‹ Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759 [microforme]Chapitre 14 sur 52 · NOVEMBRE 1756 AU 3 JUILLET · texte numérisé non relu

NOVEMBRE 1756 AU 3 JUILLET

10 novembre 1756. — On a eu confirmation des nou velles que les Anglois avoient brûlé les forts qu’ils avoient à portée de Chouaguen, et barré la dite rivière pour empêcher qu’on aille à eux par cette partie.

Les sauvages, suivant le rapport de l'abbé Piquet, disent que les Anglois ont mis sa tête .à prix, et qu'ils veulent entreprendre cet hiver sur le fort de la Présentation.

11 novembre 1756. —- On a reçu des nouvelles du fort Duquesne. M. Dumas qui y commande, paroîtroit craindre que les Anglois n’y portent leurs forces. principales la campagne prochaine. Il avoit toujours des détachements à la poursuite des trois cents Anglois qui avoient voulu brûler le village d’Attigué, ils étoient dispersés, errant dans les bois et mourant de faim ; quelques-uns d’entre eux que nous avions pris ont assuré que le colonel Washington, qui commande dans cette partie, étoit à la tête de ce détachement et avoit eu le bras cassé.

Nous avons appris qu'il étoit arrivé à Frontenac quatre-vingts Iroquois des Cinq-Nations, qui doivent

venir, dit-on, rapporter les médailles qu’ils ont reçues des Anglois et demander à être domiciliés comme les vrais enfants d'Ononthio.

Le let le 2, il s’est tenu des conseils sauvages pour déterminer des Poutéotamis à aller hiverner à Carillon avec quelques Iroquois; ce qui, outre les découvertes à faire, sera très utile à la garnison pour lui procurer de la viande fratche, au moyen de la chasse du chevreuil, très #bondante dans ces quartiers.

Du 1* au 13, il a été écrit plusieurs lettres aux commandant: de bataillon sur l4 police de leurs quartiers, les permissions à donner à leurs officiers et soldats qui auroient affaire à la ville, les logements accordés aux officiers, ainsi que pour les permissions à donner aux soldats pour se marier.

Du 14 au 23"novembre 1756. — M. le chevalier de Lévis ayant fait décamper les dernières troupes du camp de Carillon, savoir: les bataillons de Royal- Roussillon et de Languedoc le 12, il est arrivé le 17 malgré le mauvais temps, et toutes les troupes sont rentrées dans leurs quartiers. Nous n’avons plus qu’un piquet de cinquante hommes du régiment de la Sarre qui doit revenir de Frontenac; il pourroit être embarrassé par rapport aux glaces, M. le marquis de Vaudreuil l'ayant fait relever trop tard.

Les régiments de la Reine et de Guyenne qui sont arrivés à Québec le 14 et le 16, ont beaucoup souffert pendant leur navigation. Le dernier régiment a été pris dans les glaces, obligé d'abandonner ses bateaux et de faire trente lieues à pied, souffrant du froid et mourant de faim. Malgré les ordres envoyés d'avance, le peu

qu’il y a en Canada a fait que les troupes ont en général manqué à Chambly et aux Trois-Rivières.

La récolte ayant été beaucoup plus mauvaise qu'on ne croyoit, on est embarrassé pour les subsistances, Aussi, pour ménager celles qui sont dans les magasins du Roi, on «a proposé aux habitants des côtes qui voudroient nourrir leurs soldats, de leur donner dix sols par jour ; ce qui a été accepté par quelques quartiers.

À Québec, le peuple y manque, pour ainsi dire, de pain, et l’on a été obligé de mêler la farine de pois et d'avoine,

Le Canadien et le soldat s’accommodent très bien ensemble ; le soldat vit assez sagement. Mais comme on ne sauroit avoir trop de sévérité dans des cantonnements où les soldats sont logés deux au plus dans les maisons d'habitants, hors de la vue de leurs officiers, l'on a fait passer par les verges un soldat à Varennes qui avoit pris un dindon.

Les trois derniers bâtiments pour la France, savoir : L'Abénaquise, frégate du Roi, le Beauharnoïis et les Deux-Frères, vaisseaux marchands, sont enfin partis avec les derniers paquets pour la cour.

Le 15, un vent de nord-est et de la neige avoient fait craindre qu’ils ne fussent forcés d’hiverner dans les glaces. L’'Abénaquise a l'apparence d’un vaisseau de cinquante canons; on ne lui a donné que … canons de fer et … canons de bois.

M. Dumuys, enseigne de la colonie, arrivé le 21, nous confirme toujours le grand effet que la prise de Chouaguen a fait sur l'esprit des sauvages d'En-Haut, Cela a relevé le courage des nôtres et a abattu celui de ceux

qui étoient dans le fond dévoués aux Anglois, comme les Hurons du Détroit, Il nous a aussi apporté des nouvelles de Niagara en date du 9. M. Pouchot, capitaine au régiment de Béarn, qui y commande, y est occupé à achever de mettre cette place en état, y faire des bâtiments civils et des magasins. Comme il est au milieu des nations sauvages, il en reçoit souvent des visites, et les fait traiter assez favorablement pour ce qui est de la traite, pour qu’ils n'aient pas regret à la prise de Chouaguen où les Anglois leur vendoient des marchandises, Les Mississagués ont formé neuf petits partis pour aller frapper sur l’Anglois ; il y en avoit un de retour le 9 avec une chevelure, et un de six Mississagués qui devoit partir le 10, On les envoie tous frapper vers le haut de la rivière de Chouaguen, et de là s'ils ne trouvent personne se rabattre sur Corlar. Les sauvages assurent toujours qu'ils ont brûlé tous les postes qu'ils avoient le long de la rivière de Chouaguen.

Les Loups ont rapporté quelques chevelures. Il est venu deux chefs des Loups de Canstoga en Pensylvanie qui n’avoient pas encore pris part à la querelle et qui ont accepté la hache.

La fin de la campagne fournit assez de malades pour un pays très sain. Les dames hospitalières de Montréal qui en ont soin, en ont été les victimes et en ont perdu plusieurs; on compte que le froid dispersera les maladies.

Du 23 au 29 novembre 1156.— Les ambassadeurs des Cinq-Nations, au nombre de quarante, et avec les femmes et les enfants au nombre de cent, sont arrivés le 27 au soir, Ils ont demandé audience pour le 28 ;

l'heure a été donnée à trois heures après-midi, J’y ai été invité, au nom de M. le marquis de Vaudreuil, par le major de la place, et M. le chevalier de Lévis par l'aide-major, L’orateur a dit qu'ils n’étoient encore que les Onontagués et les Goyogouins ; qu'ils avoient avec eux des Chéroquis, nation d’auprès de la Caroline qu'ils avoient vaincue et à qui ils avoient permis de s'établir ; qu'ils attendoient leurs frères les T'sonnonthouans et les Onéyouts; qu’alors ils parleroient des bonnes affaires, Ils ont fait les compliments accoutumés, parlé des colliers reçus du temps de M. le marquis de Vaudreuil ; qu'ils les rapportoieut, mais qu'ils attendoient leurs frères pour les présenter. Ils ont parlé aussi d’une parole que le commandant de Cataracoui leur avoit donnée avec deux branches de porcelaine, et ils ont demandé une audience particulière pour demain 29 pour expliquer leurs réponses sur ces branches. Ils ont insinué modestement dans leur harangue qu'ils avoient été surpris de n’avoir pas été reçus avec les cérémonies ordinaires et qu’on n’eût pas été au-devant d'eux. M. le marquis de Vaudreuil a répondu par des compliments, des assurances de protection et de bienveillance qu'il seroit toujours prêt à les écouter, et qu’à l'égard du cérémonial qui n’avoit pas été observé, c’est parce qu'ils avoient demandé des vivres pour rester encore un jour au Sault-Saint-Louis, et qu'ils étoient arrivés tard et sans qu’on les attendît.

Les Cinq-Nations iroquoises sont les seuls sauvages reçus avec étiquette. On envoie l’interprète au-devant d'eux, qui leur présente des branches de porcelaine de la part du général; on leur tire cinq coups de canon,

On dit les Cinq-Nations, parce que originairement on ne connoissoit que cinq peuples iroquois liés ensemble, parlant la même langue, mais avec des dialectes différents. Ces cinq peuples étoient les Onontagués, les Onéyouts, les Tsonnonthouans, les Goyogouins, les Agniers. Les Agniers qui ne forment plus qu'un village d'une soixantaine d’hommes, se sont détachés d'eux et sont avec les Anglois, comme nos sauvages domiciliés du Sault-Saint-Louis au lac des Deux-Montagnes. Les quatre autres nations ont adopté les Tuscarorins ; ils ont aussi une alliance avec les Loups qu'ils appellent neveux; et il paroît par la harangue d'aujourd'hui que les Goyogouins ont adopté les Chéroquis; c’est cette différence qui fait que quelques-uns disent les Cinq- Nations iroquoises, et d’autres les Six-Nations.

Du 30 novembre 1756. — L'audience qui avoit été accordée aux Cinq-Nations pour le 29, ne s’est tenue que le 30. L’orateur après avoir réitéré les compliments accoutumés et renouvelé les demandes de leurs besoins, a insinué adroitement, en parlant des causes du retard de leur voyage, qu’ils n’avoient compté ne rester ici que quatre jours, qui pourroient bien devenir quatre mois, mais qu'heureusement ils étoient chez un bon père qui ne les laisseroit pas manquer; qu’ils étoient prêts à parler des bonnes affaires, si leur père le jugeoit à propos, ou d'attendre l’arrivée de leurs frères les Tsonnonthouans et les Onéyouts. Ils ont rapporté, suivant l'usage, le collier d'invitation remis par M. le général aux ambassadeurs venus cet été, Pour se relever, ils ont dit qu’ils parloient au nom de huit nations. Ils ont expliqué la parole du commandant de Catara-

coui, qui étoit que des sauvages affidés aux Anglois, pour les détourner, leur avoient appris que les Anglois en avoient tué un du Sault-Saint-Louis qui nous étoit affidé et fait prisonnier un Goyogouin, et que les Anglois assuroient qu'ils alloient faire un accord avec la France pour détruire et frapper sur tous les sauvages. Que cette nouvelle ne les avoit pas arrêtés et que le commandant de Cataracoui leur avoit donné des branches pour les rassurer. L’orateur a ajouté avec assez de fierté que peut-être dans le temps qu'ils étoient ici, leurs femmes et leurs enfants étoient exposés au ressentiment de l’Anglois; que le colonel Johnson ne leur parloit plus avec des paroles douces, mais bien menaçantes, depuis qu’il voyoit leur peu de disposition à l'égard de l’Anglois; mais qu’en tout cas ils sauroient se venger, se défendre, mourir, s’il falloit, et que la poussière qu’ils élèveroient en combattant en iroit jusqu'aux cieux. Ils ont parlé des soins qu’ils apportent pour contenir leurs jeunes gens ; ils se sont applaudis de la sagesse avec laquelle ils ont vécu jusqu’à présent; ils ont prié leur père de ne leur donner le matin que du vin, afin de leur conserver la raison toute la journée, mais le soir de leur donner du luit de son teton gauche, parce qu'étant plus près de son cœur, il pourroit ne leur porter à la tête que des idées agréables avec lesquelles ils s'endormiroient paisiblement.

M. le marquis de Vaudreuil, après avoir reconnu le collier d'invitation pour être le sien et les avoir remerciés d'être venus, a répondu en commençant par leur faire présenter six branches de porcelaine, cérémonie accoutumée pour essuyer leurs larmes, leur déboucher le

gosier et leur ouvrir les oreilles, Il leur a accordé leurs besoins ; il leur a dit qu’ils avoient trop d'esprit pour n'avoir pas reconnu l’artifice des Anglois, accoutumés à les tromper ; que l’Anglois les craignoit trop pour oser les frapper; qu’il n’y a que le faible qui menace ; que le puissant frappe sans menacer; qu'en tout cas, si les Anglois les attaquoient, le général qui a rasé Chonaguen sauroit les défendre. Et alors on a présenté aux nations le général qui étoit à côté de M. le marquis de Vaudreuil. M. le marquis de Vaudreuil leur a parlé du bon procédé de ce général pour les sauvages des Cinq- Nations, qui, lors du siège, avoient été trouvés porteurs des lettres des ennemis, en les renvoyant avec générosité, exemple qui n’eût pas été imité de l’Anglois. Il leur a parlé aussi des forts détruits par l’Anglois et de la bonne réception faite par le général de Chouaguen à ceux des Cinq-Nations qui étoient venus le voir, encore qu'ils n’eussent point de part au succès de cette entreprise.

L'orateur s’est alors levé et a dit : “ Mon père, nous “avons appris les premiers aux Anglois que défunt “ Chouaguen n'existoit plus ; ils venoient avec leur “armée. Nous léur avons si fort dit que les guerriers “ étoient aussi nombreux que les feuilles des arbres, “ que rien ne pouvoit leur résister ; et ils ont vu si “ peu de disposition en nous, qu’ils ont détruit leur fort “ d’entrepôt, n’en ayant plus besoin. Ainsi, mon père, “ nous avons eu au moins part aux bonnes affaires, ne “ fût-ce que pour avoir porté à l’Anglois des nouvelles “ qui l'ont autant étonné, et qui l’ont déterminé à t'éviter

“la peine de prendre des forts qui n'auroient pas « résisté ”,

L’orateur termina la séance en présentant six branches de porcelaine qu'ils mesurèrent de même grandeur, et en disant : “ Mon père, nous te remercions d’avoir “ essuyé nos larmes, etc... Quoique le mattre de la vie “ t’ait favorisé et que tu aies perdu peu de guerriers, le “ moindre d'entre eux t'est cher, et tu ne peux qu’en “ être affligé. Aussi nous te présentons ces branches “ pour essuyer tes larmes, te déboucher le gosier pour “ que tu puisses nous parler et t'ouvrir les oreilles pour “ que tu puisses entendre tes enfants, qui comptent que “tu les traiteras comme défunt ton père dont ils te “ rapportent les colliers pour mieux lier les paroles ”.

Un Européen sera bien surpris de voir que des colliers et des branches de porcelaine soient le mobile de toutes les actions chez les sauvages. Un philosophe trouvera que tous les hommes sont les mêmes, lorsqu'il saura que ces branches et ces colliers de porcelaine sont des diamants et des bijoux dont se parent les sauvages et leurs femmes, et qu’ils ont une valeur intrinsèque, avec laquelle le sauvage trouve à acheter tous les besoins qu’ils ne connoissoient pas, et auxquels notre commerce les a malheureusement accoutumés.

Cette porcelaine dont on parle tant, sont des petits grains qui ressemblent à ceux de Nevers, mais qui sont plus beaux et ont plus de consistance, Cela valoit autrefois trente livres le millier, et quarante livres aujourd'hui, à cause de la guerre, On la tire d’Angleterre. Tous les colliers et branches que les sauvages présentent au général.ou à ceux qui commandent dans

les armées ou dans les postes sous ses ordres, lui appartiennent ; il les vend au Roi, et depuis M, de la Jonquière, le prix a été réglé à soixante-dix livres le millier que le Roi paye au général, Cet objet en temps de guerre lui vaut de six à huit mille livres, Quand l’orateur a dit qu'il parloit au uom de huit nations, ça été une exagération pour faire montre des forces des Cinq-Nations, ils comptent les Tsonnonthouans pour deux à cause qu’ils ont formé un second village, ls Tuscarorins qu’ils ont adoptés et les Cheroquis qu'ils ont vaincus. Au reste l'amour que les peuples sauvages ont de mener une vie errante, rend difficile de déterminer leur position; car souvent une fantaisie, l'envie de se rapprocher d’un autre peuple, l'épuisement des terres où ils sèment sans fumer, l'épuisement d’un canton où ils auront détruit la chasse, leur inconstance, toutes ces raisons leur font abandonner avec facilité un village pour s'aller établir à cent livues et plus encore. Du 1‘ décembre 1756.— Le Roi trouvant que la régie de ses vivres lui coûtoit cher, a jugé à propos d'établir qu’elle se feroit par entreprise. Il a été passé un traité au sieur Cadet et compagnie pour que ce munitionnaire général fournisse tant aux troupes de terre que de la colonie, Canadiens et sauvages employés à la guerre, les rations en pain, bœuf, lard, pois, vin et eau-de-vie, Ce traité doit avoir son exécution à commencer du 1° janvier 1757 pour ce qui sera en garnison ou quartiers des trois villes, Québec, Montréal, Trois-Rivières, ou dans les côtes, et à commencer du premier juillet pour les troupes qui seront campées ou dans les forts, depuis celui de Carillon jusqu’au fort

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Duquesne, et dans l’Acudie, si le cas y échéoit, C'est la première fois qu'il y a eu une pareille manutention en Canada,

Du 3 décembre 1756, — On a eu nouvelle par le retour de l'abbé Piquet, envoyé à Chouaguen par ordre de M, le marquis de Vaudreuil, que les forts que les Anglois avoient pour servir d’entrepôts sur la rivière de Chouaguen avoient été brûlés, et la rivière barrée et embarrassée,

Du 4 décembre 1756, — Il est encore arrivé des sauvages des Cinq-Nations, qui sont actuellement au nombre de cent quatre-vingts. Cette ambassade coûtera fort cher au Roi; mais ce sont des dépenses inévitables et nécessaires,

On a eu des nouvelles de Niagara du 29, M. Pouchot, commandant, écrit qu’il lui arrive beaucoup de sauvages des pays d'En-Haut, qui paroissent affectionnés, entre autres les Loups; qu'il a tenu un grand conseil avec eux et les Cinq-Nations, dans lequel ceux-ci lui ont dit que l’Anglois avoit envoyé un officier appelé Burler, pour lever des guerriers chez eux, mais qu'ils avioent envoyé des chefs à Orange rapporter la hache à leur frère. L'Anglois qui ne cherche qu’à les tromper dans le temps qu’ils en ont à Montréal, pour écouter la parole de leur père qui ne leur parle jamais que des bonnes affaires.

Du 5 décembre 1756. — Le piquet du régiment de la Sarre qui devoit revenir de Frontenac, est afin arrivé à la Pointe-Claire. On en étoit inquiet à cause des glaces. Le dernier convoi de bateaux a été vingt-six jours pour aller à la Présentation. Le dernier convoi

qui a été à Carillon est revenu heureusement, et l’on a été obligé de laisser les bateaux à une lieue de Saint- Jean. On attend toujours à l'extrémité, et on charge les bateaux dans l’arrière-saison,

Du 6 décembre 1756. — Les Cinq-Nations ayant fait demander une audience particulière au marquis de Montcalm, elle leur a été accordée ; il n’a été question que des compliments sur son arrivée de France, l'heureux succès de sa campagne, et la façon dont il avoit aplani les terres et rendu les chemins sûrs.

Le marquis de Vaudreuil a répondu en parlant de l'amour d’'Ononthio-Goa pour les sauvages, de la façon avec laquelle le marquis de Montcalm les traitoit dans les armées ; il leur a dit d'interroger leurs frères les Iroquois domiciliés, I1 leur a promis assistance s'ils en avoient besoin contre l’Anglois, et a fini par leur annoncer qu'il avoit prié Ononthio de faire ruisseler jusque dans sa maison le lait de son teton gauche, et d’y joindre une gratification de tabac et de vermillon pour la parure des jeunes gens. Les Cinq-Nations, parlant au nom de huit, l'ont invité d’être témoin quand ils parleroient des bonnes affaires.

Du 8 décembre 1756. — Les Cinq-Nations ayant demandé qu'on appelât les Iroquois du Sault et du Lac pour assister au grand conseil, on les a envoyé avertir.

Le courrier de Québec nous a apporté des nouvelles inquiétantes au sujet de L’Abénaquise ; elle n’étoit pas encore hors des mouillages le 29. Elle n’a que pour quarante-cinq jours de vivres, et l’on conjecture par les vents qui ont régné qu’elle n'aura pu partir de la hauteur de l’île du Bic que le 3.

Nm

La misère continue à être grande à Québec parmi le peuple ; le pain est prêt à y manquer; on a taxé le minot de blé à quatre livres dix sols. Trois boulangers se sont chargés de fournir le public de pain; l'on a interdit les autres.

Du 10 au 13 décembre 1756, — Le 13, l’on a tenu le conseil pour entendre les propositions des ambassadeurs des Cinq-Nations. Les députés des Iroquois du Sault et du Lac y étoient présents, Les Outaouais et les Poutéotamis y ont aussi assisté, et tous ces sauvages étoient extrêmement parés ou matachés (pour se servir du terme propre).

Ils étoient rendus à la salle d'audience avant l’arrivée des Cinq-Nations, M. le marquis de Vaudreuil a fait inviter à cette audience tous les officiers. Les Cinq- Nations se sont assemblés à ia ‘le du séminaire, dont ils sont partis pour venir chez M. le marquis de Vaudreuil, Le grand chef à leur tête est entré dans la salle en chantant, en dansant et en pleurant. Ils ont porté 18 paroles et donné pour cet effet quatorze colliers et plusieurs branches de porcelaine ; quoique la séance ait été longue, ils ont demandé une continuation d'audience pour demain 14.

Le résultat de cette assemblée a été : 1° de donner plusieurs colliers pour couvrir la mort du baron de Longueuil, gouverneur de Montréal, et de son fils le chevalier de Longueuil, tué l’année dernière à l'affaire du lac Saint-Sacrement; un collier pour consoler les parents du mort; un pour engager les parents du mort à continuer à se mêler des bonnes affaires avec eux comme faisoient les défunts ; un pour essuyer les larmes

du marquis de Vaudreuil, pour la perte qu’il peut avoir faite cette campagne de quelques guerriers. De là ils ont passé à parler des anciennes paroles et des anciens conseils de M. le marquis de Vaudreuil, père, en se servant toujours du style métaphorique. Ils ont présenté un collier pour prouver qu’ils veulent allumer un feu dans Montréal qui ne s’éteindra jamais; ils en ont présenté un pour relever l'arbre de paix dont les feuilles étoient prêtes à sécher; un pour, suivant la tradition de leurs ancêtres, présenter une médecine qui pût dissiper les humeurs de leur père ; un autre pour présenter un balai avec lequel on put balayer les ordures qui s’étoient amassées chez eux depuis qu'on ne tenoit plus les anciens conseils; ils en ont présenté un pour rappeler que M. le marquis de Vaudreuil, père, leur avoit donné par métaphore une grande gamelle avec une queue de castor pour les faire manger avec tous leurs frères au même plat; un autre pour dire qu’il leur avoit donné un sac à petun avec un bout de tabac, leur recommandant de s’en servir quand le grand pin seroit prêt à tomber afin de n'avoir que de bonnes pensées ; ils ont aussi parlé du danger où ils se trouvoient, l'Anglois ayant un œil hagard et le François aussi; que cela ne les avoit pas empêchés de tenir toujours le collier de la paix, et que leur faiblesse vis-à-vis de nous les empêchoit d’être médiateurs, et qu’ils conserveroient toujours cet esprit de paix. Ils ont rappelé par un autre collier que M. le marquis de Vaudreuil, père, leur avoit donné un arc pour frapper sur les Têtes-Plates et les Cheroquis, et ils ont demandé à continuer de frapper. Ils ont donné un collier pour faire compliment sur la

prise de Chouaguen et témoigner qu’ils en étoient bien aise; et en même temps, ils ont demandé par quatre branches de porcelaine, puisqu'ils ne pouvoient plus rien tirer de l’Anglois qui leur refusoit même de la poudre, ils en trouvassent, et les marchandises dont ils ont besoin à Frontenac et à Niagara, à bas prix. Ils ont remercié avec autant d'adresse que de finesse de ce que, par la prise de Chouaguen, nous leur rendions leur terre ; ils ont parlé avec adresse, sans nommer, de l'établissement des voitures du petit portage de Niagara, comme un établissement qui leur étoit désavantageux, attendu que, autrefois, ils faisoient eux-mêmes ce portage. Ils ont interpellé eux-mêmes leurs frères des autres nations pour être réunis de sentiment et travailler en commun aux bonnes affaires; et pour les engager à cette union, ils ont parlé des alliances de famille qu’ils avoient entre eux par des mariages réciproques, depuis que M. le marquis de Vaudreuil, père, les avoit engagés à manger la queue de castor à la même gamelle. Les Cinq-Nations, pour se relever, ont dit que, quoique les Loups ne fussent point ici présents, ils répondoient qu’ils seroient du même avis qu'eux. La séance a été terminée par l’orateur du Sault- Saint-Louis, qui, parlant au nom de tous les Iroquois domiciliés, a félicité les Cinq-Nations des bonnes dispositions où ils étoient; qu'il croyoit leur parole sincère, que pour eux, vrais enfants d’Ononthio, ils l’avoient toujours soutenu et le soutiendroient dans toutes les occasions ; qu’ils étoient nombreux, qu’ils voyoient les Outaouais et les Poutéotamis dans les mêmes dispositions, et qu'Ononthio avoit un nombre infini de sau-

vages qui lui étoient attachés, et qu'il en avoit depuis les lieux où le soleil se lève jusqu’à ceux où le soleil se couche. Toutes les paroles des Cinq-Nations ont été recueillies par le secrétaire du gouverneur, qui, suivant l'usage, y étoit présent, et les colliers reçus en Jes numérotant,

Suivant les nouvelles de Niagara du 27 9°, les Mississagués rapportent toujours quelques chevelures. MM. Dumas, le chevalier de Repentigny, Benoit, Godefroy, Corbière, Normandville, officiers de la colonie, qui ont fait la campagne du côté de la Belle-Rivière et qui ont été relevés à la fin de l'automne, sont arrivés ce soir; on étoit dans de grandes inquiétudes à leur occasion, à cause des glaces ; ils ont fait naufrage sur le lac Ontario où la barque Chouaguen a péri.

NoTa.—On sera surpris que ces sauvages aient tant fait de cérémonies pour couvrir la mort de MM. de Longueuil; mais, outre qu’ils ont un grand respect pour leurs anciennes coutumes et qu’ils en observent plusieurs à l'égard des morts, MM. de Longueuil sont de la famille qui, sans être ancienne, est la plus distinguée et la plus illustrée dans le Canada. Leur nom est Lemoine; ils ont eu plusieurs gouverneurs particuliers, M. de Bienville, gouverneur de la Louisiane, et M. d’Iberville, capitaine de vaisseau de la plus grande réputation à la Louisiane. Les Longueuil sont adoptés par les Cinq- Nations depuis leur bisaïeul, qui eut le malheur d’être fait prisonnier, ct cette adoption leur a valu d’être toujours en quelque sorte les médiateurs entre les Cinq- Nations et les gouverneurs généraux du Canada, La famille de MM. de Joncaire et de Ja Chauvignerie est

aussi adoptée par eux; aussi les ambassadeurs les nommèrent ainsi que M. de Noyan, lieutenant de Roi des Trois-Rivières, en présentant le collier pour inviter leurs parents à se mêler des bonnes affaires.

Nora. — M. le marquis de Vaudreuil m'a dit que, de même que le ministre de la guerre m’avoit remis des paquets cachetés contenant les mêmes ordres que ceux que j'avois pour MM. de Lévis et de Bourlamaque pour prendre successivement le commandement en cas d'accident, il en avoit de même reçu du ministre dela marine, mais un seulement pour M. le chevalier de Lévis.

La continuation du conseil des Cinq-Nations qui avoit été indiqué pour le 14, a eu lieu le 18.

L'orateur goyogouin parlant au nom des Cinq- Nations, représentant pour huit, a présenté trois branches de porcelaine et quatre colliers pour répondre à pareils qui leur avoient été envoyés avant et après la prise de Chouaguen par le marquis de Montcalm, trois par les huit nations de sauvages qui étoient à l’armée du marquis de Montcalm, et le quatrième au nom de leurs frères les Iroquois du Sault qui étoient aussi à la même armée. Ces divers colliers leur avoient été envoyés, les uns pour contenir leurs jeunes gens et leur dire de se tenir sur leurs nattes, de ne donner aucun secours à l’Anglois, ou qu’on les frapperoit comme ennemis, et que leurs frères mêmes les traiteroient en ennemis les autres pour leur faire put de la prise de Chouaguen et leur dire qu'ils eussent à rester tranquilles sur leurs nattes, à moins que l’Anglois ne voulût se rétablir à Chouaguen que

nous détruisions, nor éloigner la guerre d’auprès des Cinq-Nations. [ls on: protesté dans leurs réponses que depuis ils n’avoient donné ni ne donneroient jamais aucun secours à l'Anglois, ni en charrois, ni en vivres, ni en découvreurs, et qu'ils avertiroient si l’Anglois vouloit se rétablir à Chouryuen.

Ils ont aussi rapprité ai coilier pareil à celui que le marquis de Montcalm ln avoit euvoyé pour faire passer aux Onéyouts én leur reprochant d’avoir eu des jeunes gens au coup de M. ec D'oskau, et de les contenir pour qu’ils ne se livrent 1 1 à \a boisson de l’Anglois. Ils ont rapporté aussi un erllier :: ar servir de réponse à celui que M. de Villiers leur avoit donné pour leur apprendre qu’il avoit nettoyé les chemins. Ils ont ensuite présenté un collier de M. de Vaudreuil, père, qu’ils conservent dans le village comme un préservatif contre les mauvaises affaires; et, par ce collier, ils ont demandé que l’on rétablit l’ancien usage où l'on étoit de tenir toujours chez eux un officier de leurs parents, c’est-à-dire de ceux qu’ils ont adoptés, pour être témoin de leur fidélité, recevoir leur parole et leur faire pait de celle de leur père; et qu’ils répondoient de cet oflicier et des Iroquois du Sault qui voudroient l'accompagner; et que, suivant l’ancien usage, lorsque cet officier arriveroit à la rivière aux Ecorces, qri est à cinq lieues de Chouaguen, ils feroient avertir, et qu'on l'iroit recevoir avec les honneurs accoutumés., Ils ont fini par deux branches de porcelaine, pour apprendre la mort du grand chef et présenter le jeune homme qui le représente comme disposé à traiter les bonnes affaires,

Le jeune homme âgé de seize ans s’est levé; il a salué M. le marquis de Vaudreuil qui l'a gracieusé,

L'orateur des Onéyouts s’est alors levé et a parlé avec autant de feu que d’éloquence de leur ancien attachement pour la nation; il a parlé du fameux chef Charca, qui étoit venu deux fois du temps de M. le marquis de Vaudreuil, père, pour les bonnes affaires ; qu’à la vérité, depuis ce temps-là, on avoit discontinué d’en parler, et il a présenté un collier pour assurer de leurs bonnes dispositions pour nous. 1l a fait aussi la cérémonie de présenter uu jeune chef qui avoit succédé à l’ancien ; il a présenté quatre branches de porcelaine pour assurer que les Cheroquis étoient réunis avec eux et de même sentiment.

L'orateur goyogouin s’est levé ; il a présenté sept bûchettes pour dire qu’il y a deux ans qu'ils avoient envoyé pareil nombre de colliers à la Présentation ;

qu’ils ne savoient pas si leur père les avoit reçus, mais qu'ils n’avoient point eu de réponse; que quelquefois leurs frères de la Présentation rendoient mal leurs paroles, et que c’étoit une des raisons qui leur faisoit désirer d’avoir un officier chez eux.

L'orateur a fini par appeler à haute voix chaque nation par son rang ; et, à mesure qu'il les appeloit, le chef faisoit le cri de remerciement qui étoit repris musicalement par tous les sauvages. M. le marquis de Vaudreuil les a fait remercier et leur a fait dire qu'il leur feroit réponse un de ces jours et qu’il les en feroit avertir,

Du 21 décembre 1756. — On a tenu conseil pour rendre réponse aux Cinq-Nations. Après avoir répondu

dans le même style métaphorique qu'ils avoient employé en leur présentant des colliers et des branches, on leur a accordé un oubli du passé; on les a exhortés à ne plus retomber dans leurs égarements; on leur a fait voir que l’Anglois ne cherchoit qu’à les tromper; on les a invités tacitement à imiter les Tsonnonthouans, dont plusieurs guerriers s’étoient joints à nous; on leur a promis de leur faire trouver tous leurs besoins à Frontenac et à Niagara ; on leur a promis aussi de leur rendre le petit portage, pourvu qu'ils s’y conduisent mieux que par le passé ; on leur a permis de faire la guerre aux Chicasas; on leur a défendu d'attaquer les Têtes-Plates, parce qu’ils sont pour nous; on leur a promis de leur envoyer un officier de leurs parents, quand on auroit des propositions à leur faire, c’est-à-dire des familles de Longueuil, Joncaire et la Chauvignerie, Après que M. le général a eu parlé, les Iroquois du Sault et du Lac ont présenté un collier pour féliciter leurs frères de leurs bonnes intentions et les exhorter à persévérer et à ramener les Agniers, afin de s’éviter la douleur de frapper sur leur propre sang.

Un Algonquin s’est ensuite levé, parlant en son nom et celui des Népissings, disant: ‘ Nous qui, les premiers “ de cette terre, avoñs vu les regards du soleil et ceux “ de notre père, nous t'avertissons pour la dernière fois “que nous frappons qui fait mal à mon père”. Etila présenté un collier aux Cinq-Nations.

Hotchig, chef népissing, s’est levé et a chanté la guerre en disant: “Je hais l’Anglois et je pars pour le frapper ”.

L'orateur outaouais s’est ensuite levé et a présenté un collier pour dire aux Cinq-Nations : “ Nous t’avertissons “ pour la dernière fois que si tu ne tiens pas ta parole, “nous ferons de toi un sacrifice; tu me vois peu “de guerriers, mais au printemps nous en aurons “ quantité ”.

Le chef de guerre outaouais a aussi chanté la guerre, L'orateur poutéotamis s’est ensuite levé et a présenté un collier en leur disant : “ Mes frères, n’ayez pas la bouche “ sucrée et le cœur amer, parce que nous scrions fâchés “ de cesser de vous regarder comme frères ”.

L'orateur goyogouin s’est levé pour remercier M. le général au nom des Cinq-Nations, l’assurer de leurs bonnes intentions, lui dire qu’ils avoient retranché d'eux les Agniers, qu’ils étoient totalement Anglois, mais qu’ils espéroient, à force de leur secouer la tête, leur faire trouver l'esprit qu'ils avoient perdu et les ramener à leur père, puisqu'il avoit tant de bontés pour eux. L'orateur a appelé toutes les nations qui ont fait les cris de remerciements,

Du 22 décembre 1756.— Les Cinq-Nations avoient fait demander une audience pour aujourd’hui; mais leurs jeunes gens ayant perdu l'esprit, ils ont prié leur père de vouloir bien les excuser et remettre l'audience au lendemain.

Du 23 décembre 1756.— L'audience ayant été accordée aux Cinq-Nations, l’orateur onéyout a présenté un collier pour assurer leur père que ses paroles les avoient persuadés, qu’en conséquence ils avoient sorti d'eux-mêmes tout ce qui pouvoit rester de mauvais en eux, et qu'ils lui rapportoient deux médailles que

l’Anglois leur avoit données, qu'ils vouloient fouler aux pieds ; il a ensuite présenté un collier qui leur a été remis par une nation qui habite auprès d’eux, qui n’est ni angloise, ni francoise, ni sauvage, qui supporte impatiemment le joug de l’Anglois, qui leur a proposé de se réunir avec eux pour se tenir dans l'indépendance ; que des enfant; doivent toujours consulter leur père, et que par cette raison, ils lui remettent le collier pour savoir ce qu’ils auront à faire.

L'orateur du Sault-Saint-Louis a feiicité au nom de tous les domiciliés et des sauvages d’En-Haut des bonnes dispositions où il voyoit leurs frères, et qu'ils n'avoient point de regret à être restés plus longtemps qu'ils ne croyoient puisqu'ils étoient témoins de la facon dont leurs frères rejetoient les distinctions de l’Anglois,

L'orateur goyogouin, parlant au nom de toutes les nations, à dit aux domiciliés et aux sauvages d'En-Haut que leurs paroles n’étoient pas encore prêtes, mais qu'ils seroient en état le lendemain de répondre à leurs colliers, M. le marquis de Vaudreuil a fait remercier les Onéyouts et a indiqué le conseil au lendemain, tant pour répondre aux colliers qu’il a reçus que pour la réponse aux colliers de leurs frères.

Il y a eu la nuit dernière à minuit 14 minutes, un tremblement de terre assez sensible qui a duré sept ou huit secondes,

Du 24 décembre 1756.— L'orateur goyogouin, parlant au nom de toutes les nations, a commencé la séance par présenter un collier en réponse de celui que les Iroquois domiciliés leur avoient donné, en leur disant : “ Mes frères, nous porterons votre collier aux Agniers

“ pour les ramener entre les bras de leur père; et, pour “ donner encore plus de poids à cette invitation, nous “ leur ajouterons un collier au nom des Cinq-Nations ”. Il en a ensuite présenté un aux Népissings et Algonquins en réponse, disant : “ Mes frères, vous nous avez conseillé que nos paroles fussent sincères et de faire la volonté de notre père ; nous la ferons ; faites-la toujours et dunnez-nous-en l'exemple”. Un collier aux Outaouais en leur disant: “ Vous nous avez dit que vous n’étiez “ ici que des jeunes gens et un petit nombre de guer- ‘ riers en attendant un plus grand nombre, Nous vous “ croyons de grands chefs; car c’est le propre des grands “ guerriers d’être modestes, et nous suivrons entière- “ ment votre parole”. En présentant un collier aux Poutéotamis, ils ont dit: “ Mes frères, nous suivrons “ votre parole comme les vrais enfants d’Ononthio ; “ mais ayez soin, en rendant ce qui s’est passé, d’être ‘exacts; car beaucoup, quand ils sont arrivés à leur “ village, soit oubli ou autrement, ne disent pas les “ choses telles qu’elles sont, et un mot changé y fait “ beaucoup ”.

M. le marquis de Vaudreuil a fait présenter un collier pour répondre aux Onéyouts, les remercier de leurs bonnes dispositions, du rapport des médailles angloises, les assurant qu’il leur en donneroit dès qu'ils lui auroient donné des preuves de leur affection, comme ses vrais enfants, et qu'il auroïit soin d’eux. Il leur a fait présenter un second collier en réponse de celui de la nation qui n’étoit ni angloise, ni françoise, ni sauvage. Il leur a dit qu’il la connoissoit, que c’étoit des Palatins d’une nation au delà du grand lac, dont les frères sont

alliés du grand Roi; qu'il voyoit bien que la domination de l’Anglois devenoit odieuse; qu'ils ouvrissent les yeux; que, si la parole de ce peuple étoit sincère, ses enfants feroient bien de se réunir; que, si au contraire elle ne l'étoit pas, et que ce fut pour éviter qu'on portât la guerre de ce côté, elle ne l'arrêteroit pas pour aller chercher l’Anglois et continuer les bonnes affaires; et que si ces peuples vouloient se transplanter chez lui, il les recevroit et leur feroit donner des terres,

L'orateur onéyout a remercié et assuré qu'il porteroit la parole aux Palatins, et que, si l’Anglois vouloit se rétablir à Chouaguen, au bout du compte, ils sauroient se défendre; que l’Anglois n'étoit pas si diable qu'il n'oseroit les suivre dans les bois, et qu'ils viendroient en avertir leur père.

M. le marquis de Vaudreuil a fait remercier les Cinq-Nations de la façon dont ils avoient terminé les bonnes affaires, leur disant qu’il lui paroissoit qu'ils s'étoient assez entretenus, qu’il n’avoit plus rien à leur dire, qu’il alloit les faire équiper, leur faire faire les présents accoutumés, qu’il étoit obligé d'aller à Québec, et qu’ils feroient bien de profiter des glaces pour s’en retourner chez eux. Il a ensuite fait remercier les domiciliés et les sauvages d'En-Haut de la part qu’ils avoient eue aux bonnes affaires, et leur a témoigné sa satisfaction de les voir réunis aux Cinq-Nations et de les regarder tous comme les enfants d'Ononthio.

L'orateur du Sault-Saint-Louis a parlé au nom des domiciliés et des sauvages d’En-Haut pour témoigner leur satisfaction de voir les affaires terminées si heureusement, et remercier les Cinq-Nations de ce qu'ils

veulent bien envoyer aux Agniers un collier en leur nom aves le leur,

Un Iroquois de la Présentation s'est levé et a montré deux grands colliers, disant qu'il les avoit reçus de M. de Chabert *, pour couvrir la mort d’un grand chef des Cinq-Nations; qu'il les leur remettoit pour les porter au successeur de ce grand chef, L’orateur onéyout s'est levé pour dire que le commandant de Cataracoui avoit dû envoyer à M. le marquis de Vaudreuil un grand collier, qu'ils avoient donné à l'occasion de l’Iroquois du Sault-Saint-Louis tué par les Anglois, et que cependant on ne leur en rendoit point,

M. le marquis de Vaudreuil a promis de le faire chercher et de satisfaire cette demande, ce qui a terminé cette séance,

Il y a eu des Iroquois de la Présentation, toujours présents à cette négociation, ils n’ont jamais parlé séparément, parce que, comme il n’y a pas longtemps qu'ils sont domiciliés, ils se regardent encore comme étant des Cinq-Nations et appellent leur habitation le Bout-des. Cinq-Nations.

Les sauvages appellent Frontenac Cataracoui. Pour les colliers que les Cinq-Nations donrent, chacune d’entre elles fournit à son tour, et comme ils sont très jaloux de faire voir la part qu’ils ont à ces présents, à la fin de chaque discours, en remettant le collier, on a soin de crier le nom du canton ou nation qui l’a fourni.

* Chabert de Joncaire. — NOTE DE L'ÉDITEUR.

té Dem ©

Du 29 décembre 1756. —- Les Cinq-Nations ont encore demandé un conseil pour prendre congé de leur père. Ils ont donné un collier pour se plaindre que le commandant et le garde-magasin de Cataracoui ne les recevoient pas bien ; ils ont demandé qu’on chungeât le garde-magasin et qu'on envoyât M. de Noyan pour y commander. Il a été aussi présenté un collier au nom des Tuscarorins, pour assurer qu’ils veulent se purger de tout ce qu’ils peuvent avoir dans le cœur d’anglois; qu'ils ont à leurs villages quelques médailles ; dès y être arrivés, ils les rapporteront pour les fouler aux pieds ; et que, ne les aya t pas ici, ils présentent le collier pour assurance,

Les Onéyouts ont aussi présenté aux Goyogouins un collier pour couvrir des morts tués chez eux il y a dix ans; et à chaque collier pendoit une chevelure angloise, Cette démarche a été d’une grande politique, pour adroitement mettre une chevelure angloise dans leur village, où il n’y en avoit jamais eu, et par là les engager insensiblement,

M. le marqris de Vaudreuil a fait remercier les Tuscarorins et répondu vaguement sur la demande sur ce qui concernoit le commandant et le garde-magasin de Frontenac, qu'il verroit d'y envoyer un officier agréable et des familles qui sont chez eux.

Du 30 décembre 1756. — Il y a eu plusieurs audiences particulières et secrètes des sauvages, dans lesquelles M. le marquis de Vaudreuil a reçu un collier d’une bande de dix-sept Onéyouts qui veulent s’établir à la Présentation, M. le marquis de Vaudreuil les

a pressés de partir, ce qu'ils ont renvoyé jusques après le jour de l'an, voulant voir cette cérémonie, parce

qu'on leur a dit que ce jour-là tout le monde s'embras-.

soit et qu'on donnoit à boire,

Du 31 décembre 1756. — M. le marquis de Vaudreuil est parti ce matin avec M, le chevalier de Lévis pour Québec. M. de Langlade, enseigne réformé des troupes de la colonie, est parti ce matin avec un détachement de cinquante hommes Canadiens et sauvages pour se rendre à Carillon, et de là aller en parti vers le fort George et le fort Lydius.

Du 5 janvier 1757. — Les chefs de guerre du village du Sault-Saint- Louis sont venus pour me complimenter ; et je suis parti le 3 pour me rendre à Québec, où je suis arrivé le 16. M. l’intendant y a tenu un très grand état et y a donné deux très beaux bals, où j'ai vu plus de quatre-vingts dames ou demoiselles très aimables et très bien mises. Québec m'a paru une ville d’un fort bon ton ; et je ne crois pas que, dans la France, il y en ait plus d’une douzaine au-dessus de Québec pour la société ; car d’ailleurs il n’y a pas plus de douze mille âmes. Le goût décidé de Monsieur l’intendant pour les jeux de hasard, la complaisance outrée de M. le marquis de Vaudreuil, les ménagements que je n'ai pu me dispenser d’avoir à deux hommes dépositaires de l’autorité du Roi, ont été causes que l’on a joué indécemment les jeux de hasard, et même les plus désavantageux, comme le pharaon. Plusieurs officiers s’en repentiront pendant longtemps, comme M. Marin, lieutenant en second dans le bataillon de la Reine, qui outre beaucoup d'argent

comptant, a perdu cinq cents louis. La générosité françoise n’a pas permis que cet officier fût en peine vis-àvis ceux de la colonie qui les lui avoient gagnés; et M. de Roquemaure, lieutenant-colonel, a eu le bon procédé de faire prêter l’argent et d’en répondre.

Les soldats de nos régiments contractent beaucoup de mariages, ce qui est utile pour !a colonie ; et un mémoire que j'ai remis à M. le marquis de Vaudreuil, a arrêté l'indécence avec laquelle les officiers des troupes de terre croyoient pouvoir se marier sans la permission de leurs parents. J'ai remis à M. le marquis de Vaudreuil, pendant mon séjour à Québec, un grand mémoire sur ce qu'on pourroit faire avant la campagne et pendant le cours de la campagne, avec des modèles d’échelles portatives s'emboîtant les unes dans les autres, et des bateaux portant des canons de 12 pour aller attaquer les barques angloises sur le lac Saint-Sacrement, M. de Bougainville a travaillé à ces divers mémoires. M. le marquis de Vaudreuil, accoutumé à écouter tout le monde, se déterminera difficilement à adopter toutes ces idées que je croirois très utiles.

M. le marquis de Vaudreuil a eu des représentations fondées des Abénaquis de Saint-François et de Bécancour, que les missionnaires jésuites, par des principes de religion outrés et déplacés, vouloient leur faire abandonner leurs villages pour les transplanter du côté de la Belle-Rivière, sous prétexte de les éloigner des Blancs et du commerce de l’eau-de-vie ; et les Jésuites vouloient refuser les sacrements à ceux qui s’opposoient à cette transmigration, M. le général a désapprouvé la

conduite des Jésuites comme très contraire aux intêrêts de la colonie,

M. le marquis de Vaudreuil est parti de Québec le 26 pour retourner à Montréal ; ilest tombé malade le 28 au soir aux Trois-Rivières de plénitude et fausse pleurésie, Sur la nouvelle qui en est arrivée le 29 au soir à Québec, M. l’évêque l’a recommandé le 30 au matin aux prières, a fait exposer le saint sacrement

et y a fait faire une procession pour le rétablissement de sa santé, Les gens peu instruits ont été fort inquiets et fort embarrassés de ce que deviendroit le gouvernement de la colonie, dans le cas de la perte de M. le marquis de Vaudreuil.

L'on sera très embarrassé la campagne prochaine, si les secours de France ne viennent de bonne heure, par le défaut de vivres. Malgré toute l’activité de Monsieur l’intendant, la matière manquera de bonne heure, et ce sera d'autant plus embarrassant que les ennemis nous préviendront de bonne heure en campagne.

On a appris, par des lettres du 21 janvier, le détail de l’action suivante passée le même jour à trois lieues de Carillon.

Les Anglois, ayant quatre compagnies de volontaires, gens d'élite dans les forts George et Lydius, pour faire des patrouilles et détachements, le capitaine Robert Rogers avoit été à la guerre avec un détachement de soixante-dix hommes de troupes d'élite, six officiers et dix sergents. M. de Lusignan avoit envoyé le 21 au matin M. de Rouilly, officier de la colomie faisant fonction d’officier-major à Carillon, avec un détachement

d'un sergent et quinze hommes au fort Saint-Frédéric, pour chercher avec des tratnes quelques besoins. Le détachement anglois embusqué près de la Presqu'île déboucha, prit trois traînes qui étoient avancées et fit sept soldats prisonniers. 11 ne put point couper le reste du détachement qui se replia sur Carillon, où la nouvelle étant portée promptement, M. de Lusignan qui commande dans le fort, fit partir précipitamment cent hommes des troupes de terre et de la colonie et quelques Canadiens volontaires, entre autres cinq commis avec tous Messieurs les cadets de la colonie, aux ordres de M. de Basserode, capitaine au régiment de Languedoc, et de M. d’Astrel, au même régiment. M. de la Grandville, capitaine en second au régiment de la Reine, demanda à y marcher. M. de Langlade, enseigne des troupes de lu colonie, marcha aussi avec un parti d'Outaouais qu'il commandoit, La précipitation avec laquelle ce détachement partit ne lui permit pas de prenére assez de poudre et de vivres. Sur les trois heures de l’après-midi, notre détachement aperçut celui des Angloiss La première décharge des nôtres fit peu d'effet, les armes étant mouillées; on fondit sur l’avant-garde la baïonnette au bout du fusil; l’arrière-garde gagna une hauteur qui dominoit celle où étoient nos gens, d’où il se fit un feu considérable qui dura jusqu’à l'entrée de la nuit. Les ennemis en profitèrent pour se retirer fort en désordre et emmener leurs blessés, et après avoir laissé sur le champ de bataille quarante hommes dont trois officiers. Nous leur avons fait huit prisonniers et repris quatre des sept faits le matin, qui se sauvèrent à nous dès le commencement de l'affaire ; les trois autres furent tués

par les Anglois. Outre cette perte nous avons eu huit hommes de tués, savoir :

La Reine, ...o.ses sossee pososvaos vonsseoe Royal-Roussillon. ........

Languedoc......s.sss ssvoooses soso sono e Troupes de la colonie .................

SAUVASES recenser srocciroten te es

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