‹ Journal et correspondance, 1793 à 1805Chapitre 25 sur 31 · ANDRÉ · texte numérisé non relu

ANDRÉ

De Julie à André.

» De Lyon, mardi.

<( Mon ami, tout le monde attend de tes nouvelles avec impatience, et cela fait plaisir à ta femme. On a bu du vin blanc à ta santé. Ta mère est triste de ton départ et me charge de fenvoyer bien des tendresses.

« Ma sœur, ma cousine, ma tante vinrent dimanche; mais, comme elles semblèrent craindre la vaccine, je n'osai pas les retenir. Les bras de ton fils commencent à s'enflammer. Ce petit est toujours charmant ; il s'amuse à chanter aussi bien que toi; cela me fâche de voir qu'il ne saura pas suivre un air. Mais je lui passe de ressembler en

cela à son père, pourvu qu'il ait un aussi bon cœur, qu'il sache aussi bien aimer, qu'il ne songe guère à lui et beaucoup aux autres. Il est vrai que tu penses plus à ta femme qu'à tout l'univers. Je voudrais que mon fils naimàt pas la sienne si exclusivement, car alors sa mère serait un peu négligée. N'oublie pas d'écrire à la tienne. »

'( Mercredi.

« M. Philippe m'a reçue on no peut plus honnêtement, en me répétant qu'il ne fallait pas te presser de le payer, qu'il attendrait sans se gêner. M. Goste m'a promis de m'envoyer demain un modèle de reçu. Je voudrais bien que ces deux mille trois cent cinquante livres fussent sorties de ses mains; qu'en ferons-nous? Si je pouvais placer mille écus et payer le loyer, je serais contente; mais comment faire? Je n'ai plus que sept louis et demi; je dois des souliers à toi et d'autres articles qui vont au moins à quarante-huit livres; de plus, je voudrais faire un cadeau à ta sœur d'une robe de Florence. Ménage bien tes nippes, pour n'en pas acheter d'autres.

« Je t'écris au milieu des enfants et de la conversation, qui roule sur l'amitié. L'on prétend ([u'il

n'y a point de véritables amis; moi j'en ai un. « Adieu, adieu, le bruit augmente, on parle des bossus maintenant; je barbouille, mais je t'embrasse bien fort.

« Ta JULIE, n

' (Toute l'ambition de Julie serait de placer mille écus : comment y arriver, d'après le compte rendu des besoins que nous avons sous les yeux?

Cette somme de deux mille trois cent cinquante livres, provenant d'une dette payée par la mère d'André à son fils sur le domaine de Polémieux, est absolument tout ce que le ménage possède en ce moment.

On a beau se répéter que l'argent valait en 1803 plus qu'en 1869, il est difficile de se faire illusion sur une situation si voisine de l'extrême gêne; et pourtant Julie veut offrir un cadeau à sa bellesœur, et elle écrit quelque part : « Ah ! sans ma santé, nous serions trop heureux! »)

De M^'' veuve Ampère à André.

« Je t'avoue, mon cher ami, que je n'avais pas encore eu le courage de t'écrire; cette séparation

m'a été si sensible que j'ai été plusieurs jours sans savoir si j'existais. Seule au monde, je me voyais isolée, confinée dans mes montagnes; je ne saurais pas te définir mon état. La mort de ton oncle vint là-dessus et me rappela tous mes malheurs. Je suis un peu revenue à moi en apprenant que tu te portes bien, que tu es fêté, qu'on te prépare ton déjeuner, qu'enfin la Providence te veut oîi tu es, et qu'il faut garder l'espoir de nous revoir, car l'éloignement n'est pas si grand.

« Je compte sur ta femme pour s'occuper de l'affaire de Guérin avec M. Coste. Je suis gênée dans ce moment", il faut attendre.

« Combien je te plains, mon cher enfant, d'être séparé de ta Julie ! mais, à cause de sa faible santé, je la verrais partir avec peine. Qui est-ce qui aurait soin d'elle là-bas? Ce ne peut être toi, ton travail t'en empêcherait, et sa famille s'inquiéterait en la sachant trop souvent seule. Ta femme s'accoutumerait Ijien vite partout, si elle n'était pas si délicate, mais, dans sa situation, les ennuis influent bien plus sur le tempérament. Je t'afflige, mon pauvre Ampère : c'est pourtant la tendresse que j'ai pour vous deux qui m'empêche do d('sirer votre réunion.

:iOO JOURNAL ET CORRESPONDANCE

« Adieu, pense souvent à nous. N'oublie jamais ta première mère, qui t'a protégé plus d'une fois et que j'invoque pour toi, du meilleur de mon cœur. Tu sais combien ta tante et ta sœur te regrettent.

« Veuve AMPÈRE. »

Jj'Ancb'é à Julie.

« Bourg, lundi 29.

« Mon amie, c'est bien aujourd'hui la veille de ma fête, et j'ai reçu le plus charmant bouquet qu'on puisse imaginer. Que tu es bonne, ma tendre Julie, de m'envoyer une si aimable lettre, au lieu de me faire des reproches, comme les dames de ce pays-ci en font sans cesse à leurs maris de ce qu'ils ne les aiment pas assez !

« Tu me dis de me bien tenir dans la maison oîi je suis. Je ne vois pas pourquoi ils ne voudraient plus de moi : je donne au moins trois heures et demie par jour à leurs élèves; après cela, trois leçons particulières de géométrie et de mathématiques; enfin mon cours public de quatre à six

d'andiié-.marie ampère. 301

heures, dont les préparatifs me prennent beaucoup de temps; par-dessus tout, ce qui m'absorbe davantage, c'est la correction des copies de seize élèves d'arithmétique; j'y perds toutes mes soirées. Si je puis mettre incessamment ces jeunes gens à l'algèbre, je les défie bien de me donner tant d'ouvrage à repasser.

« Je ne brûle pas du tout mes affaires, et ne fais de la chimie qu'avec ma culotte, mon habit gris et mon gilet de velours verdâtre.

« La sœur du grand mothématicien Prony est mariée à un monsieur de Bourg qui a suivi mon cours et m'a témoigné beaucoup d'amitié. Je lui avais demandé, avant d'aller à Lyon, une lettre de recommandation pour Prony ; la voici. SiM.deJussieu apprend cela, ne lui semblera-t-il pas que je n'ai point regardé sa protection comme suffisante ?

«J'ai reçu sept louis du mois précédent, douze livres qui étaient restées en arrière de l'autre, et vingt-sept francs de la contribution des élèves de l'Ecole centrale. Peut-être pourrai-jc ajoutera cela l'argent de M. Blanchard, qui me doit vingt et un francs. En ce cas tu recevrais neuf louis, car, pourvu (ju'il me reste dix à douze livres pour parer aux besoins imprévus, c'est tout ce qu'il me faut.

« J'attends Noël comme les Juifs le Messie. « Ma charmante, aime-moi, car je ne vis que pour cela; baise bien le petit.

« A. AMPÈRE

(En comptant les nombreux travaux qui remplissaient les journées d'André, on se demande comment le courageux jeune homme trouvait le temps de méditer ses découvertes, de rédiger ses manuscrits, de corriger ses épreuves et d'entretenir sa correspondance conjugale.

« Dix à douze livres pour parer aux besoins imprévus, c'est tout ce qu'il me faut », dit-il. Quand il s'agit de faire la part de Julie, son cœur est aussi ingénieux mathématicien que son cerveau.)

De Julie à André.

« Lyon.

« Mon ami, personne à Bourg ne sent comme toi; tu es seul à penser à ceux qui t'aiment, tandis qu'ici j'ai la consolation de trouver beaucoup d'amis qui regrettent et me parlent de mon mari.

« Me voilà chez mtiman, au Griffon. Je suis bien,

mais tu n'y es pas : pouvons-nous rester longtemps ainsi?

« Notre enfant se porte bien, très bien, c'est le plus grand de tous les bonheurs; sans celui-là que forions-nous des autres? Je donne à ma mère trois louis par mois; elle reçoit comme argent les provisions que je peux lui fournir; elle a été porter h M. Petetin quatre louis, en lui disant que, s'il n'acceptait pas, je serais mortifiée : « Eh bien ! partageons pour ne pas la fâcher », a-t-il répondu. J'admire sa délicatesse : deux louis ne sont rien pour lui; il a fait soixante-cinq visites.

« Le petit songe à toi; on sent qu'il t'aime de toutes ses petites facultés. Hier, il rêvait à son papa, il l'avait vu lui apportant une charrette avec des chevaux gris, et il pleura en s'éveillant dt; voir tout disparaître.

« Adieu.

« JULIE

« D'André à Julie.

<( Do Bourg, dimanche.

« J'ai lu ce matin la loi d'organisation des lycées. Il y aura une classe de mathématiques transcen-

dantes qui ne peut être bien faite par aucun de ceux que je sais devoir se présenter avec moi. Malheureusement elle sera mieux payée que les autres, et peut-être viendra-t-il des concurrents de Paris? Je repasse tant que je peux mes mathématiques transcendantes à l'aide des livres que j'ai achetés ici. J'y ai travaillé depuis six heures, mais ayant été à la messe à dix, les occupations se sont enfilées et je n'ai pu m'y remettre encore. Par une négligence impardonnable, j'ai oublié de faire partir une lettre écrite depuis huit jours que j'adressais à Polémieux. J'avais promis à maman bien des détails sur ma position ici; le temps m'a manqué; j'espère que lu auras suppléé à mon silence.

« Mon pauvre petit rêve donc que son papa lui fait de jolis cadeaux, tandis qu'il ne peut lui envoyer que des baisers? Donne-lui-en beaucoup de ma part, je te les rendrai à Noël à tant d'intérêt que tu voudras.

« M""" Olivier, qui a dans la maison la surintendance du linge, a fait prendre le mien. C'est encore une bonne petite économie qui n'est point à dédaigner. Elle vient d'autant plus à point que je ne serai pas en avance d'argent, jusqu'à ce que je

reçoive quoique chose du gouvernement, qui ne se presse pas.

« AMPÈRE

De Julie à Andrr.

« Lyon, voadredi.

« Il faut à présent me remuer, m'agiter, pour faire parvenir une lettre à Polémieux, que je demande depuis que tu es parti, et que monsieur l'affairé n'a" pas pensé à envoyer plus tôt, ce qui, soit dit en passant, n'est pas excusable. Mais revenons; vous écrirez à votre mère : « Je pense que « Julie t'a donné des détails sur ma position, qu'elle « t'a conté l'affaire de Guérin, etc., etc. » ; et moi, mon cher monsieur, je sais que Julie avec sa patraque de personne, son déménagement, des occasions très rares pour Polémieux, un petit à garder, dos conunissions à faire, n'a pas un instant; et lorsqu'elle vous écrit, il faut bien que ce soit pour vous qui êtes son mari qu'elle aime, pour en trouver le temps. En vérité les jours sont tro{) courts i

« Le port de ta lettre a coûté huit sous, celle de M. Bencot douze. Je croyais que tu faisais tout cela

par distraction; mais puisque tu y penses, c'est bien: autrement tu me ruinerais et je me hâte de te dire que je ne veux pas être ruinée. Tu m'as fait peur en avouant d'un air indifférent que tu n'es pas trop bien en argent; n'as-tu pas déjà convoité de me reprendre celui que tu m'as envoyé? Je suis bien aise d'avoir été assez rusée pour m'en douter, car je te dirai toujours que je n'en ai plus : il faudra bien que tu le croies. Mais je m'amuse à bêtiser. Je suis pressée de faire partir la lettre de ta mère en y ajoutant quelque chose, afin qu'elle ne demeure pas persuadée, aussi bien que son fils, que je passe ma vie à rire, à chanter, à penser à ma toilette et à être trouvée jolie dans les brillantes sociétés où je vais, où je suis sans cesse : aussi je te quitte ce soir, tu le mérites bien, en t'embrassant de tout mon co^ur. »

« Samedi matin.

« Si tu devines aujourd'hui ce qui se passe dans mon cœur, tu y verras que je t'aime comme mon meilleur ami, comme celui de qui j'attends la plus grande moitié de mon bonheur, qui est le père de mon fils, celui que j'ai choisi volontairement pour mon compagnon de bonne ou mauvaise fortune.

DANDRÉ-MAKIE AMPÈRE. 307

« Afliou, ton petit répète qu'il faut te dire : « J'aime bien mon papa, s'il vous plaît. » « Adieu.

« Ta JULIE. »

D'André à Julie.

« Bourg, mardi.

« Je te remercie do ta jolie lettre; AI""" de Sévigné n'en écrivit jamais de plus aimable, mais tu auras beau être rusée, je trouverai bien moyen de grappiller de quoi donner des étrennes au tiers et au quart. Quand j'irai recevoir les deux, mille trois cent cinquante livres, je pourrai faire ferrer la mule tout k mon aise, et puis enfin il faudra bien qu'on me paye mes honoraires. J'ai déjà écorné mes douze francs pour le port d'une lettre de Derion, qui te fera plaisir, la voici ; tu y verras ({ue je serai nommé au Lycée.

« Si tu savais combien mes concurrents sont loin d'être ce que je pensais ! Que de choses j'ai découvertes là-dessus en causant avec M. Clerc de

M. Roux, et en le sondant lui-même sans qu'il se doute de mon but !

« A. AMPÈRE

(Notre amoureux mari va un peu loin quand ilcompare le style de sa femme à celui de M"'' de Sévigné; mais il est vrai que le cœur de Julie trouve parfois des accents d'une grâce incomparable.)

D'André à Julie.

<( Bourg, jeudi soir.

« Comment t'expliquer, ma Julie, le désagrément que j'ai éprouvé aujourd'hui? Dieu sait combien tu m'as répété de relire mon ouvrage; je n'ai jamais eu le temps. Eh bien! une faute m'est échappée dans le calcul des pages dix-huit et dixneuf. Je reçois à l'instant une lettre de Lacroix et de Laplace ; le premier me fait les remercîments de l'Institut; le second en post-scriptum, dans la lettre de Lacroix, fait l'éloge de mon travail, mais reprend sévèrement cette faute, avec des expressions qui me font craindre qu'il ne l'attribue à ma mau-

d'andré-marie ampère. 309

vaise manière de raisonner, plus qu'à une distraclion.

« J'avoue que j'ai répété deux fois cette erreur parce que j'ai recopié un faux résultat sans le vérifier. En lisant ce post-scriptum, j'ai cru lire ma condamnation : j'ai vu ma place au Lycée et ma réputation perdues ; mais je me rassure en comprenant que, celte faute n'influant en rien sur le reste de l'ouvrage, je pourrai tout réparer en écrivant d'abord une lettre ;i M. Laplace, où je le remercierai de ce qu'il a examiné mon mémoire et corrigé mon erreur dont je conviendrai franchement, en m'excusant s'il est possible sur le peu de temps que j'ai eu pour composer et corriger cet ouvrage, imprimé à Lyon pendant que j'étais à Bourg, occupé d'un cours de physique; ensuite, quoi qu'il en puisse coûter, et malheureusement il ne m'en coûtera pas d'argent, MM. Périsse consentiront ù réimprimer un carton, c'est-;i-dire un feuillet qu'on substitue dans chaque exemplaire à celui qui contient l'erreur. Ma réputation, ma fortune en dépendent; si je ne puis pas montrer mon œuvre corrigée, on croira partout quelle n"a pas le sens commun, et cela pour une seule étourderie, puisque celte erreur se trouve rectifiée plus loin dans

la solution du problème qui suit celui où je l'ai commise; et M. Laplace, pour la découvrir, n'a eu qu'à rapprocher du passage erroné celui où je donnais le véritable résultat.

« Que cette lettre va te faire de peine, ma charmante amie ; mais pouvais-je te cacher tout cela ! Comment sans toi réparer le mal ? Tu sens combien la célérité est nécessaire : il faudrait que je pusse envoyer des exemplaires corrigés à l'Institut avant que MM. Delambre et Villars achevassent l'organisation du Lycée de Lyon. Je t'envoie la lettre que j'ai reçue ce matin : observe que Laplace a lu tout l'ouvrage et n'y a trouvé que cette erreur ; il approuve tout le reste, ce qui laisse ma théorie entière.

« Ma Julie, je me console en pensant que je n'en suis, pas moins l'objet de ton amitié ; tu es si bonne d'en avoir encore pour ton sot mari !

« A. AMPÈRE

« J'ai fait un compte de ma recette et de ma dépense, qui ne diffère que de quatorze sols des douze livres qui me restaient; tu le trouveras dans cette lettre, car il m'a semblé que je devais en être tout Glorieux. »

(En dépil de sa mésaventure, André a raison d'être fier de l'exactitude de ses comptes; ses efforts en ce genre ne devaient pas être toujours couronnés du même succès.

En 1829, quand le grand mathématicien, atteint des premiers symptômes d'une maladie de larynx, voyageait sur la route d'IIyères, où il allait chercher le repos et le soleil, assis au fond d'une calèche à côté de son fils qui l'accompagnait, il se chargeait volontiers de payer les postillons. Aux portes d'Avignon, dans ce pays déjà méridional, où le langage populaire se colore et s'accentue d'épithètes énergiques, André Ampère essayait laborieusement de régler ses frais de route ; mais d'un côté la distraction, de l'autre l'impatience, embrouillaient incessamment toutes ses additions.

L'afl'aire s'arrange enfin au gré de l'Avignonnais, qui reçoit son pourboire et dit dun air de superbe dédain : « En v'ià un mâtin qui n'est pas malin 1 Où celui-là a-t-il appris hcarculer? »

« Tout entier à l'admiration que m'inspirait le génie de mon père, disait notre ami en rappelant ses souvenirs, je l'écoutais parler sur la classification des connaissances humaines quand cet incident vint nous interrompre. »)

De Julie à André.

« Lyon.

« Ayant été fatiguée de douleurs de poitrine, j'ai envoyé chercher M. Petetin, qui m"a ordonné de garder le lit. D'après cela, je ne suis pas très forte pour supporter les mauvaises nouvelles. J'ai donné ta lettre à mes cousins ; je ne doute pas qu'ils ne se prêtent à ce qu'il faut refaire. Mais j'ai peur que cela ne soit terminé beaucoup trop tard. Je remets tout entre les mains de la Providence, car la maladie ne rend propre à rien. Le docteur assure que je n'ai qu'un rhume, qu'il doit être soigné pour qu'il ne tourne pas en fluxion de poitrine. Il me fait prendre des cloportes et de la racine de persil dans l'eau de poulet.

« Ce premier germinal me sera plus salutaire que tous les remèdes si tu es nommé au Lycée.

« Ballanche n"est pas venu, peut-être savait-il quelque chose des examinateurs. Ne sois pas inquiet; étudie les mathématiques sans trouble.

« Adieu.

« Ta JULIE. »

D ANDUÉ-MARIE AMPÈRE. 313

D'André à Julie.

« Bourg, vendredi.

« Quel poids me laisse sur le cœur le court séjour que j'ai fait à Lyon ! que je te vois peu heureuse ! 11 faut que tu gardes toutes tes pensées, tes peines pour toi. Pendant quelque temps j'ai été celui qui t'inspirait le plus de confiance : en est-il toujours ainsi? Ma Julie, pour me retrouver possesseur de ton âme tout entière, rien ne me coûterait au monde ;jéte promets de devenir plus vertueux, atin que tu m'aimes davantage. Toutes mes leçons ont déjà repris leur train; si j'ai gagné de doux souvenirs, j'ai perdu l'espérance d'aller te voir bientôt.

« Il faut à présent porter mes désirs sur un avenir éloigné de six semaines. Comment t'es-tu trouvée d'avoir été réveillée au milieu de la nuit? Peut-être n'as tu pas pu te rendormir! Peut-être as-tu été bien fatiguée hier; et, encore à présent, qui sait si tu n'es pas obligée de rester couchée, tandis qu'après avoir bien dormi je viens de bien déjeuner auprès d'un bon feu? Je tremble en te donnant des commissions, quelque nécessaires qu'elles me soient. »

« Samedi matin.

« Mon amie, tu as sûrement trouvé ma bourse, que j'ai laissée dans mon habit bleu. Je te prie d'envoyer le plus tôt que tu pourras Marie au bureau de la diligence, sur le quai Saint-Vincent. Elle remettra de ma part à M. Meyrel quarante sols pour ma place, que je n'ai pas payée. Tu sens que je serais resté dans l'embarras si j'avais manqué le courrier ; on me dit, en arrivant à Chàtillon, qu'il venait de partir: je courus de toutes mes forces, et comme il y a une montée très rapide en sortant du côté de Bourg, et que cette montée retarda le cheval, je l'atteignis heureusement. Je suis arrivé à sept heures trois quarts, peu fatigué, car le temps avait été superbe et le chemin assez beau... J'espère que le petit pourra se promener. Et la pauvre Élise, où en est-elle de ses idées noires? Te boude-t-elle toujours, pour t'affligeretfaire son propre malheur?

« Ma bonne Julie, tous les ennuis te viennent à la fois : ta tatan malade, inquiétudes de toutes espèce. Ahl que je sens bien tes maux et que je m'en veux de ne pouvoir les soulager ! Du moins je travaille, et ce que je gagne te sera utile. Le pauvre petit t'a fait quelquefois plaisir. Je suis sûr

D ANDRE-.ArARIE AMPERE. 315

qu'à présent, quand il te voit triste, il va avec ses petites mains pour embrasser sa maman. C'est ton seul bonheur; tu en auras, d'autres. Je serai du Lycée, voilà la perspective dont je voudrais que tu t'occupes; voilà l'idée qui me reste pour m'aider à prendre patience jusqu'à cet heureux moment; mais toi, tu n'as pas comme moi des souvenirs de bonheur à opposer aux peines qui te poursuivent. Tu souffres sans en être dédommagée par aucune jouissance, et les douleurs que tu as éprouvées t'en font toujours craindre de nouvelles. Ma Julie, ma bienfaitrice, c'est là le nom que j'aime à te donner, tes jours ne couleront pas toujours ainsi,tu seras heureuse, oh ! bienheureuse!

« Il faut que je te quitte, ma charmante amie, pour penser à ma leçon de demain matin. J'ai veillé aujourd'hui, ce que je ne fais plus; mais aurais-je pu dormir avant de l'avoir dit tout ce que j'avais dans le cœur?

« Adieu. ïu sens comme je t'embrasse.

« A. AMPÈRE

De Julie à André.

« Lyon.

« Mon bon ami, tu es bien empressé de savoir des nouvelles de ta femme, et ta femme ne l'était pas moins de recevoir des tiennes. J'entendis sonner cinq heures après ton départ, je m'endormis un peu et fus bien attrapée en me réveillant de ne plus t'avoir à côté de moi... Comment as-tu fait ton voyage sans un sol sur toi, si tu n'as rencontré personne de ta connaissance dans la diligence ?

« Notre pauvre Élise est bien avec maman ; pour moi, j'ai démérité sérieusement, et je me tiendrai tranquille jusqu'au moment où je sentirai que mes avances ne seront pas rebutées....

a Ma jambe ne me cause qu'une petite douleur, mais elle est si faible que je ne puis m'appuyer sur elle. Ma poitrine va mieux.

« Ta JULIE. »

D'André à Julie.

« Samedi soir.

« Je suis allé aujourd'hui solliciter le préfet d'accorder des fonds pourle cours. En faisant le compte avec M. L'Ecuyer, j'ai trouvé que les cent francs alloués au commencement étaient mangés et au delà, en sorte qu'il faut encore en obtenir cent pour pouvoir continuer les expériences. J'espère que le préfet les donnera, sinon je serais bien fâché d'avoir acheté tant de 'verreries. Si les élèves étaient obligés de fournir cet argent, ils auraient raison de croire que je n'ai pas assez ménagé leur bourse. J'espère recevoir des fonds demain, quoique le préfet, au lieu de m'en promettre, se soit amusé à me plaisanter en me disant qu'il en délibérerait avec sa femme.

« En attendant, je ne ferai i)oint d'expériences, mais seulement des raisonnements à mon cours de physique.

« Les leçons d'algèbre me paraissent bien plus agréables que celles de chimie, et j'espère n'en pas professer d'autres à la suppression des écoles centrales. A mesure que la chimie perd pour moi le charme de la nouveauté, je sens mieux (jue cette

science est réellement fatigante pour celui qui veut l'enseigner comme il faut. Les dépenses dont on a le souci, la préparation des expériences, et le chagrin qu'on a de temps en temps de les voir manquer, tout cela en dégoûte un peu.

<( La nouvelle que tu m'as donnée de la petite Jenny Gorron m'a fait du chagrin. Tu sais ce que nous disions sur la possibilité qu'elle fit un jour le bonheur de Jean-Jacques. Il me semble que ce malheur, s'il arrivait, serait comme un triste présage, et que ce pauvre enfant serait destiné à perdre celle qu'il aimera avant d'être heureux. Àh 1 que Dieu l'en préserve ! »

« Lundi

« J'ai reçu ce matin les cent francs du préfet. Ce qu'il y avait de préoccupant, c'est que, sans cet argent, il fallait me décider à faire de nouvelles avances ou bien à cesser le cours.

« Mais voici bien une autre nouvelle : on dit que les examinateurs de Moulins arrivent à Lyon. Tu sens de quelle importance ceci est pour moi : si cet on dit est vrai, je partirai incessamment pour leur être présenté, et il faut t'attendre de jour eu jour à me voir arriver. Quel bonheur! je passerai

d'aNDRÉ-MARIE ampère. 319

peut-être la semaine prochaine auprès de ma bien failrice.

« On ajoute que M. Roux sera proviseur: encore une heureuse chance!

a Je t'embrasse tout en joie.

« a. ampère. »

(La plaisanterie de M. le préfet me semble d'assez mauvais goût; il s'amuse un instant de l'importance naïve que le jeune professeur attache ah succès de' sa "modeste requête, sans savoir deviner que, sous ce timide empressement, sous la gaucherie du solliciteur, se cache un intérêt d'un ordre supérieur, l'attrait scientifique de ses expériences à poursuivre et l'instruction de ses élèves.

Le premier fonctionnaire de la ville de Bourg au rait été plus excusable s'il n'avait pu retenir un sourire en lisant comme nous les réilexions d'André au sujet du mariage de J.- Jacques, alors âgé de deux ans et demi.)

De Julie à André.

« Lyon, jeudi.

« Mon ami, Marsil a fait partir dix de tes feuilles avec autant de lettres pour les différents libraires de Paris.

« Ballanche n'est pas venu : peut-être savait-il quelque chose des examinateurs ! Parle-moi aussi des espérances de M. Clerc.

« Ma dernière lettre m'a fait sentir tout le plaisir qu'on éprouve en lisant dans un cœur qui vous aime. Il n'y a plus qu'à toi, au contraire, que je dise tout; je n'aurais point non plus de secrets pour maman, mais trop de choses seraient un sujet de peine pour elle.

<( Élise est bonne, excellente, malheureusement me croit au-dessous d'elle par le sentiment: cela gâte un peu notre intimité. Mon ami, nous sommes faits l'un pour l'autre; si je me portais bien, nous serions trop heureux.

« Tu crois m'avoir envoyé trente-huit louis depuis les vacances : j'ai tout compté, tu m'as donné cinquante-quatre louis et seize francs.

« Je ne m'attendais pas à te voir si bien payé.

d'axDRÉ-MAUIE AMPÈRK. 321

Que je dépenserais ton argent de bon cœur pour que tu puisses avoir une femme comme une autre, qui jouisse avec toi et son enfant de tant de petits plaisirs qu'une mauvaise santé empoisonne. Oh ! oui, c'est bien triste d'être toujours un objet d'inquiétude pour les miens, pour toi, mon pauvre ami, qui me vois souffrante, ennuyée, parfois injuste. Dieu le veut, il faut se soumettre. Oui, j'aura été trop heureuse s'il m'avait laissé des forces: un bon mari, un enfant charmant. la meilleure des mères, aimée, chérie de toute une famille; n'est-ce pas que c'était trop de bonheur? Je le sens, car malgré mon état, je suis plus attachée à la vie que jamais: c'est parce que je t'aime davantage et mon petit aussi, et que je suis sûre que tous deux vous avez besoin de moi pour être heureux! Mais changeons de sujet, celui-là m'attendrit; tu sentiras comme moi ton cœur se serrer en me lisant.

« N'oublie pas de remercier de Gérando; sa lettre aux examinateurs était celle d'un ami.

« Ta JULIE. »

(Ces quelques lignes à l'adresse d'filise nous montrent que les orages qui s'élèvent entre les

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