‹ Journal et correspondance, 1793 à 1805Chapitre 13 sur 31 · JOURNAL ET CO RKESPON D ANGE · texte numérisé non relu

JOURNAL ET CO RKESPON D ANGE

(Cette date, écrite en lettres majuscules, prouve à quel point le 3 juillet semble mémorable à André ; son amour ne le trompe pas, il a raison d'attacher un grand prix à la démarche de ces dames).

Elles vinrent enfin! quel bonheur! Julie sous son toit, chez lui, dans son jardin, au pied du grand cerisier, cueillant et recevant des fruits, faveur inexprimable ! félicité sans borne ! André a mangé des cerises qui ont été sur les genoux de son amie.

Jean-Jacques Rousseau, passant une journée à Thune entre deux jolies filles assez dégourdies, M'^'' de Grafïenried et sa compagne , M"* Galey, raconte à peu près la môme scène; l'auteur des Confessions, à peine âgé de seize ans, se croit très innocent, tout plein de naïveté : il est timide et novice sans doute, mais les vingt-deux ans d'André m'inspirent plus de confiance.

Celui qui nous parle scrupuleusement de son parapluie, d'une tapisserie et d'un baromètre à clouer, d'une toile à mesurer; sait trouver des accents

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(l'une poésie, d'une pureté incohiparables. Ici on pleure d'attendrissement, plus loin on se prend à sourire de tant de simplicité. Cette puissante nature est toute faite de pareils contrastes. Saint- Preux, cet autre professeur, héros d'un roman célèbre, qui lui aussi aime une Julio, écrivait des tirades passionnées ; mais, pour émouvoir ses lecteurs, avait-il le secret d'Ampère ?)

Jeudi, 6 juillet. — Comme je donnais ma leçon à M. Périsse, sur la table du fond, on mo dit que je serais peut-être mieux sur la table où était Julie, et je vins m'y placer. Elle chanta ensuite, et j'en fus enchanté.

Lundi, 1 0 juillet. — Je portai un panier de frambroises et de groseilles, un autre dorchis pour le jardin d'Élise. Nous allâmes avec Julie dans le jardin, où ma sœur l'aida à plier des chemises ; je leur lus le discours de M. Derieu et la réception de l'ambassadeur ottoman. Nous fûmes dîner tous ensemble chez ma tante. Je lus une aventure extraordinaire de la Bibliothèque de campaiiue et la Gouvernante , de Lachaussée ; l'arrivée de

M"^ Bœuf, de MM. Navarre et d'Acosla, nous interrompit.

Mardis 10 juillet. — J'y portai encore un panier de groseilles que je glissai sur une chaise, par le joint de la porte. Je fus dans le verger, où étaient jjmes Carron, Périsse et Julie. Je lus Kilpar. En rentrant le soir, nous restâmes derrière, et comme je parlais de Kilpar, disant que tous les hommes ne lui ressemblaient pas, elle me répondit : « Je crois si peu... si peu / »

(Que veulent dire ces derniers mots? Il semble que jusqu'ici M'^*" Carron n'a pas le droit de douter.)

Vendredi, 21 juillet. — Je fus rendre les quatre volumes de Roland ;]q restai un moment seul avec elle, et je commençais un tendre préambule quand tout le monde rentra. Le soir nous fûmes encore lire Kilpar dans le verger.

Lundi, 24 juillet. — Julie n'y était pas quand nous arrivâmes; sa mère demanda avec une espèce d'inquiétude où elle était. ^1""= Périsse l'ayant

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appelée en vain, Élise dit à ma sœur : « Allons la chercher », et je les suivis. Elle était dans le grand jardin, au bosquet. Julie voulut aller dire bonjour à maman, ce qu'elle fit avec beaucoup de grâce ; après je lus Kilpar et lui donnai une leçon d'italien, une de mathématiques à M. Périsse. On goûta, nous fûmes dans le bois de M. Roux. M"^ Carron resta avec maman. Je fus presque toujours avec Julie pendant que ma sœur marchait auprès des siennes. Elle me parla avec beaucoup de grâce.

Jeudi, 27 juillet. — Je lus deux cent cinquante pages de Kilpai^ pendant lesquelles Julie dit : « C'est de la pâte qu'on pétrit » ; et quand Élise voulut le justifier par sa prétendue folio, elle dit que c'était une folie de raison.

Je leur donnai à chacune une leçon d'italien. Julie ne voulut par rester seule avec moi pendant la sienne et sortit pour s'asseoir sur le banc où était sa sœur. Je lui portai une chaise, j'en mis une pour moi à côté et lui donnai sa leçon.

Sa*med\, .29 juillet. — Tonine ayant dit tout bas en me voyant : « Restera-t-il toute l'après-dinée? » on ne voulut pas prendre de leçon ; me trouvant

seul avec Julie, je parlai de mon départ : elle me fit un signe de silence, qui semblait un signe d'intelligence. Je demandai alors un mot d'entretien, mais sans succès.

Mardi, i"" août. — J'y fus avec ma sœur et ma tatan. ïonine était partie; je voulus inutilement donner une leçon à Julie; en nous accompagnant, elle me fournit l'occasion de lui parler, mais je ne sus pas en profiter.

Vendredi, 18 août. — Je revins de Claveizolle avec M. Coupler et j'arrivai chez M'^'Carron à trois heures. Julie était sortie avec Aguarite. Élise m'ayant fait monter en haut, sous le prétexte de la poudre, me dit de tâcher de la dissuader de ses anciennes conjectures. Je m'assis en conséquence dans le verger loin de Julie, qui me regarda plusieurs fois d"un air d'étonnement et d'inquiétude.

(Que peut avoir conjecturé la prudente Elise, si ce n'est qu'André cherche trop souvent à se rapprocher de sa sœur ?)

Vendredi, 25 août. — Je fus à Saint-Germain en

revenant de Lyon. Je fis part à M'"'' Garron des proposition? de M. Périsse, qu'elle n'approuva point.

(M. Périsse proposait à André de se charger de l'éducation de son fils.)

Lundi, .2$ août. — Elise, Aguarite et M"^ Garron furent dans le cabinet faire des vers à M. Bœuf; je restai avec Julie et M™^ Périsse.

Vendredi, 3 I août. — Je les trouvai à table ; après dîner, nous accompagnâmes Aguarite à la diligence jusqu'au bois de M. Roux; je donnai la main à Julie comme aux autres pour passer et repasser le hausse-pied ; de retour, je lus Saint-Lambert, entre autres une élégie très passionnée {Je me sentais auprès des belles). M°* Garron ayant été dans le verger, je la consultai encore ; elle me conseilla d'aller chez M. Périsse passer quelque temps sans prendre d'engagement. Je repris la lecture àWdèle; mais, quand W" Périsse s'absentait, je m'interrompais pour me plaindre de mon sort, et je continuai si bien, que Julie finit par s'en mêler et me donner le même conseil que sa mère; je dis entre autres choses devant Julie qu'elle savait bien qu'elle dis-

posait seule de ma vie et non pas moi. Je restai un moment en tête à tête avec elle sans oser lui parler de rien que du roman d'Adèle.

Lundi, 4 septembre. — J'y fus l'aprés-dinée avec maman et ma sœur; à peine étions-nous arrivés que survint M. Vial. Il vit que je savais la géométrie, et m'engagea à aller à Paris si ma famille ne me faisait pas un sort, ce qu'il répéta tant en sortant que Julie le poussa par les épaules en lui disant : « Allez-vous-en, nous n'avons pas besoin de vos conseils. » Nous fûmes chez M. Mayeuvre, maman resta avec M™"^^ Garron et Périsse et leur parla tant de moi et fit si bien qu'il faut compter ce jour entre les plus heureux. Pendant ce temps, nous jouâmes aux cachettes et aux devises; je lui fis celle-ci : Habillé d'insensibilité, doublé d'amour; et pour devise : Que la doublure prenne la place du dessus.

( « Allez-vous-en, dit Julie à M. Yial en le poussant par les épaules, nous n'avons pas besoin de vos conseils I » Le voilà enfin cet aveu, et combien la modestie d'André doit être incurable s'il ne

devine pas qu'à dater de ce moment le cœur de Julie lui appartient!;

Jeudi, 7 septembre. — Elle repassait, quand j'y fus rendre un volume de Télémnque;]Q, donnai une leçon de géométrie à M. Périsse; Julie revint; M. Périsse lui niontra le jeu de l'hypoténuse en carte, et, comme j'avais parlé plusieurs fois des carrés AA BB, elle lui demanda ce que c'était PP en algèbre : sur quoi je répondis que c'était ce qu'il y avait de plus charmant et une chose incomparable, ce qui la fit rire.

A la promenade, elle chanta Linvalet la Veuve; on me chargea de l'invitation pour dimanche.

Vendredi 8, la Nativité. — Je la vis après la messe; elle s'avança vers moi pour me dire bonjour.

Dimanche, 10 septembre. — Il avait plu, je fus seul à Guris, où j'appris tous les malheurs. Revenus chez M""' Carron, nous ne parlâmes que de cela; nous lûmes les journaux. Maman, ma sœur et ma tatan arrivèrent, nous dînâmes tous ensemble? après, on ûl des petits jeux. Ma pénitence étant de

dire une vérité à qui je voudrais, je lui dis : « Mademoiselle, vous êtes charmante, mais je ne vous aime pas. » Le soir, elle nous accompagna jusqu'au grand pré; pendant ce temps-là, je lui rappelai que mon bonheur ou mon malheur ne dépendait que d'elle.

(Ces malheurs, qui n'empêchent point de se livrer à ces jeux innocents, font allusion au 18 Fructidor, qui atteignait plusieurs de leurs amis '.)

Mercredi, 15 septembre. — Elle me dit de faire une charade, je fis celle-ci :

Mon premier plaît aux rois comme aux bergers. Mon second vient des climats étrangers ; Pour acliever de me faire connaître, On voit mon tout en vous voyant paraître.

1. André était né dans un milieu royaliste. Il vit revenir les Bourbons avec joie^ mais le triomphe de ses opinions, les maux que soufifre son pays, coûtent cher à la tendresse de son cœur, à son amour pour l'humanité.

Après la bataille de Waterloo, il écrit à un de ses amis: «Je suis comme le grain entre deux meules : rien ne pourrait exprimerles déchirements que j'éprouve ; je n'ai plus la force de supporter la vie ici. 11 faut à tout prix que j'aille vous rejoindre, il faut surtout que je fuie ceux qui me disent : « Vous ne souffri- <( rez pas persimnellement » ; comme s'il pouvait être question de soi au milieu de semblables catastrophes. »

Mais elle réussit fort mal; on distribua les gazettes, que je lus; M"® Garron me dit de ne plus apporter de fruits d'un air très affligeant.

Samedi, 33 septembre. — Nous mesurâmes la distance du clocher de Saint-Germain.

• Mei'credi, .27 septembre. — Je la trouvai qui venait d'arriver avec sa sœur; elle rougit en me voyant et me parla avec beaucoup de grâce. Le soir, assis à ses côtés, nous causâmes longtemps de ja7'dins.

Lundi, 2 octobre. — Nous convînmes qu'elles viendraient dîner le lendemain à Polémieux.

Mardi, 3 octobre. — Je fus les chercher le matin ; après le dîner, nous fûmes au ruisseau, je lui donnai la main au petit mur. Ensuite, on fit des jeux où je mêlai mon histoire de manière à faire rire M"" Garron. On me donna deux mots à mettre en vers.

Vendredi, 6 octobre. — J'y portai la fable du Chat et du Rat, que j'avais faite la veille; elle réussit

très bien; je donnai la leçon à M. Périsse. Julie ne voulut jamais me montrer des vers qu'elle avait faits sur le rat gris et la constance. Je donnai aussi l'idylle des petits oiseaux et la chanson : Heureuse Philomele, oti Julie effaça son nom, mais sans se fâcher de mon étourderie.

Lundi, 9 octobre. — J'y fus dîner avec maman et ma sœur. Julie me laissa mettre à coté d'elle à table; dans la soirée, nous accompagnâmes Élise, qui partait par la diligence. En revenant, je lus un peu AWdèle, et j'eus une conversation avec Julie sur la sensibilité.

Ma tante me reprocha la crainte que j'avais qu'elle ne perdît son procès. Julie mena ma sœur au jardin voir des asters, et me parla de cette affaire. Nous fûmes nous asseoir sous la treille. Elle nous suivit jusque dans la luzernière avec sa nièce ; je ne pensai pas à donner la main pour y monter. Elle me le reprocha, l'attribuant, comme cela était vrai, aux soucis que me donnait l'affaire de ma tante.

(L'intimité des deux familles se resserre de jour en jour : on dîne à Polémieux, chez M™^ Ampère;

Julie fait mettre André à ses côtés, lui reproche d'être distrait, de ne pas offrir sa main pour monter à la luzernière. Si la jeune fille ne veut pas encore engager sa liberté, elle ne permet plus au jeune liomme de garder la sienne; seule, elle l'évite quelquefois, et nous la verrons pourtant d'assez froide humeur quand la timidité de son amoureux le fait arriver trcq) tard. Julie n'est pas coquette, mais elle est femme.)

Jeudi, 12 octobre. — Julie coupa la robe de Josél)hine; j(^ lusArfè/e; ma tante vint nous rejoindre, plaisanta beaucoup avec Julie, qui lui paraît presque aussi aimable qu'à moi.

Vendredi, 13 octobre. — Après le goutter, nous accornpagnâmes ces dames jusqu'à plus de moitié de chemin dans les prés. Julie daigna me parler assez longtemps dans cette promenade.

Jeudi, 19 octobre. — Je portai des champignons à M"'' Garron, qui lui firent grand plaisir; je lus la Rosiè7'e; Sophie fit des mines dont Julie parut embarrassée et rougit; je donnai une longue leron

à Périsse. J'emportai deux volumes de Gll Blas qu'elle me prêta.

Mardi, 24 octobre. — Julie me reçut d'abord un peu froidement, mais cela passa bien vite. Je dis que je n'étais pas venu la veille à cause des dames Bœuf. M"^ Carron me dit que j'aurais dû dîner avec elle, qu'il y aurait toujours assez pour moi.

Julie et M™^ Périsse plaisantèrent; elle parut s'amuser et rire de bon cœur, ce qui me fit grand plaisir.

Jeudi, 26 octobre. — J'y portai un petit panier de châtaignes. Je trouvai en arrivant les deux mères à table; M'"'' Carron me dit d'aller dans le verger, où elles étaient; je n'y trouvai que Julie, qui parut aussi embarrassée que moi ; elle appela Périsse ; je lui glissai quelques mots qui se rapportaient à mes sentiments. Je la pressai inutilement de me donner sa fable du Rat gris. Je lui montrai la mienne corrigée. Je voulus retourner un moment au verger, où elle était allée étendre du linge, mais elle m'évita avec encore plus d'empressement que la première fois. Sur le soir, elle me dit de lire Adèle, ce qui nous donna lieu de parler encore sur les

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passions. Je fus ensuite chez ma tanto, et, en allant prendre mon panier, je revis encore Julie.

Mercredi, /•"■ novembre. — J'y fus avec maman et ma sœur. Je parlai longtemps de nouvelles avec M. Périsse, venu de Lyon. Nous allâmes dans le verger, ou j'aidai à lever la lessive; en badinant, à la suite d'une plaisanterie d'Élise, Julie me donna un charmant coup de poing sur le bras. Nous goûtâmes avec des châtaignes et nous revînmes fort tard.

(Le verger,- le linge étendu, la lecture d'Adèle, qui provoque une conversation sur les passions, son panier de châtaignes, le charmant coup de poing qu'on lui donne en badinant, le frugal goûter, ce tableau n'est-il pas d'un autre âge ? Soixante et quelques années à peine nous séparent de l'époque où l'heureux André écrivait son journal. Nous sommes loin de cette innocente idylle. Ah ! messieurs les réalistes, vous nous avez fait vieillir vite.)

Mardi, 7 novembre. — Julie me reçut fort bien. Je lui contai la crainte où j'avais été de ne pas la rencontrer, si bien qu'Élise lit chul! Julie proposa

de lire Gonzalve de Cordoué; je ne pus le finir, j'étais pressé, je dis que je reviendrais l'achever le lendemain.

Mercredi, 8 novembre. — J'y fus avec Joséphine ; pendant le goûter, Julie termina quelque chose à la robe de ma sœur. Je dis à Élise que je reviendrais bientôt finir Gonzalve, en plaisantant sur ce que ce prétexte venait si à propos, et Julie répondit en riant : « Oh ! avec vous le prétexte est tout trouvé. » Elle nous accompagna avec sa mère.

{Avec vous le prétexte est tout trouvé. C'en est fait, Julie sera la femme d'André.)

Jeudi, 10 novembre, — Maman m'ayant fait part du projet de ma tante pour mon cours, je le dis d'abord à Élise et à M""^ Garron, qui parut l'approuver.

(A présent il est question d'établir André à Lyon pour y faire un cours de mathématiques.)

Vendredi, i i novembre. — Je portai un pot de renonculier ; en chemin, je fis ces vers, que j'atta-

chai à une branche après les avoir écrits chez ma

tante :

Lorsque du sommet des montagnes.

L'hiver descend dans nos campagnes, Que les zéphyrs n'y régnent plus, Les fleurs que l'amour fait éclore Peuvent seules leur rendre encore Les attraits qu'ils avaient perdus.

C'est lui, c'est sa llamme adorée, Malgré le souffle de Borée, Qui nous fît naître dans ces lieux; Partout, sous les pas de Julie, La terre doit être embellie De ses dons les plus précieux.

Julie n'y était pas d'abord, elle vint et me dit sa charade de Merlin :

Mon premier engloutit les hommes, la richesse; On sème mon second, dans ses doigts on le presse. Et l'on voudrait que mon entier Fût pour toujours au fond de mon premier.

Elle me refusa le Raf^ disant qu'elle n'était pas en train. Alors M""" Carron entra et me demanda ce que c'était que ce pot de marj,^uerites avec une étiquette. Sans rien répondre, je continuai de lire Gonzalve rapidement, et je m'en fus.

Dimanche, 13 novembre. — Au jardin, je causai de mes affaires avec Élise; entre autres choses, je dis qu'elle savait pourquoi je désirais une fortune, que sans cette espérance je n'avais que faire de toutes les richesses de la terre. Elle me fit quelques reproches de mon pot de fleurs.

Nous pelâmes des châtaignes et les finies cuire à la cuisine. Je m'y trouvai deux fois seul avec Julie; la première, elle me fit des reproches d'un air charmant du pot de fleurs. Je lui en montrai un regret dont elle parut touchée. La seconde fois, je lui parlai du projet de mon cours ; elle me répondit : Si je voyais que ça pût vous mené)- à quelque chose !

(Il est bien évident qu'un seul obstacle s'oppose au mariage de M'^^ Carron et d'André : celui-ci n'a point d'état. La science qui s'amasse dans son vaste cerveau, la passion qui envahit de plus en plus son âme n'ont encore aidé en rien à sa fortune.

« Si je voyais que ça pût vous mener à quelque chose! » Ces mots s'entendent, et de reste.)

Mercredi, 1 6 novembre. — Ces dames faisaient des fleurs de paille, j'en fis une, je soutins la con-

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versalion ot donnai une leçon à Périsse. Julie me jeta des regards charmants et me dit adieu avec beaucoup de grâce.

Samedi, 19 novembre. — J'y portai l'Ile inconnue. Julie regardant les figures, je me mis à genoux devant elle et j'y restai assez longtemps. Elle envoya enfm chercher sa fable, que je demandais tout bas à Élise.

Un solitaire habitant dans les bois N'avait,. dit-on, pour fournir son ménage. Qu'un peu de pain, du froma^^e et des noix. Pauvre et content dans un réduit sauvage. Un chien tidèle était son compagnon ; De son bon maître il gardait la maison. Un certain soir, tous deux près de la table. Après souper, paisiblement dormaient.

Quand par malheur, l'histoire est véritable. Un gros rat gris, que la faim tourmentait. Accourt sans bruit, emporte le fromage.

Qui pour l'ermite était friand potage.

En s'éveillant, il fut des plus surpris De n'en trouver pas même les débris ; Prend sa lanterne et cherche avec constance. La revue faite, il n'a plus d'espérance. Se désoler n'aurait servi de rien.

Il se décide à troquer son vieux chien

Contre un bon chat qui promptemeut s'éveille Au moindre bruit qui frappe son oreille. Étant si pauvre, il eut grande raison De craindre plus les rats que les fripons.

Élise me lit lire les Pensées de Cicéron. Le soir, me trouvant seul avec Julie, elle me parla de mes projets comme y prenant beaucoup de part; M""^ Carron vint se mêler à cet entretien, et elles firent toutes deux l'éloge de l'état d'agent de change.

(On se figure difficilement l'inventeur du télégraphe électrique agent de change, malgré les services que devait rendre un jour une pareille découverte à ceux qui exercent cette profession aussi bien qu'à tant d'autres.

L'idée de M™'' Carron, qui cherche en cette occasion, pour le futur mari, une position lucrative, est assez originale et rappelle ce qui se passait vingt-cinq ans plus tard au foyer du père de famille André Ampère, quand, à son tour, essayant de trouver pour Jean-Jacques un état qui lui permît de gagner quelque argent sans abandonner la science, il crut avoir rencontré ce double idéal

dans le talent et la carrière de pharmacien.

Que de fois l'illustre littérateur, le voyageur pas-

^sionné, l'historien de la Ville éternelle, le poète et

le polyglotte avait ri de bon cœur en racontant les

naïves insistances de ses parents et ses propres

hésitations à ce sujet!

« Ah! disait-il, en me trompant involontairement de mélanges ou d'étiquettes, que de dégâts, de crimes, mes distractions ne'm'eussent-elles pas t'ait commettre! J'aurais empoisonné tout le quartier. »

A cela ajoutons aujourd'hui que, si les clients de son père, agent de change, devaient échapper au péril qui menaçait les siens, ils conservaient la vie, c'est vrai; mais leur fortune, attachée à celle du mathématicien, aurait couru de grands dangers.)

Vendredi, 24 novembre. — C'était la veille de sa fête, je fus rendre sa fable du Bat gris, que j'avais transcrite pour garder l'original, et dans laquelle je glissai un bouquet en vers. Julie me dit que je faisais facilement les vers, mais qu'elle voulait sa fable et non pas la copie ; heureusement que Périsse,(jui venait prendre sa leçon, nous interrompit.

Je cessai de lire Adèle, quand on vint mettre le poêle ; Julie me dit en passant et à mi-voix qu'il fallait songer à mon départ ; je partis.

Dimanche, 26 novembre. — Je la vis au château; elle viift danser avec Élise et Jenny. Elle s'assit auprès de maman, et parla beaucoup avec elle avant et après le souper, quand elle cessait de danser. Je trinquai avec elle quand nous trinquâmes tous avec les Gatherines.

Vendredi, 1 "'^ décembre . — En arrivant de Lyon, je trouvai les trois demoiselles en train de s'habiller pour aller au château; j'avais dîné au bord de la Saône. Seul avec M""" Carron, je ne lui parlai d'abord que des propositions de M. Périsse pour mon cours; puis j'ouvris mon cœur. Elle me dit plusieurs choses consolantes, qu'elle laissait à maman le soin de décider la fortune qui était nécessaire à mes projets, que quand on possédait l'estime d'une personne et qu'on la méritait, c'était beaucoup. En partant, elle ajouta : « Monsieur Ampère, quel jour reviendrez-vous? » Je répondis : « Dimanche. »

D ANDRE-MAIUE AMPKRE. 11 i

Dimanche, 3 décembre. — Après le diner, je pris plusieurs fois au jeu du meunier la place que Julie venait de quitter.

Jeudi, 7 décembre. — Elle me fit lire Adèle, et trouva VHistoire de saint André peu intéressante ; un chameau passa l'après-midi. Le soir, Julie me conseilla différentes choses pour mon ajustement qui marquaiont un peu d'intérêt.

(Julie usera souvent, dans l'avenir, de ses droits conjugaux pour exhorter André à réparer les négligences de sa toilette.)

Samedi, 9 décembre. — A Lyon j'appris que son heau-frère était malade, je retournai à quatre heures et demie savoir des nouvelles. J'y trouvai Julie, qui parut contente de me voir; elle me chargea d'une lettre pour sa sœur, se mit à la fenêtre pour écouter un concert dans la rue. Elle daigna me demander si la musique me plaisait.

(Très jeune, .\ndré avait composé un traité sur la musique, écrit des lettres à ce sujet dans un petit journal du temps.)

Dimanche, 10 décembre. — Je fus déjeuner chez M. Périsse avec elle. Julie me donna un quart de poire pelée de sa main, après en avoir mangé l'autre quart; elle entra aussi dans mes arrangements, préféra une pension pour moi aux dîners apportés de l'auberge, et une chambre bien meublée pour donner mes leçons, au magasin de M. Périsse.

L'après-midi je portai la lettre de Julie à Saint- Germain et dînai chez M™'' Carron,

Lundi, 1 i décembre. — J'entrai d'abord chez ma tante; elle me dit de rester peu chez M™° Carron, que j'avais ennuyée la veille. Celle-ci vint bientôt faire visite à ma tante; elle me parla de mes projets, et ne me permit de voir Julie que le jour de mon arrivée à Lyon et celui de mon départ.

(Sa consciencieuse naïveté constate sur le papier que la veille il a ennuyé M™'' Carron ! Quand Julie sera à Lyon chez sa sœur, André ne pourra la voir qu'en arrivant et au départ. Toutes ces sévérités n'émoussent pas plus sa soumission que sa tendresse.)

d'andré-makie ampère. 119

Mercredi, i 3 décembre. — Je ne vis que M. Périsse, auquel je fus obligé de dire que M"c Carron m'avait défendu de chercher à rencontrer Julie plus souvent. 11 m'a répondu avec beaucoup d'amitié.

Vendredi, 1 5 décembre. — Je déjeunai chez M. Périsse. Julie vint enfin; je restai avec elle jusqu'à onze heures du matin. Elle me montra tous ses bijoux, me dit qu'on avait trop coupé mes cheveux, et se moqua des merveilleux avec lesquels elle avait passé la soirée la veille.

('Cette critique de l'élégance exagérée n'est-elle pas encore une preuve délicate de la bienveillance de Julie pour André ?)

Lundi, i 8 décembre. — Chez M. Périsse, je parlai un peu à Julie et à sa sœur de mes projets. Elle sembla faire peu de cas de l'état que je voulais embrasser; ces paroles m'engagèrent à interroger à ce sujet M. Périsse, qui me répéta qu'elle avait dit : « J'aimerais mieux voir M. Ampère dans le conmierce. »

(L'état qu'André désirait tout naturellement em-

brasser était celui de professeur, lui qui savait déjà tant de choses et qui devait apprendre toujours. Que pouvait-il donc faire de mieux que d'ouvrir les trésors de son intelligence à ceux qui se sentaient capables d'y puiser?

Quant aux velléités de Julie pour le commerce, elles ne s'expliquent que trop par l'espérance de vaincre ainsi les obstacles d'argent qui retardent son mariage avec celui qu'elle aime.)

Samedi, 23 décembre. — Je revins de Lyon sans m'arrêter à Polémieux; je passai une partie de l'après-midi à lire à Élise l'ouvrage de M. de la Dixmerie : Des deux âges du gont. Je lui parlai longtemps de Grandisson, des passions, et je plaignis \e sort de ceux qui ignorent s'ils sont aimés. Elle me rappela que l'année passée je disais que je voudrais seulement être sûr de n'être point haï.

Jeudi, 28 décembre. — Julie avait été malade le mercredi, après avoir dansé.

Vendredi, 29 décembre. — Elle allait mieux et ne vint qu'cà midi et demi. Je la quittai à une heure.

Samedi, 30 décembre. — M. Périsse me retint à déjeuner avec elle; je donnai une leçon de mathématiques. M™'' Périsse m'invita à dîner; je voulais refuser, Julie me dit : « Est-ce que vous êtes engagé quelque part? »

Lundi, i'^^ janvier 1798. — Je souhaitai la bonne année à tout le monde, on causa des affaires de mon cours; dans la conversation je dis : « Quand même je logerais chez maman, à Lyon, il faudrait que j'allasse manger chez M. Angles lorsqu'elle serait à Po^émieux. » A cela M™« Carron répoïidit qu'on ne pouvait pas faire des projets do si loiji, qu'on ne savait guère ce qui arriverait d'ici là.

En revenant de la messe, ma cousine me dit qu'elle avait prié Dieu pour le succès de mes vœux: je la remerciai ; elle ajouta que M"^ Carron le désirait autant qu'elle, que tout le monde s'intéressait à moi.

En revenant à Lyon le soir, je sus ([ue Julie avait dansé la veille et se portait si bien qu'elle redanscrait le soir.

Mardi, 2 janvier. — Je montai chez M. Périsse pour y prendre son iils. En redescendant ensem-

ble : « Entrons ici, » me dit-il. Nous entrâmes au premier, où je la vis un moment; mais elle était fort triste.

Mercredi, 3 janvier. — Je ne la vis point le matin avant ma leçon. Je fus chercher la clef à deux heures, elle venait de dîner; je ne pus que saluer Julie en disant : « Mon élève m'attend. »

Jeudi, 4 janvier. — Avant ma leçon, je la vis un moment, toujours en allant chercher la clef; je lui parlai un peu le soir; j'y retournai de cinq à six heures, mais elle était toujours bien triste.

(Julie n'est plus une enfant ; elle connaît beaucoup mieux qu'Ampère toutes les nécessités de la vie matérielle : en cette circonstance décisive pour son avenir, la raison livre chez elle des combats à l'amour ; elle prévoit des ajournements sans fin. On comprend sa tristesse.)

Vendredi, 5 janvier. — Je ne la vis qu'à deux heures, en sortant de chez Camille Jordan. Marsil me dit que la clef était au second. Il me l'apporta bientôt là, ayant voulu ainsi me procurer le plaisir

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de voir Julie, qui était plus gaie et plus riante.

Le soir je retournai chez M™^ Périsse; je passai deux heures h converser avec Julie, qui fut bien gracieuse pour moi et m'écouta avec une patience si douce que j'en restai charmé.

M"° Carron vint ensuite et me força d'abréger ma visite plus que je ne l'aurais voulu.

(Voilà une bienheureuse clef à laquelle André doit beaucoup de reconnaissance. Ces messieurs Périsse sont des hommes compatissants qui ne demandent qu'à aider un peu notre amoureux, et j^jme Carron elle-même, malgré ses injonctions précédentes, ne semble pas non plus très cruelle, car ce n'est qu'après deux heures de conversation avec Julie qu'elle abrège la visite de cet insatiable jeune homme.)

Dimanche, .20 janvier. — Je fus à Saint-Germain et je parlai un peu à Élise des événements de la semaine et de mon amour.

Mardi, 23 janvier. — J'ai eu beau l'attendre le lundi chez sa sœur, elle dînait dehors et ne vint qu'à six heures, après mon départ.

Je retournai le soir chez M"" Périsse; elle y parut enfin en perruque brune, et l'on ne parla que de perruques et de littérature. La petite Fancheite nous entretint de son ouvrage, et Julio disant : « Voilà qui est bien intéressant !» j'osai répondre : « Pourtant chacun veut parler de ce qui l'intéresse : heureux ceux qui le peuvent ! »

Vendredi, 26 janvier. — N'ayant pu lavoir, parce qu'e//e faisait toujours des visites, je reçus Varret de son départ de Lyon; mais, pour me consoler, Périsse me mena déjeuner avec elle.

Samedi, 37 Janvier. — Je lavis assez longtemps, elle n'avait pu partir la veille.

Dimanche, .28 janvier. — A Saint-Germain je ne trouvai d'abord que M""' Carron; Élise vint ensuite et nous ne parlâmes plus que de ma passion.

Mardi, ^0 janvier. — Revenu à Lyon, où elle était encore, je la vis après le dîner.

Me7-credi, 31 janvier. — Grâce à la pluie, qui l'avait empêchée de quitter la ville, je goûtai avec elle.

d'andré-marie ampère. 12o

lJimanc/ie,4 février. — Je fusa Saint-Germain, oti Julie était revenue, mais je ne la vis pas et ne parlai que de choses indifférentes.

Le journal d'André finit là. Les dernières feuilles sont coupées ou perdues.

Pendant Tannée qui va suivre, M™^ Carron devient veuve, et malgré les préoccupations très naturelles que lui causent la situation précaire du jeune Ampère, son manque de fortune, ses hésitations de carrière, elle paraît accepter tacitement ses assiduités auprès de sa fille.

Sans pouvoir absolument deviner encore l'homme célèbre qui se cache sous les apparences d'un modeste professeur de mathématiques, on sent pourtant, en approchant d'André, sa supériorité. Ses camarades, ses amis intimes (dont Ballanche et Bredin sont dès lors deux des plus chers) doivent avoir déjà jjorté sur lui un jugement qui n'étonnera pas l'avenir.

(Julie partage l'impression générale, André n'a plus besoin de l'éloquence d'Élise pour plaider sa

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