JOURNAL ET CO R KES PONDANC E
D'André Ampère à M"^" Julie Ampère, à Saint- Germain.
« Lyon, du mercredi soir.
« Julie se souvient-elle de l'amandier, des derniers baisers qu'elle m"a donnés avant-hier? J'ai le cœur serré toutes les fois que j'y pense, et j'y pense toujours. Ma pauvre petite, quand seras-tu bien contente, bien heureuse comme tu mérites de l'être? Voilà que tu vas me dire que je t'attriste. Je veux t'égayer en te donnant des nouvelles de noce.
« Un poète de ta connaissance se marie ; il épouse une fille unique, devine son nom; un métaphysicien de ta connaissance se marie, il épouse une lille unique, devine son nom; un mathématicien de ta connaissance se marie, il épouse une fille unique, devine son nom. Le nom du poète commence par un B, le nom du métaphysicien par un B , le nom du mathématicien par un B. Si tu trouves cette énigme trop difficile, tu n'as qu'à en demander le mot à M'"'' Carron, qui aime également ces trois génies sous un seul chapeau.
« Hélas! pendant que je m'amuse à t'écrire des balivernes, peut-être que notre petit crie et ne te
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laisse pas tranquille. Chère Julie, dis-lui d'être bien sage en lui donnant le baiser que tu as promis à ton mari le soir en te couchant. Qu'est-ce que ce mari? y songes-tu quelquefois? n'y penses-tu qu'au moment oîi ton fils te fatigue ou te réveille? Pardon, pardon pour ce petit ! il fait mal sans le savoir ; il deviendra bon, presque aussi bon que sa maman, à force de sucer son lait.
« Bien des choses à tous ceux ([ue nous aimons; embrasse Elise et des deux côtés. Quoique ses baisers courent les rues, ils n'en sont pas moins précieux pour moi. Adieu, ma bien-aimée.
« AMPÈRE
Ce métaphysicien, ce poète, ce mathématicien, n'est autre que l'ami Ballanche, alors épris d'une jeune fille lyonnaise, qu'il espéra vainement épouser. De ce rêve poétique caressé à vingt-trois ans, on retrouve la trace touchante dans une page écrite en 1830 par l'auteur de VAntigone.
« Le 1 i août 1825, dit-il, une belle et noble créature qui m'était jadis apparue, et qui habitait loin des lieux où j'habitais moi-même, une belle et
noble créature, jeune fille alors, jeune fille à qui j'avais demandé toutes les promesses d'un si riche avenir; en ce jour, cette femme est allée visiter, à mon insu, les régions de la vie réelle et immuable, après avoir refusé de parcourir avec moi celles de la vie des illusions et des changements. Hélas! je dis qu'elle avait refusé ; mais il y a là un mystère de malheur que je ne saurai jamais sur la terre. »
• Du .1/"'^ veuve Ampère à André.
« Poléiiiieux.
« Je commence par te dire (jue ta femme et ton petit se portent bien. Elle ne viendra à Polémieux que lundi, parce qu'elle est invitée dimanche à Neuville, pour un goûter; ainsi je ne te verrai pas, car tu te rendras tout droit à Saint-Germain; je t'attendrai l'autre semaine.
« Les deux lettres que je t'ai données, n'as-tu point oublié de les mettre à la poste? On ne me fait aucune réponse; si par hasard elles sont dans ta poche, envoie-les tout de suite.
« Louison fera remplir la bouteille d'huile: si tu
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as des sacs de farine vides, elle les rapportera. J'enverrai à Julie son linge, avec des sarments ; Delorme amènera en même temps un petit baril de vin blanc et des fagots. Pour la voiture, quand Nanon en parla à son mari, il répondit qae vous seriez bientôt d'accord ; qu'avec des gens qui étaient toujours à donner à ses enfants, l'on n'y regarderait pas de si près. Ainsi, mon fils, tu t'en tireras comme tu voudras. Je t'envoie douze livres six sous pour le 9 avril et six livres pour le 5 de mai.
« Adieu, mes chers enfants, aimez votre bonne mère autant qu'elle vous aime, elle sera contente.
« Veuve ampère. »
D' Elise à A/™^ Marsil Périsse.
« Ce lundi matin, octobre.
« Tu as pensé à chacun de nous, ma bonne sœur. Comment as-tu trouvé le temps de faire toutes ces emplettes? Nous aurions pu encore passer deux jours ensemble; je regrette à chaque instant de n'avoir pas mieux employé mon temps près de toi,
mais mon sort est d'avoir toujours quelques vœux à former sur l'avenir ou quelques regrets à éprouver sur le passé; le présent court sans que je sache ou que je puisse en jouir.
« Julie est partie hier pour Polémieux; elle n'était guère en train d'y aller, pas plus que nous de la voir disparaître. Maman enverra aujourd'hui Marie savoir comment elle a passé la nuit et porter cette lettre à Ampère, car dans ce moment les vendanges empêchent toute correspondance; chacun faisant les siennes, il n'est plus d'occasion.
« Tes doux enfants se portent à merveille. Stéphane ne fait que chanter; son sabre lui a donné une surabondance de gaieté; il est vraiment d'une humeur charmante. Je l'entends dans ce moment qui dit à Fanchette : « Comme tu voudras, mais je « ne voudrais pas te donner cette peine. » Fanchette fait la petite mère ; ils sont tous deux notre unique plaisir dans la maison, où nous ne trouvons plus personne; quel vide! Heureusement Julie est encore à ma portée; mais toi, ma bonne sœur, que j'aurais pu voir à toute heure, à tout moment, et que j'ai laissée des matinées, des après-midi entières, comme je les voudrais ravoir à présent! Il me semble que je t'entends me dire : « Ce qui est
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« fait est fait, nous savons que nous nous aimons. » Oui, j'espère que tu le sais, que tu l'as vu à travers mille choses qui ne ressemblaient pas à de la tendresse, et qui cependant partaient d'un cœur qui sent vivement.
« Tu veux sans doute savoir comment se trouve mon rhume du bon sirop que tu lui as envoyé. Il continue comme si de rien n'était; à vrai dire, la phiole n'est qu'à moitié; mais, je te prie, que ce soit la dernière, car il est trop tenace et trop têtu pour mériter ces douceurs-là; il faut me le laisser conduire, et je le mettrai simplement aux infusions, tant pis pour lui! Marion et Pierrette ont trouvé ^a jupe bien jolie et le mouchoir aussi. Je pense que tu es maintenant à Bellerive, auprès de ces dames, que j'embrasse de tout mon cœur. Ménage-toi et calme un peu ton esprit sur le compte de Julie, comme tu me conseillais de le faire sur d'autres sujets. M. Poulin, malade, nous a envoyé son fils, celui qui a épousé M"" Reboule. Julie et moi lui avons trouvé l'air très honnête et fort bien élevé. Pour bon médecin, nous n'en savons rien. Il a conseillé au petit quatre grains d'ipécacuana qu'on n'a pas donnés, des boissons chaudes qu'il a prises froides. Il a promis d'aller voir M"*^ Am-
no JOURNAL ET CORRESPONDANCE
père et son petit à Polémieux; je compte plus sur le changement d'air que sur sa visite pour faire du bien à la mère et à l'enfant. Je saurai bientôt làdessus ce qu'il en est par moi-même, en montant avec l'âne jusqu'à Polémieux. Julie nous a bien promis d'en redescendre dimanche.
« Adieu, ma sœur, bien des choses à ton mari, à ma tante, à ta cousine, et un mot pour moi à jyjme Périsse. Je t'embrasse comme je t'aime.
<> ÉLISE
D' Élise à Julie.
« Ce jeudi.
« Je commence ma journée par t'écrire, puis je lirai, non les livres bleus, car ils sont d'un genre... enfin tu verras si jamais nous avons rien lu de pareil. C'est progressivement de plus fort en plus fort, et je n'en ai peut-être que trop lu pour être mise à la question par Ampère, car je ne sais guère mieux mentir sur cet article que sur les autres. Enfin, ce qui est fait est fait; ne te donne pas la peine
d'andré-marie ampère. ni
d'envoyer la suite. J'espère que tu t'en amuseras avec ton mari, mais j'en veux à l'auteur d'avoir rendu son livre intéressant puisqu'il n'est pas pour moi. C'était pourtant bien le cas de dire, comme le renard : « Ils sont trop verts! » Mais à qui mentirai-je? Ne faut-il pas que sur les plus grandes comme sur les plus petites choses tu saches tout ce que je pense?
« Tu as dit k Marie que ces petits voyages dérangeaient ton Jean-Jacques et que tu n'en ferais plus; il faudra renoncer à nous voir si je ne peux t'aller trouver. Cette humeur de tête est arrivée bien mal à propos; je tousse encore, mais beaucoup moins, et je vgrrai M. Poulin un de ces jours. Je voudrais être débarrassée et pouvoir monter à Polémieux. Marie m'assure que tu n'étais pas mal, malgré tes insomnies. Tu dis que tu travailles, prends garde à n'en pas trop faire. Qu'est-ce que toute cette besogne au prix de bonnes nuits qu'on achèterait bien cher s'il y en avait à vendre? Mon Dieu ! quand sera-t-il sevré, ce petit-là? quand pourras-tu faire soigner ton côté avec autre chose que des cataplasmes? Mais à quoi sert de dire? Je t'écris sans savoir quand et comment tu recevras ma lettre ; c'est égal, il faut que je répète à quelqu'un ou à
quelque chose tous les regrets que j'éprouve en voyant le temps si beau se passer loin de toi. Je souffre de la tète, de lancées sur les dents, de douleurs d'oreilles, et je n'irai point à Polémieux, et je reste enfermée dans ma chambre comme dans une boîte. Maman veut que j'y dîne, et je la fâcherais d'en sortir; mais je suis sûre que tu attends l'une de nous aujourd'hui : cette idée me dépite. Quant à ma mère, la voilà dans ses combinaisons de lessive avec Péragonne, pour faire blanchir son fil roux: tu juges quelle n'a pas le temps de se morfondre on regrets sur le beau temps et Polémieux. La Françoise fait un effort de courage et vient dans ce moment où toute la jeunesse du pays se met en mouvement pour aller à la danse.
« Adieu, ma bien tendre amie, je t'embrasse dans ta petite chambre jaune qui m'attendrit toujours; tu y as été si malade 1 Puissé-je t'y voir un jour fraîche et aussi bien portante que mon cœur le désire! Adieu, mille choses aux dames qui t'entourent : si tu as M"'= Morande, ne m'oublie pas auprès d'elle. J'ai mis tes quatre drapeaux à la petite lessive.
« ÉLISE
D A.NDRÉ-MAKIE AMPÈRE. 173
U André Ampère à M^^ Julie Ainpè7'e, à Polémieux.
« Je viens, ma charmante amie, de chez M. Petetin, à qui j'ai fait toutes les questions dont nous étions convenus. Il ne voit aucun inconvénient à sevrer le petit, et regarde sa coqueluche comme en bon train de guérison. 11 te conseille de lui faire prendre une décoction de lichen peidatus mêlée de lait, de manière à la lui rendre agréable; s'il n'en veut point, il déclare absolument inutile que tu en prenne» toi-même. Tu donneras à téter une ou deux fois en vingt-quatre heures, jusqu'au moment de ton départ, et j'avertirai le médecin de celui de ton arrivée. U ne faut plus penser à la diligence, ni à la Saône, qui est trop grosse. S'il fait beau, tu pourras te servir de làne en t'empaquetantbien, et en mettant sous tes pieds un caillou chaud enveloppé de linge. Prends le chemin de Saint-Cyr, qui est très sec, afin de pouvoir marcher; si tu sentais du froid, rien au monde ne serait plus dangereux. Cette considération me ferait préférer que tu attendisses ta maman, qui tâcherait de venir cette semaine à Polo.
m JOURNAL ET CORRESPONDANCE
lémieiix surveiller la santé et le voyage de sa Julie. Je charge Élise de ne pas oublier le caillou chaud.
« AMPÈRE
(Elise, qui est enfin montée jusqu'à Polémieux, assiste au départ de sa sœur en oubliant le caillou chaud. Pendant qu'on sépare forcément le pauvre Jean-Jacques de ce qu'il aime, la bonne tante va tenir compagnie à la grand'maman, et l'aider à consoler son petit-fils. De cette campagne oîi les dames Ampère la traitent en papesse, elle redescendra bientôt à Saint-Germain ; son absence de Lyon nous vaudra quelques lettres nouvelles.)
B' Élise à Julie.
<< Polémieux, ce mercredi 11 novembre.
« Je suis encore près de ton petit, ma bonne amie. Notre mère, qui a imaginé que nous étions ensemble, ne m'a pas envoyé chercher hier, elle apprendra en même temps que ton départ la bonne nouvelle de ton arrivée. C'est ce que je voulais, elle
aurait été trop inquiète de ce voyage sur une rivière débordée. Hélas! le caillou chaud me vint à Tesprit sitôt que tu fus partie, que va dire Ampère? me trouver bien bête.
« Ne te tourmente pas de ton petit, il se porte comme tu l'as laissé ; Françoise, à son retour, le vit encore endormi; en s'éveillant, il eut l'air de te chercher, regarda par toute la chambre, mais nous nous mimes à le distraire de cette mauvaise pensée et nous y réussîmes.
« On apporta hier une lettre d'Ampère pour toi, et le petit fourreau de Jean-Jacques. Après bien des si et des mais, il a été décidé que sa maman ouvrirait iîetle lettre ; nous y avons trouvé beaucoup de tendresses, que je te renvoie ainsi que le fourreau. Après avoir tenu conseil, l'avis a été que le petit, ayant aussi chaud avec le mauvais surtout qu'avec le neuf, il fallait que tu visses toi-même avant de rien décider.
« Comment te trouves-tu de ce voyage"? C'est ce qui nous occupe. Je te vois bien dans ton lit, mais je ne sais si tu y souffres. Lu tatan est près de toi. te comblant de ses attentions; elle ne nous avait point dit qu'elle craignait l'eau, juge de ce qu'elle a dû éprouver en traversant cette large rivière ;
mais cette tatan est le courage, la vivacité et la bonté en personne. Tu as aussi à ton chevet notre grande sœur; donne-lui. je t'en prie, un baiser proportionné à sa taille, car je l'aime bien amplement.
« Enfin voilà de bonnes nouvelles, toutes adressées à notre mère, il a fallu encore rompre le cachet d'autrui. Je déteste ces manières-là, mais c'est votre faute; pas un mot pour Elise, et vous savez si j'étais empressée. Tout va le mieux du monde puisqu'on est arrivé à bon port; ménage-toi, écoute les conseils. Je suis souvent en esprit à côté de ton lit, mais je ne sais jusqu'à quand ma personne restera à Polémieux.
« Adieu, mille choses de ma part à toute la famille Périsse. Je t'embrasse comme tu sais, sans faire grand tort aux baisers qu'Ampère te donne continuellement. Dans ce moment, ton petit te fait serviteur de la meilleure grâce du monde. Adieu, chère amie, nous t'aimons de tout notre cœur.
« ÉLISE
d'andkk-marie ampère. m
De J/™" veuve Ampère à Julie.
i( Polémicux.
« Sois sans inquiétude, ma chère Julie, les ordres étaient donnés pour que Marion n'approchât pas de la maison avant ta lettre. Je souhaite que tu te portes aussi bien ([ue ton petit, il est charmant. S'il n'avait pas tant de mémoire il n'aurait point tant de chagrin, mais sa maman lui revient toujours à l'esprit. Il est gras, frais et n'a pas souffert du sevrage, il tousse très peu. La bonne assure qu'il est toujours assez grognon la nuit ; c'est peutêtre pour se faire valoir, car il est bien gentil le jour. Elle est allée aujourd'hui à Charelet, de là à Saint-Germain ; pendant ce temps-là, ton fils ne nous a point donné d'embarras, il s'est laissé coucher sans pleurer et lever de même. Il fait toujours le servi/eur en sortant. Je ne te parle que de lui, mais vraiment est-ce que je puis rien dire de plus intéressant? Ménage-toi, sois bien soumise aux ordonnances. Je partage tes ennuis, maisj'es père que tu en sortiras bientôt, et que j'aurai la satisfaction de te voir engraissée. Adieu, ma bonne
amie, aime-moi toujours autant que je t'aime et je serai contente.
« Ta mère, veuve AMPÈRE. »
De Julie à sa belle-mère, M^^ Ampère.
(( J"ai reçu vos deux lettres, chère maman, et suis bien contente que la mienne vous ait fait plaisir en vous persuadant que ma santé est meilleure ; l'air pur de la campagne a produit un bon effet : j'ai très bon appétit, et, sans être grasse, je reprends un teint ordinaire. Je suis le régime et les ordonnances du docteur.
Je sais si bien l'intérêt que vousprenez à votre fille que je vous écris de moi comme si je vous parlais; si je vousparlais, j'aurais beaucoup à vous remercier desjolisraisinsquim'attendentau Griffon, des fruits que mon mari trouve à Lyon pour son déjeuner. Il m'a dit que vous nous enverriez notre vin, et de plus une mouture de noix. L'année dernière, vous mîtes, chère maman, l'abondance dans mon ménage aux dépens de votre provision d'huile; ma maladie a
aidé à tout consommer, mais comme j'espère me mieux porter à présent, je serai bien heureuse de ne pas vous imposer tant de privations.
« Votre fille, julie. »
• D' Elise à Julie.
« Saint-Germain.
« Je ne i'ais que penser à toi et à la pluie qui m'empêche de partir. Je m'en veux de n'être pas assez courageuse pour affronter ce mauvais temps ; d'un autre côté, je me console, car j'ai fait ici bien des choses nécessaires. Te trouverai-je mieux? Seras-tu un peu plus vigoureuse? Je te vois travailler près de notre mère, vous causez. Ampère vient tout à coup t'embrasser et s'en va content. Cela est au mieux, mais quand je serais en tiers, il n'y aurait pas grand malnonplus. S'occuper detoi, loin de toi, n'est pas de mon goût. Je me venge en avançant les layettes, et ces dames me font lire, puis je dors, je rêve à toi, je vais faire ramasser
nos fruits, j'entre en courant dans notre maison déserte etreviens vite chez nos bonnes voisines. Je songe aussi que, n'ayant pas de mes nouvelles, il peut vous venir en tête d'être en peine de moi ; cela me chiffonne, et je vais donner ce petit bout de lettre au mari de M"* Ghavoi, qui raccommode des tonneaux pour ces dames.
« Ma bien-aimée Julie , cette courte absence m'apprend que quand on n'a pas l'espoir de se^ réunir pour longtemps et qu'au plaisir de se retrouver se mêle la crainte d'être bientôt obligé de se quitter, on a dans la vie plus de peine que de joie. Ah ! je puis me convaincre en ce moment qu'Ampère est, comme il le dit, l'homme le plus heureux du monde auprès de sa Julie.
« Embrasse M""^ Périsse ainsi que notre bonne mère, et surtout ayez le plus grand soin de vous préserver de ces premières fraîcheurs ; qu'à mon retour je vous trouve toutes deux comme mon cœur le souhaite.
« Adieu, mille choses. On me traite en véritable Papesse, mais si tu y étais ! Adieu, adieu, je te recommande à Ampère.
« ÉLISE
D ANDRÉ-MAIUE AMPÈRE. 181
D^ Elise à Julie.
« Saint-Germain, ce lundi 17 octobre.
« Je viens un peu causer avec ma bonne Julie et lui dire que maman a reçu sa lettre. Ah ! ma sœur, il faut toujours en revenir à dire : Pourquoi Saint- Germain n'est-il pas plus rapproché de Bellerive! C'est surtout depuis quelques jours que nous pensons à ce terrible éloignement, parce que tout, excepté cela, nous engagerait à passer ici l'hiver. Maman y trouve beaucoup de distractions, elle s'y porte mieux; nos bonnes voisines disent que si nous restions elles ne songeraient pas à aller se charrier à Gharelet, où elles ont pourtant déjà loué et fait une provision de bois qu'elles revendraient bien vite. Enfin, elles nous pressent, nous offrent de si bon cœur toutes les petites distractions qu'elles pourraient partager avec nous : M"® Sarsay fait valoir ses livres et ses journaux; sa fdle met en avant toutes les personnes qu'elle saurait accrocher d'une manière ou de l'autre. Elle me dit : « Nous « amuserons nos mères, nous ferons toutes deux « des petites cornettes pour les pauvres, des bei- « gnets, des pâtisseries, nous prierons Dieu, nous
« écrirons, et enfin le temps passe si vite, si vite. « Elle fait un salmis de tout cela, puis m'embrasse avec une telle amitié et me témoigne autant d'empressement que si j'étais un être capable d'en inspirer. Autrefois je n'aurais pas été si surprise de cet accueil; je portais chez ces dames mon petit mot dans la conversation, j'étais gaie, nous étions quelque chose pour elles parce qu'elles ne voyaient pas beaucoup de monde, mais ii présent c'est le contraire. Si nous pouvions rapprocher d'ici toi et ta famille, il ne faudrait pas hésiter, si toutefois on trouvait quelqu'un qui prît le Griffon meublé. Ce petit argent nous viendrait bien en ce moment ; à la place de ma mère je m'occuperais de ce point essentiel, mais si elle se détermine il sera trop tard, car cette aversion de ne pas mettre d'écriteau et de ne rien dire à personne n'avance pas les choses ; elles resteront donc là, toujours en répétant qu'on a eu ou qu'on a bien d'autres affaires dans la tête. Pour moi, je trouve que c'en est une affaire que deux ou trois cents livres de plus ou de moins quand on n'a rien ou à peu près. 11 est des moments où il ne faut pas même songer à calculer, d'accord ! Mais il y a temps pour tout. A propos de calcul, je me ^trouve fort bien de celui qui m'a déterminée à
D ANDUli-MARlE AMPÈRE. I8;{
ne point acheter do robe grise, qu'en aurais-je fait? Je l'aurais pas mal abîmée, si j'eusse voulu la mettre les dimanches, dans nos jolis chemins et l)armi les paysannes qui à la messe vous montent dessus et vous entourent de galoches et de sabots crottés. M"^ Mayeuvre elle-même y aurait été moins belle que moi ; elle y vient cependant toujours en voiture, mais dans des robes si simples que je n'aurais jamais osé porter la mienne. Je ne l'avais jamais vue si parée qu'hier soirchez les dames Sarsay; elle avait fait des visites l'après-dînée et quitté sa petite robe reteinte du matin pour en prendre une d'indienne bleue très jolie avec des manches blanches et une capote comme les nôtres. M'"^ Courageau est aussi fort simple, et pour peu ({ue je mette un tablier de mousseline le dimanche ^sur mon vieux jupon de drap vert que je ijorle avec mon spencer noir, on se récrie déjà que je suis en toilette; c'est cependant celle de tous les jours depuis qu'il fait froid. Voilà, ma sœur, qui pourrait bien ne pas l'intéresser, mais, tant pis! j'en suis fâchée, il faut que je t'écrive, que je cause comme si tu étais là. Ne t'ai-je pas dit ([uo mes griffonnages ne t'engageaient seulement pas à une ligne? Je te les envoie pour rien, o( dans le tout lu
peux trouver à choisir, y pêcher des choses que tu es bien aise de savoir, par exemple, sur nos santés. Maman ne se porte pas mal ; on a tiré la première cuve aujourd'hui; notre récolte ne sera point magnifique, la grêle y a mis bon ordre; nous aurons cependant beaucoup plus que l'année dernière, ce qui ne veut pas dire grand'chose, puisqu'il n'y avait rien du tout. Enfin je te rendrai, ainsi qu'à ma tante, compte de cela quand le vin sera tiré.
« M"""" Garron a passé trois jours ici ; son départ nous a renouvelé tant de tristes pensées que nous avons bien pleuré; j'ai vite emmené ma pauvre maman chez les dames Sarsay, qui nous gardèrent à dîner. Carron a bien fait de ne pas venir, sa visite devait être trop courte. Dans le chagrin, on sent plus vivement les peines que les jouissances, et son départ déjà si prompt eût gâté son arrivée.
« Marie fut hier à Polémieux savoir des nouvelles du petit; il se porte bien, mais ils ne lui ont pas ôté l'habitude de battre à tort et à travers. Il dit à Marie qu'il savait bien que sa tante Périsse, sa tatan Boyron, Stéphane et Julie viendraient tous ensemble le voir dimanche, et qu'il ne battrait
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pas Julie. L'on va lui faire faire un petit habit de drap par le tailleur do Polémieux, qui sera sans doute le commencement du costume que nous n'aimons guère. Ce n'est qu'une bagatelle, mais cela m'ennuie: il me semble que c'est le premier pas qu'on lui fait faire dans l'opposé du bon goût, et j'aurais voulu qu'il eût une idée du joli ou du laid; mais qu'importe tout cela si sa santé est bonne et s'il conserve ce petit ton gracieux qu'il savait prendre si à propos !
« Je vais te dire adieu, j'entends maman qui cloue la toile de sa chambre. Nous avons déjà bien avancé la besogne; c'est un ouvrage pénible pour moi, mais je serais bien fâchée de ne l'avoir plus. La peine physique empêche les idées devons poursuivre; on se chapote les doigts, on tend les bras, on s'éreinte, mais on est moins malheureux qu'avec un petit ouvrage qui ne vous empêche point de rétléchir. Félicite-moi de ce (jue maman a bien voulu céder k mes conseils en ne faisant pas venir un colleur de Neuville ; il y a eu là double prolit.
« Adieu, ma bonne sœur, ménage-toi bien, embrasse ma tante et ma cousine. M"^ Sarsay me charge de remercier ton libraire galant et complai-
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sant.Ello a été contente et fait voir à tout le monde son almanacli.
« J'embrasse la famille.
« ÉLISE
(M™* Périsse et Julie offrent à Élise, à l'occasion de sa fête, un bouquet et un chat, c'est-à-dire une sorte de petite palatine ou fourrure. André ajoute à ce cadeau une pièce de vers.)
Élise Carron à Julie Ampère.
« Non. ma chère Julie, je ne suis point malade, et le charmant bouquet que j'ai reçu eût été capable de me ressusciter, mais je lui ai évité ce miracle en savourant de toutes mes facultés le plaisir d'être aimée par mes sœurs. Ce souvenir, arrivé de trois lieues, dans le moment où je songeais le moins qu'on pût songer à moi, m'a fait un plaisir que je voudrais vous rendre, mais mon cœur ne me dit rien pour vous, c'est le chat, écoutez-le.
(Nous serions très heureux de l'entendre, ce
D ANDKÉ-.MAKIE AMPÈRE. 187
chat d'Élise, mais il a disparu. La fin de cette lettre seulement reste sous nos yeux.)
« Je trouve bien que mon chat n'a pas beaucoup d'esprit, mais que faire? 11 me semble qu'il vaut mieux pour lui d'inspirer Ampère que de se mêler de la conversation.
« Si j'allais finir sans te dire un mot de ton petit, ce no serait pas ma faute, mais celle du bouquet dont j'ai le cœur rempli. Cependant Toinon. qui l'a vu hier, m'assure qu'il se porte à merveille: voilà le principal, je n'ai pas le loisir d'en dire làdessus davantage : les enfants m'attendent pour monder des noix; ils me pressent, s'étant mis en tête que je leur raconterais des histoires. Que leur dire? je n'en sais rien. Ils sont trop savants pour la Barbe-Bleue et le Petit-Poucet ; j'ai peur de ne pas m'en tirer à mon honneur avec cet éternel rhume et ma voix des plus rauques.
« Je te dis tout de bon adieu, puisqu'il le faut, et te recommande de te tenir bien chaudement. Je suis surprise que tu n'aies gardé que trois jours le lit : l'impatience ne n'a-t-elle point gagnée? prends garde! Mille choses à la famille Périsse, mais de ces choses qui aillent au cœur plus qu'aux oreilles,
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car je les aime tous bien fort, quoique je ne le leur dise pas souvent. Adieu.
« Un gros baiser pour moi à la bonne tatan. Tous se portent bien à Polémieux.
« ÉLISE
Élise à Julie.
« Saint-Germain.
« Ta lettre arrive, ma chère Julie ; elle m'a fait, quoique bien petite, un bien grand plaisir; mais, ma bonne amie, je vois que tu as quitté ton déjeuner pour l'écrire, et si je ne te trouve pas ronde et grasse comme une boule, ce sera ma faute. Je te verrai lundi, chez toi, tranquillement et sans aucune distraction. Ayant encore un peu de fruits à ramasser, je ne partirai que dimanche, si le temps le permet.
« Tu me dis que tu as soupe deux fois au Griffon. Oh! ma bonne Julie, prends donc bien cette habitude, afin que je la trouve tout établie et que nous nous voyions, s'il se peut, autant que nous le désirons toutes.
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« Adieu, ma petite, adieu, je ne sais si tu pourras lire, mais je suis sûre qu'Ampère déchiffrera que je le prie de l'embrasser bien tendrement pour ton Élise.
« ÉLISE
(Cette dernière lettre est adressée à Lyon, rue Mercière, oîi Julie s'est installée avec son mari en revenant de Polémieux. La jeune mère, que son allaitement a épuisée, se plaint de faiblesse, de douleurs intérieures qui l'empêchent de marcher. Ail mois de décembre 1801, André est nommé professeur de physique et de chimie à l'École centrale de l'Ain , à Bourg ; malheureusement sa femme ne peut pas le suivre, le docteur Petetin, médecin et ami de la famille Garron, ayant ordonné à sa malade un repos presque complet.
« Bien des personnes trouvent que tu as mal fait de t'en aller, va lui écrire incessamment Julie, car tout le monde sait que ce n'est pas mille écus. Je penserais comme elles si... » Celte réticence veut dire: si je n'esp<^rais pas que la place de Bourg ne te mène bien vite autre part.
Certainement le traitement fixe d'Ampère à l'École de l'Ain ne s'élevait point à mille écus, mais à deux
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mille six francs, sept louis de vingt-quatre livres par mois ; et, sans les leçons particulières qu'il allait donner à la pension Dupras et Olivier, son ménage eût été impossible à soutenir.
Ici va commencer, entre le mari et la femme, une volumineuse correspondance encore sous forme de journal. Ces lettres d'André sont écrites en gros caractères, sur un papier d'une épaisseur inconnue aujourd'hui aux écoliers; elles n'ont pour date que les jours de la semaine, sans quantième, ni indication du mois ni de l'année : on n'a donc pas la prétention d'avoir toujours rencontré juste en classant ces feuilles volantes. Mais des erreurs de ce genre, fussent-elles répétées, n'auraient pas d'importance.
Nous savons déjà qu'il ne faut pas chercher dans les lettres d'Ampère l'attrait du style ou de l'originalité, mais un intérêt d'un autre ordre, le cœur et le caractère d'André, son adorable bonhomie, une naïveté de pensées et d'expressions qui le font sur-le-champ connaître et aimer.
Jour par jour, pour ainsi dire heure par heure, il raconte à sa femme ses plus minutieuses affaires, ses labeurs, ses espérances, ses désappointements, ses craintes puériles, ses doutes sérieux, ses réus-
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sites ou ses désespoirs; il livre ses premiers mouvements, ses fugitives impressions, souvent contradictoires, avec la candeur d'un enfant, en revenant incessamment sur le sujet qui domine tout le reste : la santé de Julie.
Je voudrais mettre sous les yeux des jeunes hommes inconnus et pauvres comme Ampère, au début de leur carrière, les confidences intimes que je transcris ici pour toi , Madeleine. Ils y trouveraient contre les défaillances d'un présent difficile des encouragements pour l'avenir, le dégoût salutaire d'une vie mal employée, celui des entraînements sans règles et des folles affections, malgré les poignantes angoisses que n'évitent pas de légitimes tendresses.
Les réponses de Julie, non moins naïves que les lettres d'André, ont une délicatesse, un tour parfois si heureux dans leur simplicité, qu'elles donnent une physionomie individuelle à celle qui les signe.
Cette correspondance me touche profondément, grâce aux sentiments qu'elle révèle ; bien d'autres pourront la trouver insipide, car aucune péripétie imprévue ne vient en rompre la monotone uniformité, jusqu'au terrible malheur qui la termine brusquement.
Quoi qu'il en soit, les émotions ne manquent guère à ces âmes aimantes ; l'espérance d"une réunion aux jours de fête, la solution d'un problème, la perspective de découvertes nouvelles qui pourront établir les droits d'Ampère au professorat du lycée de Lyon, l'amour d'un mari, le dévouement de sa femme, les tendres sollicitudes qu'inspire un enfant unique, sufûsent à dispenser largement la peine ou la joie, le calme ou l'inquiétude à ces deux existences qui n'en font plus qu'une.
A peine arrivé àBourg, André s'empresse d'écrire à sa femme. Ces premières pages ne nous laissent aucun doute sur la place qu'elles doivent occuper.
D'André Ampère à. Julie
« De Bourg, département de l'Ain, vendredi, à 7 heures du soir.
« Je courus en te quittant dire adieu à Marsil et chercher Ballanche, de peur qu'il ne restât fâché contre moi. J'arrivai un quart d'heure trop tôt, et, voulant en profiter pour voir quelqu'un de ceux que tu aimes, je fus chez ta cousine Ampère. Tu étais
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 193
toujours devant mes yeux comme je t'avais laissée : pourquoi t'affliger ainsi ?
« Je ne suis arrivé qu'à huit heures du matin : la voiture s'est embourbée deux fois.
« M. Ribon m'avait invité à dîner avec un petit professeur de mes confrères. Ce jeune homme me plaît fort; il m'a conduit chez ses collègues, j'en ai rencontré trois. Le bibliothécaire a l'air bien bête; celui qui m'a montré tant de complaisance s'appelle Beauregard. J'ai distribué mes lettres de recommandation d'abord à M. de Bohan, vieux militaire, chimiste et physicien distingué.
« J'aurai six ou sept jours de liberté aux environs de Pâques, mais faudra-t-il attendre jusque-là le bonheur de te voir? »"
« Samedi soir.
" Je me suis mis en pension, à quarante francs par mois chez Beauregard ; on me demandait soixante francs à l'auberge de Renaud, où il fallait manger avec les plus grands sottisiers que j'aie vus de ma vie. Gela passait toute expression ; je ne veux pas retourner dans ce corps de garde.
« J'ai vu le cabinet de physique, le laboratoire de chimie et Tunique petite chambre avec alcôve,
194 JOUUNAL ET CORRESPONDANCE
petit débarras à mettre le bois. J'ai été fort content des machines : le laboratoire a un grand manteau de cheminée par où doivent s'exhaler les vapeurs nuisibles ; il y a assez de ressources pour les différentes expériences.
« La portière de l'École centrale est une pauvre femme, mère de six enfants, qui ne peut se tirer d'affaire qu'en faisant le ménage et les commissions des professeurs. Elle a déjà balayé et nettoyé l'appartement dont je viens de te donner la des»cription.
" Le journal que je t'ai promis va être, tant que tu seras loin de moi, ma seule occupation douce; nous voici séparés comme pendant ma rougeole ; l'absence durera plus longtemps, mais tu m'aimes davantage. Tu m"as sacrifié ton repos, ta santé, et tu pleures comme tu me pleurais sous l'amandier quand tu craignais pour ma vie. Tes larmes me sont restées sur le cœur.
« La peine que je t'ai faite en partant, le délabrement de ta santé, voilà le tourment de ma vie ! »
" Dimanche soir.
a J'ai reçu ce matin l'acte de ma nomination, il est en bonne forme.
d'andp.é-marie ampère. 19o
« Adresse tes lettres au citoyen Beauregard, professeur d"histoiro à l'École centrale du département de TAin; envoie-moi le plus tôt possible l'ouvrage intitulé : Description et usage d'un cabinet de physique, par Sigaud-Lafond.
« Adieu, ma bonne Julie, tu sais ce que mon cœur te dit.
« AMPÈRE
De M^^ Julie Ampère au citoyen Ampère.
Chez le ^citovÊii Beauregard, professeur d'histoire à l'École centrale du département de l'Ain, à Bourg, près l'église 'Notre-Dame.
i( Lyon, mardi soir.
« Mon ^n^i,
« Je te disais de partir parce que je sentais que j'étouffais, et je ne voulais pas te troubler; bientôt après j'ai été prendre notre petit pour me faire caresser. Il appelait son pa avec sa voix d'ange; c'est lui qui sera ma seule consolation. »
« Mercredi soii*.
« J'étais tout ennuyée de no point avoir encore de nouvelles, cela me rendait maussade; ma
196 JOUBNAL ET CORRESPONDANCE
pauvre maman me tranquillisait; mais elle a été contente aussi de savoir que tu te portes bien, que tu es en pension chez quelqu'un du pays et non pas à l'auberge.
« Auras-tu une personne pour t'aider dans tes expériences? As-tu retiré tes effets, qui sont à Bourg depuis samedi?
« Tu es bien sage de me faire un journal; je veux t'imiter, quoique je n'aie pas grand'chose à l'apprendre, je serrerai cependant plus mes lignes que toi pour ménager notre bourse.
<' Le dimanche, malgré une grosse pluie, maman, mon petit et moi fûmes dîner au Griffon ; car je ne pouvais pas me souffrir dans la maison vide de toi, ne te voyant plus venir me demander tantôt ton chapeau, tantôt ta cravate, etc., etc., etc., et ne pouvant pas te gronder de chercher si loin ce qui est ordinairement sous tes yeux ; enfin je n'étais pas satisfaite, tu en devines la cause. Je ne dormis guère. Le lundi, ma sœur et mon beaufrère vinrent; nous causâmes de leurs affaires, qui vont être signées. Marsil, associé pour tout, excepté pour les deux campagnes, est fatigué d'avoir tant de choses à conduire; il disait que si cela dépendait de lui, il réaliserait deux cent mille livres et
que le fonds de commerce resterait encore assez considérable pour les occuper. J'étais démontée ce jour-là, et quoique j'éprouvasse du plaisir à savoir ma soeur et son mari bien heureux, ces choses me faisaient songer tristement ; Dieu sait pourtant que je ne suis pas jalouse!
« Cette après-midi, j'ai trouvé M"'^ Lempereur et une vieille tante, à qui tu as tourné la tête, qui voulaient absolument me faire chanter une chanson de ta composition.
« M. Déplace trouve que tu as mal fait de t'en aller; il yen a bien d'autres qui disent de même, car presque tout le monde sait que ce n'est pas
mille écus. Je penserais comme eux si Mais le
temps nous fera voir plus clair.
« J'ai conté toute ma vie sans avoir encore envoyé un mot de tendresse à mon ami, qui sait bien que sa femme l'aime, mais qui n'est pas fâché qu'elle le lui répète. Si tu es triste, je ne suis pas gaie. A Saint-Germain, je t'attendais toutes les semaines et les jours passaient vite ; à présent lu es bien loin, je ne peux l'aller trouver : un voyage de douze lieues me fatiguerait beaucoup. Cela met mon esprit à la gêne et je dois attendre du temps une tranquillih' (|ue je voudrais tout de suite.
Maman a toujours été mon conseil. Elle est près
de moi; ainsi je suis aussi bien que possible loin
de celui qui m'aime de si bon cœur.
« Adieu, adieu!
« Ta JULIE. ))
D' André à Julie.
« Bourg, vendredi soir.
« Ma journée s'est partagée entre des visites chez mes confrères et le charme que j'ai ressenti en lisant tes lettres, dans le jardin de l'École centrale, au bord d'un canal où j'irai souvent rêver à Julie.
<' Remercie de ma part ta petite consolation; baise-la au nom de son papa. »
'c Samedi soir.
« J'ai été définitivement installé ce matin. On a fait l'inventaire du laboratoire, la clef est dans ma poche ; tous mes moments vont être désormais consacrés à l'arrangement des machines, jusqu'à ce que je puisse commencer mon cours.
f< J'ai dîné chez le professeur d'éloquence Mer-
D ANDKÉ-MARIE AMPÈRi;. \^9
met, bavard sans être bète; les deux Beauregard, mari et femme, étaient invités aussi. J'avais déjà cru remarquer que M"'' Beauregard ne lui déplaisait pas. La mère de M. Mermet, grosse et franche paysanne, n'a voulu se mettre à table qu'un instant et a confirmé mes conjectures en adressant à Beauregard un petit avis très énergique, dans le goût du pays, et dont chacun a été très déconcerté; je me mordais les lèvres pour ne pas rire de la colère concentrée de la Dame.
« Pour reposer mes yeux en changeant de travail, je me suis amusé ;\ tracer cette espèce de plan ; tu y verras la place que j'occupe. »
(Ici se trouve au bas de la page un plan de la ville de Bourg, tracé à la plume.)
■( Dimanche soir.
« J'ai travaillé à mon livre et un peu aux mathématiques. Tu sauras que les professeurs des lycées ne seront nommés ni à Paris, ni parle jury, mais par trois commissaires et trois membres de l'Institut qui parcourront les provinces, et si je veux me présenter pour les mathématiques, il faudra f(ue je subisse un examen sur les bnutt-s par-
lies de cette science, dont je ne me suis pas occupé depuis cinq ans. Je n'ai donc plus de ressources que celles que je puis tirer de moi-même; c'est pourquoi je te prie de séparer mes papiers de mathématiques, dont tu feras un paquet que tu garderas ; ces papiers me seront inutiles parce qu'on ne m'interrogera pas sur mes idées, mais sur mes études. J'aurai besoin au contraire de tous les livres qui se trouvent chez M. Périsse, excepté de V Astronomie de Lalande.
« J'aurai demain un nouvel élève. M, Gripière; il payera dix-huit livres par mois tant qu'il sera seul, moins s'il trouve un compagnon, sans cela point d'affaires. M. Clerc ne prend que neuf à douze francs par mois, et il a la vogue; Gripière n'est venu me trouver qu'à son refus.
« x\dieu, ma Julie.
« AMPÈRE
De Julie à André.
« Lyon, vendredi.
(^ Mon bon ami,
« Tu devrais bien prendre l'habitude de m'accuser la réception de ce que je t'envoie. Voilà ton
D ANDRÉ-MARIE AMPÈRE. 2(Jf
mauvais habit; aie soin de ne pas sortir avec.
« Ton projet de faire un petit ouvrage sur les mathématiques serait bien bon, s'il arrive à temps. On dit que toutes les nominations vont être promptes.
« M. Coupier écrira pour toi à de Gérando ; faisen autant afin de ne rien négliger. Une lettre aussi à Camille Jordan, à M. Morel-Desjardin. Laisse plutôt ton élève, ton temps est si précieux en ce moment ; ne le perds pas pour des considérations de politesse, et ne fais de promenades que celles qui te gont nécessaires pour rafraîchir ton corps et ton esprit. Je ne veux pas non plus que tu veilles, le lendemain tu as mal à la tête. Fais acheter une bouteille de vin, et quand tu ne prendras pas de lait ou ta bouillie rousse, tu la trouveras; après celle-là une autre. Dis-moi bien comment tu te portes, comment tu es nourri ; ne mens sur rien.
« Hier je fus dîner chez M"" Galas; on vit la lanterne magique, je tenais mon petit sur mes genoux et je jouissais de tous ses mouvements ; lorsqu'il vit Gargantua, il me disait tout bas : Papa, papa: cela me lit rire, parce que cette figure avait un chapeau énorme, et c'est à tous les chapeaux qu'il dit papa. Je dansai une contredanse
avec Franscice et m'amusai bien. Quand je pense que la seule fois où je me suis un peu divertie, mon pauvre mari n'y était pas, lui qui est si content d'entendre rire sa Julie, qui aurait été si heureux de la voir danser, cela me serre le cœur, et je sens encore plus que pour être bien tous deux il faut être ensemble.
« Je t'envoie la Découverte, peut-être en aurastu besoin. Un M. Balouvière est venu chercher la Géométrie du Compas.
« Adieu, adieu, je t'embrasse mille fois.
« JULIE
D'André à Julie.
« Bourg, jeudi soir.
« J'ai donné hier ma première leçon, et je crois m'en être assez bien tiré, en espérant faire mieux à l'avenir, car j'étais, au commencement, tremblant et embarrassé.
« Ce matin, je suis allé hors la ville chercher un endroit champêtre pour relire les lettres où ma Julie a peint les sentiments qu'elle éprouvait
D ANDRÉ-MAHIl': AMl'KUE. 203
après mou départ. Ces sentiments et ces lettres sont tout ce qui me reste de mon ancien bonheur. « M. Vernarel m'a envoyé un petit paquet contenant une cravate : c'est mon amie qui me l'a choisie; je l'avais mise à ma première leçon pour commencer sous de bons auspices. Je voudrais pouvoir embrasser celle qui m'a fait un si joli cadeau. »
(Ampère nous apprend qu'au commencement de sa leçon il était tremblant et embarrassé. Des émotions de ce genre ne devaient pas durer longtemps chez le jeune professeur; devant ses élèves de l'École de l'Ain, ou dans sa chaire au Collège de France, la science qui le possédait tout entier l'emportait bien vite au delà des préoccupations extérieures : il n'était plus alors question de timidité. Mais dans les affaires de la vie, dans ses relations avec le monde, l'autorité de l'homme supérieur disparaissait. A cela les années ne devaient rien changer: l'Ampère devenu célèbre, surchargé de distinctions honorifiques, le grand Ampère! en dehors des spéculations de l'esprit, redevenait hésitant et craintif, inquiet et troublé, et jjIus disposé à accorder sa confiance aux autres ([u'à luimême.)
De Julie à Ampère.
« De Lyon.
« Mon bon ami,
« Je suis bien aise que tu aimes tes cravates. Tu les appelles des cadeaux ! Je ne t'en ai jamais fait qu'un que j'appre'cie beaucoup, qui est bien à toi et qui est aussi à moi ; tu le devines et me dis que tu aimes mieux celui-là que les autres.
(( Je te trouve bien pastoral d'aller lire mes lettres dans les prés ; j'ai peur que tu ne les sèmes en chemin et que tout ce que je t'adresse ne tombe sous les yeux des premiers venus. Si je te connaissais plus soig:neux, combien je te confierais de jolies choses! Tu saurais que je t'aime bien, que j'ai grande envie de te revoir, que tous les soirs j'aurais mille choses à te conter qui restent là, et qui me font soupirer; enfin tu saurais que lorsqu'on a tant fait que de prendre un mari, on l'aime trop pour en être séparée, et que cette absence m'ennuie.
« JULIE
D ANDUÉ-MARIE AMPÈRE. 205
D'André à Julie.
« De Bourg, jeudi.
« Je suis occupé de choses qui ne laissent aucune trace dans ma mémoire. J'ai passé toute ma journée à ranger les machines ; Dieu soit béni, c'est fmi!
« Julie a-t-elle songé aujourd'hui à son mari? Il est si loin d'elle qu'il faudra trois jours avant qu'elle puisse lire ce qu'il voudrait lui dire comme autrefois : Je t'aime, Je t'aime; t'en souviens-tu, quand tu me le disais aussi et que le son se croisait sur nos lèvres? Comme j'ai mal profité du temps où ce bonheur était prés de moi! Je hais tous les ouvrages que j'avais entrepris et qui m'ont séparé de toi. »
M Vendreoi.
« Je viens de faire une visite où j'ai appris des particularités qui no m'ont pas diverti : on m'en a conté de toutes les couhnu's sur M™" Beauregard. Elle est sage h présont parce que personne n'en veut plus. Tu conviendras que celte découverte n'est pas gracieuse, après m'ètre mis en pension
2Ufi JOURNAL ET CORRESPONDANCE
dans cette maison. J'en veux à M. Ribon de m'avoir fait faire connaissance avec son mari : je crois du reste que le meilleur est de ne faire semblant de rien, et de dîner dans ma chambre dès que le mois sera fini. Ce qu'il y a de plus désagre'able, c'est que tout le monde a su à Bourg que j'avais quitté l'auberge de Renaud à cause des polissonneries qui s'y disaient, et que l'on a bien ri de ma simplicité d'aller, comme ils disent, me mettre chez une cateau, voilà le beau mot dont on se sert ici. Je n'aurais jamais cru en souiller une lettre adressée à mon innocente amie. Ne crois pas, au reste, que je prenne ici le langage du pays; rien n'est plus décent que mon hôtesse : comme elle a su la raison qui m'avait fait fuir l'auberge, elle s'observe beaucoup, et si M. Mermet, que je trouve souvent chez elle, s'avise de parler un peu trop librement, elle a soin de détourner la conversation et de singer la prude.
'I La nouvelle chambre qu'on m'a donnée au collège est malheureusement séparée par un jardin de l'ancienne, qu'on me laisse aussi; mon logis consiste en quatre murailles grises, une cheminée et une fenêtre.
« A. AMPÈRE
De Julie à Andt'é.
« De Lvon.
« Le temps te paraît donc bien long, bien ennuyeux? C'était impossil)le qu'il en fût autrement : nous nous y sommes attendus, et tu ne le pensais pas moins lorsque tu voulais partir ; tes réflexions, en revenant de Polémieux, te tourmentaient dune autre manière : tu trouvais que pour l'avenir il fallait sacrifier, le présent. Que toutes ces idées ne soient pas loin de ta mémoire, et tu sentiras qu'en faisant ce qu'on croit devoir faire on est tranquille; ce raisonnement a toujours été ma grande ressource.
« Je ne suis pas comme toi éloignée des miens, il est vrai, mais mon mari n'est plus avec moi, ma santé me rend faible d'esprit; voilà des épreuves aussi !
« J'ai reçu la lettre où tu me parles d'un dîner chez un de tes confrères. Fais bien attention, mon fih\ à tout ce que tu dis. L'histoire de Renaud est une leçon dont tu te serais bien passé, mais qui n'a pas d'importance; il ne faut guère étaler ses
principes. Mais, mon ami, je tiens là une conversation qui a quasi un air de pédanterie.
« Je te recommande de ne rien prendre sur toi pour les machines de physique. Est-ce que tu donneras ou prêteras ton globe à la nation? Dans quelle condition l'inventaire du cabinet s"est-il fait? De quoi répondras-tu? Te donnera-t-on un aide? Penses-tu bientôt à commencer ton cours? Aurastu des élèves de mathématiques? Fais-tu bon feu? Ta chambre est-elle bien saine? As-tu des chaises? Ces murs gris doivent être encore plus froids que les autres ? Pourquoi as-tu changé ? Dis-moi tout cela.
« Prends garde à ne pas en vouloir injustement à celui qui t'a fait faire connaissance avec le mari, car ce n'est pas avec la femme : l'un peut valoir mieux que l'autre. Je t'en prie, ménage-toi bien; parle-moi du préfet, de ce qu'il promet pour notre logement.
« Bonne nuit; je me sens bien ce soir.
« Dis-moi si tu vas te mettre à finir ton livre sur la physique.
« Adieu, adieu, je t'embrasse de toutes mes forces, tu sais que c'est de tout mon cœur.
(' Ta JULIE. »
D'André à Julie.
« De Bourg, dimanche matin.
« En sortant de chez M. de Bohan, je croyais trouver une lettre dont j'avais grand besoin, oh! bien besoin, après huit jours d'ennui. Je suis allé me promener; jai passé la rivière et l'ai côtoyée sur la rive opposée. »
'( Dimanche soir.
« PoinJ de lettre! J'aime encore mieux croire qu'on ne pense plus à moi ni au journal promis que de te supposer plus malade.
<( Mais pourquoi as-tu si tôt cessé de t'occuper de ton mari? Quand je désirais, en te quittant, que lu ne te tourmentes pas tant, je ne savais guère être si vite exaucé.
« Je viens de faire des vers sur la situation d'un homme que sa femme n'aimerait plus! Ah! ce n'est pas la mienne, n'est-ce pas?
« J'ai mal i\ la tête; bonsoir, dors bien. C'est toi qui m'as donné le talisman, c'est toi qui m'as tant de fois rendu hr-urcux! Comment ai-je pu me résoudre à quitter Lyon!
« Tu es peut-être plus malade? Tu ne veux pas le faire écrire... Ah! il eût mieux valu encore que je fusse un peu inquiet, même beaucoup.
« Ce que je viens de t'écrire est mal, je suis fou et bien injuste, mais je laisserai partir cette lettre pour ne point te cacher ce premier mouvement. »
« Du lundi.
« Tu jugeras aisément, ma Julie, et des transports de ma joie et de la vivacité de mes regrets, lorsque tu sauras qu'aujourd'hui à midi, après avoir perdu l'espérance de recevoir de tes nouvelles, j'ai été jeter ma folle épître dans la boîte et qu'en entrant chez Beauregard on m'a remis la tienne.
« Après souper, je viens d'être poursuivi par des masques comme Pourceaugnac des lavements; tu sauras que c'est ici la mode que toutes les honnêtes femmes se masquent aussi bien que les hommes; on donne des bals déguisés dans les meilleures maisons : cet usage parait d'autant plus comique qu'on ne sait à Bourg ce que c'est qu'un carrosse, et qu'ainsi ces belles dames costumées s'en vont à pied dans les rues.
d'andré-maiue A.MPÈKK. 211
« Mon cours s'ouvrira le 21 ventôse, c'est-à-dire dans dix jours.
« A. AMPERE. »
André Ampère à ÊUse.
« Bourg, le dimanche 12 févi-ier.
« Ma chère sœur,
« Je proflte du seul jour de la semaine où j'aie un petit moment à moi pour t'écrire. Mon silence est pardonné, n'est-ce pas? car à peine ai-je le temps d'entretenir Julie.
(' Si tu connaissais quelqu'un ici, je te donnerais des nouvelles qui t'intéresseraient. Si tu y avais une ou deux bonnes amies, je t'écrirais qu'elles se marient, car c'est dans ce moment la grande occupation des demoiselles de Bourg. Le reste des habitants de cette ville trouve que le carnaval est bien moins animé que le précédent. L'année passée, ce n'étaient ({ue bals et que fêtes; pour se consoler on se martine : la martiniére est toujours pleine de gens qui ne se donnent pas le temps de manger, pour se livrer à cet amusement, dont jo n'ai pas
tâté, mais dont la continuelle monotonie ne peut guère enchanter que des Bressans. C'est une fureur, et quand on s'est martiné depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, on allume des chandelles, des lampions tout le long de la rue qui descend des prisons à la Grenette, et l'on continue de se martiner, si bien qu'on dit que jusqu'à deux heures du matin la rue est illuminée et pleine de martineurs. Il faut avouer que voilà bien du papier perdu pour une chose qui n'en valait guère la peine ; mais un voyageur doit faire un fidèle récit des mœurs et des usages des régions qu'il parcourt, et l'usage des martinets est le caractère propre du peuple de Bourg ; le reste y va comme à Lyon et à Paris, et tout cela est su d'avance par quiconque a une légère connaissance des légers Français. Au lieu que la martinoire est une chose dont on ne se douterait pas, si l'on ne voyait le plaisir qu'y trouvent une foule de badauds, et le profit des jambes et des bras qui en revient au chirurgien.
« Je me sens ^ai aujourd'hui de ce que Julie m'a écrit la plus jolie lettre qu'on puisse imaginer, de ce qu'elle me dit que tous vos rhumes, dont j'ai été fort inquiet, vont mieux, et de ce que j'ai fait ce matin le compte de mon exil, qui ne doit plus
durer que trente-six jours, jusqu'au dimanche où j'irai la voir. Je voudrais de ses nouvelles: c'est toi, ma bonne sœur, qui me dirais toute la vérité, si Julie devenait plus malade.
« Adieu, je t'embrasse mille fois de tout mon cœur.
« Ton frère,
« AMPÈRE
De Julie à André.
« De Lyon, jeudi matin.
« Mon ami,
« Comment ayant rouvert ta lettre le lendemain, n'as-tu pas songé à la peine que tes idées pourraient me causer?
« Comment supporter à la fois le chagrin de ton départ et celui de tes reproches? Tu es donc capable, autant que les autres hommes, de te laisser entraîner à l'injustice parles mouvements déréglés de ton affection pour moi. Ahl que j'aurais voulu ne pas recevoir cette lettre, et rester toujours persuadée que mon mari ne penserait jamais que je l'ai oublié. Être ensemble depuis plus de deux ans.
se dire chaque jour ce que l'on a dans l'âme et pouvoir douter l'un de l'autre au moindre retard d'une lettre, au point d'imaginer des folies! Oui, mon bon ami, des folies! Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage, car tu te repens déjà de me les avoir écrites, mais moi je te gronde de les avoir pensées.
« Tu connais ta Julie et sais le déplaisir qu'Élise me fait avec ses soupçons d'oubli ; les tiens me seraient bien autrement sensibles. Ah! tu sens tous tes torts, ainsi n'en parlons plus. Crois que Julie t'aime et t'aimera toujours, qu'elle t'envoie de bons baisers donnés de bon cœur aujourd'hui pour te faire oublier les soufflets qu'elle t'aurait donnés d'aussi bon cœur hier.
<( Derion me charge de te demander quel maître tu conseilles pour son frère cadet.
« Tu ne me dis point si tu as un perruquier, si tu as besoin d'argent. J'espère que tu me l'écriras avant d'être bien pressé, car tu vois, ma lettre était dans le paquet de livres que tu avais demandés à Marsil, et s'il s'était perdu, ce serait dix-huit francs jetés au vent. As-tu chaud ou froid? Es-tu bien ou mal couché? As-tu besoin de quelques nippes? Renvoie-moi la loquetière, je t'en prie.
d'aNDRÉ-MAIUE ampère. 215
« Ne sois pas en peine de ma santé, j'ai vu le médecin et suis ses conseils.
« J'espère que tu ne fais pas le carême: souvienstoi que tu me fâcherais beaucoup et que tu m'as promis de m'écouter.
« Paim, je t'aime, c'est ton fils qui vient de finir ma lettre.
« JULIE
D'André à Julie.
« De Bourg, dimanche.
« Que tu es bonne, ma Julie, de m'avoir pardonné ma grosse sottise! Jusqu'à ce que mes cours soient en train, tant que je n'aurai pas fini mes notes, je ne pourrai relire mes lettres et tu y verras parfois bien des folies ; en t'écrivant je m'abandonne à toutes les idées qui me passent par la tête. Tu peux te rassurer sur l'exactitude de mes comptes. Que ces quatre mots m'ont fait plaisir : Papa, je t'aime. C'est sa petite main, conduite par une plus jolie petite main, (jui les a tracés. »
« Lundi matin.
« J'interromprai mon journal ce soir et demain;
je reprendrai la plume mercredi, et te rendrai compte de ma première séance. Jamais je n'ai été si à court de temps ; il me faut faire un discours d'entrée, je ne le sais que d'hier soir, et j'aurais besoin d'y travailler huit jours. »
(Nous avons sous les yeux le brouillon de ce discours, dont voici les premières lignes :)
« Jeunes gens intéressants, dontl'àme commence à se replier sur elle-même, à connaître les devoirs que la société impose à tous les hommes, à chercher dans les vertus la route du bonheur, vous savez que l'étude fera le charme de votre vie dans la prospérité, et vous offrira des ressources assurées contre les revers de fortune. »
(Après cet exorde, Ampère jette un coup d"œil général et rapide sur les sciences qui vont être l'objet de son enseignement à l'École centrale. 11 énumère et classe d'abord chronologiquement celles qui embrassent l'universalité des êtres, distingue les autres, qu'il appelle particulières, et s'attache surtout à donner une définition précise de la physique. Il nomme Stahl, Descartes, Newton, Lavoi-
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 217
sier, Berthollet, TorriccUi , Franklin , Volta, Cheselden, Bergmann, Rumford, le docteur Smith, et termine par cette exclamation :)
« Quelle gloire attend celui qui mettra la dernière pierre à l'édifice do la physique moderne! quelle utilité ne doivent pas on espérer les arts les plus nécessaires à l'humanité ! »
(Exclamation prophétique dans la houche d'un homme qui, vingt ans plus tard, devait s'immortaliser en ffiisant faire à la science dont il parle un si admirable progrès.)
« Mercredi, "j heures.
« Je viens d'ouvrir mon cours, j'ai lu un discours qui a été bien accueilli, mais assez mal entendu, parce que la salle est très vaste et qu'on m'avait placé loin des auditeurs. Je ne suis ni content ni fâché; mais, après avoir été dans une vivo excitation tout le jour, et surtout à mesure que le moment approchait, je me trouve subitement dans un calme si complet que cet état a causé dans toutes mes idées une des plus singulières révolutions que j'aie éprouvées de ma vie. Le regret de t'avoir quittée, comme je l'ai senti violemment quand tout ce
tourbillon qui m'agitait depuis huit jours a été dissipé ! J'ai été chercher le portefeuille en soie. Une suite de réflexions se sont, depuis une heure, succédé dans ma tête relativement à la vie du corps. »
« Mercredi soir.
« Je viens de faire la revue de mes petits trésors ; j'ai relu trois anciennes lettres de ma Julie, j'ai pesé toutes les paroles de celle qui a décidé de mon sort; j'ai baisé le talisman, le petit tableau, une rose desséchée que j'ai reçue de sa main, et les doux liens qui couvraient autrefois sa tête. Je me suis rappelé alors de bien d'autres choses que j'aurais voulu pouvoir baiser comme celles-là et qui ne sont plus à la portée que de la bouche de mon petit. Pauvre petit, quand me sera-t-il rendu? Quand me retrou verai-je près de toi ?
« AMPÈRE
De Julie à André.
« Lyon, mardi matin.
« Tu es donc anéanti, mon pauvre ami I Tu as passé d'un état d'agitation à un état qui tient un
peu du sommeil, mais qui ne vous fait cependant pas oublier tout ce qu'on a éprouvé.
« J'ai connu cette situation : au moment de notre mariage, jusqu'au jour du contrat, je ne dormais point, je ne pouvais rester un moment à la même place; ma signature donnée, je fus comme toi après l'ouverture de ton cours. En sortant de la municipalité, j'étais dans une telle apathie que je vis partir maman sans une grande émotion. Depuis ce temps, plus d'apathie, je suis toujours agitée ou par mes idées ou par mes occupations. »
« Mercredi à midi.
« J'ai mené hier notre enfant chez ta cousine Ampère. 11 fut si gentil, si séduisant, que chacun l'admirait. Après souper je le pris sur mes genoux, le faisant chanter et raconter tout ce qu'il savait ; on s'extasiait autour de moi, en disant : « Qu'il est joli! qu'il est plaisant ! >> Le petit l'entendait, comprenait, et recommençait de plus belle. Enfm,mon ami, ce fut pour moi un moment de jouissance qu'aucune idée triste ne vint troubler. J'aurais bien voulu que tu pusses le partager. MM. Cullas et le Peiré disaient que nous étions bien heureux d'avuir un si gentil garçon, et les dames iniceintes
le regardaient et le prenaient pour modèle.
« Combien il est doux d'entendre louer ses enfants, et comme cette satisfaction doit être plus complète lorsqu'ils grandissent et qu'on peut remarquer en eux des vertus ou des talents que vous leur avez inspirés !
« On me parle beaucoup de toi ici.
« Adiou, je te quitte pour ménager ma tête, mais mon cœur reste avec toi. Qu'as-tu fait du livre de Ballancbe? Ne relis pas tes lettres, c'est du temps bien perdu. Adieu, adieu, je t'embrasse.
« JULIE
(Le livre réclamé par Julie est le premier ouvrage que Ballancbe venait d'écrire, à l'âge de vingtquatre ans, en 1801, sous le titre : Du sentiment dans la Idtératwe et dans les arts.)
DWndré à Jidie.
« Bourg, mardi matin.
« Il y a sept ans, ma Julie, je m'étais proposé un problème de mon invention que je n'avais pu ré-
soudre directement, mais dont j'avais découvert par hasard une solution dont je connaissais la justesse sans pouvoir la démontrer. Gela me revenait souvent dans l'esprit; j'ai cherché vingt fois sans succès cette solution directe. Depuis quelques jours mon idée me suivait partout ; enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver, avec une foule de considérations curieuses et nouvelles sur la théorie des probabilités. Comme je crois qu'il y aura peu de mathématiciens en France qui puissent résoudre ce problème en moins de temps, je ne doute pas que sa. publication dans une brochure d'une vingtaine de pages ne me soit un bon moyen de parvenir à une chaire de mathématiques. Ce petit ouvrage d'algèbre pure, où l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé après-demain ; je le relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine, que je le l'enverrai par Pochon avec le gilet à carreaux, les gros bas de laine, les six louis dont je t'ai parlé.
« Dès que mon manuscrit sera arrivé à Lyon, il faut qu'il s'imprime : tu en prieras de ma part tes cousins, en leur faisant observer ((u'il n'a dérobé qu'une huitaine à mon livre de physique, que je vais reprendre avec ardeur. Mais tâche de t'assurer que MM. Périsse pourront en recevoir le prix dès
que rimpression sera achevée. Les six louis de ce mois et les sept du prochain devront être employés à cela, et je serai certain de la place du Lycée. Nous vendrons peut-être quelques-unes de ces brochures; mais je crois qu'il faudra surtout en donner beaucoup aux savants de Paris.
« Je te prépare encore de l'embarras avec mes commissions, mais tout cela ne durera pas. L'avenir nous offre en perspective ta santé rétablie, une bonne place à Lyon, notre enfant charmant; une idée bien douce encore, c'est que tu m'aimeras toujours. Je t'embrasse, et tu sais de quel cœur.
« A. AMPÈRE
« Je voudrais deux ou trois petits hnges à barbe pour essuyer le rasoir de mon perruquier. Je ne sais ce que sont devenus les miens, j'ai peur d'en avoir fait des luts pour mes expériences chimiques.»
(André vient enfin de découvrir la solution qu'il cherche. L'inventeur, pour la première fois peutêtre, se révèle à lui-même; doublement heureux de son succès, il le rapporte tout d'abord au bonheur de Julie.
Le messager Pochon, qui doit porter le fameux
mémoire, faisait douze lieues de Bourg à Lyon en dix heures, quand il ne s'embourbait pas sur la grande route au milieu de l'hiver.
André et Julie lui confiaient leurs commissions de toutes sortes : instruments de physique, machine électrique, machine à faire de l'eau, fioles, tubes, cornues, vaisseaux grands et petits, produits chimiques, sel, salpêtre, mercure ou marcassite, etc., etc.; bouteilles d'encre, de vin ou de raisiné, argent ingénieusement caché dans la poche d'un gilet ou d'une culotte : le tout s'en allait de conserve, rangé, pêle-mêle sous le fromage ou le saucisson.
A cela s'ajoutaient encore les lettres amoureuses, le journal aux dimensions formidables, les manuscrits d'André, ([ui, pour éviter les frais de poste, étaient bravement livrés au conducteur de la charrette; thermomètres, globes ou baromètres sortaient bien souvent brisés de leurs étuis, au vif désappointement de Julie, qui s'en prenait toujours à la physique. Mais de plus grands désastres arrivaient parfois, car un mémoire sur l'application à la mécanique des formules du calcul des variations, égaré pendant huit jours sur le chemin de Bourg, faillit n'arriver jamais à sa destination.)
D'André à Julie.
« Bourg, mercredi, onze heures du matin.
« Que je soupire après le moment qui doit nous réunir ! Oh ! quand viendront, quand viendront les vacances I »
'< Mercredi, 4 heures.
« J'en étais à cette exclamation, quand j'ai pris tout à coup une résolution qui te paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu retourner avec le paquet de tes lettres dans le pré derrière l'hôpital, où j'avais été les lire, avant mes voyages de Lyon, avec tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont j'avais ce jour-là fait provision, et j'en ai recueilli au contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres sont douces à lire ! 11 faut avoir ton âme pour écrire des choses qui vont si bien au cœur, sans le vouloir, à ce qu'il semble. Je suis resté jusqu'à deux heures assis sous un arbre, un joli pré à droite, la rivière o\x flottaient d'aimables canards à gauche et devant moi ; derrière était le bâtiment de l'hôpital. Tu conçois que j'avais pris la précaution de dire chez M"*" Beaure-
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 225
gard, en quittant ma lettre pour aller faire cette partie, que je n'irais pas dîner aujourd'hui; elle croit que je dîne en ville ; mais comme j'avais bien déjeuné, je m'en suis mieux trouvé de ne dîner que d'amour.
« A deux heures je me sentais si calme et l'esprit si il mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai voulu me promener et herboriser. J'ai remonté la Ressouse dans les prés, et, en continuant toujours d'eu côtoyer le bord, je suis arrivé L vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le lointain à une demi-heure de la ville et que j'avais envie de parcourir. Arrivé là, la rivière, par un détour subit, m'a ôté toute espérance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc fallu y renoncer, et je suis revenu par la route de Bourg au village de Cezeriat, planté de peupliers d'Italie qui en font une superbe avenue. »
ic Mercredi soir.
« Beauregard est le meilleur enfant du monde, il me témoigne beaucoup d'intérêt, et je crois que M. Berger a un peu exagéré tout le mal qu'il m'a dit de ce ménage. Il n'y a i)oint de fumée sans
feu ; mais, comme disait un grand seigneur à une dame de la cour qui se plaignait d'être accusée d'avoir eu six enfants d'un évêque : « Rassurez- « vous, Madame : on sait bien que de tout ce qui se « dit à la cour on n'en doit croire que la moitié. » « Je ne sais quelles bêtises je t'écris ; si j'ai envie de rire, c'est du bout des lèvres. Je laisse d'ailleurs cela dans ma lettre comme mes tragiques bêtises, pour te donner une idée juste de l'état de mon esprit. Il est certain que ma promenade, quelques chers souvenirs, le succès de mes expériences, de mes leçons, ont singulièrement tranquillisé cet esprit il y a huit jours si extravagant.
« A. AMPÈRE
De Julie à André.
<( De Lyon, samedi matin.
« Mon ami,
« J'ai reçu ta grande lettre qui me parle de toutes tes promenades, cela m'a fait beaucoup de plaisir; mais je serais aise de voir dans quelque autre que
d'aNDRÉ-MARIE AMPÈI'.E. 227
lu as bien avancé ton petit ouvrage, que tu es content et en espère toujours un bon effet. Le temps est précieux; en ce moment rien ne m'occupe davantage que cette nomination. Je voudrais savoir mille choses que personne ne peut me dire. Ballanchea dû écrire î\ M. de Gérando et à M. Coupler; l'un et l'autre pensent que le parti que tu as pris d'envoyer ton mémoire à M. Roux ne peut être qu'excellent. Ainsi je l'attends par Pochon.
« Nous avons été à la comédie samedi dernier, ma cousine Périsse nous y mena. On jouait Nanine et la Fausse Agnès, de Destouches. Nanine a mal dit son rôle, mais Agnès fort bien. Cette dernière nous fit beaucoup rire et moi aux éclats.
« Mon petit est toujours charmant. Comme je
serais triste de quitter ce pauvre enfant! Lui seul
me dissipe complètement.
« Adieu, adieu.
« Ta JULIE. »
Aguarite à Élise.
« Paris.
(c Ma chère Élise, tu veux t'inquiéter des expressions les moins inquiétantes. Prends ton grand
courage, ne vois pas tout en noir; le taljleau de la vie est un peu embelli pour ton imagination. Tu doubles les peines les plus ordinaires parla crainte de l'avenir.
« Quant à l'intéressante sœur que nous aimons, M. Vitet a tout espoir d'une parfaite guérison, et tu t'exagères tellement son état que je suis plus tranquille depuis que j'ai parlé au médecin luimtjme qu'après avoir lu tes lettres.
« Pigno nous donne des nouvelles très raisonnables, Jenny aussi ; ils voient moins trouble que toi.
« Il est très possible que le traitement qu'elle suivra la fatigue un peu ; mais n'envisage que la réussite, ta santé s'en trouvera mieux anssi.
« Ton caractère a trop de rapport avec le mien ; je me tourmente à force de creuser, tout me devient supplice et mon mari n'en est pas plus heureux. Rien n'altère le jugement comme l'exagération. Je te donne dos conseils que je voudrais suivre. Julie a l'esprit plus ferme que le nôtre; elle souffre moins de ce que j'appellerais des puérilités. Je trouve, dis-tu, tous les moyens de te tromper ; mais examine, ma tendre sœur, que si j'en avais . eu besoin, j'y aurais travaillé davantage. Je me
suis réjouie avec toi de l'accord qui régnait entre deux médecins célèbres pour le traitement de notre amie à tous. M. Vitet croit à son rétablissement, et il ne sait pas flatter.
« Cette vie monotone, cette chambre de la rue Mercière ne me plaît guère; sans s'en apercevoir, on prend des gotits tristes, et c'est ce qu'il ne faudrait pas. Ce que lu me dis de la comédie me fait plaisir. Ah 1 si vous étiez à Paris, comme je serais contente ! Paris est un séjour délicieux ; tout y est objet de distraction dans la belle saison; l'hiver, c'est autre chose : il faut être riche pour y avoir des jouissances.
« A présent, la promenade suivie est celle des Tuileries; toi, ma toute bonne, qui aimes les jardins superbes , celui-là aurait de quoi te plaire. Les femmes y sont mises au dernier genre et très nues, môme les jeunes filles; on entend louer ce dont on ne parlait point jadis sans faire rougir.
« Je pense souvent à vous tous. Ce bon Ampère, séparé de sa Julie, doit se trouver bien malheureux. Julie est entourée d'ôtres qui lui sont chers, et puis son cœur, tout rempli d'amitié, ne connaît peut-être pas ce feu brillant qui faisait courir son mari de Lyon à Saint-Germain, de Bellerive à
Polémieux, comme le Juif-Errant. Ce cher frère est bien la bonté même; tes sœurs peuvent se flatter d'avoir de bons maris qui ne doivent pas t'en de'goûter, mon Élise; ils sont heureux, ces deux ménages, et pourtant pas exempts de soucis. Julie adore son bel enfant, ma sœur m'enchante par le récit qu'elle fait de ses gentillesses. Élise est encore languissante de sa petite vérole ; elle a maigri. Je resterai en chambre garnie* jusqu'à la fin du mois; en attendant, je vais rendre visite à mon mari, qui me reçoit comme une amie désirée, et ces visites ont le charme d'un rendez-vous.
« Adieu, écris-moi souvent, parle-moi de ce qui occupe ta vive imagination ; quoi que j'en puisse dire, mon cœur comprendra le tien. Mille choses tendres de la part de mon mari. Je t'embrasse.
« Ton AGUARITE. »
D'André à Julie.
« Bourg, mardi soir.
« Si tu pouvais m'envoyer dans une lettre ce
1. Aguarite s'était mise en chambre garnie pour faire inoculer sa fille.
D AXDUÉ-MARIE AMPÈRE. 231
pauvre enfant qui appelle son papa, j'en aurais bien soin; il courrait dans le jardin, je ferais sauter sa paume, et ne lui laisserais point toucher d'acide. Tu me dis, ma charmante amie, que tu serais fâchée de quitter notre petit : aurais-tu formé le projet de t'en séparer en effet pour venir me voir? Cette supposition est la seule qui se soit présentée à mon esprit, elle ne s'accorde guère avec la faiblesse de ta santé ; mais en me montrant ainsi (le loin le plus grand bonheur que je puisse goûter, tu m'as fait éprouver un saisissement de joie. Pauvre petite i Tu as si peu d'amusement qu'il faut bénir le ciel quand tu ris une fois de bon cœur. Je remercie Destouches d'avoir fait la Fausse Agnès, et ta cousine de t'avoir menée ce jour-là à la comédie.
« Que je suis content d'avoir écrit ce petit mémoire, puisqu'il t'a fait plaisir! Je voudrais bien savoir au juste si tu as pris quelques arrangements avec MM. Périsse à cet égard, en supposant toujours que personne n'ait eu mon idrc avant moi, ce que nous saurons bientôt par M. Roux.
« A. AMPÈ RE. »
(Au milieu de tous ses travaux, une pensée tour-
mente incessamment André : d'autres esprits n'ontils pas déjà devancé le sien? ses découvertes sontelles bien réellement nouvelles? M. Roux, professeur de mathématiques à l'École centrale de Lyon et président de l'Athénée, sera consulté. C'est à sa sincérité comme à ses lumières que le jeune inventeur croit devoir recourir pour trancher ses doutes en cette circonstance importante.)
De Julie d André.
<c Lyon.
« Le baromètre et le thermomètre sont sortis cassés de l'étui : cet accident me fait encore plus trouver que la physique est une sotte chose.
« Tu voudrais donc bien avoir ton petit près de toi? Je te plains, mon pauvre ami, de ne posséder ni lui ni ta femme.
« Pas un cœur là-bas ne devine ce qui se passe dans le tien; mais à Lyon tu as quelqu'un qui te suit partout, qui voit que tes calculs te font mal h la tète, que tes leçons t'empêchent de travailler, et que plus souvent encore tu soupires en pensant que
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 233
ton amie est loin de toi. Je trouve aussi cette absence bien triste ! Cependant je ne puis songer à t'aller voir. Je ne sais comment je t'ai parlé de me séparer démon fils ; c'était, sans doute, en pensant à ce que disent tant de personnes qui n'ont pas le sens commun, qui s'imaginent que si ce pauvre petit était à la campagne je serais moins fatiguée. Elles ne savent pas que c'est à lui que je dois mes meilleurs moments. Se faire part de toutes ses pensées, souvent même s'affliger ensemble, c'est une grande douceur ; mais, mon ami, ces jouissances, quoique bien néc?;ssaires, ne ramènent pas la gaieté autour de nous. Ce sont les jeux d'un enfant, ses petites grâces, son petit langage, qui enveloppent le passé, l'avenir et le présent, même dans un voile couleur de rose qui nous éblouit aussi longtemps que ses gentillesses durent. Lorsqu'il est malade, toutes les idées les plus noires nous assiègent et ne nous laissent point de raison. M. Vitet, dont j'apprécie le savoir, n'est guère partisan de la vaccine; il dit qu'on ne pourra juger de son bon effet ({ue dans vingt ans, et préfère l'inoculation.
« L'impression de ton prospectus et du commencement de ton livre de physique n'est pas payée. Comment dire à Marsil que tu veux immédiatement
lui rem])oiirser les frais qu'il fera pour ton petit ouvrage sur le jeu? Il faudrait pour cela avoir de l'argent prêt, et j'ai tout donné pour les impositions sans rien garder pour le loyer, ni ma dette du médecin. Les trente-six francs de tes deux élèves seront indispensables. Enfin comptons sur la Providence, espérons beaucoup de l'avenir!
« Je voudrais savoir si tu as toujours beaucoup de monde à ton cours, et aussi le nombre de tes leçons particulières. Mon cousin et ma tante demandent si tu travailles à ton ouvrage; dis-moi quelque chose là-dessus.»
D'Amh-é à Julie.
« Bourg.
« Ma bonne amie,
«Voici l'emploi de mes journées: M. Clerc travaille avec moi de six heures du matin jusqu'à dix; Gripière, depuis onze heures et demie jusqu'à une heure ; l'après-midi, depuis troisheuresjusqu'àquatre, c'est ma leçon de physique ; le reste de mon temps -se passe à penser à Julie et aux ouvrages que jemé-
d'aNDRÉ-M ARIE AMPÈRE. 233
dite. Pendant la vacance du décadi, M. Clerc fait avec moi des expériences de chimie. Hier je ne fus souper qu'à dix heures, bien las d'avoir pilé, broyé, porté du charbon et soufflé le feu pendant douze ou treize heures, mais content d'avoir réussi quelquefois. Ah ! si tout cela me faisait arriver au Lycée, je serais satisfait, et ne craindrais plus de vivre longtemps séparé de Juhe, de ne pas pouvoir lui fournir le nécessaire à elle, si souvent privée de mille choses indispensables. Ma bonne, ma charmante amie, qui mériterait mieux que toi tout ce qui contribue à rendre la ' ie heureuse?
« J'ai fait un arrangement avec la Perrin, par le- (juel, à compter d'aujourd'hui, elle me fournira tous les jours à déjeuner pour trois francs par mois.
(( Chère Julie, consulte le médecin que tu voudras, mais no reste pas sans t'occuper de ta santé. Ah ! si je savais te guérir en retournant à Lyon ! j'abandonnerais vite École centrale et tout. Mais, loin de là, j'augmenterais tes souffrances en te donnant de l'inquiétude et en détruisantmes espérances d'un sort plus honnête ! APàques, ma bien-aimée, à Pàquesj'auraiquelquesjours de bonheur etpeut-étre pourras-tu!.... mais, non, je ne l'espère plus. Que j'aurais envie au moins do baiser le bord de ta cou-
verture comme je le faisais autrefois en te disant bonsoir!
« Adieu.
« A AMPÈRE
De Julie à André.
« Lyon.
« Ta femme est tout ennuyée d'avoir une santé qui s'accorde si peu avec son caractère; mais il faut se résigner et espérer du temps. Ne pense donc pas à quitter tes élèves; ne fais rien dont tu puisses te repentir. Notre petit se porte bien: fais comme lui; c'est ce qui m'importe le plus, car si tu étais malade là-bas, que deviendrais-je? On ne peut pas tout avoir, tu le sais, mon pauvre ami, toi qui es loin des tiens, et qui n'as que la physique ou la chimie pour te consoler. Tu fais donc toujours ces vilaines drogues? Tu souffles tes charbons, piles toute la journée? Tu as encore moins de temps qu'ici, et ton pauvre livre reste au crochet; mais tu aimes ta physique de Bourg, tu as tes raisons, je ne les désapprouve pas. Ainsi, prenons patience et réjouissons-nous de pouvoir parler à Pâques de tout ce que nous avons dans l'âme.
D ANDKÉ-MARIE AMPÈHE. 237
« En soufirant moins je reprendrai dos forces et de l'espérance; regardons dans l'avenir, songeons aux vendanges! Mon bon mari, mon fils auprès de moi m'empocheront d'être malade; cette pensée me met une teinte rose dans l'esprit.
« Ferme soigneusement ton bureau, ta chambre et toutes mes lettres; car je n'oserais plus l'écrire.
« Je ne sais rien de M. Roux. i\e te livres-tu pas trop à M. Clerc? C'est une connaissance bien nouvelle; s'il te prenait tes idées! N'oublie pas d'écrire à Morel-Desjardm. Envoie tes pantalons de drap, pour que les rats ne les mangent pas.
« Marsil aura le globe que tu demandes, le mercure, la cornue, le ballon aussi. J'ai reçu les six louis que tu avais remis à M. Joli. Pourquoi n'en as-tu pas gardé plus d'un? Mon pauvre Ampère, tu es trop content de m'envoyer tout ce que tu gagnes.
« JULIE
(« Mais tu aimes ta physique de Bourg, tu as tes raisons, je ne les désapprouve pas », dit M"* André. Ce sentiment de naïve condescendance pour la science qui doit illustrer Ampère aurait étonné Julie au moins autant que nous-mêmes, si elle en
avait retrouvé l'expression sous ses yeux quelques années plus tard. La pauvre femme, maintenant aux prises avec d'impérieuses nécessités de tous genres, juge ici bien des choses au point de vue de la ménagère. Elle ne voit dans ces expériences, qui préparent de glorieuses découvertes, que la fatigue de son mari soufflant des charbons durant treize heures du jour, et déteste « ces vilaines drogues », si funestes aux habits qu'il faudra remplacer. Mais pourtant, au milieu de toutes ces préoccupations domestiques, une pensée d'un autre ordre la domine, une crainte la saisit : M. Clerc ne va-t-il pas s'emparer des idées d'André? Cette fois elle a fort bien deviné qu'entre les deux professeurs de Bourg et leurs travaux mis en commun, la balance n'est pas égale.
Julie peut se rassurer : les idées d'Ampère ne tariront pas : il aura beau en laisser tomber encore et encore, ni celle-ci, ni cette autre, ni toutes celles qu'il jette sans compter à son auditoire ou à M. Clerc, n'épuiseront son génie inventeur, pas plus que les baisers qu'il adresse à Julie n'éteindront sa flamme.)
d'a.ndré-marie ampère. 239
D'André à Julie.
« Bourg, vendrodi.
« Ma bonne amie,
« J'ai été chercher dans la petite chambre audessus du laboratoire, où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie. J'en veux, faire la revue ce soir, après avoir répondu à tous les articles de ta dernière lettre et l'avoir priée, d'après une suite d'idées qui se sont depuis une heure succédé dans ma tète, de m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout à l'heure.
« L'état de mon esprit est singulier : il est comme un homme qui se noierait dans son crachat, et qui chercherait inutilement une branche pour s'accrocher. Les idées de Dieu, d'éternité, dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination ; et, après bien des pensées et des réflexions singulières, dont le détail serait trop long, je me suis déterminé à te demander le psautier de François de la Harpe, qui doit être à lu maison, broché, je crois, en papier vert, et un livre d'heures à ton choix.
« Que tu m"as écrit de jolies choses 1 Tu ne seras plus malade aux vendanges, parce que tous ceux que tu aimes et que tu rends heureux seront près de toi. Mais je n'ai pas eu de tes nouvelles hier; mon Dieu! si tu étais plus malade 1 et je ne puis pas quitter Bourg! Élise, ma sœur, refuseras-tu une consolation à ton pauvre frère exilé qui t'aime bien? »
(Élise ne reste pas insensible à cette prière. Voici sa lettre tout entière :)
D' Élise à André.
« Lyon, dimanche, mars.
« Julie devait l'envoyer un doux billet : le voilà, mou bon frère ; il serait parti plus tôt si une fluxion ne m'avait empêchée de t'e'crire ; car tu sauras que je ne compte point avec mes amis et que tu aurais pu rester muet deux mois sans que je songeasse à t'en vouloir; prendre la plume pour Julie est une chose si naturelle. Tout ce qui n'a pas quelque rapport à elle ne m'intéresse guère. Tant que sa santé ne sera pas rétablie, il no faut pas compter
d'aNDRÉ-MARIE ampère, 241
sur la mienne ; mais si notre bonheur voulait que Julie redevînt ce que je Tai vue autrefois, la vie me paraîtrait bien douce. Je me transporte à cette époque, et cette pensée chasse un instant toutes les autres. Quelle jouissance nous éprouverions, toi, maman et moi, en la voyant gaie et bien portante! Je me place modestement la dernière, et toi le premier, mais tu sauras que c'est politesse toute pure.
« Il fait aujourd'hui un temps bien laid, bien triste; je suis enfermée au Griffon et ne verrai ni maman m Julie. Je vais passer ce dimanche entre mes livres et André, qui est bien quelque chose de Julie, mais ce quelque chose écrit des lignes si écartées que si je répondais do même j'aurais déjà fait une grande lettre. Voyez, Monsieur, comme l'on écrit quand on est à douze lieues de ceux à qui l'un parle, à moins qu'on n'ait une grande envie de se débarrasser d'eux et de son papier blanc. Si je suivais ton exemple, tu ne saurais pas même que ton fils est de plus en plus charmant. Toutes les fois qu'il vient dans ma petite chambre, il veut baiser le buste de Bonaparte, il l'appelle papa. Il est drôle, si drôle que s'il n'était pas si lourd je voudrais toujours l'avoir près de moi.
■ii-i JOURNAL ET CORRESPONDANCE
« Je ne sais à quel propos l'autre jour Marie lit semblant de pleurer pour l'attendrir. Le petit la regardait attentivement; je dis à Marie qu'il ne fallait jamais tromper les enfants, et là-dessus elle se mit à sourire. Le petit, qui commençait à prendre les yeux brillants, voyant qu'il avait été la dupe de cette figure, lui appliqua un petit soufflet très ferme et se jeta hors de ses bras comme un éclair. Ne lui sais-tu pas bon gré de cette justesse d'idée? Jamais soufflet donné si sérieusement ne m'a tant fait rire. Il court comme un petit Basque, et, quoiqu'il donne pas mal d'embarras, Julie et maman passeraient sans lui des moments bien tristes dans cette rue Mercière si noire.
« J'ai beaucoup souffert d'un coup d'air dans l'oreille, et, pour parler le langage de M'^* Atnkin, je suis exclue de ma tête et perdue de la société. J'ai bien celle des dames de Sarçay; mais l'univers n'est rien pour un cœur bien épris. Je ne puis te dire au juste si c'est moi qui ai fait ce beau vers ou si je l'ai lu dans quelque tragédie de Voltaire; mon esprit sublime pourrait bien avoir rencontré le sien, surtout si le vers se trouve dans les Scythes. J'ai encore tout évanoui dans la tête et voudrais bien savoir s'il est mort, ce pauvre Ta-
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 243
incrlan ; poliment il ne pouvait mieux faire; peutêtre la politesse n'était-elle pas de saison en ce temps-là; quoi qu'il en soit, j'ai trouvé cette pièce fort de mon goût, ainsi que Tancrède, que je n'avais jamais lu et que j'aime de tout mon cœur, parce qu'il est sensible comme une femme et courageux comme Bonaparte; et tous ces chevaliers,qui ne sont que des matamores, le font ressortir autant qu'un soleil. Je viens de recevoir des nouvelles de Julie : elle a passé une bonne nuit et a reçu tout à l'heure une lettre de toi. Tu dis que tu te portes bien et puis d'autres choses : qu'est-ce que ces autres choses? je suis curieuse de les savoir; mes idées se promènent sur des sacs d'argent. Si tu pouvais du moins en entasser autant que tu entasses d'idées tristes dans ta tête, tu serais et nous serions tous très riches; mais ne te forge pas de chimères, il y a bien assez de réalités. Ah! si Julie était plus malade, tu n'aurais point de mes lettres, car, ne voulant pas te mentir, je ne dirais mot, et tu vois que je ne suis pas muette. « Pauvre Ampère, je te plains d'être si loin d'elle; y a-l-il du moins à Bourg un mari qui aime bien sa femme, afin que tu puisses tout à l'aise lui parler de la tienne? Mais il est peut-être aussi dif-
ficile de trouver un mari qui aime comme toi que de rencontrer une sœur qui aime autant que j'aime.
« Je suis fâchée que le temps te manque; j'espérais accrocher par-ci par-là quelques brins de science que je me repens de n'avoir point saisis au collet pendant qu'ils étaient là tout près. Suis-je sotte de n'avoir pas tourné toutes mes idées de ce côté-là! Tu m'aurais conté tes expériences de Bourg et j'y aurais compris quelque chose. Parlemoi, pour me consoler, de ce qui est à ma portée, et surtout de ce qui te rapporte quelque bénéfice, des espérances qui farrivent pour ton petit ménage.
« Adieu. Julie me dit que tu vas venir nous embrasser à Pâques. Combien reste-t-il d'heures à passer jusque-là? Je suis sûre que tu en as déjà fait le calcul.
« Adieu, adieu.
« ÉLISE
(Jean-Jacques Ampère, à l'âge de dix-huit mois, voulait embrasser le buste de Bonaparte en l'aplant son papa : cet enthousiasme précoce pour le héros qu'admiraient alors, en France, beaucoup d'hommes et plus de femmes encore, ne devait
d' AND RÉ-MARIE AMPÈRE. 245
pas durer longtemps : il disparut aussi vite que la liberté, et ne se réveilla pas, cinquanto-deux ans plus tard, devant un buste de Napoléon III, dans une circonstance que nous rappelle la lettre d'Élise. En 1854, au moment de la guerre de Crimée, notre ami, toujours à Rome, choyé, recherché, engagé par les indigènes et les étrangers de tous pays qui s'abattent pendant quelques mois sous ce ciel méridional, notre ami, dis-je, fut invité à diner chez un honorable citoyen américain, M. ***. Bien recevoir ce jour là un hôte si aimable, si distingué, devint l'idée fixe, le but unique du maitre de la maison, qui se mit à chercher, à chercher beaucoup pour tirer de sa cervelle d'outre-mer certaines nuances délicates de politesse raffinée, ([u'il voulait rendre toutes françaises.
Offrir d'abord à son convive de choix la société d'un compatriote. M, Mangin (fils du célèbre préfet de police de la Restauration et remplissant à Rome le même office au double service du pape et de la France), parut à l'amphitryon une ingénieuse inspiration. Mais ce n'était pas assez, il fallait mieux encore. Quoi donc? Nous y voici :
Dans la chambre du festin, l'image de Louis-Napoléon couronné de lauriers sera posée sur une
24(î JOURNAL ET CORRESPONDANCE
petite colonne, juste en face de M. Ampère. Ainsi accueilli par des visages amis, vis-à-vis de son souverain, à côté d'un fonctionnaire du gouvernement impérial, l'illustre savant, qui n'a pas besoin de stimulants pour être en verve, sera plus à l'aise, plus charmant, plus causeur que jamais. Quelle fête! quelle aubaine pour les heureux dîneurs !
Il est sept heures du soir; tous les convives sont réunis via Babouino; la soupe est servie, on passe gaiement du salon à la salle à manger; M. Ampère, qui a donné le bras à M""^ ***, la salue en prenant sa droite, et bientôt, sous l'influence de ces bienveillantes impressions, il gagne tous ces cœurs de Boston en racontant quelques épisodes de ses promenades en Amérique. Tout à coup le narrateur s'arrête comme pétrifié : ses yeux ont rencontré la figure de plâtre et le sourire de M. le préfet. Dès lors, il ne s'agit plus de souvenirs lointains, de rêves agréables, de république ou de liberté : il faut quitter le Nouveau-Monde et rentrer chez soi.
Un silence obstiné succède immédiatement à l'entrain général. En vain les dîneurs, intéressés tout d'abord par les récits du voyageur, tâchent de ranimer la conversation interrompue : elle
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tombe pour ne plus se relever. M. Ampère, qui contenait mal son impatience, se lève de table avec tout le monde, et marchant doucement sur les pas du maître de la maison : « Monsieur, dit-il d'une voix légèrement émue, en me faisant le plaisir de m'engager à une réunion de famille, si vous aviez bien voulu m'adresser la liste des invités, j'aurais décliné l'honneur de votre hospitalité. Tous les Français, Monsieur, ne professent pas comme les Américains le culte passionné du pouvoir absolu. » Sur ce, notre ami saisit son chapeau et.se sauve.
Cette boutade fit du bruit à Rome et du chemin à Paris.
Rapportée fidèlement par un des convives, racontée par un ministre * à un académicien -, il est aisé de croire qu'elle n'ajouta rien à la faveur dont jouissait déjà l'auteur de VHistoir<' romahie à Rome à la cour de César.
Revenons à ces fêtes de Pâques si impatiemment attendues par André et sa femme : le bonheur d'être ensemble n'a pas duré longtemps. « Ce voyage me
\. M. Fortiuil.