EMPEREUR ET ROI MORT A SAINTE-HÉLÈNE LE V MAI MDCCCXXI
Ce dernier cercueil sera soudé lorsque les restes de l'Empereur y auront été déposés.
26 Samedi. Le matelot de la veille fut condamné par le conseil de justice a recevoir douze coups de corde; à 4 heures , tout l'équipage étant présent sur le pont, le coupable fut amené» la sentence fut lue.et exécutée. Autant les matelots sont sévères entre eux, quand le coupable est puni pour vol, autant ils sont indulgents quand il s'agit de fautes contre la discipline. La peine appliquée , l'équipage se sépara dans un profond silence. On lisait sur la plupart des figures l'impression qu'avait produite cet exemple de sévérité. On avait pu
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voir plusieurs fois chez le commandant, les indices d'une émotion qu'il cherchait à cacher, et môme, jusqu'au moment de l'exécution , on crut qu'il exercerait son droit de commuer la peine.
Quant à l'homme frappé, il fit immédiatement demander le chirurgien-major, docteur Guillard. Appelé à délibérer bientôt sur un code pénal maritime , je saisis cette occasion, comme je l'avais déjà fait plusieurs fois sur d'autres bâtiments, pour voir l'étal du malade. Lescoupsavaientélé, audire des matelots, bien appliqués-, cependant l'homme était si peu lésé, qu'il put reprendre son service dès le lendemain.
27 Dimanctw. La température était devenue réellement froide, et le temps était assez mauvais pour ne pas permettre de dire la messe.
29 Mardi. Vers les quatre heures après midi , on aperçut une très-grosse baleine ; elle nageait avec une grande rapidité, et s'élança deux fois avec assez de force pour que son corps entier sortit de l'eau, présentant l'aspect d'une colonne informe qui s'abattait aussitôt. C'était évidemment un combat. Tout ce qui a vie dans le monde est occupé à se déchirer réciproquement , et les ondes recèlent les mêmes fureurs et les mômes ins-
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30 Mercredi. .Nous prolongions notre course dans l'est, pour chercher les vents généraux qui devaient nous porter à Ste-Hélène. Aujourd'hui nous nous trouvions par la longitude de France. Cette circonstance bien indifférente en elle-même, nous cause cependant quelqu'émolion. C'était une espèce de rapport qui se rétablis* sait entre nous et le pays. Nos heures qui avaient varié chaque jour depuis notre départ , redevenaient les mômes qu'en France. Nous pouvions, par la pensée, suivre nos amis dans leurs occupations et nous dire : à telle heure, il fait cela. On trouvera que c'est une futilité , mais à la mer le passager fuit attention à tout.
Aujourd'hui 'exercice du fusil. Depuis long-temps les exercices sont répétés presque tous les jours.
La brise était sensiblement tombée; la frégate ne marchait plus que lentement. 11 était onze heures un quart du soir; la moitié de l'équipage dormait; rien ne troublait ce silence profond qui règne habituellement pendant la nuit à bord d'un bâtiment. Tout-à-coup le tambour se fait entendre , c'est la générale qui appelle aux armes. Chacun saute à bas; en un instant les hamacs sont pliéset enlevés. La batterie s'éclaire comme en plein
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jour. Tous les officiers sont à leur poste , les canonniers à leurs pièces. On entend dans le silence la voix du commandant: « Tout esi-il paré dans ta batterie?» C'est l'expression technique pour demander si tout est prêt; aussitôt les feux de section , de division, de file, se succèdent avec rapidité. Pour le pauvre passager qui vient d'être éveillé en sursaut , c^est un combat acharné qui s'engage; un feu bien nourri se soutenait depuis plus d'une demi-heure, lorsqu'au milieu du bruit, on dislingue le tocsin et sa lugubre monotonie. C'est sans doute un incendie qui se déclare , chose inévitable pendant un combat et toujours dangereuse au milieu de cet amas de bois sec , de toile et de cordes goudronnées qui sont autant de conducteurs; mais les pompes sont prêtes à disputer le bâtiment à la flamme. Des masses d'eau sont lancées. Cependant on a pu approcher l'ennemi; on le touche sans doute, car la compagnie d'abordage va s'élancer. La mousquetterie placée en abord et dans les hunes, fait tomber une grêle de balles; les extrémités des vergues sont garnies de matelots d'élite, qui lancent les terribles grenades. Le combat durait depuis environ une heure un quart, lorsque le tambour bat la retraite. Le feu cesse; en quelques minutes tout avait été prêt au combat, en quelques minu-
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tes tout était rentré dans Tordre. Au bruit du feu succède un profond silence , et le commandant put jouir des progrès de son équipage. C'est un digne prix des soins incessants qu'il met à l'instruire.
Octobre. Jeudi V. Jusqu'ici nous avions été des plus heureux dans notre navigation , et nous pouvions espérer être le 4 ou le 5 à Sle-Hélène. Chose étrange sous cette latitude (23 e 54' S) depuis plusieurs jours nous conservions des vents du nord assez frais. Aujourd'hui ils nous quittèrent tout à fait. Nous restâmes toute la journée en calme.
Vers quatre heures, un requin passa tout près du bord, mais on n'avait rien de préparé pour le prendre. Nous en avons très peu rencontré pendant ce
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Peu après, nous vîmes deux baleines. A la manière dont elles nageaient, il était évident qu'elles subissaient la douce influence du printemps. Nous restâmes assez longtemps à observer les mouvements de ces énormes
■ Le soir la lune nous offrit le spectacle d'un halos assez distinct. 4$ ^;
(l) Le l* r octobre dans ce» climats correspond au t w avril en Europe >noogïaq fHttfjJKtfft WpM'WNm
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2 vtndteêi. Continuation du calme. Le commandant Guyet et M. Marchand viennent dîner à bord.
Le temps calme à la mer parait dix fois plus long que lorsque le bâtiment marche. 11 semble que la paresse et l'oisiveté s'emparent du navire et de tout ce qu'il contient. On essaye de tout pour se distraire. Ce soir la conversation vint sur les femmes, sujet interminable.... Pour faire pendant aux récils qu'on venait d'entendre, un de nous dit qu'il allait raconter la plus jolie mystification qui se peut faire. Il reçoit un jour une lettre sans signature, portant le timbre de Bruxelles; elle contenait quelques phrases flatteuses, mais si bien dites, et le tout portant tellement le cachet de la bonne compagnie, qu'il ne put s'empêcher d'y répondre. Une correspondance s'engage et dure plusieurs mois. Tel était le eharme des lettres qu'il recevait , et l'art avec lequel elles étaient écrites, que sa tête ne put y résister. Le voilà amoureux fou d'une inconnue. La dame se disait une jeune Brabançonne qui aimait pour la première fois. Elle parlait toujours d'un prétendu secret. On fit tout ce qu'il est humainement possible de faire pour découvrir et la personne et son secret, mais inutilement. Enfin elle avoua qu'elle n'avait jamais ni vu ni connu la personne à laquelle elle écrivait
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de si jolies lettres, et par conséquent tout cela n'avait été qu'un jeu d'esprit de sa part. Le jeune homme, qui était devenu véritablement amoureux, trouva la mystification bien faite, mais il cessa la correspondance.
3 samedi. Continuation du calme.
Dès dix heures du malin on voit à bord de la frégate des dispositions inusitées. Une portion de l'équipage prend les armes. Les six embarcations sont mises à la mer, chacune commandée par son officier. La chaloupe porte un obusier de trente. Les autres reçoivent des obusiers de montagne et des pierriers; les fusilliers s'embarquent , et les six embarcations , montées par 896 hommes, prennent le large. Le commandant a ordonné et surveillé lui-même tous les détails de l'opération et embarqué dans son guigne (4) avec son officier d'ordonnance , il dirige les mouvements de la petite flottille. On la voit se former d'abord en file , puis venir se déployer en bataille devant le beaupré de la Favorite. Le but évident était de l'attaquer et, à la faveur du calme, de l'enlever à l'abordage. Mais le commandant Guyet est toujours prêt. L'attaque desembar-
(1) Nom que l'on donne au canot le plus léger qu'il soit possible de construire pour la mer. Sa longueur Tarie de 80 à 2î pieds. II est armé de six avirons à pointe : le capitaine du bâtiment le conduit lui-môme. {Dictionnaire de Marine ,• v. amiral Willaumez.
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calions est reçue par un feu de mousqueterie bien nourri. L'unique pensée du capitaine de la corvette est de tenir son ennemi à distance, de lui présenter son travers et de le mitrailler. Il réussit à surprendre les assaillants. Malgré le calme, la corvette obéit à la manœuvre , son artillerie commence à pouvoir jouer, les embarcations sont perdues; mais sur le point d'être coulées , elles font tous leurs efforts pour reprendre la Favorite par l'avant. Leurs officiers manœuvrent avec habileté et y réussissent. Le combat recommence avec acharnement et avec les plus grandes chances de succès pour les embarcations. Maisle commandant Guyet parvint encore à les éviter et à présenter son travers. La lutte durait depuis près d'une heure. Le commandant de la Belle-Poule jugea sans doute que , attaquants et attaqués, chacun avait fait son devoir, car il ordonna la retraite et ramena sa petite flotille. 11 n'y eut pas le plus léger accident. Qu'on juge de ce que pourrait faire à. l'occasion un équipage aussi bien exercé !
4 dimanche. Le calme continue : nous n'imaginâmes rien de mieux, pour employer notre temps, que d'aller faire une visite au commandant Guyet. L'exercice de la veille n'avait point causé d'accident à bord de la
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Favorite. Nous lui fîmes de justes compliments sur la bonne tenue de son bâtiment.
5 lundi. C'était le jour fixé , dans nos suppositions , pour l'arrivéeà Ste-Hélène. Mais les calmes Si fatiguants à la mer avaient trompé notre espoir. A deux heures , il s'éleva une légère brise. C'étaient enfin les vents généraux, c'étaient les vents qui devaient nous conduire à notre destination. Nous les saluâmes avec joie.
Le soir nous rencontrâmes un bâtiment marchand fesant même route que nous. Nous le dépassâmes bientôt sans communiquer.
6 mardi. Nous continuons notre route vent arrière.
7 mercredi. La houle était si forte qu'elle nous fatiguait beaucoup. A midi , le commandant nous dit : « Messieurs, si comme on l'affirme, Ste-Hélène se voit de loin, nous ne tarderons pas à l'apercevoir, car nous n'ensommesplus qu'à soixante-douze milles(i). A trois heures précises, je causais avec M. de Chabot, sur le gaillard d'arrière , lorsque le matelot qui veille sur la vergue de misainé annonça la terre. On en était à cinquante un milles (2). Nous nous rendîmes immédiatement sur l'avant et nous la vîmes très distinctement.
(1) Vingt-quatre lieues.
W Dix-sept lieues.
Chacun était monté successivement sur le pont et
considérait celle terre qui ressemblait encore à un brouillard. À sept heures moins un quart du soir, la nuit nous la déroba. Nous en étions alors à vingt-huit milles (1). Nous continuâmes à en approcher. Lecommandant resta sur le pont jusqu'à près de minuit.
8 mercredi. Dès quatre heures du matin, le commandant était sur le pont. On avait couru des bords toute la nuit, et on ne mit en route qu'à huit heures. La frégate s'avançait ayant devant elle sur la gauche l'Ile Georges et l'île dite Piliers d'Hercule. On examinait avec attention ces rochers de Ste-Hélène, à la teinte noire , où ne se découvrait pas la plus légère trace de végétation. Cette côte élevée et coupée à pic donnait à l'île l'apparence d'une vaste tour sortie du sein de l'Océan. Le bâtiment avançait avec bonne brise. On passa devant la pointe du Télégraphe et Prosperous-Bay. Entre le pic de Diane et Barn's Point , nous vîmes les arbres à gomme qui se trouvent sur la lisière du plateau de Longwood.
Presque toutes les personnes qui étaient sur la dunette remarquèrent en môme temps que l'arête de Barn's Point dessinait un proûl dans lequel on croyait
(l) Plus de neuf lieues.
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