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LES AMBULANCES A SEDAN

M. de Presseusé, qui a accompagné comme aumônier protestant la quatrième ambulance de la Société de secours aux blessés, a adressé au Journal des Débats la lettre suivante :

Monsieur,

J'arrive du théâtre de la guerre dans les Ardennes, où j'ai accompagné comme aumônier notre héroïque armée pendant la campagne qui vient de se terminer par la capitulation de Sedan, ,1e ne viens point faire une fois de plus le récit de ces grandes et terribles journées dont le souvenir sera un affreux cauchemar pour tous ceux qui ont eu la douleur d'y assister. Je reviens rassasié, accablé des horreurs dont j'ai été témoin. Je sais maintenant ce que renferme de sang et de larmes le mot de guerre ; ce n'est plus une abstraction pour moi, j'ai vu la réalité même, et tous ceux qui ont appris à la connaître comme moi ont voué la même haine à ce grand crime de lèse-humanité, sans oublier cependant que la défense du sol et de l'honneur national vaut encore plus que tout ce qu'elle coûte. Oui, j'ai vu la guerre d'abord dans sa préparation, dans une de ces marches accablantes qui désorganisent une armée, l'effondrent dans les chemins houeux, l'épuisent par la privation et l'exaspèrent par l'ignorance ou l'absence d'un plan compréliensible. Je l'ai vue ensuite plus meurtrière que les plus effroyables convulsions de la nature , tournant les ressources de la science, non pas contre les forces brutes du monde physique, mais contre Thumanité, et, grâce à l'artillerie perfectionnée de notre époque, mutilant aifreusement la noble forme humaine, quand elle ne parvient pas à la détruire. Je l'ai vue enfin pillarde, insolente, implacable dans la victoire, dévastant la patrie bien-aimée. Nous l'avons maudite de toute notre énergie, et nous avons fait le serment de travailler à la rendre impossible, dès que la France se sera délivrée

de ses envahisseur^. Le succès même de notre drapeau n'aurait pas changé mon sentiment. Sans doute je n'aurais pas le cœur déchiré et gonflé d'amertume comme aujourd'hui ; mais même avec son masque de gloire, la guerre, telle que je l'ai vue, ne m'en paraîtrait pas moins une monstruosité et une honte pour la société chrétienne. Pardonnez ce cri d'indignation et de douleur que je n'ai pu contenir!

Je ne songe nullement à vous entretenir des événements de ces derniers jours au point de vue militaire ; ce serait un tâche bien inutile, après les admirables comptes-rendus de vos correspondants. Mon seul but est d'attirer l'attention de vos lecteurs sur le côté le plus consolant de ces tristes événements , sur la noble mission remplie par la Société de secours aux blessés que j'ai vue à l'œuvre aux jours du péril et des grands événements. Son immense utilité a été démontrée avec éclat, de manière à confondre ses imprudents détracteurs cpii ne pouvaient supporter une création spontanée de la charité publique à côté de la sacro-sainte administration française. Hélas! ils savent maintenant ce que ce bel alignement budgétaire recouvrait d'impuissance et de désordre. Je me borne à raconter ce que j'ai vu dans l'ambulance à laquelle j'avais l'honneur d'être attaché. Qu'il soit bien entendu que le même dévouement courageux et infatigable dont j'ai été témoin s'est retrouvé égal à lui-même dans toutes les autres ambulances qui ont fait autant de bien au travers des mêmes dangers et des mêmes difticultés. Je n'écris qu'une page d'une grande et touchaute histoire, mais cette page suffit pour faire apprécier l'œuvre générale qui plus que jamais, réclame nos sympathies et nos sacrifices,

La quatrième ambulance de la Société de secours aux blessés avait été placée sous l'habile direction de M. le docteur Pamard, chirurgien en chef de l'hôpital d'Avignon. Elle comprenait un personnel de vingt chirurgiens, deux aumôniers catholiques, un aumônier protestant et quatre-vingts infirmiers volontaires. A Paris, avant le départ, qui eut lieu le 17 août, comme aux premières stations du chemin de fer, nous reçûmes les témoignages les plus chaleureux d'approbation. Nous senlions battre en quelque sorte le cœur de notre France, si noble, si aimante quand une grande épreuve nationale en éveille l'écho le plus profond. A Ghâlous, où nous ne finies qu'une courte balte, nous fûmes altérés par l'aspect du corps du général de Failly, qui, parti de Vitryle-Français, se dirigeait à marches forcées vers le camp. Jamais je n'ai vu troupe plus harassée; les figures et les uniformes disparaissaient sous la poussière blanche qui s'y était comme incrustée. Le lendemain, nous assistions à la levée subite du camp de Ghâlous. Le maréchal Mac-Mahon voulut bien nous recevoir et nous attacher à son armée. -Nous fûmes frappés de sa tristesse; on eût dit qu'il y avait sur ce front héroïque le sceau d'une destinée fatale que le courage le plus admirable ne pouvait conjurer.

Suivant l'armée étape par étape jusque dans les détilés des Ârdeunes, nous pûmes nous convaincre de sa fatigue extrême; bien qu'elle fût prête à combattre vaillamment et à mourir pour la patrie, elle doutait de l'habileté de ses chefs. Elle était lasse de leurs ordres et contre-ordres. Elle frémissait d'impatience en s'usant à des marches prolongées, qui ne la faisaient pas avancer. 11 lui semblait qu'elle tournait sur elle-même. Le temps était mauvais, et les distributions de vivres rares et insuffisantes. On devinait le plan poursuivi, qui était la jonction des deux maréchaux Mac-Mahon et Bazaine; mais les tâtonnements du commandement ralentissaient une marche qui, pour réussir, aurait dû être foudroyante. On ne savait jamais, faute d'éclaireurs, si l'ennemi se dérobait ou se rapprochait. Le quartier général passa à Hethel la journée du 25 aoi'it, et celle du 27 août au Chêne, dans une visible hésitation. C'est au Chêne que, pour la dernière ibis, nous vîmes l'empereur >'apoléou; il souriait gracieusement à un journaliste qui a été l'un des plus furibonds conseillers de la guerre actuelle. Sa position à l'armée était affreuse; sa déchéance lui était signifiée à toute heure par le dédain irrité des soldats de tout grade.

C'est le dimanche 28 août que notre ambulance vit l'ennemi. Nous nous trouvâmes tout d'un coup entre les avant-postes des deux armées. Tout se préparait pour l'action décisive. Le lendemain, nous fûmes réveillés par les uhlans dans le petit village de Sommauthe. Notre brassard international fut respecté. Sur les 5 heures, le lundi 29 août nous gagnâmes Beaumont, qui devait être notre centre d'action les jours suivants. A peine arrivés, nous apprenons que l'on se bat au bois des liâmes, charmante localité située à quelques kilomètres. On ne peut imaginer de constraste plus saisissant que celui qui existe entre cette nature souriante et les scènes de carnage qui désolent la contrée. Nous suivons une route verdoyante et moussue, un de ces beaux chemins de forêt encadrés de gracieuses collines, pour arriver au champ de bataille où retentissent les derniers coups de canon. Un certain nombre de blessés ont été déjà recueillis au château de Monval, splendide résidence où tout rappelle la vie élégante. C'est dans un beau salon, où l'on n'a laissé qu'un piano, que nos chirurgiens pratiquent leurs premières opérations. Les médecins militaires avaient dû suivre immédiatement le mouvement de leurs corps. 11 est certain que sans l'ambulance internationale, un nombre important de blessés eussent expiré, privés de secours, sur le champ de bataille, sans qu'on pût s'en prendre à personne. 11 n'est pas nécessaire de dire avec quelle habileté cette lâche était accomplie par nos chirurgiens^ recrutés pour la plupart ]tarmi les internes de nos hôpitaux. Tous brûlaient de s'y consacrer, d'autant plus heureux qu'ils rencontraient plus de fatigues et de dangers.

Les opérations sont nombreuses et graves. Nos soldats les supportent

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avec autant de vaillauce que les balles. C'est alors qu'on voit reparaître le fond le plus intime du cœur humain ; quoi qu'en disent les détracteurs de notre nature morale, elle se révèle grande et divine. Le plus souvent, le soldat grièvement blessé ou mourant songe aux siens avec une tendresse dévouée et pense à Dieu. J'en pourrais tournirdcs preuves péremptoires. Nous entendions sangloter un jeune soldat qui allait mourir : «Je vous en supplie, nous dit-il, écrivez à mon père de manière à ne pas l'inquiéter. » Un autre s'écriait, au moment d'être amputé : « Je ne pourrai donc plus me servir de mon bras pour travailler pour mon père ! »

Nous repartîmes dans la nuit pour Beaumont. Avec la journée du mardi 30 août commença cette lugubre série d'échecs que la France a hâte de réparer. La surprise de Beaumont est connue dans tous ses détails. Elle a révélé un excès d'incurie qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Le matin même, un paysan m'annonçait tout ce qui allait arriver d'après la position du campement, qui avait été établi au hasard sans être gardé par des sentinelles avancées.

Nos régiments faisaient la soupe au moment oii commençait la mitraillade prussienne. L'infortuné général de Failly traitait d'alarmiste le messager qui lui annonçait le commencement de l'action. Je ne puis décrire ce que nous avons éprouvé à la vue de nos soldats réduits à l'impuissance, obligés de fuir après une résistance courageuse, mais désorganisée dès le début. Des pleurs amers jaillissaient de nos yeux en entendant le dur commandement de l'étranger retentir sur notre sol. Notre ambulance était au centre de la bataille. Les balles pleuvaient. Plusieurs de nos chirurgiens n'hésitèrent pas à traverser le feu pour ouvrir une seconde ambulance devenue nécessaire par le nombre croissant des blessés, qui inondaient de sang nos salles. Les femmes et les vieillards du village accouraient pour chercher un refuge dans l'établissement des Sœurs que nous occupions. Tout près de nous une maison brûlait ; soudain une bombe éclate dans notre ambulance et atteint quelques-uns de nos blessés. Le combat dura ainsi deux heures ; elles nous parurent courtes parce que, obligés de nous occuper des horribles souffrances que nous avions sous les yeux, nous échappions à toute pensée personnelle.

Quar.d la canonnade se dirigea du côté de Mouzon, nous avions déjà plusieurs centaines de blessés qui imposaient une tâche écrasante à nos chirurgiens. Une autre tâche non moins importante incombait à nous autres aumôniers et aux infirmiers, c'était de se rendre sur le champ de bataille et d'y recueillir les nombreux blessés qui s'y trouvaient encore. Quel spectacle que celui de ces morts, entassés ou épars au milieu des cadavres de chevaux et des débris de notre artillerie ! Tout attestait la surprise que l'on eût pu si facilement éviter. Avec M. le duc de Fitz-James et mes. deux dignes confrères, MM. les abbés Nouvelle et

Pargaud, Pères de l'Oratoire, nous avons passe de longues heures a parcourir tous les buissons, prêtant l'oreille pour ne pas perdre un gémissement étoufFé ou le battement du cœur d'un moribond. Un secours précieux nous survint. MM. Frédéric Monnier et Alfred Monod qui ont organisé dans le voisinage de Beaumont, k Pouilly, une ambulance, arrivèrent au travers du feu avec de vastes charrettes pour ramasser les blessés. Beaumont en reçut prés d'un millier; on les répartit dans les maisons particulirres et dans les granges. 11 s'agissait pour nos vingt chirurgiens, aidés de quelques majors militaires, de suffire à de graves et multiples opérations, à d'innombrables pansements. Tout ce qui est humainement possible, ils l'ont fait; combien de vies n'ontils pas sauvées! Quant aux aumôniers, leur tâche était aussi bien belle, et j'ajoute bien facile. Avec quel empres.sement toute parole d'affection, de sympathie et de confiance n'était-elle pas accueillie ! C'est alors que l'on comprend le prix d'un verre d'eau et d'un mot du cœur apportés au nom du Christ !

Par malheur, l'alimentation de nos chers blesses était trés-insuffisante. Le passage d'un corps prussien met absolument à sec la contrée qu'il traverse. Ce n'est pas un pillage desordonné, mais, pour être métiiodique, il n'en est pas moins réussi. Tout y passe en son temps. Les choses se font scientifiquement, mais complètement. Je n'oublierai jamais le départ des blessés français que l'on emmenait prisonniers en Allemagne, parce qu'ils étaient capables de tirer la jambe. Ils demandaient presque en larmes qu'on leur donnât un peu de pain, car, après un long jeûne, ils se sentaient incapables de faire la moindre étape. J'avais obtenu de notre ambulance une distribution de bouillon et de pain pour midi, heure désignée de leur départ. On eut la barbarie de les faire partir à onze heures. Impossible de leur donner une miette de ce pain qu'ils demandaient en pleurant. Je dois ajouter que, deux jours plus tard, les prussiens ont fait à Beaumont une part régulière à nos blessés dans leurs distributions. Ils ont en général observé les clauses de la convention de Genève à l'égard de notre Société internationale. Pourtant, dans un moment malheureux, un de leurs officiers s'est permis un acte de brutalité envers un chirurgien qui protestait contre l'enlèvement de l'omnibus de nos malades. Cet acte inqualifiable a été aussitôt désavoué et couvert par les excuses formelles du commandant de la ville. Les officiers prussiens sont souvent polis quand le dîner est bon et qu'on ne décline pas, fût-ce en cas d'impossibilité, leurs demandes de Champagne, car ils sont persuadés qu'il coule en France comme l'eau des fleuves. Ils ne tolèrent aucun désordre moral de la part de leurs soldats; mais ils sont implacables pour les malheureux paysans qui se défendent. Ils les fusillent sans pitié. J'entendrai toute ma vie les cris désespérés d'un malheureux qui demandait en vain d'être épargné au nom de ses quatre petits enfants. Si l'escalier de l'étranger

est dur à moiitt-r, il est encore plus dur d'entendre son pas lourd sur les defircs de nos maisons. Cette amertume ne nous a certes pas été épargnée. Nous avons vu défiler sous nos yeux deux armées prussiennes, avec leur immense matériel, leur artillerie formidable, et, par surcroît, le roi Guillaume et le comte de Bismarck en cuirassier. Si quelque chose console notre patriotisme, c'est de constater la force numérique de cette invasion allemande, qui est un déluge de fer et de feu.

La quatrième ambulance, fixée actuellement à Beaumout, a conservé les soldats grièvement blessés : les autres ont été évacués dans les localités voisines pour éviter l'encombrement. Les soins les plus attentifs et les plus habiles continuent à être donnés aux blessés non transportables. II est incontestable que dans le mouvement rapide de nos armées, l'intendance militaire n'aurait pu suffire à la dixième partie de la lâche taillée par les batailles livrées dans les Ardennes. Aussi la gratitude de l'armée est-elle vive et profonde pour la Société internationale de secours aux blessés. Soldats, sous-offIciers, officiers, l'ont exprimée dans les termes les plus chaleureux, en couvrant de bénédictions ceux qui leur avaient tendu une main secoiirable et fraternelle.

Deux scènes émouvantes ont donné essor aux sentiments patriotiques des blessés de Beaumont. Le curé du village , suivi des aumôniers de l'armée, a rendu les derniers devoirs, avec une grande solennité, à un colonel mort à l'ambulance. Deux jours après, je remplissais le même office pour un commandant protestant; un instant après je prononçais ladieu suprême sur la tombe d'un capitaine prussien. C'est ainsi que devant la mort et devant le Christ toutes les inimitiés disparaissent. Les honneurs militaires ont été rendus par les soldats prussiens à nos compatriotes comme aux leurs. On comprend ce que nous éprouvions devant ces fosses, alors que la bataille commencée et perdue à Beaumont se continuait pour notre malheur à Sedan. Deux jours après, la perspective du siège de Paris me ramenait à mon poste, après une odyssée assez aventureuse au travers des lignes bavaroises, dont je ne parle pas, parce qu'elle ne concerne que moi.

J'ai tenu à rendre hommage , non pas à l'œuvre d'une ambulance particulière, mais à l'œuvre générale de la Société de secours pour les blessés ; car ce qui s'est fait sur un point a été partout accompli avec le même dévouement et le même succès. Pour moi, ce sera l'un des grands et beaux souvenirs de ma vie d'avoir pu marcher avec mon pavs dans les jours les plus douloureux qu'il ait traversés et d'avoir eu l'honneur d'être associé à cette généreuse et charitable campagne de la Société internationale. C'est dans de tels moments et dans une association semblable que l'on sent tout ce qu'a d'abominable la tentative de ceux qui voudraient réveiller les dissentiments religieux, et rompre le faisceau patriotique dans des jours où tout ce qui est Français n'a

(]u un cœur et qu'une àrac passionnément désireuse de la sauver par un dévouement à toute épreuve. Catholiques, protestants, hommes de toute tendance, nous n'avons qu'un désir, qu'une volonté : relever, affranchir notre France et, après l'avoir purillée de la domination étrangère, aussi bien que des hontes corruptrices du pouvoir personnel , panser ses plaies en n'oubliant pas qu'elles sont surtout morales. Rien ne préparc mieux à cette œuvre sainte que la confraternité du dévouement et du sacrifice.

Recevez, etc.

Edmond de Pressk.nsé , pasteur.

Le Docteur Kouj^o a adressé la lettre siii van le au /Vowyt'///s''p vaudois :

Lausanne, le !21 septembre.

Monsieur le Rédacteur,

Permettez-moi de donner quelques renseignements aux personnes qui s'occupent en Suisse des victimes de la guerre actuelle.

Dans la campagne faite par notre ambulance, campagne trop tôt terminée par la défaite de Beaumont, par le désastre de Sedan, nous avons vu des malheureux de trois catégories : les blessés, les prisonniers, les habitants des contrées que traversent les armées.

Jusqu'à ce jour, de nombreux comités, institués partout, ont cherché à soulager les soldats malades ou blessés. Or, il est bon qu'on sache dans quelle position se trouvent ces derniers ; il est bon, sous peine de faire fausse route, que personne n'ignore quelles sont les ressources tlont dispose le corps médical. Voici ce qu'il en est :

La lingerie abonde; les caisses de charpie, de compresses, de mouchoirs, de bandes, encombrent, à l'heure qu'il est, les gares et les hôpitaux du Rhin; ceux de l'Allemagne regorgent de superfluités. Tandis que nos blessés , ceux des ambulances que j'ai vues sur le champ de bataille, avaient k peine du pain, que la viande en quantité suffisante leur faisait défaut, quils étaient couchés sur de la paille ou sur le sol nu des écuries, des granges, des corridors, la plupart sans couverture, quelques-uns même sans vêtements, les blessés des hôpitaux de Mayence, de Carlsruhe, de Darmstadt, placés dans d'excellents locaux, jouissent de bons lits et reçoivent de gardiennes dévouées tous les soins qu'on a chez soi. Leur régime no laisse rien à désirer; une nourriture succuleute, une alimentation tonique pour les convalescents ; des gelées, des fruits, des douceurs de toute espèce pour satisfaire les fantaisies de ceux auxquels la maladie enlève l'appétit.

Ainsi, d'un côté, abondance dans les hôpitaux ; de l'autre, disette dans

les ambulances, où l'on manque souvent de tout, de vivres, d'aliments de premiôrc nécessité, mais où jamais les fourgons bien garnis n'ont été à court de linge de pansement.

Nous n'avons pas vu une seule de ces caisses qu'expédie la cliarité publique; tout s'arrête dans les hôpitaux, et cela se conçoit. Il n'est, en effet , pas facile d'organiser des convois de chariots sur des routes encombrées de trains d'artillerie , de troupes, de véhicules portant les bagages, les munitions et les subsistances de l'armée; celle-ci, d'ailleurs, requiert tous les chars et les clievaux du pays qu'elle traverse, et les moyens de transport manquent pour le ravilaillement des ambulances et pour l'évacuation des blessés. Ce qui a fait défaut, outre la nourriture, après les combats de Beaumont et de Sedan, ce sont des routes libres et des chariots. Ceci ne peut ni se créer, ni se donner, et tant qu'il y aura des guerres, cet inconvénient se représentera. Le corps médical , excessivement nombreux et plus que suffisant, fait de son mieux pour améliorer la situation malheureuse des soldats pendant les quelques jours qui suivent le combat ; on tranquillise le blessé en lui faisant entrevoir une entrée prochaine à l'hôpital ou le retour au foyer domestique.

Pour les ambulances donc, peu de chose à faire. Je dois dire cependant que nous aurions aimé avoir des couvertures et une certaine quantité de chemises ; nous n'avions que deux ou trois douzaines de ces dernières ; notre provision fut bien vite épuisée.

Dans les hôpitaux, je le répète, il y a maintenant abondance de biens, et c'est du luxe que d'expédier encore de notre pays des objets de lingerie.

La seconde catégorie de malheureux que nous avons vus, ce sont les prisonniers ; je n'ai rencontré ces tristes convois que sur le théâtre de la guerre; il est impossible de faire quoi que ce soit pour eux, et cependant leur sort était digne de pitié, je l'assure; tous étaient exténués par les marches et tous avaient faim, .l'aime à croire qu'arrivés en Allemagne, ils auront trouvé le terme de leurs maux.

Une troisième classe de misérables dont, jusqu'ici, la commisération des neutres ne s'est guère inquiétée, c'est la population civile des pays dévastés par la guerre. Et cependant rien de plus lamentable, rien de plus triste k voir. Combien de fois n'avons-nous pas eu les larmes aux yeux dans nos expéditions sur les routes des Ârdennes, en voyant de pauvres gens chassés de leurs demeures incendiées, n'ayant rien sauvé du pillage , errant à l'aventure , allant on ne sait où ! Combien avonsnous vu d'enfants affamés que les mères ne savaient comment nourrir! Combien avons-nous vu de femmes pleurant sur le seuil de leurs maisons dévastées ! Combien de gens nous on dit : « Nous n'avons rien à manger! » Ces tristesses, nul de nous ne voudrait les revoir; nous en gardons tous le poignant souvenir.

\.k se trouvent les véritables victimes de la guerre, victimes inno-

— SSo —

ceiites soulVraut la faim cl dos privations de tout genre, assistant à leur ruine complète, et ayant en perspective, outre une taniiue de longue durée, puisque les champs n'ont pu ùlre ensemencés, des maladies occasionnées par les miasmes infects que dégagent les cadavres d'hommes et de chevaux enfouis à une profondeur insuffisante, ainsi que les restes du bétail abattu épars sur le sol. Ces causes agiront avec une vigueur d'autant plus grande que la population sédentaire du pays, pressurée par les réquisitions, manqu(^ de nourriture, que les chagrins atVaiblissent S(in courage , abattent son moral et lui enlèvent la force de résister au\ influences épidéiniques, qui ne tarderont pas à se manifester.

r.crtes nous avons tous, je puis le dire, été plus douloureusement impressionnés par raflligeante position de la population des Ârdennes (iu(! par l'affreux spectacle d'un champ de bataille. Ici ce sont des liommes jeunes, vigoureux, qui soutVrent; là ce sont des vieillards, ce sont des femmes, des enfants qui jjleurent parce qu'ils ont faim.

Déjà j'ai appris que le maire de Vouziers, homme de grand cœur, a l'ait, dans un journal, appel à ses concitoyens des départements que la guerre a épargnés, en faveur des habitants des villages les plus malheureux des Ardennes. Ne serait-il pas possible, maintenant que rarniéc a quitté le pays, de répondre à l'appel de ce magistrat et de faire rentrer dans la classe de personnes à secourir la population du pays qui souffre le plus des calamités de la guerre.

Telle est la question que je livre à la discussion.

If hOLGK,

Chirurnien de l'hôpital c/inUtnal.

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