Jcnny de Campredon, sœur d'Aguarite
1) ANDRE-MARIE AMPERE. U
nam et le spectacle de la religion do ta mère, avait été pour son âme et son intelligence une prédication plus émouvante et plus frappante que tous les arguments cherchés et même trouvés par lui dans les livres des plus savants théologiens.)
Mercredi, i4 septembre. — Je portai Voltaire, je les trouvai à table et les accompagnai à Curis.
(Curis, lieu de résidence de la famille Bœuf, en relation avec M™^' Carron et Ampère.)
Vendredi, i 6 septembre. — Je fus rendre le second volume de Bernardin, et fis la conversation avec elle et Jenny ; je promis des comédies pour le lendemain.
Samedi, 1 7 septembre. — Je les portai et commençai à ouvrir mon cœur.
(Cinq mois après avoir vu JM'"" Carron pour la première fois, André commence à ouvrir son cœur. Je doute que cette confidence apprenne quelque chose à Julie; le secret du jeune homme est deviné, car une lettre d'Élise, écrite à cette époque, y fait allusion.)
« A la Citoyenne Carron.
<i Saint-Germaiu, jeudi soir.
« Tu me dis que tu voudrais ne me point parler de choses qui me fatiguent et m'ennuient. Ah I je t'en prie, ma chère Julie, n'essaye pas; laisse aller toutes tes pensées. Bon Dieu! quel nom donner à une amitié qui ne saurait partager que les plaisirs 1 elle ne serait pas de mon goût et ce ne sera jamais, j'espère, la nôtre, qui est bâtie de façon à vouloir savoir et pénétrer ^Ms^u^aw petit coin caché d'Ampère.
« Reste avec mon père et maman, ils ont tous deux besoin de toi, et ne peuvent quitter Lyon avant le départ de notre frère. Écrivez-moi sitôt que la réquisition sera venue. Que nous sommes heureux que mon oncle s'intéresse à Carron! Que nous sommes à plaindre que ce dernier soit obligé d'aller à cent lieues d'ici! Toujours le bien et le mal partout. Tu as tort de croire que je me donne trop de peine pour les autres, cette idée me ferait faire ce que je viens de désapprouver, et je ne soufflerais plus mot de ma personne ni de mes occupations : à la vérité, il n'y aurait pas grand mal à cela.
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 43
« Le temps m'a manqué pour repasser les bonnets de maman : le lils Rissimbourg est venu avec son frère, il a fallu servir à goûter, et j'ai laissé éteindre mon feu. Les enfants sont là qui font un bruit à m'empécher de penser : c'est la pelle qu'on traîne, c'est la petite qui fait ce qu'elle a à faire. Je ne sais où j'en suis, et ne dis mot pour me réserver la liberté de parler quand je n'y pourrai plus tenir. Mais il est sûr qu'on abuse bien du peu de patience quo jai.
«Les œufs se sont-ils cassés? le vin s'est-il répandu? je n'ai pas rempli la berte, on dit que ce mulet se couche. Je voudrais qu'Agnarite entendît comme bonno-maman la plaint du départ de Carron. « Elle va bien verser fies larmes », dit-elle ; à cela je réponds : « Et nous aussi >> ; puis Marion s'écrie : « Ah ouai! c'est ben autre chose qu'une « sœur! c'est une chose qu'on ne peut comprendre « que quand on y a passé ; y est un torment et y a « pitia de s'aimo comme y sen. w
« Je ne sais pourquoi ni bonne maman ni .Marion ne pensent à plaindre mon pauvre frère; il faut que les femmes se soient acquis une grande réputation de sensibilité.
« Que de choses à dire quand nous nous rêver-
rons! Mais je ne sais vraiment sur quelle corde l'écrire, c'est à toi de m'encourager à parler ou à me taire. »
(Malgré ses dernières paroles, la bonne Élise n'est pas fille à contenir longtemps son humeur expansive: aussi, à la fin de sa missive, elle change de ton et s'exprime nettement.)
« Je trouve tes raisons convenables et sans réplique ; que peut-on contre un penchant si naturel de n'être point séparé? Il faut qu'on s'arrange làdessus, et si on aime on s'arrangera. »
(Toujours la question sine qiia non de la séparation; on la traite, on la discute de nouveau en famille.)
Dimanche, 1 8 septembre. — Je vis Julie jouer aux dames après la messe.
Lundi, 19 septembre 1796. — J'achevai de m'expliquer. J'en rapportai de faibles espérances, et la défense d'y revenir avant le retour de sa mère.
d'andré-maril: ampère. 45
(Ici se trouve un billet écrit à Julie, dont le brouillon raturé est doux fois recommencé.)
« Pardonnerez-vous au sentiment qui me force à vous écrire? Il m'est impossible de rompre autrement un silence que je ne puis supporter. Pendant que votre absence me privait de la joie de vous voir et de vous entendre, la seule maintenant que je puisse goûter, j'ouvris mon cœur à madame votre mère, et il me sembla qu'elle ne s'opposerait pas à mon bonheur si vous vouliez y consentir.
« Je sais combien je suis peu digne d'une telle félicité; l'amour le plus tendre et le plus soumis dont mon âme est remplie pourrait seul vous attendrir sur mon sort et vous engagera m'écouter. »
(A la déclaration d'André nous ne voyons pas de réponse. Des commentaires d'Élise à ce sujet nous apprennent que le billet est arrivé à son adresse.)
« Saint-Germain, mardi soir.
« Chère Julie,
« Je reçois deux lettres à la fois, et quelles lettres ! que de réflexions à faire, que de choses à répondre \
« Mon Dieu, ne vous inquiétez donc pas de moi, je suis trop bien : penser à vous est mon occupation journalière; je brode, j'écris, je mange, je dors. Je n'ai pas froid à la cave, il y fait plus chaud qu'à la salle, je quitte toujours ma pelisse pour y entrer; je vais au fruitier, quant au cochon, il n'a reçu qu'une seule de mes visites. Ainsi ne vous mettez point en peine, tirez-vous cette épine, il en reste assez d'autres. Ce billet que tu as reçu m'a bien surprise ! Je commence à croire à la constance, et je démêle dans les procédés de ces dames mille choses que je n'avais point remarquées et qui ne sont pas au désavantage du frère ; mais on ne peut s'expliquer ici, il y a trop de pourquoi et de parce que. Je te plains, ma chère Julie, d'avoir encore à faire des réflexions de cette nature, je te conseille de les laisser dormir jusqu'à ce que nous soyons plus calmes et toutes deux ensemble ; mais ce que je dis là est plus aisé à écrire qu'à mettre en pratique.
«Adieu, adieu, je t'embrasse à l'étouffade.
« ÉLISE
(Elle n'est pas au bout de son étonnement, la bonne Élise, car la constance dont elle s'émerveille
dès à présent va durer encore plus de deux années avant d'être récompensée; les procédés des clames qui ne sont point au désavantage du frère prouvent que mère et tante, cousine et sœur, travaillent déjà sourdement à favoriser les projets d'André.) Retournons au journal.
Samedi, 24 septembre. — Je fus rendre un volume de Bernardin, je rapportai le tome IV de la Dunciade et un parapluie.
Lundi, 26 septemby'e. — Je la trouvai dans le jardin, sans oser lui parler.
Vendredi, 23 septembre. — Je portai Racine. La mère était dans la salle, à mesurer de la toile.
3 octobre. — J'y allai. Je glissai encore quelques mots à la mère. Je rapportai le premier vulume de Sévigné.
Jeudi, 6 octobi'c. — Je me trouvai seul avec Elle sans oser lui parler; on me donna les premiers bouts-rimés.
Lundi, j 0 octobre. — Je les portai remplis, et les lui mis adroitement dans la main.
Samedi, 15 octobre. — Je portai une lettre, mais Elle était allée à Lyon.
Mardi, 18 octobre. — Je m'ouvris entièrement à la mère qui ne parut pas vouloir m'ôter toute espérance.
Mardi, 25 octobre. — Je portai le cinquième volume de Sévigné, je trouvai Élise, ce qui ne m'empêcha pas de parler et de rapporter encore quelques espérances.
Vendredi, 29 octobre. — Je vis Julie dans la cour en arrivant; mais des hommes, par malheur, déchargeaient une charrette ; j'entrai, je trouvai une j^me Petit et n'osai rien dire.
Lundi, 31 octobre. — Grande compagnie, occasion du jardin manquée, tapisserie; j'avais rendu le septième volume de Sévigné, j'oubliai le huitième et mon parapluie.
(Pour aller voir M"^ Carron, André sait trouver
vingt prétextes; mais s'il s'agit de parler à Julie, l'amant timide manque absolument toutes les occasions.)
Mercredi, 2 novembre. — Je fus chercher mon parapluie. Jenny, Aguarite, visite des Bœuf, promenades et jeux.
Samedi, ô novembre. — Je parlai à Julie devant sa mère, et je rapportai le huitième et le neuvième volume de Sévigné.
lAindi, 7 novembre. — Je ne parlai pas ce jour-là, à cause de la mort de M. Montpctit.
Mercredi, 9 novembre. — Je reparlai. Julie me dit de venir moins souvent.
Samedi, 12 novembre. — M'"'' Carron était sortie, je dis quelques mots à Julie, qui me rembourra bien et partit ; Élise me dit de passer Thiver sans plus parler.
(Julie le rembourra bien, mais cela prouve-t-il qu'elle ne l'aime pas?)
oO JOURNAL ET CORRESPONDANCE
3Ie7'credi, 1 6 novembre. — La mère me dit : « Il y a longtemps qu'on ne vous a vu. » Ëlise me parla froidement. Julie m'apporta avec grâce les Lettres provinciales.
(Au xvni^ siècle, avant, pendant et après la Révolution, l'éducation grammaticale des femmes en France était assez négligée; la syntaxe, les règles des participes surtout, faisaient trop souvent défaut ; n^.ais le goût réel de la bonne littérature existait dans les familles les plus modestes, chez les personnes très simplement élevées ; les dames aimaient la belle prose, la poésie, sans craindre de paraître pédantes, écrivaient des bouts-rimés, de petites fables, comme nous en verrons faire à Julie. Elles se reposaient des soins les plus humbles du ménage en écoutant la lecture d'une tragédie de Racine, celle d'un roman bien naïf et bien tendre, dépourvu de toutes péripéties accommodées à la mode de nos jours, ou de peintures trop laides pour être aimables quand même elles seraient vraies.
A présent, l'art d'écrire ou plutôt de décrire est poussé si loin que ce talent a remplacé le sentiment.
Est-ce un progrès? On pourrait en douter.)
Vendredi, 9 décembre. — Dix heures du matin. Elle m'ouvrit la porte, en bomiet de nuit, et me parla un moment tète à tête dans la cuisine. J'entrai chez M"^ Carron, on causa de Richelieu; je revins dîner à Polémieux.
(Deux jours après cette dernière visite d'André à Saint-Germain, Julie quittait la campagne pour aller à Lyon, chez M"^ Marsil Périsse, passer les fêtes de >"oël et celles du commencement de l'année 1797.
Après le départ de sa sœur, Élise, dont l'activité suffît atout, entretient avec elle une correspondance qui va nous tenir au courant des faits, gestes et paroles de notre amoureux, auquel il est permis d'appliquer encore aujourd'hui la qualification de transi.
Pendant que nous lirons la prose d'Élise, Ampère continuera son journal, plus dépourvu d'événements que jamais en l'absence de Julie.)
o2 JOURNAL ET CORRESPONDANCE
D' Élise à Julie .
« Mercredi, 14 décembre.
« Il est venu comme nous sortions de table, jusqu'à six heures. 11 vient de partir, et sans avoir rien d'extraordinaire à te conter, je vais faire une feuille à part.
« On a encore parlé lecture. Maman est sortie un instant, et vite il m'a demandé si j'avais de tes nouvelles. « Eh ! mon Dieu, lui ai-je dit, point de facteur c( depuis bien longtemps, et personne d'ici n'est « allé à Lyon. — Et croyez-vous qu'elle arrive bien- « tôt? — Je pense qu'elle passera ces fêtes chez « notre sœur, — Ces fêtes ! Qu'il y a encore loin « d'ici là! — Je le trouve comme vous, et le temps « me dure aussi de la revoir. — Oh! je sens bien, « mais vous lui écrivez, elle vous écrit, et c'est tout « différent. » J'ai coupé court en disant que l'écriture était une charmante invention ; maman est rentrée, et la conversation a roulé là-dessus et sur les plaisirs de la campagne. J'ai dit qu'un véritable bonheur serait d'y être réunis en famille, qu'on oublierait ainsi bientôt la ville. « Mais comment « feraient ceux qui aiment à aller à la comédie ? »
répondit-il en pensant sûrement à ton séjour à Lyon. — « Croyez-vous que des gens bien contents d'être « ensemble regretteraient la comédie? — Mais il « est des personnes qui ne peuvent pas s'en passer. « — Oh ! celles-là resteraient à la ville ; assurément «■ leurs goûts n'auraient point de rapport avec les « nôtres, on ne s'en soucierait guère. » Voilà le résumé de la conversation. Je lui ai trouvé l'air plus gai que la dernière fois. Il a fait avant-hier une visite au château. Je ne sais si je m'abuse, je crois qu'il so forme de toute manière. Viens en juger, ma bonne Julie ; mais j'ai peur que tes yeux, éblouis par tout ce qu'on appelle muscadins, t'empêchent de le voir sous le même jour que moi.
« Adieu, je t'embrasse enfin; ce gros journal va partir par Boi, et deniain j'aurai de tes nouvelles. Si tu peux m'envoyer mes ciseaux, j'en ai besoin. Sois tranquille, ménage-toi, c'est mon refrain. Moitié est un peu mieux, mais sa femme est malade. Cqmment va Aguarite avec son gros ventre ?
« Adieu, parle de tout ce qui m'intéresse.
« ÉLISE C A R R 0 N
D' Élise à Julie.
<i Ce fliiaanclie, 18 décemlirc 1796.
« 11 vint hier me montrer une manière d'écrire par chiffres qu'il faudrait que tu apprisses, car alors nous pourrions nous dire mille choses où le diable ne comprendrait rien.
« Lorsque la petit Pélagot fut loin, maman lui dit : '( Comment, monsieur Ampère, avez-vous « laissé voir telle et telle chose à telle ou telle per- « sonne, sans penser que vous exposiez Julie à « essuyer mille plaisanteries fort ennuyeuses ? — « Mais, Madame, hélas 1 je n'ai rien dit. On m'a « fait des questions sur le mariage : on m'a parlé « d'un certain Ariste, qui est seul à la campagne, « qui aime une jeune personne charmante et qui « en est aimé : j'ai répondu qu'il était bien heu- « reux, et qu'il avait bien fait de se marier. D'ace près cela, il se peut qu'on ait lu dans mon main- « tien, car je suis si bête, si bête! Mais je n'ai rien « dit qui ait pu laisser croire... « Nous le vîmes alors tellement attristé à la pensée de t'avoir causé quelque ennui, que maman changea de conversation. 11 nous dit qu'il s'amusait à faire une tragédie
ï) ANDKli-MARIE AMI'KRE. '■>:}
sur un sujet fort ancien. On lui conseilla beaucouii d'en prendre un dans la Révolution ; il convint (luil nous apporterait ce qu'il avait déjà écrit, pour que maman lui donne une autre idée si elle trouvait la sienne mauvaise.
« Voilà, ma bonne amie, tout ce qui se passa dans cette visite. Il s'en fut à la Place en demandant toujours: « Quand reviendra-t-elle? — Je n'en sais rien », fut la réponse.
« Adieu , je t'embrasse, ainsi que M™'' Périsse. Adieu, je vais t'écrire des détails sur une autre chose.
« ÉLISE
D'Élise à Julie.
« Ce mercredi, i janvier 1797.
« Ampère sort d'ici, ma bonne amie; il avait une anglaise toute neuve, et j'aurais aohIu que tu la visses. Il m'a demandé si nous avions des nouvelles, je lui ai dit que oui et qu'elles étaient fort bonnes. Nous nous sommes alors mis à parler sur les sujets ordinaires.
« Si tu reviens avant que maman ne parte, ce
sera moi qui raccompagnerai à Lyon; si elle se décide à s'en aller après les Rois, tu l'attendras; mais tout cela est en l'air. Je te conseille de prendre jusqu'à ce moment tous les plaisirs que tu pourras, et de ne pas quitter la. ville tant que tu t'y amuseras bien.
« Ne sois pas en peine de nous, tout va parfaitement: maman lit, je travaille, nous faisons des vers qui font rire. J'écrivis un couplet, le premier de l'an, qu'on montra à M. Ampère; il en fut tout transporté, car ton nom en faisait un des principaux ornements. Il l'a appris par cœur en me priant instamment de lui montrer d'autres quatrains. Voilà, ma bonne amie, tout ce que je puis te dire de nouveau.
« Tonine et sa sœur devraient bien me rendre compte de leur conduite. Que font-elles donc qui puisse les empêcher de m'envoyer des nouvelles? 11 semble qu'elles aient le projet de se laisser oublier, mais elles n'y réussiront pas, je songe trop souvent à elles et à leur silence. Tu remettras à ma sœur sa lettre, en l'embrassant bien fort pour la remercier du plaisir qu'elle m'a fait; j'ai reçu ce que j'enviais depuis si longtemps. Tu m'as tout l'air de lui avoir soufflé cette idée ; quoi qu'il
D ANDRÉ-MARIE AMPÈRE. o7
en soit , rion no pouvait me plaire davantaj^e.
« Tu avais commencé par un journal, et à présent nous ne recevons que des lettres. Les journaux étaient bien plus drôles ; mais pensez donc à ceux de maman, elle n'en reçoit point.
« Adieu, adieu, je t'aime!
« ÉLISE CARRÛN. »
D'Élise à Julie
<< Ce jeudi soir, 7 janvier.
« Ce pauvre A... est sûrement gelé en quelque coin ou il se dégèle près de toi, car je ne l'ai vu ni par trou ni par fenêtre. Je tremble qu'il ne t'ait aperçue là-bas et quil ne soit pas revenu à Polémieux; c'est moi qui serais cause de ça. Je me dis pourtant qu'il a trop de délicatesse pour ne pas sentir qu'il n'y en aurait point à aller te rendre ses visites à Lyon, maman n'étant pas près de toi. D'un autre côté, s'il pense que nous sommes seules à Saint-Germain, c'est une raison pour l'empêcher d'y mettre le pied. Je voudrais pourtant qu'il y
vînt, car ils vont tous croire ce qui est, ne doutant plus que les livres ne servent de prétexte, et qu'en ton absence il n'ait plus d'empressement à les apporter. La neige ne fond point depuis le lendemain de ton départ. M"* Ampère l'empêche peutêtre de se mettre en route. Enfin je m'y perds, et voudrais vite savoir si tu l'as vu. Les peigneurs de chanvre ont dit à Claudine que c'était la maison du Bon Dieu, que la maman et le fils étaient si bons. si bons, que c'était plaisir chez eux! Viendra-t-il demain? Je regarde toujours de ma place et ne vois rien. S'il arrive et que maman sorte de la salle, il va me prendre à partie; j'ai déjà préparé mille petites réponses qui sont toujours les mêmes; j'en voudrais savoir qui pussent le rendre content, sans trop avancer les choses, car il m'intéresse par sa franchise, sa douceur, et surtout par ses larmes, qui sortent sans qu'il le veuille. Pas la moindre affectation, point de ces phrases de roman qui sont le langage de tant d'autres. Arrange-toi comme tu voudras, mais laisse-moi l'aimer un peu avant que tu l'aimes; ilestsi bon! Je viens d'avoir avec maman une longue conversation sur vous deux. Maman assure que la Providence mènera tout; moi je dis qu'il faut aider la Providence. Elle prétend qu'il est
bien jeune ; je réponds qu'il est bien raisonnable, plus qu'on ne l'est à son âge. Mais tu sais, et de reste, tout ce que nous disons et répétons ensemble: il faut donc attendre qu'il soit venu pour avoir quelque chose de nouveau à t'apprendre. Je vais adresser ma lettre à ma sœur, que tu embrasseras bien fort pour moi.
« ÉLISE CARRON
D' Élise a Julie.
« 8 janvier, ce dimanche.
« Enfin, il est venu hier, bien tremblant de froid, et encore plus de la crainte que maman ne trouvât fort mauvais qu'il eût été te voir, ou plutôt prendre les lettres pour nous. Mais voici comme la chose se passa, car je vois bien que tu veux des détails. Tu sauras que maman se met à présent à ta place, parce qu'elle a condamné la porte qui glaçait la salle, et que. par conséquent, on n'y voit guère plus qu'il no faut, surtout lorsqu'on vient de fixer la neige. Bref, il entre et ne voit point la petite Pélagot, qui était derrière le cornet du poêle.
Aussitôt que Claudine fut sortie, il dit: « Madame, j'ai vu mademoiselle votre fille. » Je l'arrêtai tout court, en faisant des signes redoublés; lui, croyant mettre l'emplâtre, reprit: « Mais Claudine est sor- « lie, on ne peut nous entendre; je vais parler plus (( bas. » La petite ouvrait les yeux de tout son pouvoir; quand je vis que les signes n'y faisaient rien, je parlai à la fillette de son travail, de son bas qu'elle n'avançait point. Il fut tout pétrifié, voulut raccommoder encore ; mais la pièce n'allait pas au trou. Enfin, la Pélagot sortit; il dit alors qu'il était bien en peine de la crainte de favoir blessée, que tu avais prononcé ces mots : « Je suis étonnée, « Monsieur, de vous voir ici, et maman ne vous « cachera sûrement pas ce qu'elle en pense. » — « Ainsi, Madame, si jai mal fait, je n'en sais « rien. On m'assure qu'il faut voir le monde; moi, « en arrivant à Lyon, je vais chez monsieur votre « fils: j'y trouve M"^ Garron et sa mère, M™*' de « Campredon; on me dit que mademoiselle votre « fille est arrivée et que je n'ai qu'à repasser le « lendemain pour prendre des lettres. J'y vais, et « j'en suis bien fâché à présent, car certainement « j'ai contrarié M'^* Julie... »
« Maman le vit si malheureux, qu'elle ajouta
D ANDRÉ-MAKIE AMPÈHE. 61
de suite : « Mais, Monsieur, vous no pouviez pas « prévoir que ma fille était à Lyon. » Il l'interrompit en disant: «Hélas! Madame, je le savais de la « veille: je vous ai bien dit que je le savais. Malgré « cela je fus prendre les lettres que madame votre « belle-fille m'avait promises et qu'on ne m'a point « données. » Je lui dis en riant : « Ma sœur pensait « probablement que votre séjour à Lyon serait plus « long, et c'était plutôt un avertissement qu'une « réprimande, craignant que vos visites ne se « renouvelassent et ne fissent jaser. Mais il faut « prendre soji parti et ne pas tant se fatiguer d'une « chose faite. » Note qu'il avait les yeux brillants, et que le menton lui tremblait comme à quelqu'un qui est prêt à pleurer... « Vous croyez donc, Made- « moiselle, qu'on ne m'en voudra pas trop? Oh! « que vous me faites plaisir! Et vous, Madame, « vous n'êtes pas si fâchée contre moi que je « l'avais craint? » Maman lui dit qu'elle aurait préféré que cela ne fût pas, mais que, son intention ayant été do lui faire plaisir on lui apportant des nouvelles, il faudrait qu'elle fut bien extraordinaire pour s'en fâcher. Il no dit rien sur l'intention. Claudine entra, sortit, et je lui fis mille questions à ton sujet: « Avait-ollo l'air enrhumé? — Pas du tout.
« Elle était pourtant on bonnet de nuit ; M""^ Carron, « M'^'= Jenny en avaient aussi. — Quelle heure (( était-il? — Dix heures. — Elle n'avait pas encore « fait sa toilette. La première fois que vous y fûtes, « qui y avait-il? que faisait-on? — Toutes ces « daines allaient à la comédie; elles m'engagèrent « beaucoup à y venir, je n'osai point. » J'aurais bien voulu savoir comment tu étais habillée, mais je craignis de te fâcher en le demandant. Nous parlâmes du Lycée; il nous nomma tous les professeurs et dit que, si l'on établissait un cours d'astronomie, M. Mole lui avait assuré qu'il y aurait là une place pour lui; que ce môme monsieur lui conseillait très fort d'aller à Paris, où il trouverait certainement à employer ce qu'il savait déjà. A cela il a répondu qu'il ne pourrait se décider à se séparer de sa mère, ni à quitter les environs de Lyon. Tu devines bien pourquoi.
« Voilà, ma bonne amie, quelle a été la conversation. Il s'aperçut le premier qu'il commençait à être tard, ce qu'il oublie si facilement lorsque tu es ici. Il partit et me laissa tout émerveillée de son chapeau de toile cirée, de ses culottes à la mode, et de sa petite tournure, qui, je t'assure, changera encore. A peine fut-il loin, que Claudine entra,
D ÀNDRÉ-.MARIE AMPÈKE. tjli
levant les bras, en s'écriant qu'il était devenu muscadin, et qu'elle ne le reconnaissait pas. Nous n'avons pas fait un mystère de sa visite, puisque la petite en a entendu assez pour en rendre compte.
« A présentée voudrais bien savoir comment tu t'en tires là-bas , et tous les propos qui se sont tenus à ce sujet, et surtout comment tu as pu saisir un instant pour lui glisser ces terribles paroles en particulier; mais personne ne va plus à Lyon : tout gèle. Nous sommes seules à dire : « Cette Julie a « pris un bien mauvais temps; pourvu qu'elle ne <( s'enrhume pas, qu'elle ne fasse point d'impru- « dence 1 » Prends-y bien garde.
« Maman se porte bien; mon rhume n'est pas encore loin. J'ai dormi cette nuit. Lespeigneurs de chanvre travaillent toujours dans la maison, non pas pour nous, mais pour les voisins; cela nous fait une grande tranquillité, surtout depuis que Martin n'y est pas; mais chut! ne réveillons pas le chat qui dort.
« Je t'embrasse de tout mon cœur. Je suis sûre que tu trouveras que j'en ai trop fait en tranquillisant ce pauvre Ampère; mais maman a été plus loin que moi ; en vérité, il y aurait eu de la dureté
à le trop tourmenter, il était prêt à verser des larmes de repentir.
« Adieu.
« ÉLISE CARRON
Dimanche, 8 Janvier. — Je fus voir sa mère et sa sœur; je m'accusai et je m'excusai. J'y ai été deux fois par semaine jusqu'au samedi 7 janvier. Ce jour-là il n'y avait qu'Elise: nous n'avons parlé que de choses indifférentes.
(On sait ce que peut entendre André par des choses indifférentes : tout ce qui ne se rapporte point à Julie.)
D' Élise à Julie.
« Ce 11 janvier 1797.
« Je ne t'ai pas tout dit: il est venu aujourd'hui, et nous nous en sommes bien donné sur ton compte ; mais je vais reprendre de plus loin.
D ANDKÉ-MARIE AMPÈRE. 65
« M""' Bœuf le tourmentait depuis longtemps pour qu'il lit une chanson àNanine, « car, dit-elle, « je ne sais pas faire les vers, et je voudrais cepen- « dant dire quelque chose à ma cousine de bien « joli. Ainsi, Monsieur, soyez assez bon pour me « faire parler en vers. Vous savez que ma cousine « est belle, qu'elle a des talents : voilà matière à « quelque chose. » Il m'a rapporté cette conversation et l'embarras où il se trouvait. Moi, pensant tout de suite que c'était peut-être pour avoir sujet de rire à ses dépens qu'on le pressait ainsi, je lui dis : « Est-ce. que vous le ferez? — Je n'en ai guère « envie; mais toutes les fois que je vais au châ- « teau on me tourmente tant que je ne pourrai pas « trop m'en dispenser sans être un malhonnête. Je « n'ai vu qu'une fois M"^ Ps'anine, et je ne l'ai guère « regardée; je ne sais pas comment elle et sa cou- « sine sont ensemble. — Tout cela est bien diffl- <( cile, lui dis-je, et, si vous pouvez ne point obéir, « vous ferez beaucoup mieux. » Bref, il fut de mon avis; mais la première chose que M"'= Bœuf me dit hier, ce fut : « J'ai de jolis vers dans ma « poche, que je vous montrerai si vous devinez de « qui ils sont. — Ob', il faut donc que je renonce à « les voir. Gomment voulez-vous que je devine pa-
« reille chose? — Je vous dirai, pour vous aider, « qu'ils sont des environs. » M™° Lacostat reprit : « Vous n'en dites pas assez : c'est quelqu'un de « Polémieux. — Ah! m'y voilà! c'est M. Ampère, « et il fauttbien que ce soit lui! » Elle tira ces vers et me les donna en disant : « Gomment trouvez- « vous sa grâce? On dit : ses grâces, il me semble. — Je suis trop ignorante sur ces matières, répon- « dis-je, pour pouvoir en juger; mais il me paraît « difficile de faire des vers sur quelqu'un qu'on a « vu à peine, et dont on ne connaît ni les goûts, ni « les façons de penser. — Cela est vrai , mais sa « grâce! » Et elle riait. « Vous voyez que, s'il les (( avait mises au pluriel, la rime n'y serait pas, dit « M™^ Lacostat. — Il fallait qu'il en cherchât une « autre. Mais ne trouvez-vous pas qu'il s'est formé ? « — Je le trouve; cela ne serait pas étonnant, il va « si souvent au château. — Non, c'est bien plutôt « ici. — Enfin, repris-je en riant, il faudrait eh « partager la gloire. » M™'= Lacostat dit alors fort sérieusement : « Ce jeune homme a beaucoup de «. savoir et des qualités solides. — Oui, oui, solides ! « mais ses dents ne le sont guère : il semble un «vieux, il est sérieux! je ne l'ai pas encore vu « rire. Bœuf, fais voir comment il salue mainte-
D ANDRÉ-MARIE A.MPÈRK. 67
« nant. Vous allez voir; mais, sérieusement, il sa <( lue beaucoup mieux qu'autrefois, » Le jeune frère resta là comme une bûche, et n'psa jamais le contrefaire. Sa sœur se mit un peu en colère et parla d'autre chose avec la même vivacité.
« Il est venu aujourd'hui, et je lui ai dit : « Vous <( avez donc fait les vers de M'^^ Bœuf? — Hélas! « oui, je n'ai pu m'en dispenser. Vous les avez « vus? M"" Lacostat m'a dit que g}'âce ne devait « pas être au singulier, mais je n'ai pu faire autre- « ment. J'ai cru qu'on se permettait ça quelquece fois. — Voulez-vous bien me les donner? Je ne (( les ai regardés qu'à peine, et je serais bien aise 0 de les relire. » Il me les a copiés, et je te les envoie, ainsi qu'une autre chanson qu'il a écrite à la suite, et qu'il a faite avec beaucoup jtlus de facilité que la première. Cette dernière lui a fourni l'occasion de parler de toi. Il m'a dit (ju'il comptait tous les moments, que l'absence était bien pénible. « Je « le sens comme vous. — Oh ! comme moi, cela « n'est pas possible. — Comment, pas possible? Il « y a à peine un an que vous la connaissez, et moi « qui l'aime depuis l'enfance. Je suis loin de tout « ce que j'aime, vous retrouverez votre sœur. — Cela « est vrai; mais vous ne pouvez pas comprendre
(( ce que je sens, je le vois bien. — Si, je devine « que c'est un sentiment violent, mais qui n'est ni « si profond, ni si solide que l'amitié. — Ni si so- « lide? 0 mon Dieu! c'est pour ma vie. — Qu'en « savez-vous? vous n'avez vu qu'elle. Cet extérieur <( qui a commencé à vous monter l'esprit, à ce que <( vous dites vous-même, vous le pouvez trouver « chez d'autres; et, si ce ne sont pas les qualités « sérieuses qu'elle possède qui vous ont attaché, (( vous ne pouvez pas dire que de nouvelles idées a ne vous passeront pas dans la tête. » Enfin, nous avons dit et redit tout ce qui avait été déjà répété tant de fois, et il s'en est allé bien content d'avoir pu parler de toi. On ne peut tout écrire, je garde le reste pour une autre fois. Je t'envoie les chansons , mais tu sens bien qu'il ne faut pas qu'elles paraissent.
« Adieu, ma bonne amie; il m'a assuré qu'il n'était point trop jeune, et que la corruption des mœurs était seule cause qu'on se mariait trop tard; qu'il dépendait de toi de faire son bonheur ou son malheur pour toujours.
« ÉLISE CARRON
D ANDRÉ-MARIE A3IPÈRE. 69
D' Élise à Julie.
« Ce jeudi matin.
« Tu n'y penses pas, ma bonne amie, de craindre que je n'aie fait tes compliments. En vérité, il faut que tu me croies bien sotte : quelle presse y auraitil à cela? et quelle balourdise ce serait! Tu me diras que j'ai trop parlé à l'égard de notre demeure. Aucune de nous n'y était, et cela ne compromettait pas Aguarite ; mais des compliments, je n'en reviens pas q.ue l'idée t'en soit venue. Non, Mademoiselle, je ne suis point si babillarde, quoique je sois votre sœur. Enfin, voilà Tonine instruite. Je t'avais bien prédit que la personne en question ne vaudrait pas, à son avis, la peine qu'on y pensât, et si sa sœur l'apprenait, Dieu sait comme elle ferait la grimace et dirait : « Oh ! quel homme ! «garde-toi bien d'y songer! Il est ceci, il est cela. » Mais celui qu'elle a pris pourrait bien ne pas valoir l'autre en tout, et ses comparaisons ne pas être au désavantage de celui qui lui paraît ridicule. Les ridicules de la nature sont supportables; ceux qui se montrent avec orgueil et qu'on jiarait ignorer pour ne penser qu'à ce qu'on croit avoir d'agré-
ments ne le sont pas. Enfin, ma bonne amie, je suis un peu en colère contre les gens qui ne se prennent qu'à l'extérieur et qui s'imaginent savoir tout, lorsqu'ils ont salué de bonne grâce et dit quelque polissonnerie qu'on se passerait tort d'entendre. Au reste, loin de lui avoir fait tes compliments, il ne fut pas môme question de toi.
« Avant-hier il nous apporta la première scène de sa tragédie et un pied d'œillet que je lui avais demandé et que nous fûmes planter ensemble en nous entretenant de toute autre chose que de tes beaux yeux. Je fais bien tout ce que je peux pour réveiller ton amour-propre, et si je te persuadais qu'il ne pense plus à toi, peut-être le trouverais-tu plus à ton goût; mais, pour son malheur, je crois que le pauvre homme ne songe à autre chose et je le plains bien sincèrement, sachant qu'excepté ]yime Périsse tous ceux que tu vois sont acharnés contre sa personne, et ne se donnent seulement pas la peine d'envisager s'il ferait le bonheur ou le malheur d'une femme, ce qui est cependant le principal. Je ne suis pas assez prévenue en faveur des manières et de la tournure pour dire que celui qui en manque est privé des qualités supérieures. Les personnes légères qui cherchent le mérite dans
D ANURÉ-MAKIE AMPÈRE. 71
l'extérieur et ne trouvent recommandables que ceux qui le possèdent ne pèsent rien à fond. Il est vrai qu'Ampère n'est pas superficiel, mais c'est justement pour cola que, s'il s'adressait à ces demoiselles, elles ne répondraient pas si vite, et elles auraient très fort raison. Et pourquoi ne pas faire de même pour une amie? Pourquoi l'aider à repousser une idée à laquelle on s'arrêterait tout court si la clioso nous regardait? Pourquoi, pourquoi? C'est qu'on n'examine jamais avec autant d'attention ce qui ne nous est pas personnel, et qu'il faut aimer véritablement pour penser à tous les pour, à tous les contre, et faire son affaire de celle d'une autre. Quand on a dit légèrement : « Oh 1 « quel homme! comment pourrais-tu te résoudre « à l'épouser?... Il n'a point de façons, il est gauche, « timide, se présente mal », on croit avoir tout dit, tout vu ; mais, je le répète, s'il fallait se décider soi-même, on y réfléchirait davantage, et on laisserait bien vite lo reste pour s'occuper du caractère, des mœurs et même de cette simplicité qui, un moment auparavant, ne semblait qu'un manque d'usage.
« Voilà, ma bonne amie, tout ce que je pense, ce que j'ai dit et ne puis me lasser de redire. Oui, je
72 JOURNAL ET CORRESPON b AN CE
te trouve à plaindre d'avoir en cette affaire besoin de consulter des personnes qui, si elles ne changent à trente ans de manière de voir, seront toute leur vie bien légères. Tu sens que M"* Périsse est exceptée; si tu ne l'avais prés de toi, je crois très fort que tu reviendrais avec la détermination de donner le congé à qui t'aime bien. Je voudrais qu'elle le connût; il est certain que son premier salut la ferait sourire, mais sa bonté l'intéresserait sûrement. Je ne nie pas qu'il n'ait un peu d'entêtement dans ses sentiments, mais où sont les hommes qui n'en ont pas? et il est bien plus fâcheux d'en trouver dans une bête que chez un homme qui pense et raisonne. « Adieu, ma bonne amie, embrasse bien cette bonne sœur pour moi; dis-lui mille choses; je vais répondre à sa lettre.
« ÉLISE CARRON
D'Êlise à Julie.
« Ce lundi, après-midi.
« Devine, ma chère Julie, à quoi nous passons notre fête. Nous versifions, nous effaçons, nous recommençons.
« Maman a de grandes et fortes idées concernant la révolution, M. Ampère nous a mises en train. Il vint hier et avant-hier et me dit qu'il avait envoyé nos vers à un ami, sans dire de qui ils étaient, et que cet ami les avait trouvés charmants, mais bien charmants. Il me demande quand tu reviendras. « Je n'en sais rien » est toujours ma réponse. Il eut la complaisance de revenir hier, en sortant de Curis, pour mapporter quelques comédies à lire; il nous donna aussi la seconde scène de sa tragédie, où les tendres sentiments sont peints avec toute la vivacité pcjssihle. Imagine qu'il a assez peu d'amourpropre pour me prier instamment de corriger ce que je trouve de mal dans sa pièce. Je lui dis que Gros-Jean en remontrerait alors à son curé, mais il insista. Tu crois bien que je ne suis pas assez présomptueuse pour y mettre mon nez.
« M. Olivier se rencontra encore avec lui, fit la mine ordinaire. Je me sers d'une plume qu'il a taillée ; je croyais qu'il les taillait à ravir, me voilà bien détrompée ! Toutes les lettres que j'ai écrites aujourd'hui sont autant de griffonnages.
« Adieu, ma Julie, à demain. Je vais aidi-r maman à commencer une pièce, un drame, peut-être serace une tragédie; mais en tout cas, cela nous aura
~ii JOURNAL ET CORRESPONDANCE
distraites un moment, car nous sommes toutes seules.
« ÉLISE CARRON. w
(Commencer un drame ou une tragédie! Élise n'y va pas de main morte/ Voilà certes des distractions de l'esprit qui ne sont point à la portée de tout le monde. Mais, en vérité, chez cette ardente et spirituelle fille, l'imagination n'étouffe pas le bon sens. Comme son jugement est droit et ferme ! Avec quelle intuition fine, délicate, élevée, le cœur et le tact s'entendent ici pour dégager le vrai du faux, la réalité de l'apparence. « Les ridicules de la nature, « dit la sœur de Julie, sont supportables ; ceux qui « se montrent avec orgueil, et qu'on paraît ignorer « pour ne penser qu'à ce qu'on peut avoir d'agré- « ments, ne le sont pas. Je le plains bien sincère- <( ment, ajoute-t-elle en parlant d'André, sachant « qu'excepté M""^ Périsse tous ceux que tu vois « s'acharnent contre sa personne, ne se donnant « seulement pas la peine d'envisager s'il ferait le <( bonheur ou le malheur d'une femme, ce qui ce- « pendant est le principal. » Et combien, à ce propos, la raison de notre charmante moraliste tance vertement le travers de ces filles, plus pressées de
d'andré-marie ampère. 7o
critiquer les prétendants des autres que les leurs. Comme ces petits tableaux d'intérieur, tracés avec la plume si mal taillée par Ampère, sont naïfs, mais vivants! On voit Elise installée avec sa mère dans la salle du rez-de-chaussée de la maisonnette de Saint-Germain; cette pièce, oîi l'on dîne, qui sert de salon et d'ouvroir, où la petite Pélagot tricote derrière le cornet du poêle, est assez sombre, encore froide, malgré la porte fermée. C'est là que M"'' Carrou partage les soins du ménage avec Claudine, surveille Françoise la lessiveuse, raccommode son linge, met ses fers au feu pour repasser les bonnets de sa mère, prépare le goûter, verse le vin blanc et confectionne la pâtisserie les jours de fête. C'est à cette place, siège de son gouvernement domestique, qu'Élise reçoit le timide visiteur, d'un air moitié gai, moitié grave, mais toujours un peu mystérieux; car la famille de Julie n'est point exempte de certaine pruderie, quuitiu'elle appelle un chat un chat. Elle prend une peine exagérée pour essayer de cacher à tous les yeux ce que la physionomie, l'attitude, les paroles d'un amoureux révèlent indiscrètement à chacun. « Je suis si « bête, dit André, qu'il se peut qu'on ait lu dans « mon maintien! »
Que cette bêtise est touchante et rare ! Élise, la clairvoyante, ne s'y trompe guère, et jouit avec un plaisir toujours croissant de cette intelligence, dont elle ne saura jamais mesurer la hauteur, mais qu'elle a devinée cependant une des premières au milieu des siens.
On l'entend, cette aimable fille, souffler des avis opportuns à celui que cette M^''^ Bœuf cherche à rendre un objet de risée, de plaisanteries grossières et maladroites comme elle. On surprend ses regards bienveillants, attendris, ses mots encourageants. A ses allures dégagées, promptes et vraies, on voit, peu à peu, succéder le sérieux, la rêverie, toute pénétrée du sentiment qui va la faire écrire en ces termes : « Il m'intéresse par sa franchise, sa « douceur, et surtout par ses larmes, qui sortent « sans qu'il le veuille. Pas la moindre affectation, « point de phrases de roman qui sont le langage de «tant d'autres, » Devant une âme si candide, l'amie, la protectrice d'Ampère est touchée, séduite par cette simplicité même dont les étourdies méconnaissent le prix; puis, tout à coup, redevenant la bouillante Élise, sa colère se montre, éclate contre ces jeunes sottes, ces frivoles incorrigibles (qui, à l'âge de trente ans, prendront en-
core la forme pour le fond si elles ne changent de manière de voir). Sa politesse voudrait les ménager davantage; mais son indignation, plus forte que sa volonté, s'exalte à l'idée que sa Julie, qu'elle aime tant, va peut-être laisser échapper son bonheur, rebuter un cœur d'or, grâce aux moqueuses influences qui lentourent. Les confessions d'André, ses confidences, ses repentirs de fautes que toute femme serait disposée à pardonner, provoquent bien un peu le sourire d'Éliso. II y a de quoi vraiment : vit-on jamais pareille conscience d'amoureux f[«and il dit, au retour de Lyon : « Hélas ! Madame, « je le savais de la veille! Je vous l'avais bien dit « que je le savais : malgré cela j'ai été chercher les « lettres. » Il n'ajoute rien sur Vinienlion, remarque plus loin la malicieuse fille; mais, en dépit de cette petite pointe de raillerie, l'émotion qui la gagne devient contagieuse; ce portrait d'Ampère, esquissé de main de maître, éveille notre tendresse. On est tenté de trouver Julie bien sévère, trop difficile à conquérir, tandis qu'on sent battre le cœur de sa sœur sous ces paroles expressives : « Arrange-toi M comme tu voudras, mais laisse-moi l'aimer un « peu, avani ((U(^ tu l'aimes. Il est si bon! » Que de choses en ces mots ! Ah ! si André avait éprouvé
pour Élise l'amour que Julie lui inspire, le martyre imposé à sa constance aurait peut-être fini plus vite. Mais patience!...)
Jeudi, 1 2 janvier. — Élise était encore seule, mais, ayant parlé de la chanson de M'^^ Bœuf, j'en profitai pour lui donner la mienne [les Cheveux d'or), ce qui fait que nous causâmes longtemps de Julie.
(Nous voilà renseignés sur la nuance des cheveux de M"'= Garron.)
Mardi, j 7 janvier. — Je rapportai les Nuits de Young. Pas encore de Julie.
D'Élise à Julie.
Ce jeudi 16 janvier 1797.
« Tout ce que tu me dis ne vaut pas pour moi ces quatre mots: Je me porte bien; mais pourquoi te tourmenter si fort sur ma solitude, et empoison-
lier, par ces idées, le plaisir que tu dois avoir près de maman et de toute la famille? Tu vas l'imaginer que je ne pense qu'aux morts. Il est vrai, cette cloche funèbre se fait entendre souvent, mais je cherche ù me distraire en pensant à vous et à votre retour prochain.
« M"^ Bœuf est venue, et nous avons un peu ri en buvant du vin blanc. En rentrant chez elle, elle a trouvé son cousin Settemant mort, et voilà comme on passe du rire aux pleurs.
« Mais, ma chère Julie, ne te fatigue pas tant de moi, je me porte bien, je ne suis point triste ; ainsi reste avec maman, et que Je ne te voie pas arriver sans elle. Tu as eu beau mettre presse sur ta lettre de dimanche, je ne l'ai reçue qu'aujourd'hui; mais pour cela, plus encore que pour autre chose, mieux vaut tard que jamais. Tous les détails que tu me donnes m'ont fait bien plaisir. Ne me dis-tu pas que M. Hurard était chez M"" Tournaise? Je ne comprends pas trop bien cela, mais ce que je comprends, c'est que vous vous trouviez fort jolie, Mademoiselle Julie ; il y en a bien d'autres qui pensent de même. Enfin, nous aurons beaucoup à causer quand nous serons ensemble.
« Jenny m'a écrit ; la voilà donc réléguée à Col-
longes ; j'en suis fâchée, et elle encore davantage. J'avais bien prévu qu'après s'être absentée quelque temps, sa maman ne lui permettrait pas de venir ici. Cette bonne Tonine a donc été consoler les affligés pendant que tous les siens s'amusaient; embrasse-la aussi, et tonte la famille.
« Adieu, mon amie, engage notre mère à prendre ce qu'elle voudra de mon argent, tu sais si je désire qu'il lui puisse servir. Tu m'écriras bien demain un petit bout de lettre ; qu'elles sont drôles ! que je les aime ! Embrasse Carron et Guarite pour leur sœur, qui ne leur écrit pas souvent, mais qui ne les en aime pas moins, ils le savent bien.
« É LISE
Vendredi, 20 janvier. — Élise toute seule ; la présence d'un domestique nous empêcha de parler de sa sœur. .
Mardi, 24 janvier. — Point de Julie.
d'andré-marie ampère, 81
D' Élise à Julie.
« Ce 24 janvier 1797.
« Bonjour, ma chère Julie, je viens de recevoir la lettre et le petit mot que m'écrit Emilie. Je craignais, je ne sais pourquoi, qu'elle eût aussi pris le parti de ne plus répondre. Tu as bien fait d'avoir lu sa lettre avant de la perdre et de retenir toutes les tendresses qu'elle renferme. Les enfants sont là, font un vrai sabbat, et je n'ose les renvoyer. Voilà donc le loyer payé, mais comment? Ce qui concerne ma montre n'est pas pressé ; si celle de M. Bojolin est vendue, tant pis, j'en trouverai bien d'autres. A propos de M. Bojolin, Jenny m'écrit que lui et ses bonbons sont fort bons. Ne me fais pas le sacrifice des tiens, car tu les aimes tout autant que moi; mange-les par complaisance, fais-toi cette douce violence. Je goûte un peu les miens, mais par dépit, comme disait Jenny.
« J'en donnai l'autre jour un petit paquet à M. Ampùre pour sa sœur; elle m'en a fait faire de grands remerciements.
« M. Lacostat. qui a rencontré l'autre jour M"*^ Joséphine, disait qu'elle était bien, et qu'elle
ferait une jolie fille si elle devenait moins timide. A cela M'^'' Bœuf répondit : « Elle me semble comme « une souche, — Une souche très bien faite, avec « une peau superbe. — Dites donc qu'elle est « jaune. — Point du tout, c'est qu'elle était sans « doute malade quand vous l'avez vue. » Enfin ils contestèrent longtemps à ce sujet, mais j'en crois plutôt l'un que l'autre, car il faut que l'évidence et la vérité soient bien de son côté, pour qu'il donne le moindre démenti à celle qui n'ouvre jamais la bouche sans être approuvée par lui,
« Comment trouves-tu les cheveux d'or, les yeux d'azur? Je t'avouerai que c'est la bouche à demi close qui m'étonne le plus, car il me semble, au contraire, qu'elle est très épanouie; mais un poète de l'antiquité parle en ces termes, et ce qu'il dit s'étant trouvé être la pensée d'Ampère, celui-ci a cru pouvoir suivre son modèle.
<c Je ne t'ai pas embrassée, ma bonne amie, adieu, adieu !
« ÉLISE CARRON
Vendredi, 27 janvier. — Enfin elle était arrivée de Lyon; sa mère ne vint pas tout de suite. Faisant
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 83
semblant de regarder des vignettes, je me mis à ses genoux; sa mère rentra et me fit asseoir près d'elle.
Samedi, 28 janvier. — Je ne trouvai que les deux filles ; sa mère m'appela un moment dans son cabinet, et là me dit de ne plus venir si souvent, et mille autres choses désespérantes.
(Toutes ces choses désespérantes étaient bien un peu provoquées par son attitude de la veille aux pieds de Julie; M™® Carron ne dit pas non, mais ne peut encore dire oui.)
Vendredi, 10 février. — Je n'y retournai que ce jour-là. Julie se leva 4o table pour me donner une chaise, la mère fut ensuite tirer du vin, mais je n'osai parler que de choses indilïërentes; on me prêta le Nègre.
Mercredi^ iô février. — Elle était à Lyon; je promis à la mère de venir clouer sa toile le lundi.
Lundi, 20 février. — Je clouai la toile de la tapisserie.
Lundi, 27 février. — Elle n'était pas revenue; sa mère me parla avec beaucoup d'amitié, me fit lire une lettre de M"^ Jenny et me prêta l'Orpheline anglaise.
(Jenny de Campredon, sœur d'Aguarite, n'a certainement pas la verve incomparable dElise, mais elle ne manque ni de gaieté ni de vivacité. C'est une des amies intimes deM"^ Carron, circonstance qui nous engage à transcrire ici une de ses lettres.)
De Jenny de Campredon à Élise.
« Collonges, 1797.
« Point d'accusation, je l'en supplie, ma charmante Élise; si je ne t'ai pas écrit mardi, c'est que réellement cela me fut impossible. J'en appelle à ton cœur, c'est lui seul que je veux pour juge, il me sera favorable.
« Plains un peu la pauvre Jenny, qui comptait t'embrasser demain et qui est obligée d'y renoncer.
D ANDRÉ-MAKIE AJIPKUE. 85
On est venu cette après-dînée me démantibuler tous mes projets de plaisir; ainsi va le monde, rien n'est stable ! Tout cela me fait faire des réflexions qui ne sont guère de mon goût, mais qui commencent à être de mon âge ; car lorsqu'on ne sait point franchir le pas d'été, on n'est bonne qu'à planter des choux. Pour cela, il faut tout de bon de la philosophie, si l'on conserve encore quelques prétentions.
« Je vais te conter une grande nouvelle : n'ai-je pas eu la fantaisie de me faire peindre? M"^ Ampère a eu la complaisance de me procurer un artiste, et c'est chez elle que ce chef-d'œuvre s'est opéré. Je suis coiffée simplement en cheveux, avec une robe blanche; je tiens une rose à la main, et sur mes genoux est posée une corbeille de fleurs. J'ai offert ce i)etit tableau à maman, le jour de sa fête; cette bonne mère en parait satisfaite; moi, j'en serais plus contente si le peintre ne m'avait pas donné la tournure d'une femme qui vient de mettre son troisième poupon en nourrice.
«Je suis furieuse contre Ladvaise ! Comment! ne pas se rappeler que je lui ai demandé des cotignacs, et avoir eu la hardiesse de se présenter à mes yeux après un tel oubli ! Qu'il vienno, ce ga-
lant, il sentira qu'on ne m'outr âge pas impunément !
11 connaîtra que la douceur Pouvait seule gagner mon cœur, Et qu'on attendrit la plus dure Avec un peu de confiture.
Sérieusement, je crois, comme tu le dis, que si jamais je l'épousais, il pourrait très fort oublier sa femme aussi bien que les cotignacs : ce serait peutêtre ce qu'il y aurait de plus heureux pour elle. Prudemment, il vaut mieux ne pas s'exposer à un tel mariage.
« Je suis charmée que nos [amies aient mis la rhétorique en défaut et que mon frère se porte mieux. Te promènes-tu? Que fais-tu? Ecris-moi toute ta vie. J'aime beaucoup les détails, ne me les épargne pas. La campagne est toujours sans agrément; on voit bien, par-ci, par-là, pousser quelque chose dans notre jardin, mais pas quatre violettes; cela me fâche, j'aurais eu du plaisir à t'envoyerun bouquet.
Tu veux un patron de bonnet pour Julie; je ne sais si tu as raison de t'adresser à moi, car je ne suis guère au courant des modes. Les dames de Paris portent des châles de drap. Ta filleule est un
D ANDUK-MAHIE AMPERE. 87
vrai lutin, qiioi(iuo très sensible. La petite Emilie prend des forces; voilà les nouvelles d'Aguarite.
« Adieu, mon aimable Élise, songe que je ne te verrai pas ces jours-ci. Il me faut une lettre pour me dédommager de toutes les espérances détruites ce matin, en un instant; sois persuadée que je t'aime, et de toutes manières. Je suis fâcbée si tu es triste; si tu es gaie, je deviens gaie; reste donc contente, nous y gagnerons toutes deux. Envoiemoi le couplet de M. Vallet, si tu poux.
« Mes tendres respects à M"^ Carron.
« .lENNY DE CAMPREDON. »
Mercredi, i o mars. — J'arrivai avant leur dîner, pendant lequel je lus {de Architetha^e). M. Augier vint, je jouai aux boules avec lui, donnai une leçon d'arithmétique, et rapportai le premier volume de Pamela.
Vendredi, 24 mars. — M"* Bœuf vint tandis que je lisais la tragédie de Louis XVI; nous fûmes dans le verger. Élise s'assit sur le banc, Julie sur une
chaise que je lui portai, et moi à ses pieds; elle choisit ma hourse à son goût.
Lundi, 10 avril. — Je lus la Marchande de mode et la Iiosiè7'e, et pendant qu'on mettait des vitres et que M""" Garron était dehors, je rappelai à Julie que c'était l'anniversaire d'un des plus beaux jours de ma vie.
(Dans la bouche d'André ce ne sont pas là de vaines paroles, car depuis une année l'amour qu'il ressent illumine toutes ses pensées, domine toutes ses actions.)
Samedi, 15 avril. — M™'' Garron souffrait d'un coup d'air, je lus rirdrigaate et me fis maladroitement répéter qu'il fallait s'en aller; Julie ayant dit que M"*^ Sarcey venait, je restai un moment encore plus maladroitement.
(Tout en comprenant ses fautes, il ne saura jamais les éviter.)
Samedi, 22 avril. — Je donnai une leçon d'italien de vive voix, une de division sur le papier; nous fûmes le soir dans les jardins.
D ANDRE-MARIE AMPKRE, 89
Dimanche, 23 avril. — Maman et ma sœur virent Julie et Élise pour la première fois dans le cabinet de M'"="feœuf, où nous entendîmes la messe.
(A cette époque, les églises n'étaient pas encore rendues au culte. Un prêtre non assermenté officiait dans une chambre particulière.)
(M°»<^ J.-J. Ampère, sa sœur et Joséphine ne connaissaient jusqu'ici Julie que par les récits d'André; la tante et la cousine de Saint-Germain étaient au contraire, comme nous l'avons dit, déjà en relation de voisinage avec la famille Carron.)
Mercredi, 26 avril.. — Je fus rendre Larochefoucauld; je ne trouvai que M"° Carron et lui demandai la permission d'amener maman. Je ne reçus qu'une réponse vague, mais assez satisfaisante. Julie, Élise, ma tante et ma cousine vinrent goûter; je servis le vin blanc, je bus dans un verre rincé par Elle.
(Pressé d'aborder la grande question, André voudrait bien que sa mère put obtenir un entretien secret de M"" Carron.)
Dimanche, 30 avril. — J'accompagnai Julie, Élise, M., M"'' Bœuf, M. Augier à Saint-Germain; nous fûmes nous promener chez M. Mayeuvre.
Élise m'avait dit on chemin de ne pas tant regarder sa sœur quand il y avait du monde.
(Encore une maladresse, Élise Ten avertit. Malgré cette mercuriale, il semhle que les affaires de notre jeune homme font un pas. Si on lui défend de trop regarder Julie, c'est devant le monde.)
Jeudi, 4 mai. — Je portai les Anccdol<'s de Philippe-Auguste; je trouvai M"" Boiron, M™* Périsse et ses enfants, avec lesquels nous allâmes faire un goiiter champêtre en Ghaussin. Je clouai auparavant le thermomètre.
Vendredi, i 2 mai. — Je fus rendre Bernis et Bernard. Julie me dit d'aller chez ma tante; j'obéis et revins prendre la Princesse de Clèves. Nous goûtâmes de brioches.
Samedi, 13 mai. — Je fus avec maman et ma sœur chez ma tante, qui nous mena chez M"^ Gar-
run.Je me promenai avec Julie, Élise et Joséphine; nous rentrâmes pour savoir l'histoire du petit oiseau, puis j'attachai le trébuchet à l'arbre de son nid. Dans le jardin, Élise, Joséphine et Julie s'assirent sur le banc, moi à côté d'elle sur l'iierbe; on goûta; nous fûmes bien mouillés en nous en allant.
Jeudi, 1 S 7iiai. — Je ne trouvai que M™'= Périsse, ses enfants et Élise, qui me proposa d'apporter mon étui de mathématiques à son neveu.
Lundi, 22 mai — Je donnai une leçon à M. Périsse, qui réussit fort bien.
'Mercredi, 24 mai. — Élise me donna dos fleurs d'acacia, de seringa et de jasmin jauno pour Joséphine.
Samedi, 27 mai. — En entrant, je vis M^^^Carron à table avec deux de ses filles. J'eus bien peur que Julie ne paraisse pas; elle vint enfin, fit mille grâces à Joséphine. Je donnai une leçon à M. Périsse. Julie s'assit auprès de moi et me parla.
Vendredi^ 9 juin. — On m'empêcha de donner une leçon à cause de ma toux; je m'en fus d'assez bonne heure, emportant Gresset et le troisième volume de VHlstoire de France. Julie me montra le solitaire que j'avais deviné la veille; je fus m'asseoir près de Julie, où je restai jusqu'à la fin.
A l'occasion des airs et des chansons, je laissai Cest en vain que la nature sur la table. Je mangeai une cerise qu'elle avait laissée tomber, je baisai une rose qu'elle avait sentie; à la promenade, je lui donnai deux fois la main pour franchir un haussepied ; sa mère me fît sur le banc une place entre elle et Julie; en revenant je lui dis qu'il y avait longtemps que je n'avais passé de jour si heureux, mais que le spectacle de la nature n'était pas celui qui m'avait le plus charmé; elle me parla toujours avec beaucoup de grâce et de bonté.
Dimanche, 1 8 juin. — Je la vis à la messe à Guris*. Joséphine lui parla jusqu'au momentoù nous la quittâmes devant le cordonnier; dans le château, Julie n'avait causé qu'avec Elise.
Mardi, 20 juin. — J'ai été avec maman et ma