‹ Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759 [microforme]Chapitre 21 sur 52 · JUILLET AU 31 AOUT · texte numérisé non relu

JUILLET AU 31 AOUT

Du 12 juillet 1757. — Partis de Montréal le 12, à cinq heures du soir, arrivés à huit heures à la Prairie, où nous avons couché ; trouvé une quarantaine de sauvages outaouais du parti de M. de Langlade ; c’étoient des tratneurs auxquels il a fallu faire donner du pain; ils avoient laissé leurs vivres à leurs femmes.

Le 13 juillet 1757.— Partis de la Prairie à cinq heures et demie, arrivés à Saint-Jean à dix heures et demie; nous y avons fait séjour.

Dans cette journée les Outaouais de M. de Langlade au nombre de cent cinquante en sont partis, et un peu après cinq cents Canadiens conduits par M. de Bécancour, lieutenant des troupes de la marine.

Le 14 juillet 1757.— Partis de Saint-Jean à huit heures et demie avec MM. de Rigaud, Dumas, de Saint- Ours, de Bonne et plusieurs officiers de la colonie, sous l'escorte de la compagnie de grenadiers de Guyenne et de quelques sauvages outaouais; fait halte à midi au lieu nommé le campement de Boileau, à quatre lieues de Saint-Jean. Il y avoit dans ce lieu un établissement appartenant à ce Boileau, qu'il a abandonné au commencement de la dernière guerre, ainsi que tous ceux situés sur les deux rives du lac Champlain. Campés au

moul'r Mauçault à dix lieues de Saint-Jean; nous y avons trouvé une grande quantité de tourtes.

Le 15.— Partis à quatre heures et demie du matin ; fait halte pour dîner à dix heures, repartis à midi. Le gros vent qui vient du sud-ouest nous a forcés à nous arrêter et à camper à la pointe Scononton, nom iroquois qui veut ons Cuevreuil.

Nous y “vos trouvé les Outaouais dégradés depuis hier au soir.

Ces Outaouais forment plusieurs bandes :

1° Les Ontrouais pr1ment dits qui habitent Michillimakinac.

qi 2° D'autres nations adoptées par ces premiers et ARR établies avec eux à Michillimakinac, savoir : Les | Kaskakous, les Gros-Pieds, les Poissons - Blancs, les gens de l’Ile-au-Castor, lesquels habitent une île à quelque distance de Michillimakinac et les gens de la Fourche. Ces derniers ont fait avorter une conjuration formée en 1744 par tous les sauvages des pays d'En- Haut, pour égorger les François répandus dans les différents postes. Ils en avertirent le chevalier de Longueuil, qui commandoit au Détroit, et ce complot n'eut

FAIRE! aucune exécution, Il y a encore des Outaouais établis au Détroit et à la Baïe. Tous les villages de cette nation, qui a toujours été attachée aux François, peuvent fournir mille à douze

Ù cents guerriers,

Nous avons trouvé de plus, avec les Outaouais, des Sauteux de la pointe de Chouanugon située dans le lac Supérieur, trente lieues en decà, et trois Micmacs,

Tous ces sauvages passent le temps, où ils sont arrêtés, à se baigner et à se divertir, ils nagent comme des poissons, plongent et restent longtemps sous l’eau.

Les anciens font aussi toutes les nuits la médecine, c'est-à-dire qu'ils consultent l'Esprit, pour savoir le succès de leur expédition ; ils lui ont aujourd'hui sacrifié un chien.

Les sauvages des pays d'En-Haut sont, de tous, ivs plus superstitieux. Il faut être extrêmement sur ses gardes, pour ne rien faire de ce qu’ils regardent comme présages funestes; par exemple, si l’on touchoit aux armes d’un guerrier qui va en parti, ils se croiroient menacés de périr et ne prendroient aucune part à l’expédition.

Rencontré des bateaux venant de Carillon, qui nous ont appris la mort de M. de l'Hôpital, d’une attaque d’apoplexie, et que les sauvages, ayant envoyé après les restes d’un détachement anglois, ont fait sept chevelures et cinq prisonniers ; fait part de ces nouvelles aux sauvages avec lesquels on a tenu un conseil,

Le 16 juillet 1757.— Le gros vent qui a continué nous a forcés à rester toute cette journée campés. Les * sauvages outaouais, ayant appris que M. Martin étoit parti de Carillon pour aller faire coup avec les Folles- Avoines, en murmuroient ; ils disoient qu'arrivés les premiers à Montréal, ils n’y étoient restés tranquilles que pour obéir aux ordres d’Ononthio; que, de toutes les nations sauvages, ils étoient la plus docile; ils se faisoient un devoir sacré de la volonté de leur père ; que pour cela, il n’étoit pas juste que d’autres sauvages, venus après eux, fissent les premiers pas dans la carrière de

l'honneur, tandis que l’obéissance seule les avoit tenus dans l’inaction ; qu’à la fonte des glaces, le commandant de Michillimakinac leur avoit à peine laissé le temps de raccommoder leurs cabanes; qu'instruits par lui que les François avoient besoin de leurs bras, ils avoient sur-le-champ pris sur leur dos leur natte de guerre et accouru à Montréal les premiers ; qu’ils auroient donc dû boire, les premiers, du bouillon,

Ces murmures font voir les délicatesses des sauvages. Ils ont un point d'honneur, et ce qui les blesse ou paroît les blesser, est parmi eux, un sujet de reproche éternel, et voilà ce qui cause les meurtres, dans la boisson,

Le marquis de Montcalm, averti par les interprètes de leur mécontentement, a fait appeler les chefs de guerre, les a consolés, loués d’avoir suivi la volonté de leur père, et leur a promis qu'aussitôt arrivés à Carillon, il leur permettroit d'aller seuls chercher un morceau de viande, Cette promesse les a apaisés, Ensuite, il a été question de vivres; on leur en avoit donné pour huit jours ; mais ils ne savent pas les ménager et sont souvent forcés de jeûner, On a donné de la galette aux plus pressés, en leur faisant entendre, ce qui étoit vrai, qu'on se la retranchoit.

Pluie et orage toute la journée. Le soir, les jeunes gens ont chanté la guerre vis-à-vis les tentes de MM. de Montcalm et de Rigaud, ce qui leur a valu quelques bouteilles de vin.

Le 17 juillet 1757. — Partis à cinq heures du matin; fait halte à la petite île Valcour, après avoir fait une traverse de trois lieues, pour entendre la messe,

Repartis aussitôt ; arrêtés pour dîner à la pointe aux Sables; fait halte à trois heures vis-à-vis l’île aux Morpions; passés à la vue d’une montagne plus élevée que la chaîne du Sud, au haut de laquelle est une espèce de statue de pierre, que les sauvages nomment Rozzio et regardent comme le maître du lac, Ils disent que quatre îles situées au-dessous et qu’on nomme fle des Quatre-Vents, sont ses enfants. Quand ils passent à portée du Rozzio, ils lui envoient du tabac et des pierres à fusil, pour en obtenir un temps favorable.

Campé à cinq heures du soir à la rivière Boquet ; nos sauvages, pressés par la faim, ont été, sans s'arrêter, à Saint-Frédéric; ils devoient même marcher la nuit, s'ils n'arrivoient pas de jour. Fait une garde et patrouille exacte,

Le 18 juillet 1757.—Partis à trois heures et demie, fait halte au rocher Fendu, ainsi nommé par la forme même de ce rocher. C’est ce rocher Fendu qui servoit autrefois de limites aux possessions des Cinq-Nations, dans cette partie. Fait halte à l’anse à la Bouteille, C’est dans ces environs que les Anglois, la campagne dernière, nous ont tué ou pris douze hommes; ils étoient venus par la rivière à la Loutre qui prend sa source dans la Nouvelle-Angleterre.

Fait halte à la pointe à la Peur, ainsi nommée parce que, en 1709 ou 1710, avant l'établissement du fort Saint-Frédéric qui n’a été bâti qu’en 1737, quinze cents Canadiens, marchant vers le lac Saint-Sacrement, sous les ordres du sieur de Ramezay, avoient fait halte en cet endroit, On y entendit sur-le-champ un grand bruit qui fut pris pour celui d’un gros corps d’ennemis, et qui

n’étoit occasionné que par des chevreuils courant dans le bois. La terreur s'empara des esprits; on n’'envoya point à la découverte; on se rembarqua et on revint à force de voiles et de rames, à Montréal. Arrivés au fort Saint-Frédérie, à midi, et à Carillon, à six heures. Nous avons eu du nord-est pendant deux heures ; c’est le seul qui ait soufflé pendant toute la route, Les vents du sud-ouest sont pour uinsi dire vents alisés dans cette saison, M. Marin est parti aujourd’hui d'ici avec trois cent quatre-vingts hommes dont trois cents sauvages des pays d'En-Haut, Il doit visiter le fond de la baie, la rivière au Chicot, où des rêves des sauvages, en des terreurs paniques, ont forgé un camp de quatre mille hommes retranchés ; de là, s’il ne rencontre pas de gros détachement ennemi, aller s’embusquer entre le fort George et le fort Lydius. Ce camp imaginaire de la rivière au Chicot avoit dégoûté les sauvages d’aller dans cette partie ; les Sauteux avoient jonglé et pendu un brayet dévoué au manitou, et ne vouloient pas partir que le manitou n’eût enlevé le brayet,

Cependant ils ont suivi M. Marin, bon gré, mal gré. Au reste, il me paroît que nous sommes encore fort peu instruits de la position des ennemis. Tous les rapports des sauvages sont faux ; ils ne vont pas où l’on veut qu'ils aillent, mais où ils veulent aller, c’est-à-dire où il n’y a aucun danger, Les dépositions des prisonniers sont incertaines, se contredisent, et on ne peut d’après elles, asseoir aucun jugement militaire, Le chemin le long du lac Saint-Sacrement, soit par la côte du Sud, soit par celle du Nord, n’est encore connu que par les sauvages.

Les ennemis sont-ils retranchés au fort George ? Ne le sont-ils pas ? Toutefois il faut agir ; l’ordre est formel d'aller à l'ennemi et de l’attaquer fort ou faible, à moins d’une impossibilité aussi claire que le jour, à laquelle encore les contemplatifs de Montréal ne croiront pas ou feront semblant de ne pas croire. Audaces fortuna juvat.

On fait tous les préparatifs du siège, et les travaux du fort de Carillon sont interrompus depuis quinze jours. Il n’y a plus campés sous ce fort, que les bataillons de Royal-Roussillon et de Béurn avec M. de Bourlamaque, M. le chevalier de Lévis occupe la Chute, avec les bataillons de la Reine, la Sarre, Guyenne et Languedoc. M. de Rigaud commande au Portage et aux postes avancés qui sont occupés par les troupes de la marine et les Canadiens. Les sauvages se placent où il leur plaît,

Depuis dix jours, on travaille à faire passer par le portage sur le lac Saint-Sacrement, les bateaux nécessaires aux transports des troupes, des munitions de guerre et de bouche et de l'artillerie, Ce portage se fait longuement et difficilement ; tout se passe à bras d'hommes; ce n’est pas qu’il n’y ait ici des bœufs et des chevaux ; mais il n’y a pas de quoi les nourrir; et faute de nourriture, ils n’ont pas assez de force pour faire leur métier.

Le 19 juillet 1757. — Un parti sauvage embusqué sur le lac est venu rapporter qu’il avoit vu dix berges angloises, à portée de nos postes avancés. Les ennemis sont fort alertes; ils ont continuellement des découvreurs en campagne ; le mauvais succès de la plupart

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de ces détachements, la grande quantité de nos sauvages ne les dégoûtent pas de la petite guerre, avantage d’avoir des compagnies de volontaires, exemple que nous aurions dû suivre. Nous avons été visiter le poste de la Chute ; les sauvages outaouais qui nous escortoient y sont venus tenir conseil pour savoir s’il marcheroient, et de quel côté, Il vaudroit mieux qu'ils attendissent le retour de M. Martin. Ils délibèreront ce soir sur cette proposition.

La milice de Montréal est arrivée à quatre heures du soir, faisant trois cents hommes ; ils campent ce soir ici et se rendront demain au Portage, Il y a maintenant cent soixante bateaux passés sur le luc Saint-Sacrement ; il en faut au moins deux cent cinquante. Les pluies AUD continuelles ont fort gâté le chemin. 1l est aussi arrivé

AU une centaine de sauvages, dont quatre-vingts Poutéo- HIUHE tamis, 4e Le 20 juillet 1757.— Les sauvages ne partent pas fl} | : aujourd’hui; on les a retenus, en leur donnant deux bœufs, Mais comme ils les ont trouvés maigres, ils en ont tué deux autres.

On continue les charrois du portege, M. Dumas, aidemajor des troupes de la colonie, tiavaille actuellement NE à mettre de l'ordre dans les milices, à en former des LUE brigades, à leur attacher des officiers ; il doit aussi, des

| compagnies de la marine, composer un bataillon de cinq cents hommes destiné à faire le service avec les troupes françoises. Les officiers qu'on attache à ce bataillon, sont ceux qu'on sait être les moins propres à marcher avec les sauvages et à faire le métier de partisans.

Sur les dix heures, la berge que nous envoyons tous les jours à la découverte, et qui étoit montée de neuf Canadiens et d’un cadet, aux ordres de M. de Saint- Ours, lieutenant des troupes de la marine, a rencontré des berges angloises, par le travers de l’île à la Barque. Je ne sais ce qu'ont fait ou ce que n'ont pas fait ces Canadiens ; ce qui est certain, c'est que notre berge est revenue, M. Gros-Bois, cadet, ayant été blessé à mort, M. de Saint-Ours l'ayant été légèrement à la main, et deux miliciens assez dangereusement, Deux conseils avec les sauvages, l’un avec des Outaouais et des Sauteux, l’autre avec des Poutéotamis, Les premiers sont décidés à partir demain soir, à partager leur troupe, partie sur la rive droite, partie sur la rive gauche du lac Saint-Sacrement, le reste sur le lac même, et à découvrir jusqu’au fort George, où ils tâcheront de faire coup. J'ai dit qu'ils étoient décidés à parür ; j'aimerois autant parier qu’ils ne partiront pas au jour qu'ils en sont convenus,

Les Poutéotamis, les plus sages et les plus obéissants de tous les sauvages, iront demain au camp du Portage pour y rester, faire la volonté de M. de Rigaud, et attendre le départ de M. de Villiers, sous la bannière duquel ils veulent marcher.

Seulement, pour remplir leurs engagements avec les autres nations, ils envoient quelques-uns de leurs jeunes gens avec les Outaouais. Les chefs de ceux qui marchent en découvertes, sont venus apporter au marquis de Montcalm autant de bûchettes qu'il y a d'hommes dans le parti, cérémonie qu'ils observent toujours, quand ils vont frapper, C’est le contrôle du détachement. Ainsi,

dans les premiers temps de la monarchie des Perses, lofsqu’on marchoit à la guerre, chaque guerrier déposoit une flèche dans un lieu public; au retour, chacun reprenoit la sienne, et le nombre de celles qui restoient indiquoit la perte qu’on avoit faite.

Je dirai ici une fois pour toutes, qu’indépendamment de l'obligation où l'on est d’être l’esclave de ces sauvages pour les entendre, jour et nuit, en conseils et en particulier, lorsque la fantaisie leur en prend, ou lorsqu'un rêve, un accès de vapeur et toujours l’objet de mendier de l'eru-de-vie ou du vin les ainènent, il leur manque toujo: rs quelque chose relatif à leur équipement, leur armure ou leur toilette, et que c’est au général de l'armée à donner des billets pour la plus petite partie de ces distributions, détail éternel, minutieux, et dont on n’a pas l’idée en Europe.

Le 21 juillet 1757. — Les Outaouais sont venus ce matin, demander au marquis de Montcalm deux équipements qu'ils doivent offrir en sacrifice au manitou, au moment où ils partiront.

Cette nuit, l’un d'eux avoit rêvé que le lac Saint- Sacrement étoit couvert d’Anglois. Alerte dans le camp sauvage ; il a fallu réveiller le marquis de Montcalm, qui les a envoyés coucher en les assurant qu’il n’en étoit rien. Au reste, la religion de ces sauvages des pays d'En-Haut est le paganisme brut et encore dans son enfance, Chacun d'eux se fait un dieu de l'objet qui le frappe, le soleil, la lune, les étoiles, un serpent, un orignal, enfin tous les êtres visibles, animés ou inanimés. Cependant, ils ont une façon de déterminer l'objet de leur culte. Ils jeûnent trois ou quatre jours ;

après cette préparation propre à faire rêver, le premier être qui, dans le sommeil, se présente à leur imagination échauffée, c'est la divinité à laquelle ils dévouent le reste de leurs jours; c’est leur manitou. Ils l’invoquent à la pêche, à la chasse, à la guerre; c’est à lui qu'ils sacrifient; heureux, quand l’objet de ce rêve important est d’un petit volume, une mouche par exemple, car alors: ‘“ Mon corps est une mouche, “ disent-ils ; je suis invulnérable. Quel homme assez “ adroit pour attraper un point ” ?

La croyance de deux esprits, l’un bon, l’autre mauvais, l’un habitant les cieux, l’autre les entrailles de la terre, établie maintenant parmi eux, ne l’est que depuis qu'ils commercent avec les Européens. Originairement, ils ne reconnoissent que leur manitou. Au reste, ils disent que le maître de la vie qui les a créés étoit brun et sans barbe, tandis que celui qui a créé le François étoit blanc et barbu.

Ils croient beaucoup aux sorciers, aux jongleurs, à toutes ces divinations que, d’un terme général, on appelle chez eux faire la médecine. Ils n’admettent point de peines ni de récompenses après la mort; seulement, un état pareil à celui de la vie, un peu plus heureuse toutefois, car ils pensent que leurs morts habitent des villages situés au couchant où ils ont le vermillon et le tabac en abondance.

Avant que de les enterrer, ils les exposent trois ou quatre jours dans une cabane consacrée, les matachent, leur servent à manger ce qu'ils ont de meilleur, usage que nous observons en France pour la famille royale ; ils les enterrent ensuite avec des vivres, des équipe-

ments de leurs armes. Ils disent que, sur le passage est une grande fraise d’un contour immense, dont les morts prennent un morceau pour leur servir de nourriture en chemin; qu’au surplus, ils font plus ou moins bonne chère dans les Champs Elysées, suivant que leurs parents leur donnent plus ou moins de vivres tous les jours, et surtout les jours de repos des morts, La façon de leur en donner est de jeter dans le feu lie premier massacré (sic), ainsi que les anciens faisoient des libations aux mânes au commencement des repas. Chez ces sauvages, il n’y a qu’une subordination volontaire ; chacun en particulier est libre de faire ce qu’il lui plaît. Les chefs des villages et de guerre peuvent avoir du crédit, mais ils n’ont pas d'autorité; encore leur crédit sur les jeunes gens est plus ou moins grand, suivant qu’ils donnent plus ou moins, qu’ils ont plus d’attention à tenir chaudière ouverte, pour ainsi dire.

A mesure que j'aurai occasion d'apprendre quelque chose concernant leur religion, leurs usages ou leurs mœurs, je ne négligerai pas un objet important aux yeux d’un philosophe et qui tient à l'étude la plus essentielle, celle de l’homme,

Les sauvages sont enfin passés cette après-midi au camp de M. de Rigaud; ils font le portage de leurs canots, moyennant que ce transport leur sera payé.

Le marquis de Montcalm a été cette après-midi au camp de la Chute, et de là, à celui du portage où il a donné ses ordres pour la formation du bataillon de la marine, grande opération fort difficile, et dont ceux qui en sont chargés ont beaucoup de peine à venir à bout, Ensuite il a été visiter les postes avancés,

Il a fait cette traversée de Carillon à la Chute dans un canot de sauvages, seul avec eux.

J'ai fait le même trajet pareillement dans un canot à sauvages ; tant qu’il a duré, un chef de guerre debout dans le canot, le chichicoy à la main, a raconté pour ainsi dire en récitatif obligé, ses derniers rêves. “ Le ‘“ manitou m'est apparu, chantoit-il, il m’a dit. De tous “ ces jeunes gens qui te suivent à la guerre, tu n’en “ perdras aucun; ils réussiront, se couvriront de gloire, ‘“eïtu les ramèneras tous sur leur natte”. Des cris d’applaudissement l’interrompoient de temps en temps. Le père et le chef, vénérable vieillard assis derrière lui, dit alors à haute voix: “ Mon fils, avois-je tort de “ t’exhorter à jeûner ? Si, semblable aux autres, tu eusses “ passé le temps à manger, à sacrifier à ton ventre, tu “ ne te serois pas rendu le manitou favorable; et voilà “ qu'il t'a envoyé des rêves heureux et qui font la joie “ de tes guerriers ”.

L'on voit par là combien les chefs sont sans cesse occupés à se donner de la considération, et quelles choses sont capables de la leur procurer,

Les bateaux du munitionnaire, arrivés hier, sont repartis ce soir.

Le 22 juillet 1757. — Ce matin, environ cent sauvages et une vingtaine de Canadiens du parti de M. Marin, sont revenus. Il avoit envoyé des découvreurs en avant de lui de différents côtés ; huit d’entre eux ont rencontré vingt Anglois; mutuellement, ils se sont fait peur et chacun s’est enfui de son côté ; les nôtres ayant cependant fait une décharge qui a tué un homme, c’étoit un

événement qui devoit produire quelque changement dans le parti.

Aussi, cent sauvages environ ont quitté M. Marin, qui a aussi renvoyé ceux des Canadiens qui n’avoient pas de souliers. Avec les plus ingambes et les mieux équipés, il est allé chercher fortune du côté des forts anglois.

Différents papiers ont été trouvés en suivant les pistes des fuyards, parmi lesquels est l'instruction donnée par le général Webb à l'officier commandant ce parti de vingt hommes, détachés de la compagnie des volontaires de West. Par cette instruction, il paroît que les Anglois entretiennent continuellement au fond de la baie, sur la rivière au Chicot, des découvreurs, que leur poste est derrière ces rochers, le long desquels M. de Langlade a été fusillé. Ils s’y tiennent embusqués deux jours. Leur ordre est d'observer les détachements françois qui passent de ce côté, de les attaquer s'ils sont plus faibles ; s'ils sont plus forts, de ne pas se découvrir et d'envoyer un homme au fort Lydius avertir de la route que prennent les François. Ils sont prévenus que les sauvages amis viendront à eux, un pavillon rouge à la main, qu’ils leur donneront le mot qui est Johnson, et leur montreront un passeport signé Guillaume.

Sur les onze heures, il est arrivé ici avec M, de Niverville et le Père Roubaud, jésuite, cent douze Abénaquis de Saint-François, vingt-six de Bécancour, dix-huit de Missiscouy avec M. de Saint-Luc, l'abbé Piquet et l'abbé Matavet, missionnaires, quarante-six Algonquins du Lac, cinquante -trois Népissings, quarante - sept Troquois du Lac, et trois de la Présentation avec huit

Sauteux ; et, sur-le-champ, conseil, nation par nation, et compliment sur leur arrivée. On les a instruits des nouvelles de la position de l’armée, des projets pour le départ, et l’assemblée a fini par un coup de vin qu'on leur a fait boire, en les avertissant que c’étoit sans conséquence.

On a enfin pris le sage parti de ne point leur donner de boisson à l’armée ; c’est l'unique moyen de tirer au moins quelque chose d’une très mauvaise paye.

M. de Saint-Luc a apporté des nouvelles de Québec et de Montréal. Par les lettres de Monsieur l’intendant du 11 et du 14, Québec manque absolument de pain ; on y est dans une misère extrême ; le peu de provisions apportées par le petit nombre de bâtiments qui y sont parvenus est épuisé. Monsieur l’intendant a différé de faire tuer les bestiaux jusqu’à ce que quatre cents quintaux de riz arrivés de Marseille soient consommés. Le Roi a acheté ce riz cent livres le quintal, et on le distribue au peuple à raison de dix sols la livre ; les habitants de la campagne vivent de laitage.

M. de Montbeillard, officier détaché du corps royal, est venu de France le mois passé, et est resté à Québec pour reconnoître les environs de cette place, le bas de la rivière, faire les plans et dispositions relatifs à la défense de cette capitale, On auroit pu, dès à présent, commencer des travaux tendants à cet objet; mais, faute de vivres, on ne peut pas employer de travailleurs. Le 14, on n'avoit aucune nouvelle de nouveaux vaisseaux en rivière, ce qui cause les plus grandes inquiétudes et avec fondement,

Par une lettre de la rivière Saint-Jean en date du 20 juin, M. de Boishébert mande que, pendant son quartier d'hiver passé à Miramichi, il avoit fait subsister sa troupe - avec des peaux de bœufs; que le convoi envoyé par le marquis de Vaudreuil étant enfin arrivé, il se préparoit à marcher du côté du fort Saint-George, lorsqu'il avoit reçu ordre de M. de Drucour de partir de Miramichi, avec son détachement composé de cent Francois et cent Micmacs, eu prenant les sauvages du village d’Ocpack situé sur la rivière Saint-Jean, qui sont au nombre de soixante-dix guerriers, avec trente François, de se rendre ensuite au port Toulouse, de renforcer son monde des sauvages et des François qui occupent ce poste, et de passer à l’Ile-Royals avec cette troupe qui pourra être de cinq ou six cents hommes. Le courrier qui apportoit les dépêches de M. de Boishéberi a rencontré le premier ou le 2 juillet, à quelques lie : en deca du village de Médoctec, douze sau vagès de cet eridioit, qui revenoient du fort Saint-George où ils avoient fait huit chevelures et quatre prisonniers. L'un des prisonniers lui a dit que la flotte angloise, au nombre de cent soixante voiles, s'étoi’, présentée devant Louisbourg, mais qu’on avoit appris par un petit bâtiment arrivé au fort George, que cette flotte étoit rentrée à Chibouctou et que la petite vérole continuoit à faire de grands ravages dans ce port. :

Par une lettre de Niagara en date du 2 juillet, M. Pouchot mande que beaucoup d’Iroquois se rendent à Niagara, assurant qu’ils reviennent de la guerre, quoi- . qu’ils n'en apportent que peu de marques, parce que, disent-ils, ils laissent leurs captures en remplacement

dans leurs villages; que les Anglois ont abandonné leurs frontières, et que partout l’on y trouve les maisons garnies sans aucun habitant,

Un Iroquois arrivé de Kanestio le 1° juillet, lui a dit que le gouverneur de Philadelphie leur avoit envoyé des colliers, médailles, hausse-cols et. cercles d'argent avec un beau calumet, pour les inviter à venir en conseil chez lui; que ces présents promenés dans les villages de Tsonnonthouans, n'avoient produit aucun effet, et qu’ils avoient été partout rejetés.

A la Belle-Rivière, trois officiers de la colonie et sept miliciens ont donné dans une embuscade qui eu a tué six, dont les trois officiers. Ils étoient partis du fort . Duquesne avec soixante-dix-huit sauvages qui s’étoient ensuite séparés d'eux. Le 10 juin, cent soixante sauvages partis de ce même fort pour aller en guerre, y sont revenus le lendemain, parce que deux Iroquois traîneurs ont eu la chevelure levée par quatre Catabas, M. Des Ligneris avoit envoyé sur-le-champ quarante hommes à la découverte, avec ordre de s’avancer jusqu'à vingt lieues. Il se proposoit à leur retour, d'envoyer un gros détachement au fort de Cumberland, et même plus loin. Dans cette contrée, tous les chemins sont déserts ; on n’y rencontre que quelques partis d’Anglois et de Catabas.

Un prisonnier amené le 13 juin par des Loups, à M. Des Ligneris, a déposé que les Anglois avaient ramassé beaucoup de monde, de chevaux, d'artillerie, de munitions de guerre et de bouche dans l'intention de venir au fort Duquesne. M. Des Ligneris ne mande pas à M. Pouchot quel est l'endroit où se faisoit cet amas,

Il est encore arrivé, sur les quatre heures, quarante sauvages du parti de M. Marin; ils disent qu’ils ont faim et qu’ils n’ont pas de souliers.

On dit avoir vu sur le lac Saint-Sacrement plusieurs berges angloises ; trois cents hommes, sauvages et Canadiens, sont maintenant embusqués, partie en canot, partie par terre, qui se proposent de les prendre.

Il est arrivé sur les huit heures, un courrier qui nous a appris des nouvelles de la mer et de l’Ile-Royale, en date du 9 juin, Deux bataillons de Berry, destinés en premier lieu. pour Louisbourg, qui maintenant n’en a plus besoin, passent dans cette colonie ; il y en a maintenant six compagnies en rivière, dans le vaisseau de guerre le Bizarre, et le Célèbre avec des poudres; et Monsieur l’intendant a envoyé quatre bâtiments pour les amener à Québec, Le Bizarre et le Célèbre ont ordre de se tenir à l’Ile-aux-Coudres pour disputer le passage

; du gouffre ; s’ils sont repoussés, de se replier à la traverse et enfin sous le canon de Québec. Le reste des deux bataillons vient dans des vaisseaux de l’escadre de M. d’Aubigny. Les bataillons sont composés de neuf compagnies de soixante hommes chacun. Il y avoit aussi lors du départ du courrier, de Québec à Saint- Barnabé, plusieurs vaisseaux marchands chargés de vivres, dont deux, au moins, au munitionnaire général, Trois escadres étoient destinées pour Louisbourg: deux de Brest et une de Toulon. Celle de Bauffremont est arrivée la première, le 2 juin celle de M. Dubois de La Mothe ensuite, et celle de Toulon, la dernière. Voici la liste des vaisseaux de guerre maintenant à l'Ile-Royale, aux ordres de M. Dubois de La Mothe,

général faisant fonction de vice-amiral pendant la campagne : .

Le Formidable, quatre-vingts canons, M. Dubois de La Mothe; pavillon de vice-amiral ;

Le Tonnant, quatre-vingts canons, M. de Bauffremont, chef d’escadre; portant pavillon de lieutenant général ;

Le Défenseur, soixante-quatorze canons, M. de Blénac, chef d’escadre ;

Le Duc de Bourgogne, quatre-vingts canons, M. d’Aubigny, chef d’escadre ;

Le Héros, soixante-quatorze canons, M. de Chateloger, capitain:: ,

Le Diadème, soixante-quatorze canons, M. de Rosily, capitaine ;

L'Hector, soixante-quatorze canons, M. Darvesse, capitaine ;

Le Glorieux, soixante-quatorze canons, M. de Chavagnac, capitaine ;

Le Dauphin-Royal, soixante-dix canons, M. Durtubie, capitaine ;

L’Achille, soixante-quatre canons, M. de Panat, capitaine ;

L'Eveillé, soixante-quatre canons, M. de Merville, capitaine ;

Le Vaillant, soixante-quatre canons, M. Saurin, capitaine ;

Le Superbe, soixante-dix canons, M. de Choiseul, capitaine ;

L'Inflexible, soixante-quatre canons, M. de Saint- Laurent, capitaine ;

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