembre ; le premier président de cette province étoit d'ordinaire un des commissaires du roi à ces États ; mais comme il paroit qu'on n'est pas content de M. de Brillac, qui en est présentement premier président, on ne le fera point aller à ces États.

Mercredi 10. — Le maréchal de Villeroy travailla longtemps avec M. le duc d'Orléans; il y demeura jusqu'à deux heures après raidi. S, A. R. alla ensuite voir l'épreuve de nouveaux canons pour la marine qu'on prétend qui seront fort légers et d'une grande commodité sur les vaisseaux. — Le courrier qu'on attendoit de Rome est arrivé; mais on ne dit point encore les nouvelles qu'il apporte. — On dit que M. de Pluveau prend la compagnie de gendarmerie qu'avoit M, de Crécy, et lui en donne encore quelque chose de plus que ce qu'il lui vendoit sa charge de maître de la garde-robe de M. le duc d'Orléans; ce qu'on dit là que M. de Pluveau prend la compagnie de gendarmerie pourroit bien n'être pas vrai , car on m'a assuré ce soir que le marquis de Cemay , sous-lieutenant de gendarmerie, achète cette compagnie, qui est celle des gendarmes d'Anjou.

Jeudi 11. — Le roi a donné l'évêché de Clermontau P. Massillon, prêtre de l'Oratoire qui Ta accepté. — La duchesse du Lude est considérablement malade; c'est une femme aimée et honorée de tout le monde et qui seroit universellement regrettée. — M. de Brillac, premier président de Bretagne, ne sera point un des commissaires du roi aux États de Bretagne comme les premiers avoient accoutumé de l'être ; il paroit qu'on n'est pas content de lui et qu'on veut même qu'il donne la démission de cette charge. — M. Couturier *, dont la santé devient fort

mauvaise, a demandé à être déchargé de son emploi, qui demande un grand travail qu'il n'a plus la force de faire; mais on souhaite qu'il ne se défausse point de cet emploi.

* Ce Couturier est un homme , car il vit encore , qui mérite d'être connu en deux mots et qui le fut tout d'une voix et de tout ce qui s'en servit de commis, et de tout ce qui eut affaire à lui de même sorte , et ce qui y eut affaire fut toute la cour et toute la France. Il avoit été petit commis dans les bureaux de finances, et s'y étoit élevé en chef lorsque le roi mourut. M. le duc d'Orléans le prit de chez M. Desmaretz pour travailler immédiatement sous lui pour les pensions et les gratifications, et pour avoir la confiance des dépenses secrètes par ordonnances au porteur. C'est un homme grossier, juste, droit , sans fard et sans adresse , exact au dernier point , d'une fidélité à toute épreuve, d'un désintéressement pareil, touché du mérite, des services, des besoins, ennemi des profusions et des dons déraisonnables , et qui, sans jamais sortir de sa modestie et de son état, avoit acquis par estime et par confiance la liberté de tout dire en ce genre au régent, a servi utilement bien des gens dont plusieiu*s ne l'ont su que longtemps après ou même l'ignorent encore et a bien arrêté des grâces déplacées. Il ne dépendoit que du régent, ne travailloit que sous lui, et ne rendoit compte qu'à lui. Il est sorti enfin de place à force d'en presser, et de l'être lui-même par la goutte et par ses infirmités , aussi peu riche qu'il y étoit entré et avec peu de récompense parce qu'il n'en voulut pas davantage , et ne fut jamais marié. Du reste bon parent , bon ami, le patron des pauvres et des gens de bien , très-homme de bien lui-même, et plein de bonnes œuvres même en place , et depuis, tout occupé de son salut, retiré dans sa famille avec un esprit médiocre, im sens droit , et le cœur excellent et pur, et dans un état très-médiocre; il est difficile d'acquérir autant d'estime et déconsidération qu'il a conservée entière hors de place.

Vendredi 12. — M. l'évêque de Nîmes* a ordre de s'en aller dans son diocèse; on prétend qu'il a écrit des lettres en Espagne et en Portugal, où il parloit avec trop de force en soutenant la Constitution. — Crozat le cadet paye les bulles du P. Massillon, — La comtesse de Soissons est à l'extrémité. — Le roi d'Espagne est revenu à Madrid de l'Escurial, où il a eu de grands accès de fièvre et des vapeurs mélancoliques très-violentes ** ; il y a fait son testament, et la reine ne permettoit pas que personne

entrât dans sa chambre. Le marquis de Tilléna, qu'on appelle quelquefois le duc d'Escalone, qui est grand maître de la maison du roi, a voulu entrer dans sa chambre malgré les défenses de la reine, qui Ta trouvé très-mauvais, et il a été exilé à trente lieues de Madrid; on dit que le comte de Saint-Istevan de Gormas, son fils , quittera sa charge et suivra son père.

* La Parisière, évèque de Nîmes , avoit été pigeon privé du P. Tellier, tout au commencement de l'affaire de la Constitution. Il éclata contre , pour s'attirer la confiance de ceux qui s'y vouloient opposer, savoir sur qui on pouvoit compter, de qui se défier, et tirer tout ce qu'il put d'eux sur leur conduite et leurs liaisons. Il poussa les choses si loin, pour être mieux instruit à fond, que, de concert avec le P. Tellier, il eut défense par une lettre de cachet d'aller aux États de Languedoc. Son manège ayant suffisamment réussi pour n'avoir plus besoin d'être poussé davantage , il fit semblant d'avoir ouvert les yeux à la vérité par la disgrâce , et se rétracta en pleine chaire dans sa cathédrale. Il ne tarda pas à venir à Paris , où il fut des plus ouvertement abandonnés à tout ce qu'il plut au P. Tellier, qui ne cacha plus toute la confiance qu'il avoit en lui , parce que la pleine découverte de la perfidie de la Parisière avoit aussi pleinement été mise au net. Ce prélat se trouva fort en peine au commencement de la régence, mais il reprit courage en même temps que ceux à qui il s'étoit livré , et peu à peu recommença à figurer avec eux. Ce fut de lui dont ils se servirent pour ce qu'eux-mêmes n'osèrent encore faire, et qui devint l'enfant perdu, pour écrire dans les pays étrangers , et s'en approvisionner de témoignages qui pussent éblouir et faire accroire que tous les évéques et toutes les universités étrangères pensoient comme lui et comme ceux qui Temployoient pour la Constitution. Cet éclaircissement conduit à un autre qu'on a su d'original longtemps après. £n 1721 , le duc de Saint-Simon alla ambassadeur extraordinaire en Espagne pour le mariage du roi avec l'infante, et pour celui de la reine douairière d'Espagne, fille de M. le duc d'Orléans, qui est maintenant à Paris. Il fit la connoissance très-particulière avec don Diègue d'Astorga y Cespedes , archevêque de Tolède , qui fut depuis cardinal (1) et qui résidoit presque toujours à Madrid, qui est de son diocèse. Ce prélat qui étoit savant et qui donnoit presque tout aux pauvres , fatigué de la contrainte d'un interprète , proposa au duc de Saint-Simon de s'entretenir en latin pour s'en défaire, et celui-ci l'accepta au péril des solécismes. Étant

(1) En 1727.

tombé sur la matière de laConstitutimi, qui faisoit toujours grand bruit, Farchevéque s'en expliqua fort franchement et d'une manière fort peu favorable. Le duc, surpris de ses sentiments dans un pays si dévqué à la coigr de Rome , le lui témoigna , et voyant que le prélat s'y étendoit de plus en plus , il lui opposa les témoignages reçus par M. de Nîmes que nos cardinaux du même parti avoient tant fait valoir ; alors Farcbevéque, regardant tristement le duc , et soupirant avec amertume : « Ah , Monsieur, lui dit-il , que vos évêques conservent précieusement et jalousement les heureuses libertés de votre Église gallicane et se préservent tant qu'ils pourront de l'esclavage sous lequel nous gémissons. Qui d'entre nous oseroit répondre autrement que nous avons fait à M. de Nîmes sans s'exposer à être menés pieds et poings liés à Rome , et à y mourir dans les prisons de l'Inquisition comme il est

arrivé de nos jours à l'évêque de , sur une autre matière où ils

n'ont osé résister.' Est-il possible, continua-t-il , que cela s'ignore en France, et qu'on y puisse faire le moindre fonds sur nos témoignages que nous arrache malgré nous l'excès de notre servitude passée en loi! Savez- vous que sans ce cas extraordinaire, il n'est plus permis à aucun évêque d'Espagne ni de Portugal de dire un seul mot sur ce qui vient de Rome ; nous serions sévèrement punis , même d'oser y donner notre consentement et notre approbation : on nous accuseroit d'attenter, de nous ériger en juges. H faut adorer en silence et nous taire pour éviter jusqu'aux apparences d'un crime irrémissible , et sur lequel Rome est si délicate à notre égard , que rien de ce qui en émane sur la doctrine ne nous est adressé. Tout en ce genre l'est aux inquisiteurs; ils le publient par des ordonnances qu'ils font à notre insu et que nous n'apprenons que par les voir affichées aux portes de nos églises. C'est là toute la publication qui s'en fait , et qui est censée reçue par un respectueux silence. Ah ! Monsieur, ajouta-t-il encore avec émotion en prenant les mains au duc, vous voyez toute ma confiance puisque si de mon vivant vous laissiez échapper un mot de ce que je vous dis ici , je serois perdu sans ressource ; mais pour Dieu et pour la religion, que vos évêques ne se laissent pas pousser dans l'anéantissement où l'épiscopat est tombé ici et où Rome le voudroit jeter partout. » M. de Saint- Simon a gardé la plus exacte fidélité à l'archevêque de Tolède tant qu'il a vécu , mais depuis qu'il a su sa mort il s'est dédommagé de son silence , et a souvent raconté à ses amis un fait si décisif et si curieux. ** Dangeau passe ici légèrement sur la maladie du roi d'Espagne et sur la disgrâce de M. de Villéna. 11 pouvoit avoir ses raisons pour en user ainsi; soit ignorance dans la situation où il se trouvoit alors, soit partialité pour le cardinal Albéroni , que les ennemis du régent élevoient au pinacle et en qui dès lors Pompadour pouvoit avoir commencé de jeter ses espérances par ce qui éclata quelque temps après ; mais l'un

et Tautre sont assez eurîeux , bien qu'étrangers à nous , pour mériter place en ces notes. Albéroni, petit compagnon à la suite de M. de Vendôme en Espagne et encore après sa mort^ quoique devenu résident de Parme qui étoit un État bien léger, avoit eu le temps d'y contempler le règne de la princesse des Ursins et les moyens dont elle se servoit pour y perpétuer par elle-même cette absolue domination qu'elle avoit acquise par la feue reme. Devenu le maître à son tour, sourdement d'abord par la reine d'aujourd'hui et pour la subite expulsion de madame des ÏJrsins, et dont la manière fut si étrange , il avoit conduit la reine par le même chemin que cette feomie avoit pris, et pea à peu avoit réduit le roi à la plus grande solitude , à mesure qu'il étoit monté en crédit. 11 y étoit cependant demeuré des exceptions dont la princesse n*avoit pu entièrement se défaire , mais dont sa puissance si ancrée et ses jalouses précautions ne lui laissoient rien à craindre , et ces exceptions qui tourmentoient le nouveau cardinal Albéroni, il s'en voulut défaire dès qu'il se vit sous l'abri de la pourpre. Jusque-là , il avoit su gouverner le roi par la reine, et par elle le mettre comme en prison ; par cette conduite imitée de la princesse des Ursins, il avoit, comme elle, fait coup double, et mis en prison la geôlière, qui s'y soamettoit pour y retenir le prisonnier. ÇTavoit été une nécessité de moyen dans madame des Ursins , mais sans crainte de la feue reine à son égard, au lieu qu'Albéroni, qui appréhendoittout, mouroitde peur que la reine ne lui échappât et le roi avec elle. Il saisit donc l'occasion de la maladie du roi, dont les progrès furent lents et qui ne parut assez longtemps que comme des vapeurs d'ennui et de tristesse que sa réclusion étoit bien capable de lui causer enfin , et il s'en servit pour flatter le roi dans sa mélancolie et le séquestrer de ce très-petit nombre de seigneurs que les fonctions de leurs charges en approchoient en certains moments. Il anéantit ainsi toutes celles du grand maître pour rintérieur, et entièrement celles des gentilshommes de la chambre et du someliejT du corps qui est le grand jchambellan , et de tout ce qui servoit sous leurs ordres. Une laissa approcher du roi que quatre valets , son médecin , son chirurgien et son apothicaire dont on ne pouvoit se passer; le grand maître de la reine qui s'appelle comme celui du roi, majordome- major, qui étoit le marquis de Santa-Cruz , qui l'est encore et chevalier de la Toison et du Saint-Esprit longtemps depuis, et pour qui la reine a toujours eu une amitié et une confiance distinguée , et le grand écuyer du roi qui l'est encore aujourd'hui et qui est depuis devenu aussi chevalier de la Toison et du Saint-Esprit ; c'est le duc de l'Arco, un des plus honnêtes hommes et des plus aimables d'Espagne, favori du roi de tout temps , mais modeste , désintéressé quoique fort magnifique 9 et qui ne s'est jamais voulu mêler de rien. Cette dernière qualité , l'amitié intime qui a toujours été et qui dure encore entre

192 JOURNAL DE DAÎîGEAU.

SaDta-Cniz et lui, et la difficulté de l'ôter au roi le maintÎDreiit dans eette iotriusèque au grand déplaisir d'Albéroui, sous lequel il D*a jamais voulu ployer en aucun temps, avec qui aussi il fut toujours mal et à qui aussi U n'insulta pas à sa disgrâce , ce qui fut très-rare alors. Ces deux seigneurs étoient aussi gentilshommes de la chambre du roi et ea firent seuls tout le senrice à l'exclusion totale de tous les autres et du somelier même, qui est leur supérieur en tout par sa charge; qui demeura sans entrées et sans aucunes fcmctions ; et pour exclure le grand-maltre du roi de cet intérieur, il fut déclaré qu'il ne mangeroit plus que de chez la reine, et depuis cette époque les choses sont demeurées ainsi, sans qu'il y ait eu aucun autre ch'angement^ sinon que Santa-Cruz et TArco étant devenus mfirmes longues années après, deux autres gentilshommes de la chambre leur ont éié ajoutés pour les soulager et suppléer. Dans les suites, après la disgrâce d'Albéroni, la reine ennuyée de sa prison et d'un étemel téte-à-téte jour et nuit, auroit bien voulu s'élargir, et en a hasardé quelquefois des tentatives; mais l'habitude que le roi a contractée de ce genre de vie a toujours prévalu, et c'est ce qui a fait que toutes les affaires ont toujours depuis passé de l'un à l'autre entre les mains d'un seul , et que le roi et la reine sont nécessairement demeurés tous deux entièrement inaccessibles. Voilà pour la maladie et l'enfermerie étroite du roi et de la reine d'Espagne ; venons maintenant à la disgrâce du marquis de Villéna dans cette même maladie.

Elle étoit devenue fort considérable et au point alors qu'on ne savoit quel en seroit l'événement ; Villéna, majordome-major du roi, c'està-dire le vieillard de toutes les Espagnes le plus vénérable et le plus respecté pour sa vertu , son savoir, ses signalés services , sa dure captivité qui lui avoit estropié les jambes par ses fers à Pizzighitone, par les premiers et les plus importants emplois de la monarchie , par sa dignité , sa naissance, ses alliances, enfin parla supériorité de sa charge, Villéna , dis-je , qui avoit souffert patiemment ce qu'il n'avoit pu empêcher, s'étoit conservé, de tant de débris, la liberté d'entrer quelquefois chez le roi , de savoir de ses nouvelles et de l'envisager des instants ; ces instants mêmes, tout mesurés qu'ils étoient, fatiguèrent le cardinal, qui, ne voulant pas s'arrêter en si beau chemin pour exclure entièrement un homme de ce poids , défendit de ne le plus laisser entrer. Il arriva, deux jours après, que Villéna se présenta à la porte du grand salon, qu'on appeloit des Miroirs , où le roi donnoit ses audiences particulières avec la reine , et dans lequel on avoit tendu un petit lit tout dans le fond et vis-à-vis de la porte du petit salon qui étoit entre celui-là et le salon des grands , et il n'y avoit que cette porte d'entrée dans l'appartement intérieur pour le dehors. Villéna gratte , la porte s'entr'ouvre , un des quatre valets intérieurs lui dit qu'il ne peut entrer. Vil-

léna insiste et le valet allègue la défense précise faite pour lui. «Gela ne se peut^» répliqua Yilléna, le pousseet entre. Le cardinal, qui, d'auprès du chevet du roi, où il étoit avec la reine , vit entrer de la sorte le marquis , fait signe à Santa-Gruz de lui aller dire de sortir, qui n'en voulut rien faire. Là-dessus le cardinal s'avance à lui vers le pied du lit pour le persuader, mais Santa-Cruz fut trop avisé pour s'y commettre. Le cardinal en colère en prit la commission , et en trois ou quatre pas eut joint le marquis, qui pendant ces colloques s'étoit toujours avancé. Le cardinal lui dit que le roi ne vouloit voir personne , et n'étoit pas même en état de cela , et qu'il feroit bien de s'en aller sans s'avancer davantage; l'autre froidement lui répondit, que cela pouvoit être pour tout autre que pour lui, et ne s'arrêtoit point. Le cardinal répliqua ferme, et l'autre gravement qu'il se méprenoit puis qu'il s'oublioit. Le cardinal outré de colère le prit par l'épaule , disant qu'il le feroit bien sortir, et dans ce débat , comme ce vieillard poussé étoit mal sur ses jambes estropiées , il tomba et heureusement pour lui dans un fauteuil qui de hasard se trouva là. Alors furieux, il lève son petit bâton qui l'aidoit à marcher : «Insolent petit coquin, dit-il au cardinal, je t'apprendrai bien que c'est à toi de sortir «^ et le lui laissa tomber doucement sur les épaules et sur les oreilles tant qu'il eut de force , et sans que le cardinal , de saisissement et de surprise , se défendît aucunement que de parer des coudes et des mains. Dans le moment , les quatre valets s'approchèrent, et Santa-Cruz et l'Arco, riant sous cape, se hâtèrent de les joindre; l'un accrocha le cardinal après s'être mis entre deux ; les valets aidèrent au marquis à sortir du fauteuil , qui menaçant encore le cardinal de sa canne , lui dit que sans le respect de la présence et de l'état du roi , il lui donneroit cent coups de pieds dans le ventre et le mettroit dehors par les oreilles; l'autre seigneur l'emmena vers la porte, et lui persuada de s'en aller. La reine avoit vu tout cet étrange combat et le roi l'avoit pu voir de même ; mais il étoit trop mal et ne s'étoit aperçu de rien. Un quart d'heure après , Villéna reçut ordre de sortir de Madrid et de se retirer dans ses terres , ce qu'il exécuta le lendemain matin. Son fils aîné , comte de Saint-Ëstevan de Gormaz , premier capitaine des gardes du corps , le suivit et toute sa famille ; et la plupart de ce qu'il y avoit de plus considérable accourut chez lui avant son départ. On peut juger quel bruit fit cette affaire. Albéroni toutefois en demeura si effrayé, que, content de l'exil et de s'être défait du marquis, il eut honte ou crainte de passer jusqu'aux censures pour en avoir été frappé. Il le laissa cinq ou six mois éloigné , puis le fit revenir, sans que le roi ait jamais su un mot de cette aventure, ni de l'exil, ni du retour, tant qu'Albéroni est demeuré en Espagne. Outre que celui qui écrit ces notes a su cette histoire, telle qu'elle est ici racontée, de toute l'Espagne, il la encore apprise de Villéna lui-même toute semblable, qui la lui

coDta avec plaisir, et qui étoitla vérité même. Il n'en coûta que ce voyage au père et au fils, qui étoit geudre de la comtesse d' A Itamire , camereramayor de la reine et sur un pied de distinction ^ et qui, chose infiniment rare en Espagne, a succédé, à la mort de son père, à sa charge de grand maître. Albéroni se replâtra avec lui , mais n en put jamais venir à bout avec le père , dont la considération dans le public augmenta encore par cette action.

Dimanche 13. — Conseil de régence le matin. — On parle de M. des Forts et de M. d'Ormesson, beau-frère de M. le chancelier, pour l'emploi dont on avoit chargé M. Couturier, mais il y a d'autres gens qui croient que cet emploi-là ne sera point donné à des gens si considérables, et qui disent qu'on songe à la Blinière. — Madame la comtesse de Soissons* mourut à midi; elle n'a qu'un fils et une fille : le fils est richement marié en Allemagne, et le prince Eugène, par son testament. Ta nommé son héritier; la fille est dans un couvent à Turin; le roi de Sicile lui donne 6,000 écus de pension et lui envoie souvent des carrosses pour la mener à la cour. Madame la comtesi^e de Soissons étoit fort mal dans ses affaires; elle étoit venue ici de Lyon depuis quelque temps, et M. le duc d'Orléans lui faisoit donner quelque gratification de temps en temps. M. le comte de Soissons , son mari, l'avoit épousée par amour; elle étoit fille d'honneur de Madame, et s' appeloit mademoiselle deBeauvais.

* On a vu en son temps , dans ces notes et lors du mariage du comte de Soissons , qui et quelle étoit cette comtesse de Soissons. J'ai peine à comprendre comment Dangeau a pu s'être mépris sur un fait de son temps; j'en ai encore plus à me persuader que Monsieur eût souffert que la bâtarde, bien avérée (1) telle, d'un écuyer de M. le Prince, et sans voile aucun sur sa naissance , fut fille d'honneur de Madame , je dirois même quand elle eût été légitime, vu l'état de son père, quoique ces MM. de la Cropte soient gens de bonne et ancienne noblesse, et

(1) Voyez à la fia du tome U des Mémoires de Saint-Simon, publiés par M. Chéruel, édition in- 12 la note rectificative remise à M. le duc de Saint- Simon par M. le comte de Chantérac. Elle établit qu'Uranie de la Cropte- Beauvais était fille légitime de Técuyer de M.le Prince et de Charlotte Martel.

IHOVEMBRE ITIT. 195

qu'une la Cropte étoit mère de la trop fameuse Limeuil, de même maison que MM. de Bouillon d'aujourd'hui , et qui en conviennent parée qu'ils ne le peuv^t nier, laquelle étoit fille d'honneur de Catherine de Médicis , employée par elle , pour amuser et pomper le prince de Condé qui fut tué à Jamac, et qui fut honteusement chassée ^ non pour avoir «u un enfant de lui, mais pour avoir si mal pris ses mesures, qu'elle le mit an monde à Lyon dans la garde-robe de cette reine avec le scandale et \e bruit qu'il est aisé d'imaginer.

Lundi ik, — Conseil de régence le matin et raprèsdlnée^ où l'onparla sur l'affaire qu'il y a entre M. d'EIbeuf comme gouverneur de TArtois, et le duc de Boufflers comme gouverneur de Flandre. Il s'agit du pays de l'Alleu ; l'affaire n'est pas de grande importance, mais elle est très difficile ; et M. d'Antin qui la rapporta parla trois-heures le matin et trois heures l'après-dlnée. On vient de médire qu'on avott jugé que le militaire demeureroit au gouvernement de Lille et lajustice et le pécuniaire à l'Artois; la maréchale de Boufflers ne demandoit pour son fils que ce qui a été jugé, comme en avoit joui le maréchal de Boufflers et le maréchal d'Humières avant lui et ce qui étoit porté dans leurs provisions*. — M. le comte de Clermont fut baptisé sur les sept heures du soir; le roi fut le parrain et madame la duchesse de Berry la marraine ; la cérémonie se fit dans la chapelle des Tuileries, et les dames de la cour étoient fort parées { 1 ).

* Un tour d'adresse que celui qui écrit ces notes a su d'original même, au temps qu'il s'est fait, amusera ici un moment et donnera idée de quelques-uns des personnages d'alors. M. d'Ëlbeuf, qui étoit l'homme du monde le plus pillard, le plus avare, et qui tiroit le mieux sur le temps de cette régence pour dominer et rapiner dans son gouvernement de Picardie et d'Artois, muguettoit ce petit pays de l'Alleu pour le joindre à son gouvernement et le détacher de celui de Flandre, dont il avoit toujours été. Pour y parvenir sans embarrasser le régent d'une décision entre lui et le petit duc de Boufflers, gouverneur de Flandre, dont la famille eût fort crié contre ce dépouillement, il fit entreprendre un procès par les États d'Artois contre ceux de Lille pour

(1) Cette cérémonie n'eut lien que le lendemain 15 novembre«

démembrer d'eux ce petit pays , et le faire être des États d'Artois. Le procès et sa question seroient ici inutiles et déplacés, quoiqu'il s'y soit passé une chose également curieuse et caractérisante, mais qui pour l'être trop , pourroit foire tomber en méprise également fâcheuse et fausse sur un personnage très-principal et qui est encore à présent en place principale. M. d'EIbeuf, qui, en gagnant le point des États, comptoit que celui du gouvernement en seroit une suite nécessaire et sans bruit , se garda bien de se montrer autre que simple protecteur de la cause des États d'Artois, et par là crut écarter tout soupçon sur ce qu'il méditoit. La maréchale de Boufflers en prit toutefois , et n'en fut pas la dupe, mais son embarras fut de le parer. Elle eu parla au duc de Saint-Simon, qui étoit de ses amis et qui l'avoit toujours été intime de son mari jusqu'à sa mort. Celui-ci lui proposa d'en faire prévenir M. le duc d'Orléans , et par son frère , avec le crédit que lui donnoit sa charge de colonel du régiment des gardes, ou par ellemême, si connue du régent. Elle ne voulut pas le dernier et ne se tint pas assez sûre de l'autre , et ne crut pas trop encore devoir se confier en l'expédient en lui-n^éme : c'étoit pourtant à deux jours du jugement. Lorsqu'on fut assis au conseil de régence, et que d'Antin, comme président du conseil des affaires du dedans, voulut ouvrir la bouche pour commencer le rapport ^ Saint-Simon le pria qu'il pût dire un mot auparavant; puis, se tournant au régent, lui dit qu'avant de rapporter cette affaire , il étoit nécessaire de savoir si elle n'étoit qu'entre les États des deux provinces; si les deux gouvernements n'y étoient point parties, et s'ils ne prétendoient rien l'un sur l'autre, parce qu'en ce cas, plusieurs de^ ceux qui se trouvoient actuellement assemblés ne pourroient être juges, lui par exemple, cousin issu de germain de M. d'EIbeuf, M. d'Antin rapporteur, cousin germain du même, et ainsi de quelques autres. M. le duc d^Orléans trouva le préalable raisonnable. Il demanda à d'Antin s'il n'y avoit rien des gouverneurs, et lorsque cela fut bien répété par d'Antin et bien constaté qu'il n'y avoit rien des gouverneurs, ni comme prétendant rien, ni comme parties , M. de Saint-Simon se tournant encore vers le régent dit que puisque les choses étoient ainsi, il seroit donc à propos qu'il plût à S. A. R. qu'il demeurât réglé que, quelle que fût la décision de l'affaire , ,elle ne pourroit rien influer sur les gouverneurs ni leurs gouvernements, lesquels demeureront toujours tels qu'ils sont aujourd'hui, et le pays de l'Alleu sous celui de Flandre et faisant toujours partie d'icelui . Le régent, qui n'étoit point au fait par rapport à cette précaution, la prit aisément pour une suite de la précédente , et n'y trouva pas de difficulté. Il regarda le conseil, qui tout entier approuva indifféremment par une inclination de tête , et à l'instant Saint- Simon reprit que puisque cela avoit passé, il falloit donc le faire

NOVEi\iBRE i7i7. I97

écrire par d'Antiû sur le procès même , et par la Vrillière sur le registre du conseil de régence, afin que cela demeurât décidé ». D'Antio regarda le régent, qui répondit : « à la bonne heure, » et d' Antin et la Vrillière récrivirent sur-le-champ. Au sortir du conseil , Saint-Simon trouva chez lui la maréchale de fioufflers qui Tattendoit bien en peine. Il lui dit que les États d'Artois avoient gagné, mais que M. d'Elbeof, avoit perdu , et là-dessus lui compta son innocente mais prévoyante ruse. Elle n'avoit pas été inutile. Dès le lendemain, M. d'Elbeuf qui Tignoroit, demanda au régent de détacher le pays de l'Alleu du gouvernement de Flandre, et de le réunir à celui d'Artois , comme une suite naturelle et de droit de ce qui avoit été ju^é sur les États. M. d'Orléans se trouva embarrassé; Elbeuf le pressa, et apprit ce qui s'étoit passé; il cria si haut qu'il ébranla le régent, et alla faire grand bruit chez d'Antin et chez la Vrillière, dans l'espérance de les étourdir et de l'emporter après de M. le duc d'Orléans. Tout aussitôt la maréchale, qui étoit alerte , fut avertie , vint crier à son tour, et comme l'écrit étoit pour elle et fait en plein conseil , M. dTlbeuf tempêta en vain , et le pays de l'Alleu demeura du gouvernement de Flandre, dont il est encore aujourd'hui.

Mardi 15. — Il y a un nouveau bureau pour examiner les comptes des gens qui ont été dans les affaires extraordinaires, pour voir ce qu'ils prétendent qui leur est dû par le roi et ce qu'ils doi v^t aux particuliers. M. de Caumartin est chef de ce bureau ; c'est chez lui qu'on s'assemble, et il commença hier à se tenir. — Hier à la maison de ville on commença à brûler quelques billets d'État de ceux qui ont passé par les débouchés qu'on a proposés ; on n'en brûla que pour 2,500,000 livres, mais il y en a pour trente-cinq millions à quoi on va travailler; il y a un ordre dans cela qu'il faut observer et qui ne laisse pas de demander beaucoup de travail. — Le duc de Richelieu est assez considérablement malade ; on Ta saigné, et on ne lui a tiré que du pus. Sa grande jeunesse pourra le tirer de là.

Mercredi 16. — Madame la duchesse de Berry se trouva mal dès hier au soir, et elle a été saignée du bras et du pied; il lui a paru quelque» rougeurs à la gorge et au visage, et elle a niandé à M. duc d'Orléans qu'elle le prioit

tS8 JOURNAL DE DANGEAU.

de ne point venir chez elle ; cependant M. le duc d'Orléans et madame la duchesse d'Orléans y ont été cette aprèsdlnée, et on espère que ce ne sera qu'une ébullition, ou tout au plus la petite vérole volante. — Bernard avoit acheté de M. le prince deTingry laterrede Grosbois; le comte d'Évreux avoit été en marché de cette terre, et Bernard présentementlui cède son marché, qui va à plus de 280,000 livres. — L'appel au concile de M. le cardinal de Noailles est imprimé; il assure que cette impression s'est faite à son insu. Jeudi 17. — Le roi, il y a quelques jours, rendit un ver assez long et se porte encore mieux depuis ce temps-là; il a même encore meilleur visage qu'il n'a voit. — Madame la d uchesse de Berry est beaucoup mieux qu'elle n'étoit hier. — Le marquis de Créquy a été nommé par les États d'Artois député de la noblesse; M. de Mouchy prétendoit fort à cette nomination et y étoit fortement appuyé par la recommandation de madame la duchesse de Berry ; cet emploi vaut vingt francs par jour durant leur députation, qui n'est que pour un an. — On envoie M. de Bernage, intendant en Languedoc. On avoit fort parlé de M. d'Angervilliers pour cet emploi; mais il a mieux aimé demeurer en Alsace. On envoie M. Heliand à l'intendance de Picardie et d'Artois, et l'intendance de Lyon, qu'avoit M. Meliand, est donnée à M. Pouletier, quia été intendant des finances.

Vendredi 18. — Madame revient demain deSaint-Cloud etn'y retournera point detoutl'hiver. — On prend demain le deuil pour la mort de madame la comtesse de Soissons ; le roi ne le portera que huit ou dix jours *, •— L'affaire du marquis de la Fare, pour le régiment de Normandie, qu'on lui avoit offert il y a déjà longtemps, est enfin terminée, et on lui en expédie les provisions. U ne payera point les 10,000 écus qu'on vouloit qu'il payât, et on donne au chevalier de Belle-Isle une pension de 1,000 écus, eten attendantqu'il y ait un bénéfice vacant, sur lequel on mettra cette pension, M. le duc d'Orléans la

Jui fera payer. — Mademoiselle de Chaeolois a la fièvre depuis quelques joups, et on craint qu'il n'y ait du venin.

* Ce deuil fut trouré fort étrange, et le feii roi n'aveit pas accoutumé de le porter de ses sujets , excepté des princes de sou sapg, encore p^oins de sujets rjévoltés comme Tavoit été le comte de Soissons, mari de oette dame; mais tout s'avilissoit et toqt tendoit en lias avec une rapidité surprenante.

Samedi 19. — Le roipritle deuil. — Madame revint de Saint-Cloud. — Il y eut conseil derégence Taprès-dlnée. — M. le duc d'Orléans va se mettre dans les remèdes pour ses yeux ; il y a un prêtre de Ruel qui entreprend de le guérir, et on lui a déjà fait faire beaucoup d'expériences de maux aux yeux, qui ont réussi. — Le duc de Saint- Aignan et la Fare sont déclarés brigadiers : le duc de Saint-Aignan de cavalerie, et du jour qu'il a vendu son régiment au fils de M. de Saint-Simon ; la Fare, brigadier de dragons, du temps qu'il devoit avoir la charge de mestre de camp général des dragons, et brigadier d'infanterie présentement, du jour qu'on lui a donné le régiment de Normandie. Le maréchal de Villars, président du conseil de guerre, n'est pas trop content qu'on fasse des brigadiers sans lui en parler ; mais il est assez sage pour ne se point plaindre.

Dimanche20. — Il y eut conseil de régence le matin. — Mademoiselle de Charolois a la petite vérole. — Madame la princesse de Conty, la mère, a la fièvre continue avec des redoublements, mais elle n'est pas violente. — Les dernièrcis^ nouvelles qu'on a reçues de Madrid sont du 7 de ce mois. Elles arrivèrent samedi au soir ; elles portent que S. M. G. n'a plus de fièvre, mais qu'il lui reste des vapeurs mélancoliques, qui Tavoient obligé, pendant qu'il étoit à l'Escuriai, de faire son testament ; il est un peu soulagé de ces vapeurs à présent, et compte de sortir dans deux ou trois jours et d'aller à la chasse; on mande même qu'il commence à rengraisser un peu.

Lundi 21 . — Il y eut conseil de régence le matin comme

à l'ordinaire ; mais M. le duc d'Orléans n'y alla point, parce qu'il s'est fait saigner pour commencer ses remèdes. — Il parolipar les nouvelles qu'on a de Pologne que les troupes moscovites ne sont point encore sorties dé ce pays-là ; les Polonois ont envoyé au roi Auguste, qui est en Saxe, pour le prier de renouveler ses instances auprès du czar qu'il fasse exécuter le% ordres qu'il a voit promis de donner à ses troupes d'évacuer la Pologne et la Lithuanie. — On mande de Suède que Je roi est revenu à Lunden, qu'il n'a fait aucune entreprise considérable sur la Norwège, et qu'on parle toujours en ce pays-là de la paix du nord. On est fort content ici du comte de la Marck, notre ambassadeur dans cette cour-là, et le roi de Suède lui témoigne beaucoup d'amitié et le traite avec beaucoup de distinction.

Mardi 22. — M. le duc d'Orléans alla au conseil de finances, et il ira pendant quelque temps à ces conseils-là les mardis, où l'on examine présentement les comptes des gardes du trésor royal. — La petite vérole de mademoiselle de Cbarolois va fort bien. — On continue à brûler quelques billets d'État, et on dit qu'on en porte considérablement à la compagnie d'Occident, et qu'il y en a à cette heure pour trente millions. — M. Dacier, garde du cabinet des livres du roi, ce qui lui donne un logement dans le Louvre, a obtenu un brevet de 10,000 écus sur sa charge pour sa femme, qui est une femme illustre par l'esprit et la science ; elle est fille du fameux Tanaquil le Fèvre, qui étoitle plus savant homme de son temp».

Mercredi 23. — M. le duc d'Orléans prit médecine, qui ne l'empêcha pas de donner beaucoup d'audiences le matin et l'après-dlnée ; il commencera demain à faire le re;iiède pour ses yeux. Chirac a fort examiné ce remède; il croit qu'il ne peut pas être dangereux, mais il est fort douloureux. — Le duc de Richelieu est hors de danger. — Madame la duchesse de Berry, qui est tout à fait guérie, est venue à la comédie, au Palais-Royal. On a changé le

jour de la comédie françoise au Palais-Royal, et ce sera les mercredis au lieu que c'étoit les jeudis. — Le comte d^Egmont épousa mademoiselle de Duras; il eut ce jourlà quatorze ans accomplis. La noce se fit chez le duc de Mazarin. — M. le duc d'Orléans alla à la comédie dans la loge de madame de Berry.

Jeudi 24. — M. le duc.d*Orléans fit son remèdepour ses yeux; il souffrit beaucoup moins, et moins longtemps qu'il nepensoit ; il dit même à Madame qu'il n'avoit guère eu plus de douleur que quand il entre un peu de tabac dans TœiL On luiôtale pansement à quatre heures et il travailla ensuite avec M. le duc deNoailles et M. le Blanc. — Madame la duchesse de Berry alla à l'Opéra; Madame y alla aussi. — L'affaire des premiers gentilshommes de la chambre contre le maréchal de Villeroy, comme gouverneur du roi, s'aigrit fort. Pas un des quatre ni des trois survivanciers ne vont plus chez le roi; ils ont présenté un mémoire à M* le duc d'Orléans sur cette affaire, et le mémoire a paru un peu trop fort à M. le duc d'Orléans, qui n'y a fait aucune réponse jusqu'ici.

Vendredi 25. — M. le duc d'Orléans se trouve fort bien du remède qu'il fit hier ; il dit qu'il voit beaucoup mieux; il n'a qu'un taffetas vert devant l'œil et travaille à son ordinaire. lia écrit à M. le cardinal de Rohan par un courrier du cabinet qu'il lui envoie; il lui mande de revenir incessamment; il lui a fait écrire en même temps parle prince de Rohan, son frère, pour lui mander qu'il aura lieu d'être content de son voyage. — Il y a des nouvelles qui portent que l'impératrice est grosse; l'ambassadeur de l'empereur en a eu des lettres de Vienne, mais comme elles ne sont ni des ministres ni de gens bien considérables, il croit que cette nouvelle n'est pas sûre. — On parle du mariage de mademoiselle de Florensac, qui aura 100,000 écus debien, avec le marquis de la Baume deMontrevel, de Franche-Comté.

Samedi26. — Il y eut conseil de régence, mais M. le

duc d'Orléans, à qui on a défendu de prendre Pair pour quelques jours et de sortir^ n'y alla pas; son œil va de mieux en mieux ; il est un peu enflé et un peu rouge. L'homme qui lui a donnée assure qu'il n'aura point besoia d'en remettre et compte qu'il estguérie — Le duc de la Force aura la direction des affaires de finances qui regardent lei pays d'États et le clergé. — Le changement de l'intendant en Languedoc, Picardie et Lyonnois n'est pas encore en^ tièrement réglé. — Il y a des gens qui représentent h M. le duc d'Orléans que le département qu'il veut domMr à M. le duc de la Force leur est préjudiciable^ et on crQit que cela pourra bien apporter quelque changement à 1^ disposition qu'on avoit faite (1) .

Dimanche 28. — Conseil de régence le matin chez M* la ducd'Orléans. Son œil va toujours de mieux en mieux; aiar dame la duchesse de Berry vint dîner au Palais-Royal avec lui. — Madame alla l'aprèsdinée aux Carmélites, où elle permit à la duchesse d'Âremberg^qui ne l'avoit point encora vue, delà venir saluer; elle avoit permis la même choie, la semaine passée, à la comtesse de Konigsegg, femme da l'ambassadeur de l'empereur, lequel n'a point encore fait son entrée ; ainsi elle ne peut pas être reçue en cérémonie. — Il y a quelques changements dans ce qui avoit été réglé pour M. le duc de la Force, dont on ne sait pas en« core le détail, mais il est certain qu'on lui a promis qu'on lui donneroit quelque direction dans les finances.

Lundi 29. — H n'y eut point de conseil de régence. Il y eut conseil de marine chez H. le comte de Toulouse à l'ordinaire ; le maréchal de Villeroy, le duc de Noailles et quelques autres du conseil de finances y dévoient être, mais le duc de Noailles se trouva mal, et a fait différer cette assemblée-là. — On mande de Madrid que le roi d'Espagne se porte de mieux en mieux ; la reine est grosse

(1) La journée du 27 novembre mancnie dans le maouscrit original d« Dangeau.

de quatre ou cinq mois, et le cardiaal Albéroni a eu Téyêché de Malaga. — La vieUle madame Rouillé, qui avoit quatre-vingt-cinq ou six ans, est morte ; elle avoit uu fils et trois filles. Le fils, qui étoit Talné, et qu'on appeloit M. de Meslé , est mort ; mais dl a laissé un fils. Madame Rouillé laisse trois nùllions de bien, qui seront partagés en cinq, et, par la disposition de son testament, son petitfils en aura deux parts. Les trois filles étoient madame de Bouillon, mère de M. de Fervaques, qui est morte , la du* cbesse de Richelieu et madame Roachu.

Mardi 30. — Le duc d'Orléans donna audience aux ambassadeurs, et ses yeux vont mieux; cependant on prétend qu'il sera obligé d'y mettre encore du remède de ce prêtre de Ruel. — Le parlement doit s'assembler demain pour condamner l'impression de l'appel du cardinal de Noailles au concile. — L'affaire que le duc de la Force vouloit faire et qui a manqué les a un peu brouillés , le duc de Noailles et lui; mais on ne doute pas pourtant que M. de la Force n'ait un département particulier dans les finances, au premier jour *. — Il resloit une petite place en Sardaigne qu'on appelle Castelle Aragonese, qui a'étoit pas encore prise; on a eu nouvelle qu'elle avoit capitulé et que toute l'Ile étoit aux Espagnols. — Le cardinal Grimaldi est mort , ce qui fait une seconde place vacante dans le sacré collège.

* M. de la Force avoit été mis aux finances à l'insu , puis malgré le duc de Noailles, qui étoit fort peiné d'y voir un seigneur pareil à lui, quoiqu'il place inférieure à la sienne, et qui, par ce qu'il étoit de soi , se parangonnoit à lui, et s'appuyant de Law, lui pouvoit faire de la peine, qu'il sut bien depuis lui rendre avec usure, ou s'il n'en fut pas l'auteur, applaudir pour le moins à son malheur.

Mercredi V décembre. — Le parlement donna l'arrêt sur l'impression de Facte d'appel de M. le cardinal de Noailles, dont voici le vu. Cet acte d'appel est du 3 avril, au pape mieux conseillé et au futur concile général, et la déclaration du roi du 7 octobre, registrée en la chambre

des vacations le 8 et en la cour le 26 du même mois^ la matière mise en délibération : « La cour ordonne que les exemplaires dudit imprimé seront supprimés, et enjoint à tous ceux qui en ont des exemplaires de les remettre au greffe de ladite cour, fait défense à tous les imprimeurs, libraires, colporteurs, d'en imprimer, vendre ou débiter sous les peines portées par la déclaration. »

Jeudi 2. — M. le duc d'Orléans donna une longue audience aux directeurs de la compagnie d'Occident, et il parut que M. Law, c^iestà la tête, sortoitfort content de cette audience. M. le duc de Noailles étoit à cette audience et étoit entré par le derrière ; on y convint de tout. On donne à M. Law, pour assurance de l'intérêt de cent millions, qu'il espère qui seront donnés pour le Mississipi, quatre millions sur la ferme du tabac et le contrôle des actes des notaires. — Par les dernières lettres qu'on a eues d'Angleterre, on apprend que l'abbé Dubois devoit partir de Londres le 29 du mois passé; ces lettres ajoutent que le roi Georges ne paroissoit pas content du prince de Galles son fils.

Vendredi 3. — Le parlement a donné un arrêt pour faire brûler par la main du bourreau un petit écrit qui couroit, qu'on appeloit le Type, et qui tendoit à prouver que la dernière déclaration, qui impose silence sur les affaires de la religion, ne devoit avoir aucune force (1). —

(1) « Le parlement fit brûler par la main du bourreau un écrit imprimé à deux colonnes : Tune contenant la déclaration du roi du 7 octobre dernier et l'autre une traduction en français du Type de l'empereur Constant, qui défend toutes les disputes , contestations et différends formés dans son empire à Toccasion de la question d'une ou de deux volontés en J.-G. Au bas de cet écrit se trouve une autre traduction intitulée : Le Jugement du concile de Latran sur le Type.

(( On reconnoit aisément à la vue de ce libelle quelle a été l'iRtention de ceux qui Tont répandu dans le public, puisque le parallèle qu'ils font du Type de l'empereur Constant et de la déclaration du roi fait assez entendre que, comme le concile de Latran a condamné l'un, ils portent le même jugement sur Tautre. De sorte que, suivant leur opinion, la dernière déclaration du roi porte

Le bruit court que madame la duchesse de Berry veut avoir dans sa maison un maître de sa garde-robe. La reine en avoitun, qui étoit Joyeux, et qui Ta été jusqu'àla mort de cette princesse, et c'est ce même Joyeux qui a été depuis premier valet de chambre de M*' le Dauphin, fils du roi; madame la Dauphine , la dernière Dauphine, avoit aussi un maître de la garde-robe, qui s'appeloit Fautrier ; ces maîtres de la garde-robe avoient un logement à la cour, les entrées chez leurs princesses, mais très- peu d'appointements et de fonctions ; il y en avoit un aussi chez la reine-mère.

Samedis. — Conseil de régence l'après-dinée. — On réglera vendredi le département qu'on doit donner à M. le duc de la Force dans les finances. — Par l'ordinaire d'Espagne, on a appris que le cardinal d'Arias étoit mort; il étoit archevêque de Se ville, et l'on a donné cet archevêché, qui vaut 100,000 écus de rente, au cardinal Albéroni*. — MM. les premiers gentilshommes de la chambre ont recommencé d'aller chez le roi ; ils y ont été tous quatre avec leurs survivanciers. 11 y a encore une difficulté entre eux et les maîtres d'hôtel du roi; ils prétendent les uns et les autres que c'est à eux d'avertir S. M. quand la viande est servie , et M. le Duc, comme grand maître delà maison du roi , soutient les intérêts des maîtres d'hôtel parce qu'ils sont sous sa charge. Il n'y a encore rien de réglé là-dessus, car l'affaire ne fait que com-

* Od a vu lors, de l'avènement de Philippe V à la monarchie d'Espagne, quel était cet Arias qui eut part au testament de Charles II et ensuite au gouvernement d'Espagne , tant dans la Junte qu'après l'arrivée du roi , et comme madame des Ursins s'en sut défaire ainsi que du

le caractère d'une loi injuste, laquelle ne doit point avoir d'exécution. Comme cet esprit de critique et en même temps de révolte est un attentat contre l'autorité royale, la cour ne pouvoit sévif^rop rigoureusement contre un pareil écrit et contre son auteur. » ( Le Nouveau Mer cure y vol. de décembre, pages 195 à 197.)

SM

JOURNAL DE DAKGEAU.

eardiiial Fortocarrcro, nt de tous ceux qui a votent eu !e plus de port h faire Philippe V roï d'Espagne. Arias vécut eu homme de bien el fi*hon-^ neur dans son nouvel état ecdésiastique , comme il avoit iait dam lesfl affaires, ravi de n'avoir plus à se mêler de rien, et de n*avoir plus à songer qu*à son salut sous la pourpre rom^iine , dont la nomination du toî d'Espagne étoit une marque de son t?slîmc et de la satisfaction quUl avoit de ses services. Il méprisa la eour et le monde, et ne sortit pres(|ue ptus de son archevêché, qui ne lui fut donné que comme un exil honorable et qu'il [>rit très-volontiers. ^™

** Toujours disputes oouvelles et tout en contestation. M^Ê

Dimanche 5. — Le roi entendit dans la chapelle des Tuileries le sermon du P. Sarian^ prêtre de rOratoire.-H — Conseil de régence le matin. — M. Tabbé Dubois est ' arrivé ; il a été enfermé deu.\ heures ce soir avec M, le duc d*OrléanSj et on croit qu'il repartira incessamment pour retourner en Angleterre. — Par les lettres qu'on reçut hier de Vienne , on apprend que les bruits de la grossesse de riinpératrice continuent , mais il n'y a pourtant rien de sûr encore. — Le cardinal de Rohan doit partir de Saverne mercredi et arriver ici dimanche; le courrier du cabinet qu'on lui avoit envoyé en est revenu. — Le roi a nommé la dame Tîbergeau à la coddjutorerie de P abbaye de Saint-Étienne de Reims , ordre de Saint- Augustin ; elle est fiUe de madame Tibergeau , sœur du marquis de Puyzieux. ^

Lundi 6, — Conseil de régence le matin. — Hier au conseil de régence j M. de Saint-Contest rapporta tout ce qui s^étoit passé entre lui et les envoyés de M, de Lorraine sur les prétentions qu'a' ce prince ; on est convenu de tout, et quand ce prince aura signé le traité^ les ministres du roi auront ordre de le traiter d'Altesse Royale*. — AL le maréchal de Yilleroy et M. de Noailles allèrent chez M. le comte de Toulouse, où et oient M. le maréchal d'Estrées , M, de Coëtlogon et M. Ferrand; on y régla beaucoup de

choses sur les affaires du commerce. — M. de hi Châtre

donnera 10^000 écus présentement à M* de Valouze, plus ancien colonel et brigadier d'infanterie; et moye

DÉCEMBRE itlT. 207

nant cela, on lui assure le premier régiment d'infanterie qui vaquera pour M. de Nancey, son fils, à qui on donne dès à cette heure le brevet de colonel.

* Jamais M. de Lorraine ne gagna tant , ni si gros , ni à si bon marché. M. le duc d'Orléans étoit naturellement facile ; il aimoit madame sa sœur, avec qui il avoit passé toute sapremièretjeunesse; il avoit pour Madame un respect et une déférence extrêmes quand elle n'attaquoit ni ses goûts ni ses plaisirs. Madame aimoit extrêmement madame sa fille et avoit une passion aveuglément allemande pour M. de Lorraine, pour sa maison, pour sa grandeur. Ce prince en sut habilement proàter, et dans le temps du monde le plus mort pour lui , où Ton n'eu avoit pas le plus léger besoin pour quoi que ce pût être , il sut étendre ses domaines utiles et sa souveraineté fort loin , aux dépens des frontières de France ; partie sur de vieilles prétentions qu'il n'auroit jamais osé renouveler avec tout autre que le régent, partie pour des dédommagements d'injustices essuyées dans des temps où les perfidies du vieux duc Charles IV avoient mérité toutes sortes de châtiments, et de dédommagements encore dont il ne s'étoit jamais parlé , et que M. de Lorraine n'osa lui-même proposer que comme grâces. M. le duc d'Orléans, rendu après assez peu de résistance, se trouva embarrassé de l'exécu- * tion. 11 comprit bien quelle déprédation il alloit mettre sur son compte sans le plus léger prétexte, et ce qui se pourroit dire un jour là-dessus; c'est ce qui lui fit prendre le détour de faire examiner toute cette affaire par Saint- Contest et de le charger après du rapport au conseil de régence , mais en se gardant bien de nommer d'autres commissaires avec lui. Saint-Contest avoit de la capacité, de l'esprit, infiniment de liant, et sous un extérieur lourd et simple , beaucoup d'adresse , un désir de plaire au-dessus de tout et partout. Cela étoit l'homme qu'il falloit au régent pour faire tout , ne regarder à rien que ce qu'il falloit pour faire réussir cette affaire. 11 avoit été fort longtemps intendant de Metz et en grande relation avec toute la Lorraine ; ce qui rendoit en ceci son choix plus naturel ; aussi fut-il tout ce qu'on voulut. Cependant M. le duc d'Orléaus tâcha de s'assurer des principaux de la régence et des présidents des autres conseils qui y dévoient entrer pour ce jour-là, et il n'y eut pas grand'peine. Le maréchal de Villeroy auroit eu là de quoi exercer son amertume , mais M. le Grand l'avoit tonnelé , auquel de tout temps il n'osoit déplaire. Un seul résista, et ce fut M. de Saint- Simon. Le régent lui parla plusieurs fois, et voulut que Saint-Contest allât chez lui, lorsqu'il eut tout examiné, pour lui en rendre compte et tâcher de l'entraîner, mais il n'en put venir à bout. Saint-Simon tint ferme sur une déprédation sans cause , même sans le moindre prétexte, et dans une régence où elles ne pouvoient jamais être permises, beau-

JOURNAL DE DANGEAD.

coup mojDs pnr un beay-frère , lellemeDt que M. le duc d'Orléans lui ayant encore parlé ensuite, avec aussi peu de succès, il fut réduit à le prier de ne point se trouver au consei! de régence le jour que cette affaire y serait rapportée et décidée , ce que Tautre promit et tint trèsvolontiers , et ee jour-J;i manda qu'il étoit incommodé* C^étoit une proposition que lui-même avoit faite plus de six mois ou un an auparavant sur une aventure qui lut étoit arrivée. Sur une affaire étrangère qui se traita au conseil de régence, il fhtd*uii avis dont M, le duc d'Orléans ii'étoit pas, et quand tous eurent opiné les uns pour, lesautres contre , sans savoir ce qu'il peu soit parce qu'il ne parloil que le dernier, il s'étendît pour mieux remettre l'affaire et la faire passer à fa vis qnil avoit pris ; elle avoit son importance ; les raisons du régent ne touchèrent point M. de Saiul-Simon. Ils disputèrent fortement Fun contre Tautre sans sortir ni du respect ni de la bienséauee , mais disputa tant qu'il l'emporta. I^ même jour il fut au Palais-Royal , où , dès que M. le duc d'Orléans le vit entrer dans son cabinet , il lui demanda s'il étoit enragé d'avoir disputé contre lui comme il avoit fait, et tout de suite lui expliqua la raison secrète de i'avis qu'il avoit pris. Saint-Simou à son tour lui fît des reproches de l'avoir engagé à une chose qui avoit toujours quelque indécence, mais qull n 'avoit pu éviter^ et le fit convenir que les raisons dont il avoit appuyé son avis ne valoieut rien et ne pouvoient jamais passer pour bonnes, au lieu que s'il eût dit celles qu'il veuoit de lui expliquer, il se seroft rendu tout court. « Mais ne voyezvous pas , ré[ïliqua le régent , que je n'ai pas voulu les dire devant tous ces gens-là , et que plus mes raisons étoient mauvaises, dès que je m'y obstinois autant que je Fai fait, plus vousdeviex comprendre que j'en avois d'autres que je ne voulois pas expliquer et vous rendre. » Saint- Simon convint qu'il n'avoit pas été si loin , et, fâché véritablement de s'être opposé avec succès à ce qui étoit le meilleur, faute d'avoir su deviner-, il dit au régent qu'avec tout le respect possible pour son rang et pour sa place, et tout son attachement pour sa personne, il ne ponvoit en affaires avoir des avis de complaisance j que dès qu'il étoit assis à la table du conseil, il se croyoit engagé de conscience et d'honneur à opiner uniquement suivant ee qu'il croyoit pour le meilleur en affaires et le plus juste en procès, sans se détourner pour aucune sorte de considération ^ ni à droite , ni à gauche , et qu'il s'en croyoit comptable et responsable à Dieu , aux hommes et à soi*même ; qu'ainsi il le supplioït de ne le jamais commettre à lui résister jusqu'à un certain point comme il venoit d'arriver, mais de prendre un moyen qui concilieroit tout, qui étoit de lui dire ses véritables raisons en particulier quand il ne les voudroit pas montrer au conseil, et de le convaincre ou de ne le convaincre pas; au premier, ilopineroitcommeil voudroit, quelques mauvaises raisons qu'il entendît, parce qu'il saurait les véritables et qu'il l'en

auroit persuadé ; au second, qu'il avoitdroit, et comme régent et par Tarrét même de sa régence où ce pouvoir étoit expliqué, d'ôterqui il voudroit du conseil de régence , qu'à plus forte raison y pouvoit-il en exclure pour une et pour plusieurs fois; qu'ainsi , quand il auroit bieu envie d'y faire passer chose que lui croiroit ou mauvaise ou injuste, et qu'il n'auroit pu le persuader, lui dire franchement de s'abstenkdu conseil ce jour-là, et que non-seulement il s'en abstiendroit, mais qu'il s'enverroit excuser comme incommodé, et n'iroit pas encore le lendemain, comme il y en avoit d'ordinaire deux de suite , pour ne pas laisser soupçonner autre chose que son incommodité. Cet expédient plut fort au régent, et il s'en est servi quelquefois avec le duc de Saint-Simon. 11 ne fut pas plus favorable au nouveau titre d'Altesse Royale qu'aux conquêtes terriennes de M. de Lorraine sur la France. Son père , mari d'une reine de Pologne, sœur de l'empereur, n'y avoit jamais prétendu , ni avant lui le duc de Lorraine , gendre d'Henri II , si abandonnément favorisé de Catherine de.Médicis, qui le vouloit porter sur le trône, au préjudice d'Henri IV, et qui y fit tous ses efforts. Le beau-frère du régent y avoit donc^ s'il se peut, encore moins de droit qu'eux. L'exemple de M. de Savoie l'avoit excité. En un sens, le cas étoit pareil : les ducs de Savoie, gendres de Philippe II, roi d'Espagne, et des rois de France, Henri II et Henri IV, n'avoient point prétendu à l'Altesse Royale , et ce duc de Savoie-ci, beau-frère du régent, l'avoit obtenu du feu roi depuis longtemps, mais en un autre sens rien de plus différent. M. de Lorraine avoit beau prendre les armes et les titres de roi de Jérusalem, jamais, ni lui, ni ses mmistres, au dehors , n'avoient rien prétendu qu'à titre de duc de Lorraine. M. de Savoie , au contraire , avoit prétendu et obtenu pour ses ambassadeurs le traitement de ceux des têtes couronnées, quoique lui-même pour sa personne ne le prétendit pas, et ses ambassadeurs, à titre du royaume de Chypre qu'il ne possédoit point , avoient obtenu la salle royale à Rome et des honneurs pareils à Vienne et en France. De là étoit venu son traitement d'Altesse Royale, et non pas d'avoir épousé, comme M. de Lorraine, une princesse françoise, à qui sa naissance le donnoit, mais ne le communiquoit pas à son mari. Mais tout est bon et fondé quand on veut le trouver tel , et l'exemple unique et nouveau de* Vienne entraîna notre cour, parce que le régent le voulut. Aussi par même cause le grand-duc commença-t-il à le prétendre , et le duc d'Holstein-Gottorp l'obtint quelque temps après de l'empereur par ses alliances avec les monarques dulSord, dont deux si récemment devenus héréditaires , dont l'un est depuis retourné à son premier état d'élu, et le troisième n'a commencé que de nos jours à être connu et à sortir de la barbarie. De ces deux dernières prétendues Altesses Royales, la France n'en a pas encore tâté.

Mardi!. —Madame la duchesse de Berry veut que ma-

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<lame de Mouchy, sa seconde da me d'atours^ roule avec madame de Pons, sa première, et qu'elles servent par semaine. — L'ordonnance pour la défense des jeux dans les maisons publiques fut signée le 4, et M. d'Argenson a donné ordre aujourd'hui pour la faire afficher dans les rues et la faire publier à son de trompe ^ ce qui sera exécuté samedi. M. le duc d'Orléans a déclaré qu'il ne donneroit permission à qui que ce soit sans exception d'avoir des maisons de jeux publics. — Les États de Bretagne, qui se tiendront cette annéeà Dinant et qui ouvriront le 15 de ce mois, seront fort orageux si l'on en croit les nouvelles qui viennent de ce pays-là.

Mercredi 8. — Madame entendit la comédie françoise de sa loge. — M. le comte de Charolois, par les dernières nouvelles qu'on en a eues, étoit encore à Munich et s'en va f aire im tour en Italie. M. le comte de Clermont, son frère , a été tonsuré et a Tabbaye du Bec. — Madame de Montjeu, mère de la comtesse d'Harcourt, est morte; eUe s'étoit réservé environ 15,000 livres de rente quirevien-^ nent à madame sa fille. — M. le cardinal de Rohan doitèti^^ parti aujourd'hui de Saverne ; on craint que le mauvais temps et le débordement des rivières ne retardent son arrivée ici de quelques jours. — Les États de Languedoc doivent s'ouvrir demain; on leur demande de pl^s grandes sommes que celles qu'ils avoient accordées les années passées, et on prétend qu'ils n'en doivent point faire de difficulté parce qu'on leur a ôté d'autres impositions.

Jeudi 9. — La lieulenance des gardes du corps, vacante depuis quelque temps par la mort de la Çoiûaye, a été donnée à Parifontaine , aide-major des gardes, qui a mieux aimé avoir une brigade que Taide-majorité ; et Vaide-majorité a été donnée à la Billarderie , qui étoit exempt. Le chevalier d'Opède, qui étoit exempt, mourut il y a quelques mois ; sa place point remplie ; ainsi il y avoit deux bAtons d'exempts à donner : on en a donné

DfiGEMBRE 1717. m

un à un brigadier du corps et l'autre a été donné à d' Auger qui a été longtemps major delà gendarmerie. — Madame deSezanne, belle-sœur dû maréchal d'Harcourt, qui a g^ardé mademoiselle de Charolois pendant qu'elle avoit la petite vérole. Ta prise. — On parle fort de M. de BoriniVet, petit-jfils de M. Carava , pour remplir la charge de maître de la garde-robe de madame la duchesse de Berry ; il est de la maison de Gouffiei* par son père et par sa mète.

Vendredi 10. ^^ Le département qu'on donne au duc dé la Force a été réglé; on ne lui donne que les pays d'États, et la Provence n'en estpas, parce qu'elle n'a pas le nom de pays d'États; cela ne s'appelle que rassemblée, mais cela a pourtant la même force que les États. Par la première disposition qu'on avoit faite, on donnoit beaucoup plus à ce duc. — On donne à M. de la Houssaye,* outre ee qu'il avoit déjà, les Trois-Évêchés et l'Alsace. — On a nôoivelle que le prince Ragotzki avoit débarqué à Gallipoli et qu'il y avoit trouvé un officier du Grand Seigneur qui le prioit de l'aller trouvera Andrinople, et il paroit qu'il y a encore des mouvements de révolte contre l'empereur en Hongrie et en Transylvanie.

Sttmedi 11. —^ Conseil de régence l'aprè^-dlnée. ^— L'ordonnance pour défendre les jeux publics fut publiée à son de trompe et affichée. Les dès, le hoca, le pharaon, la bassette, le lansquenet et la dupe sont défendus, et il paroit qu'on a résolu de faire exécuter à la rigueur* les arrêts qui furent rendus sur cela il y a quelque temps par fe parlement. — On imprimé une ordonnance du roi qui sera un règlement au sujet des départements dû conseil de finances. — M. l'abbé Dubois n'est pas encore reparti pour l'Angleterre. — La taxe qu'on avoit faite sur M. Romanet, qui est mort depuis sa taxe, a été diminuée de 400,000 livres, et son fils va épouser mademoiselle d'Estrades.

Dimanchei2, — Conseil de régence le matin. — M. leduc

d'Orléans est résolu de remettre encore sur ses yeux le remède de ce prêtre de Ruel; il recommencera mardi. — Madame vint aux Carmélites l'après-dlnée, et puis alla dans sa loge voir TOpéra. — Madame la[duchesse de Berry veut mettre un majordans ses gardes, et ellea destiné cet emploi à M. le marquis de Jars, qui est de la maison de Rochechouart, mais qui est fort mal dans ses affaires; les officiers subalternes des gardes de cette princesse paroissent fort affligés de ce qu'on veut mettre dans leur compagnie un officier [qui sera au-dessus d'eux. — Par les dernières nouvelles qu'on a du nord, il y a lieu de croire que la paix se conclura entre le roi de Suède et le czar.

Lundi 13. — Conseil de régence le matin. — Le règlement au sujet des départements du conseil de finances est imprimé et public : M. de la Force aura les états des finances des généralités de Toulouse et Montpellier et ceux des provinces de Bretagne, Bourgogne, Artois, Béarn, Bigorre et Navarre et les'cahiers des États desdites provinces. — Le cardinal de Rohan n'est pas encore arrivé ; on a eu de ses lettres de Commercy, où il a été arrêté parle débordement des rivières. — 11 court un bruitque le grand vizir qui a été déposé, et qu'on vouloit faire mourir, a quelque envie de venir en France; ce bruit est fort incertain; ce qu'on sait sûrement, c'est qu'il s'est sauvé sur les terres de l'empereur ou des Vénitiens.

Mardi ik. — M. le duc d'Orléans fit son remède pour son œil (1) ; il n'avoit quasi point souffert la première fois qu'on lui fit le remède ; mais il a beaucoup souffert aujourd'hui. 11 ne donna point d'audiences le matin aux ambassadeurs, ce qu'il a accoutumé de faire tous les mardis; il fut contraint de se coucher l'après-dlnée; mais sur le soir ses douleurs s'apaisèrent. — M. le cardinal de

(1) « Le 14 monseigneur le duc-régent se fit appliquer une seconde fois sur son oeil le remède topique de M. Moussart. » (Mercure de décembre.)

Rohaa est arrivé ; mais il a laissé sa famille et tout soq équipage à Saverne, où il compte de retourner bientôt si lesaffaires de la religion ne s'accommodent point. — Il n'y aura point cet hiver de bals à la comédie; il n'y en aura qu'à l'Opéra, qui a obtenu cette grâce-là pour eux seuls au préjudicedes comédiens, à qui l'année passée on avoit accordé cette gràce-là comme à l'Opéra.

Mercredi 15. — M. le duc d'Orléans ne souffre plus de douleurs ; mais son œil est fort enflé et fort rouge ; il donna le matin une longue audience au cardinal de Rohan. — Madame la duchesse de Berry adonné au marquis de Bonnivet la charge de son maître de garde-robe; il aura, à ce qu'on dit, 500 écus d'appointements. — L'abbé de Bonneuil fut trouvé le matin, dans sa chambre, tué d'un coup de bâton sur la tête et de quelques coups d'épée dans le corps par-devant et par-derrière; son valet de chambre, qui étoit son seul domestique, fut trouvé mort dans la môme chambre, de coups de bâton qui lui avoient fendu la tête. Le valet de chambre avoit son épée nue auprès de lui, et l'abbé avoit un couteau de chasse nu aussi auprès de lui ; il a été volé. D étoit grand joueur, et l'on prétend qu'il avoit beaucoup gagné depuis peu (1).

Jeudi 16. — Madame la duchesse de Berry alla diner avec M. le duc d'Orléans, dont l'œil est toujours fort rouge. On croyoit que la drogue qu'on lui avoit mise étoit plus forteque la première fois, parce que lesdouleurs ont été beaucoup plus violentes ; mais il dit qu'elle n'étoit ni plus forte ni en plus grande quantité, mais que l'œil étoit plus sensible et que c'est une bonne marque. — Je tins le chapitre de Saint-Lazare comme j'ai accoutumé de le tenir tous les ans à pareil jour, et tout s'y passa fort tranquillement comme je pouvois le désirer. — On ne joue plus dans les maisons publiques ;

(1) Voiries détails sur cet assassinat dans le Nouveau Mercure^ vol. de décembre, pages 207 et suiv.

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mais il y a quelques ambassadeurs chez qui le jeu subsiste encore. — On parle fort d'envoyer M. de Nancré en Espagne ; mais cela n'est pas encore entièrement résolu. Vendredi 17. — M. le duc d'Orléans ne souffre plus de son œil ; mais il n'en voit pas davantage, -r- M. le duo d'Orléans a donné à la Villemeneust, colonel de son régiment, une pension de 1 ,000 écus qui sera payée sur la cassette, en attendant qu'il y ait un bénéfice vacant sur lequel on puisse mettre cette pension. — Les dernières lettres de Londres portent que le roi Georges a mis le prince de Galles, son fils, en arrêt dans son appartement ; il n'y a que les officiers de ce prince qui aient la liberté de le voir*. — M. de Chamillart a eu une violente attaque ; il a été longtemps évanoui ; il a été saigné deux fois en une nuit, après quoi la connoissance lui est revenue.

* Toute TEurope a su l*horrible aventure du comte de Konigsmark, que le duc d'Hanovre fit jeter dans un four chaud , et de la duchesse d'Hanovre, qui fut en même temps enfermée dans un château où elle a passé le reste de sa vie, et qui n'y a eu de liberté qu'en ces dernières années, et depuis que son n^ri fut monté sur le trône d'Angleterre. Ce prince ne pouvoit souffrir son fils, dans la persuasion qu'il n'étoit pas de lui , et ce fils ne pouvoit souffrir son père, dans le dépit de cette persuasion continuellement marquée, et des mauvais traitements qui étoient faits à sa mère. La princesse de Galles, Charlotte de Brandebourg-Anspach, qui étoit fort bien avec l'un et l'autre , se mettoit souvent entre deux , mais la haine vint à un point que le père et le ih ne se voyoient qu'avec indécence et sans jamais se parier. L'éclat ck>ot il est ici question ne vint que de ce que le père ne put plus supporter le fils, qui s'échappoit fort à son égard, mais sans rien qui eût traijt à affaires, à parti, ni à révolte.

Samedi 18. — M. le duc d'Orléans donna beaucoup d^ audiences le matin comme à son ordinaire^ et^ depws une heure jusqu'à, deux, il travailla avec M. d'Argensoa; il avoit été longtemps renfermé auparavant avec H. lô. cardinal de Rohan et le maréchal d'Huxelles. L'après-dlnée il alla au conseil de régence, où il dit qu'il feroit observer la défense des jeux, bien régulièrement et sans aucune

exception ; il avoit déjà fait mettre en prison quatre tailleurs de pharaon ; et qu'il avoit donné ordre le matin qu'on en arrêtât encore trois . — ► On a encore reçu des lettres d'Angleterre qui confirment la mésintelligence qu'il y a entre le roi Georges et le prince de Galles; ce prince a été trois jours en arrêt dans son appartement, pendant lesquels il a écrit deux lettres au roi son père, qui n'ont fait que l'irriter davantage, et il a donné ordre à son fils de sortir du palais. Il est allé logera Londres chezmilord Lumley et prend une maison à demi-lieue de Londres, dans le village de Richmond. Le roi avoit offert à la princesse de Galles de demeurer dans le palais avec ses enfants, mais elle a pris le parti de suivre son mari. — On fit la grande opération au conrte de Konissegg, ambassadeur de l'empereur. — Le sieur le Fèvrèf est mort à Saumur ; il étoit fils du fameux Tanaquil le Fèvre, lé plus savant homme de son temps. Celui qui vient de mourir avoit été ministre en Suisse et en Angleterre ; il se fit catholique, il y a quatre ou cinq ans, et le roi lui donna une pension de 2,000 francs; il étoit frère de madame Dacier, femme illustre dans les sciences,

Dimanikei9. — Le roi entendit le sermon. — Conseil de régence le matin. — On a donné depuis peu à quelques officiers généraux qui ont servi le roi d'Espagne le même rang qu'ils avoient en ces pays-là ; parmi ces officiers sentie marquis de la Verre, frère du prince de Chimay, le comte de Mérode, le chevalier de Croy et M. de Comicourt. — M. de Bouillon avoit 100,000 écus de brevet de retenue sur son gouvernement d'Auvergne que le duc d'Albret sera obligé de payer; M. le duc de Bouillon donne ces 100,000^ écus-là à mademoiselle de Bomllon sa fille. — On a eu avis que les États de Provence ont accordé au roi le don gratuit ordinaire. — L'affaire de M. le duc d'Albret pour son mariage avec mademoiselle de Culant adéjà été plaidée plusieurs fois; les avocats, dans leurs plaidoyers, se sont échappés en plus d'un en-

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droit de part et d'autre à dire des choses qui n'ont fait qu'irriter les deux familles; mais enfin le duc d'Albret espère que le procès sera entièrement terminé au mois de février et que le mariage se pourra conclure .

Lundi 20. — Conseil de régence. — On eut des nouvelles des États de Bretagne à qui le roi avoit accordé un million de diminution sur le don gratuit qu'ils avoient accoutumé de faire par acclamation depuis l'année 1672 : mais ils ne sont pas contents de cela ; ils veulent changer beaucoup de choses à ce qui s'est fait depuis plusieurs années. Ils n'ont pas voulu que les gardes de M. le maréchal de Montesquiou fussent dans le même endroit où se tenoient ceux de M. de Chaulnes et du maréchal de Chàteaurenaud ; on en attend encore des nouvelles à tous moments *. — Richard Hamilton est mort à Poussay, chez sa nièce Tabbesse, fille de la feue comtesse de Gramont, sœur de Richard **.

* On avoit fort travaillé à révolter la Bretagne en l'irritant et la flattant sur ses anciens privilèges et sur les causes de son contrat d'union à la couronne. Elle étoit regardée comme une ressource d'embarras dont l'exemple pourroit embraser d'autres provinces, et dans la vérité, on auroit réussi en celle-ci si l'on y avoit trouvé d'autre^ sujets. La vérité est que la conduite du maréchal de Montesquiou, qui y tenoit les États , avoit contribué au même dessein ; le projet et Texécution de la fameuse affaire de Denain (1), qui releva nos armes au plus rapide de leur déroute , avoit montré qu'il étoit digne de commander les armées; mais nourri dans le bas toute sa vie^ il ne sut ni vivre avec les Bretons ni encore moins les gouverner. Il reçut toute la noblesse, venue à cheval au-devant de lui, dans sa chaise de poste, sans en descendre que dans son logis; et environné d'elle pour aller de chez lui aux États ^ il la laissoit à pied et se faisoit porter en chaise. Ces procédés l'aliénèrent au point de le laisser seul et de chercher à le traverser en tout. De ces hauteurs grossières où il y avoit moins d'orgueil que du défaut entier de savoir vivre , il se prostitua à des bassesses qui au lieu de regagner, le firent mépriser, et il se montra si embarrassé de tout, et si court, que les malintentionnés en profitèrent tout à leur aise.

(1) Voir l'appendice à l'année 1712, tome XIV, pages 296 et suiv.

** Richard Hamilton étoit un homme de beaucoup d'esprit, qui savoit , qui amusoit , qui avoit des grâces et de Pornement , et qui ayant eu une fort aimable figure , avoit eu beaucoup de bonnes fortunes en Angleterre et en France, où la catastrophe du roi Jacques Tavoit ramené. Il avoit servi avec distinction , et la comtesse de Gramont, sa sœur, Tavoit aidé à s'initier dans les compagnies de la cour les plus choisies ; mais elles ne lui procurèrent aucune fortune , pas même le moindre abri de la pauvreté. Il étoit catholique, et sa sœur Tavoit mis dans une grande piété, qui Tavoit fait renoncer aux dames, pour qui il avoit fait de très-jolis vers et des historiettes élégantes. Il alla mourir chez sa nièce, quoique pauvre elle-même, mais moins pauvre que lui, pour ne pas mourir de faim.

Mardi 21. — 11 y eut conseil de régence extraordinaire l'après-dlnée chez M. le duc d'Orléans. — Par les nouvelles qu'on a eues de Bretagne cette nuit, le maréchal de Montesquiou en partant d'ici avoit eu ordre de séparer les États, en cas qu'il y eut des oppositions aux volontés du roi comme on s'y attendoit depuis quelque temps. Il avoit cru devoir donner deux jours à la noblesse pour lui laisser le temps de revenir à ce qu'on souhaitoit d'eux ; mais ils ont tous répondu qu'ils ne changeroient point d'avis et que le temps qu'on leur vouloit donner étoit inutile; et sur cela, le maréchal a séparé les États. On envoie en Bretagne neuf bataillons et dix-huit escadrons; le régiment dé Bourbonnois, dont M. de Lesparre est colonel, est déjà en ce pays-là, et M. de Lesparre a pris congé du roi et de M. le duc d'Orléans. — M. de Bernières, intendant de Flandre, est mort après une longue maladie.

Mercredi 22. — M. le duc d'Orléans donna beaucoup d'audiences le matin, et il travailla jusqu'à deux heures et demie avec M. le cardinal de Rohan. — Un nommé Lothier, quitenoitle pharaon chez les gens de l'ambassadeur de l'empereur, fut tué hier devant le Palais-Royal par un capitaine d'infanterie nommé Valcroissant ; ils avoient pris querelle à ce jeu deux jours auparavant. M. le duc d'Orléans dit hier au soir à Madame, qui le louoit sur les tailleurs de pharaon qu'il avoit fait arrêter, qu'il y en

avoit déjà trente de pris. — Plusieurs colonels dont les régiments marchent en Bretagne ont pris congé du roi et de M. le duc d'Orléans; les officiers réformés dans ces régiments-là ne marchent point. — M. de Pardaillan a eu 2,000 francs de pension sur le trésor royal.

Jeudi 23. — Madame la duchesse d'Orléans alla à Montr martre, où elle demeurera jusqu'à mercredi. — On a pris la femme duvaletde chambre de l'abbé de Bonneuil, quia avoué tout le crime ; elle étoit en commerce avec un soldat aux gardes nommé Ruel, de la compagnie de Mergeret, et c'est ce soldat-là qui entra dans la maison pour tuer le valet et voler le maître, qui devoit rentrer bien plus tard qu'il ne rentra par malheur pour lui. Le soldatavoit déjà tué le valet et achevoit de voler le maître, et ce soldat voyant qu'il étoit pris sur le fait, tua le maître aussi. La femme a rendu 1,000 francs, une tabatière et une montre d'or. On croit qu'on prendra le soldat, qui est fort ivrogne et qu'on croit trouver dans quelque cabaret sur le chemin de Metz, où il va.

Vendredi 24.. — On espère qu'avant que les troupes qu'on envoie en Bretagne arrivent en ce pays-là les choses s'accommoderont. — M. de Basville a été si incommodé qu'il ne pouvoit se faire porter aux États de Languedoc. Cela les a retardés de quelques jours; mais les esprits y sont bien disposés à l'^^béissance, et on attend atout moment le courrier qui en apportera la nouvelle. — Madame la duchesse de Berry passa toute Taprès-dlnée aux Carmélites et puis alla entendre la messe à minuit, à sa par roisse. — Les bals deTOpéra commenceront avant la fin de l'année ; l'Opéra a un privilège pour dix ans exclusif pour la comédie et pour les autres lieux ; c'est M. le duc d'Antin, à ce qu'on dit, qui leur a fait obtenir ce privilège.

Samedi 25, jour de Noël. — Le roi assista à toutes les dévotions de la journée. — Le courrier de Languedoc arriva le matin; les États ont accordé le don gratuit de trois

millions comme les années passées et 1,800,000 francs pourlacapitation. M. leducde Roquelaure etM. deBasville mandent qu'ils en accoFdentplus qu'ils n'en peuvent payer et prientfort M. le duc d'Orléans de vouloir leur accorder des diminutions; ce prince est fort touché du procédé de ces Languedociens et a déjà dit qu'ils s'en trouveroient bien. — : M. le duc d'Orléans avoit choisi M. de Biron pour l'ambassade auprès de l'empereur; mais M. de Biron demande, avant que d'accepter cette ambassade, des grâces considérables et que M. le duc d'Orléans seroit fort porté à lui accorder sans les conséquences qui embarrasseroient ce prince, parce qu'il craindroit que d'autres gens ne lui demandassent les mêmes honneurs qu'il n'a jusqu'ici accordés à personne.

IHmanehe 26. — M. le duc de la Trémoille, qui a présidé aux États de Bretagne , est revenu ici, et il croit les affaires de Bretagne en état de se pouvoir raccommoder aisément; il compte que les États se rassembleront et qu'il y retournera présider. — L'abbé Dubois partit hier pour retourner en Angleterre ; il trouvera les affaires d'Angleterre fort brouillées par la mésintelligence qu'il y a entre le roi Georges et le prince de Galles son fils. Avant que l'abbé Dubois revint de ce pays-là, il avoit travaillé à la réunion du père et du fils, qui étoient déjà un peu brouillés, et il croyoit même qu'il en seroit venu à bout s'il n'avoit pas été obligé de revenir en France. Il ne désespère pas encore d'adoucir leurs esprits , quoique l'animosité soit grande de part et d'autre. Le prince a été abandonné par la plus grande partie de ceux qu'il croyoit les plus attachés à ses intérêts.

Lundi 27. — On eut nouvelle de l'arrivée du prince Ragot^ki à Andrinople ; il a été reçu magnifiquement par le Grand Seigneur et traité comme les plus grands souverain^. J'ai la relation de son arrivée à Andrinople; mais elle est trop longue pour la mettre ici. — On parle fort d'une augmentation dans les troupes, de dix hommes par

compagnie d'infanterie et de cinq maîtres par compagnie de cavalerie. — M. le chevalier de Rohan est arrivé de Bretagne, où il avoit été envoyé avant la tenue des États; il croit que les affaires s'accommoderont en ce pays-là. La noblesse prétend n'avoir point refusé le don gratuit; qu'ils n'avoient fait de difficulté que sur l'acclamation , souhaitant qu'on vit à fond les affaires de la province, mais n'ayant jamais eu intention de refuser au roi ce qu'il demandoit. Ce n'est qu'en 1672 qu'on a commencé en Bretagne d'accorder le don gratuit par acclamation ; M. de Chaulnes en étoit gouverneur et M. le duc de Rohan présidoit cette année-là.

Mardi 28. — On commence à croire que la cour de Lorraine ne viendra point ici cet hiver. Il y a deux articles dans le traité qu'on a fait avec ce prince qui ne sont pas encore entièrement réglés; l'un est sur l'Altesse Royale , qu'on veut bien lui donner après le traité , mais qu'on ne veut pas qui soit énoncé dans le traité. Cet article-là seroit plus aisé à accommoder que l'autre qui regarde les évèques qui ont quelques juridictions en Lorraine : ces évêques sont ceux de Strasbourg, de Besançon, de Langres et ce qu'on appelle les trois évèchés de Metz, Toul et Verdun; Toul y a bien plus d'intérêts que les autres. — On mande de Rome que le cardinal Nuzzi est mort ; il y a présentement quatre chapeau:: vacants.

Mercredi 29. — Madame la duchesse d'Orléniir; revint hier de Montmartre. Madame alla à T Opéra, d?.îîG ca loge, et vit ensuite remonter la machine qui fera la salle du bal et qui est beaucoup plus ornée que Tannée passée , à ce que l'on dit. Le bal commença le soir, M. le duc d'Orléans y descendit et ne se masqua point. Madame la duchesse de Berry y vint aussi et fut toujours masquée. — Le vice-roi de Naples a fait sortir le nonce et de Naples et de tout le royaume ; on croit que l'empereur fera sortir aussi le nonce de Vienne. Le comte de Gallatsch, ambassadeijr de l'empereur à Rome, en est parti pour aller à Na-

pies, et a pris pour prétexte de son départ que le comte de Thaun, vice-roi de ce royaume, vouloit entrer en conférence avec lui pour des affaires importantes, et que, sa mauvaise santé Tempèchant d'aller à Rome , il le prioit de venir à Naples.

Jeudi SO, — M. le cardinal deRohan, M. le chancelier et le maréchal d'Huxelles furent en conférence Taprèsdlnée avec M. le duc d'Orléans. — On avoit arrêté, àBarle-Duc, ce Ruelqui avoit assassiné l'abbé de Bonneuil; on le prit dans son lit, où il avoit un poignard sous son chevet, et se voyant pris il s'enfonça ce poignard dans le cœur et se tua tout roide. On fera venir ici le cadavre pour donner un spectacle au peuple d'une punition exemplaire. On a arrêté aussi un laquais de madame du Guesclin, chanoinesse, qui avoit voulu tuer sa maltresse d'un coup d'épée; elle eut le courage de lui arracher Tépée, e^tlui dit ensuite : ce Malheureux, sauve-toi ». Uétoitde concert avec la femme de chambre; elle est prise aussi. Madame du Guesclin est chanoinesse àPoussay.

Vendredi 31. — M. le duc d'Orléans alla au conseil de finances; il entretint raprès-dinée la Villemeneust, colonel de son régiment, qui arrive de Bretagne; ilétoitaux États. On croit que le parlement de Bretagne fera difficulté d'enregistrer et d'exécuter les ordres de la cour. — On mande de Madrid que le roi d'Espagne aura ce printemps plus de quarante mille hommes de pied et plus de vingt mille chevaux et soixante vaisseaux. M. le prince de Chalais est arrivé à Madi'id et Ton dit qu'il a été fait chef d'escadre. — On avoit envoyé des lettres de cachet à quatre gentilshommes bretons de ceux qu'on croyoit les plus opposés à la cour : ces quatre gentilshommes sont : Le marquis de Pirey, le comte de Bonnamour, le comte de Noyan, et M. du Guesclairs . Ils sont en chemin pour venir rendre compte de leurs actions.

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