‹ Journal du marquis de Dangeau (volume 3)Chapitre 24 sur 27 · ANNÉE · texte numérisé non relu

ANNÉE

Vendredi 1" janvier, à Versailleê. — Le roi, avant que d'aller à la messe, a fait assembler le chapitre des chevaliers de l'ordre, et a nommé M. le cardinal de Furstemberg pour remplir la place qui est vacante parmi les ecclésiastiques par la mort de M. l'archevêque de Lyon, et M. le marquis d'Arquien, père de la reine de Pologne, aura une des places vacantes parmi les laïques ; il y en a dix-sept à remplir. Le comte de Tessé fut reçu; il n'y en a plus à recevoir de la nomination^ de 1688. Il fut présenté par MM. de Matignon et de Villars. M. de Monaco étoit à la cérémonie, et marcha en son rang de duc. — M. de Villeroy a pris congé du roi pour s'en aller passer quelques jours à Lyon; et le comte de Tessé est reparti pour retourner à Pignerol ; il y a beaucoup de gens qui prétendent qu'il a encore une autre mission. Le roi lui a permis de vendre le régiment colonel des dragons à M. de Bournonville , officier dans la gendarmerie , qui n'en avoit pas pu avoir l'agrément jusqu'ici. Cela accommode les affaires de Tessé, parce que M. de Bournon ville lui en donne 100,000 francs argent comptant, qu'il auroit trouvé difficilement d'un autre. — Le roi a donné l'abbaye de N.-D. de Soissons à madame de Fiesque, religieuse à Jouarre; cette abbaye vaut 1,000 écus de rente. On est persuadé à la cour que c'est M. du Maine qui a obtenu cette gràxîe-là pour elle. — L'archevêque de Vienne est mort à Vienne; il étoit frère du marquis de Villars, chevalier de l'ordre. L'archevêché de Vienne vaut plus

de 20^000 livres de rente. Il avoit outre cela 4 ou 5,000 livres de rente en petits bénéfices.

Samedi 2, à Versailles. — Le roi a din^nué les étrennes qu'il avoit accoutumé de donner à Monseigneur, à Monsieur, à Madame, à M. du Maine et à M. le comte de Toulouse ; il ne leur en a donné que la moitié de ce qu'il leur donnoit les autres années. Monseigneur a eu 3,000 pistoles; Monsieur et Madame chacun 1,500; M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse chacun 500. — M. le comte de Tonnerre * quitte la maison de Monsieur, et a vendu sa charge de premier gentilhomme de sa chambre 50,000 écus à M. de Sassenage, lieutenant des gendarmes de Monsieur; il avoit traité avec M. de Chàtillon l'année passée; mais le marché ne fut pas conclu. — M. le comte de Vienne a vendu le régiment du roi de cavalerie 80,000 francs au comte de Broglie , frère cadet du marquis de • Broglie , qui a été tué cette année à Charleroy ; il est capitaine de cavalerie depuis quatre ou cinq ans, et a un frère aîné qui étoit abbé et qui vient de quitter ses bénéfices.

* Tonnerre, homme de grande maison et à bons mots, mais d'ailleurs peu estimé, avoit souvent dit, parlant de la maison de Monsieur, comme font les laquais d'une mauvaise condition , qu'il ne savoit pas ce qull faisoit de demeurer dans eette boutiquè-là, parce que Monsieur étoit la plus sotte femme, et Madame le plus sot homme du monde.

Dimanche 3, à Versailles. — Le roi s'est trouvé un peu incommodé ce soir en se couchant. — Madame de Chavigny * est morte à Paris ; elle avoit quatre-vingts ans passés. Elle laisse un fort gros bien, mais qui sera partagé entre beaucoup de gens. Elle étoit mère de feu M. de Pont , du ma.rquis de Ghavigny, de l'évèque de Troyes, de feu madame de Brienne , de la maréchale de Glérambault, et avoit encore d'autres enfants que noua connoissons moins que ceux-là. — * La duchesse de Gramont est à l*extrémité ; on n^en espère plus rien. — - On attend un

JANVIER 1694. 43t

grand convoi de blé qui vient de Danemark; le capitaine Jean Bart est allé au-devant avec six frégates du xoi.

* Cette madame de Chavigny étoit veuve du secrétaire d'Ëtat, fils de Bouthillier^ surintendant des finances, qui tous deux figurèrentavec tant d'adresse sous Louis XIII et le commencement de Louis XIV. Elle étoit Phélypeaux et fille héritière du sieur de Villesavin.

Lundi 4, à Versailles. — Le maréchal de Boufflers est parti avec sa femme pour retourner en Flandre ; on croit même qu'il fera plus de diligence qu'il n'auroit voulu faire, parce que les ennemis assemblent quelques troupes et qu'il parolt qu'ils veulent faire quelque chose en ce pays-là — J'ai appris que M. de Châtillon , premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, s'est accommodé de la moitié de sa charge avec M. le marquis de Châtillon, son frère aîné, qui lui donne 80,000 francs, et Monsieur consent qu'ils soient tous deux gentilshommes de sa chambre en survivance l'un de l'autre, et Monsieur donne k^OOO francs de pension à M. de Châtillon Talné. — Le roi s'est trpuvé un peu incommodé cette nuit et s'est relevé plusieurs fois, et on ne l'a vu qu'à onze heures du matin; mais à midi il ne se sentoit plus de son mal, ^ et il a tenu l'après-dlnée le conseil qu'il devoit tenir le matin.

Mardi 5, à Versailles. — Le roi et la reine d'Angleterre sont venus ici sur les six heures, et ont été longtemps enfermés avec le roi dans son cabinet ; puis S. M. les a menés à l'appartement ; ils ont été à la musique, et puis le roi les a vus jouer quelque temps au lansquenet avec Monseigneur. Ensuite 8. M. est allée à son ordinaire chez madame de Maintenon, et à dix heures elle est revenue dans Fappartement où il y a eu un grand souper. Il y avoit cinq tables de dames et une pour les seigneurs dans la chambre voisine ; les cinq tables étoient tenues par le roi , Monseigneur, Monsieur, Madame et

Mademoiselle. Le roi et la reine d'Angleterre et les dames angloises qui étoient venues avec la reine étoient à la table du roi. Voici le nom des dames qui étoient au souper : madame la Princesse^ madame la princesse de Conty la veuve , madame la princesse de Conty, mademoiselle de Condé, madame du Maine, madame d'Armagnac, madame de Brionne, madame de Valentinois, mademoiselle d'Armagnac, la princesse d'Harcourt, la maréchale de la Mothe , la princesse d'Henrichemont , les duchesses de Foix, de Villeroy, de la Feuillade, de Beauvilliers, de Roquelaure, de Montmorency, de la Ferté, la princesse d'Épinoy mère, la princesse d'Épinoy fille , mademoiselle d'Épinoy, la princesse de Furstemberg, la princesse de Montauban, la princesse de Tingry, la maréchale d'Estrées, madame de Oourtenvaux, mademoiselle de Tourbes, madame de Croissy, mademoiselle de Croissy, la maréchale de Tourville, madame d'Urfé, madame de Manne ville, madame de Lussan (1), madame de Chàtillon , trois filles de Madame , madame de Mare, mademoiselle de Moreuil, la marquise de Noailles, la comtesse de Gramont, mesdemoiselles de Gramont, madame de Nogaret, madame de Livry, madame d'O, madame de Fontaine-Martel, madame de Saint-Géran, madame de Beringhen, madame d'Antin, madame de Dangeau , madame de Florensac , madame de la Vieuville, madame d'Heudicourt. — Madame la Duchesse se trouva mal comme on s'alloit mettre à table ; elle s'alla coucher avec la fièvre. Après le souper, la reine d'Angleterre joua au lansquenet avec Monseigneur jusqu'à une heure après minuit qu'elle s'en alla. — On mande de Londres que le prince d'Orange a donné au comte de Marton , frère du comte de Roucy, un des trois

(1) (c Femme du chevalier de Tordre, est des dames qui font les rois chez le roi. A vérifier si elle étoitlors dame d'honneur de madame la Princesse, et en ce cas, faveur pour une fois. » (Note de Saint-Simon. )

régiments religionnaires qui sont à son service, qui étoit vacant par la mort de Gambo.

Mercredi 6, à Versailles. — Le roi signa le matin le contrat de mariage de M. de Fesne, écuyer cavalcadour delà grande écurie, avec mademoiselle de la Borde, fille de la sous-gouvernante de Mademoiselle, qui aura, à ce qu'on dit, 100,000 écus. — M. le prince de Lislebonne est tombé fort malade et on n'en n'espère plus rien ; et il n'a plus de fils que M. le prince de Conmiercy, qui est dans le service des ennemis. — Madame la Duchesse a fort mal passé la nuit, et on craint que le mal qui lui prit hier à l'appartement ne devienne une maladie considérable. — Outre le conseil que le roi a tenu ce matin avec ses ministres, à son ordinaire , il l'a tenu encore toute l'après-dlnée ; il ne ^ sent plus du tout de la petite incommodité qu'il eut ces jours passés.

Jeudi 7, à Versailles. — Le roi alla l'aprês-dlnée se promener à Marly. — La gelée empêche Monseigneur d'aller à lâchasse; il passe les après-dtnées à son ordinaire chez madame la princesse de Conty . — M. le marquis d'Huxelles a vendu le régiment Dauphin d'infanterie au fiOLs de M. de Montbron, qui avoit déjà un nouveau régiment en garnison dans Casai. — Mademoiselle d'Aucourtest morte à Paris ; elle étoit devenue aveugle. Elle étoit sœur de la maréchale de Schomberg, morte en Brandebourg; il y a longtemps qu'elle étoit convertie. Elle avoit une pension de 4,000 francs. — Le roi a donné beaucoup d'audiences ces jours-ci; M de Luxembourg en a eu une qui a duré deux heures. Le roi a entretenu aussi M. le maréchal de Lorges et MM. de Vendôme. La grande gelée l'empêche d'aller à la chasse.

Vendredis, à Versailles. — On a eu nouvelles que le roi de DanemaA a fait arrêter tous les vaisseaux hollandois qui étoient dans le Sund en représailles de toutes les violences qu'on a faites aux siens. — Il y a eu quel-, ques bateaux qui ont péri à Paris ; la rivière étoit fort

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grande^ et elle a gelé en si peu de temps qu'on n'a pas pu remédier aux inconvénients qu'il falloit éviter pour empêcher ce malheur-là. — La maladie de madame la Duchesse est passée; ce n'a été qu'un érésipèle violente.

— Ruvigny, qui s'appelle présentement milord Galloway, étoit encore à la Haye le 25 du mois passé , et il n'arrivera à Turin que vers le 30 de ce mois ; on croit toujours que nous avons des négociations commencées dans cette cour-là. — Le roi allal'après-dlnée à la grande écurie voir monter M. le comte de Toulouse à cheval.

Samedi 9, à Versailles. — M. le Prince, qui a fait légitimer depuis six mois mademoiselle de Guenany , sa fille, à qui il a fait prendre le nom de Chàteaubriant^ a de^ mandé au roi pour celui qui l'épousera la lieutenance de roi de Bresse, vacante par la mort de M. d'Entremont, et le roi a été bien aise de faire ce plaisir-là à M. le Prince, et lui a même parlé très-obligeamment. Cette nouvelle-là n'est pas encore publique. — Le pape a fait publier un jubilé universel pour la paix entre les princes chrétiens. — Le soir il y eut comédie.

Dimanche 10, à Versailles. — La gelée empêcha le roi et Monseigneur d'aller à la chasse ; ils n'y ont point été tous ces jours-ci. Le soir il y eut appartement. — M. le maréchal de Catinat doit arriver ici incessamment.

— Madame Guyon *, femme de grande piété, mais accusée d'avoir des opinions un peu singulières sur la religion et de les avoir inspirées à quelques dames, s'est éloignée de Paris; on ne sait si elle en a reçu Tordre, ou si elle l'a prévenu. — Par toutes les lettres qu'on reçoit de Bruxelles, il parolt qu'on parle fort de paix dans ce pays-là ; et on dit même que M. Tabbé Morel y négocie de la part du roi; mais cela ne se dit point ici.

* Madame Guyon a trop fait de bruit, et par elle, et par ses trop illustres amis, et par le petit troupeau qu'elle s'est formé â part, qui dure encore, et qui , depuis la mort du roi , a repris vigueur, pour qui! soit nécessaire de s'y étendre. 11 suffira d^en dire un mot d'édair-

dssement qui né sê trouve ni dans sa vie ni dans ceHe de ses amis et ennemis, ni dans les ouvrages écrits pour et contre elle, où tout le reste se rencontre amplement.

Elle ne fit que suivre les errements d'un prêtre nommé Bertaut, qui, bien des années avant elle, faiaoit des discours à Tabbaye de Mon^ martre, où se rassembloient des ^sciples, parmi lesquels on admiron l'assiduité avec laquelle M. deNoailles, depuis maréchal de France, et la duchesse de Gharost, mère du gouverneur de Louis XIV, s'y rendoient, et presque toujours ensemble tête à tête, sans que toutefois on en ait mal parlé. MM. de Chevreuse et de Beauvillîers fréquentoient aussi cette école. Madame Guyon fit connoissance avec ces deux derniers par l'abbé de Fénelon , depuis précepteur des enfants de France, du choix de M. de Beauvilliers, qui, ayant frappé à différentes portes jansénistes et molinistes sans aucun succès, fut plus heureux à celle-ci et au séminaire de Sain^Sulpice. Ces deux ducs et leurs femmes, de la vertu et de la piété la plus épurée, et depuis longtemps initiés dans les rudiments de cette école par celle de Montmartre, goûtèrent madame Guyon au point de se mettre sous sa conduite à la suite de l'abbé de Fénelon. Leur faveur alors étoit à son plus haut période. Madame de Maintenon dînoit une fois ou deux la semaine en sixième avec eux ^ la clochette sur la table pour se passer de valets. Ils en profitèrent pour en taire une prosélyte , et il y réussirent si bien qu'elle-même vouloit initier Saint-Cyr dans cette nouvelle doctrine. L'abbé de Fénelon , au comble de ses vœux , s'en promit plus que de la spiritualité; se lia intimement avec le cardinal de Bouillon, l'unit aux deux ducs, quifpersuadèrent à madame de Maintenon que personne n'étoit plus propre que lui à faire les affaires du roi à Rome. La cause de madame de Guyon y avoit besoin d'autorité contre les atteintes qu'elle y avoit reçues par la condamnation de Molmos , du cardinal Petrucci et des ouvrages de Marie d'Agreda , que les querelles de la constitution [Unigenitus] ont fait passer près de quarante ans depuis, et le cardinal de Bouillon qui vouloit figurer et faire son neveu cardinal, avoit besoin d'un tel véhicule pour être remis en selle après toutes ses disgrâces; mais en habile homme il voulut du réel, en attendant les (Bspérances , et ceux dont il tint sa mission étoient trop intéressés à le satisfaire et à se le dévouer entièrement pour ne le pas servir incontinent, et c'est ce qui lui valut la coadjutorerie de l'abbaye de Cluny pour son neveu, qu'il obtînt en partant, et qu'il conclut en chemin de Rome en s'arrêtant quelques jours à Ouny. Madame Guyon, appuyée de la sorte , dogmatisa à Saint-Cyr, et cela étoit d'autant plus dans les vues de l'abbé de Fénelon qu'il comptoit par là enlever à l'évêque de Chartres toute la confiance de madame de Maintenon, légère et changeante, ({ull venoit de partager par ce moyen. M. de Chartres, diocésain de

Saint-Cjnr et de plus supérieur particulier de cette maison, y faisoit souvent sa demeure, et par la confiance entière de madame de Maintenon en lui , avoit commencé à couper Therbe sous les pieds aux jésuites et avoit plus de part qu'eux à la nomination des bénéfices. Cette raison les lia avec l'abbé de Fénelon et jui dévoua le P. de la Chaise, tellement qu'il ne douta plus de jeter .tant de poudre aux yeux de madame de Maintenon et tant de dégoût sur M. de Chartres qu'il ne demeurât le maître de Tesprit de celle qui étoit devenue le grand ressort de toutes les fortunes. Les deux ducs et leurs femmes à divers degrés, infatués de madame Guyon, Tétoient au même excès de l'abbé de Fénelon qui étoit leur prophète , dans qui ils ne voyoient rien que de divin, et qui se servoit et d'eux et de soi-même pour des choses très-, terrestres qu'il n'avoit pas de peine à leur diviniser. Parmi toutes ces menées saintes et profanes , M. de Chartres s'aperçut de quelque chose de suspect dans la doctrine de madame Guyon, que tout son esprit, son art et ses souplesses ne purent lui dérober, ni lui déguiser, encore moins lui faire goûter. De l'un à l'autre , il en découvrit plus , et quand il fut bien sûr de son fait, il démontra que cette nouvelle sainte avoit déjà gâté une portion de Saint-Cyr, et perdroit bientôt tout le reste si on la iaissoit fsdre. L'abbé de Fénelon, qui s'aperçut de quelques nuages dans l'esprit de madame de Maintenon, y vit bientôt plus clair par l'aveu qu'elle lui fit de ses doutes sur madame Guyon, qui d'elle-même se sentant trop tôt découverte avant une séduction mieux préparée, désira elle-même de ne pas rester un moment à Saint-Cyr. Ce fut le commencement de la division de M. de Chartres d'avec l'abbé de Fénelon, dont ses amis demeurèrent inséparables et à leur commune maîtresse, qui se retira à Paris, dogmatisant en cachette et venant en faire autant en grand secret à Versailles pendant les Marlys en faveur des gens attachés aux enfants de France qui ne pouvoient aller la chercher. M. de Beauvilliers fut averti plus d'une fois que ces conventicules obscurs, qui se tenoient pour la plupart chez lui, étoient sus et déplaisoient; mais sa droiture qui ne cherchoitque le bien pour le bien, et qui croyoit le trouver là , ne s'en mit pas en peine. La duchesse de Béthune, celle-là même qui alloit à Montmartre avec M. deNoailles, y tenoit la seconde place. Pour ce maréchal, il sentoit trop d'où venoit le vent, et d'ailleurs il avoit pris d'autres routes qui l'avoient affranchi de tout ce qui ne lui étoit pas utile. La duchesse de Mortemart , bellesœur des deux ducs , qui, d'une vie très-répandue à la cour, s'étoit tout à coup jetée à Paris dans la dévotion la plus solitaire , devançoît ses sœurs et ses beaux-frères de bien loin dans celle-ci , et y étoit pour le moins suivie de la jeune comtesse de Guiche, depuis maréchale de Gramont, fille de Noailles. Tels étoient les piliers mâles et femelles de cette école , quand la maîtresse fut éloigaée d'eux et de Paris avec

une douleur de leur part, qui ne fit que redoubler leur fascination pour elle , et les élans de dépit de l'abbé de Fénelon de voir ravir à ses filets madame de Maintenon par M. de Chartres, à qui il les avoit principalement tendus pour la lui enlever et occuper sans partage toute sa confiance. La suite des Mémoires marquera des événements que cette clef fera mieux comprendre-, mais il faut remarquer que tout ceci n'arriva que depuis ce premier éloignement de Paris de madame Guyon.

Lundi 11, à Versailles. — Monseigneur est parti après la messe du roi pour aller à Choisy ; il mène avec lui à ce voyage : M. le duc de Chartres, M. le prince de Conty, MM. de Vendôme, le comte de Brionne , les ducs de Roquelaure et de Montmorency et MM. de Roucy, de Villequier, d'Antin, d'Urfé, de Sainte-Maure et moi. — 11 est déjà arrivé à Dunkerque et au Havre des vaisseaux danois chargés de blé , et on a su par eux qu'ils étoient suivis de quantité d'autres chargés pour différents ports de France, et que dans leur route ils n'ont trouvé ni vaisseaux anglois ni hoUandois.

Mardi 12, à Versailles. — M. de Lislebonne* mourut hier à Paris; il avoit soixante-six ans; il ne laisse d'enfants que M. de Commercy, qui sert dans les ennemis, mademoiselle de Lislebonne et madame la princesse d'Épinoy. Il avoit longtemps servi dans les armées du roi de lieutenant général et de capitaine général et avec réputation. — Le roi alla tirer l'après-dlnée, le temps s'étant adouci , et Monseigneur s'amusa à Choisy à se promener dans ses jardins, à faire tailler ses arbres, et joua le soir au lansquenet, au brelan et à culbas.

* M. de Lislebonne étoit frère cadet du père du duc d'Elbeuf et aîné du père du prince d'Harcourt. Ses filles firent figure à la cour par la la faveur de Monseigneur, en laquelle madame la princesse de Conty les introduisit , et par la considération du roi, de madame de Maintetenon et des ministres qu'elles se surent attirer. Leur mère, sœur de M. de Vaudemont, favori des plus grands ennemis du roi, étoit comme lui bâtarde du duc Charles IV de Lorraine , célèbre par ses infidélités, et de madame de Cantecroix. M. de Lislebonne avoit fort servi avec distinction dans les troupes de son beau-père, et après dans celles du roi ; du reste, décrié partout, et le plus hardi menteur de son

temps. Il laissoit pour des maîtresses manquer du nécessaire sa femme qui avoit de la vertu et de Fintrigue , jusqu'à manquer de pain , au point que M. de Louvois lui a souvent envoyé à dîner et de l'argent.

Mercredi 13, à Marly. — Le roi partit de Versailles Taprès-dlnée, et vint ici avec les dames ; Monseigneur y vint tout droit de Choisy, et tous les gens qui avoient eu l'honneur de le suivre sont du voyage de Marly. Madame la duchesse de Chartres y est ; et comme elle est encore foible, n'étant relevée de ses couches que depuis peu. Monseigneur lui a cédé son appartement d'en bas et est allé loger en haut. Monsieur et Madame sont du voyage; Mademoiselle y est aussi pour la première fois; elle n'y avoit jamais eu de logement. Madame la Duchesse est demeurée à Versailles n'étant pas encore entièrement guérie de son érésipèle. — On a eu nouvelle que lej prince Louis de Bade étoit arrivé en Angleterre.

Jeudi ik, à Marly. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Noisy, ou U fait accommoder une garenne pour M. le duc de Bourgogne, qui témoigne du goût pour ce lieu-là. — Le roi et Monsieur veulent que madame la duchesse de Chartres appelle madame la Duchesse et madame la princesse de Conty ma sœur, quoique les autres l'appellent Madame; madame la duchesse de Chartres y avoit quelque répugnance par honnêteté , et madame la princesse de Conty l'a priée de faire ce que le roi et Monsieur souhaitoient, et de croire que cela ne lui feroit aucune peine*.

* Cet ordre du roi à ses filles vint de ce que les deux princesses du sang, piquées de voir leur cadette au-dessus d'elles et n'osâlit pourtant l'appeler ma sœur, l'appeloient migaoïiepar un air de familiarité aigre-douce, d'autant que l'air, le visage et la taille de la petite-fille de France n'avoient rien de mignon. Cela à la fin offensa Monsieur, qui attira cet ordre dont madame la Duchesse, encore plus que madame la princesse de Conty, eut un extrême dépit.

Vendredi 15, à Marly. — Le roi se promena le matin et l'après-dlnée dans ses jardins, et s'amusa à faire tailler

ses arbres. -^ M. de Boufflers a assemblé un corps de troupes en Flandre et marche vers la Meuse ; on ne dit point encore à quelle intention. -— On a mis à la Bastille le baron de Corneberg, à qui on a ôté depuis peu la charge de colonel des hussards; il menaçoit de les faire tous déserter^ et tenoit d^autres mauvais discours qu^on a jugé à propos de ch&tier par la prison. — Pendant oe voyage ici de Marly , le roi venoit le soir après souper voir jouer Monseigneur au lansquenet^ et jouoit quelques ré* jouissances.

Samedi 16, à Versailles. — Le roi se promena le matin dans ses jardins à Marly, où il fit tailler ses arbres, et re* vint ici le soir. — M. le maréchal de Catinat vint saluer le roi, dont il fut très-bien reçu, et eut audience dès le soir même chez madame de Maintenons — Mademoiselle de LuyneSy sœur de M« le duc de Chevreuse, épouse M. le marquis d'Heilli de la maison de Gouffier ; on dit quHl a 25,000 livres de rente. — Monseigneur alla de Marly à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre, et revint ici le soir.

Dimanche 17, à Versailles. — M. de Montignac , troisième frère de M. de Hautefort et colonel d'infanterie, est mort à Paris. Le roi a doxmé son régiment au cinquième, frère qui étoit lieutenant de vaisseau ; il s'appeloit la Flotte, et va prendre le nom do Mqntignac. — Le roi rappelle cinq intendants, qui sont; M. Chauvelin de Picardie, M. d'Argouges de Bourgogne > M. de Creil d'OrléanoiSj M. Bossuet de Soissonnois, et M. Daquin de Bourbonnois. On ne dit point encore ceux qu'on envoie en leur place. — Le soir il y eut appartement.

Lundi 18, à Versailles. — On'n'a point encore nouvelle que Bart soit arrivé avec les vaisseaux danois chargés d€| blé , et on attend un courrier de Dunkerque avec impatience. — Le roi a donné à M. le marquis d'Arcy, gouverneur de M. le duc de Chartres, la place du conseil, vacante par la mort de M. de la Vauguyon. Ces charges-

là .valent 500^000 livres. — Le roi a signé le contrat de mariage de mademoiselle de Luynes avec M. d'Heilli. — Le soir il y eut comédie.

Mardi 19, à Versailles. — Le roi s'est promené ces jours ici à Trianon les après-dinées , où il s^est amusé à faire tailler ses arbres. — Monsieur s'en est allé à Paris pour quelques jours ; Madame est demeurée ici. — M. de Boufflers, en marchant vers la Meuse, a laissé un corps de troupes dans nos lignes, parce que les ennemis assemblent quelques régiments sur le canal de Bruges. — On dit que M. de Ruvigny, qui est bien prêt d'arriver à. Turin, y porte des lettres de change pour six millions à M. de Savoie, pour tâcher de Tempôcher de conclure son traité avec nous.

Mercredi 20, à Versailles. — Monseigneur avoit commandé la comédie pour aujourd'hui ici. Mais, ayant songé que c'étoit le jour de la mort de la reine sa grande mère, il les a contremandés, — Le roi a nommé M. Bignon, qui étoit intendant de Rouen, à l'intendance de Picardie, en la place de M. Chauvelin, et M. Ferrand, le maître des requêtes, à l'intendance de Bourgogne en la place de d'Argouges ; cette intendance-là vaut mieux que toutes les autres du royaume; elle vaut 24',000 livres de rente. M. d'Ormesson a été nommé intendant de Rouen en la place de M. Bignon, qu'on met en Picardie; M. le Vayer, intendant en Bourbonnois, en la place de M. Daquin. H. de Bouville, nommé à l'intendance d'Orléans, en la place de M. de Creil, qui est rappelé ; M. de Bernage , à l'intendance de Limoges en la place de M. de Bouville, qui va à l'intendance d'Orléans; et il envoie à l'intendance de Soissons M. le Pelletier de la Houssaie en la place de M. Bossuet, qu'on rappelle.

Jetidi 21, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour. Monseigneur alla dîner à Paris avec les princesses chez Monsieur. Après dîner il y eut grand jeu , puis Us entendirent l'opéra dans la loge de Monsieur ; ensuite un

grand souper et un grand bal où il y eut une quantité prodigieuse de masques. Monseigneur et madame la princesse de Conty ne revinrent ici qu'à cinq heures du matin , et madame la duchesse demeura à Paris. — Les Espagnols ont fait le duc d'Havre amiral des mers de Flandre. — L'abbesse d'Issy près Paris est morte ; elle étoit fille de la vieille madame de Çhavigny, qui vient de mourir. Cette abbaye ne vaut que k ou 5,000 livres de rente.

Vendredi 22, à Versailles. — M. Daquin, qui sort de l'intendance de Bourbonnois, se défait aussi de la charge de secrétaire du cabinet qu'il avoit. Le roi n'a encore choisi personne pour l'acheter, et M. Daquin achète une charge de président au grand conseil qui étoit vacante par la mort de M. Poucet. — H y a des lettres de Pologne qui marquent que le roi de Pologne est très-mal. — Le roi a déclaré à tous les ministres étrangers qui sont ici qu'il ne tiendroit les propositions de paix qu'il avoit faites aux ennemis que jusqu'au commencement de la campagne prochaine, et que , la campagne commençante , il déclareroit qu'il n'étoit plus dans aucun engagement.

Samedi 23, à Versailles. — M. de Boufflers à vendu son régiment de cavalerie à , qui en étoit lieutenant-colonel; il lui donne même de grandes facilités pour le payement, parce qu'il étoit bien aise de lui faire plaisir. Cette affaire-là est finie. Il vend aussi son régiment d'infanterie, et le marché est fait à 36,000 francs; c'est M. de Talleyrand qui l'achète; niais Taffaire n'est pas entièrement faite; M. de Talleyrand est de la maison de Chalais et est capitaine de cavalerie.

Dimanche 24, à Versailles. — La flotte espagnole est arrivée à Cadix, il y a déjà quelque temps et assez richement chargée. Il y a de l'argent considérablement pour les marchands françois, mais le roi d'Espagne s'en veut saisir, et il a fait arrêter deux vaisseaux génois chargés de 2,000,000 de piastres pour nos marchands. — Le prince Louis de Bade est arrivé à Londres, où il a été reçu

avec de grands honneurs; il est souvent enfermé avec le prince d'Orange et mange la plupart du temps avec lui en particulier.

Lundi 25, à Versailles. — Le roi tint conseil Taprèsdinée, outre celui qu'il avoit tenu le matin à son ordinaire. Le soir il y eut comédie; il n'y a point d'appartement cet hiver pendant l'absence de Monsieur. — Le roi a donné l'agrément à M. de Cossé d'acheter le régiment de cavalerie de Gournay ; Vandeuil^ lieutenantcolonel de Bâche villiers, qui avoit été choisi pour l'a-* cheter, n'a pas pu trouver son argent. — M. Daquin^ capitaine aux gardes, a permission du roi de se défaire de sa compagnie j et comme il lui manque beaucoup d'hommes, le roi fait retenir 100 livres par hommes sur les 25^000 écus à quoi les compagnies sont taxées. — Monsieur vint de Paris ici pour être au conseil de dépècl^es et s'en retourna coucher à Paxis.

Mardi 26, à Versailles. — Monseigneur entendit la messe à onze heures, et puis monta en carrosse pour s'en aller à Choisy coucher. Il mène à ce voyage ici M. le Duc, M. le prince de Conty, MM. de Vendôme, M. de Montmorency, M. de Roquelaure, M. de Brionne, M. de Barbezieux, MM. de Thianges, d'Heudicourt, d'Albergotti, d'Harcourt, d'Alincourt, de Sainte-Maure, d'Antin, Clairmont et moi. — Le roi a donné l'agrément au comte de Melun , de la maison d'^pinoy, d'acheter le régiment de Bellegarde. Latier, vieil otficier de cavalerie, avoit été choisi pour l'acheter; mais il n'a pas pu trouver d'argent.

Mercredi 27, à Versailles. — Du Bourdet, enseigne des gardes du corps , est mort de maladie à Paris. Tracy est le premier exempt de cette compagnie-là; il est percé de coups et on croit qu'il montera à l'enseigne. — Monseigneur s'amusa tout le jour à Choisy à faire tailler ses arbres, et le soir à jouer. M. de Barbezieux, qui étoit venu avec Monseigneur, s'en retourna à Versailles. — On eut nouvelles que le capitaine Jean Bart étoit parti des ports

de Norwége, le H|. de ce moisj il escorte plus de deux cents vaisseaux marchands cpii viennent eu France ^ ]», plupart chargés de blé.

Jeudi 28j à Vtnailles, — Le roi n^est point sorti tous ces jours ici; la grande gelée Tempèche d'aller à la chasse. — Monseigneur partit de Choisy le matin ^ et vint dîner au Palais-Royal ; après diner il joua, et puis entendit l'opéra dans la loge de Monsieur. Ensuite ils revinrent jouer et souper, et après souper il y eut grand bal ; Monseigneur ne s'y masqua point. Il y eut beaucoup d'ordre dans le bal jusqu'à ce qu'on eût laissé entrer les masques. — La duchesse de Gramont* est à l'extrémité; ^Ue a reçu l'extrème-onctiou et on ne croit pas qu'ell passe la journée de demain.

* La dudiesse de Gramont étoit fille de ce M. de Casteinau, blessé à mort à la bataille des Dunes, et que le cardinal Mazarin fit maréchal de France sur la certitude que lui donnèrent les chirurgiens qu'il n'en pouvoit revenir ; et en effet il mourut peu de jours après. Il laissa im fils qui n'a point laissé de postérité , et qui voyant le duc de Gramont , alors le marquis de Louvigny, amoureux de sa sœur et bien avec elle, l'obligea à l'épouser, et oe mariage ne fut pas heureux, quoique sans grands éclats.

Vendredi 29 , à Versaillei. «^ Monseigneur est revenu cette nuit à cinq heures du matin du bal de Monsieur. Le soir il y eut ici comédie. Madame est allée à Paris, et elle doit revenir ici avec Monsieur. — La duchesse de Gramont est morte à Paris après une longue et fâcheuse maladie (1). — M. de la Houssaye, à qui on vient de donner l'intendance de Soissons, étoit procureur général de la commission qu'on a établie pour les affaires de Saint-Lazare ; on a mis en sa place M. de la VieuviUe , le maître des requêtes*

(1) ff Ëlks étoit attaquée d'an mal dont on guérit rarement, ce qui est cause qu'oa a d^ ploûeur» fols pqblié sa mort. » (Mercure de déeembre 1093 • p. 2S2. )

Samedi 30 ^ à VtrsailUs. — Q y a déjà quelque temps que M. de Luxembourg a commencé son procès contre les ducs ; il est prêt à juger, et M. le duc de SaintSimon, pour en retarder le jugement, fit signifier des lettres d'État jeudi. Le roi les a cassées ce matin au conseil, et ainsi ce procèsr-là sera fini au premier jour *. — On a nouvelles que M. de Ruvigny n'est pas encore arrivé à Turin ; mais on mande de Vienne que M. de Savoie a fort assuré l'empereur qu'il ne feroit la paix avec la France que conjointement avec les alliés.

* M. de Luxembourg avoît si bien cabale au parlement que les ducs n'y pouvoient espérer de justice. Maulnouri , conseiller-clerc, eut horreur des faussetés répandues dans un mémoire non signifié et distribué sous le manteau, et le donna à M. de la Rochefoucauld. Il étoit capital aux ducs d'y répondre : en deux jours cela fut fait. U en fedloit le double pour être imprimé et distribué, et à deux jours de là le procès devoit être jugé. MM. de la Trémoille, Chaulnes , Richelieu , Saint- Simon, la Rochefoucauld, Monaco , Rohan, allèrent ensemble chez le premier président Harlay, comme il rentroit du palais, lui demander le délai du lundi au vendredi pour avoir le temps de donner leur mémoire ; on les fit entrer et attendre dans la cour, et puis on leur vint dire que le premier président étoit sorti. Ils entendirent ce que cela vouloit dire, et retournèrent chez Riparfond, leur avocat, pour voir ce qui leur restoità faire pour n'être pas étranglés. On convint que dans une extrémité pareille et après des procédés infinis, plus partiaux et plus déclarés qu'on ne le peut dire, il n'y avoitde ressource qu'à allonger à quelque prix que ce fût , et d'arrêter tout par une requête au conseil pour évoquer du fait de M. de Richelieu qui avoit une évocation générale de toutes ses causes au grand conseil. Cette demande étoit inepte, et les ducs le savoient bien, mais elle allongeoit , qui étoit tout leur but dans la situation où ils se trouvoient. Cela résolu , il se trouva que le temps manquoit pour cette procédure, et qu'on n'en pouvoit avoir que par des lettres d'État , qui sûrement seroient cassées, mais qui, avant qu'elles je fussent, procureroient le loisir de lier l'instance au conseil et d'arrêter tout au parlement. M. de Saint-Simon se trouvoit là le seul qui servît et qui en eût. Il les ofîrit, quoiqu'il sentît bieu à quoi il s'exposoit et les donna. En effet, elles produisirent un éclat entre M. de Luxembourg et lui qu'il soutint , à dix-neuf ans , contre lui avec une extrême hauteur, qui fut telle qu'ils ne se sont jamais salués depuis en quelque lieu qu'ils se soient rencontrés, et que la conduite et les propos de ce

jeune homme piquèrent cent fois plus M. de Luxembourg que lesf lettres d'État même, qui lui arrachèrent des mains le gain de son procès ; mais ce qui acheva de Toutrer, c'est que le régiment de M. de Saint- Simon, en quartier dans la généralité de Paris et destiné pour l'armée de Flandre, en fut ôté par ordre exprès du roi, comihe il étoit prêt à partir et envoyé sur le Rhm , et le régiment du chevalier de Sully qui étoit à Toul, envoyé en Flandre en sa place^

Dimanche 31, à Versailles. — Le roi a donné à Tracy l'enseigne vacante dans la compagnie de Duras par la mort de Du Bourdet. Tracy étoit premier exempt de cette compagnie. — M. le nfiaréchal d'Humières se trouva mal au souper du roi et tomba évanoui ; Tévanouissement fut fort court, et il n'y a nulle marqiie d'apoplexie ; et il s'est couché en aussi bonne santé et aussi gai qu'à son ordinaire.

Lundi 1" février y à Versailles. — Le roi alla tirer l'après-dlnée dans son parô. — Le roi a nommé M. Desnoës chef d'escadre à la place de M. de la Porte. Desnoës étoit ancien capitaine et de beaucoup de réputation ; il s'étoit fort distingué dans la dernière bataille. — Monsieur et Madame revinrent de Paris , et le soir il y eut appartement; il n'y en a point eu en l'absence de Monsieur. — On a nouvelles que M. de Longueville est à l'extrémité ; il étoit enfermé depuis longtemps à l'abbaye de Saint-Georges de Boscherville près de Rouen.

Mardis, jour de la Chandeleur y à Versailles. — Le roi fit assembler le chapitre des chevaliers de l'ordre avant que d'aller à la messe , et leur fit lire l'attestation de bonne vie et les preuves de M. le cardinal de Furstemberg; après quoi il fit entrer M. le cardinal de Furstemberg, et lui dit qu'il alloit le recevoir. Ensuite nous mar châmes à la chapelle à l'ordre accoutumé. 11 y eut procession dans la cour; M. le cardinal marcha selon l'ordre avec les autres ecclésiastiques après le roi, et fut reçu avant que la messe commençât, comme le roi a accoutumé de recevoir les ecclésiastiques. — Le roi au soir

44« J013RKAL DE DANGEAU.

eut nouvelles que l'évêque de Liège étoît mort; il s*apeloit Jean Lpuis Delderen , de bonne noblesse de ce pays-là, et étoit fort vieux ; il avoitprès de quatre-vingts ans. -^ Le roi passa l'aprèe-dlnée aux dévotions de la journée et entendit le sermon du P. Gaillard.

Mercredi 3, à Yenailles, — Le roi alla l'aprês-dlnée à la chasse. — On apprit de M. de Longueville (1) qu'il avoit fait un testament à Lyon avant que d'être interdit en 68 ou 69, en revenant^de Rome. Par ce testament, il donnoit tout son bien à M. de Longueville, son frère, qui a été depuis tué au passage du Rhin ; et, en cas qu'il mourût sans enfants, il donnoit son bien à madame de Longueville sa mère, et laprioit de trouver bon que cela passât à M. le prince de Conty, mort à Fontainebleau,

(1) R L'abbé de IjongneyfUe, dont c'est ici l'artide, étoit Yaiaé du second m de Henri d'Orléans , duc de LongnevîUey prince souTerain de Neufchâtel , lequel avoit eu de sa première femme, Marie, qui épousa le duc de Nemours. Cet abbé de Longueville avoit un cadet du même lit que lui ; c'est celoi qai fut tué au passage du Rbili, et leur mère étoit la soeur du grand Condé. Comme Tabbé de Longueville donna de bonne beure des marques de rbébétement et de lalfolie avec laquelle il est mort, le prince de Condé conseilla à madame de Longueville de l'engager dans l'état ecclésiastique, parce qu'il n'y avoit rien à en attendre dans le monde, et deùdre passer les biens au cadet, que l'on appeloit.alorsle comte de Saint-Paul, et qui laissoit voir de grandes espérances. La duchesse de Longueville, qui éfoit alors dans la dévotion, éluda longtemps la proposition que son frère lui feisoit ; il pou voit d'autant moins comprendre d'où venoit sa résistance qu'dle ne se cacboit point d'aimer patisionémeat le comte de Saint-Paul, et que l'abbé de Longueville lui étoit insupportable. Enfin il en pénétra le motif. On sait que madame de Longueville avoit été fort galante. Le comte de Saint-Paul n'étoit pas fils de M. de Longueville, elle l'avoit eu de M. de la Rochefoucauld ; il lui ressembloit comme deux gouttes d'eau; et elle ne pouvoit se résoudre, depuis qu'elle étoit venue à penser plus sérieusement, à voir passer tous les biens de la famille de son mari à un enfant qui n'étoit pas le sien. M. le Prince lui fournit un expédient qu'elle voulut bien accoter; ce fut d'engager l'abbé, en se faisant prêtre, à donnw velontaiieinent tous ses biens à son cadet qui lestiendroit alors de la pure libéralité de son afné. Cela fût exécuté et le comte de Saint-Paul fut duc de Longueville; mais il mourut avant l'abbé de Longueville et fut tué, comme on le sait, par sa fiiute , après le passage du Rhm, ayant été élu roi de Pologne. L'abbé deLongneville mourut en 1694, et sa mort fit naître une contestation au sujet de la principauté de {fenfchâtel. » ( Note du duc de Luynes. )

FÉVRIER t6M/ 447

et à M. le prince de la Roche-sur-Yon^ à présent M. le prince de Conty. Il y a déjà huit ans que M. le prince de Conty a connoissance de ce testameni-là; mais les autres gens ne le savoient point. — Le soir il y eut comédie.

Jeudi 4, à Versailles. — Le mariage de M. le prince de Rohan avec madame de Turenne est enfin terminé ; les noces doivent se faire la semaine qui vient. — Le soir il y eut appartement. — M. Houel, ancien lieutenant aux gardes, a l'agrément pour acheter la compagnie de M, Daquin. — Il est arrivé beaucoup de blé en Provence; mais on n'a point encore de nouvelles de la flotte qui vient de Norwége.

Vendredi 5, à Versailles. — Hier M. l'abbé de Lavau mourut au Louvre à Paris; il étoit garde du cabinet des livres du roi et étoit de l'Académie françoise , et trésorier de l'église de Saint-Hilaire de Poitiers ; sa charge lui donnoit un logement dans le Louvre. — Le roi a fait une promotion de chevaliers de Saint-Louis; ils furent déclarés hier ; il y en a cent quatre-vingt-dix-huit officiers de terre, quarante-huit des vaisseaux et quatre des galères. M. le duc de Vendôme en est. Le roi dit le soir à Guiscard qu'il l'avoit oublié sur la liste, mais qu'il le feroit. Tous les lieutenants des gardes du corps le sont et beaucoup d'enseignes ; les deux capitaines des mousquetaires; beaucoup d'officiers généraux, et beaucoup d'officiers particuliers estropiés.

Samedi 6 , à Versailles. — M. le prince de Conty fait partir M. le chevalier d'Angoulême pour aller prendre* possession delà principauté de Neufchàtel, en vertu du testament de M. de Longueville ; et madame de Nemours à demandé permission au roi d'aller dans ce pays-là pour s'en mettre en possession comme héritière de M. de Longueville son frère. Les trois états de Neufchàtel sont juges de cette affaire4à. Neufchàtel est en pays de droit étorit; ainsi M. de Longueville, qui n'avoit que vingt-

quatre ans quand il a fait le testament^ étoit en à^ de tester.

DimancheT^ à Versailles. — Monseigneur alla coucher à Choisy ; il y a mené les courtisans qu'il a accoutumé d'y mener; il y avoit de plus M. de Marsan et M. le duc de Montfort. — M. le Prince a donné son régiment de cavalerie à M. de Cerisy, qui en étoit lieutenant-colonel et qui le commande depuis longtemps. M. le comte deCoUgny, qui étoit colonel de ce régiment-là, a quitté le service par le mauvais état de ses affaires. Cerisy avoit eu un autre régiment depuis peu, et le chevalier de Broglie a l'agrément du roi pour l'acheter. — Le mariage de mademoiselle de Dangeau , ma fille, fut arrêté avec M. le duc de Montfort, fils aîné de M. le duc de Chevreuse.

Lundi 8, à Versailles. — Le chevalier de Monbas, mestre de camp de cavalerie, est mort; il avoit eu le régiment de son frère, qui fut tué à la campagne passée à la bataille de la Marsaglia. Le roi vient de donner ce régiment-là à de Vienne, ancien officier de cavalerie estropié , qui avoit eu l'agrément pour acheter un régiment. — On a eu des nouvelles du capitaine Jean Bart; on l'avoit cru parti des ports de Norwége dès le 14 du mois passé; mais son départ avoit été retardé pour attendre quelques vaisseaux marchands suédois qui se dévoient joindre aux vaisseaux danois qui viennent en France.

Mardi 9 , à Versailles. — Le roi a été à la chasse tous ces jours ici; il a encore fait une promotion de chevaliers de Saint-Louis. Le marquis d'Huxelles, le comte de Roucy, Feuquières, Thianges et beaucoup de gens de connoissance en sont. — Ces jours passés madame Cornuel * est morte à Paris; eUe avoit quatre-vingt-cinq ans et étoit foFt connue par ses bons mots qu'elle a dits jusqu'à la fin de sa vie. — Madame la duchesse de Nemours a fait une donation entre vifs de toute Ig. succession de M. de Longueville au chevalier de Soissons, fils naturel du

comte de Soissons, tué à la bataille de Sedan; et sll meurt sans enfants, elle lui substitue les enfants du feu marquis de Rothelin , et après eux, elle donne Neufchàtel au corps Helvétique. Cette disposition-là a un peu surpris le public.

* Madame Gornuel étoit une vieille bourgeoise du Marais, dont Tes* prit lui avoit acquis quantité d'amis de considération et une sorte de tribunal chez elle. Elle étoit pleine de bons mots, mais de ces mots qui sont des apophthegmes. Son dernier, et presque à Fagonie, fut à M. de Soubise, qui lui vint donner part de la conclusion encore secrète du mariage de son fils aîné avec Théritière de Ventadour, veuve sans enfants du prince de Turenne. « Ho ! monsieur, lui répondit-elle , que voilà un grand et bon mariage pour dans soixante ou quatre-vingts ans dMci! » C'est que la naissance et les alliances étoîent à souhait avec des biens immenses, mais que la conduite n'y répondoit pas, et étoit fort publique.

Mercredi iO y à Versailles. — Le roi devoit aller aujourd'hui à Marly pour y passer le reste de la semaine à son ordinaire ; mais il manda hier à M. le Dauphin à Choisy que le dégel rendroit les jardins de Marly un peu pâteux , et qu'il remettoit à la semaine qui vient à faire ce voyage. Monseigneur envoya au roi pour le prier de trouver bon qu'il passât encore cette journée ici à Choisy; et madame la princesse de Conty y est venue de Versailles dîner avec lui. — On croit que les négociations avec M. de Savoie pour la paix ne sont pas encore entièrement finies, et que M. de Savoie a envoyé à l'empereur pour l'exhorter à écouter les propositions de la France.

Jeudi 11, à Versailles. — Monseigneur partit après dîner de Choisy et revint ici. — Le marché que M. de Talleyrand avoit fait avec M. de Boufflers pour son régiment d'infanterie est rompu; M. de Talleyrand n'avoit pas tout l'argent qu'il lui falloit, et outre cela M. de Boufflers trouve des gens qui lui en donnent encore plus qui ne lui en donnoit M. de Talleyrand. — J'appris qu'à la mort de madame de Thianges, le roi a donné à madame

460 JOURNAL DE DAMGEAU.

la duchesse de Sforce, sa fille, Tappartement qu'elle avoit dans le Louvre.

Vendredi 12 , à Versailles. — M. le maréchal de Villeroy est revenu de Lyon depuis quelques jours, et, depuis son retour il a arrêté le mariage du marquis d'Alincourt, son fils, avec mademoiselle deLouvois. Comme ils sont parents *, on a envoyé à Rome pour avoir les dispenses nécessaires. — Dans la donation qu'a faite madame de Nemours à M. le chevalier de Soissons, elle n'y avoit point compris la terre de Coulommiers qui vient de la maison de Glèves y et qui seroit venue après sa mort à madame la Princesse; elle en a refait une nouvelle donation à M. le chevalier de Soissons, qu'elle veut obliger à se marier j et elle lui fait prendre le nom de prince de Neufchâtel.

* Voici la parenté du marquis d'Alincourt avec mademoiselle de Lottvois. Il n'est pas à propos de remonter plus haut dans les YîUeroy que le célèbre Nicolas de Neuville , avec la fille de M. de rAubespioe, qui mit les secrétaires d'État hors de page , en avoit deux charges et signa le premier pour le roi , donna sa fille et une de ses charges de secrétaire d'État à Villeroy, à qui il avoit reconnu beaucoup d'esprit et de capacité en travaillant dans ses bureaux. U fut aussi grand ministre, aussi ligueur que son beau- père, et aussi avant dans la confidence de la reine-mère. Les liaisons de la Ligue lui en avoient donné de fort étroites avec Mandelot, chevalier de l'ordre et gouverneur de Lyon, Lyonnoiset Beaujolois, qui aboutirent au mariage de leurs enfants, avec la survivance de ce gouvernement pour Alincourt, qui n'en eut que deux filles, dont l'aînée épousa Puysieux, secrétaire d'État, fils du chevalier deSillery, et mourut peu après sans enfants; l'autre le marquis de Courtenvaux , chevalier de Tordre et premier gentilhomme de la chambre, fils du maréchal de Souvré, gouverneur de Louis XIII. Ce marquis de Courtenvaux étoit frère du commandeur de Souvré, grand prieur de France et ambassadeur de Malte, si connu par ses piivances avec la reine-mère et le cardinal Mazarin, et de madame de Lansac, gouvernante de Louis XIV , grand'mère maternelle de la maréchale de la Mothe, gouvernante de Monseigneur et des enfants de France. M. d'Alincourt, étant veuf, se remaria à la fille du célèbre Harlay-Sancy , dont il eut le maréchal de Villeroy, gouverneur de Louis XIV . Tarchevêque de Lyon, etc., qui étoient frères de père de

FÉVaiËR 1694. 4dl

madame de Ck)urteiivaux, laquelle eut un fils mort de bonne heuie, qui, de Marguerite Barentin, ne laissa qu'une fille unique, dernière de la maison de Souvré, qui épousa M. de Louvois. Le père de madame de Louvois étoit ainsi cousin germain du second maréchal de Villeroy, gouverneur de Louis XIV, et madame de Louvois issue de germaine du marquis d*Alincourt , qui devint duc de Villeroy et son gendre. Or, ce qui acheva de mettre MM. de Villeroy en passe de seigneurs, fut ce gouvernement de Lyon possédé par Alincourt après la mort de Mandelot, son premier beau-père. Le connétable de Lesdiguières, qui passoit sa vie dans son gouvernement de Dauphiné , qui commandoit en Provence , et qui étoit plus roi que gouverneur dans ces provinces , voulut l'être pareillement de Lyon , Lyonnois et Beaujolois qui arron^ dissoit si fort son gâteau. Ce fut Tunique cause du choix qu'il fit du marquis, depuis premier maréchal de Villeroy, pour épouser une fille du maréchal de Créquy et de sa fille , quoique les plus grands partis de France lui fussent offerts, et en faisant ce mariage il obtint la survivance de oe gouvernement de Lyon qu'avoit Alincourt pour Villeroy. et l'accrut ainsi par une alliance de laquelle Alincourt ni son fils n'avoient osé se flatter, et dont ils surent tirer tous leurs avantages.

Samedi iZp à Versailles. — M. de Vandeuil, qui étoit lieutenant-colonel du régiment d'Esseville que l'on avoit donné àCerisy, achète ce régiment de Cerisy, à qui M. le Prince a donné son régiment; et. le chevaUer de Broglie, qui a permission d'acheter un régiment, achètera celui de Glisy, qui n'est plus en état' de servir par sa mauvaise santé. — M. de Soubise a fait signer au roi le contrat de mariage du prince de Rohan, $on fils, avec madame de Tui*enne , et lundi le mariage se fera à Paris.

Dimanche 14-, à Versailles. — Le roi a déclaré qu'il partiroit le 15 du mois qui vient pour aller à Chantilly et à Compiègne, où il fera la revue de ses gardes du corps, de son régiment des carabiniers et de son régiment d'infanterie. Il sera quinze jours à son voyage, — On a nouvelles d'Angleterre que les deux chambres du parlement ont fait une adresse au prince d'Orange qui lui a fort déplu , et que les députés o^t fini par lui dire que , quand les deux chambres avoient résolu de passer un acte, il

étoit dans Tordre que les rois d'Angleterre y souscrivisvent. Le prince de Bade est toujours dans ce pays-là.

Lundi 15, à Versailles. — Le mariage de M. le prince de Rohan avec madame de Turenne se fit à Paris en particulier ; il n'y eut point de noce et les mariés , vinrent coucher le soir chez M. de Soubise, où ils demeurèrent. — Monsieur et Madame vinrent à Paris, où ils demeureront huit jours. — L'escadre des vaisseaux anglois et hollandois qui attendoit le capitaine Jean Bart a été battue d'une assez rude tempête , et a été contrainte de rentrer dans les ports d'Angleterre et de Hollande. — M. le prince de Conty doit partir samedi pour s'en aller à Neufch&tel.

Mardi 16, à Versailles. — Le roi signa le contrat de mariage de M. le duc de Montfort avec mademoiselle de Dangeau, ma fille. — Monseigneur alla dîner à Paris au Palais-Royal , ensuite à l'opéra dans la loge de Monsiem», et puis on joua jusqu'au souper; après souper, grand bal. Monseignem» fut quelque temps masqué, et repartit du Palais-Royal à quatre heures du matin pour revenir ici. — M. de Joyeux, premier valet de chambre de Monseigneur, rend au roi une abbaye qu'il avoit auprès d'Abbeville, qui valoit 4 ou 5,000 livres de rente, et le roi lui donne une pension de 2,000 écus sur l'abbaye de Saint-Amand.

Mercredi 17, à Versailles. — Le roi partit de Versailles après dîner. Monseigneur vint avec madame la princesse de Conty. Monsieur et Madame sont demeurés à Paris. Le roi a voulu que M. le duc de Chartres y demeurât aussi pour s'y divertir. — M. ïe duc de Montfort épousa mademoiselle de Dangeau , ma fille , à Paris, à la paroisse de Saint-Paul. La noce se fit en ma maison à la place Royale ; no us étions environ cinquante personnes à la noce. — M. le maréchal de Villeroy, en mariant son fils, lui cède sa duché et en retient les honneurs; le roi l'a trouvé bon**

FÉVRIER t6M. 4SS

' * L'auteur de ces Mémoires est fort auotisant et fort ignorant ; ces deux mots sont volontiers synonymes : quand on a eu un rang de droit, non de grâce, on ne le perd jamais , et de grâce il n'y a peut-être pas d'exemple qu'on en ait perdu. M. de Villeroy, démis de son duchépairie, a donc retenu son rang sans grâce du roi, et de droit parce qu'il en avoit joui de droit ; mais la grâce est que le roi permette la démission, et c*est cela qui ne se peut faire sans que le roi le trouve bon, non pas la conservation du rang après, qui ne se peut perdre. Et, à ce propos, il est bon de remarquer que ces démissions avoient plus de cérémonie dans leur origine, qui sont prompteraent tombées en désuétude, et sont bien plus anciennes qu'on ne le croit communément, puisque le premier exemple en est du dernier connétable Henri de Montmorency à son fils, qui fut décapité sans postérité à Toulouse, et cette démission fut revêtue de lettres patentes et enregistrées au Parlement. 11 faut dire que , vers le milieu de Louis XIV, les ducs démis ont commencé à prendre des brevets de continuation de rang qui s'expédient de droit , et qui n'en ajoutent point à celui qui étoit , et indépen* damment de cela ne se peut perdre.

Jeudi 18, à Marly. — Le roi et Monseigneur mènent ici la vie qu'ils ont accoutumé d'y mener. — Le roi envoie M. deNesmonden Provence. M. le maréchal de Tourville et M. le comte d'Estrées s'en iront bientôt à Brest pour donner ordre à l'armement des vaisseaux qu'on met à la mer dans l'Océan et dans la Méditerranée. — M. le cardinal de Bouillon partit ces jours passés pour s'en aller à Namur ; il tâchera d'être reçu dans Liège, où, comme grand prévôt, il devroit donner Tordre jusqu'à ce que le chapitre ait élu un nouvel évèque; mais on ne croit pas qu'on l'y veuille recevoir.

Vendredi 19, à Marly. — Madame de Nemours partit de Paris pour Neuf chàtel ; elle emmène avec elle le chevalier de Soissons. Avant que de partir , elle a fait produire un testament de M. de Longueville, postérieur de trois ans au premier que l'on avoit vu; par celui-ci, la donation faite en faveur de MM. les princes de Conty est cassée, et M. le prince de Conty, qui avoit pris congé du roi et qui devoit partir demain pour Neufchàtel, est revenu ici ce soir. Cependant les gens d'affaires croient que

l'on peut attaquer ce nouveau testament, attendu qu'il n*est fait que six mois avant l'interdiction et qu'on peut prouver que M. de Longueville n'étoit déjà plus en état de tester.

Samedi âO^ à Versailles. — M. le maréchal de Gatinat a pris congé du roi à Marly , où le roi l'avoit ïnené ce voyage-ci, et s'en retourne à Pignerol. — Le roi est revenu de Marly en chassant. Monseigneur a été à Paris au Palais-Royal, où il a entendu l'opéra et ensuite est allé à la foire avec Monsieur et Mademoiselle. Au sortir de la foire, le bal a commencé à minuit; ils ont fait médianoche, et puis on a laissé entrer les masques. Monseigneur s'est masqué plusieurs fois, et est reparti à quatre heures du matin pour Versailles. — Madame de Nemours, avant que de partir, a révoqué la donation qu'elle avoit faite de Neufchàtel en ce qui regarde les Suisses, et n'a rien changé à tout le reste.

Dimanche 21 , à Versailles. — Le roi donna plusieurs audiences l'après-dînée, et alla au salut. — On mena hier le duc d'Atri * à la Conciergerie, par ordre du roi ; il a blessé à mort de plusieurs coups d'épée un homme à lui qu'il vouloit engager à faire une déposition qu'il ne vouloit pas faire. — M. Fleuriau (1), beau-père de M. Pelletier le ministre , est mort à Paris ces jours passés. — Il y eut un bal à Paris, chez une femme qu'on appelle madame de Lancé, où il y eut quelque désordre; beaucoup de jeunes gens de la cour qui avoient soupe ensemble s'y trouvèrent mêlés.

" Ce duc d'Atri , sans rang m droit , étoit un Anglure-Bourlemont qui avoit des prétentions sur le duché d'Atri au royaume de Naples. dont il n*a jamais eu aucune jouissance.

Lundi 22, à Versailles. — Monsieur et Madame revin-

(1) « C'est le père de M. d'Armenon ville, garde-dcs-sceaux de France. » f\NQte du d^a de Luynes), Haiigeau écrit Floriot.

rent de Paris. — Le roi doit faire lundi la revue du régiment des gardes^ qui sera habillé de neuf; le maréchal de Boufflers reviendra de Flandre pour être à la revue. — Le duc de Gramont , qui est reparti depuis quelques jours pour s'en retourner à Bayonne, s'est trouvé fort mal en chemin ; il s'est mis en litière pour continuer son voyage, ■t a eu un courrier qui lui a apporté la nouvelle que sa frégate avoit fait une prise de 500,000 francs. — Il y a quelques jours que deux cents hommes de la garnison de Mont-Royal ont fait une course, et ont enlevé dans une petite ville sur le Rhin une compagnie entière de dragons avec tous les officiers.

Mardi 23, jour du Mardi gras, à Versailles. — Il n'y eut point de conseil le matin; le roi avoit donné congé à tous ses ministres; ilMla à la messe à neuf heures, mangea un morceau et alla tirer. Monseigneur courut le loup; Le soir, le roi et' la reine d'Angleterre vinrent ici à huit heures; à neuf heures ils soupèrent avec le roi, et après souper allèrent au bal, où les daines étoient parées magnifiquement; les hommes n'étoient pas tout à fait de même. Il y avoit quatre troupes de masques ; madame la duchesse de Chartres , Mademoiselle , madame la Duchesse et madame la princesse de Conty en rtien oient chacune une. Les rois et la reine demeurèrent au bal jusqu^à une heure, après quoi le roi et la reine d'Angleterre s'en retournèrent à Saint-Germain. Monseigneur et Monsieur demeurèrent au bal jusqu'à quatre heures, Monseigneur toujours masqué, et Monsieur se masqua aussi quelquefois.

Mercredi 24, jour des Cendres, à Versailles. — M. le duc du Maine a pris pour son premier écuyer M. de Cressy, qui étoit capitaine des gardes de M. de Boufflers, -— Il est arrivé à Dunkerque et au Havre plusieurs bâtiments chargés de blé et d'avoine , et le prix du pain diminue considérablement dans tout le royaume. — Toutes les nouvelles qu'on a d'Angleterre portent que le parlement fait de fréquentes remontrances a-u prince d'Orange et

4d€ JOURNAL DE DANGEAU.

qu'il aura plus de peine à avoir de l'argent qu'on ne l'avoit cru dans les commencements; le parlement ne veut plus qu'aucun membre de la chambre haute et de la chambre basse reçoive des pensions de la cour.

Jeudi 25, à Versailles. — Le roi aUa Taprès-dlnée à la volerie pour la première fois de Tannée ; Madame et les princesses étoient à cheval. — Nonseigneur alla couchfr à Choisy, où il a mené. plus de gens qu'à son] ordinaire; car nous sommes dix-huit avec lui, savoir : M. le duc de Chartres, M. le prince de Conty, MM. de Vendôme, le prince d'Elbeuf , le comte de Brionne, le duc de Roquelaure, le duc de Montmorency, le duc d'Albret, le marquis d'Alincourt, qu'on appelle présentement le duc de Villeroy, MM. de Villequier, de Livry, d'Heudicourt , de Florensac, de la Châtre, d'Urfé, de MinSeur et moi.

Vendredi 26, Versailles. — Le roi a donné à M. le premier président 50,000 écus de brevet de retenue sur sa charge; il en avoit déjà pour 100,000 écus, et sa charge ne lui a coûté que 500,000 francs. — Le fils aîné de M. de Pomponne épouse mademoiselle de Palaiseau, qui aura plus de 400,000 francs de bien. — M. le maréchal de Bouffilers arriva de Flandre; il vient ici pour la revue des gardes qu'on fera lundi, et s'en retournera mercredi. — Monseigneur courut le loup dans les buissons de Sénart, et vint coucher à Choisy.

Samedi 27, à Versailles. — Madame la princesse de Conty vint dîner à Choisy avec Monseigneur, et ils sont revenus ici ensemble. — M. le chevalier Colbert, qui étoit Fabbé Colbert autrefois, et qui depuis deux ans a quitté ses bénéfices, épouse mademoiselle de Sourches, fille du grand prévôt, à qui on donne 20,000 écus, et le père les doit nourrir cinq ans. Le chevalier Colbert s'appellera le comte de Linières; il a 25,000 livres de rente en rentes et en maisons dans Paris, et il n'a nul fonds de terre ; il est garde-marine.

Dimanche 28, à Versailles. — Le roi entendit le

sermon du P. Gaillard^ et puis s'alla promener. — On parle fort d'envoyer encore vingt bataillons de l'armée de Flandre et de celle d' Allemagne à Farmée de M. de Catinat. M. de Savoie ne se détermine encore à rien; il a été visiter les fortifications qu'il fait faire à Coni, et est revenu à Turin, où Ruvigny n'est point encore arrivé; il est demeuré pour quelque temps en Suisse où il travaille à faire des levées pour le prince d'Orange. Ceux de Zurich lui ont refusé d'en faire dans leur canton , mais ceux de Berne le lui ont permis, et il y travaille actuellement.

Lundi V^ mars y à Versailles. — Le roi fit, dans la plaine d'Ouille, la revue de ses régiments des gardes françoises et suisses qui étoieùt habillés de neuf. Le roi a interdit la Barre, capitaine aux gardes, qui se justifie fort bien de l'accusation qu'un soldat avoit faite contre lui; ainsi on croit que son interdiction ne sera pas longue. — Le duc d'Elbeuf gagna la gageure qu'il avoit faite de venir de Paris à Versailles et de retourner de Versailles à Paris en moins de deux heures, avec six juments attelées à une machine à quatre roues; il y avoit un peuple infini le long des chemins; et le prince d'Elbeuf gagna de huit minutes (1).

(1) On a parlé si différemment de la course qui s*est faite de Paris à Versailles , et de Versailles à Paris , que vous ne serez pas fâché d'en apprendre le véritable détail. Six jumens noires ont fait cette course; elles sont hoUandoises, et leurs queues étoient coupées à Tangloise ainsi que leur crin. Elles ont sei*vi à tirer le canon du prince d'Orange, et ont été prises à la bataille de Steinkerque , et ayant ensuite été exposées en vente , M. le duc d'Elbeuf en acheta quatorze. Il fit un attelage de six des plus vigoureuses, avec lesquelles il alloit souvent de Paris à Versailles et en revenoit en fort peu de temps. Ce prince étoit un jour avec plusieurs personnes de qualité; on parla de la vitesse et de l'haleine de ces juments , ce qui donna lieu à un pari entre le duc et M. de Chemeraut, de quatorze cents louis d*or neufs. M. de Ghemeraut paria que les jumens de M. le duc d'Elbeuf, en partant de Paris de dessous la porte de la Conlérence, ne pourroient aller jusques à la grille de Versailles , où ce duc seroit obligé de faire tourner son brancart avec les six jumens , autour d'un pilier dressé devant la première grille, repartir de là pour Paris, et arriver en deux heures de temps à la porte de la Goniérence, ou il seroit obligé d'être

Mardi 2, à Versailles. — L'ancien évêque de Glande ves, âgé de quatre-vingt-quinze ans, mourut ces jours passés à Pàmiers. — On a nouvelles que le prince Louis de Bade est reparti d'Angleterre ; le prince d'Orange lui a fait de grands présents à son départ. — Madame de Menessère, gouvernante des filles de Madame, se retire;

avant que la seconde fût sonnée. Les parties prièrent M. le prince de Conty, dont la grande intégrité est connue, de vouloir bien leur faire l'honneur d'être juge de la course et du pari. M. d'Ëlbeuf et M. de Chemeraut convinrent ensemble d'une pendule que l'on fit mettre à côté de la porte de la Conférence , où M. le prince de Conty voulut bien demeurer pour voir commencer et finir la course. Le cocher de M. le duc d'Ëlbeuf mena leâ juments à Vorsailies, avee le postillon de M. Bontemps le jeune. 11 y avoit un second brancard attelé de quatre autres juments, afin que si le premier venoit à casser, on pût se servir de celui qui suivoit, selon qu'il avoit été arrêté par les parieurs. Ce brancart étoit mené par le cocher et par le postOlon de M. le comte de Roussy. Ils arrivèrent à Versailles une heure et une minute après leur départ. M. d'Ëlbeuf suivoit avec plusieurs personnes de qualité. Il ne fit point presser ses chevaux en allant, et il eut la précaution de faire mettre son postillon à gauche et à droite en revenant. Sit6tque l'on eût tourné autour du pilier où le roi étoit, M. d'Ëlbeuf monta sur le siège du cocher, et fit donner du vin d'Espagne à ses juments par six. palfreniers qui attendoient pour cela. 11 partit aussitôt après et toute la course , tant jwur aller que imur revenir, ne dura qu'une heure et cinquante-trois minutes. Ainsi ce prince gagna le pari avec l'applaudissement de la cour et du peuple dont le chemin se trouva bordé depuis Paris jusqu'à Versailles. L'intérêt n'a pas fait entreprendre cette course à M. le duc d'Ëlbeuf, puisqu'elle lui a coûté plus de cinq cents pistoles. Il fait nourrir onze juments au village de Neuilly, et pour les mettre en haleine, on leur donnoit souvent la suée dans le bois de Boulogne, où ce prince avoit fait arpenter la longueur du chemin de Versailles pour voir s'il réussiroît. Il fit ce chemin plusieurs fois en moins de deux heures , et il alla môme et revint plusieurs autres fois de Versailles en aussi peu de temps avec les quatre juments qui étoient moins bonnes. Cependant , il avoit toujours à craindre, tous les accidents étant contre lui et devant faire gagner les parieurs. Cette course se fit le premier jour de ce mois, le temps étant très^eau et très-favorable. Quoique M. le duc d'Ëlbeuf se crut comme assuré de remporter l'avantage, il voulut bien mettre de part avec lui dans la gageure, madame de Bouillon, madame de Polignac, mademoiselle de Menetou, fille de madame la du<;hesse de la Ferté, M. d'Armagnac, M. le prince Camille et quelques autres ; mais lorsque le gain a été partagé à tant de i)ersonnes, la gloire de la course est demeurée à lui seul. Ce prince a fait de grandes largesses , tant à ceux qui ont eu soin de nourrir les juments qu'au cocher et aux postillons qui les ont menées. » {Mercure de mars 1694, pages 189-198).

on met en sa plaefe madame de la Roche des Aubiers, qui lui donne 2,000 écus pour récompense. — Le comte de Konigseck, vico-cbancelierj de l'Empire, est mort; l'empereur et l'électeur de Mayence ont donné sa jdace au comte de Windischgratz.

Mercredi 3, à Ver$a\Ue$. — Le roi signa, le matin, le contrat de mariage de mademoiselle de Sourches avec M. le chevalier Colbert, qu'on appellera présentement le comte de Linières; la noce se fera demain à Paris, chez M. de Sourches, père de la fille. — Le roi a retranché deux cents chevaux de ses écuries, cent de la grande et cent de la petite. — Le marquis d'Huxelles a achevé Son marché pour le régiment Dauphin ; il le vend 20,000 éctis au fils de M. de Monbron , qui vend 28,000 francs un régiment nouveau qu'il a, qui est en garnison à Casai; c'est M. de Vienne, capitaine au régiment de Feuquières, qui l'achète.

Jeudi 4, à Versailles. -^ Le roi et Monseigneur allèrent à la volerie; Madame et les princesses étoient à cheval. — On a eu nouvelles que le doge Morosini est mort de maladie dans la Morée; il avoit soixante-dix-sept ans, et c'étoit un des plus grands personnages qu'aient jamais eu les Vénitiens; ils seront fort embarrassés à remplir ses charges, surtout celle de capitaine général. — Outre les vingt bataillons qu'on fait marcher en Italie, on y envoie quelques régiments de cavalerie ; et il y a beaucoup de gens qui croient que ces troupes sont destinées pour l'armée de M. de Noailles, et non pour celle de M. de Catinat.

Vendredi 6, à Versailles. — Le roi entendit le sermon duP. Gaillard, et après le sermon alla tirer à son ordinaire. Monseigneur alla courre le cerf à Saint-Germain avec les chiensdeM. leducduMaine, quiluidonnaàdlner,auretoiir de la chasse, dans sa maison de Saint-Germain. Madame la Duchesse, madame de la Feuillade et madame de Manneville étoient à lâchasse et au dîner. On fut longtemps à

table , et Monseigneur envoya dire à Monsieur et à Madame de faire commencer la comédie^ parce qu'il n'arriveroit que tard, et il n'arriva effectivement que pour la farce. — Le mariage de M. le marquis de Pomponne avec mademoiselle de Palaiseau est entièrement réglé; les articles en sont signés, et la noce s'en fera les premiers jours de la semaine qui vient, à Paris.

Samedi 6, à Versailles. — Monseigneur courut le loup, et le roi alla chasser à son ordinaire. — M. le marquis de Baule est mort; il étoit gouverneur de Douriens; ce gouvernement vaut 10,000 livres de rente, et il l'avoit acheté de M. le duc de Chaulnes 220,000 francs; il n'a qu'une fille, qui est mariée à M. le marquis de Gharost.

— M. le cardinal de BouiUon est toujours à Huy pour les affaires de l'élection de l'évêque de Liège; il n'y a rien d'avancé encore là-dessus.

IHmanche 7, à Versailles. — Le roi, après le sermon, alla tirer. — Monseigneur ne sortit point de tout le jour.

— Les colonels de cavalerie et d'infanterie ont ordre d'aller faire un tour à leurs régiments, et d'envoyer au roi des mémoires exacts de l'état où ils les auront trouvés, tant pour les hommes que pour les habillements. — Le maréchal de Tourville doit partir au premier jour, et on compte présentement qu'il va armer en Provence et que le comte d'Estrées ira armer à Brest. — Le roi envoie Artagnan, major des gardes, pour faire la revue de toute l'infanterie qui est dans les places de Flandre, depuis Namur jusqu'à Dunkerque.

Lundi 8, à Versailles. — Le roi a donné à M. le marquis de Gharost le gouvernement de Dourlens qu'avoit M. le marquis de Baule, son beau-père. — Le roi fit encore ces jours passés une promotion de chevaliers de Saint-Louis; il y en a envû'on quatre cents présentement et plus de quatre mille qui le demandent; et le roi a déclaré qu'il n'en feroit plus avant la campagne. — On a nouvelles que M. de Savoie est revenu de Milan, où il a eu de

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