‹ Journal du marquis de Dangeau (volume 5)Chapitre 7 sur 15 · VOYAGE D£ FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

VOYAGE D£ FONTAINEBLEAU

Mercredi 21 , à Sceaux. — Le roi tint conseil le matin à Versèiilles à son ordinaire et travailla longtemps l'aprèsdinée dvec Mansart; il fait eilcore quelques châUgements UoiiveaUxdans son appartement à Versailles, qui sera prêt à la fin du voyage de Fontainebleau. — Le roi d^Angleteri^e vint sur les quatre heures à Versailles voir le roi, qui l'alla recevoir jusqu'au haut du grand degré, ils furent assis durant quelque temps dans des fauteuils, le roi lui donnant toujours la droite, comme au feu roi son père , et puii^ le roi le réconduisit jusqu'au haut dû degré oh il Tavoit reçu. S. M. B. alla ensuite chfei madame la duchesse de Bourgogne, qui, n'ayant point été avertie qu'il dût venir chez elle , étoit à vêpres à là chapelle. Il attendit quelque temps dans son appartement; elle vint l'y trouver, et quand il en sortit elle ne le reconduisit que jusqu'à la porte de sa chambre, comme le roi d'Angleterre l'avoit conduite â Saint-Germain â la porte de sa chambre. -^ Sur les cinq heures le roi partit de Versailles pour vé-

(1) Le roi d'Angleterre n'avoit nulle raison d'être fâché delà reeonnoissance que le roi fit du prince de Galles après la mort du roi Jacques, son père. Quelque tempB avant qUe ce prince mourût, S. M. T. G. Payoit assuré qu'elle leferoit; l'ayant toujours traité de pri&ce de Galles, il étoit natnrél de l'appeler roi d'Angleterre à la mort du roi son père. Nul traité ne nous yleMpéchoit. L'article 4* du traité de Ryswyck portoit seulement qUeS. M. T. C. ne frOUbleroit point le roi de la Grande-Bretagne dans la possession paisible de ses États, etc. L'irttention du roi étoit d'observer exactement cet article, et la reeonnoissance du prince de Galles n'y dérogeoit point. Le roi il'étoit pas le maître de priver ce prince d'un droit que ëa naissance lui doUnoit * et ce ti*est pas ia première fois qu'il est arrivé que l'oh donne à des enfaUts lé titrfe de royaumes tjue leurs parents out perdus. Les rois de Pologne de la tnâiéoti dé Vasa, ayatit ][)erdn le royaume de Suède, fUreUt traités par la France conune rois de iSUëde jusqu'à la paixd'Oliva, dans le même teuips de la plus étroite alliance avec le roi Gustave et avec la reine Chri«tiiie. ( JVote du duc de LHynes. )

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nir coucher ici, ayant dans son carrosse madame la duchesse de Bourgogne au fond ^ madame la duchesse d'Orléans au-devant, la duchesse du Lude à une portière. Monseigneur partit de Meudon l'après-dinée avec madame la princesse de Conty, et alla coucher à Fontainebleau. Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry partirent de Versailles après le lever du roi et allèrent coucher à Fontainebleau aussi . Il y a dans les carrosses de nmdame la duchesse de Bourgogne mesdames de Mailly, de Roucy, de Nogaret, d'O, de Montgon, de Lévis, d'Estrées, de SaintrGéran, de Branoas, de Villacerf et de Maulevrier. Madame de Maintenon est dans un carrosse du roi avec mesdanies d'Heudicourt et de Dangeau. En arrivant ici, le roi alla descendre chez madame du Maine, qui gardera le lit jusqu'à ce qu'elle accouche, et puis S. M. alla se promener dans les jardins avec madame la duchesse de Bourgogne et Madame. Le roi approuve fort tout ce que M. du Maine a fait dans sa maison; elle est meublée magnifiquement et proprement. Les jardins sont fort bien tenus, et il en coûte déjà plus de 50,000 écus à M. du Maine. Il n'y a ici que le service et les dames qui sont venues avec madame la duchesse de Bourgogne ou celles qui étoient déjà ici avec madame du Maine , qui sont la princesse d'Harcourt, les duchesses de Roquelaure et de Lauzun. Le roi ne veut point qu'on vienne ici lui faire SA cour; il ne l'a permis qu'au seul cardinal de Furstemberg et a donné ordre pour M. le cardinal de Noailles, qui viendra après-demain matin avant qu'on parte.

Jeudi 22, à Sceaua;. — Le roi se promena tout le matin à pied et dans son petit chariot. Madame la duchesse de Bourgogne, après la messe , le vint joindre dans les jardins ; madame de Maintenon y étoit aussi. Il parolt que le roi se plaît fort ici ; on croit même qu'il y reviendra au retour de Fontainebleau. Il y a deux tables ici dans Tendroit où le roi mange , comme à Marly. Madame la duchesse de Boiu'gogne, qui prend encore du quinquina.

mange chez madame de Maintenon. L'après-dlnée le roi se promena en calèche et fit le tour du parc^ où il a envie de faire des embellissements nouveaux. — On a des nouvelles d'Italie du 15. Nos armées sont toujours dans leur même camp, et les ennemis se fortifient dans le leur, comme gens qui songent à y demeurer longtemps; ils attendent un nouveau renfort d'Allemagne. Nous avons six mille hommes dans les hôpitaux en comptant les blessés , et on a fait venir beaucoup de chirurgiens de Provence et de Dauphiné et de Lyon pour en avoir soin. — L'évèque de Léon est mort; cet évêché vaut 16 ou 18,000 francs; il avoit outre cela une petite abbaye auprès de Brest, qui est de son diocèse; il y avoit déjà quelque temps qu'il étoit tombé en enfance.

Vendredi 23 , à Fontainebleau. — Le roi, le matin à Sceaux, donna audience à M. le cardinal de Noailles, entendit la messe à neuf heures et puis alla chez madame du Maine lui dire adieu; madame la duchesse de Bourgogne et Madame le suivirent partout , et à dix heures ils montèrent en carrosse pour venir ici. Madame la duchesse de Lauzun se mit dans les carrosses de madame la duchesse de Bourgogne avec les onze dames qui y étoient déjà. Le roi , en arrivant ici, alla visiter les nouveaux appartements de la galerie de Diane, dont il fut fort content; il trouva même que ceux à qui il a fait Thonneur de les donner lesavoient meublés convenablement. Monseigneur et messeigneurs ses enfants, qui étoient arrivés ici deux jours avant le roi, l'y vinrent recevoir. Monseigneur et eux ont couru le loup les deux jours qu'ils ont été ici. — Le soir on publia à son de trompe un édit pour recevoir dans le commerce les vieux louis et les écus sur le même pied qu'on les reçoit à la Monnoie, et cela jusqu'au 1**" novembre. On eu portoit tant à la Monnoie à Paris qu'on ne pouvoit pas suffire à les recevoir. — Le roi, en partant de Sceaux, a envoyé son portrait enrichi de diamants au fils de l'ambassadeur de Venise, qu'il tint

sur les fonts ces jours passés, et ce présent est aussi beau que celui qu'il a accoutumé de faire aux ambassadeurs mêmes quand ils prennent congé.

Samedi 24, à Fontainebleau. — Le roi, après la messe, alla chez madame de Main tenon, dina de fort bonne heure, et puis il alla courre le cerf; Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse avec lui. — On mande d'Espagne que S. M. C. a accordé beaucoup de grâxîes dans sa route de Madrid en Aragon. Il a exempté les lieux où il a passé de beaucoup de droits qu'ils étoient obligés de payer; il a fait de grandes aumônes et a reçu des bénédictions de tous les peuples qui sont venus en foule à son passage. Avant que de partir de Madrid il a laissé un pouvoir absolu au cardinal Porto-Carrero de gouverner en son absence , avec ordre à tous ses conseils^ à tous ses ambassadeurs dans les cours étrangères d'obéir aux ordres de ce cardinal comme aux siens pro* près. — On mande de Hollande que le roi Guillaume est un peu moins mal. 11 commence à monter à cheval; il va même à la chasse. Il a reçu à Loo les ducs de Zell et d'Hanovre, qu'on avoit cru qu'il n'y pourroitpas recevoir à cause de sa mauvaise santé. Cependant les HoUandois, dans leurs gazettes même, parlent de son mal comme d'un mal dangereux et pressant.

Dimanche 25, à Fontainebleau, — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Il témoigna à M. de Saint-Hérem qu'il n'étoit pas content que l'on tirât ici des sangliers et qu'il y eût si peu de faisans dans la forêt; mais il ne s'en prend point à M. de Saint-Hérem ; il en rejette toute la faute sur M. de Saint-Hérem, son père, qui vient de mourir et qui durant les dernières années de sa vie avoit fort négligé de mettre de bons gardes. — Monseigneur ne sortit point et joua le soir au brelan chez madame la princesse de Conty. Madame la duchesse de Bourgogne alla avec madame deMaintenon entendre vêpres aux Loges. — Madame la Duchesse, qui devoit partir de Saint-Maur vendredi

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pour arriver ici en même temps que le roi, est allée à Versailles sur la nouvelle de la maladie de M. le duc d'Enghien^son fils^ qui ala dyssenterie. M* le comte de la Marche^ fils aine de H. le prince de Conty^ Ta aussi. Le chevalier d^Angouléme, premier gentilhomme de la chambre de M. le prince deConty ^ est mort en deux jours de la même maladie; comme il étoit bâtard de feu H. d'Angouléme^ M. le prince de Conty a envoyé un courrier au roi pour lui demander sa confiscation pour une fille bâtarde qu'il a. Le roi a mandé à M. le prince de Conty qu'il la lui accordoit pour lui et qu'il en feroit l'usage qui lui plairoit ; ce bien n'est pas considérable.

Lundi 'àQy à Fontainebleau, — Le roi courut le cerf l'après-dinée ; monseigneur le Dauphin et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse avec le roi. Le soir il y eut comédie^ que madame la duchesse de Bourgogne en*tendit de la tribune (1). — On a nouvelle de Brest que M. de Château-Renaud en partit le 9 avec la flotte qu'il commande pour aller joindre le comte d'Ëstrées â Cadix ; ils seront en état ^ étant joints , de s'opposer â ce que les flottes angloise et hoUandoise voudroient entreprendre. — D'Alou, ancien colonel de cavalerie et brigaxlier^ est mort; il étoit un des seiae cordons rouges de l'ordre de Saint-Louis. Le roi a donné cette place à Romainville^ maréchal de camp , ancien officier de cavalerie^ qui ne sert pas présentement. — On augmente encore la monnoie. Les louis neufs sont â quatorae francs et les nouveaux [sic] à treize ; l'argent blanc â proportion ; et Ton a résolu tant que cette guerre ici dureroit de n'y plus faire aucun changement. On sera obligé â la fin d'octobre de porter les vieux louis â la Monnoie, et on a le loisir cependant d'en frapper de nouveaux pour pouvoir payer

(1) « Les comédiens représentèrent la tragédie de Phèdre et la comédie du G rondeur, » ( Mercure d'octobre , page 364. )

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en espèces les gens qui y porteront leur argent; on y en portoit une si grande quantité qu'on ne pouvoit les payer qu'en billets. On espère que ce changement remettra de l'argent dans le commerce et sur la place; il y est fort rare présentement. — Madame la duchesse de Bourgogne dina chez la duchesse du Lude avec madame de Main tenon et beaucoup de dames.

Mardi â7^ à Fontainebleau, — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée et trouva plus de gibier que la première fois. Il n'y a point encore ici d'appartement. Monseigneur joue les soirs petit jeu au brelan chei madame la princesse de €onty* Madame la duchesse de Bourgogne^ qui ne prendra plus de quinquina durant quelques jours^ recommence ii souper avec le roi comme avant sa maladie. — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy qui n'apprit rien de considérable. M. de Tessé de voit marcher avec quelques bataillons de l'armée et en prendre encore à Mantoue. Le bruit couroit que c'étoit pour reprendre Gastiglione délie Stiviere et quelques autres petits postes; mais ce n'est qu'un bruit, et le roi ni les ministres n'en ont point parlé. — Le roi d'Espagne partit le 5 de Madrid pour aller attendre la reine sa femme à Barcelone; on a nouvelle qu'il a fait son entrée à Saragosse, où il a confirmé les privilèges des royaumes d'Aragon. M. de Marsin, qui le suit dans ce voyage, a été blessé d'un coup de pied de cheVal qui le met hors d'état d'être dans le carrosse de S. M. G. durant le reste du voyage ; il espère pouvoir suivre dans sa chaise ou du moins en litière, s'il ne peut supporter d'autres voitures.

Mercredi 28 , à Fontainebleau, — Le roi alla tirer l'après-dinée* Monseigneur courut le loup ; messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry étoient à la chasse avec lui. Madame la duchesse de Bourgogne passa une partie de l'après-dinée avec madame de Maintenon ohex madame de Dangeau, où elle s'amusa à jouer au trictrac. — ^ On mande de Versailles que le mal de M. le duo d'En-

ghlen augmente ; la dyssenterie a diminué sans qu'il en ait été soulagé ; Helvétius, qui le traite, en a fort mauvaise opinion. — La flotte angloise et hollandoise est rentrée dans leurs ports à la réserve de trente-cinq vaisseaux qu'ils en ont détachés pour aller vers TAmérique; nous avons envoyé ordre au comte d'Estrées de faire aussi un détachement des vaisseaux qu'il commande pour les envoyer de ce côté-là. On compte que Château-Renaud Fa joint présentement y et nous voulons avoir en Amérique du moins autant de vaisseaux que les ennemis. Il y a déjà longtemps que le chevalier de Coôtlogon est dans ces mers-là, et les Espagnols y ont quelques vaisseaux pour joindre aux nôtres.

Jeudi 29, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf, ayant madame la duchesse de Bourgogne dans sa petite calèche. Il partit du château dans son grand carrosse; Monseigneur y étoit au devant avec les comtesses d'Ayen et d'Estrées, mesdames de Mailly et de Maulevrier aux portières et madame la duchesse de Bourgogne dans le fond avec lui. — On mande de Hollande que le roi Guillaume, étant à table à Loo, apprit la mort du roi Jacques et que le roi avoit reconnu le prince de Galles; il enfonça son chapeau et n'ouvrit pas la bouche. On ajoute qu'on croit qu'il rappellera incessamment son ambassadeur. — Les troupes danoises que les Hollandois ont achetées sont en marche pour venir en Hollande. Les États Généraux ont fait prêter à Tempereur deux millions pour lui aider à continuer la guerre d'Italie, et ils n'oublient rien de tout ce qui nous peut marquer leur mauvaise volonté. — L'abbé d'Oppède, qui avoit une abbaye de 8 ou 10,000 livres de rente. Ta rendue au roi et s'est aUé faire moine à Septfons.

Vendredi 30, à Fontainebleau. — Le roi monta en carrosse l'après-dinée , Madame auprès de lui et Monseigneur sur le devant ; ils n'étoient qu'eux trois dans le carrosse. En arrivant au laissez-courre, il monta dans une

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petite calèche qui lui est encore plus commode que les autres pour suivre la chasse ; Madame y étoit avec lui. Le roi courut le cerf avec les chiens de M. du Maine. Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry étoient à la chasse. — On mande de Nice que la reine d'Espagne s'y devoit embarquer le 26. Le cardinal Archinto, en qualité de légat, l'y est venu complimenter de la part de Sa Sainteté ; il a passé par les États de M. de Savoie sans faire aucun compliment à LL. AA. RR.^ dcyitelJes ont été fort mécontentes. Le roi d'Espagne doit arriver aujourdliui à Barcelone, où il attendra la reine. — Le roi de Suède a accommodé les affaires de la maison de Sapieha avec Oginski et la noblesse de Lithuanie , ce que n'avoit pas pu faire le roi de Pologne, leur roi ; et les Polonois ont obligé S. M. Polonoise de renvoyer en Saxe toutes les troupes qu'il en avoit fait venir.

Samedi 1" octobre, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Monseigneur courut avec les chiens de M. le comte de Toulouse. Madame la duchesse de Bourgogne ne sortit point de tout le jour. — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy , qui rend compte d'une petite action qui s'est passée, où nous avons perdu cent cavaliers et environ autant xie fantassins. Roquépine , mestre de camp de cavalerie, y a été tué; c'étoit lui qui commandoit. Nous y avions quatre cents chevaux et quatre cents hommes de pied. Les ennemis n' étoient guère plus forts , et il paroit que nos troupes dans cette occasion n'ont pas si bien fait qu'elles ont accoutumé de faire. M. de Tessé, qui étoit allé à Mantoue pour prendre une partie de la garnison et assiéger ensuite Castillon (1) en joignant les troupes de cette garnison à sept ou huit bataillons qu'il avoit amenés de l'armée, a trouvé tant de maladies parmi les soldats de cette place qu'à peine en

(1) Castiglkme délie Stiviere.

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roBte^Ml aafiiex pour monter la garde. M. le màMehal de Villeroy mande que les ennemis sont toujours dans leur même oamp, mais quUl croit qu'ils seront obligés à le quitter bientôt, parcequ'il leur reste fort peu de fourrages.

DifMftche if à Fontainebleau, — Le roi alla Taprèsdlnée tirer. Monseigneur alla tirer de son côté et joua le soir chez madame la princesse de Conty comme à son of" dinaire. — Le roi a donné à M. le chevalier de Sully le régiment de cgvalerie qu'avoit Roquépine ; c'est un des plus anciens régiments des gentilshommes. Le chevalier de Sully prend congé du roi pour aller servir à la tête de ce régiment, qui est très-bon. — Le comte de Manchet ter, ambassadeur d'Angleterre, a mandé à M. de Torcy qu'il avoit reçu ordre du roi Guillaume, son maître, de partir incessamment et même sans prendre congé du roi (1) ; il va droit en Hollande , où il compte de trouver encore le roi son maître. On mande pourtant de ce payslà que ce prince doit bientôt retourner en Angleterre, où il veut tâcher d'animer encore davantage son parlement contre la France sur ce que nous avons reconnu le prince de Galles roi. Nous n'avons rien fait en cela de contraire au traité de Ryswyck; mais ils cherchent des prétextes pour les irriter encore davantage contre nous.

Lundi 3, à Fontaimblea/u. — Le roi courut le cerf avec ses chiens, seul dans sa calèche; monseigneur le Dauphin

(l) Voici la lettre de M. de Manchester, et la réponse de M. de Torcy : « Mbnsieur, le roi mon maître, étant informé que S. M. T. CH. a reconnu un autre roi de la Grande-Bretagne, ne croit pas que sa gloire et son service lui permettent de tenir plus longtemps un ambassadeur auprès du roi Totrt maître, et m'a envoyé ordre de me retirer^incessamment , dont je me donne rhooneur de vous donner ayis par ce billet, eU. » Voici la réponse :

« Monsieur, je ne puis rien ajouter à ce que j*eus Thonneor de vous dire il y a huit jours du désir sincère que le roi a toujours eu de conserver avec le roi votre maître la paix établie par ,1e traité de Ryswyck. Je vous prie seulement en mon particulier d'être bien persuadé qu'en quelque lieu que vous soyez vous n'aurez personne, etc. ». (Note du dite de lUffiM»*)

etmesseigneurs ses enfants étoient à la chasse. Le soir il y eut comédie (1), que madame la duchesse de Bourgogne entendit d'fen bas comme la dernière fois, et le roi, qui avoit trouvé mauvais qu'il y eût des dames en robe de chambre devant elle, quoique ces dames fussent sur deséchafauds, envoya dans la salle, avant que madame la duchesse de Bourgogne y entrât, pour voir si quelques dames y ignorant cet ordre, n' étoient point en robes de chambre ; mais la duchesse du Lude avoit eu soin de les faire avertir , et il ne s'y en trouva point. — M* le maréchal de Boufflers a fait un pont entre Maestricht et Liège, auprès d'Argent^au. On ne sait même si cet hiver on ne fera pas demeurer quelques troupes dans un camp qu'on veut faille retrancher en cet endroit ; ce qu'il y a de certain c'est que le maréchal de Boufflers a dit que beaucoup de colonels n'auroient point de congé cet hiver.

Mardi 4, à Fontainebleau. — Le roi courut le loup avec les chiens de Monseigneur; madame la duchesse de Bourgogne monta auprès de lui dans la calèche qaand ils furent au laissez-courre. Le roi revint avant la fin de la chasse ; Monseigneur demeura jusqu'à la fin, et revint si tard qu'il ne joua point le soir. — M. de Torcy apporta au roi la nouvelle d'une petite révolte qu'il y avoit eu à Naples; les chefs de cette révolte étoient deux hommes ruinés de biens et de réputation ; l'un est le prince de Macchia de la maison de Gamba-Corta, et l'autre le duc de [Telese] de la maison Grimaldi. Ils avoient soulevé quelque populace, espérant que quelques-uns des bons bourgeois se joindroient à eux ; mais ils sont demeurés fermes dans leur devoir. Les séditieux crioient dans les rues : Vivent l'Empereur et VArchiduCy et avoient dessein de tuerie vice-roi; ils avoient pris le temps que nous n'avions aucune galère dans le port. Le duc de Popoli, à qui

(l)ft Les comédiens r^résentèretlt la tragédie de Mitkridnte et la comédie 4et Plaideuri, « (Mercnre d'octobre, pafçe 367»)

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le roi promit Tordre du Saint-Esprit il y a quelques mois et qui est frère du cardinal Cantelmi , archevêque de Naples , se mit à la tète de quelque cavalerie et de quelques soldats quHl assembla diligemment , alla attaquer ces révoltés , les délit sans beaucoup de peine^ et força ceux qui s'étoient retirés dans le clocher d'une église et dans une tour. Le vice-roi en a fait pendre quelques-uns , et l'on croit que la sédition est entièrement finie.

Mercredi 5, à Fontainebleau, — Le roi alla à la messe dans la chapelle à huit heures et demie et revint se mettre au lit pour prendre médecine ; il tint après diner conseil jusqu'à sept heures. Monseigneur étoit au conseil. Madame la duchesse de Bourgogne et Madame allèrent séparément voir le roi le matin dans son lit. Madame^ qui est charmée des bontés que le roi a pour elle depuis la mort de Monsieur, lui rend plus de soins que jamais. — Le roi, en s'habillant après avoir dîné dans son lit, nous conta la petite révolte deNaples. Le vice-roi Tavoit mandée à M. de Vaudemont; M. le cardinal de Janson Favoit mandée au roi et M. de Pontchartrain en a eu aujourd'hui la confirmation par Vauvré , intendant de la marine , à qui le consul françois que nous avons à Naples en avoit envoyé le détail pour l'envoyer au roi. S. M. nous dit qu'elle avoit donné ordre au comte d'Estrées, qui est encore devant Cadix, d'aller avec quelques-uns de ses vaisseaux à Naples avant que de revenir en France. L'escadre des galères de Sicile arriva à Naples peu après cette sédition, et les galères du duc de Tursi y dévoient arriver incessamment.

Jeudi 6, à Fontainebleau. — Le roi , après son diner, monta en carrosse avec Monseigneur et Madame , qui se mirent tous deux sur le devant. Quand on fut au laissezcourre , Monseigneur monta à cheval, et le roi se mit dans sa petite calèche avec Madame. On prit deux cerfs; mais le dernier fut pris bien avant dans la nuit, et le roi étoit revenu un peu avant la fin de la chasse Messeigneurs

les ducs de Bourgogne et de Berry étoient à la chasse. Madame la duchesse de Bourgogne alla se promener, avec madame de Maintenon et ses dames, sur le chemin de la chasse. — On a nouvelle de Portugal que Château-Renaud étoit arrivé à Lisbonne avec seize gros vaisseaux. Il a fait mettre trois cents officiers à terre; il a porté beaucoup de bombes et a beaucoup rassuré les Portugais, qui avoient eu quelques alarmes de la flotte angloise et hollandoise. Le roi de Portugal a embrassé tendrement Château-Renaud, s'est fort loué du roi, qui, sur le moindre danger que son pays ne soit attaqué, lui envoie de si grands secours. Le peuple dans les rues a crié Vive le roi de France. Il n'y a point d'honneurs ni de bons traitements qu'on ne fasse à Château-Renaud et aux officiers qui sont avec lui.

Vendredi 7, à Fontainebleau. — L'après-dlnée le roi monta en carrosse avec madame la duchesse de Bourgogne auprès de lui. Madame et madame la duchesse d'Elbeuf au devant, mademoiselle d'Elbeuf et madame de Mailly aux portières; il alla aux toiles, où il demeura toujours en carrosse. Messeigneurs le duc de Bourgogne et de Berry étoient à cheval. Il y vint d'assez gros sangliers dans l'enceinte, mais ils sautèrent les toiles. Monseigneur courut le loup, d'où il revint assez tard, et pendant qu'il soupoit chez madame la princesse de Conty monseigneur le duc de Bourgogne y joua au brelan. — Le roi a permis au duc d'Harcourt de revenir d'Espagne quand il croiroit n'y être plus d'aucune utilité pour son service. — Le comte de Tessé, qui n'a pas pu tirer de la garnison de Mantoue les troupes qui lui étoient nécessaires pour faire le siège de Castel Giufré etdeCastiglione, a marché à Goïto, qu'il fait fortifier ; Goïto est sur le Mincio entre Peschieraet Mantoue. — La reine d'Espagne a essuyé une assez grande tempête et a été obligée de relâcher à Antibes ; et comme elle étoit fort incommodée sur sa galère par les punaises , et que d'ailleurs même elle avoit assez souffert sur la mer, elle a mis pied à terre, et on l'a logée T. viii. 14

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dans le château. Lèvent continuoit à ètt*e contraire ^ tàùià elle n'arrivera pas à Barcelone sitôt qu'on le croyoit.

Samedi 8, à Fontain^leau. — Le roi coilrut le cetf avec les chiens de monseigneur le duc d'Orléans ; Madame étoit avec lui dans sa calèche. Monseigneur le Dauphin et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Le soir. Monseigneur et monseigneiu* le duc de Bourgogne joilêreilt au brelan chez madame la princesse de Contjr. Madame la duchesse de Bourgogne alla se promener Tàprès-dlnée sur le chemin de la chasse. — Le roi Guillaume a envoyé ordre à Poussin, que M. de Tallard avoit laissé en Angleterre pour y faire les affaires du roi, de sortir de Londres, ne voulant plus avoir de ministres à la cour de France ni qu'il y ait aucun agent de la cour de France en Angleterre. — Le roi et Monseigneur donnèrent le matin audience, à renvoyé d'Espagne , qui s'appelle d'Eguaras; il vient pour faire compliment sur la moii; de Monsieur; le roi le fait défrayer, et on le traite magnifiquement. — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy ; les armées sont toujours dans leurs mêmes camps. Les pluies ont commencé en ces pays-là, et les Allemands commencent à y souffrir beaucoup ; ils manquent de fourrages et de beaucoup d'autres choses; cependant ils y ont fait venir beaucoup de planches, comme s'ils y vouloient faire des baraques pour y passer l'hiver, ce que nous ne croyons pas ici qui leur soit impossible.

Dimanche 9, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'après-dlnée et revint ici pour le salut. Monseigneur alla se promener à l'ermitage de Franchart avec madame la princesse de Conty et puis revint jouer chez elle. — Il arriva un courrier de M. de Vaudemont pour rendre compte du petit soulèvement arrivé à Naplcs. Le prince de Macchiaet leducTelessia, qui en étoient les principaux chefs, sont sauvés; mais on a pris le neveu du baron de l'Isola, qui s'appelle Chassinet; il étoit chargé des procurations de l'empereur, et c'étoit lui qui avoit conduit toute

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œtte affaire avec un nommé Sangro, qui a été pris aussi et écartelé. Le prince Eugène avoit ordre de l'empereur d'envoyer dix mille hommes en ce pays-là pour soutenir la révolte. Le prince de Montesarchio, qui a quatre-vingts ans passés, a monté à cheval, s'est joint au duc dePopoli, et ce sont eux qui ont dissipé la canaille qui s'étoit assemblée. Le roi a fait partir un courrier qui porte ordre au comte d'Estrées d'aller avec cinq ou six vaisseaux à Naples. —On mande de Versailles que M. le duc d'Enghien, qu'on avoit dit à Textrémité, étoit si considérablement mieux présentement que les médecins le croient hors de daxïgev ; cependant nous ne le croirons entièrement guéri que quand madame la Duchesse , sa mère ^ l'aura quitté pour venir ici.

Lundi 10, à Fontainebleau. — L'après-dlnée le roi courut le cerf ayant madame la duchesse de Bourgogne dans sa calèche; monseigneur le Dauphin et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Le soir il y eut comédie (1). Madame la duchesse de Bourgogne, qui avoit été tout le jour en habit de chasse, se raabilla de noir et alla à la comédie en bas avec Monseigneur. — M. Courtin lit dire au roi, ily aquelquesjours, parM. deChamillart, que, ses infirmités rempêchant de pouvoir travailler, il croyoit qu'il étoit de son devoir de supplier S. M. de mettre quelqu'un en sa place à la tète des bureaux où il présidoit. Ces emplois-là lui valent environ 13,000 francs. Le roi lui a fait mander par M. de ChamUlart qu'il étoit trè»-fàché de le voir hors d'état de travailler , mais qu'il l' avoit si bien servi toute sa vie qu'il étoit plus disposé à lui augmenter ses grâces qu'à les lui retrancher ; qu'ainsi il lui continueroit tout ce qu'il lui donnoit, soit qu'il put travailler ou non, et qu'il le prioit de ne songer qu'à ménager sa santé. — On a nouvelles que les troupes suédoises

(1) « Les comédiens représentèrent VAndromaque et Crispin médecin. « (Mercure d'octobre , page 370. )

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qui étoient auprès de Narva ont été attaquées par les Moscovites, qui les ont battues : voilà le premier •succès qu'aient eu les Moscovites contre les Suédois, encore n'estil pas fort considérable. Le roi de Suède est en Courlande, où il fait fortifier deux petites places qui sont sur la mer ; il n'y a que ces deux-là en ce pays-là.

Mardi 11, à Fontainebleau. — Le roi, après son lever, donna une audience dans son cabinet aux ducs d'Arcos et de Banos; ils sont frères et de lamaison d'Aveiro par leur mère et de Léon par leur père. Ce sont les seuls qui se fussent opposés en Espagne à l'égalité des traitements que les deux rois font présentement aux grands de France et d'Espagne. Us avoient même présenté un mémoire sur cela au roi leur maître, qui, pour les en punir, leur a oiv donné d'aller servir dans ses armées en Flandre ; ils ont reconnu leur faute, et vont servir en Flandre. Le roi les a très-bien reçus, et ils sont charmés de ce qu'il leur a dit; ils jouiront ici des honneurs dont jouissent nos ducs. — Le roi alla tirer l'après-dinée. Monseigneur voulut courre le loup, mais il n'en trouva point. — 11 arriva un courrier de Rome par lec[uel on apprend que Ton avait trouvé dans les papiers de Chassinet que le duc Gaëtano étoit de lîi conspiration; sur cela le pape a défendu à ce duc de sortir de Rome, sous peine de 50,000 écus d'amende; mais malgré la défense du pape il en est sorti dans le carrosse de l'ambassadeur de l'empereur. Il y a longtemps que la haine de Gaëtano contre la France dure ; on dit qu'il y a encore quelques séditieux qui se sont retirés dans un château de FAbrazze ; mais c'est fort peu de chose.

Mercredi 12 , à Fontainebleau. — Madame la duehesse de Bourgogne vit dans son cabinet les ducs d'Arcos et de Banos. Elle les reçut debout, et ils eurent Thonneur de la baiser; ensuite elle se mit dans son fauteuil pour donner audience à l'envoyé d'Espagne. L'ambassadeur ne le présenta point et ne laissa pas de demeurer à l'audience

«lussi bien qiie les ducs d'Arcos et de Banos; à la fin de l'audience, madame la princesse de Conty et toutes les duchesses se levèrent avant que l'envoyé eût fait sa prexnière révérence, et se tinrent toujours debout durant Taudience. C'est un honneur que les princesses et les duchesses font présentement aux envoyés et qu'elles ne leur font que depuis quelque temps ; je crois même qu'elles ne devroient point le faire. Cela n'a commencé qu'à une audience de Palmquist, envoyé de Suède. — Le roi eut nouvelle que la reine d'Espagne, après s'être rembarquée à Antibes, avoit été encore obligée de relâcher à Toulon ; elle ne se rembarquera plus, et ira par terre jusqu'à Barcelone. Le roi avoit proposé à l'ambassadeur d'Espagne que le roi son maître vint au-devant d'elle jusqu'à Perpignan; mais, comme il a quelques affaires à régler en Catalogne, on croit qu'il attendrala reine à Barcelone, où l'on a eu nouvelle qu'il étoit arrivé le 30 du mois passé. On renvoie à Naples les galères qui ont amené la reine, et l'on a envoyé un courrier en Provence pour faire trouver des carrosses et des litières et tout ce qui sera nécessaire pour faire faire le voyage à la reine commodément et diligemment.

Jeudi 13, à Fontainebleau. — Le roi se leva un peu plus tard qu'à l'ordinaire, parce qu'il s'étoit relevé trois fois la nuit. Il ne tint point de conseil, et aussitôt après avoir dîné il entra chez madame de Maintenon; mais sentant que son dévoiement augmentoit il revint se coucher sur les cinq heures ; sur les sept heures il s'endormit, et en se réveillant à dix heures il prit de la sauge et de la véronique, comme il a accoutumé d'en prendre tous les matins, et puis fit entrer les privilégiés et les officiers de garde pour leur donner l'ordre, et puis se rendormit. M. de Noailles vint de sa part dire à Monseigneur et à monseigneur le duc de Bourgogne, sur les six heures, que S. M. s'étoit mise au lit; ils montèrent dans l'instant dans sa chambre . Le roi dit à Monseigneur d'aller à la comédie à son

ordinaire (1), ce que Monseigneur fit, et monseigneur le duc de Bourgogne alla jouer au brelan chez Madame la princesse de Conty. Madame la duchesse de Bourgogne resta toute la soirée chez elle, entrant souvent chez le roi, dont la porte étoit ouverte; et, quand le roi fut entièrement retiré, elle donna à souper à messeigneurs les duos de Bourgogne et de Berry. — Les quartiers d'hiver sont partis pour les troupes de Flandre; mais il y aura peu de ces troupes-là qui reviennent dans le royaume, elles hiverneront toutes sur la frontière.

Vendredi 14, à Fontainebleau. — Le roi dormit jusqu'à six heures et demie sans se réveiller, et se rendormit ensuite jusqu'à neuf. A dix heures il entendit la messe dans son lit; il n'y entra que les privilégiés. Monseigneur et messeigneurs ses enfants virent le roi à son réveil et puis allèrent courre le loup. Ijb roi se leva sur les deux heures et alla chez madame de Maintenon, où il passa le reste delà journée ; il rentra chez lui à neuf heures, ne mangea que du pain trempé dans du bouillon, puis entra dans son cabinet, où il demeura avec la famille royale jusqu'à dix heures et se coucha. 11 n'entra à son coucher que les brevets d'affaires. — M. Chamillart apporta le matin au roi des lettres d'Italie venues par l'ordinaire ; elles sont du 5. On mande que le k Villiers, colonel de cavalerie, et Imécourt, colonel d'infanterie, qu'on avoit envoyés sur le chemin de Lodi au-devant de M. de Vaudemonl, avoient rencontré un parti des ennemis de trois cents cuirassiers, cent hussards et cent grenadiers ; nous les avons attaqués et bien battus; on en a tué deux cent cinquante et pris quelques prisonniers; ont croit que Mercy, qui commandoit les ennemis, y a été tué. Le marquis de Villars, qui étoit avec M. de Yaudemont en carrosse, entendant tirer, monta à cheval et joignit même la

(1) On jouait le Geôlier de soi-même, ou Jodelel prince , comédie de Thomas Corneille.

tête de nos troupes avant que Taction fut finie ; toutes les lettres louent fort Villiers et Imécourt.

Samedi 15, à Fontainebleau. — Le roi passa fort bien la nuit; il recommença à tenir conseil et à mener sa vie ordinaire, hormis qu'iln'allapointàlachassequ'ilne mangea point de viande et ne but que de Teau. Tout le monde entra à son lever et le vit diner et souper. Monseigneur le duc de Bourgogne alla courre le loup à quatre lieues d'ici a^vec les chiens de M. de Vendôme. Madame la duchesse de Bourgogne alla faire ses dévotions aux Loges ; elle se trouva un peu mal le soir étant chez madame de Maintenon et se vint coucher sur les huit heures. Le roi soupa à neuf heures et demie, et avant que de se mettre à table il entra chez madame la duchesse de Bourgogne, à qui les médecins n'ont point trouvé de lièvre. — M. du Maine monta en chaise de poste à six heures du soir pour aller à Versailles voir madame du Maine, qui est accouchée d'un second lils, qu'on appellera le comte d'Eu. — La duchesse du Lude partit hier e» diligence pour aller à Paris voir madame la duchesse de Verneuil, sa mère, qui est à l'extrémité; elle est dans sa quatre-vingtième année. — Le piarquisde Palaiseau mourut ces jours passés à Paris; il avoit été gouverneur du Mont-Olimpe et de Charleville, et comme ces places avoient été rasées depuis, on lui en avoit conservé les appointements.

Dimanche 16, à Fontainebleau. — Le roi se sentant en meilleure santé qu'auparavant le petit dévoiement qu'il eut pes jours passés, il alla tirer l'après-dlnée et tua beaucoup de gibier. Monseigneur n'a point été à la chasse ces derniers jours ici. Madame la duchesse de Bourgogne a fort bien passé la nuit; elle a donné aujourd'hui audience aux envoyés d'Espagne et de Gènes, qui ont pris congéj et estaUée l'après-dinée aux Loges entendre vêpres. Madame la Duchesse étoit à ces audiences; M. le Duc et elle revinrent avant-hier de Versailles, où ils ont laissé M. le duc d'Enghien entièrement guéri. Monseigneur et

monseigneur le duc de Boiu^gogne jouèrent le soir au brelan chez madame la princesse de Conty, chacun à une table particulière, à leur ordinaire. — L'ambassadeur d'Espagne eut des lettres de Naples par lesquelles on lui mande que le vice-roi a fait supplicier en public cinq des plus séditieux conjurés qu'on avoit pris. Le peuple qui y a assisté en a témoigné beaucoup de joie, et tout est fort calme en ce pays-là. — Le roi a permis à M. le cardinal d'Estréesde revenir quand il jugera n'être plus nécessaire au service de S. M. en ce pays-là; on ne croit pas qu'il parte de Venise avant qu'on sache bien certainement le parti que prendront les Impériaux, soit qu'ils prennent des quartiers d'hiver en Italie, soit qu'ils soient obligés de repasser les montagnes pour retourner en leur pays. Lundi 17 , à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf l'après-dlnée ayant madame la duchesse de Bourgogne dans sa calèche. Monseigneur le Dauphin et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Le soir il eut comédie (1); Madame la duchesse de Bourgogne y alla en bas avec Monseigneur. — Les ducs d'Arcos et de Banos prirent le matin congé de madame la duchesse de Bourgogne sans cérémonie; ils eurent l'honneur de la baiser. Les grands d'Espagne jouissent présentement en France des mêmes honneurs que les grands du royaume. — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy, qui mande que les armées sont toujours dans leurs mêmes camps. Nous nous sommes retranchés, et nous nous barraquons dans le nôtre comme les ennemis. On assure que beaucoup de choses leur manquent dans leur camp ; nous ne manquons de rien dans le nôtre. M. de Choiseul, mestrede camp de cavalerie, a encore battu un parti ennemi. Le bruit de notre armée est que les ennemis se préparent à remarcher vers le lac de Garde; tous les rendus le disent. — Le roi

(1) « Les comédiens représentèrent la Mère coqtiette.n ( Mercure d'octobre , page 375.)

reçut ces jours passés une lettre du roi d'Espagne, que S. M. a eu la bonté de montrer à quelques-uns de ses courtisans; cette lettre est écrite à merveille, et il parrolt résolu de passer en Italie au mois de mars ; il avoit même eu envie d'y aller dès cet hiver, mais il s'est rendu aux fortes instances que lui a faites son conseil d'attendre jusqu'au printemps.

Mardi 18, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer Taprèsdlnée. Monseigneur le Dauphin et monseigneur le duc de Bourgogne allèrent à quatre lieues d'ici courre le loup .avecles chiens de M. de Vendôme; au retour. Monseigneur soupa et joua chez madame la princesse de Conty, et monseigneur le duc de Bourgogne alla souper chez M. le comte de Toulouse. — Le roi d'Espagne a témoigné être fort aise de ce que le roi a reconnu le prince de Galles, et le reconnoltra aussi pour roi d'Angleterre. — Le traité d'alliance entre l'empereur, le roi Guillaume et les États Généraux est signé ; on croit que c'est un traité de ligue offensive et défensive, mais on n'en sait point encore les conditions. — M. le nonce eut un bref du pape par le retour d'un courrier qu'il lui avoit envoyé . Sa Sainteté mande qu'elle a envoyé au vice-roi de Naples permission de prendre dans les églises, qui sont des asiles en ce pays-là, les révoltés qui s'y sont réfugiés, et même elle a ordonné qu'on les arrêtât à Bénévent et dans toutes les terres qui dépendent du Saint-Siège ; ainsi on est fort content ici de la conduite du pape dans cette affaire , et on espère qu'il donnera bientôt l'investiture. Il a fait refuser aux Allemands les quartiers d'hiver qu'ils lui demandoient permission de pouvoir prendre sur les terres de l'Église et tous les secours de vivres qu'ils en vouloient tirer.

Mercredi 19, à Fontainebleau. — Le roi ne sortit point de tout le jour ; il fit venir l'après-dlnée dans la galerie des Réformés toute sa meute pour le cerf, et de cent soixante chiens dont elle étoit composée il en ôta huit ou dix des moins beaux. Monseigneur et monseigneur le

318 JOURNAL DK DANGKAU.

duc de Bourgogne coururent le loup, et au retour jouèrent chez madame la princesse de Conty. Madame la duchesse de Bourgogne y descendit et y demeura jusqu'à la fin de leur jeu. — Plusieurs officiers généraux de notre armée de Flandre sont déjà arrivés ; il demeurera en ce pays-là, durant Thiver, six de nos lieutenants généraux, savoir : Artagnan à Anvers, Gassion à Bruxelles, Xijnenès à Namur, Gacé à Diest sur le Demer, Montrevel dans le camp retranché que nous avons entre Maëslricht Qt Liège et le comte de Coigny dans la Gueldre ; ils auront chacun deux maréchaux de camp sous eux. Les Espagnols ont présentement vingt-quatre mille hommes en ce pays-là, de belles et bonnes troupes et fort bien disciplinées; c'est le roi qui les a payées durant toute la campagne et qui las payera encore jusqu'au 15 novembre; ils ont trois lieutenants généraux qui roulent avec les nôtres , qui sont le oomte de Tzerclaës, le marquis de Grigny et le duc de Bifiiaohe. Nous laissons dans le camp retranché que commande Montrevel treize bataillons, dij^-huit escadrons; les deux tiers de troupes de France et l'autre tiers de troupes d'Espagne.

Jeudi 20 , à Fontainebleau. — Le roi se releva quatre fois la nuit, et quoique cela l'eût un peu incommodé, il ne laissa pas de tenir son conseil et de mener sa vie ordinaire; mais il n'alla point à la chasse et mangea peu. Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne coururent le cerf; et au retour monseigneur le duc de Bourgogne joua chez lui. Le soir il y eut comédie. (1) — U passa un courrier qui va en Flandre et qui partit de Madrid le 13. Les lettres- qu'on a reçues par ce courrier portent que la santé du duc d'Harcourt n'est pas encore bonne; la fièv|»e lui reprend tous les cinq ou six JQUrs et avec de grands frissons. U se prépare à repartir pour

(1) « Les comédiens représentèrent le Wenceslas de M. de Rotroa. » ( Mercure d'octobre , page 376 ).

revenir ici. — Le pape a mandé à son nonce à Naples qu'il reconnoissoit le roi Philippe V pour roi de Naples , et que ce n'étoit plus que de petites formalités qui Tempôchoient de lui donner l'investiture. — On a mis des placards dans Londres et dans Edimbourg pour exhorter les grands et le peuple à reconnoltre pour roi Jacques III, c'est-à-dire en Angleterre, car en Ecosse c'est Jacques VIII. Le roi Guillaume fait draper ses carrosses de violet ; mais on prétend qu'il ne prendra ce grand deuil que parce que tous les Anglois l'ont voulu prendre. Il n'est point encore parti de Hollande; mais ou l'attend à Londres à la fin du mois.

Vendredi 21 , à Fontainebleau. — Le roi se releva encore troisfoisla nuit;ilne sortit point de tout le jour, mangea en particulier et mangea peu , et le soir il se trouva entièrement quitte de cette incommodité. Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne coururent le loup et jouèrent le soir chez madame la princesse de Conty. Madame la duchesse de Bourgogne passa toute l'après-dlnée avec le roi chez madame de Main tenon. — L'ordinaire d'Italie apporta des lettres du 9 et du 10; nos généraux mandent que nous avons encore battu quelque parti des ennemis; que nous ne manquons de rien dans notre camp ; les ennemis souffrent beaucoup dans le leur, mais que cependant il parolt qu'ils s'opiniâtrent à y vouloir demeurer. — On mande de Strasbourg que le prince Louis de Bade a passé le Rhin à Philipsbourg avec beaucoup de paysans pour travailler et quelques troupes. On dit qu'il marche vers Neustadt; qu'il veut faire fortifier cette petite ville, qui , par le traité de Ryswyck , a été rendue à l'électeur palatin.

Samedi 22, à Fontainebleau, — Le roi, dont la santé est

entièrement rétablie, courut le cerf; Monseigneur et mes-

* seigneurs ses enfants étoient à la chasse, — Le roi a réglé

qu'il partiroit d'ici le 14 du mois prochain ; il ira coucher

ce jour-là à Sceaux, où il demeurera le t5, et amvera le

16 à Versailles. — Le duc d'Harcourt est parti de Madrid pour revenir ici ; quoique sa santé ne soit pas entièrement rétablie, il n'a pas laissé de se mettre en chemin.

— On mande de Pologne que la république s'est jointe au roi de Pologne, voyant que le roi de Suède ne vouloit point entendre aux propositions de paix qu'on lui faisoit. Le bruit qui avoit couru que S. M. Suédoise avoit fait l'accommodement de la maison Sapieha avec la noblesse de Lithuanie ne s'est point trouvé véritable , mais cet accommodement est en train de se faire sans qu'il s'en mêle.

— Madame la duchesse de Bourgogne alla avec madame de Maintenon et ses dames entendre vêpres aux Loges ; c'étoit le dernier jour de l'octave de sainte Thérèse. Elle se promena ensuite dans la forêt et vit la chasse ; c'étoit la meute de M. le comte de Toulouse qui couroit le chevreuil de ce côté-là.

Dimanche 23, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Monseigneur se promena avec madame la princesse de Conty. — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy parti de notre armée le 16; les ennemis et nous sommes toujours dans les mêmes camps. Le beau temps est revenu en ce pays-là; ils avoient été incommodés les jours passés par les pluies continuelles; les chevaux des Allemands ne vivent quasi que de feuilles ; le fourrage leur manque entièrement. — On mande de Vienne que l'empereur n'est pas content du prince Eugène d'avoir engagé son armée si avant et sans pouvoir faire aucun progrès sur le Milanois. — Le comte de Castel- Barco, ministre de l'empereur en Italie, a fait publier dans le Mantouan que, si quelqu'un donnoit quelques secours de vivres aux François et auxEspagnols, il avoit ordre de l'empereur de les faire empaler ; cette ordonnancelà a paru d'une violence à faire horreur. — M. le cardinal d'Estrées est parti de Venise pour aller à Rome ; il y fait * vendre tous ses équipages et ses meubles comme un homme qui ne songe plus à retourner en ce pays-là. Le pape est

si jeune qu'il y a graride apparence qu'il n'y aura pas de conclave sitôt.

Lundi 24, à Fontainebleau. — Le roi alla courre le cerf; madame la duchesse de Bourgogne étoit dans sa calèche. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoientà la chasse. Le soir il y eut comédie (1). — On mande de Paris que la duchesse de Montbazon est à Textrémité. — Il avoit couru un bruit que le comte de Tessé avoit battu les houzards et pris trois mille sacs de blé qu'on portoit à l'armée ennemie; mais ce bruit ne s'est point confirmé. — M. de Château-Renaud est encore sur les côtes de Portugal, parce qu'on ne sait point encore si les vaisseaux que les Anglois et les Hollandois ont détachés de leur flotte vont aux Indes ; les avis sont fort différents sur les entreprises que les ennemis pourroient faire en ce pays-là ; mais on convient qu'elles sont toutes fort difficiles. Carthagène, la Vera-Cruz, la Havane, qui sont les trois endroits où l'on s'imagine qu'ils peuvent songer, sont en très-bon état présentement , et les ennemis n'ont point de troupes de débarquement sur leurs vaisseaux. D'un autre côté, s'ils pensent à aller à la rencontre des galions, il y a encore moins d'apparence qu'ils y puissent réussir; ainsi on est persuadé ici que leur armement qui a tant fait de bruit et qui leur a tant coûté produira peu d'effet.

Mardi 25, à Fontainebleau, — Le roi alla se promener autour du canal avec madame la duchesse de Bourgogne ; Monseigneur y étoit avec madame la princesse de Conty. Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry y étoient à cheval. — On eut nouvelle le soir que le roi Guillaume arriva le 19 à la Haye en intention de s'embarquer le 24 à Orange-Polder, pour repasser en Angleterre;, mais qu'il s'étoit trouvé si incommodé et ce jour-là et le jour suivant qu'il n' avoit pu donner nulles audiences ni voir

(i) « Les comédiens représentèrent à huit heures le Menteur de M. de Corneille. » {Mercure de novembre, page 208. }

{personne. On assure que son mal recommence; on prétend môme que l'enflure monte, qu'il crache du sang, qu'il en a craché durant son séjour à Loo , dont il se cachoit avec soin. L'air d'Angleterre lui est très-mauvais; et il ne passe point la mer qu'il ne sente encore son mal augmenter ; cependant il lui est nécessaire pour des affaires de repasser k Londres. Les ministres étrangers qui sont ici ont tous les mêmes nouvelles que nous sur cette maladie et le croient môme fort mal.

Mercredi 26, à Fontainebleau — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne coururent le loup. Le soir à sept heures il y eut appartement chez Monseigneur ; il n'y en avoit point encore eu de ce voyage ; Monseigneur y joua au lansquenet et monseigneur le duc de Bourgogne au l)relan. Madame la duchesse de Bourgogne y fut dès le commencement ; toutes les dames yétoient en grand habit. — Il arriva un courrier d'Espagne. S. M. C. donne une pension de 000 pistoles à M. de Dénonville, qui a été son sous-gouverneur, et une pension de 400 pistoles à M. de Candau^ qui étoit un de ses gentilshommes de la manche; son autre gentilhommede la manche estLouville, qui l'a suivi en Espagne, à qui il fait beaucoup de bien. — Toutes les nouvelles de Hollande ne parlent que de la mauvaise santé du roi Guillaume , et les médecins qui le voient ne croient pas qu'il puisse passer l'hiver. — Il y a des lettres de notre armée d'Italie qui confirment ce qui avoit été dit il y a quelques jours, que le comte de Tessé, ayant découvert que les Impériaux avoient des magasins de blé et de farine sur l'Adige, y avoit envoyé un parti de dragons et de grenadiers ; qu'on y avoit trouvé six mille grands sacs de farine ; qu'on les avoit jetés dans la rivière, ne pouvant pas les emporter.

Jeudi 27 , à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf ayant madame la duchesse de Bourgogne dans sa calèche ; mais la chasse se dépaysa, et le roi revint ici sans

avoir rien vu. Le soir il y eut cotriédie, que madame la duèhesse de Bourgogne entendit de la tribune; elle n'y demeura pas même toujours (1). ^- Le matin M. de Chamillàtt apportai au roi des lettres de notre armée d'Italie, qui sont venues par l'ordinaire. On mande tout le détail des farines enlevées aux ennemis et on ajoute que M. de Mantoue à envoyé un officier de ses gardes avec des bandits qui sont à son service pour enlever encore d'autres magasins que les Impériaux ont à Gasiel-Baldo et dans quelques châteaux qui en sont voisins. M. le maréchal de Villeroy mande aussi que M. de Chemerault^ maréchal de camp^ et le comte d'Estrades, colonel de dragons^ ont défait trois ou quatre cents cuirassiers qui avoiettt voulu tomber sur nos fourrageurs. Il y a eu cent cinquante hommes des ennemis tués; on leur apris quatre-vingts chevaux et fait quelques prisonniers; nos troupes reprennent fort la supériorité sur eux. — On mande de Hollande que le yacht dans lequel le roi Guillaume devoit repasser en Angleterre avoit péri à la côte ; quoique cet événement soit peu important, on le regarde en ce pays-là comme un mauvais augure, qui ne laisse pas de faire quelque impression sur l'esprit de ces peuples, naturellement superstitieux.

Vendredi 28, à Fontainebleau. — Le roi ne sortit point de tout le jour. Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne coururent le loup et jouèrent le soir chez madame la princesse de Conty. Madame la duchesse de Bourgogne alla à l'abbaye du Lys. — On mande de Paris que la duchesse de Montbazon est un peu mieux depuis qu'on l'a fait accoucher. — On n'eut point de nouvelles de Hollande. Ce qu'on amande aux ministres étrangers qui sont le plus dans les intérêts du roi Guillaume, c'est que ce prince s'étoit trouvé mal en arrivant k la Haye et que

(1) a Les comédiens représentèrent Britannicus de M. de Racine et le Cocu imaginaire de M. de MoUère. » (Mercure de novembre , page 213.)

M4 JOURNAL DE DAlïGEAU.

son départ pour retourner en Angleterre étoit reculé de quelques jours. — M. Févêque deSarlat est mort; il étoit de la maison de Beauvau du Rivau; cet évéché ne vaut guère plus de 10,000 livres de rente. — Le duc d'Havre passa ici revenant d'Espagne; il retourne en Flandre. Comme il est grand d'Espagne, il aeurhonneurde baiser madame la duchesse de Bourgogne. — Le duc d'Harcourt, qui revient d'Espagne, doit être arrivé présentement à Rayonne ; on croit qu'il va prendre les bains de Barbotans; ses pieds n'ont point encore leur mouvement ordinaire, et il espère les faire revenir dans leur état naturel par les bains qu'il va prendre.

Samedi 29, à Fontainebleau. — Le roi alla courre le cerf; Madame étoit avec lui dans sa calèche. La chasse fut très-belle, et il ne la perdit pas un moment; Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Madame la duchesse de Bourgogne dina chez madame deMaintenon et ne sortit point de toute la journée. — Madame l'abbesse de Saintes est morte ; elle étoit sœur du duc de Lauzun; il a une autre sœur prieure depuis longtemps dans cette maison et à qui S. M. donnera apparemment Tabbaye. — On a des nouvelles de notre armée d'Italie du 20. Le maréchal de Villeroy a fait attaquer un pont que les ennemis avoient à la tête de leur camp ; ils Tout fort peu défendu. Il y a eu un capitaine de houssards tué; le maréchal a fait démolir le pont et a fait un petit retranchement en deçà pour ôter cette communication aux ennemis et les resserrer encore davantage. On mande qu'ils font de grands désordres dans le Bergamasque et que, n'ayant plus de quoi vivre dans leur camp, ils ne gardent plus aucune mesure avec les Vénitiens et pillent partout; les paysans leur tuent assez de monde. — Le roi met des cornettes dans toutes ses compagnies de cavalerie; ils avoient tous été réformés après la paix de 1697.

Dimanche 30, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Monseigneur donna à dîner chez lui à mon-

seigneur le duc de Bourgogne et à madame la duchesse de Bourgogne. Madame la princesse de Conty, madame de Maintenon et plusieurs dames étoient de ce dîner; personne n'y entroit , pas même pour les servir ; ils se servoient eux-mêmes pour être plus en liberté. — M. le prince Louis de Bade a repassé le Rhin et a laissé, en deçà seulement, quelques paysans pour travailler à des ouvrages qu'il avoit fait tracer vers Neustadt. Le marquis d'Huxelles a demandé quelque augmentation de troupes en Alsace; et on lui envoie une partie de celles qui étoient dans l'armée de M. de Tallard. — Le roi envoie M. Bouchu intendant dans l'armée d'ItaUe; celui qui y étoit y demeurera sous lui. — M. de Quiros, ambassadeur d'Espagne à la Haye, manda ces jours passés à l'ambassadeur d'Espagne, quiestici, que les HoUan dois envoyoientdix mille hommes dans le pays de Cologne pour soutenir les intérêts du chapitre contre rélecteur; ces troupes se joindront à celles de rélecteur palatin qui sont déjà dans ce pays-là de l'autre côté du Rhin. Comme le roi a eu la môme nouvelle par d'autres endroits, le maréchal de Boufflers a eu ordre de faire marcher des troupes pour soutenir l'électeur ; il a déjà fait un détachement de cavalerie qui sera commandé par le chevalier de Courcelles.

Lundi 31, veille de la Toussaint, à Fontainebleau. — Le roi. Monseigneur et madame la duchesse de Bourgogne ne sortirent point de tout le jour ; ils entendirent vêpres dans la chapelle en bas; et après vêpres le roi s'enferma avec le P. de la Chaise. Monseigneur le duc de Bourgogne fut assez incommodé la nuit pour être obligé de garder le lit tout le jour; on dit la messe dans sa chambre. Madame la duchesse de Bourgogne y passa presque tout le temps qu'elle ne fut point à la chapelle; le roi le vint voir deux fois. La fièvre est fort médiocre, et le dévoiement commença dès le soir à diminuer; l'appétit même lui revint. — On a des nouvelles de Hollande que le mal du roi Guillaume augmente considérablement. T. vm. 1»^

336 JOUWf AL DE DANGEAU.

On a envoyé la consultation des médecins que le roi a fait lire à H. Fagon; il paroit par cette consultation qu^il rejette tous les aliments, que ses crachats sont sanguinolents et d'une infection violente ; que sa tète s'embarrasse et qu'on ne peut plus lui parler d'aucune affaire. M. de Quiros, qui a envoyé le mémoire de cette consultation , mande qu'on le croit très-mal et qu'on ne compte pas qu'il puisse repasser en Angleterre. Les lettres sont du 27 au soir; et ce dernier accident ici avolt commencé dès le 19. — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy; les armées sont toujours dans leurs mêmes camps. Nous avons intercepté une lettre de Fempereur au prince Eugène par laquelle il lui donne ordre de s'emparer de force d'une des places des Vénitiens, puisqu'ils ne lui en veulent pas donner par amitié; apparemment cette lettre, qu'on fera voir à la république, la déterminera à prendre le parti qui nous convient.

Mardi V novembre, à Fontainebleau. — Le roi fit ises dévotions, toucha les malades et assista à toutes les dévotions de la journée. Monseigneur fit ses dévotions aussi, et accompagna toujours le roi à la chapelle. Après vêpres le roi s'enferma avec le P. de la Chaise et fit la distribution des bénéfices. 11 donna l'évêché de Léon à l'abbé de la Bourdonnaye , frère de l'intendant de Bordeaux ; l'ér vèché de Sarlat à l'abbé de Chaulnes , grand vicaire de l'archevêché d'Auch; Tabbaye de Saint-Calez à l'abbé de Moranville ; l'abbaye de Landevenec à l'abbé de Château- Renaud , frère du vice-amiral ; l'abbaye de Saint-Léger à l'évêque de Vence ; Tonnay-Charente à l'abbé de Manpoint, clerc de la chapelle du roi. Il n'a point donné la l)elle abbaye de Saintes, et M. de Lauzun croit présentement que sa sœur n'est pas morte. — L'ambassadeur d'Espagne reçut des lettres du duc de Médina-^éli par un courrier parti de Naples le 19 ; ce vice-roi lui mande que tout est fort tranquille dans ce royaume et aussi soumis aux ordres de Philippe V qu'ils Tétoient à Charles II.

Il prie l'ambassadeur de remercier le roi de ce que 8. M. a approuvé et agréé sa conduite dans la petite sédition qu'il y a eu à Naples. — Monseigneur le duc de Bourgogne entendit encore la messe dans sa chambre, mais l'après-dlnée il se trouva beaucoup mieux ; il se leva et joua dans sa chambre.

Mercredi 2, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer Faprèsdlnée. Monseigneur courut le cerf. Monseigneur le duc de Bourgogne , qui est entièrement guéri , recommença sa vie ordinaire ; il joua le soir chez madame la princesse de Conty. Madame la duchesse de Bourgogne fit ses dévotions. — M. le Grand avoit vendu la charge d'écuyer surintendant des haras du roi; il en avoit eu 30,000 écus. Lé roi n'a pas été content de celui qui l'avoit achetée et a voulu que Boisseuil le remboursât; et, pour lui donner moyen de le faire, il lui a permis de vendre la survivance à Garsault, frère de celui par la mort de qui elle avoit vaqué quand M. le Grand la vendit. Pour avoir cette survivance, Garsault donne 50,000 francs, et aura 1,000 écus sur lesappointements de lacharge, qui vaut 12,000 francs. Outre cela le roi feiit encore une gràxje considérable ^ Boisseuil. Il avoit 12,000 écus sur la maison de ville qui lui valoient ii',000 livres de rente à vie; le roi convertit cette rente à vie en une rente en fonds de la même somme de 4,000 livres, comme si Boisseuil avoit financé 80,000 francs ; ainsi c'est proprement (•(•^OOO francs que le roi lui donne, et par là sa charge ne lui coûtera çien. Le haras demeurera toujours à Saini-Léger; tous les projets qu'on avoit faits pour l'en ôter, n'ont point réussi.

Jeudi 3, à Fontainebleau, — Le roi courut le cerf, ayant madame la duchesse de Bourgogne dans sa petite calèche. La chasse fut très-belle ; on ne peut pa« voir une Saint- Hubert plus heureuse. Monseigneur et messeigneurs «es enfants étoient à la chasse. On fit ce qu'on put pour empêcher monseigneur le duc de Bourgogne d'y aller, mais on ne put l'en empêcher. Au retour 4e la chasse Mon-.

ns JOURNAL DE DANGEAU.

seigneur donna un retour de chasse à madame la dv^ chesse de Bourgogne et aux dames quiTavoient suivie i la chasse , à madame la princesse de Conty et à messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry ; le souper fut fort gai, et à huit heures ils allèrent tous ensemble à la comédie (1). — On a avis que des trente-cinq vaisseaux détachés de l'armée ennemie pour aller, disoit-on , aux Indes occidentales il y en a dix qui sont rentrés dans les ports d'Angleterre, — Le roi augmente sa cavalerie de cinq hommes par compagnie , et les carabiniers qui n'avoient pas eu d'augmentation Tannée passée seront mis à trente maîtres; il n'y a plus que quarante compagnies de carabiniers. La gendarmerie aura d' augmentation cinq hommes par brigade ; c'est dix hommes par compagnie et vingt par escadron; car les seize compagnies ne font que huit escadrons , qui seront de six-vingts maîtres présentement. Vendredi 4-, à Fontainebleau. — Le roi devoit courre le loup avec Monseigneur et y mener madame la duchesse de Bourgogne, qui étoit déjà en habit de chasse ; mais le rapport que l'on fit qu'il falloit aller à quatre lieues d'ici, parce que l'on n'avoit pu détourner de loup plus près, fit changer de résolution au roi ; il alla tirer. Monseigneur le duc de Bourgogne, qui devoit être aussi de la chasse, alla tirer de son côté. Madame la duchesse de Bourgogne' alla se promener dans la forêt, et Monseigneur alla seul au loup. — Le président de Crèvecœur mourut à Paris; il étoit président à mortier. Il n'avoit point d'enfants, et laisse une furieuse succession à madame de Tonnerre, sa sœur ; on croit qu'après la mort de sa mère elle aura plus de 50,000 écus de rente. — On eut nouvelle ces jours passés que Farchiduc Charles s' étoit trouvé fort mal d'une esquinancie, qu'il avoit été saigné trois fois dans un même jour; il étoit encore fort mal quand l'ordinaire est parti

(1)« Les comédiens reprësentèrent le Misanthrope Ae Molière. « (Mercure de novembre, page 321. )

de Vienne. C'est le secrétaire que le marquis de Villars a laissé en ce pays-là qui mande cette nouvelle au roi, et les ministres étrangers qui sont ici ont eu le même avis.

Samedi 5, à Fontainebleau. — Le roi alla courre le chevreuil avec les chiens de M. le comte de Toulouse ; Madame étoit avec le roi dans sa calèche. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Madame la duchesse de Bourgogne alla se promener avec ses dames du côté de la chasse et en eut tout le plaisir. — On eut des lettres de la Haye du 31. Le roi Guillaume continue à ne point donner d'audiences aux ministres étrangers ; il ne voit que les milords Portland, Albemarle et le pensionnaire Heinsius. Il s'est promené une ou deux fois en carrosse, et on le croit tant soit peu moins mal ; cependant il n'y a point encore de jour fixé pour son retour en Angleterre, où il a beaucoup d'affaires. — Le prince de Tzerclaës va commander les troupes de M. l'électeur de Cologne, qui a fait payer à ses États, par exécution militaire, le quart des douze simples qu'il leur avoit imposé. Nous envoyons en ce pays-là deux régiments de cavalerie et deux régiments de dragons, que commande le chevaher de Courcelles, et qui sont déjà arrivés à Sleinden, qui est le village des dépendances de la Flandre espagnole le plqs proche de l'électorat de Cologne. Les Espagnols lèvent en Flandre vingt bataillons outre les vingt-cinq qu'ils ont déjà, qui sont parfaitement beaux; ils n'ont que vingt escadrons, et ils offrent d'en lever encore autant.

Dimanche 6, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Monseigneur alla au jeu de paume voir jouer les bons joueurs; madame la princesse de Conty et beaucoup de dames y étoient avec lui. Monseigneur le duc de Bourgogne fit ses dévotions, qu'il n'avoit pas pu faire à la Toussaint parce qu'il étoit malade. Monseigneur et lui jouèrent le soir chez madame la princesse de Conty. Madame la duchesse de Bourgogne alla se promener dans la forêt avec ses dames. — Le maréchal de Noailles pré-

230 JOURNAL DE DANGKAU.

senla lo soir au roi , comme il sortoit de chez madame de Maintenon pour aller souper, le comte d'Ursé, qui revient de Barcelone, où il a laissé le roi son maître , et il a trouvé la reine à Péz6nas. On a su qu'elle étoit arrivée depuis le 29 à Narhonne et devoit être le 31 à Perpignan. Le roi d'Espagne devoit la recevoir à Girone; mais, dans llmpatience de la voir, il s'avance jusqu'à Figuéras; on croit même qu'il viendra au-devant d'elle jusqu'à sa dlnée, et l'on compte que cela doit s'être fait le 3 de ce mois. — Les ministres étrangers qui sont ici ont eu des lettres de Vienne par lesquelles on leur mande que l'archiduc Charles est entièrement guéri. On leur mande aussi que l'empereur a fait arrêter le duc Moles, ambassadeur d'Elspagne ; mais comme ce seroit entièrement violer le droit des gens, on a peine à croire cette nouvelle.

Lundi 7, à Fontainebleau, — Le roi alla à la messe à neuf heures, puis revint se coucher et prendre médecine; il travailla un peu le matin avec M. de Chamillart. Madame la duchesse de Bourgogne le vit avant que d'aller à la messe et après en être revenue; Madame le vit aussi. Il tint conseil l'après-dinée. Monseigneur alla courre le loup à quatre lieues d'ici et mena avec lui dans son carrosse monseigneur le duc de Berry, qui eut le plaisir de blesser le loup ; la chasse fut fort belle , malgré le vilain temps. Monseigneur le duc de Bourgogne alla tirer dans les parquets, etjla pluie le fit revenir bien vite, et au retour il joua chez lui au brelan. Madame la duchesse de Bourgogne dina chez la duchesse du Lude avec madame de Maintenon et beaucoup de dames. Le soir il y eut comédie (1). — Le comte (iuy de Staremberg, que le prince Eugène avoit envoyé à Vienne, en est reparti portant, dit-on, ordre de l'empereur à ce prince de prendre des quartiers d'hiver en Italie à quelque prix que ce

(1) K Lcft comédien» roprégoiitèront Rodogune de M. cYe Corneille et ie Médecin malgré luidQ M. d% Molière. » (Mercure de novembre page 22&.)

soit; cependant il y aura bien de la peine. Par les nouvelles qu'on a eues aujourd'hui de ce pays-là on apprend que les Impériaux souffrent plus que jamais dans leur camp. Ils avoient fait un grand fourrage et emmenoient plusieurs chariots chargés de foin; nous en avons été avertis, nous avons battu Tescorte de leurs fourrages et pris tous les chariots; mais M. le comte de Montrevel, qui s'est engagé trop avant parmi les ennemis, y a été tué. Il étoit petit-neveu de M. de Montrevel, lieutenant général.

Mardi 8, à Fontainebleau, — Le roi courut le cerf dans sa calèche avec Madame et n'en revint qu'à la nuit; monseigneur le Dauphin et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Madame la duchesse de Bourgogne alla à Melun aux Filles de Sainte-Marie. Il y a grande apparence que cette princesse est grosse, et les médecins n'en doutent quasi plus; cependant on la laisse aller en carrosse et aussi vite qu'à l'ordinaire. — La reine des Romains est accouchée d'une tille; ils n'ont point de garçon; le petit archiduc, qui n'avoit pas encore un an, mourut il y a quelque temps. On a la confirmation que l'empereur a fait arrêter l'ambassadeur d'Espagne. — Le comte de Bissy *, ancien lieutenant général et chevalier des ordres du roi, est mort à Metz. Il commandoit dans les Trois-Évêchés ^ et ce commandement lui valoit plus de 20,000 livres de rente. — Le prince Louis de Bade, avant que de repasser le Rhin, a fait tracer une hgne depuis Spire jusqu'à la Petite-Hollande, et il y a laissé beaucoup de paysans qui y travaillent actuellement. — Depuis que le duc d'Harcourt est arrivé en France, sa santé se rétablit fort; il n'a plus de fièvre, il a moins de foiblesse dans les jambes. Il n'ira plus à Barbotans, et l'on compte qu'il sera à la cour à la fin du mois,

* Le bonhomme Bissy s'appeloit Thiard, et fut un des chevaliers du Saint-Esprit militaires à qui on trouva fort à redire et à qui M. de Louvois procura TOrdre en 1688. Cétoit un fort galant homme, dont

lefils»évéque de TouUabienfait parier de lui, et est enfin devenu Cardin^ Longtemps avant d'être évéque, et se trouvant à Nancy ditz^ ion père, qui y commandoitdéjà , on le loua fort devant lui : « Vous ne le connoissez pas, ditBissy aux louangeurs; voyez-vous bien ce petit prestolet-là qui ne semble pas Teau troublée : tel vous le voyez, c*est une ambition effrénée, et qui sera capable, s'il peut, de mettre TÉglise et FÉtat en combustion pour faire fortune (1). » On a vu qu'il a été prophète , et on le voit encore tous les jours.

Mercredi 9, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer. Monseigneur courut le loup. Monseigneur le duc de Bourgogne prit médecine et joua le soir dans sa chambre. Madame la duchesse de Bourgogne lui tint compagnie toute l'après-dlnée; le soir elle alla à la comédie, mais elle l'entendit de la tribune en haut, et monseigneur le duc de Bourgogne, après son jeu, y alla faire un tour aussi (2). — On mande de la Haye que le roi Guillaume parut à rassemblée des États le 4. Il devoit partir le lendemain , mais on mande que le vent est un peu contraire ; la vérité , à ce qu'on croit ici , c'est que sa santé ne lui permet pas de s'embarquer. Les gens qui l'ont vu mandent ici qu'il est changé à l'excès et qu'il est si foible que, quoique deux hommes l'aident à marcher, à peine peut-il encore mettre un pied l'un devant l'autre. On mande que les HoUandois envoient dix mille hommes dans le pays de Juliers. On parle déjà de remplir les places de stathouder et de capitaine général, que ce prince avoit réunies en sa personne et qu'on séparera, parce que, jointes ensemble, cela donne trop d'autorité à un seul homme. — Le prince de Saxe-Weissenfels prit congé du roi pour retourner en Allemagne; il est neveu du prince de Saxe qui avoit épousé la sœur de madame de Dangeau.

Jeudi 10 , à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf seul

(1) Voir Tadditlon du l«'février 1698, tome VI, page 287. Cette prophétie, suivant l'expression de Saint-Simon, y est reproduite en d'autres fermes.

(2) On jouait V Homme à bonne fortune , comédie de Baron.

lYOVËMBRE 1701. S88

dans sa petite calèche^ et fut plus content de sa chasse €jae d^aucune qvCil eût jamais faite ici. Madame la duobesse de Bourgogne ne va plus à la chasse avec lui, jparce que les espérances que l'on a ici de sa grossesse Cîontinuent. Monseigneur le duc de Berry étoit à la chasse, llonseigneiir courut le loup le matin. Monseigneur le duc de Bourgogne joua le soir chez lui. — Madame de Hautefort^ femme du feu marquis de Hautefort, premier écujeT de la feue reine, est morte à Paris; il y a quelques années qu'elle avoit fait le partage de son bien entre ses enfants. — Les Vénitiens assemblent des troupes vers Cattaro pour empêcher que les Allemands qui ont assemblé quelques troupes à Trieste et à Segna ne puissent se porter du côté de Raguse ; ils font venir beaucoup de iroupes de Dalmatie et se veulent mettre en état d'empêcher ^u'on ne prenne des quartiers d'hiver en leur pays. — On attend ici M. de Louville, que le roi d'Espagne envoie et que S. M. C. a fait gouverneur de ses officiers françois et colonel. Ce roi a donné au prince de Castiglione la principauté de Fondi au royaume de Naples, pour le dédommager de ce que les Allemands lui ont pris dans le Mantouan. La principauté de Fondi étoit possédée par le comte de Mansfeld, qui est chef du conseil de guerre de Tempereur.

Vendredi 11, à Fontainebleau. Le roi alla tirer l'après-dlnée. Monseigneur se promena en carrosse avec madame la princesse de Conty. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne ne sortirent point. — Le roi permit à M. de Poissy de prendre sa place de président à mortier à l'ouverture du parlement. Il en avoit la survivance, et son père lui a cédé la charge ; 1 ainsi il passera devant celui qui achètera la charge de M. de Crèvecœur, Ces charges sont taxées à 500,000 francs. — • Il arriva, par l'ordinaire, des nouvelles d'Italie du 3. Un parti des ennemis, commandé par le fils du prince de Vaudemont, a passé l'Adda et a

tu JOURNAL DE DANGEAU.

enlevé six cents chevaux de la cavalerie de Hilan qui faisoient fort mauvaise garde; le commandant a été pris et tué dans son lit. Les armées sont toujours dans leurs mêmes camps, et il faut voir qui sera obligé de décamper le premier J — Le prince de Caserte, qui étoit de la conspiration de Naples s'est réfugié dans Farmée de reniporeur. Le pape lui a fait faire son procès^ a fait entrer des troupes dans Sermoneta et Cisterna qui sont deux places assez fortes appartenant à ce prince; il les a confisquées et réunies au domaine de la chambre apostolique. LfC baron délia Rocca et un des Caraffa, qui étoient aussi de la rébellion^ ont été ai'rôtés dans Bénévent par les ordres du cardinal do Gravina, qui en est archevêque.

Samedi 13, à Fontainebleau, — Le roi courut le cerf; Monseigneur et monseigneur le duc de Berry étaient à la chasse. Monseigneur le duc de Bourgogne n a point monté à cheval depuis sa purgation; il jouaFaprès-dlnée cheElui. Le soir il y eut comédie (1). — On mande de Lisbonne que le comte de Chà^teau-Renaud en est parti avec son escadre , et fit voile le 20 octobre pour aller à Cadix. S. M. Portugaise lui a fait un présent qui vaut k ou 5,000 écus, qu'il faisoit difficulté de prendre. Le roi lui dit qu'il n'en devoit point faire, et que de la manière dont il étoit avec le roi de France les François ne dévoient plus le regarder comme un roi étranger. — Louville* arriva d'Espagne et vit le roi chez madame de Haintenon pendant que Monseigneur étoit à la comédie. Le roi son maître alla au-devant de la reine jusqu'au dernier village de ses États ; il ne lui étoit pas permis d'aller plus loin, parce que les États do Catalogne sont assemblés , et même il a fallu qu'on lui donnât un acte pour sortir de la viguerie de Barcelone, parce qu'il est dans Tordre que

(1) « Les comédiens représentèrent les Horaces <îe M. de CoraeiUe et VÉ* coledeiBiarU de M. de Molière. » (itferctirc du novembre, page 331.)

NOVEMBRE 1701. u&

le roi d'Espagne n'en sorte point quand les États de la province sont assemblés; et le roi y est censé présent, sans quoi les délibérations qu'on y prendroit n'auroient nulles forces. La reine est fort petite, assez aimable sans être belle; elle a beaucoup d'esprit, et Louville pousse la louange si loin qu'il dit qu'elle en a autant que madame la duchesse de Bourgogne , sa sœur. Elle a été un peu fâchée de ce qu'on a renvoyé toutes les femmes qui étoient avec elle dans le voyage; la moitié partit de Perpignan, et les autres du dernier lieu où elle a couché sur les terres de France et où les Espagnols la vinrent recevoir. Le mariage fut consommé à Figuéras. La pauvre reine marqua un peu trop son chagrin ; et le roi ne coucha pas le lendemain avec elle (1).

* Louville étoit un gentilhomme de Beauce du nom d'Allonville, de trè9-boti lieu et dont Taneétre paternel étoit chambellan de Louis XI et fort bien avec lui. Il étoit parent de M. de Beauvilliens , et sa mère étoit Moyencourt, d'un bon nom, alliée à une branehe éteinte de Saint* Simon, et M. de Saint-Simon avoit pris soin de cette famille dans sa faveur sous Louis XIII. Quand on mit des gentilshommes de la manche auprès des princes, M. de Saint-Simon en parla à M. de Beauvilliers, qui ne le connoissoit point. Le père étoit retiré depuis longtemps chez lui , et le fils étoit fort jeune et capitaine au régiment du roi d'infanterie , où il s'étoit même distingué. Il fut donc gentilhomme de la manche de M. le duc d'Anjou; M. de Beauviiliers le goûta, et il se fit beaucoup d'amis considérables à la cour. Toute la famille de M. de Beauviiliers et ses amis particuliers , M. de Pomponne , M. de Torcy, même M. de Barbezieux, en firent le leiit. Il étoit fort instruit , avoit beaucoup d'esprit et de ces conversations charmantes par un amusement et des saillies toujours nouvelles, et avec cela tout le solide et la mesure possible. Il entra fort avant dans la confiance de de M. de Beauviiliers et lui fut attaché et aux siens en tout temps avec une fidélité et une ardeur inviolables. Il suivit le roi d'Espagne, et fut jusqu'à son mariage l'âme de tout dans sa tfont et dans son conseil , et rien ne se faisoit que par lui. Ce fut lui qui iat chargé de vftnir rendre compte de mille détails qui s'étoient passés jusqu'alors, de la première entrevue et du mariage du roi et de la reine d'Ëspagna,

(1) Voir les Mémoires de IiOuviUe.

et de solliciter la permission pour le roi d'Espagne de faire la campagne eu Italie , et d'arranger, s'il Fobtenoit, tout ce voyage avec notre cour, comme il l'exécuta très-bien, à la satisfsM^on de l'une et de Fautre.

Dimanche iS^à Fontainebleau. — Le roi ne sortit point de toute la journée; il alla chez madame de Maintenons après son dîner, où il demeura le reste du jour. Monseigneur alla le matin pour courre avec les chiens de M. le comte de Toulouse ; mais il avoit si fort gelé, la terre étoit si dure qu'il revint sans chasser. M. le comte de Toulouse s'opiniàtra à y demeurer et tua un sanglier à coups d'épée. Madame la duchesse de Bourgogne ne sortit point et alla au salut. Le soir Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne jouèrent séparément à leur ordinaire chez madame la princesse de Conty. — Louville dit que madame la princesse des Ursins ne prendra point la qualité de camerera-major; les Espagnols veulent que ce soit une dame de leur nation qui ait cette charge; mais on croit qu'on ne la remplira point tant que la princesse des Ursins sera en Espagne, où elle a des affaires particulières qui la retiendront pendant quelque temps. Louville fera peu de séjour à Versailles et retournera auprès du roi son maître, qui compte d'être à Madrid avec la reine sa femme à la fin de Tannée. — Le roi donne à M. le Duc, pour 20,000 écus, la maison et les jardins de la Touanne à Saint-Maur. La Touanne y avoit dépensé 7 à 800,000 francs; cela donnera beaucoup de logement à M. le Duc, dont il avoit besoin; cela augmente et embellit fort son parc; on joindra tout ensemble aisément, et il y a 2,500 livres de rente à cette maison.

Lundi 14 , à Sceaux. — Le roi partit de Fontainebleau à onze heures, après y avoir mangé, pour ne pas s'arrêter en chemin. Il avoit dans son carrosse madame la duchesse de Bourgogne auprès de lui ; Madame et madame la duchesse d'Orléans étoient au devant, madame la Du-

chesse et la duchesse du Lude aux portières. Monseigneur étoit parti un peu avant lui avec madame la princesse de Conty. Monseigneur le duc de Bourgogne vint en chaise de poste. Monseigneur le duc de Berry alla droit à Versailles, ayant avec lui dans son carrosse MM. de Beauvilliers , de DénonviUe père et fils , M. de RasiUy et mon fils. — Avant que de parth» de Fontainebleau y M. de la Feuillade parla au roi dans son cabinet pour avoir l'agrément de son mariage avec mademoiselle de Chamillart* ; M. de Chamillart avoit déjà, quelques jours auparavant , rendu compte au roi de cette affaire. S. M., en faveur du mariage, donne 200,000 francs à la fille, et le père lui donne 100,000 francs et plusieurs années de nourriture. M. de la Feuillade, en comptant son gouvernement, jouit de 100,000 livres de rente. Le soir ici, chez madame dQ Maintenon, Monseigneur joua au brelan avec madame la duchesse de Bourgogne, madame la Duchesse, M. le comte de Toulouse et moi. Le roi étoit de moitié avec madame la duchesse de Bourgogne et nous voyoit jouer. Monseigneur le duc de Bourgogne jouoit à une autre table avec les dames.

* Le duc de la Feuillade étoit veuf sans enfants de la fille de Châteautieuf, sœur de la Vrillière , tous deux Tun après l'autre secrétaires d'État. Il avoit fort mal vécu avec elle, sans cause et avec grand mépris pour la famille. Il disoit que son beau-père épluchoit de la salade avec ses commis dans son cabinet ; et en effet il n'avoit pas grande applica* tien. Il avoit fait nombre de choses qui avoient tellement déplu au roi qu'il auroit été cassé sans le chancelier de Pontchartrain, qui le protégea par pur honneur. Il vouloit se raccrocher par ce mariage. La première fois que Chamillart en parla au roi , le roi l'arrêta tout court ; il lui dit qu'il ne le connoissoit pas comme lui ; qu'il ne vouloit sa fille que pour le tourmenter pour faire pour lui , et que lui, Chamillart, le tourmentât en sa faveur ; qu'il lui déclaroit que jamais il ne feroit rien pour lui , et qu'il lui feroit plaisir de n'y pas songer davantage. Chamillart se tut, et revint une autre fois à la charge. Le roi céda avec répugnance et l'assura qu'il s'en repentiroit. En effet, il vécut plus mal encore avec cette femme-ci, qui étoit étrangement laide, qu'avec l'autre. Mais il avoit jeté un charme sur Chamillart ^ à qui il manqua

souvent , et qui n'en fiit pag moins affolé d6 lui. On veita eombieA ce ronriage coûta eher à la France.

Mardi 15, à Sceaux, — Le roi fut quelque temps enfermé le matin avec le cardinal de Noailles, qui est le seul qui ait eu permission de venir ici, où il n'y a que le service^ et puis il alla se promener dans les jardins. L'après-dinée il monta dans une petite calèche avec Madame ; mesdames de Chàtillon et de Ghàteau-Thiers étoient au derrière. Madame la duchesse de Bourgogne monta dans une petite calèche fermée avec madame de Maintenon. Monseigneur étoit à cheval. Monseigneur le duc de Bourgogne demeura chez madame de Haintenon avec madame la duchesse d'Orléans , madame la princesse de Conty et les dames qui n' étoient pas de la promenade , et il leur tint le portique. — Le soir, sur les sept heures, il y eut des marionnettes en haut chez madame la duchesse de Bourgogne ; le roi y étoit et tous les courtisans qui étoient ici. — M. de Torcy apporta des nouvelles au roi; elles sont du 10, de la Haye. On mande que le roi Guillaume n'étoit point encore embarqué ; mais, comme il se porte un peu mieux, on compte en ce pays-là qu'il pourra s'embarquer le 13 ou le 14, qui est le temps de la pleine lune ; et d'ordinaire, quand il repaisse en Angleterre, il attend les pleines lunes pour s'embarquer. Ce prince adonné quelques audiences aux ministres de l'empereur et à l'ambassadeur de Venise, voulant lui persuader de donner des quartiers d'hiver dans leur pays aux troupes impériales .

Mercredi 16 , o Versailles. — Le roi «e promena tout le matin dans les jardins de Sceaux en chariot. Mar dame la duchesse de Bourgogne se promena à pied. Monseigneur alla à Meudon, où il demeurera huit jours. L'après-dlnée, en sortant de table, le roi monta en carrosse pour venir ici; il avoit dans son carrosse les mêmes personnes qu'il avoit amenées de Fontainebleau; il n'y

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avoit de changement que madame la princesse de Conty^ qui prit la place de madame du Lude. Le roi trouva ici son appartement d'une magnificence^ d'un agrément et d'une commodité non pareils (1). Il voulut que ma- ► dame la duchesse de Bourgogne se couchât en arrivant; jelle se releva pourtant pour souper avec lui. L'espérance que Ton a de sa grossesse augmente fort. — Il arriva un comTier du maréchal de Villeroy parti du 10. Les armées sont toujours dans leurs mêmes camps ; les Allemands font faire des écuries et couvrir leurs baraques^ comme gens qui sont résolus d'y passer Thiver. Il y a des lettres de particuliers qui mandent pourtant que le prince Eugène fait abattre ses retranchements et fait faire des ponts sur lesnaviglies (2), qui sont à la tète de leur camp, comme s'ils avoient intention de nous venir attaquer dans le nôtre , ne pouvant plus subsister où ils sont.

/(Mfdt 17, à V^saiUes, — Le roi alla passer l'aprèsdlnëe à Marly. Madame la duchesse de Bourgogne alla Taprès-dlnée se promener à la Ménagerie. Le roi n'ira coucher à Marly que de mercredi en huit jours. — Le duc de Gesvres, dont la santé ne lui permet guère de venir ici et encore moins, quand il y est, de monter à son appartement, qui est fort haut, le rendit au roi auparavant qu'on allât à Fontainebleau; le roi Ta donné

(1) C'est de cette époque qoe datent le salon dit de VŒU bcmf et la cbamtara à coucher de Louis XI V, qui existent encore à Versailles. Jusqu'alors la partie occupée par le salon de rCEil de bœuf avait été divisée en deux pièces: Tune servait d'antichambre , et se nommait la chambre des Bassans (Dangeau en parie à la date du 35 janvier 1687 ) ; l'autre était U chambre à coucher du roi, et avait cette destination depuis la construction du château do Versailles par Louis Xin. La nouvelle chambre à coucher de Louis XIV fut transportée dans le grand cabinet du roi, que Dangeau nomme « le saloq où le roi s'habille, » et daoa lequel nous avons vu célébrer les fiançailles du duc de Chartr^ et d|i duc (lu îfaine, en 1693. Louis XIV habita cette dernière chambre depuis la Qn de 1701 jusqu'à sa mort.

(s) Barques on bateaux.

à Moreau , premier valet de chambre de monseigneur le duc de Bourgogne. Plusieurs gens ont demandé celui que Moreau quitte; mais on croit que S. M. le donnera au comte de Tallard. — On commence à dire que la chambre des filles de Madame ne sera pas cassée à la fin , de Tannée^ comme on l'avoit cru il y a quelques mois; Madame n'a jamais eu grande envie de les ôler. — Le roi a donné au fils de Saint-Mars ^ gouverneur de la Bastille et gendre de M. Desgranges^ maître des cérémonies^ une pension de 1,000 écus qu'avoit M. de Saint-Mars^ son père. Le roi a voit accordé une semblable grâce ^ il y a quelques mois^ à M. de Montbron pour son fils qui est colonel du régiment Dauphin. — Le mariage de H. de la Feuillade se fera jeudi chez M. de Chamillart à sa maison de TÉtang; il logera son gendre à Paris^ et lui donne ici un appartement pour lui et pour sa femme^ à la surintendance.

Vendredi 18, à Versailles. — Le roi aUa Taprès-dinée voir madame la duchesse du Haine, qui relève de couches ; madame la duchesse de Bourgogne y alla aussi. Ensuite la reine d'Angleterre arriva ici et y amena le roi son fils. Monseigneur vint de Meudon pour recevoir les visites et fut étonné et charmé de la magnificence de l'appartement du roi. LL. MM. BB., aprèsavoir rendu toutesleurs visites à la famille royale, retournèrent à Saint-Germain. — Le roi a choisi M. d'AUgre, le maître des- requêtes, pour remplir la place de président à mortier qu'avoit M. de Crèvecœur. M. d'Aligre est petit-fils et arrière-petit-fils de chancelier; il est gendre de M. Pelletier le ministre, qui, avant que de se retirer, avoit supplié le roi d'accorder à son gendre l'agrément d'une de ces charges-là quand il en vaqueroit. Il n'avoit vaqué depuis que celle de M. Talon, et dès qu'il sut que M. de Lamoignon y songeoit , il ne fit aucune diligence pour l'avoir. 11 n'en coûtera que 500,000 francs à M. d'Aligre ; il n'y a point de pot-de-vin pour la famille de M. de Crèvecœur. M. de Tonnerre

qui est son héritier, espéroit en avoir 100,000 francs, et plusieurs gens qui songeoient à cette charge les lui avoient offerts .

Samediid, à Versailles. — Le roi alla tirer l'après-dinée. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne allèrent chacun dans leurs carrosses dîner â Meudon avec Monseigneur et ils en revinrent ensemble dans le carrosse de madame la duchesse de Bourgogne. — On a eu nouvelle que le roi Guillaume s'embarqua le 14, pour repasser en Angleterre malgré sa mauvaise santé; on croit que l'air de la mer, qui lui a toujours fait mal, lui en fera encore davantage dans l'état où il est; mais les affaires le nécessitent à passer. — M. Pagiot et M. Routier, qui ont la direction des postes en France pour les lettres, offroient depuis six mois au roi d'Espagne de se charger de celles de Flandre et d'en donner 200,000 francs par an à S. M. C, et de rembourser le prince de la Tour- Taxis de ce qu'on en avoit financé d'argent dans sa maison du temps de Charles-Quint. Les Espagnols ont été long^ temps à accepter celte proposition ; mais enfin ils se sont rendus à la raison et à l'avantage qui en revient au roi leur maître. La surintendance de ces postes avoit toujours demeuré dans la maison de Taxis depuis Charles- Quint, aussi bien -que celle d'Espagne, qui est encore au comte d'Onate, grand d'Espagne, de la maison de Taxis. Ce prince de la Tour avoit épousé une nièce du cardinal de Furstemberg, qui est morte depuis huit jours.

Dimanche 20, à Versailles. — Le roi alla tirer Faprèsdtnée. Monseigneur vint ici le matin pour le conseil, et amena avec lui , pour dîner à Meudon, messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry et madame la princesse de Conty . — Le roi unit à l'évêché de Perpignan une abbaye régulière, qui vaut 14,000 livres de rente, et l'on ne doute pas que le pape ne consente à cette réunion, parce que l'évêché étoit d'un fort petit revenu; c'est l'abbé de Flamanville qui en est évèque. — Le roi d'Espagne a écrit au

^9 JOURKAJ. pÇ 04N6KAU.

roi d'Angleteire Jacques III, qui ^ à Ss^nMîermaiu^ et le reconuoit roi d'Angleterre comme uou^ le recornipissana en France. — L'évéque de Die est mort ; il ^'appelc^t Pajot ; cet évôché avoit été désuni, il y a quelques igauées, de celui de Y^QUce, auquel il étoit joint dep^ii^ çmfl cents ans. — Le roi a donné à M. de Ti^l^d le logenoieut dans l'aile neuve qu'avoit Moreau, premier valet de chambre de monseigneur le duc de $k>urgQgiiQ. — ^ On eut nouvelle par Calais que le roi Guillaume, qui s'étoit embarqué le 14, étoit arrivé le 46 aux eôtea d'Angleterre , qu'il avoit mis pied à terre À Margata, d'Qi^ il s'en alloii & Londres en relais de carrosse. Le parlement, qui devoit se rassembler le 10, a été prorogé,

lundi 21, à Versailles. — Le roi alla se promener Fa-

près-dlnée à Marly, d'où il ne repartit qu'à la nuit. Le soir

il sentit un peu de mal au pied. Messeigneurs les ducs de

Bourgogne et de Rerry allèrent tirer ensemble. Madame li^

duchesse de Bourgogne ne sortit point. «<- U arriva un

courrier de Rome que M. le cardinal de Janson a epvoyé ;

ce courrier, en passant par Milan, a entendu dire que notre

armée avoit repassé l'Oglio, et que M. le maréchal de Cati-

nat avoit été blessé au bras d'un coup tiré de fort loin par

des gens qui étoient derrière une haie. Cconmeou n'a point

encore eu de nouvelles de M. le maréchal de Villeroy làrdesh

sus, on doute de la blessure du maréchal de Catinat ; mais

on ne doute pas du décampement de nos troupes , çsMT

elles ont ordre de décamper le 13 pour venir camper près

de Crème, qui est encore des terres de la république, t- On

a nouvelle que trente-cinq vaisseaux angloisethoUandftis»

de ceux qu'on croyoit destinés à aller en T Amérique, SQut

rentrés dans les ports d'Angleterre et de ){€»ll9,ud0; U u'eq

reste plus quedi^ç, sousFamiral PembQW> qu'on, croijt qu'il

envoie seulement en l'Amérique pou^ port^ quf)k|ue£k

secours à leurs colonies, et non pas pour rienf^utrepiD^PKlr^

sur les Espagnols en ce pays-là, ni pour chei^chf^ à atti^-

quer la iloite qu'on espère qui arrivera bientôt ^ Çadi^

NOVEMBWe 1704. )4t

War^ %2y à VmaiUes. — Le roi çut un pou de goutte 1^ nuit et se fit porter à la chapelle. U tint conseil le n^atin à son ordinaire et travailla Tapr^fî-dlnée aveo M. de Pontchartrain. Monseigneur revint d^ Meudon, où il avoit toujours été depuis Sceaux. Madame la duahesis^ de Bourgogne se trouva un pei| incommodée le matin. Elle n'alla point à la messe^ garda le lit presque tçut le jour ; elle se leva le sqir pour aller couper ayec le yoi. Tc|ute8 les espérances qu'on aypjit sur f^ grossesse ^nt finies* -r- Le traité ^'alUwPe ^e r^mperqw avec VAngletçrre et la Hollande est ratifié et rendu public ; tous les ^iciles même en ^nt ^ans \^ g^mW^»- —^ On cçoit que M. le don de Savgie, dès que nous ç^uron^ yep^ssé TOglio, retournera à Turifl et rai^ènera sesi troupes en spn pays- Jl a déjà tenu quelque discpuys q\ii tendent jfort à cela, et son ambassadeur qui est ici a e\i audience du roi dans laquelle il a tàchè d'insinuer que ce prince a ^atipfs^t à |ie3 engfir gements en demeurant 4 l'arqiée jusqu'au 1$ npvemhre, et que la campi^ne fievoit être censée finie en ce tempfir l^; et que, s^S. A. R. ne fenypypit ses troupes çyé^nte^* ment dan^ 4e bons qu^ftief s d'iûver , jl ne les pqurypit pa» î'emettre pour l'année qqi viei^t-

Mercredi ?13, à Yer^iHes, — i^ çpj entendit la |ue$^. dans sa chambre et dina 4^ns spn lit ; mad^n^^ la ducl^esse de Bourgogne, madan^ç la duçl^e^ d'Q^lé^ns et ipa* dame l^ Puchesse reyenant de l£^ me^e le yiir^t dii^er ^ Oj^ laisse entrer l^s gens 4e qualité. Ler% gvû avoit tenu cppseil après ss^ messe, coffime 4 rordiita^îe, travailla epcpre^ Taprès-dinée ayec |d. 4^ Çl^a^^illaipt; madame 4e M«^ii)te-: non vint ensuite chfuç le rpi et y 4pïUev|raiH$qi^'à sou 39^-^ per . Le roi se releya pour ms^nge^^ et souf|ye pli^i 4ç 4ou-' leurs de sa goutte qu'il n'en avoit encore sou^eç^t à ancu^e attaque, car d'prdinaire il l'a fort légèrement. Monseigneur fut souvent dans la chapibre du roi, et le 3oir jqua chez madame la princesse de Conty . — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy parti du 17 ; noijs avons repas$^

rOglio et allons câmper auprès de Crème, où nous serons beaucoup plus commodément et pour la subsistance et pour les fourrages. Si nous eussions attendu un jour de plus à décamper, nous aurions été fort embarrassés, parce que le terrain devenoit impraticable , et la neige qui tomba abondamment ce jour-là auroit fort augmenté notre embarras. M. de Savoie est retourné à Turin et renvoie ses troupes dans son pays, en quartier d'hiver. H. le maréchal de Catinat, qui faisoit Farrière-garde, a été blessé au bras d'un coup tiré de fort loin. Les ennemis n'ont point songé à nous attaquer; il ne leur est arrivé aucun renfort; mais les troupes que l'empereur a achetées du roi de Danemark les doivent, dit-on, joindre incessamment. Tous les rendus qui viennent de leur armée assurent que leurs troupes sont fort délabrées et les chevaux dans un fort mauvais état. — Le roi et toute la maison royale signèrent le contrat de mariage de M. de la Feuillade avec mademoiselle de Chamillart. — Monseigneur alla l'aprèsdinée à Saint-Germain avec madame la princesse de Conty voir le roi et la reine d'Angleterre, qui est affligée comme le premier jour. L'ambassadeur d'Espagne leur a porté la lettre du roi son maître, qui est en latin, et il mena avec lui Louville, qui leur en présenta une autre en françois et de la main du roi d'Espagne.

Jeudi2ky à Versailles. — Le roi n'eut point de douleurs la nuit; il se leva à son ordinaire et aUa en chaise à la messe. L'après-dinée il alla à Trianon , s'y promena en chaise ; mais le soir en se couchant son pied étoit fort rouge et fort enflé, et il souffroit assez. Monseigneur prit médecine et joua le soir chez madame la princesse de Conty à son ordinaire. Madame la duchesse de Bourgogne ne sortit point et passa la journée chez madame de Maintenon. — M. de la Feuillade épousa mademoiselle de Chamillart; la noce se fit à l'Étang. — Le roi envoie onze bataillons dans les places de M. l'électeur de Cologne, sur le Rhin , deux régiments de dragons et deux de cavalerie ;

ces troupes doivent être entrées dans ces places-là de hier au soir. — U y a quatorze bataillons destinés à aller servir en Italie^ dont il y en a déjà sept en Franche-Comté, qui sont les deux bataillons lyonnois, un de Grancey, un de Forez, dont M. de Montmorency est colonel, le Royal-italien et deux bataillons irlandois. Les autres de ces bataillons ne sont pas nommés encore. On enverra aussi vingt escadrons, savoir : huit de la gendarmerie qui y va tout entière, quatre des carabiniers , deux de Villeroy, deux d'EsclainviUiers. Je ne sais pas qui sont les quatre autres. On fait revenir cinq ou six bataillons de l'armée d'Italie, de ceux qui ont le plus souffert durant la campagne.

Vendredi 25, à Versailles. — Le roi a la jambe et le pied fort enflés ; mais il n'a quasi plus de douleur ; il alla se promener à Marly l'après-dlnée. Monseigneur ne sortit pointde tout le jour. Le soirily eut comédie. Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry coururent le cerf avec les chiens du roi. — M. de Rabodanges, aide de camp du comte de Montrevel, apporta la nouvelle que nos troupes étoient entrées dans Liège le 23. M. de Montrevel y avoit marché presque avec toutes les troupes du camp de Richelle et entra dans Liège par la porte la plus proche de la citadelle. C'est le baron de Berlau, qui commande dans cette citadelle pour M. l'électeur de Cologne , qui a été hien aise que les troupes de France fussent dans une ville dont il n'étoit pas autant le maître qu'il devoit l'être. l>ès que M. de Montrevel fut entré dans la ville, il se saisit du palais, mit des troupes sur les principales places et à toutes les portes. Méan, qui est grand doyen et qui a toujours été ennemi de la France , demanda d'abord du temps à M. de Montrevel , le priant de faire ressortir les troupes de la ville pendant qu'il assembleroit le conseil , et son intention, à ce qu'on prétend^ étoit de donner le loisir aux troupes de la garnison de Maëstricht, qui étoient en marche, d'entrer dans la ville par une autre porte. Ensuite, n'ayant rien pu obtenir, il voulut faire reprendre les

246 JOURNAL DE DANGËAU.

ariiies à quelques bourgeois malintentionttél pottt Hbùs ; mais M. de Montt^vel les ayant meûftcés de faire màiû basse sur ceux qui voudroient s'opposer à siBS itttentiotis et promis en même temps de ne faire aucun mal à ceux qui demeureroient tranquilles, ils posèrent les ttrihes et rentrèrent dans leurs biaisons sais qu'il y eût ttii coup tiiié.

Samedi 26, à Versailles. — Le roi continue à Se porter mieux de sa goutte; mais il ne va encbre qu'en chaise ; il alla laprès-dlnée à Marly, où il fait faire un chetnin nouveau. Monseigneur alla courre le loup à Saikit-GeiMain ; le roi d'Angleterre étoit à la chasse, et Tapi^^s-dlnlée madame la duchesse de Bourgogne alla à Saiikt-GermAib voiîp le roi d'Angleterre, la reine d'Aiigleterté et la princesse. Monseigneur le duc de Bourgogne étoit à la chasse avec Monseigneur, et monseigneur le duc de ierty alla se ^rbmener à cheval à Noisy. — M. Fagon, premîet médecin du roi, est considérablement malade; ott ne doute poitit qu'il n'ait la pierre et il se vti faire tailler ces jours ici. — On mande d'Angleterre que le roi Gtlillauiiie alla droit à Windsor sans passer à Londres ; il a prorogé le pârlfemént jusqu'au 2 décembre ; oii croit iliême eh ce pays-là qu'il pourroit bien le casser. — Le roi a été fort content de la conduite du comte de Montrevel dans l'àffliire de liége. S. M. en a parlé trèsnavantageusement; elle en conta, hier à son souper, àM. lePriocetbut le détail. — Le roi a donné une pension de 1 ,000 écus à madame de Saint- Hérem ; c'est la seule pitié que le roi ft eue de l'étiat où elle est qui lui a fait accorder cette gràxîé, ne voulant pas que la femme d'un homme de condition, qui Ta l^rvi si long-temps, demeurât sans pain.

Dimanche 27 , à Versailles, — Le roi tet toutte la maison royale entendirent eh haut dans la tribuhe Vb Seîv mon du P. Bonneâu, jésuite, qui prêche ici iset iBLVëht. Monseigneur alla faire des battues à Chaville. Le tôî se fait encore porteren chaise, parce qu'il lui ireste de la foiblesse, mais il a'a plus de douleurs. — Le roi ôhvoya le lioir

M. Ôhftmilltirt chè« M. Fagon. S. M., ijûi est toH touchée dé volt uii si habile et si honnête hdnime dfeLtis un si ttiste état, lui mài^dâ qu'il lui dotttiolt 100,000 frahcs pour fairfe avoir une change à son àls, et ajouta à cela des discours fort obligeants et fort tendries, et que M. Fago» a bien mérités. — M. le comte d'Estrées â embarqué sur ses Taisseauic quatre mille htimmes des troupes d'Espagne pour les porter datls le royautoe de Naples, où ils sont attendus avec impatience; car, quoique les désordriôs de ce payshlà soient finis, on craint toiljours qu'il n'y arrive 4uelques mouvements nouveaux , et il n'y a point de troupes dans le payd. On a suspendu la punition de quelques-uns des coupables qu'on a arrêtés.

Lundi 28 , à Versailles. — Le roi alla Taprès-dlnée se promener à Trianon. Monseigneur et messeigneurs leis -dmcà de Bourgogne et de Berry et madaittie la duchiôssfe de Bourgogne dînèrent chez madame la princesse dte -Oonty et y demeurèrent toute l'aprês-dlnée. Le soif, à cinq heures, Monseigneur joua an brelan; madame la slaclieiïse dé Bourgogne jouolt avec lui; monseigneur le duc de Berry jouoit aussi au brelan à toe antre table, et monseigneur le duc de Bourgogne en étoit avec moi ali jeu de Monseigneur. — Le roi a dit au marquis de feeuvron qu'il avoit fort envie de Voir le duc d'Harcourt, son fiift, qui estiarrivé à Paris, et qu'il lui donneroit une chambte i Marly en bas, afin qu'il n'eût point à monter à cause de «es mauvaises jambes. — Le roi ira mercredi à Marly, où ii ne sera que trois jours. — On a nouvelle que les galions ont passé le détroit de Bahama et que le chevalier de Ckxetlog^n les a joints. Us sont richement chargés; il y a près de 50 millions pour les Anglois et les HoUandoîs, et Us craignent fort, et avec raison, s'ils entrent en guerre avec TEspagne , qu'on n'en saisiâsse tout ce qni leur en doit revenir. On écrit d'Amsterdam que la consternation esl grande sur cet article et que tous tes Négociants s'opposent fort à la guerre.

Mardi 29, à Versailles. — Le roi alla Taprès^dlnée se pi^omener àTrianon. Monseigneur alla dîner àMeudon avec messeigneurs ses enfants^ madame la duchesse de Bourgogne et madame la princesse de Conty; Taprès-dinée, [ils] allèrent tous ensemble à Topera à Paris. Monseigneur le duc de Berry n'y a voit jamais été à Topera ; il n'avoit vu de ces spectacles-là que dans son voyage. Ils revinrent au souper du roi. — On eut des nouvelles de notre armée d'Italie ; nous nous rapprochons de Crémone, et nos troupes sont en un pays trè»-abondant ; les ennemis ont quitté leurcampet marchoient du côtédeBrescia.On disoit qu'ils vouloient se rapprocher du lac de Garde et joindre les troupes que le roi de Danemark a vendues à l'empereur, qui sontdéjà arrivées àTrente avec deux régiments qu'on a fait venir de Hongrie ; ce renfort devoit être de sept ou huit mille hommes, mais on croit qu'ils seront fort diminués par les longues marches qu'ils ont faites. — Le comte de Tessé est dans Mantoue; il a encore fait jeter dans TAdige un magasin de farine des ennemis qui étoit de quinze cents grands sacs, etim autre magasin de quatre mille outils de fer : ces deux magasins étoient à vingt lieues de Mantoue.

Mercredi 30, à Marly. — Le roi partit de Versailles après son dîner pour venir ici. Madame la duchesse de Bourgogne alla à vêpres à Versailles et arriva ici im peu après le roi. S. M. se promena -en arrivant, et au retour de sa promenade il trouva le duc d'Harcourt dans sa chambre, qui ne peut pas encore marcher. Le roi le reçut à merveille et lui dit: « Je suis très-aise de vous voir; mais en même temps je ne laisse pas d'être fâché, car vous m'étiez bien nécessaire en Espagne ; ne songez qu'à ménager votre santé, et demain nous nous entretiendrons plus à loisir. » — Le soir on eut des nouvelles de Londres. Le roi Guillaume a cassé le parlement et en assemble un nouveau, qui doit commencer le 10 de janvier de notre style. Comme il leur faut du temps pour examiner les

oommissions de ceux qui composeront la chambre basse ^ on ne croit pas qu'il soit en état d'agir sur les affaires générales que dans le mois de février, et la peur qu'on a en ce pays-là aussi bien qu'en Hollande qu'on n'arrête en Espagne les effets qu'ils ont sur les galions les empêchera peut-être de se déterminera la guerre.

Jeudi V^ décembre, à Marly. — Le roi après sa messe alla courre le cerf. En montant dans sa calèche il appela Nyert*, son premier valet de chambre en quartier, et lui dit : « Je veux vous fah'e aimer Marly, et pour cela je vous donne la survivance de votre charge pour votre fils. » Ce fils a quinze ans, et est bien fait et joli garçon. Pendant que le roi étoit à la chasse, on lui apporta une lettre où on lui mandoit de Versailles que M. Fagon avoit été taillé ; que l'opération s'étoit faite heureusement. Maréchal, qui est celui qui l'a taillé, espère qu'il échappera malgré sa foiblesse et la délicatesse de son tempérament. Le roi, qui aime fort M. Fagon, avoit donné ordre qu'on lui apportât des nouvelles dès que l'opération seroit faite. — Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne étoient à la chasse avec le roi, et monseigneur le duc de Berry y vint de Versailles ; ils revinrent dîner ici. L'après-dlnée S. M. se promena dans ses jardins ; et le soir, chez madame de Maintenon , il fit entrer le duc d'Harcourt, qui demeura plus de deux heures avec lui. S. M. ne pou voit se lasser d'entendre parler du roi son petit-fils, que le duc d'Harcourt loue au dernier point; mais les affaires de ce payslà ont grand besoin d'un roi de ce mérite-là et aussi appliqué à rétablir cette monarchie.

* Le grand-père de Nyert chantoit bien et jouoit encore mieux du luth ; M. de Mortemart, qui dans sa vieillesse fut des ducs-pairs de 1663, étoit premier gentilhomme de la chambre de Louis XIIL II aimoit la musique , et avoit pris Nyert a lui aux barricades de Suze , que Louis XIII vouloit forcer et qu'il força en effet. Il se trouva de tdles difficultés qu'on ne chercha qu'à dégoûter le roi pour le faire désister de cette entreprise, et on le laissoit même souvent seul les

360 JOURNAL DE 1)ANGK\U.

soirs pour l'eimuyur. M. de Saiut-Siinon s^ivisa do lui foire ontondre INyert, qui y étoit ù la suite de sou maître , et lo roi s'en amusa si Imgd qu'il eut envie de Favoir. M. de Saint%Siuiou se chargea de pressentir M. de ivkorteniart , qui géuércuseineiit fut ravi de sa boimc fortune , et M. ïfc Saint-Sinloii, par qui elle étoît venue, fit soh !rts premier valot dp dhambre, qtti étoit foh honnête hbntnn*. Pbur lo tlls dont A b'â|^t ici f qui a eu la charge de son père et la survivanioe p6ur son fils » oV> toit un vieux singe, spirituel et mécliaDt au deruier point , qui disoit rage au roi de chacun, qu'il anmsoit par des conter ridicules aux dépens de chacun , et ii'avoit rien de sacré, (rétoit un des dangereux homhïes du monde et qui en se grattant la tdté et ta Joue , et farsiant B«B grimaces et ses gestes , a estropié cft i\oyé Mcm ût^ glehs gratis, dont la plupart ne font jamais su. don fils est tout un autre homme, et qui a pensé perdre sa charge par piété et attaobcment à elle^ [sic] qui étoit en butte à la toute-puissance de Bontemps, qui n'avoit jamais fait mal à personne et qui le rabaltoit au contraire devant le roi quand on en hasardolt devant lui , et qui avoil fait bien et ^bîîsrr tant quil avoît pu a totit le monde , et de Nyerlqui n'atoit fiit (juc éà mal, et toujours et tant qu'il avoit pu. On dsoit que le roi étoit indire eux, entre son bon et son mauvais ange ; conuiie par la même raftob on le disoit de madame de Maintenou entre madame de Dangeou « qui ei;ôi^ comme Bontemps et la d'fîeudicourt qui étoit comme Nyert, et qui pàteôlcVit leur vie avec elle.

Vendredi 2, à Marly. — \a\ roi se pi^omena te mattii et Teprès-dlnée dans ses jardins. Uî soir chez madame de Maintenou il y eut une manière de blanqne poUr tnadaitie ia duchesse de Ptourgofçne et pouf î^s dames, qui tîrfttèrit beaucoup do jolis lots. Monseigneur le duc de Bourgogne y étoit aussi, mais il ne vouluttirer<[u'une fois pour ne pas diminuer la part des dames. Madame de Maintenon donna tout ce qu'elle gajçna à celles qui avoient eu les moindre?} lots. Monstîi^iieur joua Tapr^s-dînée. Ije soir il y eut musique, et madame la duchesse do Bourgogne y suivit Monseigneur. La blanque étoit finie quand la musique commença. Monseigneur le duc do Bout*gogne A quitté le jeu pour quelques jours. — On mande de Londres que milord Godolphin^ qui étoit un des régents et grand trésorier d'Angleterre, avoit remis sa charge et s'étoit retiré de la cour, voyant que le roi Guillaume cassoitflOh

DËCEMBKË 1701. U\

pâHement. Milord Godolphin est fort attaîcbé à la religiôn anglicàhe, dont lés principaux ne veuleht point lé guerre, et le roi Guillaume veutioutenir lespresbytérietié, qu'on appelle en ce pay&-là les Mdgfaâ, qui lui sont plus dévoués-, et il espère que dans le parlement qu'il va as- Sembler il y fera entrer des députés qui seront opposés aux épiéco^aiix. Du doute fort qu'il réussisse^ et nous es- Ipéroûs que le parlement nouveau ne lui siéra pas plus fa^ Vorableque celui qu'il vitent de cteser.

Smmedi 3, à Ver^illes. •— Le roi partit de Marly à la nuit pour revenir ici. U avoit couru le cerf le matin et étoit revenu dîner à Marly. Le soir ici^ chez madame de Ibdntenon^ ily eht uhe petite loterie des lots qui étoient demeurés de la blanque de Màrly. — Il arriva un valet de chambf e du maréchal de Villeroy, qui maUde que les ennemis se rapprochent toujours du lac de Garde et du Mincio. Lé bruit court dans leur àl'méé qu'ils veulent attar quer GoXto ^ où nous avons trois bataillons et qui est en état de soutenir un siège. On croit présentement que les six mille Danois qu'on disoit arrivés à Trente ne marchent point en Italie. M. de Savoie est arrivé à Turin, et ses troupes qui étoient demeurées sur l'Adda jusqu'au i5 du mois passé sont retournées en Piémont. Notre armée est distribuée en diff érentsquartiers au bas de lX)glio . Les lettres du maréchal de Villeroy sont du 2T. — Le roi a donné au marquis de Varennes, maréchal de camp, le commandement dans les Trois-Évêchés qu'avoit M. de Bissy, qui vient de mourir ; ce commandement vaut plus de âO,000 livres de rente, et le marquis de Varennes étoit fort mal dans ses affaires. — Monseigneur alla le matin de Marly dîner à Heudon et revint ici le soir souper avec le roi .

Dimanche 4, à Versailles. — Le roi et toute la maison royale alla au sermon dans la tribune en haut, et au sortir du sermon le roi tint encore conseil, quoiqu'il l'eût tenu le matin à son ordinaire. <-- Le roi a permis au comte du Sourg, maréchal de camp et mestre de camp du régime&t

Î52 Journal dk dangeau.

royal» de donner ce régiment à son fils, qui n'a que dîxhnit ans et qni y étoit déjà capitaine. — Desnoz, chef d'escadre et gouverneur des Uesde PAmérique, est mort; le roi a créé son fils lieutenant de vaisseau. Desnoz étoit en homme de beaucoup de mérite et n'avoit ce gouvernement que de cette année ; ce gouvernement vaut beaucoup* 11 y a présentement trois ou quatre places de chefs d'escadre vacantes. Le chevalier de Guitiiut est lieutenant de roi des îles. Le grand maître de Malte prétend que le roi a promis à TOMre que ce seroit un chevalier de Malte k qui on donneroit ce gouvernement quand il vaqueroit; mais on ne compte pas ici d'avoir aucun engagement làdessus. — J*appris que le roi avoit fait donner à madame la princesse des lîrsins 1 0,000 écus pour faire son voyage d'Espagne; elle en a déjà touché une partie. — J'appris que révoque de Dol, frère de M. Chamillart^ avoit donné à la duchesse de la FeuilJadej sa nièce, quand elle s'est mariée^ 20^000 francs; ainsi elle a eu 320,000 livres en mariage.

Lundi 5 j à Versailles, — Le roi ne sortit point de tout le jour; Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut comédie. — Le roi a changé tout l'extraordinaire des guerres. Montargis^ gendre de Mansart, aura la charge de la Touanne, qui est mort depuis sa banqueroute; il en donne 1 ,200,000 francs. On vend les deux autres charges de rextraordinaire la même somme ; ceux qui les avoient dévoient au roi presque tout ce que leurs charges valoient, et les 1,200,000 écus qu'on tire de ces trois charges serviront à payer une partie des dettes que le roi s'étoit obligé de faire payer aux créanciers de la Touanne. — Le roi envoie la gendarmerie, beaucoup de cavalerie et d'infanterie en Italie; mais on ne veut point en dire le nombre. On compte que toutes ces troupes, qui sont déjà en marche, arriveront en Italie à la fin de février. L'infanterie ira par mer et la cavalerie passera les montagnes. On songea faire les recrues pour toute Finfanterie qui est

en ce pays-là," d'où l'on ne fera revenir aucun régiment, quoiqu'on Feût résolu il y a six semaines ; et les colonels ont ordre d'envoyer quelques officiers à Lyon, à qui on remettra les recrues qu'on aura fait pour leur régiment.

Mardi 6, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promènera Trianon; il ne se peut pas encore appuyer sur son pied, mais il n'y a plus de rougeur, d'enflure ni de douleur. — M. de Montrével envoya un courrier de Uége pour rendre compte au roi qu'il avoit fait arrêter Héan, qui est grand doyen de ce chapitre. On a pris tous ses papiers et on Ta conduit au château de Namur ; on ne lui laissera avoir commerce avec personne. On a pris aussi son frère, qu'on a mis aussi dans le château de Namur ; ils ont toujours été grands ennemis de la France, fort attachés d'une inclination particulière au roi Guillaume et gens d'une grande ambition. On avoit intercepté les lettres qu'il écrivoit au gouverneur de Huy pour l'exhorter à ne point obéir aux ordres de l'électeur de Cologne et de ne déférer qu'à ceux du chapitre de Liège. M. l'électeur de Cologne avoit donné ordre à M. de Montrével de l'arrêter; car tout se fait en son nom, et toutes les troupes que nous avons en son pays sont à ses ordres et sont comme troupes du cercle de Bourgogne. On étoit averti que les Hollandois, qui ont beaucoup de troupes dans les duchés de Berg et de Juliers, vouloient faire en-* trer des groupes dans Liège de concert avec Méan, et M. l'électeur de Cologne les a prévenus.

Mercredi!, à Versailles. — Le roi alla l'après-dluée se promener à Marly, d'où il ne revint qu'à la nuit. Monseigneur alla dinerà Meudon, d'où il revint de bonne heure, et joua au retour chez madame la princesse de Conty, à son ordinaire. — Le soir, chez madame de Maintenon, le roi trouva bon que je lui fisse voir le modèle des habits des chevaliers de SainirLazare dans les cérémonies, que ûous faisons faire selon l'ancien usage justifié par les monuments de l'Ordre, et approuva tout ce que nous

2H JOURBÂIi DE OÂHOEiLU.

ayioiis prcgeté^ ordonnant qne cela seroit mfe dai^s ne» registres pour servir dérègle immnaUe à Tavenir (1). — Le roi fit donner, il y a quelques jours, 20,000 francs à M. Rosen le lieutenant général ; il lui en avoit donné 20,000 sur l€| gouvernement du Maine quand Fervaques, qui en étoit gouverneur, mourut. — La marquise de Moy mourut ces jours passés à Paris *. Elle étoit fiUeupique du feu (a) comte de Broglia, gouverneur d'Avesnes, et après la mort de son père elle auroit été extrêmement riche. Elle laisse beaucoup d'enfants; son mari a été lie^tenant des gendarmes écossois, et n'a plus de charge préseiptement.

* La marquise de Moy étoit fille du vieux Carie Broglio, qui étoit venu dltatie sous la protection du cardinal Mazarin, qui aimoit ceux de son pays. Il étoit frère cadet du père de celui qui, en 1724, fut fait si étrangement maréchal de France , et avoit acquis des trésors dans le gon* vememe^f ^ la Bsjssée, du temps qu'on lais£K>it la^ QOAtritH\ti<His 9m gouverpeurs pour l'e^tre^en de leur garnison. }\ eut depuis |e gouyear* nement d'Avesnes, et avoit épousé une fille du maréchal d'Aumont) grande et grosse créature comme un soldat suisse , très-laide , et une espèce de folle, dont il eut cette fille unique. Cette vieille Broglio étoft glorieuse à Texcès sur sa frontière ^ et son mari n'étoit occupé qu'à racon^ocler ses prpcédés avec tout le mon^e. Ëofre autres npiani^^, elle nevouloit saluer personne , c'est-à-dire baiser, et se conforpaoit aux filles de France, on s'étoit à la fin accoutumé à ses fplies pour l'c^mour de son mari, et on se contentoit d'en rire. Roquelaure, d^uîs maréchal , allant joindre l'armée avec son régiment , passant par Avesnes, £|lla avec la plupart des officiers ches le gouverneur. Il étoit duc à tare^ vet et étoit salué par les filles de France. La vielle Bro^o \\j^ voulut donc faire le même honneur, et s'en mit en devoir. Roquelaure, qui aimoit mieux rire que baiser la vieille^ redouble de révérence ; elle de s'avancer, lui de reculer, et tant et si bien l'un sur l'autre qu'ils gagnèrent ainsi l'autre bout de la chambre. Enfin Roquelaure ^ à bout de

(i) Oes BOQveaux costumes servirent pour la première fois le 17 décembre SMÎvaot, joor de l{i fête de Saint-Lazare. Dangeau gaidf , comme presque toujours, le silence sur cette cérémonie; mais le Mercure e» donne une narratioii détaillée , que nous rapportons en appendice à la fin de cette année.

(2) Daogean a écrit feu par inadvertance, et la suite de sa phrase le prouve. Charles de Brof^ ne uMirut que le 17 mai 1703.

DËGEMBEB 1701. 2S5

nlY^f^fU)MetQQ^r^plus4eterr£^, sepût àcrier : « Madame J<mo s|^isiQu'À brevet; jeiie ve^x point vous tromper. Madame, à b^f^vçt , vous dis-je , à brevet, à brevet. « Malgré tout ce brevet il fut acculé et baisé ; mais ce ne fut pas sans bien rire, lui et toute l'assistance. Le bonhomme Carie ne le trouva pas trop bon. Il ne tint qu'à son gendre de faire une grande fortune. Il étoit de la maison de Ligne : notre cour a toujours aquéleçé^angers. M. d^Lauvoise^t quelque toinp^envie de lui procurer un r^ng et d'en faire son gendre , Il avoit la cpmpogoie des Écossois dans la gendarmerie. Cette compagnie qui en est la première y a des distinctions et des prétentions , et M. de Louvois projetoit de lui en faire comme un régiment fort distingué; mais il ne répondit point à ce pn^et , et M. de Louvois connut bieutât combien il s'en aeroit repenti. I4 déb^uobe, l'obscurité et (emonsonge qu'il rendit célèbre s^v^ point qu'il le poussa le jetèrent dans un état fort triste , dans leqqel il a longuement vécu et peu servi. Il a laissé une fille , morte sans enfants , et oh fils dont le mariage étrangement fait avec une fille de madame de Mézières a eu aussi d'étranges suites.

JnudiSy à VersaUles. — Le roi entendit le sermon, vé~ pfes et le salut dans la tribune ; toute la famille royale y étoit avec lui. Le soir, chez madame de Maintenon, le roi fit chanter un motet nouveau de Lalande à la manière italienne et que S. H. a entendu plusieurs fois à la chapelle. Monseigneur et madame la princesse de Conty vinrent chfz madame de Maintenon entendre cette musique, qui est fort àla mode . - — Le roi donna une pension de 1 ,000 écus àmadame de Yergetot, fille du feumarécha) de Bellefonds, qui en avoit besoin. — Le pape déclfira, dans un des derniers consistoires, qu'il avoit résolu d'envoyer des nonces extraordinaires à l'empereur, au roi et au roi d'Espagne pour les porter à la paix. Le lendemain il fit savoir que le nonce qu'il avoit destiné pour la cour de Tempereur étoit monseigneur Spada, à présent nonce à Cologne et neveu du cardinal Spada, qui étoit secrétaire d'État sous le feu pape ; à la cour de France, monseigneur Fieschi, archevêque d'Avignon, qui y est actuellement; à la cour d'Espagne, monseigneur Zandedari, neveu du feu cardinal Ghigi. Sa Sainteté a donné à monseigneur Gualtieri, aujourd'hui nonce enFranca, l'évèohéd-Imola dan s

356 JOURNAL DE DAMGËAU.

la Rômagne; cet évéché vaut 5^000 écas romains . On avoit dit que le pape avoit résolu de ne plus donner d'évèchés aux nonces pendant leurs nonciatures^ et cela fait voir que le pape est fort content des services de ce nonce.

Vendredi 9, à Versailles. — Le roi alla Taprès-dlnée se promener à Marly . Monseigneur courut le loup , et le soir madame la duchesse de Bourgogne alla le voir chez madame la princesse de Conty ; elle y joua au brelan avec lui, et ensuite ils allèrent ensemble à la comédie. — On eut nouvelle que M. de Montespan étoit mort dans ses terres en Guyenne après une longue maladie. H. d'Antin, son fils unique, étodt allé le trouver avant que la cour partit de Fontainebleau. On dit qu^il héritera de plus de 40,000 livres de rente et qu'il trouvera beaucoup de vaisselle d'argent et de meubles. — M. de Sainte-Mesmes mourut ces jours passés; il étoit chevalier d'honneur de madame la grande-duchesse et Tavoit été de féu Madame, sa mère. — M. le nonce a rendu au roi des lettres de l'empereur qui lui donne part de la naissance d'une se*conde fille du roi des Romains. Quand Tempereur et le roi n'ont point de ministres à la cour l'un de l'autre, c'est le nonce du pape dont ils se servent pour de pareils devoirs de civilités; et c'est M. de Callières , secrétaire du cabinet, qui a rendu à M. le nonce la réponse du roi à l'empereur, parce que le roi et l'empereur ne s'écrivent que des lettres de la main. La chancellerie de l'empereur ne veut point donner de la Majesté au roi, et le roi ne veut point que ses secrétaires en donnent à l'empereur quand la chancellerie de l'empereur ne lui en donne point; et Ton a trouvé l'expédient d'écrire des lettres de la main où ils se donnent de la Majesté l'un à l'autre, et cela a commencé en 1663, quand l'empereur envoya demander du secom'S au roi contre les Turcs. Us avoient été longtemps sans s'écrire à cause de cette diffîculté-là.

Samedi 10 , à Versailles. — Le roi alla Taprès-dlnée se promener à Marly ; il s'appuie un peu sur son pied, mais

a ne peut pas encore marcher. Monseigneur alla dîner à Meudon, où il demeurera jusqu'à mercredi. Le soir il y eut chez madame de Maintenon musique^ où le roi fut toujours. — On a des lettres d'Italie par l'ordinaire, qui portent que les ennemis songent à faire un pont sur TOglio et à prendre Caneto, que nous ne pourrions secourir s'ils Tattaquoient, parce qu'il est au delà de FOglio à notre égard , et comme ce n'est pas un poste bien important, nous y avons laissé fort peu de monde. C'est le petit Imécourt, colonel d'infanterie, qui y commande. Notre armée est en différents quartiers sur la Delmona , petite rivière qui coupe le Crémonois ; le quartier général est à Sospiro. Le maréchal de Villeroy envoie ici un officier général qui rendra compte au roi en détail de toutes choses. — Le roi a mis M. de Ximenès dans Liège en la place de M. de Montrevel, qui va commander les troupes que nous avons dans le pays de Cologne. Les places de cet archevêché ne sont pas en trop bon état , mais on y travaille avec beaucoup de soin et d'application. Les Hollandois ont un assez gros corps de troupes dans le pays de Juliers et font de grandes instances auprès des magistrats de Cologne pour qu'il leur soit permis de faire entrer de leurs troupes dans cette ville ; jusqu'ici les magistrats n'y ont pas consenti malgré les fortes recommandations que l'empereur fait faire pour cela par l'évèque de Javarin, prince de la maison de Saxe et chanoine à Cologne, où il est actuellement.

Dimanche 11, à Versailles. — L'après-dinée le roi alla au sermon et ensuite tint conseil d'État, quoiqu'il l'eût tenu le matin à son ordinaire. — On mande d'Angleterre que le roi Guillaume est un peu mieux et que même il a été à la chasse. Il y a déjà des députés nommés pour la chambre basse ^ et Ton croit que ces députés-là ne lui seront pas favorables, parce qu'on en a déjà élu de ceux qui lui étoient les plus suspects. — lia déjà passé 50,000,000 à la Monnoie qui y ont été réformés, ou à celle de Paris

368 JOURIf AL DE DAI96EAU.

OU dans les provinces; on a établi dans Paris beaucoup de changes^ mais on y apporte à tous tant d'argent que le peuple a peine à en approcher. — Le roi a donné la commission de mestre de camp à Cocfontaine» lieutenani-colonel de cavalerie ^ qui s'étoit fort distingué à une petite affaire qu'il y a eu en Italie. Le roi a accordé aussi la même grâce au comte de N^M^aau pour le lieutenant-colonel du régiment royal aUemaQd ^ dont le nom m'est échappé. — M. de Pontchartrain vint apporter le soir au roi la nouvelle que le comte d'Estrées étoit arrivé à Naples^ où il a été reçu avec de grandes acclamations de joie.

Lundi i2y à Vermilleê. — Le roi alla se promener l'après-dlnée à Trianon ; il s'appuie un peu sur son pied^ mais il ne marche point encore . Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry coururent le cerf. Madame la duchesse de Bourgogne alla à Meudon voir Monseigneur ; elle y joua au brelan avec lui, puis y ûtcollation> et revint ici sur les huit heures. — Il se répandit le soir un bruit que les ennemis avoientpris Caneto, où étoit le chevalier de Maulevrier avec cent trente hommes ; on dit même que le chevalier de Maulevrier s'y est défei^du deux ou trois jours. Les ennemis y avoient douze pièces de canop. ï^ chevalier de Maulevrier et sa petite garnison spot prisonniers de guerre , et par malheur il n'y a point encore de cartel réglé. On ne parle point que Imécourt y fût y ainsi il en étoit apparemment sorti. Caneto est l'ancien Bedriac^ où Othon perdit la bataille contre ViteUius, et quelque temps après Yitellius y en perdit upe aussi contre Vespasien. Il y a un petit château 014 iL y avoit trois brèches, et le Ijourg est tout ouvert.

Mardi 1^, à Versailles. — Leroiallaeacorese promener l'après-dinée à Trianon, d'où il fait ôter quelques fontaines. Monseigneur eut un petit dévoiiem^nt la nuit A.Meudon qui l'empêcha d'aller à l'opéra ; madame laprinoesse de Conty étoit allée dîner avec lui en intention de lesfiivre

DËCËMBEË i70i. M9

àParis^ et elle lui tint oompagnie tout le jour. — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy ; il est vrai que les ennemis ont pris Caneto , et toute la nouvelle qui s'en étoit répandue hier est confirmée par ce courrier. Le maréchal de Villeroy mande beaucoup de bien du chevalier de Maulevrier; ilcomm^ndoitdans Boszolo et avoitTinspection sur Cai^^to^ où nous n'avions que cinquante hommes; il reçut ordre du maréchal de Villeroy d'aller le visiter etd'ymettre encore quatre-vingts ou cent hommes, s'U 1§ jugeait à propos. En y arrivant il trouva que les eniiamifif Tinvestissoient et il se jeta dedans^ où il s'est défendu plus qu'il n'y avoit apparence qu'il se put défendre • Depuis sa prison il a écrit au maréchal de Villeroy et lui mande que M. le prince Eugène le traite fort bien; Mercredi H-, à Marly. -^ Le roi , en sortant de table de Versailles, vint ici, où il se promena jusqu'à la nuit, monseigneur arriva, ici sur les six heures de Meudon; son iQiSoniinodité n'a pas eu de suite. — Le soir, chez ma- <}p,me de Uain tenon , le roi entretint longtemps le chevalier <îe Bezons, que le maréchal de Villeroy a envoyé ici, pour :i[*epdre con^pte à S. M. de l'état des armées d'Italie. M. de Chamillart y étoit présent. Le chevalier de Bezons étoit ;parti de l'armée dès le 30 du mois passé; il dit que notre infanterie est en trèsrbon état, qu'il n'y a point de ma- Hades, qu'il n'y a point eu de désertion depuis trois mois. Ils ont toujours été bien payés; ils ont toujours eu de l>on pain , de la viande et du riz , et qu'enfin eljie est bien opoins diminuée qu'on ne le croyoit ici; la cavalerie s'est lortraccomiftodée depuis qu'on a quitté le camp du Rago ; •et qii'il y a dans nos troupes UQC grande envie de combattre. 11 croit que les ennemis sont présentement du nioins aussi forts que nous; ils ont détaché le prince de Çpniniiercy avec trente escadrons et quelque infanterie et ils marchent vers le Mincio ; on croit qu'ils veulent faire le siège de Goïto.

Jeudi 15, à Itlarly- — Le roi, après la messe, monta

26e JOURNAL DE DANGEAU.

en calèche et alla courre le cerf, et après la chasse revint dîner ici à son ordinaire. Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne étoient à la chasse, et monseigneur le duc de Berry y vint de Versailles. — Le roi, avant que de partir pour la chasse, entretint assez longtemps le duc d'Harcourt sur les affaires d'Espagne. — Il arriva un courrier hier au soir de Barcelone, où LL. MM. CC. étoient encore le T de ce mois. On mande que la reine est fort jolie, qu'elle témoigne avoir beaucoup d'amitié pour le roi son mari et qu'elle est présentement fort contente; elle détruit bien par sa conduite tous les bruits qu'on avoit fait courre d'elle les premiers jours de son mariage. — M. d'Antin a écrit au roi pour le supplier de permettre qu'on examinât la prétention qu'il avoit à la duché d'Épernon , et qu'il seroit bien content si le roi le faisoit duc et qu'il abandonneroit la prétention du rang de cette duché. M. le duc d'Orléans, madame la duchesse d'Orléans, M. le Duc, madame la Duchesse, M. du Maine et M. le comte de Toulouse se joignirent ensemble, et le soir après souper, le roi étant dans son cabinet, ils lui parlèrent en faveur de M. d'Antin , M. le duc d'Orléans portant la parole; mais ils ne trouvèrent pas que leur proposition fût bien reçue. Monseigneur étoit présent à cette conversation, mais il ne s'y mêla point.

Vendredi 16, à Marly. — Le roi se promena le matin et l'après-dlnée dans ses jardins jusqu'à la nuit. Le soir à la musique, où madame la duchesse de Bourgogne a presque toujours été durant ce voyage ici , on acheva de chanter un opéra dont le fils de Philidor, qui n'a pas vingt ans, a fait toute la musique. Le roi, le soir, chez madame de Maintenon, entretint durant plus de trois heures M. le duc d'Harcourt. — On a des nouvelles d'Italie par l'ordinaire; les lettres sont du 9. Le roi envoie en ce pays-là un plus grand nombre de troupes qu'on n'avoit résolu; il y a vingt-deux bataillons commandés et trente escadrons , et l'on prend pour faire les recrues de Tinfanterie

qui est en ce pay^là quinze ou seize mille hommes des dernières milices qu'on a levées. La brigade des carabiniers que commande Aubelerre se joindra à celle du chevalier de Courcelles, qui étoit déjà commandée pour ce pays-là. Les trente escadrons qu'on y envoie seront composés des huit de la gendarmerie ^ de quatre de carabiniers^ six de dragons et douze de régiments qui ne sont pas royaux. Toutes ces troupes y marcheront dès le commencement de janvier, et on compte qu'elles arriveront à la fin de février.

Samedi 17, à Versailles. — Le roi se promena dans ses jardins à Marly jusqu'à la nuit, et puis revint ici. Monseigneur courut le loup. — Le roi donna une pension de 1,000 écus au chevalier de Broglie , mestre de camp de cavalerie et qui sert il y a longtemps. — On mande de Londres que le roi Guillaume a retombé dans l'état où il avoit été en Hollande quelques jours avant que d'en partir; ces fréquentes rechutes feront faire des réflexions sages aux Anglois et aux Hollandois, dont les intérêts ne sont pas de commencer la guerre. Cependant les Hollandois ont fait entrer quatre mille hommes dans Cologne du consentement des bourgmestres. — On agite fort la question s'il est à propos, pour le bien des affaires, que le roi d'Espagne passe ce printemps en Italie pour se mettre à la tète des armées ; les avis sont partagés, et il -y a beaucoup de bonnes raisons de part et d'autre. On «i^te fort aussi quand les galions seront arrivés, qui reviennent fort richement chargés, si l'on doit retenir tout l'argent qui en revient aux Anglois et aux Hollandois, «t les avis sont partagés sur cela comme sur le voyage du roi d'Espagne en Italie. Ce sont choses qui méritent d'être - fort examinées, et l'on n^ songe ici qu'à prendre les partis sages et justes en toutes sortes d'affaires.

Dimanche 18, à Versailles. — Le roi entendit le sermon dans la tribune ; il ne descend point encore en bas, quoiqu'il commence un peu à marcher. Monseigneur et toute

la maison royale étoient avec le roi au sermon. — M. le maréchal de Boufflers envoya ici un courrier pour dire que le gouverneur du Sas de Gand avoit fait tirer le canon sur nos travailleurs qui travailloient à une petite redoute à une portée du canon de cette pletce ; il y a déjà quelque temps que les Hollandois se plaignoieht que Ton travailloit à cette redoute-là> et ils avoient nommé un député pour venir conférer avec les Espagnols à Bruxelles sur cette affaire-là. — M. le maréchal de Villeroy envoya un courrier par lequel on apprend que, six cents chevaux étant entrés dans le Mantouan ^ M. de Ttessé les avoit fait charger. On leur en a tué cent cinquante, parmi lesquels il y avoit dix ou douze officiers; on en a pris une vingtaine et Mercy, colonel qui les commandoit. M. le maréchal de Villeroy envoie au roi la lettre que Tessé lui' a écrite sur cela et dans laquelle il y â foH peu de détails de cette action; il marque seulement ^uë Zurlauben, maréchal de camp, et le comte de Clei^ttiônt, brigadier de cavalerie, s'y sont fort distingués. M. de Tessé ne mande point s'il étoit lui-même à l'action. Il propose au roi de faire l'échange de Mercy, que nous avons pris, avec le chevalier de Maulevrier, et le roi le trouve bon; apparemment le prince Eugène y consentira , d'autant plus que Mercy est fort estimé parmi les ennemis. Il est petitfils du fameux Mercy, tué à Nordlingen en 1645.

Lundi 19, à Versailles. — Le roi prit médecine et tint conseil Taprès-dlnée, comme il a accoutumé de faire tous les jours de médecine. Monseigneur courut le loup le matin et revint pour le conseil. Le soir il y eut comédie, où alla madame la duchesse de Bourgogne avec Monseigneur. — On a fait mener du cahon à là redoute où nous travaillons auprès du Sas de Gand avec ordre de tirer sur la place si les Hollatidois recottimeftcent à tirer gur nos travailleurs; mais on n'a pas d'avis qtt*ils aient continué de tirer ; il parolt même qu'ils veillent entrer en négociatitftt là-desdUs. — Ott a avis par des lettre 4«

marchands que le chevalier de Coetlogon, qui escorte les galions^ a paru à la hauteur des Açores avec un vent fort favorable, et on le croit bien près d'Espagne présentemeiit; il n'y a que cinq cents lieues tout au plus des Açores à Cadix. Le comte de Château-Renaud avec trente vaisseaux est allé au-devant d'eux, et il parolt que rien ne les peut empêcher d'arriver heureusement. On compte que les galions sont chargés de plus de quarante millions d'écus, dont il y en a presque un tiers pour les marchands afiglois et hoUandois, un tiers pour les François et les Génois, et l'autre tiers pour le roi d'Espagne et pour ses sujets.

Mardi 20, à Versailles. — Le roi, dont la goutte diminue tous les jours, alla tirer l'après-dlnée, et au retour de la chasse il entra chez madame la duchesse de Bourgogne, qui est au lit avec une grosse fluxion dans la tète et un peu de fièvre ; il y retourna encore après souper, mais on croit que cette fièvre n'aura point de suite. — M. Fagon, qui est au vingtième jour de son opération, commença à se leVer et on le croit hors de danger malgré sa grande foiblesse, qui est ce qu'on a toujours le plus craint dans son mal. — Le roi commence à faire payer les dettes de feula Touanne; on en a déjà acquitté pour 1,250,000 francs, et l'argent commence à se remettre dans le commercé. — Mademoiselle d'Ëlbeuf, fille du duc d'aujourd'hui , mourut à Paris de la petite vérole. Elle étoit belle et bien faite, en âge d'être mariée, et le duc d'Elbeuf n*avoltquecettefille-là,etil n'a qu'un filsj sa fille n'avoit jamais paru en ces pays ici, — Trois ou quatre officiers de la gendarmerie ont demandé presque en môme temps à se défaire de leurs charges, les uns par maladie, les autres par le mauvais état de leurs affaires ; mais comme ils ne se sont avisés de cela que depuis que la gendarmerie est commandée pour l'Italie, cela n'a pas laissé de déplaire ; mais cependant le roi leur a permis de vendre.

JtfetvretH 81, à fersalUeSr — ï^e roi alla ttrer l'après^

dinée et au retour il alla chez madame la dudiesse de Bourgogne^ et y retourna encore en sortant de chez madame de Mamtenon avant souper et y demeura même asez longtemps à causer avec toutes ses dames. Madame la duchesse de Bourgogne avoit eu toute la nuit un peu de fièvre^ mais elle est mieux et fait jouer à la ruelle de son lit. Monseigneur vint plusieurs fois chez elle Taprès-dlnée et ne joua point le soir chez madame la princesse de Conty, comme il a accoutimié de faire. — Le roi d'Espagne donne au duc de Médina-Céli, vice-roi de Naples^ la charge de président du conseil des Indes et envoie à Naples en sa place le marquis de Vilaine, duc d'Escalona, qui étoit vice-roi de Sicile, et on envoie en Sicile par intérim le cardinal del Giudice, frère du duc de Giovenazzo ; le marquis de Vilaine est beau-frère du comte San-Istevan et s'est acquis une grande réputation en Sicile, et les Napolitains souhaitoient fort de l'avoir pour leur viceroi. On envoie à Naples pour capitaine général le marquis de Grigny, qui a servi cette année en Flandre pour les Espagnols, roulant avec les lieutenants généraux de l'armée de France.

Jeudi 22, à Versailles. — Le roi alla Taprès-dlnée se promener à Marly ; au retour il alla chez madame la duchesse de Bourgogne, et y revint encore après souper. Monseigneur y vint souvent durant la journée, et monseigneur le duc de Bourgogne n'en partit presque point. — Hier au soir à Paris se fit la noce du comte des Marets , grand fauconnier, avec mademoiselle Robert ; le président Robert, son père, outre les 100,000 écus qu'il donne à sa fille, a encore dépensé plus de 40,000 francs à cette noce. — On a reçu des lettres du roi d'Espagne, qui étoit encore le 11 à Barcelone; il de voit le lendemain faire la clôture des États, qui lui ont donné trois miUions argent de France, payables en sept temps, et on croit qu'il trouvera des gens qui lui en feront les avances pour une remise médiocre. Dès que les États serontfinis, S. M. G. quitteralaCa-

talogne pourretoumeràMadrid ; mais on croit qu'elle s'arrêtera assez longtemps à Saragosse , et Ton ne doute pas que les États d'Aragon ne lui fassent un présent beaucoup plus considérable que celui des États de Catalogne. On mande qu'il est encore plus aimé en Aragon, s'il se peut^ qu'en Castille. On est trè&-content de la jeune reine; le xoi Taime fort. La princesse des Ursins fait toutes les fondions de camerera mayor, et Tort ne doute point que cette charge-là ne lui demeure. Le roi d'Espagne est trèsappliqué aux affaires. Le comte de San-Istevan^ qui Ta suivi dans ce voyage, est celui de ses ministres en qui il 3parolt avoir le plus de confiance ; il est en grande liaison avec le cardinal Porto-Carrero, ainsi il y a apparence qu^il y aura beaucoup d'union dans le conseil.

Vendredi 23, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour. U tint conseil le matin, quoiqu'il n'ait point accoutumé d'en tenir les vendredis , et il n'y avoit à ce conseil que M. de Beauvilliers et M. de Torcy, parce que M. le chancelier et M. Chamillart n'étoient point ici. L'après-dlnée S. M. s'enferma avec le P. de la Chaise; il se confesse toujours la veille des jours qu'il doit faire ses dévotions. U vint plusieurs fois dans la journée chez madame la duchesse de Bourgogne, qui garde encore le lit, et, quoiqu'elle n'ait eu que deux jours la fièvre, elle est presque aussi abattue et aussi changée qu'après sa grande maladie. Monseigneur s'enferma aussi avec le P. de la Chaise et se confessa pour faire ses dévotions demain. — On a des nouvelles de notre armée d'Italie du 13. Nous avons fait un pont sur le Pô à Casal-Maggiore , et M. Albergotti, maréchal de camp, a déjà passé cette rivière avec quelques troupes. M. le maréchal de ViUeroy l'envoie par ordre du roi à Parme et à Modène pour demander à ces princes-là des quartiers pour nos troupes dans leur pays , ce que nous avons lieu de croire qu'ils nous accorderont. Les Impériaux sont toujours de l'autre côté de rOglio, occupant différents quartiers depuis Ca-

266 JOURNAL DE DANOËAU.

neto jusqu'à Borgaforte , qui est sur le Pô , et où l'on di-* soit qu'ils vouloieilt faire un pont; màiëpar les nouvelles d'aujourd'hui on apprend qu'ils n'y tmvaillent point, et il y a plus d'apparence, s'ils veulent passetrle Pô, qu'ik feront leur pont à Ostlglia, qui est par delà le Hincio.

Snmedi 84, à Versailles. — ^ Le roi alla à véptws etpui» s'enferma avec le P. de la Chaise pour faire la distribution des béttéfloes. Le soir il fit collation de bonne heure et alla en haut à la tribune, où il entendit matines et les trois messes. Il ftvoit fait ses dévotions le matin et avoit touché les malades espagnols et italiens qui étolent ici, mais il ne toucha point de François. MohseigneUr fit aussi ses dévotions le matin. Le roi avant sa collation alla cheis madame la duchesse de Bourgogne, qUi se porte considé^rablement mieux. — Le roi a donné l'ëvèché de Die, qui vaut 14,000 livres de rente, à l'abbé de Cosnac, Agent du clergé et neveu de M. l'archevêque d'Aix ; on ctoit que l'agence du clergé sera donnée à l'abbé d'Herbaut, frère de d'Herbaut, intendant de la marine. Madame de Mornay, abbesse deMeaux, a été obligée, par ^a mauvaise santé, de se démettre de son abbaye, que le roi a donnée à unfe madame de Poissy, fille du président de Maisons. 11 y a une petite abbaye de 2,000 livreis de i^nte donnée au grand vicaire de M. l'évèque de Blois. — Par les dernières lettres qu'on a eues de Londres, il parolt que la der-^ nière rechute du roi Guillaume a été fort courte et peu considérable, et qu'il se porte inoins mal qu'il ne se portoit quand il partit de Hollande. — M. de ChemeraUlt, maréchal de camp en Italie , à eu permission d'en re*venir et est arrivé à Paris; il n'a pas encore paru ici.

Dimanche 25, jour de Noël, d Versûillts, — Le roi él toute la maison royale assistèrent à toutes les dévotions de la journée. Madame la dUchesse de Bourgogne est tout à fait rétablie ; il ne parolt quasi plus qu'elle ait été malade. — Il arriva avant-hier une petite affaire à M. de {^U2;un che? madame H duchesse ^e Bourgogne, <jtii

nÈCEMBRE 1701. 367

étoit au lit. Il avoit suivi le roi et étoit entré avec lui dans la chambre; l'huissier l'en lit sortir, et comme M. de Lauzun a les entrées des premiers gentilshommes de la chambre , il est même le seul en France qui les ait, il s'est plaint au l*oi, croyant que ce que T huissier avoit fait étoit par l'ordre de la duchesse du Lude. La duchesse dil Lude, de son côté, a pris Tordre du roi de ce qu'elle avoit à faire en pareille occailion ; le roi leur a paru à l'un et à l'autre, qui lui ont parlé en particulier, content de leur conduite, et a réglé que M. de Laueun devoit entrer quand les gentilshommes de la chambre entroienl^ et cela chez madame la duchesse de Bourgogne comme chez lui ; ainsi il a tout sujet d'être content du succès de cette affaire. — Le roi d'Espagne lève une compagnie de cent mousquetaires à cheval; il en donne l'enseigne au frère de Louville, qui est capitaine ici dans le régiment du roi, et on croit que S. M. G. prendra le comte d'Ur*é pour commander cette compagnie; le comte d'Ursé est Flamand et revient présentement d'Espagne, où il est en

I bonne réputation.

iMndi 26, à Verêailles. — Le roi alla l'après-dlnée à la chasse. Monseigneur, api-ès le conseil, alla dîner à Meudon, où il demeurera jusqu'à vendredi ; madame la princesse

. de Gonty est do ce voyage avec plusieurs dames. — M. de Simiane a permission de vendi'e sa sous-lieutenance de gendarmerie, qui lui coûte 100,000 francs. Le fils du mar^ quis de Renty avoit eu l'agrément pour Tacheter, mais M. de Renty; son père, ne s' étant pas trouvé en état de donner cet argent-là, le roi a trouvé bon que M. de Tilladet, frère de Fimarcon, colonel de dragons, achetât cette charge; il est enseigne de la gendarmerie aussi bien que M. de Renty. — Les HoUandois ont demandé d'entrer en conféi'ence sur ce qu'ils ont fait tirer le canon du Sas de Gand sur nos travailleurs qui achèvent une redoute que les Espagnols font assez près de cette place-là ; on avoit eu quel<jue envie d^ feiî^ ro§nçr <|« canon et de tirer suv

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les HoUandois aussi ; mais on a jugé plus à propos d^entrer dans la conférence qu^ils ont proposée sur cetteaffaire, pour laquelle ils envoient un député à Bruxelles. — M. le cardinal de Furstemberg avoit demandé un coadjuteur pour les abbayes de Stavelo et de Malmédy^ dans Tespérance que les moines éliroient le comte Ernest de Lowenstein^ son neveu ^ que tous les moines paroissoient souhaiter; mais^ contre son attente et la nôtre^ les moines ont élu le prince Charles, frère de M. de Lorraine, pour qui l'empereur a fait de fortes instances.

Mardi 27 , à Versailles. — Le roi donna le matin audience à M. Tambassadeur de Savoie, qui lui présenta le marquisdu Coudray, capitaine de la première compagnie des gardes de M. de Savoie y que S. A. R. a envoyé ici pour assurer S. M. que dans le mois de février prochain ses troupes, au nombre de dix mille cinq cents hommes, et lui en personne seront prêts à marcher pour retourner joindre notre armée d'Itsdie; il s'engage plus que jamais au roi de tenir le traité qu'il a fait avec la France et l'Espagne. — Le roi alla tirer l'après-dinée. Monseigneur fit une battue à Heudon pour donner le plaisir de la chasse aux dames; il devoit aller à l'opéra et les y mener, mais il a remis à jeudi, parce que madame la princesse de Cionty est un peu incommodée. — On a des nouvelles de notre armée dltalie par l'ordinaire, qui sont du 19 de ce mois. Les Impériaux ont passé le Pôsur un pont en deçà d'Ostiglia et par delà le Mincio et ont fait passer aussi quelques troupes sur des radeaux à Borgoforte en deçà du Mincio ; et ces troupes qui ont passé le P6 se sont emparées de Guastalla, qui est au prince de ce nom, de la maison de Mantoue , et qui a toujours été fort attaché à l'empereur. Nous avions déjà fait passer le P6 sur notre pont de Casal-Maggiore à trois mille hommes commandés par Albergotti, qui sont entrés dans le pays de M. de Parme; ce prince paroit fort dans nos intérêts et fort ferme dans les engagements qu'il a pris avec nous.

DÉCEMBRE 1701. 3e9

Mercredi 2Sy à Versailles. — Le roi ne sortit point de iont le jour ; le vilain temps et la neige qui tomboit en abondance lui firent changer le dessein qu'il avoit pris d'aller se promener àTrianon. Monseigneur le duc de Bourgogne alla dîner avec Monseigneur; madame la duchesse de Bourgogne y alla Taprès-dlnée, y joua avec M(mseigneur^ puis y fit collation^ et revint ici à huit heures. — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy qui apporte des lettres du 22. Ce maréchal mande que notre infanterie est en bon état et en de très-bons quartiers ; que la cavalerie se raccommode extrêmement ; qu'il attendra patiemment les troupes que le roi envoie en ce pays-là; que les ennemis occupent toujours l'autre côté de l'Oglio ; que nous sommes en deçà et presque vis-àvis de tous leurs quartiers. Ce courrier confirme ce qu'on avoit dit des ponts des ennemis sur le Pô et des troupes qu'ils y ont fait passer; que M. le duc de Parme, s'étant plaint des désordres que les Impériaux avoient déjà commis sur ses terres, en avoit demandé réparation et menacé de se déclarer ouvertement contre eux si on ne la lui faisoit promptement, et que M. le prince Eugène avoitfait rendre tout le butin et promis de faire payer tout le dégât. Il y a des lettres qui portent que M. de Parme nous a remis Plaisance ; mais comme cela n'est pas dans les lettres du maréchal de Villeroy, cela mérite confirmation. On dit que M. le duc de Modène a fait mettre quarante pièces de canon sur les remparts de Brescello.

Jeudi 29, à Versailles. — Le roi alla Taprès-dlnée se promener à Marly et trouva les travaux qu'il y fait faire fort avancés. Monseigneur de voit aller à l'opéra, à Paris; mais madame la princesse de Conty s'étant trouvée incommodée , il n'ira point avant Marly. Madame la duchesse de Bourgogne répéta chez elle une tragédie qu'elle doit jouer avec M. le duc d'Orléans, le comte et la comtesse d'Âyen, mademoiselle de Melun et quelques autres

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acteurs; c^tt^ tragédie ast Ab$alon et a été faite par un nommé Duch4. -^ U y a quelqi^p vieux brigadiers de cavalerie qui avoient demandé permission de vendre lea^^ régiments; le roi ne l'avoit poipt voulu permettre jusqu'à 06 que tous les mestres de camp réformés fussent remplacés; mais comme ces vieu^ brigadiers pe peuvent plus servir^ et que pendant la guerre il faut des n^estre^ de camp à. la tête des régiments, S. M. trouve bon que MM. de Lagny, de Sibpurg et du Plessis se défassent^ et a donné l'agrément h M- de Renel^ fils de Renel, mestre de camp général de la aavalerie, qui fut tué à Cambpay^ d'acheter le régiment de lAgny ; à M. d'Espincbal , lieutenantcolonel du régiment de Sibourg, d'acheter le régiment de Sibourg, et au chevalier de l^érinville, capitaiue des carabiuiers^ d'acheter le régiment du Plefusis. {lest mopt un mestre de camp nommé Wiltz, beau-frère de PrapUn, dont le régimeut sert en Italie^ qui n'est pas euQore donné ,

Vendredi 30, à Vers^illei. -^ )L.e roi après son lever donna audience au duc de Gbevreuse, S. M. a trouvé bon qu'il se démit de la charge de capitaine^-Ueutenaut de^ cbevau-légepsde la garde en faveur dw duc de îlontfort, son fils et mon gendre ; il étoit le preruier des quatre cornettes de cette compagnie, et depuis quatre ans le roi avpit trouvé bon qu'il fit le détail de cette compagnie, ha. charge vaut 25,000 livresde rente, et le duc deCbaulnes, de qui le duc de Chevreuse Vaypiteue, l'avoit acl^etée.du duc de Noailles 5&>0,0D0 francs. M. le duc de Chevreuse en avoit refusé sept cents de gens qui en auroient pu avoir Fagrément, et il la cède pour rien à son fils. Il lui laisse même à vendre la charge de cornette, dput il tirera environ 100,000 francs. Par là Imécourt devient premier cornette eta 1,050 livres plus que les autres corpettes, qui n*ont que 1,000 écus, -^ Le roi alla Taprès-dlnée S^ prpmener et voir le roi et la reine d'Angleterre à Saint-Germain. — Le roi donne des pensions à trente ou quarante officiers de l'armée d'Italie qui se sont distingués cette

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caïQpagQe et qu^lquas brevets de mestpe de camp i dos lieutenants-^îQlQtials, entre autres à Coulanges, lieutenant <X>lQHeldu,,... •.— J'apprisquele comte de Boxelli, qui se gauva ily a six mois de la Baatille, ou le roi l'avoit fait mettre à la prière du roi Guillaume^ mais dont le roi n'avoit point eu sujet de se plaindre, avoit eu Tagrément de S, M., il y a déjà quelque temps, de lever en Italie un régiment de dragons à ses dépens ; ce régiment sera presque tout rempli de bandits et servira dans notre armée ^ peu près comme los hussards servent dai^s Tarmée de Fempereur, — Notre infanterie destinée pour l'Italie doit partir de ses quartiers le 7 de janvier ; elle s'embarquera sur le lihône à Lyon^ et sur mer à Toulon ou à Aqtibas. I^ cavalerie et les dragons partiront de leurs quartiers le 9 ; la gendarmerie le 11 ; elle sera payée, avaut que de pa^iir, jusqu'au 15, et quand elle sera arrivée à Lyou on leur payera le reste de janvier et toi^t le mois de février. Us o^t ordre d'y laisser quelques officiers subalternes pour y attendre les recrues qui n'auront pas été faites et les tpalneurs qui n'auront pas pu suivre. — Le chevalier ^ de la Vallière a l'agrément pour acheter la sous-lieutenauce de Blaincourt, qui n'est plus en état de servir et qui va se faire tailler.

Samedi 31, à Versailles. — Leroi aUal'après-dinéese promener à Trianon, où il fait toujours faire quelque em- J>pllissemeut nouveau. Monseigneur revint hier de Meu- 4pn avec madame la princessede Conty, et le vilain temps Ta empêché de sortir aujourd'hui. Madame la duchesse 4e Bo^^*gogne se trouva un peu inpommQdée et garda le lit toute l'après-dlnée. — On a eu nouvelle, par un courrier du maréchal de Boufflers, que M» l'électeur palatin avoit fait arrêter à Dusseldorf quarante bateaux chargés de munitiops de guerre et de bouche que le roi envoyoit à Kaiserswerth ; jusqu'ici il avoit laissé passer iQUsœuK qu'on y avoit envoyés, attendu que Ton est encore en paix, et l'on croit que ce sont lesHollandoisqui lui

ont fiait faire cette dernière démarche ici, qui est une infraction à la paix. — Madame de SainlrPierre, en se couchant , reçut une lettre de madame la duchesse d'Orléans par laquelle elle la prie de vouloir recevoir d'elle, pour marque de son amitié, une pension de 1,000 écus qu'elle lui fera payer par avance.

Pendant le cours de cette année le roi a toujours tenu les conseils d'État, commeles années passées, le dimanche, le lundi, le mercredi et le jeudi; à ce conseil il n'entre que Monseigneur et les ministres, qui sont : M. de Beauvilliers, M. de Torcy et M. de Chamillart.

Les mardis et les samedis il tient conseil de finances, où entrent Monseigneur, M. le chancelier, M. de Beauvilliers comme chef du conseil des finances, M. de Chamillart comme contrôleur général, MM. de Pomereu et Daguesseau comme conseillers du conseil royal des finances, MM. d'Armenonville et Rouillé, directeurs des finances, qui sont des charges qu'on leur a créées cette année, et les conseillers d'État ou maîtres des requêtes qui sont chargés de rapporter les affaires.

Les vendredis le roi travaille avec le P. de la Chaise, son confesseur.

Les lundis, de quinze jours en quinze jours, le roi tient conseil de dépèches pour les affaires du dedans du royaume ; et à ce conseil entrent monseigneur le duc de Bourgogne et tous les secrétaires d'État qui rapportent les affaires de leur département. Monsieur y entroitaussi.

Outre cela, de quinze jours en quinze jours, et d'ordinaire les samedis après dîner, le roi tient conseil pour les affaires des religionnaires, et tous ceux qui entrent au conseil des dépèches y entrent.

Les lundis après dîner le roi travaille avec M. Pelletier aux fortifications; et presque tous les soirs il tra-

vaille chez madame de Maintenon ou avec M. Chamillart pour les affaires de la guerre ou avec M. de Pontchartrain pour les affaires de la marine. *

Les conseils du matin commencent au sortir de la messe, qui est d'ordinaire à dix heures, et durent jusqu'au dîner, qui est d'ordinaire à une heure.

On entre tous les jours dans la chambre du roi à

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