DIMANCHE 28 AOUT
CORPS LÉGISLATIF
Séance du samedi 27 août.
M. THiERs. — Je dois, sur-le-champ, avertir la Chambre que je viens l'entretenir d'une question toute personnelle. Cependant j'espère qu'après
in'avoir entendu elle me pardonnera do l'avoir retenue un moment, un seul moment, pour lui parler de ce qui me concerne. (Parlez ! parlez! )
Je ne le ferais pas si, ce matin, le Journal officiel ne m'avait appris, à mon grand étonnement, que j'étais membre du Comité de défense.
11 m'est impossible, sans explication préalable, d'accepter la tâche dont le Gouvernement a bien voulu m'bonorer et m'accabler.
Ces jours derniers, lorsque tout le monde semblait croire qu'il serait bon d'adjoindre au Comité do défense quelques membres pris dans le sein de la Chambre et élus par elle, la question ayant ét(' posée entre le droit du Gouvernement et ce que je regardais, dans cette circonstance, comme le droit de la Chambre, vous n'avez pas pu être étonnés. Messieurs, et personne n'a pu l'être daus le pays, que j'aie refusé toute autre délégation que «elle qui me viendrait de la Chambre elle-même.
J'avais cette opinion, je n'en ai point changé.
Je crois que l'œuvre du Comité de défense entraîne, sous beaucoup de rapports, une si grave responsabilité, que ce ne serait pas trop d'avoir une mission de la représentation nationale elle-même pour pouvoir porter cette lourde responsabilité.
(juant à moi, je ne croyais pas pouvoir me charger d'une tâche pareille, sans une délégation du Corps législatif.
Ce matin J'ai été averti par le Journal officiel seul, de la nomination qui me concernait.
J'en ai été ^-ivement affecté, non-seulement pour la gravité de la tâche, mais aussi pour la position un peu équivoque que cette nomination tout à fait inattendue pour moi allait me faire dans le pays.
Les hommes peuvent valoir quelque chose par les facultés petites ou grandes que Dieu leur a départies. Ils valent surtout par leur autorité morale, et leur autorité morale tient à la sincérité, à la suite, à la persévérance qu'ils mettent dans leurs opinions, leurs actes et leur vie tout entière.
J'ai donc besoin de bien établir devant le pays que ce n'est pas la politique qui me rattache à l'œuvre dont le comité de défense est chargé.
Tout le monde le sait, je suis resté étranger au Gouvernement depuis qu'il existe, non pas à cause des personnes, mais à cause de sa politique.
J'étais étranger à lui, je le suis encore, car cette politique, à mes yeux, a amené de trop douloureux résultats, pour que ce soit aujourdimi le cas de faire acte d'union avec elle. Mais il m'a semblé que, vu la gravité des circonstances, si je refusais de prendre ma part de la tâche commune, je serais coupable devant le pays. (Très-bien ! trèsbien !) Seulement, je dois bien préciser, préciser avec la dernière rigueur, à cause de la périlleuse situation où nous nous trouvons, quelle est la part que je puis prendre aux travaux du Comité de défense.
Quant à dévouer mon temps, mes forces, ce qui me reste de santé.
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jp suis priM à lo taire, mais il y a la responsabilitt^ ilo? actea. Or. vous vous tromperiez, Mossiour?, si vous supposiez que le Comité de «léfense uaura à pourvoir qu'à dos détails matériels.
Non; il y a ])eaucoup de mesures de défense qui entraîneront une responsabilité politique immense. Oui, il y a tels moments où la distribution, la disposition seule des ibroos du pays peut entraîner la responsabilisé la plus grave pour ceux qui auront une opinion à émettre, un conseil à donner.
Eh bien, si j'avais été élu par la Chambre, j'aurais pu, sans hésiter, prendre ma part de cette responsabilité; mais j'aurais demandé autre chose : j'aurais demandé, outre la désignation de mes collègues, que la représentation de la Chambre fiit plus complète qu'elle ne l'est dans le Comité.
Il y a dans le Comité, tel qu'il a été complété par le Journal officiel hier et aujourd'hui, des hommes trés-respectables ; je dirai même que la majorité de cette Chambre y est représentée, mais toutes les opinions sont loin d'y être représentées, et cela dans un moment où l'on doit réclamer le concours de toutes les opinions à la défense nationale.
Pour ma pari, j'entendais que non-seulement nous serions élus par la Chambre, mais que dans ses choix toutes les opinions tigureraient dans la mesure qui leur appartient. Eh bien, cela n'a pas eu lieu.
Pour ce qui est de mon concours officieux, dévoué, quelle que soit la situation difficile où puissent se trouver placés les membres du Comité, on peut y compter. J'accepte la tâcbe. Quant au titre et à la responsabilité, il me faudrait, pour les accepter, l'appui de la Chambre.
M. THOiNNET UE LA. TiiRMÉLiÈRE. — Nous VOUS demandons tous d'accepter !
De toutes parts. — Oui! oui! tous! — C'est le vœu de tout le monde !
M. THiERS. — Croyez bien, Messieurs, que je ne veux, en ce moment, créer de difficultés ni au Gouvernement, ni à vous, car ce serait créer des difficultés au pays lui-même ; mais j'ai tenu toute ma vie, non pas pour les partis aveugles pour qui rien n'est clair, mais pour les hommes sages et justes, j'ai tenu à conserver une conduite parfaitement nette. Ici encore je ne veux pas qu'il y ai't le moindre nuage aujourd'hui sur l'acte que l'on m'impose. Ce que j'étais hier, je le suis encore ; ce n'est qu'un concours officieux et dévoué que j'apporte à l'œuvre commune, et malheureusement, bien insuffisant, croyez-le; je le dis sans fausse modestie ! tout le monde est insuffisant dans la situation où nous sommes placés.
.le vous demande pardon de ces détails, je vous supplie de me les pardonner, mais je tiens à ce que ma conduite, ma vie soient pour mon pays et pour tous les partis, quels qu'ils soient, aussi claires que la lumière. (Applaudissements prolongés sur tous les bancs. i
s. t\c. M. HEMii CHËViiKAU, iiiinislrc (If iliilrricur. — Messieurs, riionorable M. Tliiers ;i déclaré que, dans la crise (juc nous traversons, tout bo» citoyen devait faire abstraction de son opinion politique et se dévouer à la défense commune. Le Gouvernement a pensé que l'honorable M. Tliiers, qui a attaché son Jioin à la grande uuivre des fortilications de Paris, était naturellement désigné pour concourir à leur défense, et il le remercie du concours qu'il veut bien lui prêter. (Trèsbien 1 très-bien !)
M. sTEKNACKKus. — J'upprouYc entièrement la déclaration de l'honorable M. Tliiers, et tout le monde comprendra par quel sentiment de délicatesse il a été amené à la faire.
.Mais je crois que le pays, dans les circonstances difliciles qu'il traverse, a besoin des lumières et des conseils d'un homme de son talent, et que, nous qui représentons la nation, nous devons donner a l'honorable M. Tliiers, au nom de la nation, un éclatant témoignage de contiance.
Je demande donc ([ue, sans s'arrêter au décret qui a paru ce matin au Juunial officiel, la Chambre, par acclamation, nomme M'. Tliiers membre du Comité de défense de la ville de Paris. (Mouvements et bruits divers )
La Chambre vote ensuite à l'unanimité de 22'.i volants le projet de loi dont la teneur suit :
Art. 1'^ Les bataillons de garde nationale mobile peuvent être appelés à faire ]îartie de l'armée active pendant la durée de la guerre actuelle.
Art. 2. Sont considérés comme faisant partie de la garde nationale les citoyens qui se portent spontanément à la défense du territoire, avec l'arme dont ils peuvent disposer et en portant un des signes distinctifs de cette garde qui les couvre de la garantie reconnue aux corps militaires constitués.
\rt. 3. Les anciens officiers, sous-ofHciers et caporaux peuvent être admis à servir activement, pendant la durée de la guerre, dans les grades dont ils étaient titulaires.
Art. 4. Le crédit de 25 millions destiné à venir en aide aux femmes, enfants ou ascendants des citoyens qui combattent pour la défense ilu [)ays est porté à .50 millions.
Art. 5. Les lois sur les pensions militaires sont applicables aux gardes nationaux mobiles et sédentaires blessés au service du pays, ainsi qu'aux veuves ou aux enfants de ceux qui seraient morts dans des circonstances de guerre.
Le décret de 18.52 sur la légion d'honneur est applicable aux gardes nationaux mobiles ou sédentaires, décorés ou médaillés pour faits militaires pendant la présente guerre.
Art. (5. La présente loi sera exécutoire à dater du jour de sa promulgation.
— ex —
DÉC.LAUAIIO.N bU .Ml.NISTftE DE LA GUEURE :
Messieurs, je reçois à l'instanl la dépêche suivante ;
Hier, 25 août, à neuf heures du matin, Verdun a été attaque de nouveau par un corps prussien de 8 à 10,000 hommes, commandés par le prince de Saxe, 4,000 environ ont été engagés, infanterie et artillerie.
Après un combat très-vif de trois heures, pendant lequel plus de 300 obus ont éié lancés contre la ville, les Prussiens, fort maltraités par notre artillerie, ont été repoussés sur toute la ligne. Les pertes sont considérables. Nos pièces étaient servies, en majeure partie, pur la garde nationale sédentaire. . .
Nous avons eu 5 hommes tués, trois gardes natiouau.x. sédentaires, un mobile, un fantassin; 12 blessés, dont quatre grièvement.
L'ennemi a tiré sur l'ambulance de l'évèché... (V;ouvement), qui a reçu n projectiles, a tué deux personnes de service et blessé une troisième.
La population a été admirable de patriotisme et de mâle énergie, (liravos unanimes. — Nouveaux et vifs applaudissements.)
M. LE MiMSTRE. — Messicurs, trois de vos honorables collègues sont venus me trouver ce matin pour m'exprimer le désir qu'on armât le plus promptement possible la garde nationale sédentaire de Paris. Mon collègue de l'Intérieur m'avait déjà demandé de mettre à sa disposition 80,000 fusils, environ, dont il avait besoin.
Voici ce qui s'est passé : un de mes prédécesseurs, je ne sais pas lequel, avait constitué dans un but d'utilité pour la défense de Paris, une réserve de 100,000 fusils à piston, des fusils rayés. Cette réserve, à laquelle on ne devait toucher qu'à la dernière extrémité, m'a été révélée depuis peu de jours. (Mouvements divers.)
Messieurs, je n'ai pas pu tout faire. C'est aujourd'hui le dix-septième jour que j'ai le portefeuille de la Guerre. J'ai dû armer d'abord tout ce qui était devant l'ennemi. (Oui! oui!) J'ai donné l'ordre ce matin — et vos trois collègues ont dû le porter eux-mêmes au directeur de la Guerre, — de remettre les cent mille fusils entre les mains de la garde nationale de Paris. (Vive et générale approbation.)
M. EMMANUEL ARAGo. — Jo uo vcux pas, Messieurs, poser à M. le ministre de la Guerre une question qui, dans les circonstances où nous sommes, semblerait justement une question imprudente; mais tout le monde comprendra, et M. le général de Palikao sentira bien lui-même avec quelle impatience nous désirons savoir quelle est réellement notre situation d'aujourd'hui. (Réclamations nombreuses à droite et an centre.)
M. JLXES FAVRE. — Tous Ics joumaux en parlent!
M. EMMANUEL ARAGO. Je demande donc, lorsque tous les journaux nous donnent chaque jour des renseignements contradictoires, si M. le ministre peut ou non nous apprendre quelle est en ce moment la posi-
tion des années ennemies... (Nouvelles réclamations), à quelle distance les armées prussiennes sont de la capitale? Paris le demande; il a le droit de le savoir, de l'apprendre officiellement.
M. LE MiMSTRE DE LA GUERRE. — Mcssicurs, si, pendant que je suis ministre de la Guerre, un officier, de quelque grade qu'il soit, commettait l'indiscrétion que l'on me demande de commettre, je le ferai> fusiller. (Mouvement. — Vive approbation et applaudissements.)
M. EMMANUEL AR^vGO. Je suis, Messicurs, bien loin de méconnaître la discrétion que nous devons tous mettre dans les questions adressées au ministre de la Guerre, dont chacun appréciera la réponse. Aussi ne lui ai-je pas demandé de nous dire ce qu'il serait peut-être dangereux de publier; je lui ai simplement demandé si, sans s'écarter de la réserve que lui imposent ses devoirs, il ne pouvait pas aujourd'hui nous donner des nouvelles, confirmant ou modifiant les graves nouvelles d'hier. Et je m'étonne, Messieurs de la majorité, des applaudissements avec lesquels vous avez tout à l'heure accueilli des paroles qui vont laisser Paris dans la plus vive anxiété. (Adhésion à gauche.)
Le gouverneur de Paris :
Vu l'art. 15 du décret du 24 décembre 1811, lequel investit le gouverneur d'une place en état de guerre, de Pautorité nécessaire pour l'aire sortir les étrangers ;
Vu la loi des 18-20 novembre et 3 décembre 1869, relative aux mesures de police applicables aux étrangers;
Considérant que, daus l'intérêt de la défense nationale, et aussi pour garantir la sécurité des personnes appartenant par leur nationalité aux pays en guerre avec la France, il y a nécessite d'éloigner ces étran gers;
Arrête ce qui suit :
Art. l*'^ Tout individu non naturalisé Français et appartenant à l'un des pays actuellement en guerre avec la France est tenu de quitter Paris et le département de la Seine, dans un délai de trois jours, et de sortir de France ou de .se retirer dans un des départements situés au-delà de la Loire.
Art. 2. Tout étranger tombant sous le coup de l'injonction précédente, qui ne s'y sera point conformé et n'aura pas obtenu une permission spéciale de séjour émanée du gouverneur de Paris, sera arrêté st livré aux tribunaux militaires pour être jugé conformément à la loi,
Paris, le 28 août 1870
Signé : Trochl'.