‹ Journal écrit a bord de la frégate La BellePouleChapitre 12 sur 18 · mission octobre · texte numérisé non relu

mission octobre

M. Jauge. Les compagnons d'exil de l'Empereur avaient repris leur place; près d'eux étaient les fidèles serviteurs et les quatre plus anciens sous-ofticiers de la di-

vision ; au pied du cercueil se tenait le prince commandant, en grande tenue j à sa droite, le commandant Hernoux , son aide de camp ; à sa gauche , M. le comte de Chabot, commissaire du roi ; derrière lui étaient les commandants Guyetel Dorel et l'agent consulaire de France ; puis les états-majors , chacun à son rang; puis les capitaines des navires marchands français et leurs passagers (1). Venaient enfin tous les matelots en tenue. La Favorite et l'Oresie avaient envoyé leurs maîtres et une députation de soixante hommes chacun. 11 n'y avait aucun étranger. C'était une cérémonie toute nationale.

A dix heures, M. l'abbé Coquereau commença l'office divin. Pendant toute sa durée, la corvette et le brick, qui depuis huit heures du matin avaient le pavillon à mi-màtet les vergues en patenne, tirèrent alternativement un coup de canon de minute en minute.

Ilien ne saurait rendre le recueillement et la majesté qui présidèrent à celte cérémonie. Pour ceux qui

(1 M. Gillct, Jean-Michel, capitaine de la Donnc-aimje, de Bordeaux, et M. Truquelil, capitaine de l//i</eVw,du liàvre.

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avaient vécu familièrement k Sainte-Hélène avec Napoléon déchu , c'était la cendre du plus attachant des hommes sur laquelle ils pleuraient j pour ceux qui ne Pavaient pas connu , c'était la tombe du plus grand des hommes, qui, en comprimant l'anarchie, avait élevé jusqu'aux nues la gloire de la pairie; pour tous, c'était l'ombre du grand Napoléon , qui reparaissait au milieu des Français, après un quart de siècle d'exil.

Les cérémonies terminées, le corps fut déposé dans le caveau préparé, avec les prières et les formes prescrites par l'Église catholique.

Tout était accompli : le pavillon de soie, garni de crêpe noir, flottait toujours en tête du grand mat. 'L'officier de service vint demander au prince commandant des ordres à ce sujet : « Qu'il y reste, répondit-il, » jusqu'à ce que nous ayons perdu la terre de vue; t on doit bien cela à l'Empereur!... » (1)

47 Samedi. Ce dernier jour passé en rade de Sainte- Hélène fut perdu pour moi. Une chute m'avait mis hors d'état de pouvoir marcher.

(1) Ce pavilloo, qui figurait le pavillon impérial avait été préparé par les mains des principales dames de l'Ile. Le prince de Joinville avait donné ordre qu'il y eût au milieu, un N couronné, brodé en or, mais on ne put trouver ce qui était nécessaire pour remplir cette intention.

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A neuf heures du matin on apporta à bord la grande dalle de pierre blanche qui fermait immédiatement le cercueil de Napoléon, et les trois dalles qui couvraient la tombe.

48 Dimanche. De bonne heure, tout fut en mouvement à bord ; les commandants Guyet cl Doret vinrent prendre congé du prince. On entendit bientôt la voix de ce dernier prononçant le commandement : Chacun à son poste d'appareillage !

Depuis le moment de mon débarquement à Sainte- Hélène, j'avais pour ainsi dire vécu dans un autre monde; le bruit, les manœuvres du bord, me rappelèrent à moi-môme. Le rêve qui durait depuis huit jours s'évanouissait ; je rentrais dans la vie réelle.

Au coucher du soleil on voyait encore Sainte-Hélène : nous en étions à vingt-deux lieues. L'île n'apparaissait plus que comme une légère vapeur a l'horizon. J'adressai un dernier adieu à ce séjour d'amertume , où pourtant je venais d'être heureux.

49 Lundi. Le cercueil de Napoléon était désormais maintenu en chapelle ardente. Tous les jours M. l'abbé Coquereau allait y .réciter des prières. Les compagnons d'exil et les fidèles serviteurs portaient le deuil.

Ce soir, de quoi pouvions-nous parler, si ce n'est de

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octobre 1840. de saintb-hélènk. 253 Napoléon et de ce qui venait de se passer sous nos yeux? Voici une des anecdotes qui vinrent dans la conversation , et que je cite parce qu'elle est nouvelle pour moi : elle était contée par un témoin oculaire.

Le jour de la bataille de Ligny, au moment où le comte d'Erlon débouchait sur la gauche, plusieurs jeunes officiers, formant un groupe à quelques pas de l'Empereur, riaient assez haut pour attirer l'attention non seulement des personnes qui composaient l'étatmajor, mais encore de l'Empereur lui-môme. Napoléon se retourna , et dit d'un ton sévère, s'adressant à un jeune officier d'ordonnance : Monsieur, on ne doit pas rire, brsqu'on voit tant de braves qui s'égorgent.

Depuis la cérémonie de l'exhumation , nous avions eu des détails exacts sur la manière dont avait été construite la tombe de l'Empereur j les voici :

On creusa une fosse dont toutes les parois intérieures furent revêtues d'une muraille de deux pieds d'épaisseur. Elle eut alors onze pieds de profondeur, sept pieds de long et quatre pieds six pouces de large. Au fond on prépara un lit en maçonnerie. Sur cette fondation , et soutenu par huit pierres presque cubiques , ayant chacune un pied de haut , on mit une dalle en pierre blanche d'environ cinq pouces d'épaisseur. Quatre

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autres dalles de môme épaisseur, placées debout sur leur côté, formèrent une espèce de caveau ou sarco* phage en pierre ayant la forme d'un carré long, et les angles en furent soigneusement liés entre eux par du ciment romain* C'est là que l'on déposa le cercueil.

Ce sarcophage en pierre fut ensuite couvert et fermé par une large dalle aussi en pierre blanche, et on boucha toutes les fentes et interstices avec du ciment romain.

Sur la dalle en pierre blanche qui fermait le sarco* phage en pierre, on établit deux couches de maçon-»

nerie, fortement cimentées et même fortifiées par des crampons, de manière à ce qu'elles pussent s'unir avec le mur épais de deux pieds qui soutenait les parois intérieures de la fosse. L'espace vide d'environ sept pieds de profondeur qui se trouva entre ce dernier lit de maçonnerie et la surface du sol, fut ensuite rempli de terre. Le tout fut couvert de trois dalles , dont l'épaisseur s'élevait un peu au dessus du niveau du sol, et qui couvraient un espace de douze pieds de long sur neuf de large.

Lors de l'ouverture du cercueil, nous avions été très surpris de voir que l'Empereur avait les paupières fermées, en voici la raison. Peu de jours avant sa fin ,

octobre 1840. de sainte-Hélène. 255 l'Empereur avait dit au grand-maréchal : « Bertrand , quand je serai mort, vous me fermerez les yeux; car vous savez que naturellement ils restent ouverts. » Lorsque Napoléon eut cessé de vivre, le général Bertrand se mit à genoux auprès de son lit, et accomplit ce désir de l'Empereur.

19, 20 mardi. Nous continuons notre route avec bon ventj mais chose extraordinaire , il fait réellement froid et l'humidité est extrême.

Aujourd'hui, exercice de la grenade; le commandant y préside lui-môme.

21 mercredi. Une espèce de caveau funèbre avait été préparé dans l'entrepont , le cercueil de l'Empereur y était déposé. Ce caveau était entièrement tendu de velour noir , parsemé d'étoiles d'argent et richement garni de franges et de glands du même métal ; un autel y était dressé , il s'y trouvait de nombreuses bougies. Le cercueil était recouvert du manteau impérial et surmonté de la couronne.

L'état de la mer permettant de dire la messe, M. l'abbé Coquereau la fit entendre dans ce caveau. L'étatmajor et la partie de l'équipage qui n'était pas de service y assistèrent dans un profond recueillement.

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Pendant le resle de la traversée , celte cérémonie se renouvela aussi souvent que le temps le permit.

A deux heures, branle bas de combat.

22 jeudi. Nous avons le soleil au zénith : nous pouvons dire que nous avons eu aujourd'hui notre premier

ta

jour de chaleur.

23 vendredi. — 27 mardi. Nous n'avons d'autre diversion à la monotonie de la mer que les exercices répétés que fait faire le commandant.

28 mercredi*. Nous repassons la ligne*, la chaleur est excessive.

31 -samedi. Dans la nuit nous recevons un grain violent; il tombe à bord une masse d'eau énorme. Dans la journée , nous apprenons avec plaisir qu'il y a trois bâtiments en vue. M. Touchard , officier d'ordonnance du commandant, est envoyé à bord de l'un d'eux. C'était le navire le Hambourg , venant de Hambourg. Le capitaine n'était pas fort sur la politique ; cependant un journal anglais qu'il donna , nous fit croire qu'il ne serait pas impossible qu'à notre retour en Europe, nous trouvassions la guerre déclarée entre l'Angleterre et la France.

Entre autres nouvelles qu'il nous apprenait était celle-ci : « Le bruit courait aussi au moment de mon

novembre 18'» 0. de sàinte-hélkne. 257 départ , dit-il , que le gouvernement français allait envoyer à Sainte-Hélène deux bâtiments pour y chercher les cendres de l'Empereur. »

• Novembre. 2 lundi. Aujourd'hui 2 novembre, nous entendîmes la messe des morts dans le caveau impérial.

Depuis plusieurs jours, les grains se succédaient sans discontinuer , et la pluie était assez fréquente pour nous rendre difficile l'accès du pont.

Vers le milieu de la journée, on aperçut une goélette qui hissa bientôt le pavillon hollandais : c'était YEfjmont qui se rendait à Batavia. On envoya à son* bord un officier qui revint bientôt avec deux journaux hollandais et des nouvelles de Paris du 5 octobre. Nous fûmes obligés , quant aux journaux , de nous en rapporter à la traduction de deux hommes de l'équipage. Nous y trouvâmes une masse de nouvelles qui nous étonnèrent d'autant plus que nous ignorions les antécédentsj c'étaient : la condamnation du prince Louis ; le bombardement de Beyrouth et sa reprise par Soliman

• Pacha ; l'appel de la flotte russe de la mer Noire ; le blocus des côtes de Syrie par les Anglais ; l'offre de démission faite unanimement par le cabinet français, si, dans les vingt-quatre heures, la guerre n'était pas déclarée à l'Angleterre, etc., etc.

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En faisant une large pari à l'inexactitude et à l'exagération, l'attaque de Beyrouth et le blocus de la Syrie étaient deux faits significatifs. Le commandant prit aussitôt son parti : il donna liberté de manœuvres à la corvette, dont la marche inférieure le retardait, et les deux bâtiments, selon l'usage, se séparèrent aux cris trois fois répétés de : Vive le roi I

Deux heures après, les cloisons et autres dispositions intérieures de l'appartement du commandant étaient détruites, et les caronades placées aux sabords. Après avoir ainsi donné l'exemple, il vint nous dire, en riant, qu'il en était désespéré; mais qu'il fallait que nous lui rendissions ses canons. Il avait, en effet, permis qu'on nous construisît des chambres dans la batterie, et chacune d'elles occupait la place d'un canon qui se trouvait ainsi supprimé.

3 Mardi. Immédiatement après déjeûner commença la démolition de nos chambres. Nous assistâmes gaîment, mais, il faut l'avouer, non sans regret, à leur destruction. Le matelot est un homme bon à tout : . quand il s'agit de construire, il travaille bien ; mais quand il s'agit de détruire, on ne sait où il va encore chercher un supplément de forces, d'adresse et d'activité. D'ailleurs, le commandant, assis sur une table,

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animait par sa présence l'ardeur des travailleurs ; aussi ce ne fut pas long : la hache et le marteau eurent bien vite fait place nette. Les débris inutiles furent jetés à la mer; nous les vîmes flotter au loinj et si, dans la journée, quelque bâtiment les a rencontrés, on aura dû être persuadé qu'un sinistre était arrivé dans ces parages. 11 fallait voir ensuite l'ardeur de ces matelots, remontant leurs pièces, les frottant pour en faire disparaître la rouille et la poussière : leur donnant, à la lettre, des marques de tendresse.

Désormais toutes les bouches à feu étaient en état ; les charges avaient été visitées, et, comme disent les marins, la frégate était parée (1).

Depuis quatre mois que j'étais à bord, j'avais appris à connaître le commandant. À la manière calme et précise dont il faisait ses dispositions, au soin avec lequel il entrait dans tous les détails, môme minutieux, il était plus qu'évident que nous avions à faire à un homme dont le parti était pris, et qui, dans aucun cas, ne se serait rendu, dût-il se faire ou couler ôu sauter.

Tous ces derniers jours, la chaleur fut extrême ; et, (i) C'est à dire prOte à tout événement. ;

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le vendredi 6, nous eûmes dans le sud le spectacle d'un magnifique orage.

9 Lundi. Au jour, on avail en vue deux navires. Les matelots envoyés en vigie dirent qu'ils pensaient que ces navires avaient changé de route après nous avoir aperçus. Cette circonstance nous fit croire encore davantage à la guerre.

40 Mardi. Nous repassons le tropique du Cancer ; la chaleur, qui jusqu'ici a été excessive, commence à diminuer un peu.

42 Jeudi. Au coucher du soleil, nous vîmes un aspect de vigie (1), tellement naturel et tellement vrai, que l'on aurait juré voir une vigie véritable : c'était un effet de nuages. Nul doute que la quantité de vigies qui couvrent les cartes n'ont pas d'autre fondement que des apparences semblables.

45 Dimanche. Insensiblement, nous retrouvions notre climat d'Europe. Pendant la soirée le vent devint bon frais; nous filions dix nœuds; il y avait beaucoup d'éclairs dans le nord, le temps était à grains; on dut serrer les perroquets et prendre trois ris.

16 Lundi. La nuit le mauvais temps avait augmenté;

(î) On nomme vigie des pointes dérocher qui paraissent à fleur d'eau au milieu de la mer.

novembre 1 840. de sainte-hélènk. 2GI nous avions eu forte brise par rafale et grosse mer ; on avait dû dégréer les perroquets, la voile appelée le grand hunier s'était déchirée. Le commandant avait passé la nuit sur le pont.

Le mauvais temps en mer est une chose vraiment pénible , parce qu'il rend tout travail et toute occupation impossible ; c'était désormais notre sort.

il Mardi. Le mauvais temps continue. Dans la nuit, nous eûmes grande pluie, forte brise, éclairs et tonnerre; mais nous n'étions plus qu'à 500 lieues de Cherbourg.

i8 Mercredi. Aujourd'hui nous vîmes Sainte-Marie, l'une des Açores, à la distance de iG lieues. Nous entrons dans les latitudes d'Europe , et le froid devient très vif. Il y a six jours la chaleur était encore insupportable.

20 Vendredi. La nuit, le ciel s'était chargé dans le nord. Il y avait eu éclairs, tonnerre, forte brise et grosse mer. Le commandant avait passé une partie de la nuit sur le pont.

Nous devions, selon nos prévisions , rencontrer des navires dans ces parages, qui sont considérés comme yne des grandes roules des Antilles. Nous n'en ren-

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