EMPEREUR ET BOI, MORT A SAINTE-HÉLÈNE, < LE V MAI MDCCCXXI
Cette plaque fut soudée, toujours avec les mêmes précautions. Le tout se trouva enfermé dans le sarcophage en ébène venu de France, dont la clef fut remise à M. de Chabot. Sur le couvercle de ce sarcophage était incrusté transversalement en lettres d'or :
M. le capitaine Àlexander , en sa qualité d'officier député par S. Ex. le gouverneur de l'Ile , lut alors , et remit à M. de Chabot une déclaration d'où il résultait: qu'il était dûment constaté que les restes mortels de feu l'Empereur Napoléon avaient été déposés et renfermés avec soin dans le présent sarcophage , que lesdits restes mortels allaient être dirigés, sous les ordres personnels de S. Ex. le major-général Middlemore ,
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gouverneur de l'Ile , vers le lieu d'embarquement , où ils seraient remis à la disposition du gouvernement Français.
M. le comte Pli. de Rohan Chabot, en sa qualité de commissaire nommé par 8. M. le roi des Français, accepta le cercueil contenant les restes mortels de l'empereur Napoléon, et déclara qu'il était prêt, ainsi que les personnes qui composaient la mission française, à l'accompagner jusqu'au quai de Jame's Town, où S. A. R. le prince de Joinville, commandant supérieur de l'expédition , devait se trouver pour le recevoir au nom de la France.
C'est vers ce moment qu'arriva le major-général Churchill, avec deux officiers, probablement ses aides-de-camp. Il était en grand deuil , découvert malgré la pluie, et montrant un recueillement touchant.
Les formalités terminées, il fallut transporter le cercueil sur une espèce de char funèbre que le gouvernement de l'Ile avait fait préparer. Sa pesanteur était extrême : on l'évaluait à plus de deux milliers (4). Quarante trois hommes parvinrent avec peine à le placer. II fut recouvert du manteau impérial que présenta le corn-
(1) Le poids réel est de î,4O0 livre?.
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missaire du roi des Français, et à trois heures trentocinq minutes, on se mit en mouvement sous le cornmandement de S. Exc. le gouverneur de Ste-Hélène. Le capitaine Alexander continuait à tout surveiller avec ce soin, cette précision , cette activité calme et ce sentiment des convenances qu'il avait montrés pendant toute la nuit précédente. H y avait environ quatre milles à faire pour se rendre à la ville ; il fallut gravir la pente rapide d'environ neuf cents à mille pas , ouverte sur le flanc de la montagne et qui va joindre la grande route : on le fit à force de bras plutôt qu'à l'aide des chevaux. Les troupes nous attendaient sur la hauteur : de là le cortège s'avança dans l'ordre qu'il <Jevait conserver.
Deux cent vingt miliciens, appelés volontaires, ouvraient la marche sous les ordres du lieutenant-colonel Seale. Après eux venaient cent quarante soldats du 91° régiment, sous les ordres du capitaine Black well; c'était réellement tout ce dont on avait pu disposer; puis la musique des volontaires; ensuite M. l'abbé Coquereau, précédé de deux enfants de chœur, l'un portant la croix, l'autre l'eau bénite. Venait alors le charjfunèbre. Il était à quatre roues, traîné par quatre chevaux : la configuration des
routes eût rendu dangereux d'en avoir un plus grand
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nombre : ils étaient entièrement caparaçonnés de drap noir, et chacun tenu à la main par un homme en grand deuil. Le cercueil avait été couvert d'une espèce de baldaquin sur lequel s'étendait le manteau impérial apporté de France. C'était un immense carré de velours violet , traversé d'une large croîx tissue en argent et parsemé d'abeilles d'or. Ce fond était entouré d'une large bordure de broderie d'or, où Ton voyait des N et l'aigle impérialesurmontée de la couronne; le tout s'encadrait dans une magnifiqnehermîne. Les glands étaient tenus par MM. Bertrand , Gourgaud , de Las Cases et Marchand. Le comte de Las Cases ne s'y trouvait pas : sa mauvaise santé l'avait retenu en France. Immédiatement après se tenaient les fidèles serviteurs de l'empereur : MM. St-Denis, Novcrraz, Pierron et Archambault. Le long du char étaient deux files d'artilleurs j derrière marchaient environ quarante miliciens ou artilleurs , pour le retenir dans les pentes qu'il avait à descendre. Le brave lieutenant-colonel Trclawney avait voulu les commander en personne : il était avec eux, â pied, dirigeant tous leurs mouvements.
Venait alors M. de Rohan Chabot, commissaire du roi, conduisant le deuil , ayant à ses côtés MM. les capitaines Guyet et Charncr, M. Arthur Bertrand, MM. le
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capitaine Doret elle docteur Guiltard j puis les autorités civiles, militaires et maritimes do l'Ile. Par suite d'un sentiment dont nous appréciâmes toute la délicatesse, elles avaient voulu que les Français occupassent le premier rang auprès du cercueil de Napoléon, C'étaient S. Exc. le major-général Middlemore, C. B. , gouverneur de l'Ile , ayant à sa droite Son Honneur W. >Vilde , esquire, chef de la justice, et l'honorable lieutenant-colonel Hodson, membre du conseil; et à sa gauche le major-général Churchill et ses officiers; puis, derrière lui, les principaux habitants de l'Ile en grand deuil. Le cortège était fermé par une compagnie d'artillerie royale et un détachement de volontaires que suivait une nombreuse population. Un certain nombre de miliciens , armés seulement de leur baïonnette , selon la coutume anglaise, se mettait en haie pour le passage du char et, dès qu'il était passé, ils profilaient des sentiers et chemins détournés pour courir et venir se remettre en haie; ils ont répété cette manœuvre jusqu'à la ville.
Là, nous trouvâmes rangés en haie, depuis l'entrée jusqu'à la porte près de la mer, le détachement de miliciens qui ouvrait la marche. Tous avaient le bout du canon de fusil appuyé sur le pied gauche , les deux
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mains jointes sur la base de la crosse, l'arme présentant la platine, la tôle appuyée sur les mains. Le temps pluvieux jusque-là s'était amélioré. Le cortège défilait lentement. Les boutiques avaient été fermées. Les fenêtres et les balcons étaient garnis de personnes habillées de la manière la plus élégante ; le fort et la frégate ne cessaient de tirer de minute en minute depuis le départ ; les pavillons flottaient à mi-mât; tout donnait à cette marche l'apparence de la douleur religieuse que nous portions dans nos cœurs.
La population intérieure de l'Ile nous avait escorté* ou suivis depuis Alarm House. Les divers chemins qui serpentent sur les deux montagnes presqu'à pic qui forment James'- Valley en étaient couverts : on la voyait disparaître et reparaître avec rapidité dans les sinuosités de la montagne, suivant les mouvements du cortège. A la porte de la ville commençait une haie de soldats du 91* régiment , l'arme placée comme celle des miliciens. Elle s'étendait jusqu'au débarcadère.
C'est là que le commandant de la frégate la Belle Poule, S. A. R. le prince de Joinville, remplissant la noble mission que lui avait confiée son père, attendait sous le pavillon national la dépouille mortelle du héros; c'était dans ses mains, déjà éprouvées, que l'Angle-
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terre devait remettre à la France ces saintes et nationales reliques.
Le prince venait de débarquer à la tète des états-majors réunis de sa frégate, de la corvette la Favorite et du brick YOretie. Ces étaU-majors s'étaient formés en double baie. Dés que le char apparut, chacun se découvrit et les hommes de tous les canots mâtèrent leurs avirons. En môme temps, dans le lointain on vit les trois bâtiments de guerre français hisser leurs couleurs, redresser leurs vergues qui depuis huit heures du matin étaient en panlenne, et se pavoiser comme par enchantement. La musique fit entendre des marches funèbres.
Arrivé au débarcadère à cinq heures et demie, le cortège s'arrêta. M. l'abbé Coquereau présenta Paspersoir à son altesse royale, puis S. E. le major-général Middlcmore, gouverneur de l'Ile, qui malgré son état de souffrance avait absolument voulu suivre à pied le char funèbre, s'avança vers le prince commandant et 4ui dit qu'il avait été chargé par son gouvernement de lui remettre les cendres de l'Empereur Napoléon ; qu'il avait pris toutes les mesures nécessaires à cet effet et qu'il espérait que le prince partirait satisfait. Son altesse royale répondit qu'elle recevait au nom de la France les restes mortels de l'Empereur Napoléon; qu'elle était
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très satisfaite des mesures qui avaient été prises et qu'elle en remerciait les autorités anglaises.
Ces formalités remplies, et tout étant prêt pour le transport dans la chaloupe, on découvrit le cercueil. Le prince, immobile, le regarda fixement. Une profonde émotion se peignit sur son visage et dans toute sa personne. On y voyait des sensations diverses; la douleur, la fierté. Il semblait dire en même temps : voilà
donc ce qui reste de tant de grandeur'. Je vais
donc enfin remettre à la France les cendres de Napoléon ! Puisse ce jeune prince conserver toujours
la pureté et l'élévation de sentiments qu'il a montrés dans cette solennelle circonstance.
Cependant la chaloupe a reçu le cercueil. Elle s'est enfoncée sous son noble poids. Les cendres de Napoléon sont entre nos mains , en France , au milieu des Français!... Le prince commande en personne. Prèsde lui, à sa droite, est M. le comte Ph. de Chabot , commissaire du roi; à sa gauche, M. le commandant Hernoux, son aide-de-camp : le maître d'équipage Le Magnent tient la barre, le commandant Guyet est sur l'avant. M. l'abbé Coquereau et les compagnons d'exil ont repris leur place. Le pavillon en soie aux trois couleurs, figurant le pavillon impérial , est hissé.
octobre 1840. de sainte hélène. 247 Aussitôt de la frégate, de la corvette et du brick part à un très court intervalle une triple salve, en feu de file,
de toute l'artillerie. On eût dit le bouquet d'un feu d'artifice. Vingt etun coups de canon retentissent au même instant dans les forts. L'Angleterre et la France s'unissaient pour saluer ensemble l'Empereur et Roi.
La pluie avait déjà cessé depuis quelque temps et le soleil semblait lutter contre les nuages. 11 apparut brillant en ce moment et darda ses derniers rayons sur cette pompe funèbre ou plutôt sur celte marche triomphale. C'était au soleil couchant que la mort avait soustrait Napoléon à son martyre ; c'était au soleil couchant que la France le recevait dans ses bras.
Deux canots de la Favorite, marchant de front» précèdent la chaloupe. Deux canots de la Belle-Poule, sont à chacun de ses flancs. Deux canots de l'Orne la suivent, tous les hommes tête nue et crêpe au bras. Leur attitude, leur front levé montre combien ils sont glorieux et fiers du devoir qu'ils remplissent. La musique est dans le lointain faisant entendre des sons funèbres.
La chaloupe s'avance avec une lenteur majestueuse. Un profond silence, témoignage de respect, ne cesse de régner. A la voix ou plutôt au geste du prince, on entend de loin en loin un seul bruit d'avirons qui commu-
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niquent un faible mouvement à ce nouveau cortège.
On arrive à bord de la frégate. Une partie de l'équipage était monté debout sur les vergues. Soixante hommes commandés par le capitaine Penanros étaient sous les armes à bâbord. Les trois états majors formaient la haie, le sabre à la main. Lorsque le cercueil passa , on battit aux champs , et la musique se fit entendre. Une chapelle ornée de trophées avait été préparée sur le pont par les soins du prince lui-même. Le cercueil y fut déposé à six heures trente-huit minutes. Circonstance singulière! C*étaitle45 octobre* 8 15, que Napoléon, captif, avait mouillé en radede Sainte-Hélène, pour commencer sa longue agonie; c'était le 15 octobre, à vingt-cinq ans de dislance, qu'il rentrait en rade de Sainte-Hélène , pour être reporté en triomphe dans sa patrie.
Il faisait presque nuit , on essaya inutilement d'allumer les nombreuses bougies préparées. Des fanaux furent rangés autour du catafalque. Chacun reprit sa place, et M. l'abbé Coquereau fit encore entendre de nouvelles prières. Après l'absoute, quatre factionnaires furent placés autour du cercueil.
Ces dispositions terminées, le prince dit : Messieurs, tout est fini ; à demain. Mais telle était l'impression pro-
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duite sur les matelots, sur ces hommes habituellement si remuants et si distraits, que près de cinq minutes s'étaient déjà écoulées et tous étaient encore à leur place, immobiles et regardant.
16 Vendredi. Pendant la nuit, l'officier de quart avait conservé la grande tenue. La frégate était restée pavoisce et le corps avait été maintenu en chapelle ardente. M. l'abbé Coquereau ne l'avait pas quitté , quoique ce fût sa troisième nuit de veille. A dix heures , devait commencer une cérémonie religieuse.
L'autel était dressé sur l'emplacement de la roue du gouvernail , appuyée au mât d'artimon ; il était surmonté de pavillons français et d'un trophée d'armes. A droite et à gauche s'élevaient deux faisceaux de fusils , au-dessus desquels était attachée une couronne de chône. Au-devant étaient deux obusiers. Entre l'autel et le cabestan, s'étendait un immense drap noir, brodé d'argent, sur lequel reposait le cercueil, recouvert de son magnifique manteau et surmonté de la couronne Impériale voilée de crêpe. Des cassolettes suspendues faisaient fumer l'encens.
Des soixante hommes commandés par le capitaine Penanros, trente étaient à tribord sous ses ordres immédiats, et trente à bâbord sous les ordres de