JOURNAL ET CO UKES P 0 N D AN CE
doux soHirs finissent toujours par un redoublement d'affection:)
« Bien bonne, bien chère Élise, — écrit Julie, — j'ai trouvé en arrivant à la maison mon cousin Laîné et ta lettre, qu'on ne me donnait pas, mais je l'ai devinée et demandée. Pouvais-je douter de ton cœur, qui sait si bien aimer? Ah! comme tu devrais toujours te dire que ta sœur est ta meilleure amie ! que rie7i, rien ne la fera changer; que, si elle te prouve mal sa tendresse, elle ne la ressent pas moins vivement, et que ton bonheur et le sien sont à jamais inséparables l'un de l'autre. »
D'André à Julie.
<c Bourg, dimanche.
« Ma charmante amie, j'ai reçu ta lettre ce matin avec celle de Marsil: quelle complaisance de sa part! Tout va bien cette fois; c'est un grand bonheur que j'aie corrigé ces quatre pages, qui étaient la partie la plus négligée de l'ouvrage, quoiqu'une des plus importantes ; ce sera maintenant la plus soignée.
D ANDRK-MARIE AMPÈRE. S2.i
« Mais que je suis inquiet de ta situation! Il faut être cloué comme je le suis ici par l'attente de ces commissaires pour ne pas aller te voir au moins un seul jour. Ma pauvre Julie, ma bienfaitrice, je me reproche de t'avoir écrit des choses qui t'ont préoccupée. Grâce à MM. Périsse , ma sottise n'aura point de suites funestes; peut-être qu'au contraire tout cela engagera-t-il M. Laplace à faire plus d'attention à moi.
« Je voudrais être aussi sûr quêta santé sera parfaitement rétablie au premier germinal que je suis certain d'être nommé au Lycée de Lyon. En attendant, j'ai commencé' un nouveau travail, car c'est le moment d'étudier, quand je suis loin de toi. Ne me servirait-il jamais de rien, j'aurai toujours gagné les connaissances acquises en le préparant.
« Que ta lettre m'a attendri, ma pauvre petite! Ton mari et ton fils te font chérir la vie ; tu sais bien que tu es tout pour eux.
« Le beau temps m'inspire la tentation de me procurer un grand bonheur: qui m'empêcherait d'aller dimanche à Lyon, pour revenir mercredi, si je ne faisais sauter à mes élèves ([ue les deux leçons des jours gras, pendant lesquels on n'étudie guère? Les examinateurs, j'espère, ne viendront
pas juste dans ce moment: mais ce projet dépend de tant de circonstances qu'à peine ose'-je m'en flatter.
« Ahl que tes lettres me sont précieuses 1 Quand viendra l'heureux temps où je n'en aurai plus besoin!
« Je me sens le cœur serré d'une tristesse qui a du moins cela de bon qu'elle me dispose à la dévotion. Je pense, depuis que je t'ai quittée, à ce que tu attends do moi : tu ne sais pas combien cela, dans la position où se trouve mon esprit, exige de réflexions.
« Je suis, au reste, bien déterminé à le faire ; mais qu'il m'en coûte de ne pouvoir te communiquer toutes mes pensées! Ce n'est pas un sujet à traiter par lettres. »
« Lundi soir.
<( Tu me dis de réfléchir, je ne le fais que trop; mon esprit n'est plus libre du tout, à peine puis-je travailler.
« Je regarde cette démarche comme des plus iniiiortantes. Puis-je la faire au hasard, pour vivre ensuite comme si je ne l'avais pas faite? Je me repens pour ta tranquillité de t'en avoir parlé si tôt..
Si j'étais sûr que tu m'aimeras un jour comme autrefois, je serais tranquille, et je saurais du moins travailler à mon aise.
« Tu conviendras que ce serait bien bête, pour une fois, de donner ma confiance à quelqu'un que je ne reverrai jamais, surtout lorsque je ne rencontre personne qui m'en inspire.
a Retrouverai-je dans ma vie des baisers sur tes lèvres comme ceux que tu me donnas à mon arrivée à Lyon? Tu vas me prendre pour un fou de changer ainsi d'idées, mais ma plume obéit à mon esprit tourmenté d'agitation. 31a Julie, ma Julie, penses-tu à moi à présent?
« Je suis résolu à faire ce que tu désires, mais décidément cela ne se peut que quand je serai à Lyon.
De Julie à André.
<i Lyon, mardi.
« Tu me dis, mon ami, que tu le disposes à faire ce que j'espère de toi. Si mes prières sont exaucées,
cela te causera autant de plaisir que j'en éprouverai moi-même à te retrouver comme je t'ai toujours connu. Tu as peur, ajoutes-tu, que je ne doute de ta tendresse. J'ai un sentiment intérieur qui m'assure que ta Julie te sera toujours chère, que rien ne pourra jamais te faire oublier les moments que tu regardais comme le comble de la félicité : je parle de ceux oîi, réunis par la confiance, nous lisions dans le cœur l'un de l'autre. Oui, mon ami, ce sont là les courts instants de mon bonheur ; je les partageais avec toi, et je les sentais peut-être encore plus délicieusement. Pourquoi s'imaginer qu'ils ne reviendront plus? Il est vrai que les discussions sur différents sujets, la difficulté de te persuader de ce que je pense, tout cela absorbe le temps et l'esprit, et empêche les communications intimes. Mais, mon bon ami, nous ne serons pas toujours, j'espère, dans une position si difficile; ton esprit sera moins agité aussi ; tu deviendras raisonnable solidement en prenant des années et en voyant grandir ton enfant, à qui tu devras l'exemple et qui te demandera compte de tes opinions. Pour les lui expliquer clairement, il faudra bien en être convaincu toi-même. Je vois tout cela dans l'avenir; je me vois paisible au milieu de vous deux,
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 327
que je regarde comme mes fils, car les maux m'ont vieillie et m'ont laissé le loisir de faire des réflexions qui ont mûri ma raison. Ainsi, quoique nos âges se rapprochent, crois bien que ta femme a dix ans de plus que toi. Cela peut être pris dans tous les sens, car la fraîcheur, l'activité, la gaieté, les grâces de la jeunesse, tout est disparu; mon cœur est le même, il t'aimera toujours, et cela te suffit, n'est-ce pas, mon bon André? Je t'embrasse à cette pensée, et tu me réponds de même.
« Je sens que nous sommes d'accord.
« Je fus .hier à notre paroisse, c'est-à-dire à
l'église où nous parûmes devant la municipalité. Je
n'y avais pas été depuis, et cela me rappela bien
des choses. Je demandai à Dieu que nous soyons
toujours réunis comme nous l'avons été jusqu'à
ce jour.
« Ta JULIE. »
D'André à Julie.
« Bouriï, dimanche.
« Combien ta lettre que je viens de recevoir était nécessaire à mon repos! Ils reviendront ces
moments délicieux que tu peins si bien. Tout ce que tu me dis relativement à la manière d'élever mon fils est vrai, mais j'ai le temps de mettre en ordre ma tête d'ici là, et sûrement je n'attendrai pas le moment où j'aurai des instructions à lui donner sur ce sujet pour les suivre moi-même.
« Pourquoi dis-tu, ma Julie, que ta jeunesse est passée? Est-ce qu'elle ne t'embellit pas de tout ce qu'elle a d'agréments ! 11 ne te manque qu'une santé moins languissante, et j'espère que ce printemps te la rendra, surtout si nous pouvons être ensemble à la campagne : c'était le doux rêve que je faisais déjà l'année dernière pour les vacances; c'est celui que je caresse à présent pour le mois prochain,
« Serais-je trompé encore? S'il en était ainsi, tu irais seule et loin de moi ; je me consolerais en pensant que tu y respires un bon air et que tu n'as pu revoir ni le petit verger, ni le bosquet du jardin d'en haut, ni l'amandier où tu m'as pleuré, ni tant d'autres endroits peuplés de souvenirs, à Saint- Germain ou à Polémioux, sans songer à ton ami. Tu m'aimeras toujours : voilà la ligne de ta lettre qui m'a tranquillisé, après m'avoir arraché de douces larmes, »
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 329
« Lundi si)ir.
« Je le prie de m'envoyer mon pantalon neuf, pour que je puisse paraître devant MM. Delambre et Villars. Je ne sais comment faire: ma jolie culotte sent encore la térébenthine, et, ayant voulu mettre mon pantalon aujourd'hui pour aller à la Société d'émulation, j'ai vu le trou, que Barrât croyait avoir raccommodé, devenir plus grand qu'il n'avait jamais été, et découvrir la pièce d'une autre étoffe qu'il a mise dessous. Tu vas craindre que je no gâte mon beau pantalon; mais je te promets de te le renvoyer aussi propre que je l'aurai reçu. J'ai touché ce matin sept louis du gouvernement. Gomme j'ai dépensé presque tout ce qui me restait en affranchissement de paquets, j'en garde un pour moi, sur lequel je te renvoie sept livres dix sols pour les livres.
« Ce matin, à la Société d'émulation, on préparait une séance brillante pour les inspecteurs. M. le préfet m'a demandé deux fois si je n'aurais rien à lire sur les mathématiques.
« Il m'est venu de bonnes idées, sur lesquelles je vais travailler vigoureusement.
« a. ampère. »
(Encore un nouveau travail commencé à l'intention de MM. Delambre et Villars. Il sera intitulé: Mémoire sur V application des formules du calcul des variations à la mécanique.)
D'André d Julie.
« Bourg, Pâques.
(( Qu'il est triste, ma Julie, que ta santé ne te permette pas d'aller à Polémieux dans les plus beaux moments de l'année ! Quand j'ai mal à la tête à force de m'être fatigué à retourner de vingt façons des idées désespérantes, je vais faire un tour avec une de tes lettres. Je suis tout de suite dans la campagne, oti je respire un air si doux! Les buissons se couvrent de fleurs, les prés et les chemins d'un vert si frais ! J'ai passé entre deux haies embaumées de fleurs de mahabel, que j'aurais voulu que tu pusses respirer aussi.
« Avoue que le gouvernement avait bien eu raison de donner un peu de bon temps aux pauvres professeurs dans ce joli mois, et qu'ils ont été bien
dupes de s'engager à rester sur une vaine espérance.
« M. Luc ne continuera son cours d'histoire naturelle que jusqu'à la fin d'avril : cela me fait plaisir; il mo semble qu'en s'en allant il me rendra la liberté.
« J'ai composé des morceaux détachéspour mon ouvrage; mais ils ne sont pas encore mis en place, le plan tout entier en est tracé.
« Toutes mes pensées sont absorbées dans ces calculs, mais l'amour pour Julie ne quitte pas mon cœur. ■
« Je t'envoie six louis par Pochon;j'en garde un. parce que je ne sais si je n'en aurai pas besoin ; les neuf francs que j'avais devant moi sont déjà bien diminués.
« Voici enfin le livre de Ballanche ; il doit être bien en colère contre moi de l'avoir apporté ici et gardé si longtemps. Je vous conseille cependant, à toi et à Elise, de ne pas le rendre que vous ne l'ayez lu, surtout s'il ne faut que deux ou trois jours pour cela.
« A. AMPÈRE
De Julie à André.
« LyoQ.
« Mon ami, pendant ces fêtes, qu'as-tu fait loin de moi? Sans doute tu as travaillé à tes mathématiques, ou bien à ranger ton cabinet, pour être prêt à revenir si ta nomination arrivait. Mais plus je l'attends, plus je crains; je donnerais quelque chose de bon pour que tu l'eusses en portefeuille. A propos de portefeuille, n'oublie pas à Bourg ton congé définitif ni les autres papiers dans ce genre. Ils sont bien précieux, puisqu'ils assurent notre tranquillité. J'ai fait porter l'autre jour ta leftre à Derion; je ne l'avais pas ouverte, et j'en ai été fâchée; car peut-être fallait-il y joindre un exemplaire de ton ouvrage, qu'on ne doit point épargner, puisqu'il ne s'en vend pas.
« J'ai vu M. Coupler, tout frais émoulu de Claizerolle; il savait à peine la suppression des écoles centrales.
« Mes forces reviennent doucement; je suis cependant un peu plus courageuse, je monte sans être aussi oppressée ; mes jambes sont moins tremblantes.
d' ANURÉ-MAKIE AMPÈRE. 333
« Malheureusement, je ne puis pas encore aller à la campagne; tu seras peut-être ici pour faire avec moi ce voyage tant désiré !
« Voici la balle de tout ce qu'il le faut pour être bien mis. Je te prie de ne pas découdre les doublures des manches de ton habit; aie soin de tenir tes cravates propres, d'être bien chaussé; prends garde à tes pantalons, à ton gilet, à tes bas.
« Adieu, mon fils, je suis fatiguée et je t'aime.
« Ta JULIE. »
D André à Julie.
« Bourg.
« Mon amie,
« Depuis samedi, je n'ai pas eu un instant de liberté. Je vais te raconter tout ce qui s'est passé. MM. Delambre et Villars arrivèrent samedi à quatre heures. M. Clerc vint m'avertir que tous les professeurs iraient en corps ;\ six heures. Nous n'y arrivâmes qu'à sept, et, les voyant prêts à se mettre à table , nous ne nous assîmes seulement pas. Je reçus quelques honnêtetés de plus, ainsi que M. Clerc; M. Villars me suivit pour me pren-
dre la main. Dimanche, j'écrivis la suite de mon mémoire, et je fus ranger le cabinet et le laboratoire. Ils dirent à MM. Dupras et Olivier qu'ils visiteraient leur pension le lendemain lundi; l'examen des élèves a eu lieu hier et aujourd'hui.
« Je fus faire une seconde visite à ces messieurs lundi matin, à neuf heures; j'en sortis à dix; [je reçus un accueil très distingué. L'un d'eux me dit que s'il y avait des machines au cabinet de Bourg qui pussent m'ètre utiles au Lycée de Lyon, il fallait que j'en donnasse la liste.
« Mes élèves n'ont pas mal répondu sur les mathématiques, mais ils avaient trop peu de leçons pour être forts; ils l'ont été extrêmement sur tout le reste. Les inspecteurs, enchantés, après l'avoir témoigné de mille manières, ont fini par dire à MM. Dupras et Olivier qu'ils n'avaient point encore trouvé une pension qui valût la leur.
« J'ai causé aujourd'hui une bonne demi-heure avec M. Delambre, à peu près autant avec M. Villars: juge comme je suis content de me voir sûr du Lycée.
« Mon ouvrage ne se vend pas, nous le savions bien d'avance: ceux qui sont en état de le comprendre sont trop savants pour croire que je puisse
n ANDRÉ-MARIE AMPÈRE. 335
leur apprendre quelque chose, en sorte que les uns voient l'ouvrage trop au-dessus d'eux, les autres trouvent l'auteur trop au-dessous, et personne ne rachète.
<< Je suis inquiet; M. Petetin m'avait dit qu'il ne doutait pas que ta douleur ne se dissipât bientôt. Consulte-le de nouveau. C'est de mardi en quinze le 1" germinal. Cette époque si attendue meramènera-t-elle auprès de toi? te verrai-je guérie ?
« Rien de nouveau à l'égard de la fermeture des écoles centrales. Personne ne doute ici que les cours n'y finissent le 1" germinal. Si je suis nommé au Lycée, je serai bien aise d'avoir du temps devant moi pour repasser l'astronomie et les autres parties que je devrai enseigner en sortant d'ici.
« Le bonheur d'être auprès de toi vaut mieux qu'un traitement.
« A. AMPÈRE
D'André à Julie.
« De Bourg, samedi.
« M. Delambre, qui a fait sa visite au collège avec M. Villars, m'a dit : « Tout ce que je vois de