‹ Journal écrit a bord de la frégate La BellePouleChapitre 10 sur 18 · CL · texte numérisé non relu

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découvrir une ressemblancs avec celui de Napoléon. Nous apprîmes depuis quo celte circonstance était très connue dans l'Ile.

Il était dix heures trois quart. Nous commençâmes à doubler Barn's Point et à en voir sortir, pour ainsi dire, la pointe dite Sugar-Loaf. En ce moment, le plateau de Longwood s'était déployé. Nous reconnaissions les arbres à gomme et la maison. Nous distinguâmes des signaux que Ton y faisait ; on annonçait sans doute notre passage. Aucun de nous ne se rappelait qu'il y eut eu là un poste de signaux; nous sûmes en effet qu'il avait été établi depuis noire départ.

Il était onze heures. Nous filions six nœuds. Sugar- Loaf semblait se dérouler et nous montrer peu à peu ses batteries formidables. Les personnes qui avaient déjà été à Sainte- Hélène affirmaient que l<j mouillage était derrière etqu'on n'allait pas tarder à le voir. Chacun se demandait : y trouverons nous des nouvelles de France!., tous les yeux étaient fixés sur le môme point. Un beaupré (1) parait, puis successivement trois mâts, puis un pavillon. C'était un bâtiment anglais. On voit un

(1) Le beaupré est un long màt incliné, attaché sur l'avant du bâtiment. Lorsque le bâtiment est vu de profil, le beaupré est la première chose que Ton aperçoit.

160 mission octobre 1830.

nouveau beaupré , puis deux mâts, puis... « Français ! ■ s'écrie avec joie le commandant, c'est le pavillon » français. Faites lesignal pour demanderson numéro». Celui qui est resté trois mois sans nouvelles de son pays et de sa famille comprendra facilement toute notre anxiété. Ce navire était le brick YOreste venantdeFrance. Il y avait encore deux autres bâtiments. Un marchand hollandais , arrivant de Batavia , et un brick anglais , le Dolphin,

Nous approchions lentement du mouillage. Au moment où nous nous étions trouves complètement sous la terre, nous avions eu calme plat. Tout à coup le vent vint du nord, cequi, joint au courant, fitqu'enun instant nous fumes à deux milles au large. Il était onze heures et demie. Le commandant voulait venir mouiller juste devant la ville et près d'elle. C'était en effet la place de sa frégate. Mais se trouvant tout à fait sous le vent de l'Ile, il avait à manœuvrer au milieu des folles brises. Des officiers anglais, qui venaient de monter à bord, nous disaient qu'ils connaissaient la rade, que l'entreprise était chose fort difficile et d'une réussite douteuse. Cependant, à trois heures et demie, l'ancre tombait au mouillage désigné. Ces officiers disaient hautement qu'il était impossible de manœuvrer avec

octobre 4840. de sainte-hélène. 1G1 plus d'adresse et de précision. Ils étaient montés à bord, la frégate étant sous voile. C'était M. le lieutenant Middlemore , fds de son excellence le major-général Middlemore, C. B. gouverneur de Sainte-Hélène. Il était envoyé par son père malade pour présenter ses respects au prince commandant. Avec lui se trouvaient M. C. Alexander, capitaine commandant le génie civile et militaire; M. le lieutenant G. A. Barnes, major de place j M. E. Gulliver Esq. , R. N. commandant du port; M. S. Solomon , agent consulaire de France et plusieurs autres. La corvette la Favorite ne tarda pas à venir mouiller auprès de nous. On échangea des saluts aveclavilleelle brick anglais le Dolphin-, le brick français YOreste salua la frégate par bordée, avec son équipage sur les vergues. M. le capitaine de corvette Doret, qui le commandait, était venu à bord. II avait quitté Cherbourg le 29 juillet. Il apportait des lettres à quelques personnes. Cet officier sollicita du commandant l'autorisation d'assister à la cérémonie de l'exhumation de l'Empereur et l'obtint aussitôt : c'était une justree qui lui était pour ainsi dire due.

En 181 5, M. Doret, n'étant encorequ'enseignede vaisseau, avait été présenté par le comte Bertrand à l'Empereur, alors à l'Ile d'Aix. Plusieurs jeunes officiers s'é-

102 mission octobre 1840.

talent réunis pour offrira Napoléon de le transporter aux États-Unis , à travers la croisière anglaise. Deux chassemarées , du port de douze tonneaux» avaient été armés dans ce but. M.Genly, lieutenant de vaisseau, commandait l'un ; M. Doret commandait l'autre. Quelquesuns des officiers de l'Empereur furent embarqués, entre autresMM. Planât et de Uésigny, officiers d'ordonnance^ et les chasse-marées se rendirent à la pointed' Aiguillon. Ce projet n'eut pas d'autre suite. Après le départ de l'Empereur, cesofficiers de marine(1)furentdénoncés comme ayant déserté les drapeaux pour favoriser l'évasion de l'usurpateur, et rayés des contrôles de la marine. M. Doret était rentré au service en 1830.

Quoique la rade de Sainte-Hélène soit tout à fait ce que l'on appelle foraine , cependant, à cause des vents alizés , le mouillage est regardé comme très sûr. Le fond décroît avec une grande rapidité à mesure que l'on s'éloigne de la côte; il décroît plus vite devant

(l)CétaitMM.

Gbuty, lieutenant de vaisseau, mort.

Doret, enseigne de vaisseau, aujourd'hui capitaine de corvette. Pottikr, enseigne de vaisseau, aujourd'hui lieutenant de vaisseau. Salis, enseigne de vaisseau, aujourd hui naviguant au commerce. Moxcoi'su, aspirant de première classe, mort. Chàte.uneuf. id.

Je n'ai pu découvrir les noms <l< g autres.

octobre \ 840. de saînte-héi.ène. 163

Lemon's Valley, à l'ouest ; moins vite devant Banks's

Battery, à l'est. Vis à vis de James' Town, on trouve

cinquante brasses à trois quarts de mille, et à un peu

plus d'un mille on sonde à cent vingt brasses sans toucher le fond.

Apres dîner, à six heures, M. de Chabot et moi, nous descendîmes à terre. Je remis le pied sur cette terre d'exil au môme endroit où autrefois , en débarquant, un accident avait failli me faire perdre la vie. Je m'arrêtai. Je contemplais lentement tous les objets qui m'environnaient , pouvant a peine en croire mes yeux , éprouvant ce que l'on éprouve au réveil d'un songe. Je revis ces remparts , ces batteries , ce corps de garde , ce pont-levis , cette porte de ville , tout ce que j'avais vu il y avait vingt-cinq ans et à peu près jour pour jour!... alors suivant Napoléon quedesennemis sans générosité, encore sous l'impression de la terreur qu'il avait porté dans leurame, et jouissant de leur vengeance, condamnaient à la prison ou plutôt au supplice; aujourd'hui accompagnant un jeune prince, qui venait recevoir des mains d'une nation amie, et placer à l'ombre du drapeau tricolore, la cendre du premier des Français , peut-être du premier des hommes.

1C4 mission octobre 18A0.

Tout ce que je voyais avait porté dans mon cœur une profonde émotion.

Mes souvenirs étaient aussi vifs , aussi présents que si la captivité n'avait cessé que la veille. La vue, le voisinage, le contact de Sainte-Hélène semblaient les avoir ranimés, leur avoir donné une nouvelle vie. J'avais devant les yeux , tels qu'ils m'étaient apparus autrefois, ces rochers noirs et à pic, qui alors allaient nous retenir dans leur enceinte; ces canons, qui jadis devaient assurer notre éternelle captivité; ces regards presque hostiles des soldats, où on lisait un vague étonnement ; celte porte étroite à pont-levis sur laquelle il ne manquait que l'inscription : Au delà plus d'etpérancel. Hélas! en quittant la vie , le grand empereur n'avait pas môme eu le sort commun aux plus humbles mortels! l'espérance ne l'avait point accompagné jusqu'au tombeau! involontairement mes yeux se remplirent dé larmes!..

Je désignais à M. de Chabot les localités. Je lui expliquais ce qui y était arrivé. Je lui montrais la maison où Napoléon avait passé une seule nuit (1) ; car, débarqué le 17 octobre, à la chûte du jour, le lendemain

(1) L'Empereur avait mouillé en rade île Ste-Hélène le 15 octobre 1815 à midi. Il avait débarqué le 17, à six heures et demie du soir. Le 18, à cinq heures du matin, il avait quitté la ville.

octobre I8'i0. de sainte-iiéu^u. 105

avant l'aurore , il avait quille la ville pour n'y jamais revenir; sa cendre seule devait la traverser. Je lui indiquais les maisons où nous avions été accueillis avec bienveillance et hospitalité. Nous montâmes pendant quelques temps le chemin qui conduit dans l'intérieur de l'île et du haut duquel on voit se dessiner la ville. Mais la nuit était devenue très sombre, nous ne distinguions plus rien ; nous dûmes revenir.

9 vendredi. J'étais impatient de revoir au grand jour et avec calme tout ce que j'avais à peine entrevu avec tant d'émotions la veille, à la nuit tombante. Je m'efforçais de mettre de côté tout souvenir et de maîtriser cette singulière disposition de l'homme qui veut toujours vivre ou dans le passé ou dans l'avenir, comme si le moment présent n'existait pas. Je me trouvais au milieu d'une nation amie , parmi des personnes qui nous témoignaient, à nous Français, la bienveillance la plus marquée. Je résolus de jeter un voile sur le passé , de ne plus voir que la situation présente , et d'aller tranquillement reconnaître et étudier les localités.

James' Town (la ville de Jacques) est la seule agglomération de maisons qui existe dans l'île de Sainte-Hélène. Elle renferme la plus grande partie do la populalion.

466 mission octobre 1840.

Elle touche le bord de la mer, et s'enfonce dans une gorge entre deux montagnes, ou plutôt deux énormes rochers noirs et complètement pelés , élevés l'un et l'autre d'environ cinq cent cinquante pieds, et couronnés par des forts. Celui de droite appelé Ladder Hill (montagne de l'Échelle) descend sur la ville par une pente tellement raide, qu'on a établi, pour communiquer de la ville au fort , un escalier en bois qui est une véritable échelle. La montagne qui est à gauche , appelée MunderislMl (montagne deMunden), sans être taillée d'une manière aussi abrupte , n'est cependant pas d'un accès moins difficile. De la rade,, on aperçoit d'abord un feuillage assez touffu qu'on dirait sortir du sein de la mer : ce sont les têtes de petits arbres plantés derrière la batterie de côte, qui ferme toute la gorge. Derrière ces arbres, un peu en amphithéâtre, paraît la principale rue de la ville. Beaucoup au dessus et dans le lointain, on distingue la Maison Blanche , appelée Marm House, qui se détache au milieu d'une masse de pins verdoyants. Tout cela , encadré dans une étroite vallée, ou plutôt dans l'immense fente qui se prolonge entre les deux montagnes de roc noir dont nous avons parlé, forme un paysage bizarre et sauvage , mais qui plaît. Il faut dire que l'on ne jouit guères de cette vue

octobre 1840. de sainte-hélène. 167 qu'après avoir passé plusieurs semaines à la mer, et que le séjour prolongé sur mer fail trouver des charmes à la plus triste localité.

La débarcadère est sur la gauche en regardant la ville, près des batteries de Munden's-Point, (la pointe de Munden). Cette pointe est un énorme roc qui s'avance dans la mer. 11 est ainsi nommé parce qu'en 1673 , à ce que l'on raconte , l'amiral sir Richard Munden s'étant approché de la côte pendant la nuit , fit glisser des matelots du haut de ses vergues sur ce rocher et reprit ainsi l'Ile sur les hollandais. Mais cette anecdote est plus que douteuse. Le débarcadère est rendu assez difficile par un ras de marée continuel qui devient tellement fort à certains moments de l'année , surtout à la fin de décembre, que le débarquement est alors dangereux et quelquefois impraticable.

Descendu à terre , on suit pendant cinq cents pas un chemin taillé dans le roc , qui conduit à un corps de garde et à une porte étroite à pont-levis. On la traverse, et, après deux cents pas, on est à la porte de la ville. La ville court du nord au sud. Depuis notre premier séjour plusieurs améliorations y avaient été faites, particulièrement, nous dit-on, sous le gouvernement du brigadier général Charles Dallas. On entre et on se

1G8 mission octobre 4840.

trouve sur la place de la parade. Elle a cent soixante-

dix pas de long sur cent soixante de large. À gauche est la maison du gouvernement et le jardin de la compagnie; à droite sont les bureaux de l'administration de la guerre et l'église. Après avoir traversé cette place, à gauche et à la suite du jardin de la compagnie, on voit une maison qui fait l'angle de la rue : c'est celle que l'Empereur a habitée pendant la seule nuit qu'il ait passée à James' Town. Là commence la principale rue de la ville; elle a deux cent quarante pas de long sur quarante de large. La rue , bordée de trottoirs , est macadamisée ainsi que la place, et toutes les eaux s'écoulent par des ruisseaux souterrains; les maisons sont peintes et d'une propreté remarquable. Celte partie de la ville, d'une fort jolie apparence, est habitée par les personnes les plus considérables de l'Ile. A l'extrémité, celle rue se bifurque; à droite c'est la continuation de la ville qui se piolongeen remontant la vallée, mais sous un aspect beaucoup moins agréable; à gauche commence le chemin , espèce de rampe , appelée Side-Path , qui monte le long de la montagne et conduit dans l'intérieur de l'Ile, à Briars, à Alarm- Jlouse, a Longwood. Si après avoir gravi ce chemin pendant une demi heure, on se retourne, on découvre

octobre 1840. de saiiste-hélÈiNe. 469

avec surprise et plaisir un paysage tout à fait pittoresque. A gauche, dans le fond, à une grande distance au dessous de soi , on voit se développer, en suivant le contour de la vallée, un assez long ruban de maisons, parmi lesquelles on distingue les casernes d'infanterie, le carré d'exercice pour les soldats , les cimetières , le jardin botanique, l'hôpital , le jeu de paume , etc. C'est la ville, qui est resserrée entre ses deux montagnes noires et nues. La vallée va en s'évasant et laisse apercevoir la principale rue de la ville , la rade , les bâtiments au mouillage et jusqu'à l'horizon, la mer.

Telles étaient les localités que je ne pouvais me lasser de considérer.

Le malin je rencontrai le lieutenant-colonel Hodson et M. Darling. Ils venaient nous voir. Je les reconnus aussitôt; tous deux autrefois s'étaient montrés très bienveillants pour les Français. L'Empereur, lorsqu'il habitait Briars, avaiteu un soir fantaisie de descendre dans une maison qu'il voyait au fond de la vallée : c'était celle de M. Hodson , alors major du régiment de Sainte- Hélène, il y fut reçu avec la politesse la plus empressée; mais le gouverneur anglais fut ou feignit d'être très alarmé et prit des mesures pour que de semblab es visites ne se renouveilassent plus. Je retrouvais

470 mission oc^re 18AQ.

cet excellent ty>mme devenu lieutenant-colonel et membre du conseil législatif de l'Ile.

A onze heures, le prince commandant descendit à terre avec plusieurs de ses officiers. M. le lieutenant-* colonel d'artillerie Trelawney lui présenta les diverses autorités civiles et militaires; ensuite nous partîmes tous pour Plantation-Uouse , maison du gouverneur. Nous gravîmes le chemin qui serpente sur les flancs de Ladder-Hill; nous dépassâmes le fort. Tout ce que nous parcourions était aride , le vent était froid et désagréable, et de temps en temps accompagné de pluie. Cette partie de l'Ile était toute nouvelle pour moi. J'étais bien allé autrefois à Plantation-House, mais par un autre chemin. Après une heure, nous arrivâmes, et trouvâmes le gouverneur très souffrant.

PkwtafiQn-Houte , serait en tout pays une fort jolie maison de campagne. Elle est bâtie avec des matériaux apportés d'Europe; l'emplacement en a été choisi avec intelligence. L'Empereur y eut été bien et surtout convenablement î niais c'était la maison du gouverneur de l'Uel... le climat n'y était pas destructeur comme à Longyvood !...

Le commandant repartit bientôt. 11 désirait ae rendre au tombeau de Napoléon , dont nous n'étions guères

octobre 1840. de sajntb-hklènk. \7\

qu'à deux lieues. A deux heures vingt minutes, nous

entrions dans l'enceinte la tombe s'offrait à nos

yeux là, sans doute, n'était plus que poussière celui

dont la gloire et la puissance avaient étonné le monde !...

Le prince de Join ville s'était découvert. M. l'abbé Goquereau agenouillé à l'écart , à gauche de la porté d'entrée, au pied d'un cyprès, récitait une prière. C'était peut-être le premier prêtre catholique qui de ce lieu élevait son ame vers le ciel , depuis que Napoléon avait été rendu à la terre.... on voyait étendu sur le sol, le tronc d'un des deux saules pleureurs qui existaient lors de l'inhumation; l'autre ombrageait encore le tombeau. Nous étions silencieux... chacun livré tout entier à ses émotions... nous contemplions de près ces dalles noires rien n'y était écrit... et nous ne pouvions en détacher nos regards... Le prince fit lentement le tour de la tombe; il revint cueillir quelques feuilles des plantes bulbeuses que l'on avait fait pousser du côté où reposait la tête. Après avoir ordonné qu'on lui préparât des boutures du saule, il appella M. le commandant Hernoux,son aide-de-carap,et lui dit de donner au vieux soldat, gardien du tombeau, tout ce qu'il pourrait réunir d'argent. Ce fut une grosse poignée de napoléons, et nous partîmes.

1T2 mission octobre 1840.

•Arrivé sur la hauteur, au lieu de suivre le chemin qui ramène à la ville, le prince prit à gauche. Evidemment il voulait aussi voir Longwood, cette demeure ou plutôt cet autre tombeau de Napoléon , où sous la garde de sir Hudson-Lowe, il avait mis cinq ans et demi à mourir.

Nous avions près de deux milles à parcourir. A michemin nous passâmes devant Hut's-Gate, toute petite maison de trois ou quatre petites chambres. Autrefois le général Bertrand y avait demeuré pendant plusieurs mois avec sa famille, en attendant qu'on lui préparât une habitation auprès de Longwood. Je cheminais avec le commandant Hernoux et lui détaillais tout ce que me retraçaient mes souvenirs. Je lui montrais le précipice qui se trouvait à notre gauche, et que nous étions obliges de contourner. C'est un immense évasement de Ruprt' s- Valley qui a plus de mille pieds de profondeur et près d'un quart de lieue de diamètre ; on n'y voit presqu'aucune végétation. La pente est tellement raide, qu'un jour un soldat ivre y étant tombé , il arriva au fond, en lambeaux. La forme de ce gouffre qui est un peu circulaire et en entonnoir , lui a fait

douner le nom de Bol de Punch du Diable. (Devil's Punch BowL)

octobre 1840. de sainte-hklkne. 173

Nous arrivions à Longwood. Les deux baraques qui

en forment l'entrée étaient dans le même délabrement

qu'autrefois; leur vue me rappelait le jour où l'Empereur fut conduit à Longwood par l'amiral sir G. Cockburn. En cetendroit était alors un poste de soldats anglais commandés par un lieutenant nommé Fitzgerald. Ce jeune homme, d'une imagination ardente, fit présenter les armes et battre aux champs. Le cheval que montait l'Empereur ne voulait pas passer, il prit ombrage et fit un écart. L'empereur le maintint, rendit le salut à cet officier et lui adressa quelques mots. Celuici, dont la figure exprimait une vive satisfaction , lui répondit : « Oui ^monsieur l'Empereur-, » ce qui , nous dit-on, lui valut une réprimande de l'amiral. Ce lieutenant, qui était d'un caractère très indépendant, fut dans la suite, à ce qu'on m'a assuré , persécuté par sir Hudson Lowe et envoyé aux Indes où il est mort.

» <ï;mi> 'jf i>j-t' j i; ■. «Mil t i* ■» «,'t*i»4* , {•«.. ■ . ; rj

Entre les baraques dont je viens de parler et la maison de tongwood, est un espace d'environ sept à huit cents pas , autrefois planté d'arbres à gomme. Je remarquai que tous ceux qui étaient à gauche de la roule étaient disparus et se trouvaient remplacés par quelfiues nins et dos défrichements Les fossés oui ancien-

4 f/i mission octobre 18*0.

nemcnt marquaient les limites , avaient été comblés et remplacés par d'autres.

Le prince commandant mit pied à terre pour mieux examiner. Le général Bertrand et les autres compagnons d'exil lui donnaient des explications et répondaient à ses questions. L'extérieur de l'habitation avait subi de grands changements , et quels changements !.... on voyait partout des étables et des hangards à bestiaux !.. Les officiers anglais qui nous accompagnaient en éprouvaient visiblement de l'embarras, et même plus que de ' l'embarras. Le prince monta quelques marches qui conduisent à la première salle qu'avait habitée Napoléon. Il y entra en se découvrant, ce que Orent aussi alors les Anglais qui étaient avec nous. A la vue de ce lieu, nous restâmes saisis d'un triste étonnement, et un profond silence s'établit. Celte salle ne tombait point en ruine , mais il n'y avait que les quatre murs, et tout y attestait l'abandon. Ce qui frappait ce n'était pas la destruction , effet du temps; c'était partout l'empreinlc du délaissement le plus complet !

Mais quand nous entrâmes dans la chambre suivante, celle où Napoléon avait rendu le dernier soupir , celle qui eut dû, par une telle mort, se trouver comme empreinte d'un caractère religieux et sacré 5 grand dieu

octobre 4 840. de sainte. hélkne. 1 75

quelle flétrissure et qu'elle dégradation !

C'était là que j'avais si souvent vu l'Empereur plein de vie, s'entretenant familièrement, discutant de sujets scientifiques èt littéraires, ou racontant, avec une galté si enjouée et un esprit Si fin, desanecdotes de son temps, ou développant avec feu ses hautes conceptions politiques; c'était la qu'il avait lutté contre la mort, que s'était passé son agonie, qu'avait reposé sa tête expirante. Le général Bertrand, M. Marchand , venaient de nous

le dire : « Il était couché là , la léte

tournée de ce côté • Aujourd'hui , c'est à peine

si l'on reconnaît qu'il y a eu là une chambre

habitée! Un sale moulin à blé occupe les deux

tiers delà pièce ; le plafond a été détruit pour lui fairë place ; le plancher est à moitié pourri; les murs nuds laissent voir la boue et les cailloux dont ils sont

construits; plus de portes, mais seulement un lambeau de porte; les fenêtres en partie brisées ; ce qui en reste n'offre plus que des morceaux de vitres cassées.... La douleur et l'indignation me saisirent.... ma poitrine se serra.... je ne pus étouffer mes sanglots.... je me hâtai de sortir... ce jour-là, je n'en vis pas davantage....

Cependant le prince de Joinville continua son exploration. H avait accepté pour le soir un dîner dans la

170 mission octobre 1840.

maison du gouvernement. Toutes les autorités civiles et militaires anglaises s'y trouvaient; je dus m'y rendre aussi. Les Anglais nous montraient, à tous, la prévenance la plus empressée. Mais le hideux et repoussant tableau de Longwood me poursuivait ; je le voyais

encore, il était là, devant mes yeux Rien ne put

dissiper la profonde mélancolie qui s'était emparée de moi. Dés qu'il me fut possible, je me retirai.

10 Samedi. J'allai revoir avec un vrai plaisir beaucoup de personnes que j'avais connues anciennement, et pour plusieurs desquelles je conservais de l'amitié. Bien qu'un espace de plus de vingt-ans séparât le moment actuel du temps de notre ancienne captivité , cependant, presque toutes vivaient encore.

J'étais très-frappé et les autres compagnons d'exil éprouvaient la môme impression , du peu de changement que nous trouvions , soit dans les situations des personnes , soit dans celles des choses. Il nous semblait réellement que nous ouvrions les yeux après un sommeil de vingt-ans. En vingt-ans une localité d'Europe change presque totalement de face ; l'activité naturelle à l'Européen , les circonstances politiques ou autres qui agissent sur lui , font que tout se modifie promptement. Mais Sle-Hélène est un point au milieu de l'Oman ; là,

octobre 1840. de sainte-hki.kne. 477-

pas de mouvements politiques, point de révolution , rien ne vient y alimenter les passions des hommes. On sait qu'il y a une Europe et surtout une Asie, parce que des bâtiments en arrivent et que les personnes qui y ont été en parlent , mais on s'inquiète bien peu de ce qui s'y passe. Si on s'en informe, ce n'est qu'une affaire de curiosité. Tout reste donc à-peu-près immobile. En un mot, à Ste-Hélène, on ne s'agite pas, on ne tourmente pas son existence, on vit et voilà tout.

Les Français étaient reçus avec la bienveillance la plus affectueuse et une hospitalité empressée. Bien que le général gouverneur fut très-malade , il avait néanmoins invité à dîner le prince de Joinville et

quelques-uns de nous. Nous nous y rendîmes et nous reçûmes du général Middlemore et de sa famille, l'accueil le plus aimable.

Le temps avait été mauvais toute la journée , le vent était fort et il avait plu souvent. Nous nous trouvions à Ste-Hélène au commencement du printemps, à l'époque qui correspond à notre 10 avril. Malheureusement nous ressentîmes cette influence de la saison , pendant tout le temps de notre trop court séjour.

il Dimanche. Je connaissais le respect religieux des

Anglais pour l'observance du dimanche. Je me trou-

. 17K mission oclobre 1840.

vais chez eux. Je voulus me conformer à leur usage et m'abstins Je sortir pendant la journée. Mais vers le soir , je ne pus résister au désir de visiter Briars. C'est un assez joli site à environ un mille de la ville où se trouve rnc petite maison et auprès un très-petit pavillon. Ce lieu était plein pour moi des plus chers souvenirs. C'était là que Napoléon , pour la première fois , avait daigné jeter les yeux sur moi et me faire travailler avec lui. C'était là, qu'avait commencé pour moi, cette époque qui est toute ma vie, auprès de laquelle tout le reste n'est rien.

Le 18 oclobre 1815, l'Empereur avait quitté James' Town avant le jour , afin d'éviter les regards des curieux; il était allé accompagné du général Bertrand et de l'amiral Anglais, visiter la maison de Longwood qui lui était destinée. Briars élait presque sur la route , il y entra en revenant. Il trouva celle maison habitée par un M. Balcombe , sa femme et ses deux lilles : l'une de treize, l'autre de quinze ans, parlant assez bien le français. Au moment où il entrait, elles prenaient une leçon de géographie. Après avoir reçu les compliments des parents qui ne parlaient que l'anglais, l'Empereur s'assit à la table des jeunes personnes et se mit à causer gaiment avec elles. Il prit le livre qui s'y trouvailet

octobre 18'i0. dm s\i\tk-iiklkne. 179 voyant que c'était une géographie : est-ce que vous apprenez la géographie? — Oui, dit la plus jeune qui était vive, étourdie et nullement timide, et môme cela m'ennuie beaucoup, mais maman le veut. Il faut obéir à ses parents, reprit l'Empereur , mais connaissez- vous bien vos capitales? — Oh oui, je viens de les apprendre. Sur quoi, il lui demanda le nom d?s principales capitales de l'Europe. Elle répondait avec beaucoup de vivacité et de gaîté. Et qu'elle est la capitale de la Russie ? dit l'Empereur. Pour celte fois elle rougit un peu.

— Autrefois, c'était Moscou. — Et pourquoi autrefois?— C'est que maintenant c'est Pétersbourg. — Et pourquoi cela ? — Elle rougit bien davantage, 2t après quelqu'hésilation , répondit que Moscou était brûlée.

— Et qui l'a brûlée? cette question la déconcerta toutà-fait , elle baissa les yeux et marmotta qu'elle n'en savait rien. Le général Bertrand partit d'un éclat de rire. L'Empereur qui riait aussi , lui dit : voilà pourtant comme on instruit la jeunesse. Je suis certain que dans ce livre , que je ne puis lire (il était en anglais), je suis représenté brûlant Moscou, comme Néron incendiant Rome.

A cinquante pas de la maison était un petit pavillon inhabité. L'Empereur, qui ne voulait point séjourner

180 mission octobre 1840.

en ville , demanda à s'y établir. Le général Bertrand rentra à James'Town , et mon père vint le remplacer. Pour moi , je rejoignis mon père le lendemain , et ne quittai plus Briars. C'était ce petit pavillon que je venais revoir. Il était encore inhabité. La porte était fermée; j'y entrai par une fenêtre, et considérai avec élonnement combien il était petit : il avait dix-huit pieds de long sur quinze de large.

C'était là que, pour la'première fois, j'avais été admis à la table de l'Empereur... un 20 octobre!., il n'y avait que l'Empereur et mon père. Je regardais de tous mes yeux, mais ne disais mot. L'Empereur était fort gai, causait très vivement avec mon père, et , pour lui expliquer quelque chose, il fit venir une boîte où se trouvaient un certain nombre de tabatières, toutes ornées de médailles. Mais les inscriptions étaient en caractères grecs; ce qui arrêta net l'explication. L'Empereur en riait : « Vous n'êtes donc pas plus fort que moi, » disait-il à mon père. 11 vit sans doute dans mes yeux que je désirais parler ; il me lendit la tabatière, en me disant : « Savez-vous lire cela. » Je luHus l'inscription, ainsi que toutes les autres; puis il me questionna pendant assez longtemps; mais il ne m'employa point encore.

octobre 1840. de sainte- héle:se. 181

Seize jours après, jetais couché, ainsi que mon père dans le petit bout de grenier qui est au dessus de la chambre de l'Empereur, lorsqu'au milieu de la nuit , Ali, un des chasseurs, vint nous réveiller et me dire de descendre. Nous crûmes d'abord qu'il y avait erreur; mais l'Empereur savait que mon père souffrait beaucoup des yeux, et il avait bien dit qu'il voulait que ce Tôt moi. Je descendis au plus vite. Le cœur me battait, j'entrai. L'Empereur était debout, couvert d'une robe de chambre de piqué blanc, ayant sur la tôle un madras mal arrangé. « Mettez-vous là, dit-il d'une

voix forte et sévère; noie écrivez.» 11 commença à

dicter rapidement, d'une voix animée et accentuée (j'ai rarement entendu la môme depuis); il marchait dans celte petite chambre, non précipitamment, mais d'un pas extrêmement ferme. On entendait nettement son pied se poser sur le plancher ; le mouvement de son bras droit, qui de temps en temps balançait avec force, faisait voler sa robe de chambre

Voilà le tableau qui s'était ranimé devant mes yeux. Je le voyais, je le contemplais, lorsqu'un noir de la maison voisine vint m'arracher à cette illusion, ou pour

mieux dire me réveiller On m'avait vu entrer par

la fenêtre, ou envoyait savoir qui j'étais.

482 mission octobre 1 840.

Je continuai à visiter le pavillon si exactement décrit par mon père dans son Mémorial. La localité était bien la même : rien n'avait é(é changé; mais il n'y avait pas l'ombre d'un meuble, et tout était un peu dégradé. Que cela me paraissait petit ! je ne comprenais pas comment l'Empereur, avec six de ses gens, mon père et moi , avait pu habiter dans ce trou pendant plus de sept semaines.

Aujourd'hui Briars était habité par le lieutenant colonel Trelawney, commandant l'artillerie. Ce galant homme nous avait comblés de toute espèce de prévenances. Je visitai avec lui le tout petit jardin où F Empereur s'était tant promené. Le pied de vigne qui donnait de l'ombrage , le mauvais siège en bois sur lequel il s'asseyait, tout s'y trouvait encore!.. Le pauvre Tobie, le jardinier indien dont parle mon père, depuis longtemps n'existait plus.

42. Lundi. J'étais à Sainte-Hélène et j'avais passé un jour sans aller au tombeau. Je m'en faisais un reproche; je trouvais qu'il me manquait quelque chose. Ce matin je me mis en roule de bonne heure. Je voulais éprouver la mélancolique satisfaction d'étudier lentement ces tristes localités.

Si, parlant des bords de la mer, on remonte la vallée

octobre 1840. de sainte-hélènk. 183

de Rupert (RuperCs Valley), qui court du nord au sud, on cstétonnéde son aridité et deses pentes abruptes. Après avoir fait près de trois milles, on la voit s'évaser et former ce gouffre d'apparence à peu près circulaire, que l'on appelle dans lè pays le Bol de Punch du Diable (Deviïs Punch Bowl). Celte vue cause à Pame une des sensations les plus tristes qu'elle puisse éprouver. D'immenses sillons nus et rougeAtres partent des bords du gouOre et descendent jusqu'au fond; on ne voit d'autre végétation que quelques buissons de ronces particulière* au pays. Il semble qu'un mauvais génie a lutté là avec la nature et l'a privée de sa vie. Partout c'est la matière inerte. Traversez le Devil's Punch Bowl, mais au lieu de continuer à rèmonter la vallée, lorsque vous êtes arrivé à la hauteur de la maison du docteur Kay, prenez à droite; vous découvrez avec Surprise une véritable petite oasis. C'est une gorge très courte et très étroite séparée de Rupert's Valley par un mamelon assez prolongé. Au pied de ce mamelon est la maison du docteur Kay ; c'est l'entrée de la gorge. A l'autre extrémité, à sept cents pas , sur la hauteur, est ttut's gâte, la petite maison qu'habita le général Bertrand; la gorge finit îà. Une eau assez abon-

dante et très limpide vient sourdir non loin de la mai-

184 mission octobre 1840.

son du docteur, à 1800 pieds au dessus du niveau de la mer. Prés de cette source reposent les restes mortels de Napoléon. Lors de l'inhumation, le gouvernement de l'Ile fit pratiquer un chemin qui part de la grande route de Alarme house à HuCs gâte : c'est par là qu'on descend au tombeau. Lorsqu'on arrive auprès , on ne voit pas d'aLord la maison du docteur Kay, qui est derrière sur la gauche ; on est frappé d'un aspect inattendu : la nature semble ressuscitée, les arbres n'y sont pas très grands , mais la végétation se montre vigoureuse; le demi-jour, la teinte de lumière douce que produit l'abri des montagnes, le silence profond, tout annonce la solitude, tout porte au recueillement : il semble que cet endroit ait été créé pour être un lieu de repos éternel i.......

Involontairement je me laissai aller à la rêverie

C'est donc là que dort Napoléon Nous allons réveiller sa cendre et pourquoi ? Pour la reporter

dans cepaysqui s'appropria sa grandeur tant qu'il mal-

trisa la fortune qui se retira de \ \\ et le sacrifia

lorsque sonna l'heure des revers. Mais il va se retrouver ainsi au milieu des hommes, exposé à leurs passions

qui ne respectent rien ! Où sont les cendres de-

d'Alexandre, de César, d'Annibal, de Charlcmagnc? Où

octobre 4 840. de sàinte-héléise. 185

sont toutes celles qu'avaient reçues les caveaux de Saint-Denis?Où seront celles de Napoléon dans quelques siècles? Et le rocher de Sainte-Hélène lui-même n'est-il

pas un monument ? Ces cendres que recèle le

vaste Océan , qu'il tient à l'abri de tout contact hu-

main, n'est ce pas là un des singuliers effets de la destinée dece grand homme?.... Quelle destinée! D'où étaitil parti pour arriver à un pareil tombeau ! Jeune

officier, vif partisan des idées politiques de son temps, il s'était levé pour leur défense comme l'avait fait plus d'un million d'hommes. Le concours était ouvert entre

tous en quatre ansNapoléon n'avait déjà plus de ri-

vaux; troisans après, Napoléon gouvernail la France !. . . .

Quel résultat de la supériorité de l'intelligence!

Dansl'Europe du XIX* siècle, un simple citoyen avait pu remplacer la plus ancienne des dynasties royales! Mais que de sang coûtent les révolutions !......

Cinq à six cent mille Français morts sur les champs de bataille , pour faire surgir environ cinq cents généraux , quinze maréchaux de France et un Imperator!!.... Mais cet lmperator! c'est lui qui a sauvé le

pays! son bras victorieux chassait l'étranger,

et en même temps sa profonde sagesse fermait le goulfre de l'anarchie.

486 mission octobre 4840.

Quelle époque que le début de son règne, que son consulat! Pourquoi n'a-t'il pu l'écrire lui même. Jamais l'histoire n'a vu briller à un égai degré l'ensemble des qualités qui constituent le grand homme. Sort consulat fait honneur à l'humanité.... La moralité

en est peut-être le trait le plus caractéristique ,

le plus admirable! Lui, soldat, nourri dans les camps , sorti des convulsions révolutionnaires , il avait tout d'abord senti que la morale était la véritable, la solide base des sociétés. Il l'a par tout hautement honorée. Il a toujours et en tout donné l'exemple de la moralité. Toujours il a fait appel aux sentiments nobles et élevés; c'est lui qui, alors,, a réveillé la mémoire du grand Corneille : « S'il vivait, di- » sait-il, je le ferais prince.... » On admire Napoléon guerrier ; mais combien 1 administrateur, I organisateur, l'homme d'état , n'est-il pas plus étonnant encore !... Et ces vastes pensées, et ces périls affrontés, et ces travaux incessants , tout est venu aboutir dans

cette vallée là aux pieds de ces saules !

C'est là qu'est l'enveloppe mortelle de ce beau génie! c'est là qu'a trouvé le repos ce corps qui s'est tant agité, dont l'infatigable activité a remué tant d'hommes, a entraîné de si nombreuses populations à sa suite, qui bravait le

octobre 1840. de sainte- helène. 187 le soleil brûlant des Pyramides et du désert, qui subissait les glaces de Moscow, qui supportait les catastrophes les plus inouïes, sans qu'un seul de ses cheveux en blanchît Et qui de nous ne se rappelle

Napoléon, lorsque son aigle impériale semblait l'arbitre de la victoire, lorsque d'un mot il donnait ou retirait les royaumes, lorsque son étoile resplendissante était l'étoile polaire des princes de l'Europe, lorsque le diadème de la France était devenu sur son front la merveille de l'univers! on eut dit qu'il ne pouvait plus grandir, et nous l'avons vu sur ce rocher s'élever encore! Nous l'avons vu en bulle aux coups redoublés de la fortune, qui n'a pu l'abattre ; nous l'avons vu lutter corps à corps avec elle, et n'en être pas vaincu. Son ame, si fière, était resiée indomptée ; c'est alors qu'il répondait à son geôlier... « J'ordonne ou je me tais... » Il épuisait un dernier genre de gloire, le seul qui lui eut manqué...

la gloire du malheur ! L'infortuné ! il l'a achetée

par six années de martyre ! il a bu le calice jusqu'à

la lie! Napoléon était l'homme complet Et de

de tant gloire, de tanlde grandeur, que rcste-t-il ?

de la poussière! un souvenir!... à peine la trace

que laisse après lui un météore qui vient de disparaître!

188 mission octobre 1840.

Dieu seul est grand! .

Le tombeau de Napoléon est d'une extrême simplicité. A peu près au niveau du sol, trois dalles rapprochées l'une de l'autre et noircies par l'atmosphère, forment un carré long d'environ neuf pieds sur six. Ces dalles sont bordées de pierres blanches, autour desquelles est une bande de quelques pouces de terre végétale. C'est là que madame la comtesse Bertrand et plusieurs serviteurs de l'Empereur avaient planté des pensées et d'autres fleurs. Puis vient une grille très ordinaire en fer. Elle n'avait pas de portes et on ne pouvait entrer dans son enceinte qu'en défaisant un des barreaux.

Autrefois, deux saules pleureurs assez grands om • brageaient la tombe. Un seul reste encore ; l'autre est mort. Mais dix-huit petits saules ont été plantés depuis. On dit que c'est par les soins de madame Dallas, femme du brigadier général Ch. Dallas, dernier gouverneur de l'Ile. Que grâces lui en soitrendues. Le gazon est très touffu. Le tombeau et les saules sont entourés d'un grillage en bois peu élevé, formant une enceinte irrégulière d'environ soixante-dix à quatre-vingt pieds de diamètre. Dans l'intérieur, et louchant presque au

octobre 1840. de sainte-hklène. 189

grillage/ont été plantés circulairement trente-quatre cyprès.

Tel est le tombeau de Napoléon. On n ? y voit ni ornements, ni inscriptions; non que la grandeur de l'homme rendit leur choix ou leur composition difficile, mois c'est qu'alors la haine de ses ennemis le poursuivit jusque dans le cercueil. La seule inscription que sir H. Lowe crut pouvoir autoriser, fut considérée par les Français comme une inconvenance. On ne mit rien. Aujourd'hui, dit-on, le gouvernement anglais se propose de faire élever un cénotaphe.

J'étais avec M. Bazin, un des officiers de la frégate, qui voulut bien dessiner une vue du tombeau, tandis que j'en levai le plan. Je ne croyais pas pouvoir employer trop de moyens pour conserver l'image d'un tel lieu.

L'Empereur connaissait fort peu cette localité. Dans les premiers temps de son séjour à Longwood, il y descendit une fois et n'y resta qu'un moment. 11 était tard, il craignait de n'avoir plus assez de jour pour remonter. Mais il dit à mon père d'entrer chez le vieux docteur Kay et de faire connaissance avec lui. L'eau de Longwood était mauvaise, même insalubre. Celle de la source du docteur était excellente.

190 mission octobre 1840.

Le colonel Skelton, qui y habitait avant nous, avait l'usage de ne point l'employer sans l'avoir fait bouillir. A partir de ce jour, tous les matins, un domestique Chinois alla y chercher l'eau nécessaire à l'usage particulier de l'Empereur; il la rapportait dans les deux flacons d'argent qui autrefois servaient en campagne. Pendant le temps que le grand maréchal demeura à Hut'sgate, l'Empereur vint souvent y voir madame la comtesse Bertrand, et quelquefois il buvait un verre d'eau de la source. Dans sa dernière maladie, l'Empereur s'imagina qu'on lui avait changé son eau, et son piqueur Archambault se fit un devoir de venir la puiser lui-même. Un peu avant sa mort, lorsqu'il s'occupait déjà de son testament, il sut que son vœu de reposer en France ne serait pas écouté, et que môme on lui destinait le cimetière de Plantation House. C'est alors qu'il pensa à la source du vieux docteur. Il envoya son chasseur Noverraz examiner l'emplacement, et dit au général Bertrand qu'il souhaitait d'y être inhumé, si on persistait à refuser d'exécuter l'article de son testament. Sir H. Lowe n'éleva aucune objection et cédernier souhait fut accompli. Cet endroit se nommait alors la vallée du Géranium ; aujourd'hui, on l'appelle vallée de Napoléon, ou vallée du tombeau

octobre 18 'iO. de saintf.-héi.knf.. 191

Le soir, plusieurs d'entre nous devaient dîner chez

MM. les officiers du 91 e régiment. MM. les officiers de

Partillerie et du génie s'y trouvaient. L'honorable lieutenant-colonel Trelawney et le capitaine Blackwell présidaient l'assemblée, suivant l'usage anglais. Nous avions trouvé chez ces officiers des manières amicales et prévenantes, un accueil plein de bienveillance et nous y étions extrêmement sensibles.

Autrefois, nous avions été reçus de môme par les états majors des 53* et 66° régiments. Ces braves officiers, qui avaient longtemps fait la guerre, qui, au milieu de ses vicissitudes, avaient appris à connaître la fortune et ses caprices, nous témoignèrent toujours des égards qui les honoraient eux-mêmes; toujours, ils surent allier à la rigueur que leur prescrivaient leurs ordres , les sentiments que leur inspiraient le malheur. Le seul sir HuJson Lpwe, entouré de ses affidés, fit alors un bien étrange contraste ! Il est repoussé et renié par sa nation ; justice lui es\ rendue.

Après dîner, divers toasts furent portés. Un de nous, avec une véritable cordialité, proposa celui-ci : A l'union indissoluble de nos deux pays. H fut reçu avec de vifs applaudissements.

192 missioiv octobre 1840.

13. Mardi. Le malin, je quittai la ville au lever de l'aurore. La cérémonie de l'exhumation était fixée au lendemain soir, et nous devions lever l'ancre immédiatement après. Nous ne faisions littéralement que passer à Sainte-Hélène. Pendant ces cours moments, la vue de Longwood .était un besoin pour moi. Je ne saurais rendre ce que ce lieu me faisait éprouver. J'y sentais en même temps être que j'y avais été autrefois et ce que j'y étais maintenant; les mauvais traitements, d'alors, les égards et la bienveillance d'aujourd'hui; l'oppression passée et la liberté présente. Le mélange de ces diverses sensations faisait naître dans mon ame un sentimentde mélancolie qui n'était pas sans charme. Aujourd'hui, je voulais encore visiter avec détail celte habitation que j'allais quitter pour toujours.

Longwood est le seul plateau qu'il y ait dans l'Ile. 11 peut avoir une petite demi-lieue de long et pas tout à fait un quart de lieue dans sa plus grande largeur. Il est à près de cinq milles de distance de la ville et s'élève à 1585 pieds (français) au dessus du niveau de la mer. Autrefois, comme on l'a vu plus haut, il était planté d'arbres à gomme, arbustes de 8 à 10 pieds de haut, dont le feuillage ressemble beaucoup à des bourgeons épanouis. Cette espèce de feuillage

octobre 1840. de sainte- hélene. 193

n'existe qu'aux extrémités des branches et par conséquent ne donne point d'ombre. C'est de cette plantalion que vient le nom de Longwood (long bois). Je n'hésite pas à affirmer que c'est la partie la plus insalubre de l'île, et on le comprendra facilement.

Sainte-Hélène est située dans la région des vents dits généraux. Ces vents, provenant de la môme cause que les vents alizés, ont la même régularité. Ils soufflent sans interruption pendant toute l'année, le plus souvent avec violence, et toujours du même point de l'horizon. Les parties de l'île qui sont abritées par les montagnes jouissent d'une température égale, généralement sèche, souvent très chaude et pourtant très salubre. Le séjour en est bon, même agréable. Mais celles qui sont exposées au vent en subissent tous les inconvénients sans répit ni relâche. Envoyant Longwood, par exemple, on est immédiatement frappé de l'inclinaison des arbres, tous penchés du même côté. C'est le témoignage le plus expressif de l'effet des vents généraux. Une grande moitié de l'année, ces vents portent avec eux une pluie plus ou moins fine, qui fouette fortement au visage et dure quelquefois quatre, cinq, six jours de suite sans interruption. Si la pluie ne fouette

pas, on est au moins au milieu des nuages et c'est

194 mjsmon octobre 1840.

une situation fort singulière que je n'ai jamais observée en Europe. Les officiers de nos bâtiments de guerre, qui ont parcouru tant de localités, en étaient étonnés et ne connaissaient rien de semblable. On voit de gros nuages, avec leurs formes bien déterminées, raser la terre, ou pour ainsi dire y rouler. Tout à coup, ils cachent les objets auprès desquels on se trouve, la personne avec laquelle on cause; ils vous enveloppent comme un épais brouillard. Assez souvent, on a en même temps et la pluie et celle espèce de nuages. Plus d'une fois, l'état de l'atmosphère de Longwood m'a rappelé Ossian et ses fantastiques conceptions. C'était sur des nuages semblables que devaient s'asseoir et voyager le vieux Fingal et l' ame de ses héros. J'avais apporté un Daguerréotype et je désirais bien vivement prendre une image de Longwood et du tombeau. Pendant les cinq jours que j'eus libresàSte-Hclène, la pluie etles nuages ne me l'ontja mais permis un seul moment.

Lorsque le soleil brille , la température devient souvent extrêmement chaude , le vent alors est desséchant. L'évaporation de la peau se fait si rapidement , que les membres et les cheveux en sont arides et roides au toucher. La poitrine se resserre et respire moins librement. On souffre. Le crépuscule est de très-courte du-

octobre 4840. de sainte-Hélène. 195

rée. On tait que c'est un effet commun à toutes les régions de la zone torride. Dés que le soleil a disparu, la chaleur du sol est prompte ment enlevée par les fente alizés, et dans l'espace de trois quarts d'heure ou d'une heure , à une forte chaleur tropicale succèdent l'atmosphère de la mer et son humidité pénétrante; le thermomètre (centig.) baisse alors presque subitement de vingt et même de vingt-cinq degrés. Voilà Longwood... la prison de Napoléon....

Cette localité avait-elle été choisie ou plutôt ce séjour avait-il été conservé à dessein? Moi , témoin oculaire des passions de 1815 et de leur violence qu'on désavouerait aujourd'hui, moi, qui ai su tout ce qu'avaient d'acerbe , de haîneux et d'inattendu, les mesures prises contre l'Empereur, qui ai connu les injures calculées dont il a été l'objet , qui ai ressenti sur ma personne les effets destructifs de ce climat, qui ai vu son action presque immédiate sur la constitution robuste de Napoléon et sur plusieurs de ses serviteurs, ename et conscience je crois pouvoir dire : oui. Toutefois des Anglais dont j'honore et respecte le caractère, ont vivement repoussé un pareil doute, disant qu'on ne devait pas môme le former. Je désire qu'ils aient raison. L'histoire prononcera.

196 mission octobre 1840.

Anciennement , j'avais fait un plan de la maison de Longwood; il se trouve dans le mémorial de mon père. Depuis lors, il y a eu très-peu de changement. Vers la fin de 1819 , Napoléon s'était beaucoup occupé de fortifications, et avait plusieurs fois, fait travailler ses fidèles serviteurs, à figurer sur le terrain les moyens de défense qu'il méditait. Gela donna l'idée de faire un petit jardin sous les fenêtres de l'Empereur. Lorsqu'il fut terminé, l'Empereur crut voir en cela un moyen d'exercice et d'occupation, et il traça le jardin qui fait

pendant au premier, ainsi que les deux jardins latéraux, tels qu'ils sont figurés ici. Il y travailla lui-même. Ces jardins étaient soignés par ses gens; quelquefois il y déjeûnait. Après sa mort, Longwood fut loué pour devenir une ferme. Excepté un débris de fontaine et un pêcher , il ne reste plus vestige des jardins. Sur l'emplacement de l'un d'eux , se trouve le manège qui fait tourner le moulin à blé construit dans l'ancien salon.

Les environs de la maison sont complètement changés. A l'entour, on a établi des hangars et des parcs à bestiaux. La salle dans laquelle on entre d'abord, après avoir monté quelques marches , est entièrement nue et

dégradée; pas l'apparence d'un meuble; on voit la place de la petite glace qui , anciennement, ornait la

octobre 1840. de s aj nte-h élèin k . 197

cheminée ; tout y porte l'empreinte de l'abandon et du délaissement le plus complet. Sur les parois do cette pièce ainsi que sur celles des autres , sont tracés une multitude de noms et d'inscriptions.

De là on passe dans l'ancien salon où l'Empereur est mort; son lit de camp en fer était entre les deux croisées, le côlé gauche touchant le mur, la téte tournée du côté de la salle à manger; vis-à-vis,ct de manière à pouvoir être vus du lit , avaient été placés un buste et un portrait du roi de Rome. Aujourd'hui , un sale moulin à blé remplit presque la pièce , je le regardais comme une violation coupable du respect dû aux morts. Je n'en reparlerai pas davantage ici, je ne pourrais le faire sans amertume.

De là on va dans la salle à manger, c'est une chambre presque obscure dont il ne reste que les murs; ils sont en état de dégradation. Plus de porte, le plancher en partie pourri. Au plafond, est pratiqué un trou par le-

quel on jette le blé dans une coulisse, qui le fait glisser jusqu'au moulin de la pièce voisine , celle où Napoléon

est mort.

De cette salle à manger , à gauche, on entre dans la bibliothèque; à droite, dans l'appartement de l'Empereur. La bibliothèque est comme les autres pièces ,

498 mission octobre 1840.

on n'en a conservé que les murs. La porle qui conduisait à l'appartement de l'Empereur a été murée ; il faut maintenant sortir par la cour pour entrer dans son ancien emplacement.

Pendant la vie de Napoléon , cet appartement consistait en une petite antichambre, une petite salie de bain, chacune de sept pieds de largeur, en un cabinet de travail de quatorze pieds de long sur douze de large , et une chambre à coucher de douze pieds sur douze pieds. Aujourd'hui les murs qui séparaient intérieurement cesquatre petites pièces, ont été détruits; l'ancienne porte et les anciennes fenêtres bouchées; une porle nouvelle et deux lucarnes étaient ouvertes. Ce lieu où pendant cinq ans et demi avait vécu Napoléon , où ce beau génie avait jeté ses dernières lueurs , où il avait dicté ces pages immortelles comme les actions qu'elles consacrent, où il avait supporté avec tant de grandeur les coups du sort, où il avait traîné sa longue

agonie ; ce lieu qui avait entendu les seuls regrets

qu'il ait proférés pour sa femme et pour son fils

ce lieu qui avait vu une si grande existence lutter pendant 'si long-temps contre la destruction, puis s'affaiblir de jour en jour sous les progrès du mal enfin,

s'éteindre ce Lieu, dis-je, est devenu une

octobre 1840. de sàinte-hklèm:. 199

écurie!! Les expressions manquent pour rendre

l'indignation et le dégoût

Tout ce qui existait du temps de l'Empereur a si complètement disparu , qu'il est impossible de ne pas voir qu'on l'a fait à dessein. Mais si on voulait anéantir des témoins muets, et pourtant trop éloquents encore d'actes barbares , il fallait jeter bas ces murs et non se borner à les salir.

Lorsque le prince de Joinville vint visiter Longwood, vendredi dernier, la gêne et l'embarras des officiers anglais qui l'accompagnaient étaient plus que visibles. On m'a raconté qu'après avoir traversé plusieurs pièces avec eux , le prince était entré dans l'écurie ; que là il s'était retourné pour les questionner; mais qu'ils n'y étaient plus. Sans doute, ils n'avaient point voulu s'exposer à être témoins des sentiments que pouvaient faire éclater involontairement une pareille profanation.

Puis-je, après cela , parler des anciens logements

des compagnons d'exil, de celui de mon père Tous

existaient encore, mais avaient subi un sort à peu près semblable.

Que de souvenirs réveillait en moi cette triste habitation ! que de sensations elle me faisait éprouver ! que de sentiments venaient s'agiter en foule dans mon ame

200 missioîs octobre 1840.

et dans mon cœur ! Je revoyais ces lieux où l'Empereur causait avec tant d'enjouement et une si aimable familiarité , les endroits où il s'asseyait le plus habituellement, la place où il jouait ordinairement aux échecs, la fenêtre par laquelle il regardait , les allées où je l'avais vu se promener (car je ne m'étais jamais promené à pied avec lui) , celles où je l'avais si souvent accompagné à cheval. Quoique tout fût bouleversé, cinq ou six arbres des environs de la maison avaient été épargnés; un, surtout, qui autrefois faisait un coin d'allée. Mon père , dans son Mémorial , raconte quo quelques minutes avant d'être arraché de Longwood , il était auprès de l'Empereur avec les autres compagnons d'exil. L'Empereur venait de recevoir des oranges , envoyées par lady Malcolm : il les aimait ; il en avait très rarement, et il eût été si facile de lui en faire avoir toujours! Appuyé sur un arbre, il les préparait gaiement. On parlait de la France : < Cette France, vous la reverrez, vous, mes chers amis, dit-il en souriant;

mais moi » C'est cet arbre sur lequel il était alors

appuyé qui existait encore ! je le reconnaissais

Tout, jusqu'au moindre détail , était pour moi un objet d'émotion. J'avais passé une partie de mes premières années à Longwood, dans l'atmosphère de ce

octobre 1840. de sainte-hélène. 201

grand homme, l'aimant avec toute la ferveur de la jeunessc, l'adorant, lui étant parfois utile, recevant quelquefois des marques affectueuses de sa bonté , sentant le haut prix de la position qu'il me permettait d'occuper auprès de lut malgré mon âge, le contemplant dans les détails de sa vie privée, dépouillé de tout prestige,

seul, isolé, déchuet toujours grand Cette époque,

à elle seule, est toute ma vie; après elle, il n'est plus rien pour moi : ce que j'ai vu là de grand a fait que

je suis resté sans illusion pour tout le reste.

J'avais commencé à écrire sous la dictée de l'Empereur à Briars; mais ce n'est qu'à Longwood que l'état de ses yeux ne permit plus à mon père de travailler lui-même, et je l'ai remplacé; seulement , presque toujours, il était présent lorsque l'Empereur me dictait. Mon père avait écrit jusqu'au douzième chapitre des campagnes d'Italie (1796 et 1797); j'ai écrit le reste, et de plus quelques notes.

L'Empereur dictait très rapidement : je mettais invariablement , et en écrivant très vile , trois heures à copier ce qu'il m'avait dicté en une heure. Son mode de composer a été si exactement décrit par mon père, dans le Mémorial, que je ne pourrais rien ajouter. 11 avait besoin qu'on lui apportât tous

202 missio* octobre 1840.

les jours «on travail avec régularité { aiors il y prenait goût et s'y attachait. Sans cela , il prenait de l'ennui , ne se plaignait pas, mais laissait là l'ouvrage. J'étais si heureux d'être avec lui que j'aurais veillé plusieurs nuits , s'il l'avait fallu , plutôt que d'être ea retard d une heure. Sa manière de travailler était facile et agréable; tout en lui était si clair, si lucide et si précis, qu'on comprenait immédiatement sa pensée, et qu'on savait sur-le-champ co qu'il voulait. Il laissait agir comme on l'entendait » trouvant bon qu'on eût sa manière de faire , n'imposant pas la sienne. Dans la composition , il recherchait toujours la clarté et l'a simplicité. Je l'ai vu bien souvent faire une barre sur une expression qu'on pouvait regarder comme un peu recherchée et la remplacer par une plus simple. Quand un sujet atait été dicté plusieurs fois, et que la rédaction paraissait en être définitivement arrêtée, lui-même alors relisait plusieurs fois la copie , cherchant et eftV çant avec soin les mots inutiles. Je ne crois pas qu'on puisse en trouver un dans ses écrits. Il appelait cela ribotter. Il disait fréquemment : t Maintenant il faut » ribotter cela... cela n'est pas encore assez ribotté. » Je ne l'ai jamais entendu se servir de ce mot que quand il était gai; mais je le lui ai toujours entendu pronon-

octobre 4840. de sainte-hklènk. 203 cer ainsi (4). Quelqu'un qui avait peu d'orthographe fut ebargé de eopier un morceau dicté par lui. La première fois que Napoléon le lut, il fit une barre sur la première faute d'orthographe, puis une barre sur la seconde, puis sur la troisième, puis sur une douzaine de mots. Enfin, il laissa là le papier et se leva en disant : cela n'est pas lisible, et il cessa le travail pour aller se promener. Or, lorsqu'il écrivait lui-même, il faisait souvent des fautes d'orthographe et des plus étranges. Dans la lettre qu'il adressa k mon père, prisonnier au secret dans l'Ile de Sainte-Hélène, les fautes d'orthographe et la ponctuation sont très soigneusement corrigées de sa main.

Lorsqu'un sujet était une fois coordonne et arrêté dans son esprit, il parait que la mémoire s'en conservait au moins très longtemps. Un jour, il me dicta un morceau assez long sur le gouvernement du directoire. Il y discutait à fond les motifs que l'on pouvait faire valoir pour ou contre un gouvernement de cinq

(1) J'ai bien sourent cherché depuis quelle pourail être l'origine de ce mot ribolter. Peut être fallait-il comprendre rabotter. Peut être aussi, cette expression venait-elle de quelque souvenir d'enfance. On dit ribotter le beurre; c'est-à-dire battre la crème pour en faire sortir le beurre, et plus la crème est ribotlée plus le beurre eet bien fait.

204 mission octobre 1840.

personnes. Ce morceau fut écrit trois ou quatre fois, et la rédaction en était définitivement arrêtée. Deux mois ou deux mois et demi après, il le demanda. Je l'avais égaré. Après l'avoir cherché longtemps , je vins dire que je ne pouvais le trouver : « Mettez vous là , dit-il ; § écrivez. » Il me le dicta de nouveau. Depuis, je retrouvai les feuilles égarées; il n'y avait de différence que dans quelques expressions: c'était le môme plan, la même série de raisonnements , le même arrangement d'idées, jusqu'aux mêmes tournures de phrases.

Lorsque mon père a été arraché d'auprès de lui par sir Hudson-Lowe , l'Empereur allait commencer à me dicter l'histoire civile de son consulat ; j'avais déjà extrait du Moniteur, et de quelques autres ouvrages., une foule de dates et de notes à ce sujet. Il a eu aussi un moment l'intention de me dicter l'histoire d'Alexandre ; il en parlait avec admiration , disant que son histoire avait été écrite par des rhéteurs qui ne le comprenaient pas, qu'elle était encore à faire.

Je me rappelle un moment où écrire l'histoire était pour lui une véritable passion. Il parlait constamment à mon père de toutes les qualités qu'il fallait réunir pour bien écrire l'histoire , du plaisir que devait y trouver un l'homme d'état, des difficultés que ce

octobre 1840. de saintb-hélenb. 205

travail présentait quand on avait atteint un certain degré d'expérience. Evidemment, ce génie puissant ne pouvant plus agir lui-même, avait besoin de s'occuper ou de ses actions passées ou des actions des autres. Pendant son travail , il était habituellement grave et sérieux. Presque toujours il dictait en marchant. Son pas alors n'était point précipité , et dés que son attention était fixée, il devenait très régulier. Quand son attention se fixait plus fortement encore, son pas devenait ferme , on entendait son pied se poser nettement sur le plancher. Pour peu qu'il s'animât, sa respiration devenait haute et fréquente. J'ai toujours remarqué qu'il était entièrement et complètement à l'occupation à laquelle il se livrait. Je n'ai pas souvenir de l'avoir vu s'occuper en même temps de deux choses différentes. Un jour il se moquait de ce qu'on raconte, que César dictait à la fois à plusieurs, secrétaires en diverses langues. Pendant qu'il travaillait , on faisait fréquemment beaucoup de bruit auprès de lui en jetant les portes; il ne paraissait pas s'en apercevoir. Souvent il était gai et enjoué, surtout en se mettant au travail. Plus d'une fois, lorsque j'étais assis à sa table, il lui est arrivé de s'approcher derrière moi ; il appuyait alors sa poitrine sur mes épaules , me passait ses bras autour

206 hismon octobre 4846.

du corps et me faisait remuer le bras on la téte en me disant : mais lises donc... mais écrivez donc... cela finissait ordinairement par une forte tape sur ma joue ou un fort pincement d'oreille, après quoi il travaillait sérieusement.

Un jour, je lui lisais une de ses proclamations de 4796. Le Moniteur de cette époque est d'un papier et d'une impression détestables. Malgré toute l'application possible , j'anonnais beaucoup. < Ah my son! et les entrailles d'auteur! dit-il de l'accent en môme temps

le pins expressif et le plus comique. 11 fut impossible à mon père de n'en pas rire, et l'Empereur se mit à rire aussi lui-même.

Dès les premières leçons d'anglais données par mon père, il m'avait appellé my son (mon fils), et ce nom m'est resté jusqu'à la fin ; il me tutoyait rarement.

Nous habitions Longwood depuis environ quelques mois, lorsqu'arriva une circonstance particulière que mon père n'a pas cru pouvoir confier au papier. L'Empereur eut absolument besoin de faire écrire quelque chose, et l'état des yeux de mon père lui rendait le trairai! impossible. Mon père proposa de me faire appeler t

« Mais êtes vous sûr de lui » dit l'Empereur.

Je vins ne sachant pas de quoi il s'agissait j je trouvai

dctobre mo. de saintk hklène. 207

préparée une petite table autre que celte sur laquelle j'écrivais habituellement; j'y étais établi , tenant la plume, lorsque l'Empereur, en robe de chambre , s'avança en face de moi, m'approchant de très près, et nie regarda fixement avec cet œil que je ne lui avais pas encore vu. 11 me sembla que son regard me pénétrait et que j'en éprouvais une espèce d'action. « Jeune » homme , dit-il, d'une voix sévère, je vous mets dans

» ma confiance; qu'il ne soit pasdit,etc, etc » je

fis une inclination de tête, puis il commença à dicter. Les premières lignes ne tardèrent pas à m'expliquer ce qui venait de se passer; à partir de ce jour, j'ai pu voir qu'il causait devant moi avec mon père comme si je n'avais pas été présent. J'ai regardé comme la suite de la confiance donnée alors l'article de son testament. « Nous nommons le comte de Las Cases, et à son défaut, » son fils , et à son défaut , le général Drouot, trésof rier » (du testament).

Jamais je n'oublierai la vie familière de ce grand homme, sa causerie, ses sentiments constamment nobles et élevés , quoique manifestés et exprimés toujours avec simplicité et naturel. Il est tel de ses mots, de ses gestes, qui sont restés à jamais gravés dans ma mémoire , que j'entends, que je vois en-

208 mission octobre 1840.

core en ce moment. Ce qu'il disait, ce qu'il faisait de* vantmoi, les leçons qu'il daigna quelquefois me donner, ont déterminé le cours de mes idées , de mes opinions et de ma vie ; je lui dois tout.

J'ignore ce qu'a été l'Empereur aux Tuileries, sous l'influence de ses grandes préoccupations politiques , lorsqu'il dirigeait les affaires de l'Europe et balançait les destinées du monde; mais je puis parler de Napoléon à Ste-Hélène. Je ne causais point avec lui j mon âge ne le permettait pas. Pourtant il m'adressait la parole ou me questionnait très souvent et me permettait la plus grande liberté de réponse. Je l'entendais très fréquemment causer avec mon père dans le plus grand abandon. Pendant plusieurs mois, j'ai écrit à peu près tous les jours sous sa dictée. Durant le temps que j'ai vécu à Longwood, il ne s'est passé que sept jours pendant lesquels je ne l'ai point vu , et deux fois je suis resté avec lui plus de quinze heures de suite , parce qu'il m'avait fait venir la nuit pour me dicter : j'étais resté à son déjeûner et à son dîner, j'avais passé la journée presqu'eniière et la soirée auprès de lui j or , voici Napoléon tel que je l'ai vu.

Les lignes qui suivent sont en partie le résultat de mes souvenirs, mais bien plus encore le résumé des

octobre 1840. de saixtk iiki.kne 200

noies prises à Stc-IIélène même, où peu tic temps après mon départ.

Qu'on n'oublie pas que je ne parle que de ce que j'ai vu à Longwood.

Napoléon avait alors quarante sept ans. De tous 1rs portraits , de toutes les images que j'ai vues, bien peu ont répondu à mes propres impressions. Le seul portrait de David (I) et sa gravure m'ont bien rappelé les traits de l'Empereur. Sa taille était ordinaire , plutôt petite que grande. H avait la poitrine large , le buste un peu long, en sorte qu'en le voyant à cheval , on l'aurait jugé un peu plus grand qu'il n'était en réalité. Le cou était court. Sa personne était très bien faite. Son pied et sa main , que j'ai vus nuds très souvent , eussent été un très. joli pied et une très jolie main de femme, foute sa peau était lisse et blanche. Sa tête était très grosse, et cette grosseur était la chose qui frappait le plus la première fois qu'on le voyait. Ses cheveux, châtain-foncé, étaient fins comme de la soie et assez clairsemés , surtout sur la partie supérieure de la tôle (le sinciput). Sur le front, et à un ponce et demi ou deux pouces au-dessus du front, il

(1) On m'a dit que ce portrait avait été (ait dans l'hiver de 1812 à 1813, pour le prince régent tV Angleterre. f

210 mission octobre 18'i0.

n'en avail plus du tout : je ne lui en ai pas vu un seul blanc. 11 se rasait de manière à ne pas porter de favoris. Les traits de son visage avaient une pureté et une régularité antiques. On peut en juger par les bustes de Chodet et les divers portraits de David, Gérard, Girodet, etc. Son front était remarquablement large et élevé. Pendant sa vie, on disait proverbialement en France, Toeil d'aigle de l'Empereur : il promenait fréquemment ses regards en faisant mou voir le globe de l'œil, mais sans remuer la tète. J'ai vu des étrangers en être frappés. Dans la vie ordinaire, l'ensemble de sa physionomie, son œil, le mouvement de ses lèvres, le port de sa tète avaient une apparence ouverte, franche, naturelle; mais tout cela était de la plus grande mobilité et toujours en rapport avec la pensée qui l'occupait , ou la circonstance dans laquelle il se trouvait. Cette extrême mobililé m'a quelquefois rappelé la description d'Homère , lorsque le dieu, en touchant de son trident, produit à volonté le calme ou la tempête, tant les différentes expressions s'y succédaient alors avec rapidité. Le Mémorial de mon père et l'ouvrage du docteur O'Meara en citent plusieurs exemples. Je pourrais en ajouter d'autres. Voulait-il paraître irrité, tout en lui prenait subitement l'apparence de l' irritation et delà colère; éprou-

octobre 18V0. de sainte-hki.knk. %H

vaitil un scnlimenl de vive bienveillance, sa physionomie, son sourire , la pose de sa tète , son œil, tout devenait caressant. Voulait-il ne pas se laisser pénétrer, tout devenait terne, muet et impassible. Son pouls était delà régularité la plus parfaite. Le docteur O'Meara le lui a tâlé souvent : il était presque toujours au-dessous de soixante pulsations. Des médecins m'ont dit tenir du docteur Ilallé, qu'à trente et trente-cinq ans, son pouls était ordinairement entre cinquante et cinquante-cinq pulsations. Il disait un jour à mon père qu'il pouvait dormir à volonté, que lorsqu'il en sentait le besoin, il suspendait tout exercicede ses facultés physiques et morales et s'endormait. 11 avait aussi la faculté extrêmement rai e de se réveiller à heure fixe.

M. Meneval (1 ; me l'a souvent affirmé. Voilà ce qu'il m'a dit à ce sujet. « A Paris ou à Saint-Cloud , il m'est » constamment arrivé que le soir je présentais à signer » un travail. Je ne le signerai pas à présent, disait-il, )» trouvez-vous cette nuit ici , à une heure ou à quatre » heures, nous travaillerons. Je me faisais toujours » éveiller un peu avant l'heure. Comme en descendant, » je passais devant la porte de son petit appartement,

(l) M. le baron de Mènerai, secrétaire Ue l'Empereur.

212 mission octobre 4840.

» j'y entrais pour demander si l'Empereur était éveillé. ? On me répondait toujours : il vient de sonner Con- » stant, et au même instant, je le voyais paraître en » robe de chambre et coiffé de son madras. »

Dans l'habitude de la vie, l'Empereur était simple, naturel, ouvert; il semblait ignorer sa supériorité; il l'imposait, mais c'était pour ainsi dire à son insu. Il était gai quelquefois jusqu'à l'enfantillage. Cette gailé portait toujours avec elle une teinte de bienveillance, et lorsqu'elle s'exprimait par gestes, c'était avec une certaine grâce et une certaine délicatesse de manières. Toutefois, il pinçait l'oreille très fortement. Généralement, il aimait beaucoup la causerie. Sa conversation était nourrie et spirituelle , les expressions en étaient

toujours simples; elle m'a paru quelquefois avoir ceci de

bizarre que l'esprit et la logique semblaient pour ainsi dire y luuer ensemble. Le pittoresque de l'expression et la vivacité des images, s'y balançaient avec la rigueur de la logique et la force du raisonnement. Dans certains moments, rien ne pouvait égalerl'abondance de ses idées; elles se succédaient avec une rapidité telle qu'elles semblaient jaillir. H paraissait complètement maître des mouvements de son intelligence; il la mettait en activité et la ramenait au repos, à volonté ; il

octobre 18 VU. ni? sai.nte uéll^e, 21.'»

passait subitement d'un sujet à un autre, quelque différents qu'ils fussent; par exemple, des mathématiques à la littérature ou à la poésie, et aussitôt il y était tout entier, comme s'il s'en fût occupé depuis longtemps. Sa mémoire était prodigieuse. On pouvait croire qu'il n'avait rien oublié de ce qu'il avait lu. lin jour, ayant diné seul dans son appartement, il en sortit comme nousétionsau dessert, il s'assit et demanda le sujet de la conversation; on lui dit qu'on parlait du verre, de sa découverte et de son usage chez les anciens, que l'on avait énoncé telle et telle opinion. Vous êtes dans l'erreur, dit-il, et il fit avec détail l'histoire du verre. « Du reste, ajouta-t-il, cela doit être dans l'eneyclo- » pédie anglaise que nous venons de recevoir. % son, » allez chercher. » J'apportai le volume et lus l'article. Tout ce qu'il avait raeonté était exact, et sur l'étonnement qu'on lui exprima, il dit qu'il avait lu cela lorsqu'il était lieutenant d'artillerie.

Tout en lui annonçait l'esprit d'ordre. Il disait souvent, « je suis une béte d'habitude. » Il expliquait par cette tendance à l'habitude, comment il avait con- > servé si longtemps des personnes qui ne paraissaient pas être tout à fait à la hauteur de leur situation. Il était méthodique. J'ai eu souvent occasion de le rc-

214 mission octobre 1840.

marquer dans sa manière d'arranger ses papiers pour le travail, de me faire faire les renvois et les corrections, etc. Mais, soit que ce fût chez lui défaut d'habitude ou autre chose, il manquait un peu d'adresse dans les doigts. Son esprit d'ordre et d'organisation se remarquait en tout. Chez lui, la conception en grand et l'esprit de détail semblaient exister à un égal degré, et ne pas se nuire. Quand il critiquait un ouvrage, il en considérait d'abord l'ensemble et venait ensuite aux -détails. Quand il commençait à dicter, on pouvait voir que son plan était tout arrêté dans son esprit, ensuite il soignait l'exécution. Dans beaucoup de ses instructions, après avoir établi l'ensemble, avec quel soin minutieux il entre dans les détails ! .h aais il ne regardait le détail comme au dessous de lui.

Je crois que naturellement il aimait à donner. Toutefois, j'ai vu la réflexion venir immédiatement maîtriser et souvent modifier son premier mouvement à cet égard. '

Son imagination était parfois extrêmement brillante : évidemment il était né poète; il lisait très bien les vers et en savait un très grand nombre par cœur j il en avait même composé dans sa jeunesse. J'ai entendu le comte de Ségur, l'ancien grand maître des cérémonies, en ré-

octobre 4840. de sai.nte-iiélènk. 215 citer plusieurs, qui étaient fort jolis. 11 rue les a souvent promis j mais il est mort sans me les donner. Qu'on se rappelle les proclamations ; quelle poésie noble et élevée! quelles images! « Du haut de ces pyramides qua-

» rante siècles vous contemplent » ( et mon aigle

» victorieuse volera de clocher en clocher pour ne s'ar- » rôter que sur les tours de Notre-Dame, t

11 semblait y avoir deux hommes en lui : l'homme d'imagination et l'homme d'aclion. Ils étaient très distincts l'un de l'autre cl ne se confondaient pas. L'homme d'imagination aimait passionnément la causerie jusqu'à devenir quelquefois bavard ; il aimait la discussion , le paradoxe, les jeux d'esprit, les idéalités, le surnaturel, même les histoires d'apparition. L'homme d'action, au contraire, était tout positif, tout net, tout logique , toujours dans la réalité.

Le sentiment religieux était profond chez lui : il ne comprenait pas l'athéisme, I n jour, on tint devant lui quelques propos irréligieux; sa désapprobation fut visible; il en reparla môme le lendemain. Des personnes qui l'ont connu dans sa jeunesse m'ont dit qu'il avait toujours été de môme.

11 était bienveillant et pensait presque toujours aux autres avant de penser à lui-môme. Je pourrais en citer

21 G 3iissiON octobre 4840.

de bien nombreux exemples. Lorsqu'il reçut les premiers objets que lady Holland (\) lui adressa, il s'y trouva quelques boîtes d'eau de cologne. 11 en était privé depuis bien longtemps, et une longue habitude la lui rendait presqu'indispensable. Il en envoya de suite la moitié à madame ia comtesse Bertrand et à madame de Montholon. Son premier mouvement était toujours un mouvement de bienveillance ; mais la plupart du temps, à peine ce sentiment s'élait-il manifesté qu'il le réprimait, le cacbait môme, comme si sa fierté s'en trouvait humiliée. Que de petits détails, que d'anecdotes je pourrais raconter à ce sujet ! Qu'on me pardonne si je choisis celle-ci : 11 se promenait un jour en calèche, et j'étais au nombre des personnes qui l'accompagnaient à cheval. Mon cheval m'emporta dans les arbres. J'allais avoir la poitrine brisée par une grosse branche; je la saisis et laissai aller le cheval, qui passa ventre à

(I) Lady Holland est nommée dans le testament de l'Empereur, à l'article 2, immédiatement après le roi de Rome et avant toute autre personne. Napoléon dit : « Je lègue à lady Holland le camée antique que le pape Pie VI m'a donné à Tolenlino. »

Il avait connu l'illustre M. Fox qui était venu à Paris sous le consulat. 11 éprouvait un grand penchant pour lui, et lui avaiteonservé de l'amitié.

11 a plusieurs fois témoigné son estime pour le beau caractère de lord Holland.

octobre 1840. de sainte-hélèise. 217

terre a la portière de la calèche. L'Empereur s'élança

de sa place, la figure animée, et criant : « Arrêtez

» arrêtez où est-il qu'est-ce qu'il a »

Dans ce moment , je passai moi-même près de la calèche, courant après le cheval. Quand je revins , il m'accueillit froidement, m'appelant petit sot, petit imbécillc, qui n'avait pas su conduire son cheval.

Le sentiment de justice était extrêmement actif chez lui, et ne l'abandonnait jamais. Je ne l'ai jamais vu commettre une injustice. Pour juger les personnes, il se mettait toujours à leur place, s'identifiait avec les circonstances dans lesquelles elles s 'étaient trouvées et qui avaient dû agir sur elles. Deux personnes vinrent un jour auprès de lui; l'une violente, éprouvant un accès de colère ; l'autre lui répondant vivement : il les calma. Lorsque la personne en colère fut sortie, il dit à l'autre : « Quelque juste que soit votre cause, vous » aviez plus tort que lui. Comment? vous allez contes- » ter quelque chose à un homme qui est dans un accès » de colère; mais ne savez-vous donc pas que l'homme » en colère est en état de maladie, et qu'il faut atten- » dre qu'il soit guéri? »

H connaissait tous les inconvénients d'un premier mouvement. Plusieurs fois il a dit : Ne faites pas cela

218 mission octobre 1840.

en ce moment, vous êtes de mauvaise humeur j attendez que la nuit ait passé là dessus : demain vous serez

encore à temps.

Il avait un fond d'honnêteté et de moralité que l'on apercevait en lui dans les opinions qu'il énonçait cl dans ses moindres actions. Il respectait la morale chez les autres, et croyait à la vertu. Il y a telle personne à laquelle il n'aurait jamais demandé de faire telle ou telle chose, ou bien il aurait trouvé tout simple d'être refusé. M. d'Hédouville, frère du général, avait été avec l'Empereur à l'école militaire et au régiment d'artillerie. En 1809, lors de la guerre d'Espagne, il était à Bayonne la seule personne qui sût vraiment bien l'espagnol. Appelé dans le cabinet de FEmpereur, au retour d'une mission à Burgos, il exprimait une opinion tout à fait opposée à celle de Napoléon sur la tournure que prenaient les affaires en Espagne, et ce dernier en éprouvait une mauvaise humeur très visible , lorsqu'on apporta une valise remplie de lettres particulières et de journaux. La correspondance particulière était évidemment la chose inlércssanle à connaître de suite. L'Empereur lui donna ordre de lire l'un et l'autre. « Non pas les lettres , dit M, d'Hédouville, d'un ton de voix significatif, mais

octobre 1840. de sainte- uélène. 219

leg journaux. » Eh bien, oui, les journaux, répondit l'Empereur.

Peu d'instants après un des aides de camp de l'Empereur disait, dans le salon de service : d'Hédouville a voulu faire le docteur avec C Empereur , mais l'Empereur la lui garde bonne.

Trois jours après M. d'Hédouville recevait les diplômes du litre de comte et d'une dotation , datés du même jour où il s'était trouvé dans le cabinet de

l'Empereur, et ou il avait refusé de lire les lettres.

Ce sens moral, Napoléon l'avait transporté de sa vie ordinaire dans sa vie politique. C'est à la moralité, sans aucun doute , qu'il dut sa principale force lorsqu'il fonda son gouvernement sous le consulat. Quand on le vit repousser hardiment et mettre complètement de côté cette foule de gens immoraux , tout puissants sous le directoire; quand on le vit retirer un portefeuille ministériel à son propre frère, tout ce qu'il y avait d'hommes honnêtes en France prirent confiance , se groupèrent autour de lui , et firent la base de la majorité qui le porta au consulat à vie et à l'empire. Il est plus que probable que les événements de 1813 eussent tourné différemment s'il n'eût pas tenu autant à ce qu'il appelait le respect de lui-môme ci la moralité de son

220 Missio octobre 1840.

gouvernement. C'est ce fond de moralité qui lui donnait un éloignement insurmontable pour le charlatanisme politique , ce charlatanisme avec lequel on croit gagner et on gagne en effet quelquefois une popularité d'un jour. Il a toujours dédaigné cette espèce de popularité; mais il a servi avec moralité, conscience et talent, la nation qui lui avait confié ses destinées. Il a succombé dans une lutte de partis. Le parti qui l'a abattu est resté triomphant, maître du pouvoir, et pourtant, malgré un déluge de libelles, déjà môme avant sa mort, quelle popularité était égale à la sienne!..

Tous ses sentiments étaient grands , nobles et élevés, quoiqu'il fut toujours simple. Il s'enthousiasmait facilement pour le beau et pour le bon ; il se trouvait là, pour ainsi dire., dans son élément. L'expression de nobles pensées plaisait à son amc. A Longwood, il lui arrivait parfois d'être ennuyé ; pendant le dîner, la conversation était languissante, et le soir il ne savait

que lire. Il disait : « My son , allez chercher un livre. — Lequel, sire? — Ce que vous voudrez. » Quelquefois alors j'apportais Corneille et le lui présentais , après avoir forcé d'avance la reliure, en sorte que, dès qu'il le prenait, le volume s'ouvrait de lui-même à Cinna ou à Horace. Son premier mouvement était de dire : « Oh!

octobre 1840. de sainte- h élène. 221 » du Corneille ! mais nous savons cela par cœur. » Puis il commençait à lire; insensiblement il s'identifiait avec les pensées, il s'animait et avait passé une soirée agréable. C'est qu'il se retrouvait là dans son atmosphère naturelle de grandeur.

Les libellistes ont souvent dit qu'il méprisait les honv mes. J'ai connu des personnes qui avaient passé leur vie dans les affaires publiques, et dont l'étonnement était qu'il ne les méprisât point. Plusieurs fois il a exprimé ses principes là dessus : il disait qu'on ne devait pas procéder par règle générale avec les hommes , qu'agir ainsi était la marque d'un esprit petit et une preuve de la faiblesse de l'intelligence humaine ; qu'on ne devait voir que des individus; qu'il y avait des hommes estimables , d'autres méprisables, comme il y en avait de bons et de mauvais; qu'on ne devait pas, en généralisant, confondre les uns avec les autres; qu'il avait même vu tel individu faire tel acte on ne peut pas plus coupable , et pourtant valoir mieux que son action. Il faisait une part étonnemment large à la faiblesse de la nature humaine. Je trouve dans un de mes journaux écrit à Longwood , et au sujet d'un de ses anciens maréchaux, un long monologue de l'Empereur, qui n'est autre chose que le développement de cette pensée. Il y

222 mission octobre 1840.

montre comme d'habitude une indulgence inépuisable.

Voilà ce que j'ai vu de Napoléon.

Si à Sainte-Hélène, aigri par une position qu'on s'étudiait à rendre odieuse , son caractère fut devenu difficile , mille motifs ne devaient-ils pas le rendre excusable j mais, il était sans contredit le plus facile à vivre, celui dont l'humeur était la plus égale. Je me suis souvent dit qu'un étranger qui se serait subitement trouvé nu milieu des français de Longwood, sins les connaître, n'aurait pas pu découvrir que Napoléon était le seul pour qui il n'existât plus d'espérance, le seul qui habitât déjà son tombeau.

Pendant tout le temps que j'ai passé auprès de lui , jamais il ne m'a donné le plus léger motif pour me plaindre; au contraire, j'ai eu constamment et sans cesse

de nouveaux sujets de l'aimer. Au moment même où j'écris, le souvenir des marques de sa bienveillance remplit mon ame d'émotion. D'abord, je ne voyais en lui que le grand homme; mais bientôt je l'ai aimé comme on aime le père le plus tendre. C'est le sentiment que j'éprouvais pour lui, lorsque j'en fus séparé.

14 Mercredi. C'était aujourd'hui, pour ainsi dire, le dernier jour que je passais à Sainte-Hélène. La journée du lendemain devait être consacrée à la céré-

octobre 18'i0. de saintr-îiki.knf.. 223

monic, et le jour suivant la frégate faisait voile. Dans la journée, je me rendis à Longwood et au tombeau, j'adressai à ees lieux sacrés pour moi, des adieux éternels.

Cette nuit était l'époque fixée pour les travaux de l'exhumation des cendres de Napoléon. On supposait qu'ils seraient longs et difficiles. On les commençait la nuit, afin de pouvoir, dans la journée du lendemain, remettre le cercueil entre les mains de S. A. R. le prince de Joinville. Le moment du départ était arrivé; plusieurs de nos compagnons'nous avaient déjà devancés. À dix heures el demie du soir, nous quittâmes la ville, MM. l'abbé Coquereau, le docteur Guillard, Charner, Guyet, Doret, Marchand, Arthur Bertrand, de Chabot el moi; nous gravissions lentement les montagnes ; arrivés sur les hauteurs de Rupert's Valley, le froid devint assez vif. De temps en temps, nous avions à souffrir les effets d'une petite pluie très fine, ou plutôt d'un brouillard extrêmement intense; la lune se levait voilée ; d'épais nuages glissaient avec rapidité devant elle, tantôt la cachaient, tantôt la laissaient reparaître. La nature semblait vouloir répandre autour de nous une teinte de religion el de mystère bien en harmonie avec le pieux devoir que nous allions

224 mission octobre 1840.

accomplir dans celle Irisle localité. Bientôt, dans le lointain, au fond de la vallée, à Iravers l'épaisseur de l'atmosphère, nous crûmes distinguer de la lumière : c'étaient les fanaux qui allaient éclairer les travailleurs. Nous quittâmes alors le grand chemin pour prendre la roule qui descend le long des flancs de la montagne. Des postes militaires, commandés par M. le lieutenant Barney, avaient été placés de distance en dislance dès le coucher du soleil ; nous les traversâmes. A minuit précis nous arrivions au tombeau.

15 Jeudi. Les «commissaires des deux nations introduisirent dans l'enceinte les diverses personnes qui devaient être témoins de ce qui allait se passer.

M. le comte Ph. de Rohan Chabot, chevalier de l'ordre royal de la légion d'honneur, secrétaire d'ambassade, commissaire en vertu de pouvoirs reçus de S. M. le roi des Français, pour présider, au nom de la France, à l'exhumation et à la translation des restes mortels de l'empereur Napoléon, enseveli dans l'île de Sainte-Hélène, et à leur remise par l'Angleterre à la France, conformément à la décision des deux gouvernements, introduisit, du côté de la France :

M. le baron de Las Cases, membre de la chambre des

députés, conseiller d'état ; M. le baron Gourgaud,lieule-

octobre 1840. de sa intb— h é lrn b . 225

nant-général, aide-de-camp du roi; M. Marchand, l'un des exécuteurs testamentaires de l'Empereur ; M. le comte Bertrand, lieutenant-général, accompagné de M. Arthur Bertrand, son fils; M. l'abbé E. Goquereau, chanoine, aumônier de la frégate la Belle-Poule, et deux enfants de chœurs; MM. Saint-Denis, Noverras, Archambault, Pierron, anciens serviteurs deTEmpereur ; M. Guyet, capitaine de corvette, commandant la corvette la Favorite; M. Gharner, capitaine de corvette,commandant en second la frégate la Belle-Poule ; M. Doret, capitaine de corvette, commandant le brick TOreste; M. le docteur Guillard, chirurgien-major de la frégate la Belle-Poule, suivi du sieur Leroux, ouvrier plombier.

M. le capitaine Alexander, officier député par S. E. le gouverneur de Saint-Hélène, introduisit, du côté de l'Angleterre :

Son honneur le grand juge W. Wilde, esquire, membre du conseil; l'honorable H. Trelawney y lieutenant - colonel , commandant l'artillerie et membre du conseil ; l'honorable colonel Hodson , membre du conseil ; M. W. H. Seale, esquire, secrétaire colonial du gouvernement de Sainte-Hélène et lieutenant-colonel delà milice; M. E. Liulehalesjieu-

220 mission octobre 1840.

tenant de la marine royale, commandant la goélette de S. M. B. Dolphin, représentant la marine j M. Darling, qui avait surveillé les travaux de la sépulture de l'Empereur.

À minuit un quart, tes travaux commencèrent. Les ouvriers étaient des soldats Anglais. On enleva soigneusement les plantes bulbeuses et les géraniums qui se trouvaient à la tôle et aux pieds de la tombe : le prince de Joinville les avait demandés. On ébranla et fit tomber successivement la grille latérale de l'Ouest et les deux grilles qui se trouvaient aux extrémités. Le plus profond silence régnait. On n'entendait de temps en temps que la voix du capitaine Alexander donnant brièvement ses ordres. Les mouvements de ces hommes, travaillant avec activité à la lueur des fanaux, dans le brouillard, se mouvant au milieu des cyprès et des saules, leur donnaient l'apparence d'ombres qui s'agitaient ; le bruit des marteaux retentissant sur les grilles de fer j les cris fréquemment répétés des nombreuses sentinelles placées dans les montagnes environnantes, tout répandait sur celte scène une teinte lugubre

Les grilles enlevées, M. le comte de Chabot, commissaire du roi , prit la mesure extérieure du tom-

octobre 18'i0. dk sainte hklène. 227 beau. On procéda alors à la disjonction des pierres qui le bordaient ; elles étaient fortement unies ensemble par des crampons; on les défit avec effort; on enleva ensuite celle des trois dalles noires qui se trouvait aux pieds, puis celle qui se trouvait à la téle, puis celle du milieu; ces pierres ôtées, on vit la terre végétale. Elle était séparée de la surface inférieure des dalles noires par un espace d'environ un pied et demi qui restait vide. On remarquait sur ce sol une grande fissure, et au milieu un affaissement assez considérable, ce qui nous fit penser que nous trouverions le cercueil écrasé et détruit. Cette terre était humide; on en retira jusqu'à la profondeur d'environ cinq pieds. Nous remarquâmes que l'humidité n'augmentait pas.

Le travail continuait toujoinrs dans le môme silence. Les hommes se relevaient à de cours intervalles, en sorte que l'activité était extrême. La terre ôtée, on arriva sur un lit de matière très dure; on pensa d'abord que c'était la dalle que Ton savait recouvrir le tombeau. Les Français, qui autrefois assistèrent à l'inhumation de Napoléon (i), avaient bien vu sceller cette dalle, mais ils n'avaient rien vu de plus ; ils ignoraient ce qui

(1) Les Français qui assistèrent à l'inhumation de Napoléon sont ;

228 mission octobre 1840.

s'était passé après. Il existait dans l'Ile plusieurs per* sonnes témoins de ces derniers travaux, qui même y avaient participé ; elles étaient présentes, appellées par M. le capitaine Alexander. Mais dix-neuf ans et demi

( Le lieutenant-général comte Bertrand, grand-maréchal du pa-

lais, etc., etc., elc. ; Madame la comtesse Bertrand ;

M. Napoléon Bertrand, alors âgé de douze ans, aujourd'hui capitaine-commandant aux spahis d'Oran. Il a servi en Afrique avec une grande distinction, et a fait les deux campagnes de Constantine ;

M. Henry Bertrand, aujourd'hui capitaine d'artillerie en second. Il commandait les deux pièces qui ont tiré sur les portes, au premier siège de Constantine ;

M. Arthur Bertrand, né à Sainte-Hélène;

M 11 * Hortense Bertrand , qui depuis est devenue la belle madame Thayer;

M. le maréchal -de-camp comte de Montholon ;

M. Marchand, premier valet de chambre de l'empereur, son exécuteur testamentaire, conjointement avec les comtes Bertrand et Montholon. L'Empereur dit dans son testament : « Les services qu'il m'a rendus sont ceux d'un ami. »

M. Saint-Denis (dit Ali) , premier chasseur ;

M. Noverraz, second chasseur ;

M. Pierron, maltre-d'hôtel ;

M. Archambault, piqueur ;

M. Coursot, maître d'office ;

M. Chandellier ;

L'abbé Vignali ;

Tous légataires de l'Empereur. '

M. le docteur Antommarchi, médecin de l'Empereur.

J'ajoute ici le nom du docteur Arnott, Anglais, chirurgien du vingtième régiment, qui a donné des soins assidus à 1 Empereur dans sa dernière maladie.

octobre 1840. de sàinte-hélene. 229 s'étaient écoulés et leurs souvenirs se trouvaient évidemment altérés, car elles étaient toutes d'opinions différentes.

M. de Chabot avait entre les moins un extrait d'un rapport du lieutenant-général sir Hudson Lowe sur l'inhumation de l'Empereur. Cette pièce disait : que par dessus la dalle qui couvrait le cercueil, on avait établi deux couches de maçonnerie fortement cimentées et même fortifiées par des crampons. MM. les commissaires descendirent pour s'assurer si la maçonnerie rencontrée par les ouvriers était bien celle qu'indiquait le rapport. C'était elle; ils la trouvèrent parfaitement intacte, sans la plus légère altération .

En ce moment, M. l'abbé Coquereau alla puiser de l'eau à la source et se rendit dans une des deux lentes voisines, pour préparer l'eau bénite et ce qui était relatif aux cérémonies du culte.

Cependant les ouvriers continuaient toujours en silence: ils reconnaissaient d'assez grands fragments de dalles joints entre eux par des barres de (er, et de forts morceaux de basalte liés par du ciment romain. Le ciment était devenu très dur; il fallut enlever cette maçonnerie avec la pioche et le ciseau, ce fut un travail considérable qui demanda des heures. Plusieurs fois,

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le ciseau ayant attaqué des fragments de pierre blanche, on crut être arrive sur la dalle; on mesura ; on était à deux mètres cinq centimètres de profondeur.

On n'avançait plus que très lentement , on était contrarié. D'après le texte du rapport de sir H. Lowe , le capitaine Alexander, pensait qu'on pouvait supposer aux couches de maçonnerie une épaisseur considérable; peut-être quatre pieds. Il aurait fallu employer au moins toute la journée pour la détruire. A cinq heures cinq minutes du matin , M. Alexander, fit commencer un fossé latéral à la tombe avec l'intention de creuser

jusqu'au niveau du cercueil, qu'il retirerait ensuite par le côté, en perçant la muraille du caveau.

On travaillait toujours dans un profond silence ; le temps était mauvais; nous étions au milieu des nuages et souvent mouillés par une pluie fine et pénétrante que chassait un vent assez vif. Les ouvriers attaquaient toujours avec vigueur la maçonnerie en ciment romain. A huit heures, on découvrit une fente. . . A travers, on aperçut le cercueil Bientôt une autre fente le laissa

mieux distinguer encore. Le capitaine Alexander, mu probablement par un sentiment religieux , que nous avons toujours vu paraître en lui, les fil couvrir avec des pierres. On s'occupa alors de dresser une chèvre];

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et chacun de nous , anglais et français , alla revêtir son grand uniforme. A neuf heures, on établit autour du tombeau une haie de soldats de milice et de soldats du 91 e régiment. La pluie était devenue très forte. On acheva de dégager au ciseau le ciment qui scellait la grande dalle, et on fit les travaux nécessaires pour y ajuster des crampons. Les personnes qui ne devaient pas assister à l'exhumation , même les ouvriers qui n'étaient pas absolument nécessaires, furent éloignés et durent se tenir en dehors de la haie de soldats. M. l'abbé Coquereau s'approcha, se plaça sur le bord de la tombe, du côté où reposait la tête ; deux enfants de chœur portaient devant lui la croix et l'eau bénite. A neuf heures vingt-six minutes, la dalle fut enlevée; d'un

mouvement spontané et unanime, tous les assistants se

découvrirent on voyait un cercueil en acajou, isolé

de toute part, excepté inférieurement. Il reposait sur une autre dalle que portaient huit montants en pierre. Le bois était humide, mais dans un état de conservation parfait. La planche inférieure, qui autrefois avait été extérieurement recouverte de velours, était la seule qui commençât à être un peu altérée. On apercevait encore la blancheur des tètes de vis qui avaient été argentées; l'argent n'avait pas disparu. On voyait à côté

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du cercueil les sangles et cordages qui avaient servi à le descendre. La dalle inférieure sur laquelle il reposait était assez humide.

Après que M. l'abbé Coquereau eut fait la levée du corps , M. le docteur Guillard , chirurgien major de la Belle-Poule , versa du chlore et MM. de Chabot et Alexander descendirent dans le caveau. Ils prirent les mesures du cercueil qui se trouvèrent être les suivantes; 4 mètre 91 cent, de long sur 65 cent, dans

sa plus grande largeur; puis on procéda à Pextraclion du cercueil.

A dix heures vingt-cinq minutes, le corps de Napoléon, rendu à la lumière, se trou va au milieu des vivants. Depuis dix-neuf ans et demi il dormait du sommeil de la mort, dans la nuit du tombeau!

Le cercueil avait imprimé sa forme au fond du caveau , on la voyait très nettement marquée. Il fut déposé à terre, et le capitaine Alexander commanda douze hommes du 91 * régiment , sans capote et tète découverte. Ils le transportèrent dans la lente la plus voisine , où M. l'abbé Coquereau , qui l'avait précédé en habit de chœur, termina les prières.

En cet instant, arriva M. Touchard, officier d'ordonnance du prince de Joinville. Dans sa sollicitude ,

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le prince l'envoyait pour savoir à quel point en étaient les travaux. Cet officier s'était croisé avec une lettre de M. de Chabot, écrite au moment où le cercueil avait, été découvert.

Cependant le sarcophage d'ébène, fait à Paris, était là; il devait recevoir ce qu'on trouverait dans le tombeau de Sainte-Hélène; maison ne pouvait ouvrir l'espèce de serrure à secret qui le fermait. M. le commandant Charner , trois autres personnes, et M. le capitaine A lexander, essayèrent successivement et pendant longtemps , mais sans succès. La contrariété était extrême, car cet incident arrêtait toute la cérémomie. Je l'avais vu ouvrir une fois; j'essayai et je réussis.

On commença alors l'ouverture des anciens cercueils. Le premier, celui qui enveloppait tous les autres , était en acajou , épais de deux centimètres. On scia les deux côtés pour pouvoir faire glisser par la tôte le cercueil en plomb qui était dedans. Retiré de son enveloppe, ce cercueil en plomb fut placé à midi un quart dans le sarcophage apporté de France. Puis on attendit S. E. le major général Middlemore, gouverneur de l'Ile; il était fort souffrant depuis plusieurs jours, le mauvais état de sa santé lui avait rendu impossible d'assister aux travaux de la nuit. 11 arriva à une heure moins un

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quart, accompagné de son état-major, le lieutenant Barnes, major de place, et le lieutenant Middlemore,

son aide-de-camp et secrétaire militaire.

On procéda alors avec recueillement à l'ouverture du cercueil en plomb. Dedans se trouvait un troisième cercueil en acajou , en parfait état de conservation. Il était si peu altéré, malgré le temps , que l'on put retirer plusieurs des vis qui le fermaient, en les dévissant. Celuici ouvert, on en vit un quatrième, en fer blanc, bien conservé : on savait que c'était le dernier. Le corps de l'Empereur y avait été déposé , revêtu de son habillement complet de colonel des chasseurs de la garde, si connu en France. Sa tête et sa barbe avaient été rasées ; son chapeau , placé près des genoux , et les deux vases qui , d'après le procès-verbal , contenaient le cœur et l'estomac , mis un peu au-dessus des pieds,

entre les jambes. Les parois intérieures de ce cercueil

avaient été entièrement garnies, selon la coutume des Indes , d'une épaisse soie ouatée.

Lorsque la feuille supérieure de ferblanc fut enlevée, on ne découvrit d'abord qu'une masse sans forme, et au bout, appuyés sur les talons, les pieds des bottes qui paraissaient blanc mal; la couture s'était ouverte et avait laissé sortir l'extrémité des pieds j on en voyait

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distinctement plusieurs doigts; ils étaient pareillement d'un blanc mat.

On reconnut bientôt que celle apparence de masse informe venait de ce que le taffetas ouaté attaché aux parois intérieures, lors de l'inhumation, s'était détaché. Les parties latérales se trouvaient affaissées et le peu qui en était resté adhérent aux parois, présentait l'aspect de végétations blanches , floconneuses et frangées. La couche supérieure était tombée sur le corps. Le docteur l'enleva avec un soin religieux, en commençant par les pieds et en la roulant sur elle-même.

On vit alors le corps entier de Napoléon.

Je ne sais si cet effet tient à des parcelles de ouate ou de soie qui se seraient attachées à lui , mais il m'apparut, et plusieurs personnes présentes ont éprouvé la môme sensation, comme s'il eut été vu à travers une gaze assez épaisse. Il était étendu exactement dans la même position dans laquelle il avait été placé. Le cuir des boites autour des pieds ne se reconnaissait plus, mais il s'était maintenu noir sur le reste des jambes. Entre elles étaient les deux vases d'argent qui , selon le procès-verbal , contenaient le cœur et l'estomac. On pouvait observer l'aigle d'argent sur une des couvertures. Le chapeau placé obliquement sur les cuisses,

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s'était affaissé , pourtant ilétaitbien conservé. La forme de son habit de chasseur ainsi que les boutons, se voyaient parfaitement. La plaque et à côté d'elle les deux décorations , la légion-d'honneur et la couronne de fer étaient sur la poitrine, la plaque presque noire, mais les décorations brillant encore. Les épauletles petites, étaient à leur place, toutefois portées un peu en avant: l'oren était très-bruui. On distinguait très-bien la couleur rouge du parement du bras gauche , le fond vert du reste de l'habit, et, sortant de dessous l'habit, une partie du grand cordon de la légion d'honneur. La main droite était serrée contre le corps et presque toutà-fait cachée ; la gauche paraissait entièrement. Elle n'était pas blanc mat comme les pieds, elle n'avait pas perdu la forme jolie qu'elle avait pendant la vie. Le docteur la toucha : elle était souple et céda sous son doigt. Le bas du visage avait conservé toute sa régularité. Le haut , particulièrement la place des pommettes était tuméfié et élargi, le nez seulement présentait de l'altération. Le docteur palpa le visage, il le trouva dur, ce qui lui fit dire qu'il était momifié. La bouche avait conservé sa forme, les lèvres étaient un peu entr'ouvertes ; entre elles paraissaient trois des dents supérieures d'une grande blancheur. La

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barbe un peu repoussée (peut être une demi-ligne), donnait une teinte bleuâtre prononcée. La tète était très-grosse : on voyait parfaitement sa forme, et elle semblait très-légèrement enduite d'une substance blanchâtre. Le front apparaissait large et élevé. Les sourcils n'étaient pas entièrement tombés. Les paupières étaient fermées : une partie des cils y tenaient encore.......

C'était bien Napoléon ! Napoléon privé de vie, mais

non détruit! On eût presque dit qu'il était encore à ce dernier jour de sa carrière de travaux et de périls au premier jour de l'éternité!

A la vue de cette œuvre de mort, si voisine des apparences de la vie , malgré tant de temps écoulé , nous avions tous été soudainement saisis de sensations impossibles à rendre. Les sentiments produits étaient d'autant plus vifs , que le fait qui les causait était plus inattendu. Qu'eût éprouvé mon père avec sa chaleur de cœur, s'il eût assisté à ce spectacle ; la force lui aurait manquée pour supporter une pareille épreuve , il aurait succombé. Le général Bertrand regardait avec l'altitude de quelqu'un qui va se précipiter. Plusieurs sangloltaient d'une manière convulsive. D'autres restaient mornes, les yeux tout humides. Le

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jeune comle de Chabot avait le visage inondé de larmes

Pour moi, qui si souvent avais cherché à imaginer, à me représenter Napoléon mourant , tout ce qui m'entourait , tout ce que je voyais , me paraissait les formes matérielles d'un rêve céleste !

Nous contemplions depuis environ une minute et

demie à deux minutes! L'ouverture avait eu lieu

afin qu'on put prendre les précautions sanitaires indispensables pour une longue traversée. Le docteur Guillard déclarait à M. de Chabot , que, vu l'étonnante conservation du corps, son opinion était qu'il fallait tout refermer immédiatement, ce qui fut autorisé. Le docteur, après l'avoir légèrement enduit de créosote, replaça le morceau de soie ouaté dans la même position où il avait été trouvé , et le cercueil fut clos. II était une heure. On ne put resouder le fer-blanc, les ouvriers affirmaient qu'il était trop oxidé, que cela demanderait un travail de plusieurs heures et le temps ne le permettait pas. Mais on revissa le cercueil en acajou. M. le docteur Guillard fit resouder devant lui avec le plus grand soin l'ancien cercueil en plomb. On le plaça très-bien assujetti dans le nouveau cercueil en plomb

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qui fut fermé d'une immense plaque, sur laquelle était écrit en lettres d'or

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