‹ Journal du marquis de Dangeau (volume 2)Chapitre 7 sur 12 · ANNÉE · texte numérisé non relu

ANNÉE

Samedi 1" janvier. — 11 n'y eut point de conseil de régence; ils ne recommenceront que demain. — 11 manquoit 68»000 francs pour payer les chevaliers de l'Ordre, parce que le marc d'or n'a pas bien rendu en 1717. M. le duc d'Orléans fait donner 20,000 écus, qui seront payés sur le profit de la Monnoie, et les autres 8,000 francs seront en avance sur l'année qui vient; nous serons payés en entier sans qu'on rabatte le dixième. — Le roi aUa à la grande messe aux Feuillants et au salut aux Jésuites de la rue Saint- Antoine. — Madame entendit de sa loge la comédie italienne. — Le feu roi, quand il étoit à Paris, alloit, tous les premiers jours de l'an, entendrele salut aux Jésuites , et c'est sur cet exemple-là qu'on y a mené le roi.

Dimanche'^. — Conseil de régence le matin. — On publia hier l'édit pour la compagnie d'Occident, dont voici le titre : a Edit du roi qui fixe à cent millions le fond de la compagnie d'Occident, » pour lesquels il est créé quatre millions de rente au denier vingt-cinq, savoir : deux millions sur la ferme du contrôle des actes , un million sur la ferme du tabac , et un million sur celle des postes; et qui porte qu'on ne pourra saisir à la compagnie ni entre les mains de ses directeurs , caissiers , commis et préposés , les effets de ladite compagnie ni les actions et profits des actionnaires , si ce n'est en cas de faillite ouverte, ou de banqueroute ou de décès des actionnaires*. — On parle de quelques changements dans les conseils ;

224 JOURNAL DE DAJVGEAU.

mais il n'y a encore rien de réglé ni de bien sûr làdessus.

* Cette compagnie d'Occident fut le nom substitué au fameux nom de Mississipi , dont les actions ruinèrent et enrichirent tant de gens , et où plus que pas un des plus habiles , les princes et les princesses du sang trouvèrent les mines d'or du Potosi, dont la durée entre leurs mains a fait celle de cette compagnie si funeste à TÉtat, dont elle a détruit tout le commerce , par la protection envers et contre tous qu'ils lui ont publiquement donnée jusqu'à présent, pareille aux profits immenses qu'ils en tirent.

Lundi 3. — Conseil de régence le matin qui fut fort court, et puis M. le duc d'Orléans alla à Chelles voir Mademoiselle, sa fille , qui persiste toujours à vouloir être religieuse. — M. l'abbé Dubois a été retenu quelque temps à Calais par les vents contraires, si bien qu'on n'a pas eu de nouvelles encore de son arrivée à Londres. — M. le comte de Rieux avoit été accusé par quelques gens , d'avoir animé la noblesse bretonne, sur ce qu'on croyoit qu'il étoit piqué de ce qu^on n'avoit pas voulu qu'il allât aux États; mais il a eu une audience de M. le duc d'Orléans qui lui a avoué qu'on l'avoit soupçonné d'avoir animé la noblesse bretonne ; il s'en est justifié et est fort content de son audience.

Mardi 4. — M. le duc d'Orléans travailla longtemps l'après-dlnée avec le maréchal de Villars; il avoit donné audience aux ambassadeurs le matin. Ses yeux sont à peu près dans le même état qu'ils étoient avant qu'il fit le remède de ce prêtre de Ruel; il n'en est ni pis ni mieux. — Madame la duchesse de Berry alla à la comédie françoise. — La noblesse bretonne a écrit une lettre à M. le duc d'Orléans dont on a envoyé plusieurs copies à Paris*. — On avoit fort parlé d'envoyer M. de Biron en ambassade à Vienne, mais ce bruit se ralentit. — La défense des jeux publics est fort bien observée. M. d'Argenson y tient fort la main, et l'on ne joue plus même aux jeux défendus, chez aucun ambassadeur.

* Tout se cuîsoit de loin en Bretagne , où l'on flattoit les Bretons d'une conquête d'indépendance qui ne seroit due qu'à leur union et à leur fermeté , et dont ils furent les dupes ; tandis que ceux qui les poussèrent sur l'échafaud^ et l'État, s'ils Tavoient pu, dans la dernière combustion , se tirèrent d'affaires sans y avoir rien laissé du leur, que l'honneur et la réputation, de laquelle avec raison ils n'avoient jamais fait grand compte.

Mercredi 5. — Il y eut comédie françoise à l'Opéra et bal le soir. Madame la duchessede Berry et Madame étoient à la comédie , chacune dans leur loge. M. le duc d'Orléans soupa au Luxembourg, et n'alla point au bal ; il se coucha de bonne heure. Madame la duchesse de Berry n'alla point au bal non plus. — On avoit cru assez longtemps à Vienne que l'impératrice étoit grosse; mais il est sur présentement qu'elle ne Test pas. — On a nouvelle de l'arrivée de l'abbé Dubois à Londres; toutes les lettres qu'on reçoit de ce pays-là]portent que la . mésintelligence entre le roi Georges et lejprince de Galles, son fils, augmente considérablement ; cela n'empêche pas que les actions ne haussent quasi toutes les semaines. On croit que le duc d'Argyle, favori du prince de Galles, quittera l'Angleterre et passera en France.

Jeudi 6. — M. le duc d'Orléans alla de bonne heure à la Roquette * chez M. le][duc de Noailles, et y soupa. M. le chancelier y alla l'après-midi, et M. Law y alla aussi. — Un troisième fils de M. le chancelier, en badinant avec une corde , dans le bâtiment que fait faire M. son père , fit tomber sur sa tête une pièce de bois qui devoit l'écraser; mais les premiers jours on ne s'aperçut point qu'il y eut aucune blessure, et on crut que cet accident ne seroit rien ; on le croit aujourd'hui en danger, et qu'il le faudra trépaner. On a déjà fait quelqu'incision quia fait voir que le mal étoit plus grand qu'on ne pensoit les premiers jours. — M. le duc d'Orléans travailla jusqu'à six heures du soir avec le chancelier et M. Law, qu'il avoit fait venir à la Roquette chez le duc de Noailles. —

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* La Roc|uette est une dépendance du faubourg Saint-Antoine , où le duc de Noailles avoit emprunté une fort jolie maison d'un finsipcier appelé du Noyer, décoré d'une charge de greffier du parlement'^ qui pour ses péchés se dévoua à la protection des Biron, qui en bref le sucèrent si bien ^ qu'il est mort sur un fumier et sans que pas un d'eux en ait ni cure ni souci. Le duc de Noailles mettoit à Law toutes les entraves qu1l pouvoit , jaloux du partage de l'autorité deç finances, aidé des points sur les i du chancelier, en quoi ce magistrat excelloît. Leur union intime , et dans laquelle celui-ci n'étoit que le secondaire , importunoit M. le doc d'Orléans depuis longtemps . L'autorité de la place du chancelier, et pour le moins autant la réputation de sa personne , qui étoit alors entière, donnoit au duc de Noailles un poids qui accabloit Law ; et M. le duc d'Orléans, déterminé aux vues et aux roittes de ce dernier, mais embarrassé à l'excès de ces deux adversaires , de l'un pour le fond, de l'autre pour la forme, par laquelle flarrétoit tout, voulut faire un dernier effort pour les rapprocher de Law, et pour pénétrer lui-même ce qu^il y avoit de vrai et de bon dans les uns et les autres ; ce fut pour y travailler avec plus d'application et de loisir, et lom de toute distraction , qu'il voulut que cela se fit à la Roquette , mais ce fut l'extrême-onction de ces deux amis. Le régent prétendit n'y avoir trouvé que mauvaise foi dans le duc de Noailles et un entêtement aveugle dans le chancelier contre des ressources évidentes et des raisons péremptoires de Law. Cet Anglois^ avec une énonciation peu facilç , avoit une netteté de raisonnement et un lumineux séduisant, et beaucoup d'esprit naturel sous une surface de simplicité qui mettoit souvent hors de garde. Il prétendoit que les obstacles qui l'arrétoient à chaque pas faisoient perdre tout le fruit de son système, et il en persuada si bien le régent qu'il les força tous pour s^abandonner à lui.

Vendredi 7. — Les gentilshommes bretons qui avoieut eu des lettres de cachet sont arrivés. Le parlement de Rennesenvoiedesdéputés, qui sont les présidents de Biossac et de Querembourg , et quatre conseillers, qui sont : de Perchembaut, de Laurière, CorneviUers de Montbert et le Chat. — M. le duc d'Orléans voudroit bien que M. de Basville ne quittât point 1^ Languedoc, mais il parolt fort résolu à revenir, par le mauvais état de sa santé. — On a trépané le fils de M. le chancelier et l'opération a été grande ; on croit même qu'il faudra le trépaner encore. — Par toutes les nouvelles qu'on reçoit de Hollande,

on apprend que la mer a rompu beaucoup de digues, surtout en NorthoUande, et c'est une grande désolation en ce pays-là. On mande aussi d'Allemagne qu'il y a eu beaucoup de terre» inondées auprès de Hambourg.

Samedi 8. — Conseil de régence Taprès-dlnée. — 11 y eut bal à TOpéra; M, le duc d'Orléans, qui avoit soupe en ville, y descendit sans être masqué. Madame la duchesse de Berry n'y vint pas parce qu'elle avoit pris médecine. Madame la duchesse d'Orléans alla dîner à sa maison de B^nolet, où elle s'amuse à faire planter dans son jardin. — On eut par l'oydinaire des nouvelles de Rome ; on y savoit rappel de M. le cardinal de Noailles au concile, et cependant il parolt que le pape , content de ce qu'a fait le parlement sur cet appel , attendra encore à prendre ses dernières résolutions sur cette affaire. — M. de Chôr teauneuf, notre ambassadeur en Hollande, presse depuis longtemps pour avoir son congé ; on va nommer un successeur, et Ton parle de M. de MorvîUe , fils de M. d'Armenon ville , pour remplir cette place.

Dimanche 9. — Le roi descend tous les dimanches en bas dans la chapelle; sa santé va toujours de mieux en mieux; il se fortifie tous les jours. — 11 y eut conseil de régence le matin. L'après-dlnée, le premier président et les gens du roi vinrent chez M. le duc d'Orléans. — Les États de Languedoc ne finiront que le mois qui vient ; on leur a accordé 800,000 francs de diminution sur la capitation et beaucoup d'autres choses qu'ils demandoient; aiBisi ils sont fort contents. L'évéque de Viviers et M. de Polignac sont les députés; la cour les avoit nommés. On lour enverra bientôt un courrier qui leur portera la nou^ velle des grâces qu'on leur accorde , après quoi, les États s^ sépareront.

Lundi 10. — M. le duc d'Orléans entendit la comédie italienne dans la petite loge de madame la duchesse de Berty. — 11 y eut conseil de régence le matin. — M. de Morville est nommé pour remplir la place de M. de Chàteau-

neuf, qui revient de son ambassade de Hollande. — ' M. Chauvelin*, avocat général, épouse mademoiselle de Beauvais; les articles sont signés. Elle aura au moins 500,000 écus, à ce qu'on dit, et c'est un bien qui n'est point sujet à recherche. On dit aussi qu'elle est très-bien faite et très-raisonnable. — Madame la Princesse, qui prend chez elle M. le comte de Clermont et qui se veut charger de son éducation , lui va donner un gouverneur, et on parle fort du marquis de Téligny pour remplir cet emploi; c'est un homme de bonne maison, fort sage, fort pauvre, et qui vit dans une grande retraite.

* La fortune de ce Chauvelin, et par conséquent de sa femme, est maintenant telle, qu'ils sont Tun et Tautre de tous points suffisamment connus. On dira seulement ici qu'elle fut sur le point d'épouser le second fils du maréchal de Matignon , aujourd'hui chevalier de l'Ordre, comme son frère aîné, et dont la réputation n'étoit pas heureuse. Soit cette raison , ou la conformité plus prochaine d'état et de profession , le cadet du conseiller d'État fut préféré à celui du maréchal de France , au grand et cuisant désespoir de la prétendue, qui le fit longuement éprouver au mari que sa famille lui donna. Ce mari, qui sentoit le bonheur pécunieux de cette fortune , se trouvoit en même temps pris par les yeux, et en effet la figure de cette femme avoit de quoi les prendre , et ce qui n'est que trop rare , sa conduite pour la vertu en soi et encore en son maintien , y ajouta l'estime et la considération personnelle , tellement , qu'elle prit un si grand ascendant sur son mari , qu'elle l'a conservé entier jusque dans la splendeur éblouissante de sa fortune.

Mardi 11. — Il y eut bal à l'Opéra; M. le duc d'Orléans n'y alla point. Madame la duchesse de Berry y alla accompagnée de madame la Duchesse, sa mère, qui avoit soupe avec elle au Luxembourg; elles y arrivèrent fort tard. — On avoit voulu établir la taille proportionnelle, et pour cela on avoit envoyé dans la généralité de Paris plusieurs gens qu'on avoit cru capables de faire cet établissement ; il y a un an qu'ils y travailloient, mais cela n'a pas pu réussir, et il en a coûté au roi plus de 800,000 francs, et comme on cherche tous les moyens de soulager

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le peuple en conservant les revenus du roi, on agite présentement si Ton suivra un plan dont le maréchal de Vauban étoit Tinventeur et qu'on appelle la dlme royale. Ce plan a été rectifié. M. Tabbé Bignon et le petit Renaut travaillent fort à cette affaire et croient qu'elle pourra réussir, et le petit Renaut se charge même d'aller dans quelques élections du royaume et d'y aller à ses frais, sans qu'il en coûte rien au roi *.

* Tous ces essais furent funestes , soit que les projets se trouvassent vicieux en eux-mêmes, soit qu'ils le devinssent par l'exécution, ou que l'intérêt et la jalousie y semassent des obstacles qui ne purent être levés ; il est certain que les bonnes intentions du régent , qui en cela ne cherchoit que le soulagement du peuple , furent entièrement trompées, et qu'il en fallut revenir à la manière ordinaire de lever les tailles.

Mercredi 12. — M. le duc d'Orléans prit médecine. — Le parlement doit s'assembler vendredi et on dit qu'il y aura beaucoup de nouveautés sur les finances qui seront réglées. — La noce de M. Chauvelin se fit , et on continue à dire que sa femme sera prodigieusement riche. — Le czar, qui a été reçu depuis peu à l'Académie des sciences, comme il a témoigné le souhaiter, et qu'on met présentement dans la liste, à la tète de tous ceux qui la composent, va, dit-on, avoir des occupations plus importantes en son pays. Toutes les nouvelles disent qu'il est parti de Pétersbourg pour retourner à Moscou ; on parloit fort qu'il avoit fait la paix avec le roi de Suède , mais cela n'est pas bien sûr.

Jeudi 13. — Madame la Duchesse, la mère , veut avoir à l'Opéra la loge de la maréchale d'Estrées et cela afflige fort la maréchale, qui la vouloit bien prêter à madame la Duchesse quand elle auroit voulu , mais qui voudroil bien ne la céder pas pour toujours; et madame la Duchesse en veut être tout à fait la maltresse. — Le parlement, qui s'assemblera demain, fera plusieurs remontrances au roi et quelques jours après des représentations à M. le duc d'Orléans sur les nouveaux conseils établis

\ la :

JOURNilL DE DAKGEAU.

du feu 1

is la mort du leu roi. Ils prétendent que ces conseils retardent fort les affaires au lieu de les avancer et qu'ils coiltent plus que ne coûtoit le ministère sous le feu roi. Vendredi 14, — Le parlement s'assembla le matin, et au sortir de l'assemblée , le premier président et les gens du roi vinrent au Palais-Royal et rendirent compte à M. le dnc d'Orléans de ce qtii s'y étoit passé. Ils d'assemblèrent encore raprès-dinée^ et en sortant, les gens du roi vinrent encore chez M. le duc d'Orléans lui rendre compte de la séance. Ils ont enregistré rétablissement de deux charges: une de trésorier des bâtiments^ qui sera vendue 400,000 francs et qui aura 20,000 hvres de gages, et l'autre d'argentier de Fécurie, Ces deux charges ont été enregistrées ; mais le parlement y fait quelques remontrances; il s'assemblera encore demain^ et ils persistent à faire beaucoup de demandes.

Sumedi 15. — Conseil de régence Taprèfr-dlnée. -** M. le duc d'Orléans soupa chez madame deBerry, où étoit madame la Duchesse, la mère; ils n'allèrent point au bal au PalaîS'Royal. — Le parlement s'assembla le matin et l'après-dînée ; ils s'assembleront encore lundi, et ont mandé le prév6t des marchands pour les venir instruire ce jour-là de l'état des affaires de la maison de ville, — ^ Mademoiselle de Château-Thierry, fille du duc d'Alhret, et que mademoiselle de Bouillon prenoil soin d^élever, avoit eu la fièvre ces jours passés ; elle n*en avoit plus hier au matin. Les médecins lui avoient permis de manget*, et peu de temps après son repas, elle se trouva fort mal, et avant que les chirurgiens , qu'on avoit envoyé quéfir, fussent arrivés, elle étoit morte. Elle n' avoit que huit ans. Elle a une autre smur, s&n ainée, qui e^ dans un eottvent, et deux frères.

Dimanche 16. — Conseil de régence le matin* — Les députés du parlement de Bretagne sont arrivés, — Il y avoit une dispute sur une loge à l'Opéra qiie madame la Duchesse a voulti avoir et que la maréchale d'Estrées ne

^oiiloit pas céder pour toujours^ elle avoit voiilù que M. le régent en décidât, et il n'a pas jù^é à propos d'en décider. Le public , natiirellement fort curieux des petites choses comme des grandes , eh attendoit Tévériement e^ ëtoit venu en plus grand nombre à TOpéra pour voir qiii occùperoît la loge. Oh à conseillé à la iharécKàle d^Éstrées de né se pas commente avec madame là Duchesse, qui est véhùé avec inadertioisellé de Charolbis, sa fllië*. — M, de Stôrville a vendu sa chiarge de procureur g^héM du grand conseil, environ 170,000 francs à M. tférault, le pfiis ancien àes quatre avocats du roi du CJÈâtelét.

* Cette bagatelle d'enlèvement de loge à force ouverte ne s'étqit pas encore imaginée, mais ce qu'on n'eût osé sous le feu roi, quelqu'indùlgent qu'il ^àt à ses filles , et quelque jalousie qu^il ètft Au ran^ et du respect dû aux princes du âang , se hasarda a^rès d'autres eès^H heureux de la patience et de la timidité du monde et de la foiblesse du r^^t. On cria , on fit du bruit ; assez de gens, liés de proximité au maréchal et à la maréchale d'Ëstrées , cessèrent de voir madame la Duchesse; elle tint bon et sarda sa conquête. Les mêmes gens gui avoiént cessé de la voir hé tinrent pas longtemps leur courage. Les sœurs du maréchal, amies iiittmei^ de madame ïd DUche^, ne (j»û^ént la i^étenir ni se résoudre de se brouOter siée elle , et jcequ'aijf nîârécbalet à la maréchale d'Ëstrées, qui d'abord s'étoient fort soutenus, lâchèrent le pied comme les autres. Ainsi .monta la hauteur des princes du sang , fort'au delà de celle même du feu roi, qui se piqua toujours d^el^ré fort consiÂ'éré jusque dfans les choses cLe cette sorte pour conteniir tout dans Tordre et datà Ta raison , et (pli ne la ^ôuffroii: âsHài qui que ce fût^ au point qiié les plus grands dé son san^ nô s'^ tedatâfèrent jamais.

tiindi 17. — CoAséil dé régence ïe mâtin. — Le parletttérif s'assembla encore. Dans lès demaiides qu'ils ^rit, M. Làw est fort attaqua Quoiqu'il n'y i^oit^pôint nommé, el il y a Huit ou ùêiïf airticleis principaux; mais il n'y a riéftfl encore d^écrîi, e< ils i^assètnMérônt par députifis demîaîn ayiï^ès diiiéïf chèi lé ^te'miér pi*ésidènt, ou ils écriront ce dont on est côûVénu dân¥ lès Séances du parlement. — Il y a encore eu eri Éreta^è dés dîsputes entre

le maréchal de Montesquieu et le parlement de Rennes; il y a eu aussi quelque chose où la noblesse se plaint du maréchal de Montesquiou. — Le comte de Gallatsch, ambassadeur de l'empereur à Rome, y est revenu du voyage qu'il avoit fait à Naples.

Mardi 18. — Les députés du parlement s'assemblèrent Taprès-dlnée chez M. le premier président, et ils y travaillèrent fort longtemps ; ils rédigèrent par écrit tout ce qui avoit été proposé dans les dernières assemblées du parlement, qui s'assemblera encore demain et à qui ils feront voir ce qu'ils ont écrit. — Il y eut bal le soir à l'Opéra, où M. le duc d'Orléans alla â visage découvert et madame la duchesse de Berry y vint en masque. — Le comte de Roucy, qui est tout à fait mal dans ses affaires, a obtenu de M. le duc d'Orléans 50,000 écus; ce comte croil qu'ils ne lui seront payés qu'en billets d'État (1).

Jeudi 20. — On mande de Hollande que les désordres qu'a fait le débordement de la iner et des rivières continue et augmente de jour en jour. On mande aussi d'Allemagne que les inondations croissent tous les jours j qu'il y a eu encore plus de gens noyés qu'en Hollande, et que, de plus de cent ans, les pays inondés ne pourront être rétablis. — Beaucoup de gens de la famille de la maréchale d'Estrées ne vont plus chez madame la Duchesse; trois ou quatre de ses sœurs ou belles-sœurs y étoient tous les jours avant l'affaire de la loge.

Vendredi 21 . — Il y eut bal à l'Opéra, où alla madame la duchesse de Berry en masque et M. le duc d'Orléans sans être masqué. — Ce sera mercredi que le roi et M. le duc d'Orléans donneront audience aux députés du parlement. — Le traité du roi avec M. le duc de Lorraine a été signé aujourd'hui. On donnera de l'Altesse Royale à ce prince, et l'autre difficulté qu'il y avoit pour la conclusion de ce

(1) La journée du 19 est restée en blanc dans le manuscrit de Dangeau.

traité, qui regardoit les affaires ecclésiastiques et lajuridiction de quelques évoques , sera remise à un autre temps; et pour cela, le roi et M. de Lorraine nommeront des commissaires.

Samedi 22. — Conseil de régence Taprès-dlnée. M. le duc d'Orléans travailla assez longtemps le matin avec M. Desmaretz. — M. et madame de Lorraine partiront vers le 15 de février de LunévUle pour venir ici , et eux et les dames qu'ils amènent seront logés au Palais-Royal. M. de Torcy a ordre de leur faire trouver plus de soixante chevaux de poste sur leur route, afin qu'ils puissent venir plus diligemment. Les dames qu'ils mènent avec eux sont : madame de Craon, qui est la dame d'honneur, madame de Furstemberg, la chanoinesse, qui est depuis longtemps à la cour de Lorraine, et madame de Lenoncourt , belle-sœur de madame de Craon et qui est la dame d'atours.

Dimanche 23. — M. le duc d'Orléans travailla depuis quatre heures jusqu'à neuf heures avec les cardinaux de Rohan et deBissy, le chancelier et le maréchal d'Huxelles. Il y eut conseil de régence le matin. — Il y eut bal le soir à rOpéra. M. le duc d'Orléans y alla à visage découvert; madame la duchesse de Berry y étoit aussi, mais masquée . — M. de Médavy a fait revivre une prétention qu'il avoit par un brevet de retenue qu'avoiteule maréchal de Grancey, son grand-père, sur le gouvernement de ThionviUe, et on lui donne pour cela 250,000 francs en billets d'état; on lui a promis, en cas qu'on envoie des troupes en Italie, de lui en donner le commandement.

Lundi 24. — Conseil de régence le matin. — M. le duc d'Orléans verra demain au matin les députés du parlement de Bretagne, qui lui feront la révérence , mais sans lui parler d'affaires. Il y a une lettre de ce parlement au roi, qui est dans le même esprit que celle de la noblesse bretonne. — M. le duc d'Orléans soupa chez lui à huit heures, et se coucha aussitôt après parce qu'il a beaucoup à tra-

vaillet demain dès le gt^bd matin. — On parle fort dû fnâriage de la seconde fille de M. de Torcy avec M. duPlessis-Ghàtillon. Je c^ôis qnecela se conclura bientôt. —^LeS lettres qu'on a reçues de Vienne sont bien différeîi(è§ de cellesqil'on avdit eues âû commencementderanàée siffla grossesse de ïimpéfAtnte , car on iùatïde présèiïtemérrf qfa'ellè est Èdféttiéûi ^osse èft qtié l'emfperéW Ta déclaré.

Mdrdi 25. -^ M. lé dde rf'Ortéafls écrît^it beatUcoup l'après-dlnée, dfe sap^oplrëmaîù j on croît ;^uè è'èst àràbbé Dubois pour les atfairès qu'on d eu knglei&tte. Il avdît bfetfttconp travaillé lé matin et donné beaucoup d'audiences atix ininistres étrangers j îl alla le soir m Bal de TOjférat et madame la duchesse de Berry y vint en inasqrîi'ê. M. lè' duc d'Orléans a dit à M. d'Antin, qui lui parlôit du ïtttdt qui ôouroit de ^^ands changements datis les cônsèib, qu'il pouvoit compter qu'il n'y auroit aucun changeiilent siïr le conseil du dedans du royaumey doirt il est p^ésidé^t. Ce conseil a jugé qne les arrêts du parlement de B*etagn*é qui défèndoîent à l'Opéra, qui éstâRennèâ, dej6uéi*seroient cassés ; et apparemment ce jugetoent-lài sera confirmé lundi à la régenëé.

Mercredi 26. — Le parlement allât sur lés on^è hèitte^ faire sès' remontraiîktees au roi. M. le duc d'Orléânls y étoit. Le premier président parla avec béaàcotip' d'élô"qtrence et de fofcè. Le ^oî répondit à son ordinaire que son chancelier leur feroit ré]f*)n)?e, et aussitôt lé éfiàticelier prit la parole et leur dit que le roi, quaiid il aufoit assemblé son conseil y l^'ùft tefoit réponse et qu'éùiAliifè il léul? enverroi< ses oifdfres auxquels il e^pérôit qu'ils obëiVoieAt sâiis remise. Après éette audience, M. Ife dUc d'Orléans refoiirM cheT: lui, où il s^énfermà el ti^lràilïa jtifequ'à deùfx hêfures; 6ff Ae dit point' qui' ti^iJVaSlîôfif «vec lui *. — Le soir il commença à paroltre des lettrés patentes du roi Louis Xin en forme d'édit, publiées eil parlement, S. H. y étant présent», le 21 février 1641. M. lé dUVî d'Or-

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léaïis a fait imprime!» ôeiô letttea pdtelites, qu'il a tirées dè^ registres du parléttiettt et cju'on lui apporta il y a deux jours. Il y a dans ces lettres patetttes beaucoup de chose* dô'ut où croit que le parlement ne sera pas bien contett ; dfi y cite des otdouûances du toi Jean ôtlr le pcldément , de ¥ràïkqéUV% dé Cba^lei^ IX^ et pitt^lieùrâ de Louis XHI.

* Tout se préparoit à donner des affaires au régent et à le culbuter. Les tEtenaces au dedans et au dehors par TEspagne , s'avançciient vers té btlt qilé râtùbitidU et là Vèiàgôahce àé proposôiént , et que les pfésti^ i^étidas àtee àrf pâitM \^s fbué , tés fgttôrant^ et les ^s", qui sont toujcfOOTB le plus grand nofûlMPe, avaûçoietf: à iroahcdt. La ^è^ principale de Texécution étok le parlement : il le falloit remuer par les vues du bien public. Les profusions et les mœurs du régent, le système de LaW surtout , etoient d*un grand usage pour en imposer aux bonûétês geiï^ er àû gi^ôS d'é dette (foinpagnîe ; fa vanité de devenir les ïAoâéfsltBtJBti de l'ïîtat" «tdtoit les afattt^. Il feîloît ebemte^ pàif éegrés ponr aceoutumer le paftemeiK k une réststaifee qui digrff lé régent ou qui rabsruît, dont on pât tirer de grands dvsoitdges , et ^e conduire peu à peu où Ton tendoity sans que presque personne de ce très-grand nombre sût jusqu'où on le voulôit mener, et le forcer après, par lai nécessité des cdûjdûctùfes et des eûgageménts. L^abrî des fois et de Vmîoi^é du pMetMHî étoit tiéeessàiré à qui M votdoît fe plus enfitdindre , et M en falloit rendve cette compagmef nécesjsarremteAt^ complice pour les violer ifnpunément. Tel fut le pifejet bien snf^i , mais que la Providence, protectrice des États et des rois foibles et en* fants, sut confondre.

Je'êidi 2¥. -^ Le parletIWirt s- asslewiftyla, et M. le premier p!<ë$identJ!eWi«ôôdâ<coÉQf^ sepâssa bîéi^ à l'au-

dience que^ ïefM donna kr i^oi. Eii |]iarlé,ni àvt ^oi, il ne parioi* point deméttieife?, iî Ifeott eé qui àvoif éfé rêsbïu dani^ lë« a^eiâï)lée.Ofriié*«voit^irrt^ encore îe Aiatîn, aif parfemen*,- Pittipi^essiotr qù'^épvoit Mt faire M. le Attt d*0!4ôâaisdteBletti»éi*patefirtË?sr(îô' Loui^Xlffy maî« sur le soi» délai ftt« publie ,<ô6èÈ Ott eï¥ à beaucôtïp cHîstrîbu* aliijoui'tfbtfti au= fulëis^^Royatlv é« orfén a efnvoyé beâUddup dfiiMlei* provinpcm. -^ihâÉÉt&l^àntlHsêSé de Bërry saia làtif à la comédie françoSse dans^la ^île de l'Opéra, ef y medaa'ttôis damesy parmi lesquefleâ* étoit madame de Mott-

chy qu'on avoitcru brouillée avec elle. — Il a transpiré, ce soir fort tard, que M. le duc d'Orléans n'étoit pas content de M. le chancelier.

Vendredi 28. — M. de la Vrillière alla à sept heures du matin chez M. le chancelier lui redemander les sceaux et lui conseiller, de la part de ce prince, de s'en aller à sa terre de Fresne jusqu'à nouvel ordre*. M. le chancelier fut un peu surpris; il lui demanda s'il ne pouvoit point voir M. le duc d'Orléans ou au moins lui écrire- M. de la Vrillière répondit que pour le voir cela ne se pouvoit pas demander présentement, mais que pour écrire, il se chargeoit de lui porter la lettre. M. le chancelier alla l'écrire et la lut à M. de la Vrillière avant que de la lui donner, et lui dit : « Votre nom est bien fatal aux chanceliers. » Le chancelier alla porter cette nouvelle à sa femme, qui est encore en couche , et aima mieux qu'elle l'apprit par lui que par quelqu'autre qui auroit pu lui rendre la chose encore plus fâche use. Il parolt que l'un et l'autre ont reçu cette nouvelle avec beaucoup de fermeté , et le chancelier partira demain matin pour s'en aller à Fresne. M. de la Vrillière porta les sceaux à M. le duc d'Orléans, qui les a donnés à M. d'Argenson. Le duc de Noailles, qui venoit de recevoir une lettre du chancelier qui lui mandoit que M, de la Vrillière lui avoit redemandé les sceaux , monta en carrosse et s'en alla au Palais-Royal , et voyant les sceaux qui étoient sur la table de M. le duc d'Orléans, parce que M. d'Argenson n'étoit pas encore arrivé, demandaà M. le duc d'Orléans : a Que veulent dire ces sceaux que je vois là? » M. le duc d'Orléans lui répondit : « Je les ai envoyés redemander au chancelier.— Et à qui les donnez-vous. Monseigneur? repartit le duc de Noailles. — Je les donne, lui répondit-il, à M. d'Argenson. » Le duc de Noailles lui dit : a Monseigneur, je vois bien que la cabale l'emporte, et puisqu'on attaque un si honnête homme que le chancelier et mon meilleur ami , je vois bien qu'on m'attaque aussi et que

je ne puis mieux faire que de rendre ma commission de président du conseil de finances. Je vous la remets , Monseigneur. » M. le duc d'Orléans lui dit : « Ne demandezvous rien? — Non, Monseigneur, répondit le duc de Noailles. » Le régent lui dit : « Je vous avois destiné une place dans le conseil de régence. » M. le duc de Noailles lui dit : « J'en ferai peu d'usage, » et sortit en même temps, voyant entrer M. d'Argenson, que l'on met aussi à la tête des finances. Sur les trois heures, M. d'Argenson, dont la commission fut expédiée dès qu'on lui eut remis les sceaux, alla prêter son serment de garde des sceaux au roi. M. le dac d'Orléans y é toit présent. — La place qu'avoit M. d'Argenson , de lieutenant de la police, est donnée à M. de Machault**, maître des requêtes, qu'on a eu peine à résoudre de l'accepter, parce que c'est une charge trèspénible. Il l'accepta le soir, et en vint remercier M. le duc d'Orléans, qui alla, sur les sept heures , faire un tour à l'Opéra dans la loge de madame la duchesse de Berry, et il n'alla point le soir au bal. Madame la duchesse de Berry n'y alla point non plus; il avoit soupe avec elle au Luxembourg. — M. d'Argenson avoit un brevet de retenue de 50,000 écus sur sa charge de lieutenant général de police que M. de Machault lui payera.

* Le chancelier fut la victime du duc de Noailles, qui s'en servit comme de bouclier et qui lui faisoit voir et faire tout ce qui lui convenoit , jusqu'au dernier point de dégoût pour tout ce qui s'en apercevoit ; et qui ne s'en seroit aperçu à la quantité de gens qui avoient à passer par leurs mains ? Daguesseau étoit un bel esprit, profondément savant et lumineux, également propre à briller dans les premières académies de l'Europe et à être le premier président du parlement , le plus distingué qui eût peut-être jamais été à la tête de ce corps ; mais passé cela , Tineptie même. Rien de plus bouché en affaires d'État, rien de plus épaissement ténébreux en choses de finance; rien de plus profondément ignorant dans l'usage et dans la connoissance du monde ; rien enfin de plus foncièrement incapable d'acquérir jamais la moindre lumière ni la plus légère teinture du monde , des finances , ni des affaires d'État. De plus , le père des difficultés et des vétilles ,

tt idolâtre de la forme et de toutcg formes jusqu'à faire douter de la 1 bonté de son esprit. Avec beaucoup d'honneur, de piété vertlable et de Justice , i! avojt trois défauts principaux (|ui gatoieiit Ions ses talents , et qui rendoieut souvent ses vertus équivoques h qui ne îe connoissoit que superficieïiemont. Le premier est que le parqtiet Tavoît gâté; il y avoit passé sa vie et y avoit acquis toute sa grande et juste réputaUou ; mais la nécessité dans laquelle se trouve nu avocat général de peser toutes les raisons eout radie toi res de chaque cause , Tune p*ir l*.iutre , et de les discuter avec une telle exactitude qu'aucune ne Juî échappe ; en sorte qu'en parlant, il rapporte si expressément le pour et !e eontre de chaque point avec toutes les conséquences qui en résultent ou qu'an en fait résulter, et jusque-là qu'il paroisse également l'avoeat particulier de chaque partie opposée dans la m^me cause , lorsqu'il la plaide, jusqu'à ce qu'il en vienne à conclure; celte nécessitéi dis-je , t'avoit aeeoutunié à un flottement dont il avoit tant de peine à se débarrasser, et que sa conscience augmcntoit encore par sa délicatesse et i>ar rabondance de ses lumières et de ses vues en affaires , qu'il se pouvoit dire qu'il n'avoit jamais de sentiment arrêté ni qui fdt proprement le sien , en sorte qu'uu grain de sable l'arrétoit tout court et lui faisoit changer sa route. Telle est la cause des prodigieuses varia* lions en affaires de toutes sortes , qui du faîte de la réputation la plu& accomplie et la mieux mériîée Ta précipité dans Tétat si différent à cet égard où il est tombé par degrés , et à ce changement de soi-même qui Ta rendu si méeonnoissable dans des points capitaux sous lesquels il est demeure accablé , et dont sa ré|mtation ni sa cxinsidération ne se relèveront jamais. Le second défaut est celui d*une correction et d'une perfection trop euriensement recherchée , qui décuple son travail et qui Tempêche de rien fmir qu'avec des longueurs rusupportables , et qui, outre celte lenteur, tombe dans la puérilité. Ses préfaces d'éditsde déclarations et d^arréts, ses dispositifs de ces pièces qui sur toutes autres veulent de 4a clarté et de la brièveté et dont la dignité ne peut être séparée de la simplicité, il en fait des pièces d'éloquence, des pièces recherchées, conloiunées ; il y épuise Tart académique ; jusqu a la différente espèce de ponctuation est amenée et travaillée; en un mot, il s'épuise à des riens, et l'expédition en souffre toutes sortes de préjudices. J.uJ in le dernier défaut qui vient du préjugé , de l'habitude et de cet orgueil secret que souvent les plus gens de bien ignorent en eux» parce que Tarn our- propre le leur sait colorer, c*est une préveution si étrange en faveur de tout ce qui porte robe, qull n*y a si petit officier de justice subalterne qui puisse avoir tort a ses yeux, ai friponnerie avérée , qui par la forme ne trouve des échappatoires qui méritent toute sa protection. A bout de raisons , on le voit qui souffre, et cette souffrance raffermit en faveur de cette vile robe dont le dé-

ÉÊ

lire impalliable le fait souf&ir. Je dis vile rQ)>e, (elle qu'un procusreur du roi ou un juge royal de justices très-subalternes , dont les ^^xcès et les friponneries demeurés à découvert et incapables d'excuj^e9 , en trouvent dans son cœur et dans son esprit quand elles opt jperdu toutes ressources d'ailleurs et jusque dans sa raison et sa jui|mdce : alors il se jette §ur les exhortations à pardonner, sur les conséquences du châtiment qui obscurcit tout un petit siège, sur la nécessité de procéder en justice en attaquant juridiquement cet ofQcier et m TBrendre partie contre lui. Ces exemples arrivent tous les jours et sur JLes faits les plus criants , sans qu'aucunes suites ni aucunes considéra- -mions aient jamais pu avoir sur lui aucune prise à cet égard ; d'où iHiaissent des inconvénients sans nombre. C'est vm étrange cas personnel Wle se pourvoir en cassation d'arrêts des parlements ni de contester quoi ^[ue ce puisse être en aucun genre à ces compagnies. Il s'en rend l'a- ^^ocat en plein conseil et quelque chose de plus quelquefois , entrain^ X>ar une passion qui l'offusque et à laquelle il n'est plus en lui de rien ^oir, de rien entendre , ni de trouver aucun moyen de s'^a? défendre, «n tout contraire à la justice et même à la vérité. Tel est le prodigiew^ «t non moins funeste contraste de ce grand magistrat avec soi-mêmi^ ; d'ailleurs bon, doux, modeste, équitable, pieux, et le savoir et la lumière mêmes. 11 paroîtra désormais en tant de diverses formes sur la scène , et il a continué depuis la mort de Dangeau et la un de se^ Mémoires d'être présenté au monde si différent et en tant de sortes 4? lui-même , au grand malheur de sa réputation , de sa considération et même de sa fortune , qu'on a cru en devoir donner ici la clef, qui n'est autre que ce caractère. La disgrâce de ce chancelier qu'ennoblit la haine semée contre le gouvernement, éleva la réputation de ce magistrat jusqu'aux nues, et referma avec avantage les plaies qu'elle avoit commencé à souffrir des premières variations de sa conduite dpnt la sage , modeste et glorieuse fermeté a'étoit déjà un peu démentie depuis que , parvenu à la première place de la magistrature , il étoit nécessairement entré en plus d'affaires et avec plus de poids. Le duc d'Orléans, qui n'avoit pas tardé à se repentir d'un choix dont il s'étoit enivré d'abord, fut sensible à l'applaudissement universel qui en cette occasion étoit une aigre censure de sa conduite. Il avoit bien combattu en lui-même avant que de se résoudre à ce tour de force , et il n'y étoit venu qu'à la dernière extrémité. Épuisé donc de l'avoir fait , et abattu de la manière dont il étoit reçu , il retomba dans sa foibless^ sur l'autre partie. L'esprit et la tribu de INoailles lui fit peur. Lui laisser les finances , c'étoit s'être défait du chancelier inutilement ; il aipheva donc ou plutôt il ne retint pas le duc de Noailles, qui sagement lâcha ce qu'il jugea bien ne pouvoir retenir, et de la privation de quoi il espéra bien tirer un grand parti. C'est en effet ce qui ar-

riva : tout lui fut jeté à la tête pour lui et pour ses enfants à la jaquette. M. le duc d'Orléans ne lui marqua jamais tant d'amitié et . de considération. Noaiiles ne s'y méprit pas, mais tira tout ce qu'il daigna vouloir, et obligea encore M. le duc d'Orléans de ce qu'il voulut bien l'accepter. Par même suite , Rouillé du Coudray, qui avoit été le bras droit du duc de Noailles dans les finances , ne put y être conservé ; il n'y faisoit même presque plus rien depuis longtemps que s'y faire baïr et mépriser -, abruti par le vin et toutes sortes de débaucbes, il s'y plongea de plus en plus, malgré son âge, quand il n'eut [plus] d'occupation dans les finances. Le conseil des parties , ni les bureaux ne le revirent presque plus , et il acheva en peu de temps une assez longue vie dans l'indécence dont il faisoit trophée , laissant admirer qu'avec une capacité médiocre , ime brutalité parfaite , une grossièreté pareille, il fut devenu conseiller d'État sous le feu roi et en dernier lieu le vrai modérateur des finances.

** Le régent se trompa fort au choix de Machault pour la police. C'étoit un magistrat depuis les pieds jusqu'à la tête, fort intègre , fort exact et fort dur, quoiqu'il aimât un peu trop les femmes de mauvaise vie , dont sourdement il entretenoit toujours quelqu'une. La police étoit la moindre des occupations de cet emploi sur le pied que d'Argenson l'avoit mis, et ne pouvoit être le fait d'un honnête homme ; aussi Machault n'y satisfit ni lui ni qui l'y avoit mis et ne put-il y rester longtemps.

Samedi 29. — Il n'y eut point de conseil de régence. — M. le chancelier partit le matin pour s'en aller à Fresne. — M. le duc d'Orléans travailla Taprès-dlnée avec l'abbé Bignon et le petit Renaut, qui travaillent à un projet sur la dlme royale, qui n'est pas tout à fait comme celui du maréchal de Vauban qui est imprimé, mais qui en approche fort. M. le duc d'Orléans, après que M. d'Argenson fut sorti d'avec lui, travailla hier avec M. le cardinal de Noailles, comme il a accoutumé de faire tous les vendredis ; on ne sait point ce qui s'est passé dans cette audience. M. le duc delà Force demeurera dans le conseil de finances comme il y étoit; quelques gens avoient cru que sa dignité de pair du royaume feroit quelqu'embarras là-dessus; mais il n'y en a point, car M. d'Argenson, comme garde des sceaux, précédera même dans ce conseil le maréchal de Villeroy, qui a la place de chef du conseil.

Dimanche 30. — M. le duc d'Orléans mena M. le duc de Chartres au conseil de régence, où il prit sa place; il n'opinera point encore. MM. du conseil de régence ne savoient point que M. ,1e duc de Chartres y dût venir; il n'a pas encore quinze ans ; il demeura pendant tout le conseil; il y viendra toujours. M. le duc d'Orléans le mènera demain au conseil de guerre. M. le garde des sceaux prit sa place au conseil de régence après les princes de la maison royale; le duc de Noailles vint aussi prendre sa place au conseil de régence dans son rang de pair. — M. le duc d'Orléans parut le soir au bal de l'Opéra; mais il y fut fort peu de temps. Il avoit travaillé l'après-dlnée avec MM. les cardinaux de Rohan et de Bissy et le maréchal d'Huxelles.

Lundi 31. — M. le duc d'Orléans envoya le matin le marquis d'Effiat parler au premier président. On dit que cet envoi ne fut que pour lui dire que les changements arrivés feroient différer de quelques jours l'audience qu'il doit donner au parlement sur les représentations qu'ils veulent lui faire. — Il y eut conseil de régence le matin, où M. le duc de Chartres étoit, et M. le duc d'Orléans le mena l'après-dlnée au conseil de guerre, où il le laissa ; mais quand M. son père en fut sorti, il ne prit point la place de président, qui demeura vide. — M. le garde des sceaux a fait beaucoup d'amitié à Bourvalais, qui a été lui faire sa cour, et on croit qu'il se servira de lui comme d'un très-habile financier. — M. le duc d'Orléans se coucha de fort bonne heure parce qu'il se lève les mardis de grand matin, ayant encore plus à travailler ce jour-là que les autres jours.

Mardi 1" février. — M. le duc de Chartres alla encore le matin au conseil de guerre, et il se mit dans la place du président, quoiqu'il ne prenne point encore les voix; ondisoit qu'il devoit aller ce jour-là au conseil de finances, mais cela ne s'est pas trouvé vrai. M. le duc de la Force aura le titre de président du conseil de finances,

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4on{ il n'étoit que vice-président; mais cela ne fera pas grand changement dans ses fonctions. — Il n'y eut point de bal à TOpéra, quoique ce soit undes jours que ces balslà se donnent; mais comme c'est la veille de Notre-Dame, on a craint que cela ne fit perdre la messe à quelques masques, et le bal a été remis au lendemain.

Mercredi 2. — Les présidents à mortier â'assemldèrent Taprèsdlnée chez M. le premier président. — H. le duc d'Orléans soupa au Luxembourg avec madame la duchesse de Berry, et ils ne vinrent ni Tun ni l'autre au bal de l'Opéra. — On parle toujours du mariage de mademoiselle de Torcy, qui est dans un couvent, avec M. du Plessis-Châtillon. — M. Rouillé du Coudray quitte le conseil de finances et on lui donne 12,000 francs de peaasion, qui seront assignés sur le contrôle. M. le garde des sceaux gardera sa place de conseiller d'État ; ainsi il n'y a point de place vacante dans le conseil.

Jeudi 3. — M. le duc d'Orléans a donné au duc de Noailles la survivance de toutes ses charges pour le comte d'Ayen son fils, qui n'a pas encore six ans. — On parle de quelques petits changements dans le conseil de guerre dont M. le maréchal de Villars ne s'accommoderoit pas. — M. le marquis de TélignyXangeais a été déclaré gouverneur de M. le comte de Clermont; il aura 2,000 écus d'appointements. — On commence à répandre des bruits que la paix de l'empereur avec le Turc s'avance ; cependant il n'y a point encore de plénipotentiaires de l'empereur nommés, et on n'est pas même convenu de la ville où l'on s'assemblera.

Vendredi 4. — M. le cardinal de Noailles travailla avec M. le régent comme à l'ordinaire, et le cardinal de Bissy y travailla ensuite. — M. le duc d'Orléans soupa au Luxembourg avec madame la duchesse de Berry, et ensuite ils vinrent au bal, masqués; mais M. le duc d'Orléans n'y demeura pas longtemps. — On parle fort du mariage du chevalier de Bouillon, qu'on appelle présentement le

prince d'Auvergne, avec madame Bouchu, qui est fort riche et qui veut avoir un rangj on dit qu'elle lui fera de grands avantages , qu'elle lui donnera une assez grosse pension sa vie durant et lui assurera 40 ou 50,000 éçus après sa mort , et qu'il conservera toujours la pension qu'elle lui va donner si elle Tépouse.

Samedi 5. — Conseil de régence Taprès-dlnée. M. le garde des sceaux tint pour la première fois le conseil des parties; on dit qu'il va demeurer à la place des Victoires , dans la maison de Beaunier qui étoît autrefois l'hôtel de Pomponne et qu'il a fort embellie. M. d'Argenson vouloit conserver sa maison, mais elle est trop petite pour on garde des sceaux, et l'abord en est très-difficile. — Il y eut grand bal à l'hôtel de Condé ; il commença avant sept heures. — M. le duc d'Orléans, qui s'intéresse fort au duc d'Albret, veut tâcher de surmonter les difficultés que la famille des Louvois apporte au mariage de ce duc avec mademoiselle de Culant, leur nièce; il y a déjà longtemps qu'on plaide là-dessus , et cela ira encore loin si l'autorité ne s'en mêle pas.

Dimanche 6. — Conseil de régence le matin. M. le duc de la Force est nommé depuis quelques jours président du conseil de commerce, comme il l'est déjà du conseil de finances. — Le bal chez madame la Duchesse a été fort magnifique; plus décent cinquante personnes ont soupe à l'hôtel de Condé, parce que toutes les dames de la cour y étoient conviées; il y eut grand jeu dui*ant le bal dans un appartement séparé, et la fête, dit-on, a beaucoup coûté. Les dames pour qui .on avoit dit que cette fête se faisoit n'y étoient pas. — M. le garde des sceaux travaille dix-huit heures par jour ; les receveurs généraux entrent chez lui à dix heures du soir, et n'en sortent qu'après minuit; et quoiqu'il ait travaillé jusqu'à minuit il se lève à quatre heures du matin.

Lundi 7. — Conseil de régence le matin. Le bruit du retour de M. le chancelier, qui avoit commencé dès

hier, augmenta fort; maison sût sur le soir qu'il n'y avoit d'autre fondement à cela que son mérite. — L'affaire de M. le Duc et de M. le maréchal de Villars sur la liasse que ce maréchal a accoutumé de porter les mardis, l'aprèsdlnée, à M. le duc d'Orléans doit être réglée demain au conseil de guerre, oùM. le duc d'Orléans ira pour cela. — Le parlement alla à quatre heures chez M. le duc d'Orléans, à qui ils firent leurs représentations ; le premier président porta la parole, et M. le duc d'Orléans leur répondit obligeamment et noblement. Toutes les représentations ne furent que sur les nouveaux conseils. Après que le parlement, qui n'étoit venu que par députés, fut sorti, M. le duc d'Orléans parla à la famille de MM. de Louvois, qu'il avoit priée de venir ; il voudroit les accommoder avec la maison de Bouillon, afin que le mariage de M. d'Albret se pût faire et promptement.

Mardi 8. — M. le duc d'Orléans alla au conseil de guerre pour régler les difficultés qu'il y avoit sur la liasse, entre M. le Duc et M. le maréchal de Villars; il a réglé qu'on ne lui apporteroit plus la liasse, mais qu'il viendroit tous les quinze jours au conseil de guerre, où on lui rendroit compte de ce qui s'y seroit passé. — Madame la Duchesse donna hier à souper à madame la duchesse de Berry, dans la petite maison de M. le Duc ; madame la duchesse de Berry y mena avec elle madame de Mouchy. M. le Duc n'y vint qu'après minuit. — Il y eut bal à l'Opéra le soir; M. le duc d'Orléans et madame la duchesse de Berry n'y étoient point. — On a nouvelle que le czar est arrivé à Moscou, où il a été reçu avec de grandes démonstrations de joie.

Mercredi 9. — M. le duc d'Orléans donna une longue audience au cardinal de Rohan. — On répéta chez le roi un divertissement en manière d'opéra qu'on lui doit donner lundi. — On parle toujours fort du mariage du prince d'Auvergne avec madame Bouchu ; on dit même toutes les conditions du mariage. On dit aussi que la troisième

fille du prince de Rohan épouse Talné des enfants de M. le prince de Guémené. — Le grand armement que le roi d'Espagne fait par mer et par terre inquiète un peu les Portugais, et on croit même que cela pourra les empêcher d'envoyer cette année leurs vaisseaux joindre la flotte vénitienne. On mande aussi que le roi de Maroc, voyant la grande puissance des Espagnols, leur fait offrir la paix et de lever le siège de Ceuta.

Jeudi 10.^ — Madame alla à Chelles voir Mademoiselle, qui persiste toujours à vouloir être religieuse et qui veut faire profession après Pâques. — Casteja, gouverneur de Toul, est mort; il avoit quatre-vingt-huit ans, et il y en a plus de soixante qu'il avoit une jambe de bois ; il étoit cordon rouge de Tordre de Saint-Louis. Il y a un petit brevet de retenue sur son gouvernement qui ne vaut au plus que 6,000 livres de rente, et Ton croit que son fils aîné, qui est colonel d'infanterie , pourra bien avoir ce gouvernement. — Le marquis de Simiane est considérablement malade; il est premier gentilhomme de la chambre de M. le duc d'Orléans et lieutenant général de Provence.

Vendredi 11. — M. le duc d'Orléans travailla le matin comme àl' ordinaire avec le cardinal de Noailles, comme il faittous les vendredis, et l'après-dlnée il donna une longue audience au cardinal de Rohan. Il soupa au Luxembourg avec madame la duchesse de Berry, mais ni l'un ni l'autre n'allèrent au bal de l'Opéra. — M. le duc d'Orléans a chargé M. Amelot d'examiner les difficultés que fait la famille des Lou vois sur le mariage de M. le duc d'Albret, afin de les surmonter s'il est possible. M. le duc d'Orléans a envie que cette affaire-là finisse au contentement de M. d'Albret, et il veut encore lui faire de nouvelles grâces pour le rendre meilleur parti.

Samedi 12. — Conseil de régence l'après-dlnée, où il fut résolu de recevoir à la Monnoie les vieilles espèces et matières d'or et d'argent, et de prendre un sixième de la

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somme qu'on portera en billets d'État ; on croit que cela va remettre beaucoup d'argent dans le commerce et que les billets d'État perdront beaucoup moins quand on voudra s'en défaire. — M. le duc d'Orléans a donné la charge de son premier maître d'hôtel à M. deMontigny, qui étoit son chambellan ordinaire; cette charge étoit vacante depuis quelques mois par la mort de Matarel. — Les trois gentilshommes bretons qui avoient eu des lettres de cachet pour venir ici rendre compte de leurs actions, ont eu de nouvelles lettres de cachet qui les exilent l'un en Champagne, l'autre en Picardie et l'autre en Bourgogne. Us ëtoient quatre qui avoient eu des lettres de cen chet pour venir ici ; mais le quatrième, qui est le marquis de Pirey, étoit demeuré malade en Bretagne. Les trois qui viennent d'être exilés sont : M. le comte de Noyari, le comte de Bonnamour et M. du Guesclairs.

Dimanche 13. — Conseil de régence le matin. — On publia Tarrôt pour les monnoies et pour les billets d'État qui avoit été résolu hier au conseil de régence, et les bil*lets d'État perdent déjà moins, tant l'effet de cetart?êt-là a été prompt. — Il y eut bal à l'Opéra comme à l'ordinaire; madame la duchesse de Berry n'y vint point; elle avoit été l'aprês-dlnée aux Carmélites, où elle fut longtemps dans l'église. M. le duc d'Orléans vit le bal de sa petite loge ; il n'y fut qu'un qiialrt d'heure, et ne descendit point en bas. Madame alla l'après-dlnée aux Carmélites, et puis entendit l'opéra de sa loge. — Madame la duchesse d'Orléans alla à Montmartre , d'où elle ne ré^ viendra que mercredi. — Par les lettres qu'on a de Londres, il parolt que la mésintelligence du roi avec le prînoè de Galles, son fils, augmente bien loin de diminuer.

Lundi 14. — Conseil de régence le matin. — M. le duc d'Orléans alla Taprès-dlnée à Montmartre, où madame de Montpipeau, la nouvelle abbesse, prend possession. — M. de Coigny, comme colonel général des dragons , entrera au conseil de guerre, de même que le comte d'É-

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vreux, qui y est entré comme colonel général de la cavalerie. — M. le Premier reçoit des compliments sur les affaires qu'il avoit eues avec M. le Grand , où tout a été réglé comme M. le Premier pouvoît le souhaiter. — On disoit qu'on renverroit les députés du parlement de Bretagne sans leur vouloir donner audience; mais cela ne s'est pas trouvé vrai.

Mardi 15. — M. le maréchal de Villars ne porta point la liasse à H. le duc d'Orléans; c'est le seul changement qu'il y ait eu au conseil de guerre , car on ne compte pas comme un changement que M. de Coigny y ait pris place. — Madame la duchesse de Berry alla à Montmartre voir madame sa mère, qui en revient demain. — La cour de Lorraine part aujourd'hui de Lunéville et arrivera vendredi. — M. de Chàteauneuf, notre ambassadeur en Hollande, a obtenu depuis deux mois une nouvelle pension de 2, 000 écus; ilen avoit déjà une de pareille somme, et on lui promet la seconde place qui vaquera dans le conseil. La première est promise à M. de Bernage, qui va intendant en Languedoc , et en attendant , on donne à M. de Chàteauneuf une place de conseiller honoraire au parlement.

Mercredi 16. — Madame la duchesse d'Orléans revint de Montmartre. — On a donné à M, le duc d'Albret une augmentation d'appointements sur le gouvernement d 'Auvergne et une augmentation de 100,000 francs au brevet de retenue. — On dansa à six heures le petit ballet (1) chez le roi y où madame de Berry et Madame étoient en grand habit avec toutes les dames qu'elles avoient amenées; le spectacle, à ce que l'on dit, est fort agréable et les danses les plus belles du monde. Ballon, qui ne danse

(1) Cet opéra-baUet avait pour titre : l' Union de la jeunesse avec la sagesse. Les paroles étoient de M. de Beaachamps, la musique vocale de M. Matot, l'instrumentale de M. Alarius, et la danse de M. Ballon. (V. le Mercure de février, pages 211 à21ô. )

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plus aux opéras, y dansa aussi bien que jamais, — La thèse ^ de M. Fabbé de Saint- Albin à la Sorbonne fait juger que M. le duc d'Orléans le reconnoltra bientôt, car Madame alla à la Sorbonne^ où jamais femme n^étoit entrée. Elle eut un fauteuil sor une estrade^ et le cardinal de Noailles alla au-devant d'elle avec la croix, à la descente de son carrosse . et la reconduisit quand elle sortit de même jusqu'à son carrosse. Les cardinaux et les prélats a voient des chaises à dos. M. de Conilans , premier gentilhomme de la chambre de M. le duc d'Orléans, en faisoitles honneurs par ordre de son maître*. ^

* Jamais scandale si complet et si fou que celai de cette thèse , où le (ils non reconnu d'une comédienne fut traité comme l'eut pu être et tout au plus fort celui de M. et de madame la duchesse d'Orléans. Madame, qui en grande princesse ne se conduisoit que par fantaisie, avoit pris ce petit garçon en amitié, h peu près comme elle y prenôit que!qu\m de ses chiens, et oublioit pour hii une naissance qu'elle détestoit dans sa belle-fille et dans les autres bâtards da roi.

Jeudi 17, — Madame, M, le duc d'Orléans, madame la ' duchesse d'Orléans, M. le duc de Chartres et mademoiselle de Valois iront demain an-devant de la cour de Lorraine, qui viendra dîner à Bondy^ et en revenant mettront dans leur carrosse M* et madame de Lorraine pour éviter quelques difficultés sur le cérémoniaL M. de Lor* i raine prendra le nom de comte de Bkmmont. On lui a donné 1 00,000 francs sur ce qui lui est dû par le traité efc on lui donnera encore deux au Irescent mille francs pendant qu'il sera h Paris. — M, d'Ârgenson a parlé aux députés du parlement de Bretagne sur quelques articles qui sont dans leurs remontrances et qu'on veut leur faire changer, i — Le mariage de M. le prince d'Auvergne avec madame Boucho est rompu , sur ce qu'elle a prétendu un douaire qu'on ne lui a pas voulu donner.

Vendredi 18. ^ — La cour de Lorraine arriva ici sur les quatre heures; Madame, M. le régent , madame la duchesse d'Orléans, M, de Chartres et mademoiselle de Va-

lois , qui étoicDt allés au-devant d'eux, les trouvèrent en deçà de Bondy, et les firent monter dans leur carrosse. On fit mettre madame de Lorraine à côté de Madame au fond du carrosse. M. le duc d'Orléans et M. de Lorraine étoient aux portières, madame la duchesse d'Orléans, M. de Chartres et mademoiselle de Valois sur le devant. En arrivant ici, madame de Lorraine trouva dans sa chambre une commode pleine de très-belles étoffes, d'écharpes magnifiques , de rubans et de tout ce qui peut servir à la parure des dames ; c'est madame de Berry qui lui fait ce présenir-là (1). Madame la duchesse d'Orléans donne aussi à madame de Lorraine beaucoup de belles dentelles. On les mena à l'Opéra dans la loge de Madame^ et puis M. le duc d'Orléans mena M. de Lorraine dans la loge de madame de Berry. Il lui rendit là une petite visite, puis il revint dans la loge de Madame. Après l'opéra , madame de Lorraine retourna dans son appartement, où elle trouva le cardinal de Rohan , M. de Vaudemont et plusieurs dames , et sur les neuf heures et demie , elle descendit chez madame la duchesse d'Orléans, qui ne voulut point que le jeu commençât chez elle que madame de Lorraine ne fût descendue. M. et madame de Lorraine ne jouèrent qu'à la réjouissance; ils soupèrent chez madame la duchesse d'Orléans, qui retint à souper quelques dames de celles à qui madame de Lorraine avoit témoigné le plus d'amitié quand elle étoit fillQ ; la duchesse de Sully et la maréchale de Boufflers étoient de ce nombre. Après le souper, madame de Lorraine alla dans la loge de Madame, d'où elle vit commencer le bal; elle n'y demeura pas longtemps, ayant besoin de se reposer de la fatigue de la journée. M. le duc d'Orléans , après l'opéra, avoit

(1) « Elle envoya à madame la duchesse de Lorraine une commode magnifique, garnie d'écharpes , de tabliers, manchons, palatines, fichus, rubans, crevées, un déshabillé et toute autre sorte de galanteries de pareille espèce. » ( Le Met cure de février, page 218. )

250 JOURHAL DE DANOEAU.

fait Yoir à M. de Lorraine remonter la machine qui change la décoration de Topera en celle de salle de bal^

Samedi 19. — Il n'y eut point de conseil de régence. — • M. le duc d'Orléans, M. et madame de Lorraine dînèrent cheK Madame^ et puis entendirent la comédie italienne de sa loge. M. le duc d'Orléans mena H. et madame deLor* raine au Luxembourg chez madame de Berry^ où ils jouèrent et firent médianoche (1). Madame la duchesse d'Orléans ne fut point à tout cela parce qu'elle eut la migraine tout le jour; mais elle y envoya mademoiselle de Valois sa fille. — On dansa pour la seconde fois le petit . balletnouveau chez le roi. — M. de Torcy a obtenu 230^000 francs de brevet de retenue sur sa charge de général des postes; il avoitdéjà 50,000 écus, si bien que son brevet est présentement de 400,000 francs.

Dimanche 20. — Le roi signa le matin le contrat de mariage delà fille de M. de Torcy avec M. du Plessis-Cbàtillon , et la noce s'en fera mercredi chez le père de la mariée. — 11 y eut conseil de régence le matin. — Uadame mena madame de Lorraine chez le roi, où elle le vit dîner. Quand S. M. vit entrer madame de Lorraine, il se leva de table et la vint recevoir en l'embrassant, et se remit à table ensuite. M. et madame de Lorraine dînèrent chez Madame, et après dîner. Madame mena madame de Lorraine aux Carmélites. Madame la duchesse de Berry y alla aussi de son côté. — C'est demain que le roi a donné jour au parlement pour venir savoir sa réponse à leurs remontrances.

Lundi 21. — Conseil de régence le matin, et durant ce conseil on régla la réponse que M. le garde des sceaux feroit de la part du roi au parlement, qui devoitvwiir. M. le duc d'Orléans donna ordre que dès que le parlement seroit

(1) M Madame la duchesse de Lorraine fit donner gr✠le même jour à on soldat qui alloitétre pendu au bout du Pont-Neuf. » ( Le Mercure de février, 5 220. )

FÉVMIEK 1718. 261

arrivé on le vint avertir au eonseil, et il passa ensuite chez le roi. Le premier président ne dit que trois mots, et le poi lui tépondit cjue son garde des sceaût alloit leui^ expliquer ses volontés. Voici à peu près la réponse que

leur a faite M. d'Argenson — M. et madame dé

Lorraine dînèrent chez Madame , et madame de Lorraine alla l'après-dlnée voir madame la grande-duchesse et puis elle entendit la comédie italienne dans la loge de Madame. — M. le duc delà Force n'aura plus aucun département de finances; il demeure président du conseil de finances, mais il ne sera chargé d'aucun détail.

Mardi 22. — Le parlement s'assembla, et les gens du roi allèrent ensuite au Palais-Royal rendre compte à M. le duc d'Orléans de ce qui s'y étoit passé ; on dit que quelques jeunes conseillers ont parlé avec un peu de chaleur. Ils se rassembleront le premier vendredi de carême pour prendre leurs résolutions sur la réponse que M. le garde des sceaux a faite pour le roi à leurs remontrances. — Madame de Lorraine, aussitôt après son dîner, alla voir toutes les princesses du sang , et après souper elle se masqua et descendit au bal, où elle mena mademoiselle de Valois, qui n'y avoit point encore été. M. et madame de Lori*aine avoient été à l'Opéra dans la loge de Madame avec elle. 11 y eut comédie italienne chez le roi, qui s'y âivertit beaucoup. — Destouches, quia soin de l'Opéra, a obtenu la survivance de la charge de maître de la musique du roi qu'a Lalande, et quand Lalande mourra, Destou-^ ches sera obligé de donner 10,000 francs à sa veuve.

Mercredi 23. — M. et madame de Lorraine dînent tous les jours chez Madame et soupent les soirs chez madaiïie la duchesse d'Orléans, où l'on retient toujours quelques dames. M. le duc d'Orléans est toujours à ces souperslà et fort souvent aux dîners. Us vinrent Taprès-dlnée à rOpéra dans la loge de Madame. On est fort occupé à songer à les divertir ; M. le Duc leur donnera samedi un grand souper et un grand bal, et madame la duchesse de

Berry leur prépare une fête magnifique pour lundi. — On croit que la petite chaleur qui a paru hier dans le parlement regarde plusH. Law qu^aucune autre chose. — H. du Plessis-Chàtillon épousa mademoiselle de Torcy; la noce se fit chez le père de la mariée, et au sortir de Téglise, ils allèrent coucher chez la mère du marié.

Jeudi 24. — Le roi alla Faprès-dlnée au Palais-Royal voir madame de Lorraine. — M. le duc d'Orléansse trouva un peu incommodé le matin , mais il se porta bien le reste du jour. — Le marquis de Simiane mourut ; sa charge de premier gentilhomme de la chambre de M. le duc d'Orléans a été donnée au chevalier de Simiane son frère; il avoit un brevet de retenue de 80,000 livres sur cette charge. La lieutenance générale de Provence qu'avoit M. de Simiane n'est pas encore donnée; il y a 200,000 francs de brevet de retenue à payer sur cette charge ; mais comme elle vaut 27,000 livres de rente , plusieurs gens la demandent. — M. des Marets , grand fauconnier , est mort ; son fils , qui est fort jeune , a eu depuis un an la survivance de cette charge.

Vendredi 25. — M. le duc d'Orléans travailla avec M. le cardinal de Noailles comme à l'ordinaire. Il n'y aura point de conseil de régence jusqu'au premier samedi de carême. — M. et madame de Lorraine allèrent àTOpéra avec H. le duc d'Orléans dans la loge de Madame. M. de Lorraine a demandé à M. le régent la lieutenance générale de Provence pour le chevalier d'Orléans, croyant apparemment lui faire plaisir par cette prière ; mais M. le duc d'Orléans lui a répondu qu'il avoit d'autres vues pour cette charge. Madame de Lorraine alla au bal après souper *. — • On dit qu'il y a un président de Rennes, nommé le président de Rochefort, qui a eu une lettre de cachet.

* Le maréchal de Villeroy, qui aimoit les fêtes et encore plus à se montrer en public gouverneur du roi, prématura des divertissements qui n'étoient pas encore de fâge du roi et qui sont toujours insipides quand la galanterie ne les anime pas. Le roi aussi en fut si rebuté que

le dégoût lui en demeura toute sa vie, et quMl ne voulut plus ouïr parler de danses dès qu'il fut le maître , ni presque voir ni comédie ni opéra.

Samedi 26. — On dansa le nouveau petit ballet pour la troisième fois chez le roi. — Il y eut grand souper et un grand bal à l'hôtel de Condé. La fête fut fort magnifique; mais il y avoit une si prodigieuse quantité de masques que Ton y fut trop pressé et assez incommodé. Madame de Lorraine y avoit un habit superbe; toutes les dames étoient fort parées. Madame de Lorraine et quelques dames se masquèrent après souper. Tous les soupers ( car il y avoit beaucoup de tables ) furent servis en gras et en maigre, dont les dévots murmurent un peu. — Le président de Rennes ^ qui a eu une lettre de cachet poiu» venir ici , est le président de Rochefort, cousin germain de la maréchale de Villars et frère de madame de Locmaria; il est fort riche, et la noblesse de Bretagne s'assembloit en grand nombre chez lui. Il y a un conseiller de ce parlement et quelques gentilshommes de la province qui ont eu des lettres de cachet aussi.

Dimanche 27. — M. et madame de Lorraine allèrent à rOpéraavec M. le duc d'Orléans dans la loge de Madame. Madame la duchesse de Berry y alla dans la sienne et puis alla souper chez madame deParabère. — M. l'évêque de Nîmes, qui avoit eu une lettre de cachet il y a quelque temps, a eu permission de revenir, et on dit même qu'on souhaite qu'il revienne bientôt ici. — On parle de rétablir plusieurs petites charges dans Paris et dans les provinces, quiavoient été supprimées et qui n'avoient point été remboursées. Ils donneront pour être rétablis quelques sommes qu'on prendra en billets d'État sans augmentation de gages ni d'appointements; c'est ce^ qu'on appelle une finance sèche.

Lundi 28. — Madame la duchesse de Berry donna une fête à M. et madame de Lorraine qui fut d'une magnificence extraordinaire, et il y eut un ordre admirable. Il

254 JOURNAL Dfi DANGEAU.

y avoit pour les dames une table de cent vingt-cinq couverts, et d'autres tables pour autant d'hommes au moins , mais on n'y reçut que les gens qui y avoient été priés, et même on en fit sortir deux ou trois qui étoient venus sans être priés. ( On ne les fit point sortir, mais M. de Saumery, premier maître d'hôtel de madame de Berry, leur fit une réprimande après souper qui fut mal reçue de M. de Magny *. ) Les princes du sang mangèreo.t à la table des dames. Mademoiselle de Valois ne vint point au souper, mais après souper elle vint en masque pour le bal, où on laissa entrer tous les masques, ce qui causa une trop grande confusion. Les dames qui avoient soupe avec madame la duchesse de Berry étoient toutes magnifique* ment parées ; elle avoit même fait prier celles qui étoient en deuil de le quitter pour ce jour-là. M. de Lorraine na prit point de rang ; il se mit au souper parmi les dames pour conserver l'incognito. Il y eut grande m^isique avant le souper. Le palais du Luxembourg, en dedans et en dehors , étoit fort illuminé et on n'a point vu de fête plus superbe et mieux ordonnée. Tous ceux qui y ont été en disent des merveilles (1). — M. de Nancré partit à la

(1) Le Mercure donne sur cette fête , dans les volumes ^e février et de mars, les détails les plus circonstanciés, et s'étend principalement sur le repas» dans lequel figuraient, dit-il :

Des filets minces d'aloyau^ Des gendarmes an Jus de veau, Petits dindons aux ciboulettes , Et des anchois en allumettes , Poulets de grain, mets excellent, Cuits derrière le pot cassant , Pigeons au soleil , chose exquise , Des côtelettes en surprise , etc.

Nous ne reproduisons pas, à cause de sa longueur, le menu de ce repas, qui se composait, pour le 1'"' service, de 31 potages, de 60 moyennes entrées et de 132 hors-d'œuvre ; pour les 2' et 3* services, de 132 entremets chauds, de 60 plats d'entremets froids et de 72 plats ronds. Le dessert ou le fruit , comme on disait alors, était de 100 corbeilles de fruits crus , 94 de fruits secs, 50 soucoupes de fruits glacés et 106 compotes. Les plats étaient portés par 200 suisses.

pointe du jour pour aller en Espagne. -^ M. d'Ârgenson Avoit dit aux députés du parlement de Bretagne qu^ils changeassent les remontrances qu'ils vouloient faire au roi. Us avoient envoyé un courrier ces jours passés qui est revenu ce matin; ces remontrances sont changées, mais on ne sait point encore de quelle façon et si Ton «n sei*a content.

* Ce Magny éloit fils unique de Poucault , conseiller d'État, qui s'étoit ékré et enrichi dans ses intendanees , et qui, par tin commerce de médailles, s^étoit fait une protection du P. de la Chaise, qui les aimoit fort. Il eut le crédit de faire succéder ce fils à l'intendance de Caen lorsqu'il en fut thré par le feu roi pour une place de conseiller d'État. Les folies que Magny fit dans une place si sérieuse et les friponneries dont îl fut convaincu ftirentsi fortes et si grossières, qu'il fut rappelé avec ignominie, et que, n'osant plus se présenter au conseil, ni encore moins espérer de se racconmioder de ce e6té-là avec la fortune , il se défit

et 132 domestiques (nombre égal aux convives) étaient chargés de verser à boire.

Dans ce repas tigurent les mets les plus singuliers et les moins délicats. On y remarque : 6 gendarmes au ris, an jus de veau et aux racines ( c'était une espèce d*oiIle à l'espagnole , composée d'un carré de mouton de 6 livres , de 2 perdrix et de 2 poulets gras ) ; 2 terrines aux lentilles de tontes sortes de viandes, savoir : 2 gigots de mouton de 12 livres, 2 canards, 2 poitrines de veau de lO livres, 6 queues de bœuf, 1 queue de mouton et 2 livres de petit lard. Pour donner une idée de la profusion des viandes servies nous dirons seulement que dans la composition de ce repas entrent : 327 poulets, chapons, poulardes, dindons, canards, etc.; 382 pigeons, et 370 perdrix, faisans, bécasses, pluviers, mauviettes, etc. Le chifTre des viandes est incalculable; on compte 126 ris de veau. Les poissons n'y tiennent qn'une place très-secondaire.

Ce qui précède ne se rapporte qu'à la table de la duchesse de Berry, mais le Mercure ne manque pas de faire remarquer que celles destinées aux seigneurs, invités en nombre égal aux dames, furent servies avec la même décoration , la même exactitude et la même quantité de services que celle de la duchesse de Berry. Les rafraîchissements du bal qui suivit le repas ne sont pas moins curieux à signaler : ils se composaient d'oranges, de citrons, de bigarades et de pommes d'api.

Saint-Simon dit dans ses Mémoires que madame de Saint-Simon, qui ordonna toute cette fête, « eut tout l'honneur que de telles bagatelles peuvent apporter par le goût, le choix, l'ordre admirable avec lequel tout fut exécuté. »

de sa charge de maître des requêtes , prit l'épée, et battit assez longtemps le pavé, jusqu'à ce qu'il essaya de se raccrocher par une charge d'introducteur des ambassadeurs qu'il acheta. Ce fut par ce titre qu'il se porta pour invitée cette fête dont il est ici parlé et que, fou de vanité comme il étoit^ quoique de la plus basse et nouvelle bourgeoisie, il eut l'insolence d'en user comme il flt avec Saumery, premier maître d'hôtel de madame la duchesse de Berry. La rage qu'il eut de Taffront qu'il avoit été chercher et qu'il aggrava par le châtiment qu'il s'attira de son insolence^ le jeta parmi les ennemis du gouvernement qui faisoient recrues de tout. Il s'embarqua à tout , puis passa en Espagne» où il fut bien reçu et bien traité. Il y eut une place de majordome de la reine, et, sans avoir jamais servi que dans la robe, fut fait colonel et peu après brigadier. Il mangeoit fort vite ce qu'il touchoit, ettrouvoit fort mauvais son indigence et de ne faire pas assez tôt fortune. La mauvaise humeur le rendit insolent et le fit chasser honteusement , tellement qu'après la mort du régent, il revint avec l'espérance du changement des temps ; mais comme les brouillons n'étoient plus nécessaires à ceux qui les avoient recherchés auparavant , il demeura sur le pavé^ chargé de mépris et de dettes, pour le malheur d'une fort honnête femme et riche qu'il avoit épousée lorsqu'il étoit intendant, et qu'il avoit également sucée et abandonnée. 11 a depuis traîné une vie obscure, honteuse et misérable, dans laquelle il s'est enseveli.

Mardi 1*' mars. — Les ambassadeurs avoient été conviés à la fête de madame de Berry ; mais ils n'y allèrent point parce que , si ils y eussent été, ils prétendoient devoir manger à la table où seroient les princes du sang. M. de Magny, introducteur des ambassadeurs, qui s'étoit mis au souper des courtisans chez madame de Berry, sans être prié, reçut après le souper une grande réprimande de M. de Saumery, premier maître d'hôtel , qui la lui fit de la part de madame la duchesse de Berry. M. de Magny reçut mal la réprimande, et il répondit à M. de Saumery si durement que M. de Saumery le prit à la cravate pour le mener à madame la duchesse de Berry; M. de Magny s'échappa et sortit du Luxembourg. Cette princesse est fort en colère contre lui et surtout de la manière dont il a parlé. — M. de Fieubet mourut; il étoit un des conseillers du dedans du royaume. — M. Tarchevêque de Cambray , qu'on croyoit qui étoit tout à fait

guéri , est retombé ; et on craint fort qu'il n'en revienne pas.

Mercredi 2. — Madame la duchesse de Berry alla à la Meutte, où elle demeurera quelques jours ; on compte que la fête qu'elle a donnée a coûté plus de 20^000 écus. — M. l'archevêque de Cambray reçut ses sacrements à midi, fit son testament ensuite, et mourut la nuit *. — M. de Chamillart a eu une cruelle attaque des maux auxquels il est sujet. — M. de Magny a été mis à la Bastille ; madame la duchesse de Berry en parla à Madame avant que de demander à M. le duc d'Orléans qu'il fût puni, parce que Madame a beaucoup d'amitié et de considération pour M. Foucault, qui est à la tête de ses affaires, qui est père de M. de Magny. — 11 y a un arrêt pour recevoir les louis d'or qui valoient vingt francs, à dix-huit livres, et les écus qui valoient quatre francs , à quatre livres dix sols. — Le prince dont la princesse de Galles est accouchée il y a quelques jours est mort.

* L'abbé d'Estrées étoit un composé tout à fait singulier. Une belle figure, delà lecture, quelque sorte d'esprit, de Tavarice et toutefois de la magnificence; grande opinion de soi , quelques ridicules assez plaisants; du reste, bonhomme et homme d'honneur avec une superficie de fatuité dont c'étoit dommage. Il avoit fort le jargon et les manières du grand monde, où il avoit été fort rompu chez son oncle le cardinal d'Estrées, qui Taimoit fort, mais qui ne pouvoit s'empêcher de se moquer de lui quelquefois , et chez sa mère et ses sœurs et son fipère, qui passoientleur vie au milieu de la cour. Ses mœurs, qui n'étoient pas ecclésiastiques, lui avoient fermé tout chemin à l'épiscopat sous le feu roi , et l'avoient jeté aux ambassades ; celle en Espagne lui valut l'ordre du Saint-Esprit. Il s'intrigua avec toute la frayeur du plus timide courtisan auprès de M. le duc d'Orléans dans les derniers temps du feu roi , par les ducs de Saint-Simon et de Noailles principalement. Il fit des recherches historiques et des mémoires, ou les fit faire et fut admis ainsi dans le conseil des affaires étrangères , où Ton vouloit des gens de qualité qui les eussent un peu maniées. L'embarras des exclusions Tavoit. fait nommer à Cambray. Il étoit d'une très-bonne santé, mais il avoit la maladie des empiriques, des secrets, de faire les remèdes merveilleux, et d'en prendre pour se porter encore mieux • c'est ce qui le tua d'ime manière si rapide, qu'à peme eut-il le temps

T. XVII. j 7

de se reconnoitre ; il le fit toutefois en pénitent et reçut ses sacrements après s'être préparé par un testament qui, bien que fait à la hâte, marquoit ses bonnes dispositions. Il étoitlié alors depuis longues années avec une sœur du duc d'Aumont et de madame de Béringhen, veuTe sans enfants du marquis de Gréquy, tué au combat de Luzzara en 1702. Jamafe femme ne Tavoittant été en tous g^res que celle-là et en tous points ; idolâtre d'elle-même , de ses aises , de ses plaisirs , de la magnificence, du jeu surtout, enrichie par l'archevêque de Reims, frère de sa mère et de M. de Louvois, qui avoit passé pour l'aimer autrement qu'en oncle. La mort de Tabbé d'Ëstrées lui tira le rideau de devant les yeux, la grâce abonda tout à coup où le scandale avoit abondé. Elle embrassa la pénitence la plus austère ; jeûnes , aumônes , bonnes œuvres de toutes les sortes, prière, retraite, assiduité à l'église, macérations sur sa personne , visites de pauvres malades et honteux, services personnels les plus humiliants et les plus dégoûtants, tout fbt embrassé avec une ardeur qui ne fit que croître , sans faste , sans discours , sans fuite de personne , sans détour, sans tristesse , sans relâche , avec une douceur, une obéissance , une humilité profonde et qui couloient de source. Elle persévéra ainsi plusieurs années dans sa pénitence et y mourut en paix et très-saintement. Le pauvre abbé d^Sstrées qui n'eut pas tant de temps, et qui mourut tout en vie, laissa vohr après sa mort des dispositions assez étranges, dont son ambition de parvenir et l'avidité des Noailles furent également accusés , et qui donnèrent un peu de spectacle au monde. Les Estrées , dont le maréchal, frère de l'abbé, avoit épousé une sœur du duc de Noailles , se scandalisèrent extrêmement de ces dispositions faites à leur insu et à leur préjudice , et leur vanité ne fut pas moins offensée de sentir que l'abbé eût cru devoir acheter une protection dont son nom ne devoît pas avoir besoin, et dont leur alliance seule ne devoit pas le laisser manquer. Le monde rit un peu de ce petit éclat domestique , et les Noailles, qui empochèrent gros, en rirent encore mieux.

Jeudi 3. — H. de Lorraine alla à Saint-Germain courre le cerf avec les chiens du prince Charles, et M. de Noailles lui donna un retour de chasse au Val. Madame de Lorraine alla voir madame la duchesse de Berry à la Meutte. — On a donné à M. le comte de Clermont Tabbaye de Saint-Claude en Franche-Comté qu'avoit M. l'archevêque de Cambray. — Par le testament de M. Tarchevêque de Cambray, sa famille n'hérite pas si considérablement qu'on croyoit; mais la maison de Noailles en

profite beaucoup. Il avoit acheté une ancienne maison dans la rue Saint-Honoré, à vie, et y avoit beaucoup dépensé pour Tembellir; il leur avoit prêté de l'argent à vie, et on compte que les traités qu'il a faits avec eux leur vaudront plus de 200,000 jfrancs. L'archevêque de Cambray donne 135,000 francs pour être distribués aux pauvres qui sont dans la dépendance de ses abbayes ; il donne m bibliothèque, qui est très-belle, aux bénédictins de l'abbaye de Saint-Germain, et a fait le président Lambert son exécuteur testamentaire, à qui il donne quelque chose. Outre la maison qu'il avoit achetée de MM. de Noailles et l'argent qu'il avoit prêté à vie, il avoit assuré 50,000 francs à la fille du duc de Noailles pour faire son mariage avec le prince Charles, et personne de la famille du maréchal d'Estrées n'en savoit rien.

Vendredi 4. — Le roi entendit la comédie italienne aux Tuileries. M. le duc d'Orléans alla dîner à la Heutte avec madame la duchesse de Berry. Madame la duchesse de Lorraine alla Faprès-dlnée aux Filles Saintes- Marie, voir madame de Lislebonne, qui y est religieuse, et ensuite àPanthemont, voir la fille de feue madame d'Elbeuf, qui y estreligieuse aussi. — Le parlement s'assembla; il y eut trois avis différents, et enfin ils convinrent qu'ils nommeroient des commissaires. Il y en aura sept de la grand' chambre et un de chacune des autres chambres, ce qui fera quatorze en tout ; ils examineront ce qu'ils doivent dire et demander sur la réponse de M. le garde des sceaux, et on espère que cela n'aura point de mauvaises suites. Les esprits paroissent adoucis. — On adonné l'archevêché deCambray à M, le cardinal de laTrémoille , et s*il l'accepte , comme on n'en doute point , on croit qu'on donnera Tévêché de Bayeux qu'il avoit à Tabbé de Lorraine pour qui M. et madame de Lorraine sollicitent fort.

Samedi 5. — Les conseils de régence ont recommencé. — Gourville * est mort. Madame la Duchesse lui avoit donné la capitainerie de Saint- Maur et une maison dans

son jardin, qui est fort jolie; madame la Duchesse vient de donner la maison à madame la comtesse de Beaune. -^ Le président de Rpchefort, président au parlement de Rennes, qui a eu une lettre de cachet pour venir ici, est arrivé. — Les dernières lettres d'Espagne portent que la santé du roi est entièrement rétablie et que la reine n'attend que le moment d'accoucher. Il n'y avoit plus que deux officiers généraux en Espagne à qui on eût permis de conserver leurs régiments; ces deux officiers sont : le marquis de Crèvecœur et M. de Caylus. On veut présentement qu'ils s'en défassent; le roi d'Espagne prétend les dédommager par des pensions ou des commanderies, mais il ne veut point que ces régiments se vendent. — On mande de Vienne qu'on est convenu du lieu pour les conférences de la paix avec la Porte ; on a choisi pour cela une lie qui est sur le Danube, entre Orsova etWiddin. Les plénipotentiaires de l'empereur y viendront d'Orsova et ceux du Grand Seigneur de Widdih; mais ces plénipotentiaires ne sont pas encore nommés.

* Ce Gourvilleétoit neveu de Gourville du grand prince de Condé,si connu dans les troubles de la minorité de Louis XI Y, et si longtemps depuis.

Dimanche 6. — Le roi entendit le sermon du P. Massillon. — Il y eut conseil de régence le matin. — M. le duc d'Orléans, M. et madame de Lorraine entendirent l'opéra de Roland (1). M. le duc d'Orléans alla souper au Luxembourg avec madame la duchesse de Berry , qui n'est revenue que ce matin de la Meutte. M. et madame de Lorraine y soupèrent aussi. — Il parolt que le maréchal d'Estrées et ses sœurs ne sont pas contents du testament de M. Tarchevêque de Cambray , ni du procédé de la mar réchale de Noailles; le public, qui aime la discorde, grossit fort les sujets de division entre les deux familles.

(1) Paroles de Quinault, musique de Lulli.

— Le fils dont madame de Valentinois accoucha il y a deux mois , est mort , ce qui est une grande affliction pour M. de Monaco et pour MM. de Matignon.

Lundi 7. — Conseil de régence le matin. — M. de Lorraine alla au parlement^ dans la lanterne, où il entendit juger une cause. Il alla ensuite à la Bastille, qu'il voulut voir, et puis dîna à l'hôtel de Lesdiguières. où le maréchal de Villeroy lui donna un grand dîner et une grande musique ; tout cela fut fort magnifique, et il y avoit beaucoup de dames. — M. Chauvelin, intendant de Touraine , passe à l'intendance d'Amiens. M, le Gendre, intendant de Pau, vient intendant en Touraine. M. le Clerc de Lesseville, intendant de Limoges, va à l'intendance de Pau, et M. de Breteuil, maître des requêtes, va être intendant à Limoges*. — La cadette des filles de M. le prince de Rohan épouse M. de Montbazon , fils aîné du prince de Guémené, et le fils aîné de M. de Pontehartrain épouse la fille de M. de la Vrillière; il faut des dispenses pour ces deux maiiages-là et on a envoyé à Rome. — Le mari de madame de Sabran ** a obtenu la charge qu'a voit Montigny de chambellan de M. le duc d'Orléans ; cette charge a 2,000 écus d'appointements et un logement au Palais- Royal.

* Gomme ce fait curieux dépasse les Mémoires de Dangeau , on le domiera ici. Breteuil se trouva intendant de Limoges , c'est-à-dire d'une des moindres, lorsque l'abbé Dubois commença à pouvoir tout , et conséquemment atout oser. Cet abbé étoit marié à Limoges à une fille du peuple , comme lui-même étoit du peuple , et lorsqu'ils se marièrent ils étoient assortis. De l'humeur dont il étoit , ce mariage ne fut pas longtemps paisible ; il laissa sa femme, eut le bonheur d'être attaché à l'éducation du fils de Monsieur, frère de Louis XIV. Comme il n'avoit pas même les mineurs , son mariage qu'il avoit eu soin de cacher pour ne se pas fermer le chemin aux bénéfices, demeura dans Tobscurité, et sa femme y gagnoit son repos et de quoi vivre qu'il lui faisoit toucher. Parvenu, après la mort du roi et ses courses d'Angleterre et d'Hanovre, aux portes de la plus haute fortune , il fut question de s'ôter une si fâcheuse épine du pied pour, arriver à l'épiscopat et au cardinalat, pouremblerle premier ministère et se rassasier des plus riches béné-

ûces. Capituler avec cette femme qull n'avoit jamais ménagée^ c*étoit montrer son besoin d'elle trop à découvert , Tinviter à lui mettre le ^ pied sur la gorge, et risquer au moins des imprudences et des humeu qui auroient sapé par les fondements cette inespérable fortune à quelle il touchoil déjà de la main. Il résolut donc de faire enlever J tes les preuves de son mariage, et surtout la minute originale contrat de mariage et la feuille du registre de la paroisse où inscrit. Cela ne se pouvoit exécuter que par autrui et par des ] constituées en autorité de le faire quand ils se tiendroient sûrs ( punité : mais le secret surtout étoit si nécessaire , que le moinJ d'une pareille affaire n'alloit à rien moins qu'à renverser sa f) Breteuil, intendant de Limoges et Gennetines, évéque diocésabî^ devinrent des instruments nécessaires. Il résolut donc de leur ooo son secret ; ils le servirent à souhait et avec promptitude. L'év( fut payé en abbayes et pour soi et pour les siens ; toutefois le plus petitement qu'il put, sous prétexte de craindre d'exciter l'envie et la curiosité qui fout parier le monde , mais avec des espérances qu^ prodiguoit toujours. £t pour Breteuil , l'ayant reconnu homme à tout faire et s'étant livré à lui en chose si capitale , il le jugea un bon ius* trument en sa main pour tout ce qu'il lui plairoit , et voulant perdre le Blanc, dont il craignoit l'esprit et la capacité , les amis, et surtout le goût et l'habitude de M. le duc d'Orléans pour lui , il fit Breteuil secrétaire d'État en sa place avec une confiance et une faveur d'autant plus grande , qu'aucune des raisons qui lui avoient fait appréhender le Blanc ne se présentoit pour le faire cramdre ; et telle fut la cause secrète et véritable de la fortune de Breteuil, qui étonna tout le monde. ** Il faut donc le dire, puisque Dangeau le veut si fort et que d'ailleurs on n'apprendra rien à personne : Madame de Sabran parfaitement belle et parfaitement pauvre, qui étoit Foix-Rabat, etvqui s'étoit mariée d'une façon très-sauvage à un homme de grand nom , mais trèspauvre aussi , étoit devenue une des maîtresses de M. le duc d'Orléans. Elle avoit de l'esprit , plaisante , robine , débauchée , surtout charmante à table ; c'est où elle dit un jour au régent que les princes et les laquais avoient été tirés d'une même pâte, que Dieu, à la création» avoit séparée de celle qui avoit produit le reste des hommes.

Mardis. — M. le duc d'Orléans alla au conseil de guerre, et il fit une promotion de plusieurs lieutenants généraux et maréchaux de camp, dont voici la liste :

Lieutenants généraux,

MM. deMauroy. MM. Silly.

Villemeur. Fimarcoo.

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