‹ Journal écrit a bord de la frégate La BellePouleChapitre 7 sur 18 · LOUIS-PHILIPPE · texte numérisé non relu

LOUIS-PHILIPPE

Par le roi,

Le ministre secrétaire d'état du département de l'intérieur ,

Cn. Remisât.

M. le président. Le projet et l'exposé des motifs seront imprimés et distribués. Le projet sera renvoyé à l'examen des bureaux.

Plusieurs voix : Aux voix le projet ! Volons tout de suite!

M. le président : Ce serait violer le règlement. M. hernoux monte à la tribune. Messieurs, dit-il, je

demande que, dérogeant à ses habitudes, la chambre,

contrairement aux dispositions de son règlement,

vote immédiatement sur la proposition du gouvernement.

Voix diverses: Oui! oui! Non! non!

DK SAINTK-HÉlÈNI.. \ '.\

M. Le président. La chambre, quels que soient les sentiments qui l'animent, place toujours au dessus de tout le respect des lois l'observation de son règlement , qui est la première garantie des lois. (Marques générales d'assentiment.)

Une voix de là droite : Aux voix la proposition!

M. le président. Je ne mettrai pas aux voix une proposition qui est contraire au règlement. (Approbation.)

L'impression produite par la communication du gouvernement amène une suspension de la séance. Les députés quittent leur place et forment différents groupes dans l'hémicycle ; les conversations y paraissent très animées. MM. les ministres de l'intérieur et le président du conseil reçoivent les félicitations empressées et sympathiques des membres de la chambre. Après plus d'un quart d'heure d'interruption, le silence se rétablit.

Le président du conseil désirait vivement que les personnes qui formaient la mission de Ste-Hélène pussent partir de Paris le samedi 16 mai , et de Toulon vers le milieu de la semaine suivante. Mais le prince de Joinville, commandant en chef de l'expédition tomba malade : il fallut attendre son rétablissement. Le

4 h missïox juillet 1840.

rendez-vous fut enfin donné à Toulon pour la journée du lundi, 6 juillet.

C'est Toulon qui nous voyait partir pour chercher la dépouille mortelle de Napoléon , Toulon qui avait été témoin de l'aurore de sa gloire. (1)

6 lundi. — Chacun se trouva successivement au lieu du rendez-vous. Le prince commandant arriva dans la matinée: il dîna, ainsi que les officiers et les compagnons d'exil de l'Empereur , chez M. le vice-amiral baron Jurien de la Graviére, préfet maritime.

L'ordre fut donné d être à bord de la Belle-Poule le lendemain à midi.

7 mardi. — Dès midi tout le] monde était embarqué : on n'attendait plus que M. de Chabot , commissaire du roi; il arriva, et à quatre heures , le prince commanda lui-môme l'appareillage. J'ai remarqué dans le cours de la campagne qu'il avait l'usage de prendre le commandement pour les appareillages, les mouillages , et dès que les circonstances devenaient un peu imposantes. La corvette la Favorite, commandée par

(I) On se rappelle qu'au siège de Toulou , Napoléon commandait l'artillerie, en qualité de chef de bataillon. C'est à ses habiles conceptions que fut due la prise de celte place , il faillit y perdre la vie, ayant eu la cuisse presque traversée par une baïonnette anglaise.

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S!. GUyct , floUait auprès de nous. La lu ise était bonne, nous ne tardâmes pas à perdre la terre de vue : le but dù voyage nous la faisait quitter sans regret. Il semblait que nous ne nous séparions pas de la patrie; son pavillon nous ombrageait, et nous allions recueillir les cendres de celui qui Pavait faite si grande !

M. de Chabot , commissaire du roi , le général Bertrand , le général Gourgaud , M l'abbé Coquereau et moi , étions passagers à bord de la frégate la Belle- Poule : le défaut d'espace avait obligé d'embarquer M. Marcband à bord de la Favorite,

Du & mercredi au ÎA mardi.— Noire navigation était fort douce : les bâtiments étaient poussés par de faibles brises.

Nous fîmes promptemenlconnaissanceavec messieurs les officiers de la frégate , qui nous entourèrent de toute espèce de prévoyances et d'attentions.

La frégate la Belle- Poule , portant soixante bouches à feu , était commandée par S. A. R. le prince de Joinvilîe j il avait auprès de lui M. Hernonx, capitaine de vaisseau, son aide de camp, et M. Touchard , lieute-< nant de vaisseau , son officier d'ordonnance.

Le prince commandant a été reçu élève de deuxième classe à Brest, en 1834. Son examen, selon la forme

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établie , a eu lieu publiquement. Les examinateurs et les nombreux assistants se plurent alors à convenir qu'ils n'avaient point vu d'examen plus brillant; c'était chose notoire dans toute la ville. Depuis, le prince a fait six campagnes j celle-ci est sa septième. On connaît sa belle conduite au Mexique; les officiers qui s'y trouvaient avec lui, disent unanimement qu'il s'y est montré brave et froid comme un ancien militaire , et qu'il serait difficile de mieux gagner des épaulettes.

M. Hernoux, son aide de camp, est membre de la Chambre des Députés; il sort de l'École navale impériale. Quoique jeune encore, il compte aujourd'hui trente ans de service. Il commandait un bâtiment en Orient, quand M. de Rigny le distingua et le chargea plusieurs fois de missions diplomatiques. Lorsqu'après 1830 on nomma des officiers d'ordonnance auprès du Roi , M. de Rigny , alors ministre de la marine, t'appela à ces fonctions. Comme officier d'ordonnance , M. Hernoux fut employé au siège de la citadelle d'Anvers; il se distingua sur l'Escaut. C'est à la suite de ce siège que le Roi lé chargea de l'éducation nautique du prince de Joinville. Nommé député par l'arrondissement de Mantes, M. Hernoux a plusieurs fois fait partie de la commission du budget, et a été deux fois rap-

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porteur du budget de la marine. La clarté et la force avec laquelle il a exposé ses vues, tant dans les commissions qu'à la tribune , a déterminé la Chambre à les adopter et à reporter sur le personnel une forte somme, qui jusque là avait été affectée au matériel.

M. Touchard , chevalier de la Légion-d'Honneur, a eu de nombreuses couronnes au concours général. Il a fait plusieurs campagnes , entre autres le tour du monde sur la corvette la Bonite , où il était chargé des observations astronomiques. Le prince ne le connaissait pas personnellement : son mérite Ta fait appeler au poste qu'il occupe.

M. Charner, capitaine de corvette, était le commandant en second de la frégate. On sait que le commandant en second est chargé de tout le détail intérieur du bâtiment. M. Charner est, comme M. Hernoux, élève de l'École navale impériale ; il était à la prise d'Ancône et d'Alger; il jouit d'une réputation très distinguée parmi ses collègues comme praticien et comme homme de savoir.

Les autres officiers composant l'état-major de la frégate étaient :

l M, Le Guillou^Penanros, lieutenant de vaisseau, qui

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compte vingt-huit ans de service, dont vingt-trois d'embarquement.

M. Penhoat , lieutenant de vaisseau , qui compte six campagnes et plus de huit ans de mer effectifs.

M. Fabre Lamaurelle , lieutenant de vaisseau. M. Fabre a fait avec M. Baral, sur les cotes du Brésil, une campagne hydrographique qui a produit d'utiles travaux. Sur \ePalinure il a eu une affaire contre Tunis. Il a accompagne le prince de Joinville à Constantine. Sa conduite brillante au Mexique lui a mérité la décoration.

M. Bazin , enseigne de vaisseau , a fait plusieurs campagnes en Orient , dans les Antilles , sur les côtes d'Afrique et d'Angleterre, à bord de Vïphigènie, de la Didon et de la Mabuinc.

M. Bonie, enseigne de vaisseau. Il est ainsi que le prince de Joinville, élève du professeur Guérard qui a formé tant de sujets distingués. Il a fait plusieurs campagnes, entre autres le tour du monde sur la frégate

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la Vénus.

M. Chedeville , commissaire d'administration , secrétaire du conseil d'administration. Il a dix-neuf ans de service dont huit de mer.

M. le docteur Guillard, chevalier de la Légion

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d'Honneur. L'importante mission de l'exhumation de Napoléon ne pouvait être mieux confiée qu'au docteur Guillard, que son instruction et ses services distingués avaient déjà appelé à l'honneur d'embarquer en qualité de chirurgien major sur la frégate la Belle-Poule.

MM. de Roujoux et de Bovis, élèves de première classe, ont fait, toujours ensemble plusieurs campagnes, entre autres celle du Mexique. Ils promettent à la marine deux olficiers distingués.

M. Godleap, élève de première classe, a fait plusieurs campagnes.

M. Gervais, élève de deuxième classe, décoré de la Légion-d' Honneur. Il a eu la cuisse traversée d'une balle ensuivre dans une rue de la Véra-Cruz, est tombé sans connaissance sur son commandant (le prince de Joinville) qui l'a tenu et porté dans ses bras, jusqu'à ce que des matelots soient venus pour l'enlever.

M. Jouan , id.

M. d'Espagne de Venevelles, id., fils du général. M. Jauge, irf., décoré de la Légion-d' Honneur. Ha eu aussi la jambe traversée d'une balle à la Véra-Cruz. M. de Suremain, id. M. Perthuis, id.

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M. Bourdel , chirurgien de troisième classe.

M. Thibaut , id.

Nous voguions de conserve avec la Favorite , corvette de vingt-quatre bouches à feu. Commandant M. Guyet, capitaine de corvette.

M. Guyet, élève de l'École navale impériale, était naguère chef d'état-major de l'amiral Lalandedans le Levant. 11 compte trente ans de service et de nombreuses campagnes.

Les autres officiers composant l'état-major étaient : MM. Lalia, lieutenant de vaisseau, chargé du détail;

M. Béral de Sédaiges, enseigne de vaisseau ;

M. Narbonne, /cf.;

M. de Trogoff-Coattalio, id. ;

M. Jacques dit Lapierre, id.;

M. Gilbert-Pierre, commis d'administration;

M. Arland, chirurgien major;

M. Guillabert, chirurgien de troisième classe;

M. Meynard , élève de deuxième classe ;

M. Fabre, volontaire;

M. Pages, id.;

15. Mercredi.— A huit heures du matin, nous apercevons Gibraltar et nous rencontrons un assez grand nombre de bâtiments allant dans toutes les directions.

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A midi, nous sommes par le méridien de Gibraltar; nous apercevons bienlôl la baie , des bâtiments à l'ancre et une petite partie de la ville; puis de l'autre coté de la baie, Algésiras. Le détroit de Gibraltar a trentesix milles dans sa plus grande longueur et sept dans sa moindre largeur. Nous laissons à notre gauche Ceuta , où le gouvernement Espagnol retient aux galères les condamnés politiques ; nous serrons de près la côte d'Europe; on y dislingue de distance en dislance des lours bâties par les Espagnols, comme défense contre les Maures.

Gibraltar est une énorme montagne oblongue , s'étendant du sud au nord, jointe au continent par une plaine sablonneuse très basse. La ville se trouve sur le penchant nord-est , en sorte que nous ne pouvons en apercevoir qu'une très petite portion. L'eau de la mer perd ici sa leinte transparente et prend une couleur bourbeuse.

La montagne de Gibraltar est le seul lieu de l'Europe ou il y ait des singes. Les habitants disent que lorsque la mer forma le détroit en séparant l'Afrique de l'Europe, les singes qui se trouvaient à la maraude sur cette montagne, ne purent regagner l'Afrique ; que depuis ce temps ils sont restés là. Les Anglais défendent

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rigoureusement qu'on les tue. Cependant lorsqu'autrefois on a travaillé aux fortifications de Gibraltar, ces animaux ont beaucoup incommodé les travailleurs en leur lançant des pierres.

La vue d'Algésiras nous rappelait un des glorieux combats de notre marine.

En 1801 , l'amiral linois se trouvait mouillé devant Algésiras avec les vaisseaux le Formidable, qu'il montait , le Desaix, ['Indomptable et la frégate la Muiron. Le 6 juillet il y fut attaqué par l'amiral anglais Saumarez, commandant une escadre de six vaisseaux et d'une frégate ; le feu commença à huit heures et demie et dura six heures sans interruption. L'escadre Anglaise

désemparée malgré l'inégalité des forces , fut réduite à se réfugier à Gibraltar , abandonnant au pouvoir de la division française i'Annibal, qui s'était échoué près du Formidable,

Dans cette glorieuse action la perle des Anglais s'éleva à 1500 hommes environ tués et blessés ; l'escadre française comptait 200 hommes tués et 300 blessés, et au nombre des premiers étaient les intrépides capitaines du Formidable et de Y Indomptable.

C'tsi, au dire des marins les plus expérimentés, un exemple remarquable de ce que peut une armée mouil-

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lée et embossée pour attendre l'ennemi ; et cependant une foule d'officiers , même à force égale , proscr ivent cette tactique comme funeste, et sont décidés presq n'en toute circonstance à mettre sous voiles pour combattre.

Actuellement, surtout avec la grande facilité que la marine à vapeur a introduite dans la mobilisation des forces navales, une tactique semblable, qui condamne les vaisseaux au rôle de masses presque inertes, réussiraitelle aussi bien? La ligne de batailleclle-rn£me,cepoint de départ de notre tactique navale, est-elle destinée à régir les dispositions de nos amiraux , elle qui date déjà de plus de deux cents ans, de celte époque où Tromp et Monk, au combat du Texel, occupaient chacun une étendue de près de quatre lieuesavec leur longue file de navires rangés dans les eaux les uns des autres.

L'introduction de l'artillerie incendiaire et delà vapeur , ce moteur puissant qui ne tient compte ni du calme ni du vent debout , en rendant les effets d'un premier feu plus destructifs et plus prompts, neforcera-telle pas à grouper les vaisseaux en peloton de combat, se soutenant vaillamment entre eux ? Celte tactique de Napoléon, que Nelson a appliquée aux combats de mer, c'est à dire la concentration rapide et alternative de

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masses destructives sur des fractions d'armée ennemie, ne produirait-elle pas aujourd'hui , employée contre nous, des résultats plus désastreux encore, si nous persévérions dans les errements de notre vieille tactique?

Ces diverses questions sont soulevées journellement et font l'objet des discussions des hommes de mer... Heureux ceux dont l'intelligence saura devancer les leçons d'une fatale expérience, prévoir les effets des nouvelles découvertes introduites dans l'art naval, et régler leurs dispositions de bataille en conséquence. Ceux-là auront du génie, ils vivront dans l'histoire.

A six heures et demie du soir, on vit des points blancs presque brillants : c'était le sommet des édifices de Cadix. La marée ne permit pas d'entrer le soir même : il n'y avait pas assez d'eau. On courut des bords toute la nuit.

i6. Jeudi.— Avec le jour, le magnifique tableau de Cadix avec ses maisons blanches, sembla sortir du sein des ondes. Le prince prit le commandement et conduisit sa frégate au mouillage. Nous y trouvâmes le brick français le Voltigeur, commandé par M. de Tinan , et le bateau à vapeur le Castor , commandé par M. Serval, lieutenant de vaisseau.

Nous passâmes près de cinq jours à Cadix ; nous y

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vîmes les restes d'une vieille civilisation, dont la régénération ne se manifeste pas encore.

21. Mardi. — Le matin, le prince de Joinville commanda l'appareillage. Je suis arrivé à Cadix avec plaisir, je la quitte avec plaisir. A midi, cette ville antique n'existait plus pour nous.

22. Mercredi. — Nous courrions sur Madère avec bonne brise de nord-est : la frégate fdail onze nœuds. Ceux de nous qui n'étaient pas encore complètement amarinés trouvèrent le temps un peu gros. Nous nous considérions comme prenant les vents alizés.

Il y avait à bord plusieurs officiers qui avaient fait la campagne du Mexique. La conversation vint sur l'affaire du paquebot anglais ['Express, qui a fait tant de bruit en Angleterre et môme en France.

Une heure avant le bombardement de la forteresse de Saint-Jean-d'Ulloa, le commandant de la corvette la Créole (prince de Joinville) envoya un officier à bord du paquebot anglais YExpress, brick de A canons, commandant M. Croke, lieutenant de vaisseau, pour demander et au besoin enlever de force un pilote mexicain qui était à bord. Le paquebot portait la flamme, et dès lors était bâtiment de l'état : son corn-

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mandant céda à la force, laissa prendre le pilote, mais protesta.

En Angleterre, le parti tory saisit cette occasion pour attaquer le ministère, sous prétexte que le pavillon anglais était insulté. Hélait plus qu'évident qu'il n'avait pu entrer dans l'esprit d'aucun commandant français de faire quelqu'insultc que ce soit au pavillon ami de la Grande-Bretagne; mais on profitait de l'occasion pour attaquer un prince français, et faire une affaire de parti d'une chose sur laquelle en toute autre circonstance on aurait ferme les yeux.

Celte aflaire eut du retentissement, et on crut partout, en France comme en Angleterre, que le prince

de Joinville avait agi en jeune homme, et que tout simplement il avait commis une étourderie. Les débats, qui eurent lieu à la chambre des pairs, le 8 mars 1839, confirmèrent celle opinion. ■

Lord Lyndhwnt voulut absolument voir dans ce fait une insulte au pavillon britannique» Quelle explication en a-t-on donnée, ajoule-t-il ? Le ministre est venu dire ici que toute l'affaire devait être rejeléesur l'inexpérience d'un jeune officier (le prince de Joinville) qui commandait (a Créole, et les journaux fran-

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çais l'ont attribuée à l'impétuosité et à l'audace de ce

jeune officier.

Le comte de Minto (ministre) dit dans sa réponse qu'il avait reçu une lettre du commodore Douglas, et qu'il n'avait aucune objection à la produire. Il en lit l'extrait suivant : « J'ai eu aussi une explication satis- » faisante du contre-amiral (M. Baudin) au sujet du pi- » lote qui a été enlevé de dessus le paquebot l'Express. » C était entièrement une erreur de la part de S. A. R. le » prince de Joinville t et l'amiral français a informé son » gouvernement de cette circonstance, » Lord Minto ajoute qu'il a immédiatement prié son collègue des affaires étrangères d'écrire à ce sujet au gouvernement français, mais que le comte Molé a répondu qu'il n'avait reçu aucun renseignement sur le fait en question, qu'if ne le connaissait que par les papiers publics.

De plus un des recueils périodiques lés plus estimés en Angleterre, contint vers cette époque l'article suivant :

Un acte très déraisonnable (Foolish) impliquant une violation du pavillon anglais a été commis par le prince de Joinville, commandant une corvette dans l'escadre française à la Véra-Crux. Il a pris par force dans ce port un pilote Mexicain à bord du paquebot Y Express,

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lieutenant Croke. L'offense a été aggravée par le but de l'action, qui était de forcer le pilote à guider le bâtiment français dans l'attaque dirigée contre ses propres compatriotes à Saint-Jean d'Ulloa. Par suite de cette sottise de la part d'un jeune homme sans expérience, son amiral, Baudin, a fait au commodore Douglas , commandant la station, des excuses, comme étant une démarche non autorisée et désavouée par lui. Mais ceci ne sera pas suffisant. Le jeune homme, si cet acte

venait réellement de lui, devrait être sérieusement réprimandé par son royal papa (his royal papa), qui est un homme beaucoup trop fin et beaucoup trop habile politique pour ne pas voir dans quelle sérieuse affaire de pareilles escapades de jeune homme pourraient engager sa « dynastie. »

Quant au commandant de Y Express, il nous semble que s'il eut montré une fermeté convenable, l'insulte n'aurait pu être consommée. Toutefois, nous formerons mieux dans la suite notre opinion à ce sujet.

D'après ce qui précède, il était tout naturel qu'on crût que le commandant de la Créole avait agi en jeune homme.

Voici le fait dans toute son exactitude , car il m'a

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été souvent raconté par plusieurs officiers qui y avaient participé :

Le *27 novembre 1838, se trouvaient entre la forteresse de Saint-Jean et la ville de la Véra-Cruz quatre bâtiments , dont deux marchands , une goélette de guerre américaine, et un paquebot anglais, appelé YExpress. Ce dernier portait la flamme britannique, et dés lors devait être considéré comme bâtiment de l'État. Environ une heure avant l'attaque de la forteresse, ces quatre bâtiments mirent successivement à la voile et passèrent à petite distance de la Créole pour prendre le large. La Créole , commandant prince de Joinville, avait été placée par l'amiral dans le nord de la citadelle. V Express passa très près de la Créole , et son capitaine en salua le commandant de la main et du chapeau. En ce moment, la frégate amirale fit à la Créole le signal d'arrêter les bâtiments étrangers. On se disposait à exécuter le signal , sans toutefois en comprendre le motif, lorsqu'on aperçut un canot venant à force de rames, et dans lequel on reconnut un officier de la frégate amirale : c'était M. le lieutenant Vallier, qui s'approcha de la Créole , s'y accrocha avec une gaffe , et , sans monter à bord , dit au commandant quel'inienlion de l'amiral (M. Baudin)était que la Créole

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s'emparât de tous les pilotes mexicains que devaient avoir les quatre bâlimenls parlants. V Express était déjà à trois ou quatre cents toises de la Créole, lorsque cette dernière l'avertit par un coup de canon qu'elle avait à lui parler. Aussitôt Y Express mit en panne. Un canot de la Créole, commandé par M. Allys, enseigne, fut envoyé à bord de 1' Express avec ordre du commandant de la Créole de demander au commandant anglais son pilote mexicain. M. Croke, commandant de Y Express, était un homme d'environ cinquante ans, vieux marin, ayant toute l'apparence d'un brave et loyal militaire; il avait déjà eu des rapports très bienveillants avec nos officiers. Lorsque M. Allys monta à son bord et lui dit qu'il venait chercher son pilote, M. Croke le reçut cor* dialement, mais parut surpris de la demande. Parlezvous anglais? dit-il. — Mal , répondit M. Allys. — Je parle trop mal le français, je vais tâcher de me faire comprendre en anglais : je suis bâtiment de l'État y et j'ai besoin de mon pilote; mon pavillon doit d'ailleurs le faire respecter. — Mais j'ai un ordre de mon commandant; je ne puis que l'exécuter et non le commenter. — Si je ne vous donnais pas le pilote , le prendriez^ vous de force ? — Je ne doute pas que vous ne le donniez de bonne grâce. — Alors , prenez-le. Mais pour

fl

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moi , c'est comme si vous me l'aviez pris de force ; mon devoir est de protester, et je proteste. Là dessu9 «ne forte poignée de main : le pilote fut embarqué , et on m sépara. Quelques minutes après, commença l'attaque de la forteresse de Saint-Jean. Ce pilote , ainsi que neuf ou dix autres, capturés par la Créole, d'après le» ordres de l'amiral , restèrent , pendant tout le temps de Pot laque, dans l'entrepont de la corvette , où ils furent '

trèa bien traités.

Lorsque, vers cinq heures du soir, la partie de la

citadelle qu'attaquait la Créole eut à peu près cessé son feu, par suite d'une explosion de magasin à poudre, le commandant vint à bord de la frégate amirale, rendit compte à l'amiral de l'arrestation des pilotes, et lui demanda ses ordres à ce sujet, lui ajoutant que le capitaine de f Express avait protesté contre l'enlèvement du sien. L'amiral approuva ce qui avait été fait , et donna ordre d'envoyer ces pilotes à bord de la frégate la Qloire, commandant M. Lainé.

Du reste, voilà ta déclaration des officiers français f témoins oculaires.

Brest, 3 mars 1839.

Les officiers de F escadre du Mexique , présents au port de Brest, se doivent à eux-mêmes de flétrir hante-

32 mission juillet 1840.

ment, à la face du pays el tant en leur nom qu'au nom de leurs frères d'armes restés au Mexique, les misérables impostures répandues dans certaines feuilles sur la conduite d'un jeune prince, qui, pendant six mois de fatigues, de privations et de dangers, vient de se montrer, à notre marine, habile el hardi manœuvrier, intrépide soldat, ami et bienfaiteur constant du matelot, et n'a cessé un seul instant de donner à tous l'exemple de la subordination la plus passive et du patriotisme le plus noble.

Ils déclarent injuste et calomnieux le fait avancé ou répété d'après les assertions de journaux anglais, par des journaux français, au sujet de l'enlèvement d'un pilote mexicain à bord d'un paquebot anglais. Dans celte circonstance, comme toujours, le capitaine de la Créol* a exécuté religieusement et à la lettre les ordres qui lui ont été transmis de la part de son chef.

Ils déclarent que le capitaine de la Créole n'a point fait usage des pilotes dont il venait de s'emparer. Il n'en avait pas besoin, car il connaissait mieux qu'eux les récifs qui entourent la forteresse d'Ulloaj il en avait fait auparavant et parfois au péril de sa vie, une exploration aussi complète que possible.

Ils déclarent en outre , que dans cette circonstance,

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non plus que dans toute la durée de la campagne , l'amiral n'a point blâmé la conduite ni la manœuvre du capitaine de la Créole, et qu'au contraire on Ta vu donner après l'action au jeune capitaine les éloges les plus

mérités.

Signé :

Doret, chef a" état-major de l'escadre; de Gueydon, le capitaine, du Dunois; E. Penand , lieutenant de vaisseau, (Créole) ; Romain-Desfossés, capitaine de corvette, (Créole); Fabre Lamaurelle, lieutenant de vaisseau, (Créole); C. Allts: enseigne de vaisseau, (Créole); Dauriac, W., (Dunois); T. du Pontou, «/., (Dunois); G. Ferré , élève de première classe , (Créole) ; Hello , D. M., (Créole); La Richerie, (Créole); A. Royer , commis d'administration, (Dunois); H. Macnier de maisomEu\E, enseigne, (Créole); de Clerembault, lieutenant de vaisseau, (de l'Ipliigénie) ; Vincent, enseigne de vaisseau, (Créole); de Grainville, capitaine de corvette, commandant la Nayade.

23 Jeudi. Toute la journée le vent fut bon, même un peu frais. Nous filions 9, 10 et il nœuds. Nous aurions pu faire plus de route, mais la marche inférieure de la Favorite nous obligea de diminuer de voile.

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Notre temps se passait fort agréablement, grâce à la bienveillance et aux manières simples et aimables de notre commandant. Sa chambre, sa bibliothèque, en un mot tout ce qu'il avait, étaient à notre disposition ; il en a été ainsi jusqu'à la fin de la campagne sans que l'égalité de son humeur se soit démentie un seul instant.

Nous déjeunions à 9 heures. Après déjeuner nous prenions la distraction du marin qui est de monter sur le* pont, de s'y promener et ensuite de s'y promener encore. Puis le travail venait à notre aide lorsque la chaleur et le mouvement du bâtiment ne le rendait pas impossible. A 5 heures venait le dîner. Le prince préférait cette heure, car ordinairement 4 heures est le moment du diner dans toute la marine française. Après dîner nous nous réunissions dans la chambre du commandant. On y faisait la conversation, en général jusqu'à 8 heures, et ensuite chacun passait sa soirée comme il l'èntendait. Telle était notre vie uniforme; et chose singulière, c'est qu'avec cette uniformité le temps passe très rapidement à la mer.

24 Vendredi. Au jour nous vîmes les Désertes. Ce sont des rocs complètement nus et sans habitants. Peu après on aperçut Madère. A 7 heures et demie

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du malin le commandant faisait mouiller devant Funchai.

Chacun de nous se hâla d'aller prendre connaissance du pays. Je le fis avec d'autant plus de plaisir que c'était la quatrième fois que je venais à Madère et que je n'y avais jamais débarqué.

En 1815, le Nonhumberland qui portait l'Empereur à Sainte-Hélène, passa deux jours devant Funchal : il resta sous voile malgré le mauvais temps. Le vent était violent; chacun de nous avait mal aux yeux. La brise venait des déserts d'Afrique, et malgré la distance énorme elle portait avec elle du sable du Sahara : telle était sa force que beaucoup de vitres des croisées de Funchal furent enfoncées et brisées. Ce coup de vent avait laissé des souvenirs dans l'Ile. Nous avons oublié maintenant les passions et les haines de 1815 ; mais lorsque la partie superstitieuse de la population de Madère sut que Napoléon était à bord, celle espèce d'ouragan ne l'étonna plus. Comment cela pouvait-il en être autrement? Bonaparte était là!....

Lorsque l'on ne passe qu'un ou deux jours dans un endroit on fait promptement connaissance. Nous fûmes bien accueillis par tout le monde, M. Montciro,

30 mission juillet 1840.

notre consul, nous fit d'ailleurs toutes les prévenances possibles.

Dans la soirée, plusieurs d'entre nous se rendirent chez le consul Américain. Nous y primes du café récollé à Madère même; il était bon. Un Anglais homme instruit a essayé d'y naturaliser le thé. Il dit que cet essai a complètement réussi.

25 Samedi. Le prince commandant partit au point du jour pour aller faire une course dans l'intérieur de l'île. Beaucoup d'officiers des bâtiments l'accompagnèrent. Il visita en passant la magnifique propriété de M. Da Camara et l'élégant établissement de M. Beau, où il s'arrêta un moment pour déjeuner. Le soir

nous étions de retour.

Les étrangers nous demandaient presque toujours l'explication du nom de la Belle-Poule et paraissaient étonnés de sa signification. Nous ne pouvions les satisfaire quant à l'origine du nom lui-même; mais nous avionsà rappeler les glorieuxsouvenirsquis'y rattachent.

Le nom de Belle-Poule est déjà ancien dans les fastes de notre marine , et il a été assez illustré pour ne devoir pas être oublié.

Au début de la guerre de 1778, c'est le combat de (a frégate française la Belle-Poule contre la frégate au-

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glaise VAréthuse qui donna le signal des hostilités. La Belle-Poule portait alors 2G canons de 12 j VAréthuse en portait 28.

Le 17 juin, à dix heures et demie du matin , M. de la Clocheterie, lieutenant de vaisseau, commandant la Belle-Poule , eut connaissance de plusieurs navires , par ses vigies ; il les soupçonna de former le gros d'une escadre anglaise. C'étaient en effet 20 bâtiments de guerre ennemis : il prit chasse. Mais la frégate anglaise VAréthuse ei un cutter se mirent à sa poursuite. A 6 heures un quart du soir la frégate anglaise avait joint la Belle-Poule : elle la héla en anglais et la somma de passer à poupe de son amiral ; M. de la Clocheterie répondit par un refus net. Aune seconde sommation, môme réponse. L'Anglais envoya sa bordée; le combat commença. Il était 6 heures et demie du soir, la brise était faible et permettait a peine de gouverner. La nuit vint, mais n'arrôla pas le feu. Il dura pendant près de 5 heures, toujours à portée de pistolet. Vers 11 heures du soir la brise s'éleva. VAréthuse était tellement maltraitée qu'elle se hâta d'en profiler pour abandonner son adversaire. Elle laissa arriver vent arrière et se replia sur son escadre. Pendant sa retraite elle renilsans riposter plus de cinquante coups de canon.

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La crainto de lomber dans le gros de l'escadre anglaise empêcha la Bçlle-Poule de la poursuivre.

La Belle-Poule eut 29 hommes tués parmi lesquels M. Grun de Saint-Marsaull, officier en second de la frégate, et 7G blessés parmi lesquels le brave capitaine de la Clochelerie, M. de Laroche Kerandraou, enseigne de vaisseau et M. Bouvet, officier auxiliaire.

26 Dimanche. A cinq heures du matin , le prince commandait l'appareillage et nous quittions Madère où nous avions été si Jjien reçus.

A une heure nous filions avec une forte brise lorsqu'un cri se fit entendre « un homme à la mer » En un instant toutes les dispositions furent prises. Heureusement c'était une erreur, personne n'était tombé. Toutefois le, commandant dut étrë satisfait, car il put voir à la promptitude de la manœuvre que les exercices qu'il répète si fréquemment à bord profilent à l'équipage.

A 2 heures et demie, nous avions perdu la terre de vue.

A dîner on causa des Dardanelles et de la. question d'Orient. La Belle Poule arrivait d'Orient lorsque nous nous sommes embarqués à son bord. Elle avait passé les

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Dardanelles et mouillé devant Constantinoplc. Tour traverser le détroit elle avait dû être remorquée par un bateau à vapeur.

Le 19 février 1807, l'amiral anglais Duckworth s'était présenté devant les Dardanelles avec neuf vaisseaux de ligne , trois frégates et plusieurs brûlots. Les deux forts principaux étaient en très mauvais état, leurs batteries furent bientôt réduites au silence. Arrivé devant Gallipoli , il rencontra un vaisseau turc de 80 canons et cinq frégates. Les équipages étaient en partie absents;

il brûla les bâtiments. Le 20 à cinq heures du soir, il était devant Constantinoplc (1). Mais il avait fallu que Duckworth fût favorisé par un fort vent d'est , ce qui est une circonstance très rare, lin repassant les Dardanelles , le 3 mars , cet amiral perdit une corvette et un brick.

On pensait à bord de la Belle Poule, qxic les Dardanelles étaient extrêmement difficiles si non impossibles à forcerj même en supposant des circonstances atmosphériques favorables: car depuis 1807, les fortifications ont été un peu réparées.

(1) On sait comment cette ville fut sauvée par le talent et l'activité du général Sébastian*.

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J'avais les noms des batteries qui protègent les Dardanelles. Les voici :

Batterie de Totl , SutilBahar,

Korim-Kali ,

Bovali-Kalessi (Seslos), Batterie de Kiomli-Bournow, 16 de 32 et de 24. Batterie de Dymna-Bournow, 20 de 42.

Killis-Bahar , .

40 dont 25 portentdegros boulets en pierre.

40 dont 18 portent de gros boulets en pierre.

Batterie de Namasah, Sultanieh-Kalessi ,

Batterie de Kiossi , Abydos ,

35 15 de ces pièces lancent des bouleis en pierre de 180 à 1,000 livres.

48 de 42.

75 de 60. Quinze de ces pièces peuvent lancer des boulets en pierre de 200 à 1 ,000 livres.

16 de 32.

50 de 80.

Total. . . 382

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Ces forts el batteries sont, il est vrai, presque tous cornmandés par des hauteurs non défendues, et ils communiquent ensemble par une route qui longe toute la côte.

Il y a toujours dans le détroit un fort courant de la mer Noire dans la Méditerranée. 11 fait trois milles à l'heure en temps calme, et quatre et cinq par le vent de nord-est.

Je crois que ce détail confirme beaucoup l'opinion qu'on avait à bord de la frégate.

De là nous fûmes conduits à causer de l'extension qu'avait pris, l'Angleterre, depuis les Indes jusque vers l'embouchure de la mer Rouge et de l'esprit de suite qu'elle met à lier ses possessions de l'Inde avec l'Europe. La prise de la ville d'Aden a fait quelque bruit en Europe. Peut-être ne trouvera-t-on pas sans intérêt de savoir comment cette ville est venue dans les mains des Anglais.

Aden est le seul point de la côte arabique où l'on trouve de l'eau potable. On y compte trois cents puits, ayant cent soixante-cinq pieds do profondeur, et pour la plupart creusés dans le roc. Les mosquées y sont petites, mais très nombreuses. Ce qui reste de cette ville atteste son ancienne magnificence et justifie pleinement les descriptions qui en ont été données autrefois par

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les voyageurs portugais et anglais. C'est là probablement que les flottes de Salomon venaient prendre les marchandises qu'apportaient les bâtiments de l'Inde et d'Ophir. Aden , située à moitié chemin de Bombay à Suez , vis à vis l'Ile de Perim, à cent milles (géographiques) de l'entrée de la mer Rouge, est bâtie sur une péninsule et a deux rades, l'une à l'est , l'autre à l'ouest; toutes deux sont excellentes. Des bateaux à vapeur peuvent y entrer en toute saison, de jour et de nuit, chargés ou non chargés, et sans pilote, avec la plus entière sécurité.

Au temps de leurs conquêtes, lesTurcs avaient compris tout l'avantagé que pouvait offrir cette ville; ils S'en étaient emparés et en avaient fait une de leurs places principales. La position d' Aden est très forte par elle-même* et l'art peut la rendre presque imprenable. Les ruines qui subsistent encore témoignent du soin avec lequel on l'avait fortifiée» On lit que dans le seizième siècle Albuquerquc l'attaqua et y perdit deux mille hommes. Elle fut enlevée aux Turcs vers 1630 ; depuis lors les fortifications cessèrent d'être entretenues. En 1705 , elle tomba entre les mains des Abdal- U l e y tribu arabe indépendante, d'environ dix mille ames, dont doux mille combattants. Les Anglais vien-

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nent de la prendre sur Mhovaùn, sultan de Lahidge , chef des Abdallée.

Voici comment ils ont procédé :

En 1836 , le superintendant de la navigation des Indes fit un rapport au gouvernement de Bombay , au sujet des dangers que couraient les navires marchands sur les côtes d'Arabie et d'Abyssinie. Ils signalaient surtout comme étant à craindre Mhoussin , sultan de Labidge, homme de cinquante-quatre ans, propriétaire d'Aden. Ce gouvernement répondit que si un navire portant le pavillon britannique recevait quelque insulte, il fallait demander une réparation immédiate. L'occasion ne tarda pas à se présenter. :

Le Deriah Dowlui, navire Indien de Madras, frété par un marchand Arabe de Juddali , se rendait à cette dernière ville. Le subrecargue trouva moyen de s'emparer par supercherie du commandement, et le 17 février 1837, au point du jour, par un beau temps, le bâtiment échoua sur une plage de sable à six mille nord-est d'Aden. Le subrecargue partit immédiatement pour s'arranger avec le sultan et partager le butin. La cargaison fut en effet divisée èn trois parts ;

Tune pour le subrecargue , les deux autres pour le sultan. Les passagers de l'équipage furent accablés de

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mauvais traitements. Lorsque le Deriah Dowiut eut été

vidé, on y mit le feu. Toutefois les propriétaires ne

perdirent rien , car le navire était assuré et même audelà de sa valeur réelle.

Cependant l'équipage et les passagers furent mis en liberté. Mais avant de quitter Aden , le pilote dut signer un écrit qui constatait que les propriétaires du navire n'avaient rien à réclamer au Sultan , et que ni l'équipage ni les passagers n'avaient été maltraités.

Le gouvernement de Bombay, fut très promptement informé de cet événement. Le capitaine Haines , I. N. arriva bientôt à Aden, chargé de faire une enquête et de réclamer la cargaison du Deriah Dowiut, au nom de la Grande-Bretagne. D'abord le Sultan répondit qu'il ne savait ce qu'on lui demandait; mais ensuite, il offrit les cables et quelques objets du navire que le capitaine Haines refusa de recevoir. Ce dernier avertit le Sultan que le gouvernement britannique allait donner suite à l'affaire, puis il retourna à Bombay.

Le gouvernement de Bombay avait immédiatement porté ce fait à la connaissance du gouvernement des Indes, à Calcutta. Telle était celte fois la susceptibilité avec laquelle on ressentait cet acte de pillards arabes , qu'avant d'attendre la réponse de Calcutta, le gouver-

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nement de Bombay décida : que la prise de possession d'Aden, pouvait seule réparer l'insulte faite au pavillon de la Grande-Bretagne, t 11 saule aux yeux (c'est le » narrateur anglais qui en a lait la réflexion) que celle t susceptibilité si ardente et si inusitée du gouverne- » ment de Bombay, prenait sa source dans le désir » d'acquérir Aden. Sa possession était d'une haute m utilité pour la compagnie. La fortune envoyait une » occasion j. fallait-il la laisser échapper? » Le dernier gouverneur de Bombay, sir R. Grant, écrivait à ce sujet ces propres mots : « Indubitablement, les avantages » qu'offre Aden comme station pour les bâtiments à » vapeur, entrèrent largement parmi les motifs qui » nous déterminèrent à être aussi susceptibles. »

Le gouvernement de Bombay regardait celle ville comme admirablement disposée pour être un dépôt de charbon. Il supposait que sous la protection anglaise, elle pourrait reprendre son ancien rang commercial. Elle était autrefois le premier marché de l'Arabie. Pourquoi ne redeviendrail-elle pas le port de l'exportation du café, de la gomme, des épices arabes ? Pourquoi ne serait-elle pas l'entrepôt par lequel les produits de l'Angleterre et des Indes se répandraient dans les riches provinces de l'Yémen etdel'Hadramaunt? Aden l'em-

46 mission juillet 4840.

porte de beaucoup sur Mocha. Les navires peuvent y entrer et en sortir par tous les temps ce qui n'a pas lieu dans la mer Rouge. Des navires chargés de gomme, d'encens, d'ivoire, peuvent partir de Burbura, sur la côte de Soomaulee vis-à-vis d'Àden , se rendre à cette dernière ville en un jour, lors delà mousson du nordest et en revenir en un jour. Aden est aussi près que Mocha des districts à café. Tels sont les principaux motifs que fit valoir le gouvernement de Bombay pour demander à Calcutta l'autorisation de prendre immédiatement possession d'Aden.

La réponse de Calcutta arriva en novembre 1837 ; elle prescrivait de demander au sultan de Lahidge, 1° une réparation de l'insulte commise par lui et ses sujets; 2° la restitution de la cargaison du Deriah- Dowlut, ou le paiement de sa valeur. Si le sultan se soumet, ajoutaient les instructions, on pourrait prendre avec lui quelque arrangement amiable et occuper Aden, comme dépôt de charbon et port de relâche.

Il est à remarquer que le gouvernement des Indes n'autorisait pas en termes exprés celui de Bombay à négocier la cession de la ville d'Aden ; mais, il désirait qu'on obtint son occupation comme dépôt de charbon et port de relâche. Or, l'Angleterre irait-elle se mettre

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sous la dépendance du chef d'Aden? On ne pouvait évidemment remplir l'esprit des instructions du gouvernement de Calcutta- qu'en occupant la ville et le port, non à titre de tolérance, mais comme droit*

Le capitaine Haines ayant énoncé l'opinion que le sultan donnerait volontiers, et à des conditions raisonnables, le point presque isolé d'Aden, le gouvernement de Bombay prévit le cas d'une cession et autorisa M. Haines à traiter sauf ratification.

Le capitaine Haines arriva bientôt à Aden, et fit ses réclamations.

Lesullan se défendit de toutes les manières possibles; il protesta qu'il n'avait pas pris la cargaison du Deriah-Dowlut , mais qu'elle lui avait été donnée. Après mille difficultés, il consentit à délivrer un bon de 4191 couronnes d'Allemagne^), payables à unah de date, et à promettre de rendre des effets pour la valeur de 7809 couronnes (2) du môme pays. Venait ensuite l'affaire de la cession d'Aden; c'était le point délicat. Le capitaine envoya d'abord des présents au sultan, de la part du gouvernement de Bombay; ils furent reçus. Ensuite, il jugea à propos de gagner un nommé

(1) Environ 35000 fr.

(3) Environ 46000 te.

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Synd-laiu-Ben-Hydroos ; il lui envoya 50 couronnes avec une lettre flatteuse, lui disant que ce présent était un remerciement pour l'obligeance qu'il avait montrée envers les passagers et l'équipage du Deriah- Dowlut (On se rappelle qu'ils avaient été cruellement maltraités). Les choses ainsi préparées, le capitaine écrivit au sultan et lui demanda ce qu'il lui faudrait d'argent pour céder Aden. Le sultan avait trois conseillers qui jouissaient de sa confiance : Son fils, Hamed, jeune homme de 22 ans; son confident, Synd- Mhoussin-Ben-Synd-Wesi-Ben-Haman-Ben-Ali-Suffran, son gendre, homme de talents et de grande influence; enfin , Hussan-Khuteeb , son premier ministre. Il les réunit pour délibérer : les Arabes ne donnent jamais promptement leur réponse, quelque minime que soit une affaire, et lors môme que leur parti est pris; ils croient f de leur dignité de laisser écouler un temps considérable, qui est censé employé à la délibération. Le sultan et l'agent anglais eurent plusieurs entrevues. L'Arabe accepta la proposition et parut sincère dans son désir décéder Aden. Toutefois, dit-il, à l'agent, lorsque vous aurez Aden, je serai moins puissant, peut être me traiterez-vous alors avec moins de respect. Les protestations de l'Anglais calmèrent

bientôt ses craintes, et la résolution do livrer Aden sembla tout à fait arrêtée. Sur ces entrefaites, le sultan fut dans l'obligation de se rendre de sa personne à Lahidge, qui est à 18 railles d'Àden ; mais son parti semblait tellement pris qu'il chargea Reshed-Abdallah de continuer, conjointement avec son fils et Synd- Mhoussin, de traiter avec l'agent anglais. Toutefois, il recommanda le secret. Depius, un jour ou deux après son départ, le sultan, répondant à une lettre du capitaine Haines, écrivait : qu'il avait prorais de livrer la place aux Anglais dans deux mois , que pendant ce temps, le capitaine Haines pouvait retourner à Bombay pour en donner la nouvelle, et que lui réunirait ses divers chefs pour leur faire connaître la transaction ; que ceci accompli, les nouveaux possesseurs d'Aden devaient prendre en considération l'argent que lui, sultan, était dans l'obligation de donner aux tribus voisines, et qu'ils devaient en répondre; il finissait en disant, c Si vous ne venez pas dans peu de mois, et si i les Turcs ou tout autre peuple viennent et me pren- » nent tout le pays, vous n'aurez aucun reproche à > me faire. » Celte lettre, qui portait l'empreinte de son sceau, atteste qu'alors il était de bonne foi.

Après beaucoup de difficultés et de tergiversations

de la part do Reshcd-Abdallah et de ses collègues, on convint que le promontoire d'Aden, sa ville, ses ports, etc., seraient cédés à perpétuité au gouvernement anglais, pour 8,700 couronnes; que cette somme serait payée annuellement à perpétuité au sultan et à ses héritiers. C'était plus que ne rendait Aden, tant son commerce était déchu et décroissait tous les ans.

Tel était l'état des choses , lorsque Synd Mhoussin et le jeune sultan Iiamed eurent l'intention de se rendre maîtres de la personne du capitaine Haines , et de lui enlever, par force ou autrement, tous les papiers relatifs à sa mission. Quel put être leur motif ? c'est ce qu'il serait fort difficile d'expliquer. Quoi qu'il en soit , le capitaine Haines , averti à temps, évita l'embûche en ne se rendant point en viilc le jour où on devait essayer de l'arrêter; mais il fil les plus vifs reproches au sultan et à sa famille, et partit pour Bombay.

Le gouvernement de Bombay rendit compte , à Calcutta, de ce que venait de faire le capitaine Haines. Le gouvernement suprême répondit que l'occupation d'Aden était une question qu'il ne pouvait pas trancher , mais qui ressorlissait au cabinet des ministres de S. M. britannique ; que toutefois il partageait l'opinion du gouvernement de Bombay sur les avantages de la posi-

DE SAWTE-HKUiNE. 51

lion d'Ailcn. Il renvoya donc celte affaire à Londres. Néanmoins , et comme mesure préliminaire , le capitaine Haines repartit de nouveau pour Aden sur le sloop de guerre le Coote. Celte fois ilemmenait une escorte composée d'un officier et de trente soldats européens. Ses instructions lui ordonnaient : de reprendre

ses premières négociations, et de no laisserapercevoiren quoi que ce soit, qu'il doutât le moins du monde de la ratification immédiate de la cession d'Aden. S'il voyait chez le sultan quelques dispositions à ne pas remplir ses engagements, il devait lui représenter combien était minime la réparation demandée pour les graves insultes et les énormes injures faites au pavillon britannique sur le Deriah-Dowlut , et lui bien faire sentir que ces réparations n'étaient aussi minimes que parce qu'on avait joint cette question avec celle de lacession d'Aden. S'il devenait nécessaire de parler plus haut , il fallait représenlcrau sultan que son consentement à la cession d'Aden avait été complet, qu'un rendez-vous avait été pris avec son fils, sultan flamcd, pour la raliûcation

définitive de la convention, mais que lecapitainc Haines n'avait pu s'y rendre, ayant été informé qu'on lui avait préparé un piège et qu'on devait se saisir do sa personne, que cette circonstance seule, qui était indépen*

dante de la volonté de l'agent britannique , fesaît que rengagement n'avait pas reçu une pleine et entière ratification; qu'il devait bien faire sentir au sultan que si la cession d'Aden s'accomplissait , le gouvernement anglais serait pleinement convaincu que l'avis du piège tendu au capitaine Haines était un avis faux , et qu'un outrage aussi impardonnable n'avait jamais été médité, maisquesi la cession nes'accomplissail pas, lui, lesultan, serait rendu responsable non seulement d'une insulte faite au pavillon anglais dans l'affaire du Deriah-Dowlut, mais encore d'une trahison préméditée contre la personne de l'officier queJe gouvernement anglais envoyait pour demander réparation. Enfin si l'emploi de tous ces moyens venait à échouer dans les mains du capitaine Haines, il devait instruire le sultan qu'il était infiniment probable que des troupes allaient être immédiatement envoyées pour prendre possession d'Aden , et qu'alors le gouvernement anglais s'emparerait de celte place, sans prendre aucun engagement soit envers

lui, soit envers sa famille.

Le capitaine Haines arriva à Aden à la fin d'octobre

4838, le jour môme il écrivit au sultan. Le lendemain, sultan Hamcd lui répondit, que son père étant malade à Lahidge, c'était lui qui le représentait , que

l'Angleterre n'aurait jamais Aden, à moins disait-il que nous n'ayons le sabre (fans la gorge. Il finissait par inviter le capitaine Haines à venir en ville et lui disait en Arabe : « Si vous voulez vous rendre à la passe, je « vous y rencontrerai, et je serai sur votre tète, » c'està dire je me rends garant pour votre sûreté.

Le bon de 4191 couronnes était échu, le capitaine Haines en réclama le paiement ainsi que la restitution des effets pris à bord du Deriah-Dowlut. On refusa tout. Dès lors les communications entre les Arabes et le bâtiment Anglais cessèrent/ et pendant les quatre premiers mois, le Coote dut s'approvisionner d'eau, de bois et de vivres sur la côte opposée.

Bientôt arrivèrent Reshed Abdallah et un nommé Damjée, agents du sultan, avec des pouvoirs suffisants, disaient-ils, pour tout arranger. Mais ils apportèrent une lettre qui ne contenait que beaucoup de compliments et de protestations pour le capitaine Haines, sans parler d'Aden. Ils eurent avec lui une seule conversation insignifiante et ce fut tout.

M. Haines tenta inutilement tous les moyens que lui indiquaient ses instructions. Le sultan ne voulut jamais rien entendre au sujet de la cession d'Aden. Quant à la restitution des effets du Deriah-Dowlut et

5'l MISSION

au paiement du bon de 4101 couronnes, il dit qu'il reprendrait volontiers celle affaire, mais à condition qu'on lui promettrait de ne plus lui parler de l'achat d'Aden. C'était justement ce à quoi on ne pouvait pas s'engager.

Les dattes de Mascat et du golfe Persique commencent à arriver sur les côles de l'iemen vers la fin d'octobre. La datte est un des principaux moyens de nourriture pour les Arabes de ces côles; si elles manquaient il y aurait disette. Le capitaine Haines pensa sans doute qu'en privant le peuple de sa nourriture, et le vieux sultan de ses revenus de douanes, il avancerait son affaire , et le blocus le plus strict fut établi. Toutefois, il avait encore des entrevues avec les commissaires du sultan. Un jour, ils lui donnèrent pleinement à entendre que le sultan ne pouvait se dessaisir d'aucune partie de ses états sans combat , que s'il le faisait , sa réputation serait complètement perdue auprès des tribus voisines.

Peu après, vers le milieu de novembre, les Arabes ,

dansun moment de vengeance, firent feu sur un des canots du blocus; ce fut une complication nouvelle, et le capitaine Haines demanda hautement et avant tout une réparation. En môme temps , il se hâta d'envoyer

à Bombay le bateau à vapeur le Suez. 11 demandait avec la plus vive instance que le gouvernement lui envoyât immédiatement des troupes , disant que la force était désormais le seul moyen d'avoir Aden.

C'est à celte époque (fin de 4838) que les Anglais marchaient sur l'Afganistan. Le gouvernement de Bombay était absorbé par la formation de son contingent; néanmoins, on ne pouvait pas négliger Aden. Le 29 décembre, il fit partir, sur deux transports et sous les ordres du major E. M. Bailie, 300 hommes du 4" régiment européen, 350 du 24 e régiment, 40 artilleurs européens et 60Go1andaz avec des pionniers. Celle petite armée était accompagnée par le Volage, de 28 canons, et le Cruizer, brick de 16.

Le 46 janvier 4839, l'escadrille mouilla dans la baie ouest d'Aden. Aussitôt, on fil savoir au sultan qu'il fallait se rendre sans condition et envoyer des otages. L'Arabe fut plus qu'étonné ; il allégua qu'il ne pouvait rien faire sans avoir réuni ses chefs , que c'était l'usage invariable et immémorial du pays; il demanda six jours. On ne lui répondit plus, mais le major Bailie et le capitaine Smilh du Volage étudièrent les localités.

Le 49 janvier au matin, le Volage, le Cruizer, le

Coote et le Mi/r, tous bâtiments de guerre, commencèrent un feu bien nourri et détruisirent le peu de fortifications qui protégeaient Aden. Un mortier de 8 pouces lança dans la ville des bombes qui furent désastreuses. Les Arabes tirèrent quelques coups de canon si mal pointés, que les boulets se perdirent sans rien toucher. En peu d'instants, leur simulacre de batteries furent détruites et eux écrasés. Les troupes anglaises débarquèrent, chassèrent l'ennemi de l'amphithéâtre des collines qui entoure la ville, prirent possession des gorges el des hauteurs: c'en était fait d'Aden.

On pense que raille Arabes environ se battirent; ils perdirent 140 hommes, 439 furent surpris dans l'île de Seerah et désarmés ; mais ayant tenté de se révolter, une vingtaine périrent, le reste se sauva.

Les Anglais curent 11 hommes tués ou blessés. .

Après l'action, on entra en pourparler avec le sultan ; il exprima sa douleur de ce qui était arrivé et rejeta le blâme sur les Bédouins et sur son fils, sultan Hamed.

On traita. Le bon de 4191 couronnes fut annulé, et l'on garantit au sultan de Lahidge, aussi longtemps qu'il observerait le traité, une somme annuelle de 8700 couronnes (1). De plus, le chef d'Aden payait an-

(t) Environ 5*000 fr. „ , • , .

nuellement, depuis la conquête, 365 (1) couronnes aux Arabes Fontalees; on promit de les acquitter : c'est à ces conditions qu'Aden fut cédé aut Anglais.

Le 11 novembre (1839), pendant la nuit, Mhoussin et les Fontalees, au nombre de trois mille, tentèrent un coup demain sur la ville; ils crurent surprendre les Anglais, mais ils furent reçus à coup de fusil; on se battit avec acharnement. Au jour, les Arabes virent leur perte et se retirèrent. Les Anglais se plaignirent hautement de ce qu'ils appelèrent la perfidie et la trahison des Arabes Fontalees, et en conséquence, ils refusèrent de payer les 365 couronnes convenues.

Bientôt les forces britanniques à Aden se montèrent à 17 ou 1,800 hommes, dont 160 artilleurs. Le capitaine Fosler, ingénieur du gouvernement de Bombay, officier d'un grand mérite, fut envoyé pour fortifier la ville, et quand ses plans seront exécutés, ce qui ne peut tarder, Aden sera un second Gibraltar.

En même temps que le gouvernement de Bombay faisait la conquête d'Aden, il s'emparait aussi de l'Ile de Karak.

Les Anglais avaient toujours eu les yeux ouverts sur Karak. Lorsque sir John Malcolm fut envoyé en Perse,

(I) Environ 2000 fr. : .

58 Missio*

la position de Karak attira son attention et il conseilla a son gouvernement de s'en emparer. En 1838 le shah de Perse excité , da moins les Anglais en furent convaincus, par le gouvernement russe, entreprit le siège d'Hérat. Les Anglais , pour contrebalancer l'influence russe, intervinrent aussitôt et firent tous leurs efforts pour arrêter celte expédition ; mais ils furent reçus avec hauteur et dédain. Alors quelques troupes firent voile de Bombay et occupèrent Karak.

Karak est une île du golfe persique, située à environ quinze milles (géographiques) du port de Binder-Bushire. Elle a dix mille de tour et un port très sûr. Le climat et le sol sont de beaucoup supérieurs à ceux des autres stations du golfe ; la fièvre y est inconnue; Peau y abonde ; un tiers de la surface est cultivé et produit les plus beaux fruits.

Karak est la position militaire du golfe Persique. Elle a été successivement possédée par les Portugais cl les Hollandais qui l'ont fortifiée. Elle commande le cours de l'Euphrale , la plus grande arlére commerciale de l'Orient. La Perse est défendue du côté de la mer des Indes par une chaîne de montagne qui ne laisse quequelques passagesjugés presque impraticables pour une armée. La prise de Karak rend les Anglaisa peu

prés maîtres d'un de ces passages; ils peuvent ainsi montrer continuellement au shah de Perse, une armée d'invasion menaçant ses états.

Ici on voit l'Angleterre faisant la conquête d'une portion du territoire persan, parce <|ue la Russie a eu un peu plus d'influence qu'elle auprès du shah , cas qui n'est pas précisément prévu par le droit des gens. On l'a vu en Arabie susciter une mauvaise querelle à des Arabes pour avoir une occasion de conquérir Adcn dont le port lui convenait merveilleusement. Si tout cela n'est pas bien rigoureusement conforme au droit des gens , au moins doit-on convenir que cette na-

lion sait faire ses affaires, qu'elle ne perd pas son temps à faire de la politique chevaleresque , mais qu'elle s'occupe de politique utile, qu'elle ne consacre son habileté , sa peine, le sang de ses soldats et l'argent de son trésor, qu'à des choses qui portent leur fruit et non à de brillantes futilités; que les hommes qu'elle emploie sont en général des gens d'affaires qui d'abord et avant tout songent a l'intérêt de leur pays et qui ne lâchent point la proie pour l'ombre.

Pourquoi ne peut-on pas en dire autant de notre Franco; de cette France qui compte tant d'hommes de talent , de science, d'expérience ; de celte France qui

possède dans son sein lant d'excellents matériaux qu'il n'y aurait qu'à mettre en œuvre, et qui pourtant fait quelquefois ses affaires d'une manière si mince et si minime? Est-ce la science qui lui manque? Non: ses savants sont au premier rang parmi les savants de l'Europe; est-ce le talent des affaires? Non : à diverses époques de son histoire, elloa eu les premiers hommes d'affaires de l'Europe, et elle a acquis plus de provinces par la négociation que par les armes; est-ce l'argent? Non: le pays en donne en abondance, et il le donne volontiers ; est-ce l'esprit ? Pas davantage, et peut-être même moins encore : on a dit qu'il courait les rues. Et, avec tous ces avantages , cette belle France ne joue qu'un rôle secondaire en Europe!...

Que l'on compare la manière de faire de nos voisins et la nôtre; que l'on prenne la dernière affaire accomplie, celle du Mexique, par exemple, qui est bien connue maintenant parce que les papiers en ont été déposés sur le bureau de la chambre; et ces papiers doivent nécessairement être complets et exacts, car s'ils ne l'étaient pas, le gouvernement aurait trompé les chambres; une telle supposition serait à elle seule une énormité.

Or, voici, d'après ces papiers, un très léger aperçu

de l'affaire du Mexique. Pourêlre court on n'entre dans aucun détail.

Depuis longtemps les gouvernements de France et du Mexique étaient en désaccord. La France, ne pouvant obtenir justice, formula un ultimatum, en date du 21 mars 1838; et, pour y faire obtempérer, elle envoya, vers la fin de la même année, une division navale et un contre-amiral chargé de diriger en môme temps les opérations militaires et diplomatiques.

Les conclusions de l'ultimatum et les instructions qui les reproduisent , demandaient au gouvernement mexicain l'exécution de plusieurs points. Et la France y disait bien hautement : que sa détermination était irrévocable. Le traité définitif signé par l'amiral français a cependant prouvé qu'on avait révoqué la détermination irrévocable, car les points principaux demandés par l'ultimatum et les instructions ne se trouvent point dans ce traité. Est-il sage de faire tant de bruit quand on se contente de si peu ?

L'amiral français quitta son escadre pour se rendre à Xalapa et traiter avec un ministre mexicain. Il présenta successivement le 18, le 19 et le 20 novembre trois projets de traité dans lesquels les prétentions de la France diminuaient chaque fois, un peu. N'aurait-il

pas mieux valu savoir au juste ce que l'on voulait, dans une question qui après tout était simple, et le demander de prime-abord. Quand l'Angleterre s'occupait d'Aden , dès le début elle savait bien ce qu'elle voulait} et ce qu'elle voulait a été fait.

On ne put s'entendre à Xalapa parce que les Mexicains ne voulaient pas maintenir aux Français la faculté légale de faire le commerce de détail, ou leur donner une indemnité. On se battit. Quelques bommes furent tués : quatre à la prise de la for teresse de Saint-Jeand'Ulloa et huit au renversement des batteries de la Vera-Cruz. Les Français établis au Mexique souffrirent, par suite du décret d'expulsion porté par le gouvernement mexicain, de6 pertes énormes; et, après tout cela, on finit par souscrire à des conditions encore infé-

Heures à ce que les Mexicains offraient avant la prise du fort de Saint- Jean.

Ainsi, premier point. La France demandait 600,000 piastres d'indemnité pour les sujets français. Le Mexique ne les refusait pas; seulement il proposait des termes (iui d'abord avaient été rejetés, et qui furent ensuite acceptés.

Le plénipotentiaire français ajouta à cette demande d'indemnité, 200,000 piastres, comme paiement des

DE SAINTE- H KLKNK. 03

frais de l'expédition. Cela était plus que juste j mais le Mexique les refusa ; et ce fut fini par là.

Deuxième point. Depuis 13 ans un nombre très considérable de Français avaient été en butte, au Mexique, aux attentats les plus révoltants.

En 1833, à Atencingo, cinq Français , jouissant de l'estime générale et exerçant une industrie utile , avaient été égorgés , coupés par morceaux et traînés à la queue des chevaux. Parmi eux était une femme!.... Et les auteurs de ces atrocités étaient des Mexicains connus, agissant publiquement , en plein jour, et aux cris do meurent les étrangers !

Un général Grégorio Gomez, qui commandaità Tampico, y ordonna, en plein jour et sans jugement, le massacre de deux Français !

Un colonel Pardo, qui commandait à Colima, tenta, assisté de son aide-de-camp et d'un soldat, son domestique, d'assassiner, en plein jour et en pleine rue, un médecin français nommé Girod Dulong, parce que ce dernier refusait de lui prêter de l'argent. N'étant pas protégé par les autorités, qui l'assassinaient, ce Français dut s'enfuir.

Un sieur Tamayo, juge de lettres à Mexico, condamna, par une sentence illégale , inique et atroce, a

04 Mission 40 années de présides à la Vera«-Cruz , c'est à dire à une mort lente et affreuse , un Français dont l'innocence était évidente. Ce Tamayo viola toutes les formes légales et foula aux pieds le droit sacré de la défense.

Voilà les principaux faits. On ne parle que des meurtres ; on laisse de côté le pillage des propriétés, les violences et autres choses semblables.

La France demanda d'abord la destitution de ces scélérats, et qu'avant tout leur conduite fut l'objet d'un blâme sévère. On s'attendait à trouver quelque chose à ce sujet dans le traité, ou au moins dans la Gazette où le gouvernement mexicain publie ses actes officiels. Rien n'a encore paru, et il y a bientôt deux ans.

On a seulement dit que le plénipotentiaire français avait traité ce sujet par correspondance. Mais le fait n'est point confirmé. Dans tous les cas, le sang des Français, qui avait coulé publiquement, valait bien la peine que la réparation fut publique. Ou plutôt toute la réparation était dans la publicité. Il n'y en a pas eu.

Ce môme G. Gomez, un des assassins dont nous venons de parler, lorsqu'il commandait à Tampico, laissa sciemment, ou du moins on put le supposer, faire une insulte à un bâtiment de la douane des Etals-Unis. Les Américains exigèrent impérativement son renvoi. Ils

juillet 1840. DE SAINTE-HÉLÈNE. G5

refusèrent toute autre satisfaction sur ce point. Les Mexicains, après avoir contesté, refusé, usé de duplicité, Gnirent par écrire une lettre d'excuse, très humble, au gouvernement américain. Gomez dut quitter la ville et son commandement; et ce n'est que plus tard qu'on le plaça à la Vera-Cruz, où les officiers des bâtiments de guerre français, qui y vinrent avant les hostilités, se trouvaient exposés, sans le savoir, à toucher la main à un des assassins de leurs compatriotes.

Un juge inamovible de Garthagène (Amérique) osa, il y a quelques années, condamner à la prison le viceconsul anglais à Panama. Les Anglais arrivèrent pour proléger leur agent; ils se conduisirent en gens d'affaires; ils ne demandèrent que ce qu'ils devaient obtenir : mais ce qu'ils devaient obtenir, ils l'obtinrent. Le juge grenadin , constitutionnellement inamovible, fut révoqué.

Les Anglais ont su venger la dignité de leur consul; les Américains ont su venger l'honneur de leur pavillon ; nous n'avons pas su venger le sang français.

Troisième point. Le gouvernement mexicain levait sur les Français des contributions de guerre et des impôts appelés emprunts forcés. Il soutenait que c'était son

droit,elilenusait. Le gouvernement français deman-

G6 , mission

dait qu'il y eut exemption en faveur des Français , et il avait dit : « Qu'il entendait maintenir cette demande » dans toute son intégrité, repoussant expressément » toute transaction à son égard, i

Il n'en est pas question dans le traité.

Les Mexicains maintinrent leur droit à ce sujet. Mais avant la négociation ils avaient adressé une circulaire au corps diplomatique , dans laquelle ils déclaraient qu'ils n'étaient plus dans l'intention de lever des contributions de guerre ou des emprunts forcés; et on s'en contenta. C'était pour les punir de leur manque de foi que la France faisait son expédition , et sur une chose si grave on se contentait d'une simple promesse, donnée par voie de circulaire! Et ce point, sur lequel on devait « repousser expressément toute transaction», s'est trouvé arrangé de cette façon !

Quatrième point. Les Français avaient depuis longtemps la faculté légale de faire le commerce de détail au Mexique. La France disait au Mexique : Vous devez laisser exister ce qui a été établi légalement, ou, si vous le défaites, vous devez des indemnités aux commerçants qui se sont établis sur la foi de vos lois. Le Mexique répondait : Je supprimerai votre commerce de détail, et vous n'aurez point d'indemnité.

DK SAINTE— HELENE. 07

Le gouvernement français avait écrit aussi pour cet article, que c'était une clause « qu'il entendait main- » tenir dans toute son intégrité, repoussant expressé- » ment toute transaction à cet égard ».

11 n'en est pas plus question dans le traité du 0 mars, que de ce qui précède.

C'était parce que les Mexicains n'avaient pas voulu y accéder que l'on n'avait point traité à Xalapa, et qu'on s'était battu : qu'on avait perdu quatre hommes devant Saint-Jean d'Ulloa , et huit hommes dans la Véra-Cruz. Après ces deux combats, les Mexicains n'y ont pas plus accédé qu'auparavant ; et cependant on a traité sans qu'il fût question de la clause « que le (jouit vernement entendait maintenir dans toute son intégrité, » repoussant expressément toute transaction à cet égard » .

On a dit que cette affaire se trouvait comprise dans l'article du traité du 9 mars, qui porte : Que les deux pays se garantissent mutuellement le traitement des nations les plus favorisées. Mais ceux qui connaissent le Mexique ne se paieront point d'une pareille raison ; car ils savent que les Français seuls faisaient le commerce de détail , et qu'à cet égard leur garantir les droits des nations les plus favorisées, c'est ne leur rien garantir du tout. Le Mexique s'est réservé la faculté de

retirer ce commerce de délait. Il a bien constaté son droit à cet égard; et au premier jour , le Moniteur sera dans l'obligation d'annoncer qu'il l'a retiré.

Yoilà les principales choses qui auraient dû être dans ce traité du 9 mars, et qui n'y sont pas. Voyons maintenant celles qui y sont et qui n'auraient jamais dû y être.

L'expulsion des Français par le gouvernement mexicain a été une violation épouvantable des principes d'humanité recommandés et consacrés par l'usage universel des peuples civilisés. D'après ces principes et ces usages, lorsque deux nations entrent en guerre, on laisse de part et d'autre aux particuliers paisibles , établis sur les territoires respectifs,, la faculté d'y séjourner tout le temps vraisemblablement nécessaire pour régler leurs intérêts. Le plus souvent même cette faculté se prolonge indéfiniment , pourvu que ces particuliers gardent une neutralité parfaite et se soumettent aux lois territoriales.

Mais au Mexique il y avait bien plus que cet usage général. Tous les traités conclus entre cette république et les autres pays étrangers, stipulent expressément : qu'en cas de guerre les négociants respectifs jouiront, pour arranger leurs affaires avant leur dé-

part, d'an délai de six mois pour les négociants établis sur les côtes, et d'une année pour ceux qui sont établis dans l'intérieur du pays. Notre droit, par suite des déclarations de 4827, était de jouir du bénéfice de ces traités. On devait bien le savoir. On savait, naturetiennent, que par son décret d'expulsion, le Mexique violait non seulement les principes et les usages du droit des gens en général , mais ses engagements particuliers envers nous. Nos nationaux on tété maltraités, pillés , ruinés. On s'attend à trouver dans le traité la stipulation d'une nouvelle indemnité pour eux. Y est-elle? Aucunement. Qu'y a-t-il dans le traité? Qu'une tierce puissance décidera s'il y a lieu d'allouer les indemnités qu'ils réclameraient. Ainsi voilà le droit de la France soumis à la décision d'une tierce puissance.

Les Mexicains nous ont obligés, à force de barbarie et d'injustice, à leur faire la guerre. Les hostilités une fois commencées , il y a eu des dommages causés aux Mexicains. C'est le sort des armes, c'étaient eux qui l'avaient voulu ainsi. Ces dommages, malheureux mais justes effets de la guerre, le traité les met sur la même ligne que les dommages causés aux Français par la violation la plus inique du droit des gens!

et il soumet à la décision d'une tierce puissance la question de savoir s'il y a lieu d'indemniser les Mexicains !

En sorte qu'il se pourrait, qu'un cabinet fut obligé de venir demander aux Chambres un crédit pour indemniser les Mexicains des perles qu'ils ont subies, par suite de la guerre qu'ils nous ont obligé de leur faire, pour venger nos compatriotes pillés et assassinés ! et un cabinet a pu ratifier un pareil traité! Bien plus, voilà la justice de la guerre complètement mise en cause, et cela par la France elle-même. Puisqu'elle soumet à la décision d'une tierce puissance la question de savoir s'il est du des indemnités aux Mexicains, c'est qu'il peut leur en être dû : et s'il peut leur en être dû, c'est que la France a été injuste à leur égard. Tout ce qu'il y a dans l'ultimatum et les instructions n'est donc pas vrai; car, si ces faits sont vrais, et malheureusement ils ne le sont que trop , la guerre était plus que juste, et les Mexicains n'ont, dans aucun cas, aucune indemnité à demander. Et un cabinet a pu ratifier un pareil traité !

Ce n'est pas tout. 11 y a , dans la convention du 9 mars, des principes de droit public maritime de la plus haute gravité , et dont on ne paraît pas s'être douté davantage que s'ils n'existaient pas. Ces principes,

DK SA1NTE-HKLÙMK. 71

depuis des siècles, sont controversés les armes à la main entre la France et la puissance elle-même à l'arbitrage et à la décision de laquelle la France a été soumise.

Naturellement cette puissance va décider ces questions en notre faveur avec une bienveillance tant soit peu perfide, et que notre gouvernement , il faut l'espérer, n'acceptera pas. Car, nous favoriser en cette circonstance, ce serait annuler les principes que nous avons défendus depuis des siècles, cl souvent au prix de tant de sang. Et dans la suite , le cas échéant , lorsque nous serons dans l'obligation de nous plaindre , cette puissance arbitre nous dira : « Mais que venez- » vous réclamer ? N'avez-vous pas reconnu , lors de • votre affaire du Mexique, que nous devions décider » ces questions? N'est-ce pas là admettre, de la ma- » nière la plus patente, que notre manière de voir » est la bonne? Sans cela nous a liriez* vous appelé à

» décider ces questions entre vous et le Mexique » ?

Faut-il rendre ceci plus clair par un exemple ? Le voici.

Dès avant le traité d'Utrecht, l'Angleterre avait établi celte doctrine en droit maritime : que les bâtiments capturés avant que la déclaration de guerre leur

fût connue, étaient de bonne prise. C'est en vertu de cette doctrine que l'Angleterre , à chaque guerre maritime qu'elle a faite, a débuté par prendre tous les bâtiments marchands de la nation à laquelle elle dé- < clarait la guerre , avant qu'ils connussent la déclara-

tion. Bien plus, elle a poussé si loin l'application de cette doctrine, que le gouvernement anglais écrivait à ses commandants dans les Indes, que tel jour il déclarerait la guerre à une nation en Europe, et que ce môme jour, eux, devaient saisir dans les mers des Indes, les navires de celte nation.

La France a repoussé cette doctrine de toutes ses forces. L'Angleterre ne s'en est pas inquiétée , et s'est bornée à dire que celle doctrine était son droit. . C'est dans cet état de choses que l'on a soumis à la décision d'une tierce puissance qui ne pouvait être que l'Angleterre, et qui a été en effet l'Angleterre, celte question de savoir : Si les navires mexicains et leurs cargaisons séquestrés pendant le cours du blocus, et postérieurement capturés par les Français à la suite de la déclaration de guerre, doivent être considérés comme légalement acquis aux capteurs. La France dit : Non, depuis des siècles, et depuis des siècles, l'Angleterre répond : Oui.

N'est-il pas évident que l'Angleterre , qui ne fait jamais de politique de sentiment, mais qui sait faire ses affaires, celte fois dira encore : Oui , et nous adjugera les prises. Mais si elle vient à nous faire la guerre, elle prendra nos navires, avant qu'ils connaissent la déclaration , ainsi qu'elle l'a déjà fait; et si nous portons les mêmes plaintes que nous avons déjà souvent élevées, elle répondra : Mais de quoi vous plaignez-vous? n'avez- vous pas soumis vous-même cette question à notre décision lors de l'affaire du Mexique ? n'avezvous pas reconnu par là la justesse de notre manière de voir dans la question , n'avez-vous pas par là constaté noire droit? Que venez-vous donc réclamer maintenant?

Et un cabinet a pu ratifier un pareil traité !

Telle était l'impression produite par cette affaire , lorsque parut, dans un journal de la Nouvelle Orléans, Y Abeille, une lettre datée d'avril 1839, adressée par le plénipotentiaire français au consul de France, en celte ville. On fut fondé à la croire authentique puisqu'elle n'a pas été démentie.

On y lisait : que diverses notes avaient été échangées entre le plénipotentiaire français et les plénipotentiaires mexicains, pendant les négociations de Yéra-

Crux , à l'elfet de régler, à part, et du traité de paix et de la convention, certains points qui avaient parus ne devoir pas figurer dans ces deux actes. Suivait l'expli cation des notes. On y lit entre autres deux des points au sujet desquels le gouvernement français avait dit : « qu'il entendait les maintenir dans toute leur inté- » grité , repoussant toute transaction à leur égard. »

La connaissance de ce document , dut naturellement tenir l'opinion publique en suspens. Il fut publié à Mexico dans le Cosmopolite, A sa lecture, le ministre des affaires étrangères de la république mexicaine, fut

ou feignit d'être saisi du plus grand étonnement. Il

écrivit de là part du président de la république aux deux plénipotentiaires mexicains qui avaient signé le traité et la convention du 9 mars, pour leur demander ce que pouvaient être ces notes. La réponse de ces deux fonctionnaires, Don Manuel E. de Gorostiza et Don Guadalupe Victoria , ne se fit pas attendre. Elle parut revêtue de leurs signatures , dans le journal oflîciel intitulé : lMario det Gobierno, de (a Républica Mejicana. Mexico 28 octobre 1830. A côté, d'une politesse affectée, se trouvent répétées, dans cet écrit, les expressions les plus injurieuses et les plus offençantes; et la conclusion est une dénégation formelle.

DE SAINTE-HÛLÈNK. 75

Par exemple, au sujet des aulorités mexicaines qui avaient fait périr des Français, il est dit : que les salis» factions demandées par la France n'ont point du tout été consensenties , que c'est le contraire qui a eu lieu, etc.

Quant à la question des emprunts forcés et des contributions de guerre, il y a longtemps, dit In réponse, qu'une réclamation avait été faite à ce sujet, par l'Angleterre ; et la solution de celte question a été hâtée et décidée peu de jours avant les négociations ouvertes avec la France, précisément parce qu'on ne voulait pas qu'elle fût regardée comme une concession faite à la France.

Quant au commerce de détail , le ministre mexicain dit que le droit est de l'abolir, quand cela conviendra j que ce commerce n'est point un droit pour la France, mais un simple usage; que quand il plaira au Mexique d'abolir cet usage pour les autres nations, il sera aussi aboli pour la France. Mais quelle erreur, dit-il, que de croire, que le droit de faire le commerce de détail ré* suite implicitement de l'article 3 du traité du 9 mars.

Ce choquant document est tout entier dans le même genre. *

Maintenant que, depuis longtemps, l'affaire est terminée, il n'y a qu'une manière de fixer l'opinion pu.

blique, au milieu de ces contradictions ; pour le gouvernement, c'est même un devoir. Il faut faire connaître les notes échangées. Elles ont plusieurs fois été demandées au ministère, qui n'a point répondu.

Voilà l'affaire du Mexique.

Pour moi , quand je l'ai connue dans ses détails, quand j'ai vu ratifier le traité et la convention du 9 mars, quand j'ai entendu le président du conseil les défendre à la tribune , en des termes pompeux, mais sans s'appuyer sur les documents demandés, je trouvai tout naturel de voir plusieurs de mes amis politiques passer dans les rangs de l'opposition, et je fus, pendant plusieurs jours, dans la plus grande hésitation pour savoir si je n'y passerais pas moi-même : les motifs qui m'en ont empêché ne trouveraient pas leur place ici.

Cependant, nous avions en vue depuis longtemps l'immense pic de Ténérifïe. Une bonne brise nous poussait au port. A 5 heures du soir, le commandant donnait l'ordre de mouiller.

Le marin est en général assez indifférent pour descendre à terre; mais les passagers sont toujours avides de l'air du rivage. Le soir même nous descendîmes à Sainte-Croix.

Le lendemain, chacun de nous visita la ville et ses environs. Deux drapeaux anglais, conservés dans une des églises, furent ce qui attira le plus mon attention. Voici ce qu'on nous raconta à leur sujet :

Le célèbre Nelson, se trouvant à la tête de sa flotte et n'ayant aucun ennemi à chercher, voulut cependant employer ce moment de loisir. Il fit voile pour Sainte- Croix, dans l'intention d'opérer un débarquement et de mettre la ville à contribution. A la vue d'une flotte ennemie, les autorités espagnoles, frappées de terreur, ne songèrent qu'à se soumettre. Cependant un corsaire français de Saint-Malo, qui se trouvait dans la rade, fit tant et tant auprès du gouverneur, que moitié de gré, moitié de force, il put occuper deux petits forts , ou plutôt deux batteries qui sont à chacune des extrémités de la rade. Nelson, se confiant en sa force, débarqua avec quelques troupes j mais à peine était-il à terre , qu'un feu croisé de mitraille vint écraser son monde; lui-même tomba ayant le bras droit emporté. Il fut heureux de pouvoir être rapporté à bord, et mit immédiatement à la voile , laissant à terre des tués , des blessés et les deux drapeaux.

Ténérifle était le premier, endroit où j'avais vu des chameaux. Ces singuliers animaux servent à transpor-

ter les grosses marchandises dans l'île. J'eus la curiosité de faire une course à dos de chameau. C'est la plus désagréable monture que je connaisse. Je ne pus résister plus d'une heure à la dureté de ses allures, et fus obligé de descendre.

Le soir, nous allâmes au spectacle. On donnait le Domino noir traduit en espagnol. La salle est petite, mais gentille. La musique était bonne et les acteurs pas trop mauvais. Nous étions tout étonnes qu'il y eut un spectacle à Tenériffe.

29 Mercredi. Le commandant voulait faire l'ascension du pic de Ténériffe.

Déjà, en 1837, il l'avait tentée. Il n'était plus qu'à deux heures du sommet, lorsqu'un officier (I ) qui a »ait marché jour et nuit l'atteignit , et lui remit des lettres qu'un bâtiment venait d'apporter de France. C'était l'ordre de revenir immédiatement dans la Méditerranée. On pensait avoir l'occasion de combattre la flotte turque devant Tunis. Le jeune prince, qui avait alors dix-neuf ans, lut îa dépêche, regarda le sommet du pic, relut la dépêche , « allons messieurs, dit-il, il faut obéir.

;i) M. Narlhe!emy de Las Cases , alors enseigne de vaisseau.

Retournons. » Les officiers qui l'entouraient se récrièrent, disant qu'on touchait au but, que quelques heures do plus ou de moins ne feraient rien aux événements. « Non, dit-il, je neveux pas avoir une seconde de retard sur ma conscience; on peut tirer le canon, et je ne me pardonnerais jamais si, par ma Taule, nous n'y étions pas. » H partit, et arriva le soir même à son bord, ayant fait en un seul jour la distanoe que Ton met habituellement denx jours à parcourir.

H mettait là en pratique la maxime : Que pour

apprendre à commander il faut commencer par savoir obéir.

Aujourd'hui, nous partions avec l'espérance qu'aucun contretemps ne viendrait arrêter celte curieuse ascension.

Mous étions déjà très élevés sur les hauteurs, lorsque nous entendîmes les échos des salves, plutôt que les salves elles- mêmes, que liraient la frégate et la corvette, en commémoration du 29 juillet.

Après avoir marché toute la journée sous le soleil ardent de ces latitudes , nous arrivâmes à six heures du soir à Orotava. C'est la première station. Le commandant avait avec lui plusieurs de ses officiers. Nous for-

mions une caravane assez nombreuse; nous nous établîmes tous dans la seule auberge de la ville , le commandant n'ayant point accepié les diverses maisons que l'on offrait de mettre à sa disposition. Nous couchâmes les uns sur un mauvais billard, les autres sur des chaises. Malgré la fatigue du jour, la soirée fut des plus enjouées.

30 Jeudi* A 9 heures du malin nous étions à cheval et en route. La pureté de l'atmosphère promettait une belle journée; mais aussi une chaleur qui , en effet, se fit sentir d'une manière accablante. Plusieurs fois nous fûmes obligés de défendre notre provision d'eau contre nos guides, et cela avec le bâton et le fouet. Une fois même ce fut presque une mêlée entre eux et nous.

Vers 5 heures du soir, nous arrivâmes à mi-côle du pic, au lieu appelé la Ettancia, Là on est obligé de quitter les mulets pour gravir à pied. Nous formâmes un espèce de bivouac au milieu des rochers, et nous nous y établîmes galment, le mieux que nous pûmes, c'est à dire très mal ; chacun choisissant son gite dans quelque creux de rocher. La causerie s'établit, et nous échangeâmes nos petites histoires jusqu'à ce que le sommeil vint nous fermer la bouche et les yeux.

31 Vendredi. La nuit avait été froide; car l'élévation

jllillCt 1840. DE SAINTE- HELENE. 81

à laquelle nous nous trouvions était déjà assez considérable. A 5 heures moins un quart nous parlions enfin pour atteindre le sommet de ce pic si célèbre. Pendant plus de trois quarts d'heure nous gravîmes la montagne, marchant avec beaucoup de peine sur des pierres ponces, dans lesquelles nos pieds enfonçaient. Nous arrivâmes alors à des roches vitrifiées, qui sont plutôt de véritables roches de verre noir. Ils forment une large zone qui entoure le cône. Il faut la traverser en tournant pour ainsi dire en spirale autour de la montagne et en sautant plutôt qu'en marchant de roc en roc. Nous mimes une heure pour sortir de ces singulières vitrifications, et nous nous trouvâmes au pied de l'extrémité supérieure de la montagne, qui forme un cône d'apparence régulière. Là nous rentrâmes dans les débris de pierres ponces; nos pieds y enfonçaient jusqu'à la cheville. A 7 heures 10 minutes du matin nous étions surle point le plus élevé du pic., à 11,421

pieds (1) au dessus du niveau delà mer que nous venions de quitter. Nous avions devant nous une vaste plaine sulfurée : c'étaitle cratère. On eut dit un lac de soufre dont lapartiesupérieureseseraiteongeléectauraitfaiteroûte.

(l) 3710mtMrcs.

82 mission août 1840.

Celle croûte était brûlante; à sa surface se mouvait pour ainsi dire en scintillant unealmosphèresulfurée; lebâton s'y enfonçait, ce qui pouvait faire craindre d'y être engoufré j aussi, malgré notre vif désir et même plusieurs tentatives, aucun de nous ne put s'y hasarder au delà de quelques pas. Il y avait çà et là d'énormes fissures, ou plutôt dos crevasses, à travers lesquelles s'échappait une épaisse vapeur intermittente, qui répandait une oaeur très désagréable. Le vent, à une pareille hauteur, était très vif et très froid. Il est à remarquer que beaucoup d'entre nous eurent des saignements de nez. Notre curiosité satisfaite nous songeâmes à descendre.

A notre retour , nous pûmes admirer celte belle vallée d'Orotava si richement décrite par les voyageurs , et qui ne dément pas sa réputation.

Nous étions de retour à Orotava même, vers six heures , et nous passâmes la soirée chez des habitans île celte petite ville, qui nous reçurent de la manière la plus aimable.

1 er août, samedi. A dix heures du matin, nous quittâmes Orotava. M. Cologan, un des riches habitants du pays, était notre guide. Après avoir marché toute la joui née , nous arrivâmes à huit heures du soir, à Ste-Croix , cl de là, à bord, fort heureux de rentrer chez nous.

aOllt 4840. DE SAINTE-1IKT.KNE. 83

2 dimanche. A onze heures du malin, le prince commanda l'appareillage. Le vent était bon ; bientôt nous ne distinguâmes plus que le sommet du pic sur lequel nous étions l'avant-veillc. A la vie la plus active, succéda pour nous le calme et la tranquillité du bord : nous en avions tous plus ou moins besoin.

3 lundi. Pour avoir un point de réunion, nous avions pris l'habitude de nous faire servir du lhét0L3 les soirs à huit heures, et nous restions à causer jusqu'à dix. Ce soir nous eûmes une longre conversation sur la politique générale, la guerre de la Chine, et surtout cette question d'Orient qui, depuis quelque temps, occupe tant l'Europe. Chaque jour nous nous connaissions les unsel les autres un peu davantagc.Cc soir, nous pûmes reconnaître , en M. de Chabot, le commissaire du roi, un homme d'esprit et de beaucoup d'instruction , qui sans nul doute tiendra un jour un rang distingué parmi les hommes d'état de son pays.

4 Mardi. Aujourd'hui nous vîmes les premiers poissons volants. Ces poissons habitent la zône torride. Ils ont environ un pied de long, et sont pourvus de

deux larges nageoires, formées d'une pellicule très-

fine. C'est à l'aide de ces nageoires qu'ils volent, en rasant la surface de l'eau, pour échapper aux bonites,

84 mission août 1840.

aux dauphins et autres, qui en font leur proie. Le poisson volant ne vole qu'en ligne droite el quand

ses ailes sont sèches, il tombe. Souvent lorsque le dauphin l'a manqué une première fois, il s'élance à la place où il présume que le poisson volant va tomber, mais ce dernier voyant son ennemi, frise seulement la surface de l'eau pour mouiller de nouveau ses nageoires et repart dans une autre direction.

A 5 heures, Dash, le seul chien que nous ayons à bord, le favori de tout le monde, est tombé à la mer. Le bâtiment avait bon vent en ce moment et le pauvre animal était déjà presqu'à une demi-lieue de nous, lorsqu'on put mettre un canot à la mer. Heureusement il ne se trouva là aucun requin pour le dévorer. On le sauva. Ce petit incident fit causer d'événements sinistres, malheureusement trop fréquents à la mer. Le commandant nous conta le fait suivant.

En 4835, le vaisseau le Melville revenait des Indes. Le vice-amiral sir John Gore avait son pavillon à bord. Le 30 avril, le vaisseau était à environ 25 lieues à l'est d'Algoa-Bay, près le cap de Bonne-Espérance. Vers le coucher du soleil , le temps prit une très mauvaise apparence , et tout indiqua une rude nuit.

août 1840. DE SAINTE-HÉLÈNE. 85

On fit carguer les basses voiles et prendre des ris dans les huniers. Pendant celte opération, un matelot nommé Phillips tomba de la hune de misaine. Un cri général se fit entendre « un homme à la mer î » Le fils de l'amiral , le lieutenant John Gore qui était sur l'arrière, sauta dans un des canots de côté et de là dans la mer. On doute que lui ou les matelots aient vu l'homme dans l'^au, car on entendit le lieutenant demander où il était. La bouée avait été aussitôt coupée. On cria à M. Gore de la prendre ; on le vit nager vers elleavec une grande vigueur. L'amiral, que le bruit avait (ait sortir de sa chambre, ne le reconnut pas, mais il s'écria en le regardant « quel beau nageur ». Cependant deux des canots de côté avaient été mis à l'eau, montés par les lieutenants Hamond et Fitzgerald. Us cherchèrent dans différentes directions, mais ne trouvèrent ni Phillips ni le lieutenant. Des mateloXs assurèrent qu'ils avaient vu un Albatros attaquer et frapper M. Gore. 11 y avait là en effet plusieurs de ces immenses oiseaux. Le vaisseau s'était couvert de feu et tirait le canon pour indiquer sa position. Les canots après avoir longtemps cherché revenaient à bord. Le vent fraîchissait., la mer déjà très grosse, grossissait encore. Un seul des deux canols put atteindre le Mcl-

86 mission août 4840.

ville. L'autre avec le lieutenant Fitzgerald et huit hommes disparut !...

11 faut avoir été témoin de pareilles scènes pour comprendre combien le courage humain peut grandir. Ne voyant pas revenir le lieutenant Fitzgerald, M. Hamond se remit à la mer. Mais la nuit devenait noire, la mer était de plus en plus furieuse, tout indiquait que le vent allait devenir tempête. Le canot fit des efforts inouis. Tout l'équipage était dans l'anxiété et l'admiration. M. Hamond tint lèvent pendant quelque temps. Mais l'épuisement des hommes ne lui permettant pas de lutter davantage, il revint et la providence lui accorda d'atteindre le Melville une seconde fois. Les deux officiers et les neuf hommes étaient perdus. Le vaisseau remit en route.

Le comte de Clare et le révérend M. Goldney, aumônier du Melville, durent apprendre à l'amiral la perte qu'il venait de faire. Ce vieux militaire ne s'abandonna pas à la douleur. 11 leva les yeux cl les mains an ciel : Seigneur, dit il, que votre volonté soit

faite et il garda le silence. Le lendemain, il fit lire,

tout l'équipage assemblé, cet admirable service cornposé pour les infortunés qui ont péri à la mer. Toutefois, à partir de ce moment, on put observer une aUéra-j

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tion visible, d'abord dans son caractère, ensuite dans sa santé. Au bout d'un an il avait cessé de vivre.

5 mercredi. Des officiers de la frégate , qui avaient fait la campagne du Mexique, me racontaient la manière dont le commandant était allé reconnaître les abords du fort de St-Jean , y faire des sondées, et voir s'il existait sur le récif de Galléga , à l'extrémité occidentale duquel est bâti le fort, un point abordable et favorable à un débarquement. J'avais déjà entendu , de la bouche môme du commandant , les détails de cette périlleuse expédition. Il la racontait avec la simplicité d'expression particulière au vrai courage.

En novembre, vers dix heures et demie du soir, le commandant de la Créole (prince de Joinville) après avoir pris les ordres de son amiral , partit avectleux de ses embarcations , accompagné d'un canot de la Néréide et d'un canot de la Médée.

La lune était alors masquée par les nuages. Malheureusement, elle eut bientôt tout l'éclat dont elle brille habituellement dans ces latitudes. Les quatre embarcations se dirigeaient vers le fort St-Jean dans un profond silence, tous les feux éteints, même le cigare. On n'entendait que le bruit monotone des avirons. Tout à coup, sur la côte, une fusée s'élève. Évidemment, à la

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faveur de la lune , les Mexicains avaient vu les Français. Les deux plus grands canots furent alors laissés en arrière, en observation , et les deux autres, dirigés par le commandant de la Créole, arrivèrent à onze heures près du récif de Galléga.

Le courant portait le long du récif vers le fort; on fil le commandement lève-rames pour éviter toute espèce de bruit, et les deux canots se laissèrent dériver sur le fort St Jean , sondant fréquemment et avec le plus grand soin.

Bientôt on se trouva à cent toises environ des bastions ; le grand nombre de sentinelles que l'on distinguait , le cris de veille Espagnol (alerta) qui se repétait à chaque instant , montrèrent que les Mexicains se gardaient bien. Toutefois le commandant espérait pouvoir arriver jusqu'aux murailles du fort St-Jean , au pied desquelles il était intéressant de sonder, mais à un redoublement de cris d'aleria et à un grand mouvement d'hommes, on reconnut qu'évidemment les Français avaient été aperçus : les Mexicains allumèrent un grand feu sur une des courtines , les batteries furent éclairées et armées.

Les deux canots se dirigèrent alors vers le nord-est,

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mais côtoyant toujours le récif pour en faire une reconnaissance exacte.

Ils arrivèrent bientôt dans un enfoncement formé par les récifs et dans lequel la mer était très unie : on chercha un point de débarquement facile , et bientôt les deux canots touchèrent sur un fond de sable recouvert d'algues. On était alors à quatre cents toises du fort, et l'on ne pouvait guère en être aperçu. - Le commandant de la Créole savait que l'on ne connaissait pas exactement, môme au dépôt de la guerre à Paris, la nature du plateau de Galléga sur lequel est bâti le fort de St-Jean j on croyait généralement qu'il était formé d'une suite de rochers, et parsemé de crevasses profondes qui doivent rendre de ce côté une tentative de débarquement et d'escalade au moins très difficile. L'importance que Ton devait attacher à une pareille reconnaissance, fit que le commandant résolut de la tenter , malgré l'éveil déjà donné aux Mexicains.

Le canot louchait sur le fond et ne pouvait plus avancer; le prince commandant se mit à l'eau, accompagné seulement de son aide-de-camp, M. Romain Desfossés , de MM. Doret, chef d'état-major, Maogin, chef de bataillon du génie, Ghauchard et Thaler, officiers de la môme arme, tous armés seulement de longs

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bâtons pour se guider sur celte immense nappe d'eau et reconnaître la nature du fond.

On se dirigea ainsi, lentement et sans bruit , vers le fort Saint-Jean, que l'on distingait assez confusément dans l'obscurité de la nuit : les canots eurent ordre de rester au lieu où ils étaient.

Après plus d'une heure de marche fatigante dans l'eau, les six officiers arrivèrent aux glacis de la forteresse, à quarante pas de la demi-lune. Ils venaient de faire un demi-mille sur un beau plateau de sable et cailloux, recouvert de deux à trois pieds d'eau, sans roches, sans crevasses, mais embarrassé de beaucoup d'algues. La citadelle était donc abordable de ce côté, du moins on pouvait arriver par là jusqu'à ses ouvrages avancés.

Les six Français restèrent quelques instants immobiles pour bien observer les ouvrages extérieurs. Les sentinelles se promenaient et semblaient ne pas les apercevoir; des groupes de Mexicains entouraient des feux allumés sur les courtines. On distinguait clairement leur silhouette...

La mission du commandant de la Créole pouvait être considérée comme accomplie. Il retournait lentement vers les embarcations lorqu'un gros poisson lui pas-

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sant dans les jambes faillit le renverser. Avec toute la gaîlé d'un jeune homme il se met , ainsi que son aide-de-camp, à le poursuivre; il l'avait déjà piqué lorsque, tournant la tète par hasard, il aperçut, à une quarantaine de pas derrière lui , environ cinquante Mexicains qui venaient de sortir du chemin couvert, et s'élançaient dans Peau à sa poursuite. On distinguait au clair de la lune le brillant de leurs armes et leurs pantalons blancs.

Quoique très fatigués, les six Français prirent leur course, et le détachement ennemi, craignant sans doute d'être attiré dans une embûche, abandonna, au bout de quelques minutes, une proie dont il était loin de soupçonner l'importance.

A deux heures du matin, lecommandant de la Créole ramenait à Sacrificios sa petite expédition.

Depuis la prise du fort Saint-Jean , les Français ont

su, par des officiers prisonniers, que les Mexicains, dans la crainte de surprises de nuit, se gardaient avec un soin extrême, et que quatre cents hommes bien armés veillaient constamment dans les chemins couverts, d'où ils pouvaient fusiller à bout portant et sans être vus, les français qui viendraient jusque sur les glacis. Les six français y avaient été.

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