JOURNAL ET COR T. ESP 0 ND ANGE
« VOUS confirme Fidée que j'en avais conçue. Je « vais à Paris porter la liste de mes observations <( sur ceux qui se présentent. Votre place est à « Lyon. Le gouvernement n'a rien changé encore « à tout ce que j'ai fait : certainement il ne comte mencera pas à propos de vous ; d'ailleurs je serai <( là et j'y veillerai. »
« Ce que dit M. Delambre ne varie plus ; ma nomination n'est donc pas susceptible du moindre doute.
« Resterai-je à Bourg pour gagner soixante francs par mois et sans savoir si ces MM. Dupras et Olivier se soucient de m'y retenir? Ils m'avaient pris pour donner des leçons jusqu'à l'examen qui vient d'avoir lieu : qu'est-ce que ma présence leur rapporterait à présent? C'est bien toujours la même amitié, les mêmes égards ; mais faut-il attendre, pour me retirer, qu'ils aient réellement envie que je m'en aille? ne vaut-il pas mieux prévenir ce moment?
« Il faut nécessairement que je retourne à Lyon, que j'y termine l'ouvrage que j'ai promis à M. Delambre. Je- me passerai de revenu pendant deux ou trois mois, mais il me reste trois cent frente-six livres à recevoir: nous vivrons là-dessus jusqu'au
D ANDRÉ-MARli: AMPKRE. 337
Lycée. Ces messieurs m'ont dit que ma place me rendrait plus de cent louis dès la première année, et bien davantage ensuite, sans compter le logement.
« Pendant deux mois je ne gagnerai donc rien, car, loin de chercher à prendre des élèves, il ne faudra songer qu'à préparer mon cours et travailler, à me faire une réputation qui m'assure un jour une fortune brillante. M. Delambre a commencé par être précepteur dans des maisons particulières. Il va quitter l'inspection générale de l'instruction publiq^ie, .et il lui restera quatorze mille livres de rente pour les places qu'il occupe.
« A. AMPÈRE
De Julie à André.
« De Lyon.
« Cher ami, je trouve à la fm de ta lettre un projet qui est pour moi la cause de bien des réflexions.
« Sans doute tes espérances du Lycée me paraissent très fondées, mais tu n'y es pas encore! Tu
sais si je désire notre réunion au 1" germinal, mais il faut toujours consulter la raison avant son plaisir.
« Si le Lycée tarde quelques moisà s'établir, que feras-tu ici? car il n'y a pas possibilité de donner des leçons au Griffon, à moins que nous ne partions toutes, et pas plus ma santé que le temps ne me permettent d'aller à Saint-Germain avant la fin d'avril.
« Tu penses que tu pourrais attendre le Lycée à la campagne. Ce n'est pas sage, car si un autre que toi était nommé, quelle pauvre mine aurais-tu de sortir de là pour venir picorer des élèves !
« Combien de choses ignorerais-tu, lorsmêmeque tu viendrais souvent à Lyon ! Tu vois que je trouve plus d'un motif pour te conseiller d'agir comme les autres professeurs.
« Nous n'entrons dans notre appartement qu'à la Saint-Jean. Le Lycée s'établira d'ici là, et si tu n'es pas nommé, tu seras tout de suite en mesure de donner des leçons sans avoir un air errant. Et puis, nous aurons bien besoin de l'argent que tu peux gagner; en nous mettant dans notre ménage, que de dépenses à faire 1 Tu as là-bas au moins soixante francs par mois chez M. Dupras. Mon ami, ce n'est
D ANDRÉ-MAKIE AMPÈRE. 339
pas l'intérêt qui me domine, mais la nécessité. Voilà, mon pauvre André, toutes mes réflexions; maintenant, je serai toujours contente de ta détermination; mais pensons plus au petit qu'à nous-mêmes. « Que je serais heureuse de te voir, ne fût-ce que deux ou trois jours ! J'aurai la force de supporter le plaisir et la peine; je ne te répète pas combien j'en aurais s'il fallait que le 1" germinal passât comme un autre jour! Tu sais combien je l'attendais; t'en parler, c'est augmenter tes regrets. Adieu, mon bien bon Ampère: si tu restes, ce sera encore un sacrifice à ajouter à tant d'autres; tu me fais tous ceux qui te coûtent le plus : aussi mon cœur les apprécie et te chérit bien fort. Adieu, mon fils, mon ami.
« Ta JULIE. »
(Bon André ! il se meurt d'impatience et d'inquiétude à Bourg; se croyant sûr du Lycée, il veut tout quitter pour arriver à Lyon : auprès de Julie, la fortune, la réputation lui semblent faciles à acquérir; les obstacles disparaissent; il fait un dernier rêve d'avenir heureux, tandis que sa femme perd SCS forces de jour en jour, mais garde son courage et s'impose encore un sacrifice que commande la
raison. Elle arrête l'élan si naturel et si vif de son mari; et, avec ce sens droit qui l'a faite souvent stoïque et cette tendresse qui lui rend familiers tous les dévouements : « Tu crois, dit-elle, que tu pourrais attendre le Lycée à la campagne : ce n'est pas sage; pensons plus au petit qu'à nous-mêmes. » Et la pauvre créature défaillante, qui plus que jamais aurait besoin de la présence et de l'appui d'Ampère, se refuse une pareille consolation pour obéir à la prudence maternelle, pour ne point exposer la situation morale du jeune professeur à perdre un peu de la considération dont elle veut le voir entouré.)
D'André à Julie.
« De Bourg, mercredi.
« Que j"ai pleuré, ma Julie, en lisant ta dernière lettre ! Il faut que je sois le plus méchant des hommes: que puis-je faire pour réparer ma faute?
« Je n'avais plus ma tête en te répondant ce jour-là, ivre des succès que j'avais obtenus. Tu te disais inquiète de ce que je ferais pendant les trois
mois qui restent jusqu'au \" messidor ; tu ajoutais qu'il faudrait peut-être vivre tout ce temps loin de toi. Cette idée me troubla l'esprit.
« Quant au Lycée, il est certain que j'y serai. M. Delambre, parlant le lendemain de la séance de la Société d'émulation où j'avais lu mon mémoire, dit que Laplace ni Lagrange ne le désavoueraient pas.
« J'ai fait ce matin une nouvelle découverte, supérieure à celles que j'avais faites jusqu'à présent, oh! oui, bien au-dessus: si elle me conduisait au but que j'en attends, je serais immortalisé.
« Pardon, pardon encore; permets que je t'embrasse, malgré la sottise qui m'en rend indigne. »
De Julie à André.
(i De Lyon, lundi.
« Parlons du Lycée : tu y seras, mon tendre ami. M. de Jussieu a écrità M. Bernard que ton ouvrage avait été goûté à Paris. Si ma lettre t'a chagriné, j'espère que tu ne m'en veux pas, et que ton séjour là-bas ne sera plus long.
« Que sais-tu de la fermeture des écoles ?
« Qu'il vienne vite ce temps où nous serons réunis ! Comme nous en profiterons bien !
« Comme nous saurons passer des soirées agréables à faire des petits jeux avec notre Ampère!
« J'ai dormi cette nuit; je suis plus en train et plus courageuse. En te parlant de ma santé, quel bonheur si je pouvais bientôt changer ma phrase ordinaire : Mon ami, toujours de même.
« François Delorme a été arrêté comme conscrit; toute sa famille est dans la désolation, et le pauvre garçon vient de partir sans qu'on puisse avoir la permission de le faire remplacer.
« J'ai écrit, ne pouvant me remuer, pour tâcher de lui être utile ; mais jusqu'à présent cela n'a pas réussi,
« .IULIE
(François Delorme, au sort duquel Julie s'intéresse vivement, était un jeune serviteur de j^lme Ampère la douairière. Françoise, sa fiancée, berçait et soignait alors le petit Jean-Jacques quand on le menait à Polémieux.
Quarante-six ans plus tard, les époux Delorme, devenus vieux, vivaient encore sous le toit inha-
b'aNDRÉ-MARIE ampère. 343
bité de la maison de leurs anciens maîtres. Notre ami, dont la charité ne négligeait rien, soulageait tant qu'il pouvait ces pauvres gens. A propos d'eux, nous retrouvons une lettre intéressante, adressée en 1848 à M. J.-J. Ampère, de l'Académie française, par M. Bolo, notaire.)
'< Limonest, près Lyon, le 22 juillet 1848. <( Monsieur,
« Je me suis empressé de me rendre à Polémieux, auprès des époux Delorme. Je leur ai donné lecture de votre lettre, et, lorsque je suis arrivé au paragraphe les concernant, ils ont cru avoir retrouvé toutes les joies de leur jeune âge. Cet éclair de bonheur passé, la pauvre Françoise, devenue plus tranquille , m'a dit tristement : « Ecrivez à notre excellent maître que je prie le « bon Dieu pour lui et que je lui demande de le « revoir avant de mourir. Il ne faut pas qu'il « tarde à venir visiter le nid de famille, car il n'y « a plus que nous pour le recevoir. »
« En prononçant ces mots, elle essuyait avec le coin de son tablier de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir. Ces honnêtes gens habitent un
des bâtiments dépendants du manoir de vos parents; c'est là que leur vie s'écoule. Ils gagnent péniblement leur pain de chaque jour, rudes labeurs, mêlés des plus beaux rêves, lorsqu'ils se prennent à penser à vous.
« Quand vous aurez quelques rares moments de liberté et de solitude, arrachez-vous aux travaux de l'esprit; venez les passer dans ce petit enclos qui fut votre berceau. Il a été gardé précieusement dans son ancienne pauvreté d'ombre, d'eau, de fleurs et de fruits ; c'est dans cette modeste enceinte, depuis longtemps déserte, vidée par la mort, dans ces allées bordées de pommiers et encadrées d'oeillets sauvages, sous ces vieux troncs épuisés de sève, c'est sur ce sable mal ratissé que vous chercherez du regard les pas de votre mère, de votre père, des anciens amis, des vieux serviteurs de la famille. Tous irez vous asseoir sous la petite tonnelle de pampres où l'illustre André Ampère aimait à se reposer, où votre sainte mère murmurait à voix basse les prières que vous avez apprises d'elle, dans votre toute petite enfance. Vous retrouverez dans ce foyer, aujourd'hui éteint, les premières joies de l'homme entrant dans la vie, ces premiers enthousiasmes de la contemplation;
D ANDRÉ-MARIL AMPÈRE. 34S
parmi tant de ressouvenirs, tout vous causera de l'émotioD, dans l'intérieur de l'habitation abandonnée, quelques meubles d'alors, tels qu'un vieux tableau sur un pied doré, une ancienne tapisserie, etc., etc.
« Vous vous arrêterez un instant contre la clôture, en face de la maison qui s'ensevelit d'année en année sous le lierre ; aux rayons du soleil couchant, au bourdonnement des ruches, vous verrez sur la vieille muraille courir des lézards que vous croirez reconnaître comme d'anciens hôtes du jardin, 'avec lesquels on pourrait encore s'entretenir d'autrefois.
« Puis, Françoisetlabonne Françoise seront làpour vous saisir les mains et les presser sur leurs cœurs 1
« Procurez-moi, je vous prie, le bonheur de vous accompagner ce jour-là. Je suis aussi un enfant de Polémieux, car je suis né sur une pente voisine de la montagne, à Saint-Rambert, dans lisle Barbe. Tout le village est venu écouter la lecture de votre lettre ; chacun vous remercie et vous bénit.
« Veuillez agréer, Monsieur, l'hommage de mon admiration et de mon respect.
« BoLO, notaire. »
(Cette lettre, retrouvée parmi tant d'autres presque à la fin de ce recueil, ajoute encore un touchant souvenir à ceux qui nous ont émus jusqu'ici.
Comme l'abandon, le silence et la mort poétisent aujourd'hui l'humble domaine de Polémieux, si pauvre d'eau, d'ombrages et de fleurs!
Il fut bien court et bien regretté, ce modeste bonheur dont nous avons ici le cadre sous les yeux. En 1816, au milieu de sa brillante carrière, André écrivait à Ballanche ; « Oh! je n'aurais jamais dû venir à Paris! Pourquoi ne suis-je pas resté toute ma vie professeur de chimie à Bourg ou à Lyon? Je n'ai jamais été heureux que pendant ce temps si court. Là, avec elle, je serais devenu un grand homme ; mais il n'est plus temps ! »
Ampère se trompait en écrivant cette dernière ligne, car depuis quatre ans il avait déjà mérité l'hommage que la postérité lui réservait!
En 1812, à l'Académie des sciences, comme un législateur qui dote l'avenir d'une loi nouvelle, il prononçait ces remarquables paroles :
« Autant d'aiguilles aimantées que de lettres de l'alphabet qui seraient mises en mouvement par des conducteurs qu'on ferait communiquer succès-
sivement avec la pile à l'aide de touches du clavier qu'on baisserait à volonté, pourraient donner lieu à une correspondance télégraphique qui franchirait toutes les distances et serait plus prompte que récriture ou la parole pour transmettre les pensées. »
L'Académie comprit-elle bien dès lors le présent magnifique que cet homme de génie venait de faire à ses semblables?
Finissons les dernières lettres d'André et d'Élise, car, c'en- est fait, Jiilie ne pourra plus écrire.
De rigoureuses circonstances, un dévouement mutuel ont imposé trop longtemps à deux êtres qui s'appellent et se désirent sans cesse la nécessité de vivre séparés.
Après quinze mois d'attente, ils touchent au but : leurs vœux ardents vont s'accomplir. Mais la Providence sévère ne voudra leur permettre ({u'uno réunion d'un jour, pour les adieux suprêmes.]
:Vi8 JOURNAL ET CORRESPONDANCE
D'André à Julie.
« Bourg, vendredi.
<( M. le préfet a prolongé l'École centrale d'une semaine pour attendre la réponse du ministre, qui doit décider si elle continuera jusqu'à l'ouverture du Lycée de Lyon. Si Fourcroy ne dit rien, ces huit jours seront perdus. Cependant, nous n'avons pas refusé, dans la faible espérance d'une réponse favorable. Gomme je voulais remettre moi-même mon mémoire à Delambre, j'ai demandé la permission de faire un petit voyage à Lyon; je serai près de toi samedi ou dimanche. J'ai su aujourd'hui que Delambre avait dit, à un dîner chez le préfet : « Vous allez perdre M. Ampère : c'est un homme « d'un mérite supérieur. Il a envoyé un mémoire à « rinstitut, et l'avis unanime des membres de la « section de mathématiques est que cet ouvrage <( ne peut venir que d'une tête forte. «
« Je te rapporte sans modestie, mot à mot, la phrase comme on me l'a rendue.
(c Je suis sûr du Lycée, et mon succès doit te satisfaire. Je ne suis plus en peine de la fortune de mon iils, mais bien de la manière dont nous vi-
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vrons jusqu'à ce que je gagne davantage. Je sens combien il faut économiser l'argent, et encore plus mon temps, qui est ma seule ressource pour parvenir à une grande réputation. Tu regarderas tout cela comme des rêveries, mais je t'assure qu'il n'en est rien : tu verras si mes augures sont trompés.
« Ce n'est plus la réussite qui minquiète, c'est la santé de mon amie. Si je me décide à présenter mon manuscrit, par l'entremise de Ballanche, je serai privé de te voir, mais j'épargnerai 9 à 10 livres. Au reste, j'ai un louis intact en caisse, et il pourrait' y .avoir de l'avantage à remettre moimême mon manuscrit. Je suis bien indécis. »
, » Du jeudi.
« Ne m'attends pas, mais j'espère toujours te voir avant mardi. »
(L'École centrale ne se fermera pas avant huit jours. Cette prolongation est acceptée, cette fois, sans murmure par André. Malgré ses hésitations, il se décide à aller lui-môme remettre son travail promptemcnt achevé sur V Application à la mécanique des formules des variations, à M. Delambre,
qui promet de présenter ce second mémoire à l'Institut.
, De retour à Bourg, il écrit immédiatement :)
D'André à Julie.
« Ma Julie,
« Est-il possible que nous ayons été si peu ensemble pendant trois jours! Je conserve pourtant un bien cher souvenir de tes douces confidences, de tes projets. Mais une pensée m'obsède : je t'ai vue pleurer la veille de mon départ. Qui me dira si tu as pu dormir cette nuit? Élise, ma sœur, donnemoi des nouvelles de Julie; sans cela, il n'y aura pour moi ni paix ni repos, même pendant ces derniers jours.
« AMPÈRE
(Nous voyons que l'inquiétude du pauvre mari est au comble. Élise prend la plume, et lui adresse des bulletins dont sa vive imagination ne sait guère adoucir l'amertume.)
TJ ANDRÉ-MARIE AMPÈKE. :i-il
D' Elise à André.
« Lyon, lundi matin.
« Mon bon André,
« Je vions remplir ma promesse. Il me semble que je la trouve un peu plus forte qu'hier; elle a dîné avec une laitance et une glace aux pêches qui lui a semblé délicieuse. Mais le mal est toujours là; il détruit sa santé, notre repos, et bien souvent nos espéi'anc-es. Mon Dieu! quel bonheur si, parmi toutes les plantes dont tu connais les propriétés, il en était une seule qui pût remettre tout en ordre dans sa nature ! A quoi bon la science, s'il n'y en a point qui puisse rendre la santé à Julie? Informetoi, parle d'elle aux savants, aux ignorants : les simples ont souvent des remèdes simples comme eux, des lumières que Dieu leur distribue pour leur conservation. Mais surtout ne nomme pas Julie, car l'idée qu'on s'entretient do sa maladie la fatigue et lui est pénible. »
« Lundi soir.
« Julie paraissait assez disposée au sommeil.
Pour son souper, elle a mangé un peu de blanc d'œuf et prendra son bouillon dans la nuit. M. Petetin est revenu, ordonne des riens, une infusion de camomille. Je l'ai poursuivi sur l'escalier pour lui demander s'il ne pensait pas qu'elle fût maintenant assez forte pour prendre des bains. 11 m'a dit que non.
« Tu frappes du pied, j'en suis sûre : c'est ce qui m'est arrivé en le quittant. Ce médecin-là perd peut-être un temps précieux pour administrer des remèdes, tandis que l'autre, M. Petit, n'en a que de trop violents pour elle. Où en trouver un, mon Dieu ! qui la traite mieux? Je vais me coucher pour ne pas dormir, car j'ai un long chapelet d'ijlées noires à défiler. Ah! pourquoi, pourquoi ai-je poussé le sacrifice de moi-même jusqu'à conseiller le mariage à Julie? Je m'admirais alors en répandant des larmes, elles étaient pour moi le triomphe de la raison, et c'était le sentiment seul qu'il fallait écouter.
«Sans elle, sans sa tendresse, comment pourraiton vivre? Mais j'oublie que c'est à son mari, à celui qui l'aime tant, que je dis ces choses désolantes. Adieu, j'espère être moins lugubre demain. »
D ANDUÉ-MARIE AMPÈIU:. 353
« Mardi malin.
« Et vite, il faut te dire que Julie n'a pas troi) mal dormi cette nuit, malgré le tambour qui a baltu pour appeler des soldats logés dans le quartier.
« La pauvre petite est toute vigourette et me dit de l'écrire qu'elle espère bien se passer de ton bras quand tu seras de retour. Elle mangera des laitues farcies à son diner. Je te répète que Julie n'est pas trop mal en train. Sois tranquille, les nouvelles ne te maDiqueront pas, je te trouve trop à plaindre à douze lieues d'elle. Brûle mes lettres, surtout celleci, trop triste pour rester sous tes yeux.
« Ta bonne tante m'a bien recommandé de te dire mille choses. Combien elle t'aime! quel cœur! quelle vivacité ! Elle a pris ta place cette nuit auprès de Julie.
« Adieu; ton fils t'embrasse; ne l'ennuie point à me répondre, écris à ta femme.
« ÉLISE
<c Mardi soir.
« L'après-midi s'est passée comme celle d'hier; quelques visites l'ont distraite; elle est admirable
dans son état si triste et si douloureux. A sa place je me désolerais du matin au soir, mais la pauvre petite a tant de fermeté qu'elle cache toujours ses larmes. Je quitte la chambre quand je vois ses efforts. Elle était un peu plus oppressée ce soir qu'à l'ordinaire, et pourtant elle a voulu que j'allasse dormir tranquille. Mais comment dormir! Tu sauras demain des nouvelles,
« Je te dis tout; l'idée de te cacher la moindre chose ne m'est pas même venue. »
<( Du mercredi.
« Cette fois ce n'étaient pas les tambours qui l'ont agitée, mais de l'oppression et un peu de fièvre!
(( Cependant la journée a été assez bonne; elle a demandé pour son dîner un peu de bœuf à la mode, qu'on lui a donné après avoir tenu conseil. Elle en a mangé si peu, ce n'était qu'un goût de malade.
« La pluie est enfin venue; elle respire un air plus frais : puisse ce changement lui être salutaire, et Dieu veuille que tous ceux qui lui répétaient sans cesse : « Ce temps-là est vraiment bien con- « traire à votre situation » , n'enfilent pas une litanie sur l'humidité comme sur le temps trop sec. La
d'anDRÉ-MARIE ampère. 355
pauvre petite verra peut-être que les jours frais ou chauds ne changent rien à son état. Elle vient de me dire tout à l'heure qu'elle avait bien sommeil. »
« Jeudi matin.
« Elle a ressenti de la fièvre et a mal dormi. Sur les dix heures du matin, elle s'est un peu reposée. Je viens de lui lire ta lettre, et je me hâte d'achever celle-ci pour te l'envoyer.
«Je romps toutes mes phrases et ne sais ce que je dis; brûle encore celle-là.
« Ton fils joue dans ce moment sur le lit de sa mère. Adieu, mon pauvre Ampère; voilà vraisemblablement la dernière lettre que je t'écrirai.
« ÉLISE
D'André à Julie.
<< Bourg.
« Chère Julie, je n'ai plus à délibérer : la réponse du conseiller d'État Fourcroy est arrivée hier. Il remercie les professeurs de leur zèle, et les invite à cesser leurs fonctions, pour lesquelles le gouverne-
3oC JOURNAL ET CORRESPONDANCE
ment ne peut plus leur tenir compte de rien absolument.
« Tout le monde est d'avance si persuadé de mon prochain départ qu'on a fait inventaire de mon cabinet de physique.
« MM. Dupras et Olivier ont pris aussi leurs arrangements en conséquence. Je ne puis rester sous aucun prétexte, quand je le voudrais, à moins de faire dire que je ne sais où trouver de quoi manger. 11 faut partir; je t'embrasserai dans quelques jours; je n'ai plus rien à faire que cet inventaire et mes paquets. Je vais vivre auprès de ma Julie pour toujours, quel bonheur! Si tu ne reçois plus de lettres de moi, c'est que j'irai encore plus tôt ou que je mettrai tout mon temps aux préparatifs du voyage.
« M™"" de Lalande a écrit de Paris à une dame de Bourg qu'elle savait de bonne part que MM. Clerc et Mermet étaient placés à Moulins et moi à Lyon. Mon amie, mon amie, nous ne nous quitterons plus !
« A. ampP:re. »
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 3o7
D' Ampère à M. Delambre.
« De Bourg, le 13 germinal an II.
« Monsieur,
« Cette lettre ne devrait être pleine que des remercîments que je vous dois, et pour la place que vous me destinez, et pour la promesse que vous m'avez faite de présenter à l'Institut mon mémoire sur VApplicafion à la mécanuine des formules du calcul des- variations. La copie que j'en ai fait faire, parce que j'écris trop mal, a exigé plus de temps que je n'aurais cru. Celui qui s'en est chargé sachant peu de mathématiques, il a fallu corrig-er beaucoup de fautes : c'est pour cela que je n'ai pu l'envoyer plus tôt.
« J'ai un autre service à vous demander, Monsieur. Je me flatte que vous ne me refuseriez pas de remplacer les trois exemplaires erronés de mon mémoire sur la Théorie mathématique du jeu, qui sont à la bibliothèque de l'Institut et entre les mains du président et de M. de Laplace, par les trois exemplaires corrigés que vous trouverez dans le paquet joint à cette lettre. Je mets aussi dans le
même paquet un quatrième exemplaire. Si vous parlez de moi à M. de Lagrange, comme vous me l'avez fait espérer, auriez-vous la complaisance de le lui remettre comme un hommage de mon admiration? Je n'oserais l'offrir à ce grand homme si vous ne daigniez être mon interprète.
« Je vous demande mille pardons, Monsieur, de tout l'embarras que je vous cause; il faut que je compte bien sur votre indulgence. Mon mémoire, à la vérité, a obtenu votre suffrage dans une lecture rapide à la Société d'émulation de Bourg; mais je ne sais s'il pourra supporter un examen plus sévère. Peut-être ai-je mal fait de m'y servir d'une formule de mon invention, qui se trouve dans le petit mémoire que je vous avais remis à Lyon. J'ai toujours regardé cette formule comme de peu d'importance, mais elle n'a pas laissé de m'être très utile pour simplifier le calcul dans l'endroit oti je l'ai employée. Comme j'ai à présent l)lus de temps de libre que je n'en ai eu de ma vie, j'ai commencé un troisième mémoire, dont le sujet me fait espérer quelque chose de mieux que ce que j'ai fait jusqu'à présent. Quel prix plus flatteur pourrais-je attendre de mon travail, si je voyais un jour quelques-uns de mes petits ou-
D ANDRÈ-.AIARIE AMPÈRE. 339
vrages insérés, en tout ou par extraits, dans le recueil où l'Institut réunit des mémoires de savants qui lui sont étrangers? C'est à vous, Monsieur, pnesidium et dulce decus meum, que je devrais cet avantage inappréciable; ce sont les éloges que vous avez eu la bonté de me donner qui ont excité en moi le désir de les mériter.
« Permettez- moi, Monsieur, de vous renouveler mes remerciements de tout ce que vous avez bien voulu faire pour moi, et daignez agréer l'hommage d'une éternelk- reconnaissance.
« A. AMPÈRE
(Cette dernière lettre, écrite au savant examinateur Delambre par André, la veille du départ définitif de Bourg, nous apprend enfin la réalisation de ses vœux : il est nommé au Lycée de Lyon. De plus, toutes les vicissitudes du fameux mémoire sur la Théorie du jeu sont terminées, et les exemplaires erronés vont être remplacés. A ce propos nous avons vu avec quelle anxiété le pauvre Am père s'est reproché la faute qu'il a commise en ne corrigeant pas assez attentivement son ouvrage- Cette négligence a pris à ses yeux les proportions d'un véritable désastre; il a tremblé en recevant
la lettre du grand mathématicien Laplace : sa carrière lui a semblé perdue à jamais.
A cette nature impressionnable, combien la nature de sa femme était salutaire! En amour, le cœur de Julie connaissait aussi l'exaltation; mais, dans les habitudes ordinaires de la vie, elle cherche constamment à ramener au calme et à la réalité ce cerveau de génie qui s'élance, sans transition aucune, d'un compte de blanchisseuse aux plus hautes abstractions scientifiques, des plus minutieux détails à la nouvelle découverte qui doit l'immortaliser, ou bien d'une méditation religieuse à l'expression de sa tendresse passionnée. Chez André, la puissance de l'émotion est telle, qu'il ressent avec une vivacité incroyable la douleur d'une infortune particulière ou le malheur d'une catastrophe historique, quel que soit le nombre des années qui l'en séparent : on l'a vu pleurer de vraies larmes à l'idée des événements qui ont retardé la marche de la civilisation dans d'autres siècles, comme s'il en avait été témoin ou victime lui-même.
Partout on sent la peine que coiite à ce puissant esprit la préoccupation des questions pratiques. Malgré ses vertueux efforts, il ne peut rester long-
I> ANDRK-MARIE AMPÈRE. 361
temps sur la terre: partout la poésie déborde ou la science l'entraîne. L'amoureux, le penseur, l'inventeur reparaît, en dépit de la dure nécessité qui le presse de gagner le pain quotidien de sa femme et de son enfant.
Un seul sentiment transforme et fixe cette imagination de feu : c'est l'inquiétude qu'il éprouve pour la santé de sa Julie! Sur ce sujet, point de distractions. Nous avons sous les yeux des pages entières qui témoignent dune sollicitude qui ne s'endort jamais; des ordonnances, des recommandations se renouvellent, se succèdent incessamment dans les termes techniques les plus prévoyants. Il pense à tout : c'est une véritable sœur de charité au chevet d'un malade ; un médecin pourrait signer sans se compromettre certaines recettes de potions calmantes ou d'onguent bienfaisant, transcrites à douze lieues de distance par ce jeune mari que tant de labeurs accablent et empêchent de dormir.
Avec quel profond respect on suit André pas à pas dans la voie des sacrifices de tout genre offerts à celle qu'il nomme sa bienfaitrice! Le sacrifice qui pèse le plus à son cœur, c'est la séparation ; mais, en comptant toutes ces heures perdues à
donner d'arides leçons et dérobées ainsi à des travaux précieux, on souffre plus que lui (car il ignore ses dévouements) à la vue de tant d'inexorables devoirs qui enchaînent son génie et mettent cette superbe intelligence au service du premier écolier venu qui pourra payer 9 à 12 francs par mois un pareil professeur.
Encore quelques lignes éparses tracées de la main d'André sous forme de journal, et une lettre à son beau-frère Carron, viennent marquer ici comme les dernières stations du calvaire qu'il monte avec Julie jusqu'au 14 juillet 1803.)
/ 7 avril, dimanche de Quasimodo. — Je reviens de Bourg pour ne plus quitter ma Julie.
14 mai^ samedi. Saint Polycarpe. — Nous fûmes à Polémieux.
(Julie peut encore se transporter à la campagne de sa belle-mère.)
y 5, dimanche. — Je fus à l'église de Polémieux pour la première fois depuis la mort de ma sœur.
(Il parle de sa sœur aînée, morte très jeune.)
d'aNDRÉ-MAKIE AMl'KRE. 363
19, jeudi, fête de l Ascension. — Grand'messe à l'église de Polémieux. Triste tête-à-tête du chçmin.
(On se ligure aisément la douleur du mari soutenant la pauvre mourante.) ■
20, vendredi. — Arrivée de M. Carron.
.21 , samedi. — Promenade dans le jardin. Julie bien malade.
22, dimanche. Sainte Julie. — Je partis le soir, je laissai Julie bien fatiguée. Je revins auprès d'elle après avoir demandé l'adresse de M. Lambert.
(M. Lambert est un ecclésiastique.)
24, mardi. Sainte Jeanne. — Nous partîmes par la diligence. Julie embrassa son frère.
(André et sa femme quittent Polémieux pour aller à Colonges, tout près de Lyon : c'est là qu'elle va cesser de vivre.)
D'André à M. Carron.
» Lyon, 19 messidor an XI.
« Cher ami, si tu savais comment se passe mon temps, tu comprendrais pourquoi je ne t'écris pas ; j'ai fait tant de courses chez M. Petetin et à l'établissement du Lycée, qui a été installé lundi dernier! Mardi et mercredi j'ai donné mes premières leçons; aujourd'hui, jeudi, je profite de la vacance pour te parler de notre pauvre malade. L'enflure ayant augmenté à un degré prodigieux, le médecin lui fit prendre du vin de bryone : ce remède avait beaucoup diminué l'oppression; mais il a fait tant de mal à l'estomac qu'il a fallu le suspendre et tout a recommencé.
« Julie n'a pas dormi cette nuit, et se trouve en général moins fatiguée aujourd'hui qu'à l'ordinaire. M. Petetin viendra la voir demain. Ah! mon frère, qu'elle est à plaindre, ma pauvre Julie, et comme ça déchire l'âme de la voir souffrir! Je fais tous mes efforts pour lui cacher ma peine, il me semble que j'y réussis quelquefois. Le docteur donne beaucoup d'espérances, mais, hélas! qui sait si elles sont fondées! 0 mon ami! il faut avoir,
D ANDRÉ-.M AR t K AMPÈRE. 365
comme moi, vu dans les angoisses et dans un danger qui fait frémir tout ce qu'on aime au monde pour concevoir la <lésolation. Ta maman ne s'occupe que de sa tille : Élise se contraint, afin d'éviter tout ce qui pourrait troubler la paix, mais personne ne peut donner sa santé pour racheter celle de Julie. J'oublie que tu as aussi une femme en ne te parlant que de la mienne. Tout le monde à Colonge désire la fin de l'été dans l'espérance de te voir de retour. Julie et moi no sommes pas les derniers à former ce vœu.
(( Adi'eu, mon frère, mon ami, je t'embrasse de toute mon âme.
« AMPÈRE
28, samedi, veille de la Pentecùle. — Je parlai pour la première fois à M. Lambert un instant dans son confessionnal.
30, lundi. — Je partis de Colonges, quittant Julie avec l'espoir de revoir M. Lambert.
3 1 , mardi. — Mon espérance fut encore trompée.
/" jum, mcro'edi. — Je fus trop tard chez M. Lambert, à cause de Saint-Didier et de Rieussec.
5, dimanche. — Je partis de Bellerive pour revenir lundi.
6', lundi. — Absolution.
7 , mardi. Saint Robert. — Ce jour a décidé du reste de ma vie.
14, mardi. — On me fit attendre le petit-lait à l'hôpital ; j'entrai dans l'église, d'où sortait un mort. Communion spirituelle..., visite chez M. Vitet. Voyage à Polémieux pour des genêts.