‹ Journal et correspondance, 1793 à 1805Chapitre 28 sur 31 · Voyage à Polémieux pour de la bryone · texte numérisé non relu

Voyage à Polémieux pour de la bryone

Juillet., 4, lundi. — Messe du Saint-Esprit.

5, mardi. — Première leçon au Lycée de Lyon.

7, jeudi. — M. Petetin supprima le vin de bryone.

8, vendredi. — Je fus chercher M. Brac au pont. (M. Brac est un autre médecin.)

9, samedi. — Le matin Julie bien malade. Je

priai M. Mollet de me remplacer au Lycée. M. Petotin fit tout continuer, malgré le nouveau symptôme.

10, dimanche. — M. Petetin supprima Valkekenge. Le nouveau symptôme ne se soutint pas.

■î j , lundi. Sainte Elisabeth. — Je fus consulter M. Petetin, qui ordonna les emplâtres et le vin de bryone de deux en deux heures.

i2, ixi.a'>'di. — Julie prit le matin, de ma main, une cuillerée de vin de bryone. A trois heures, je fus chez M. Petetin pour délibérer sur les scarifications. A cinq heures, il revint avec M. xMartin.

i 3, mercredi. — A neuf heures du matin :

« Multa flagella peccatoris; sperantem autem in Domino misericordia circumdabit.

« Firmabo super te oculos meos, et instruam te in via bac qua gradieris.

« Amen. »

(Suit une prière, écrite sans doute aux suprêmes limites de ses anxiétés :)

« Mon Dieu! je vous remercie de mavoir créé, racheté et éclairé de votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Église catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes égarements; je vous remercie de me les avoir pardonnes. Je sens que vous voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en êtes le maître, ô mon Dieu! mes fautes m'ont mérité ce châtiment. Mais peut-être écouterez-vous encore la voix de vos miséricordes.

« Multa flagella peccatoris; sperantem autem in « Domino misericordia circumdabit. » — J'espère en vous, ô mon Dieu! mais je serai soumis à votre arrêt, quel qu'il soit; j'eusse préféré la mort. Mais je ne méritais pas le ciel, et vous n"avez pas voulu me plonger dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passée dans la douleur me mérite une bonne mort dont je me suis rendu indigne.

« 0 Seigneur I Dieu de miséricorde! daignez me réunir dans le ciel à ce que vous m'aviez permis d'aimer sur la terre. »

Un mot d'Elise nous confirme le malheur d'André :

« Mon bon Ampère, je sais qu'il n'est plus doux

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de s'occuper de soi, que tout est égal : aussi n'est-ce pas pour toi que je t'en prie.

« Ne penses-tu pas, comme moi, que cette ombre chérie voltige autour de nous, s'intéresse encore à ceux qui lui étaient si chers? Je l'appelle si souvent !

« La nuit, je crois l'entendre; j'écoute, et, si ce n'est elle, c'est quelque chose d'elle-même qui me dit: Je suis là, calme ta peine, nous nous reverrons.

« Ah! mon pauvre Ampère! nous avons tout perdu l'un et l'autre; je ne chercherai pas à me consoler : l'idée de l'oublier me révolte, et je ne peux s'ouffrir que ceux qui m'en parlent. Le jour qui me réunira à celle que j'ai chérie sera heureux. Pauvre petite! sais-tu qu'elle m'a serré la main droite; je la sens encore : elle me regarda, je pleurai et je me sauvai pour bien longtemps peutêtre... puisqu'on ne meurt pas de douleur.

« Mais il faut absolument te soigner; consulte M. Brac; n'ajoute pas à mon chagrin celui de savoir l'ami de ma Julie malade, isolé, abandonné; ton fils, pauvre petit, est aussi bien qu'il peut être sans elle. Adieu, adieu! Peut-être un jour pourrai-je t'en parler sans contrainte. Ils disent que j'ai tort de t'en rappeler le souvenir, Adieu, adieu.

« ÉLISE

Tout est fini : Jean-Jacques a perdu cette mère dont il était la joie, l'orgueil, le soleil; cette mère qui dit, en parlant de son enfant : « C'est lui qui ramène autour de nous la gaieté ; ses petites grâces, son petit langage, enveloppent le passé, l'avenir et le présent lui-même dans un voile couleur de rose qui nous éblouit aussi longtemps que ses gentillesses durent. Combien il est doux d'entendre louer ses enfants, ajoute-t-elle, et comme cette satisfaction doit être plus complète lorsqu'ils grandissent et qu'on peut remarquer en eux des vertus ou des talents que vous leur avez inspirés ! » Elle dit encore à son André, la pauvre Julie, qui bientôt n'existera plus : « Oh! oui, nous deviendrons heureux! notre petit restera longtemps jeune et gai; un jour, dans quelque petite campagne que nous ferons bien cultiver, nous serons paisibles. Songeons aux vendanges; mon mari, mon fils, près de moi, m'empêcheront d'être malade. »

Son fils, hélas! chère Madeleine, en était désormais séparé pour toujours, encore plus malheureux que toi, car tes six ans et demi n'avaient rien oublié. Son cœur, sa mémoire de trois ans ne pouvaient conserver ni le souvenir ni l'image de celle qui venait de le quitter.

Mais, comme à toi, Dieu voulut réserver à l'enfant d'André un pieux héritage, les lettres de sa mère. En les lisant plus tard, il devait apprendre à la chérir, à la vénérer. Ces lettres, religieusement gardées par Jean-Jacques jusqu'à sa mort, nous furent remises sous le même cachet que celles de son père. De tous les papiers innombrables confiés à notre amitié, ceux-ci n'étaient pas les moins précieux, et c'est avec une émotion pleine de respect que ces touchantes archives de famille ont été lues et relues vingt fois.

Avant de retrouver ici les preuves de tant de vertus, nous en avions entendu souvent la discrète confidence. En parlant de son père, Jean- Jacques se reprochait de ne pas s'être consacré à lui assez exclusivement; mais combien est rassurante à ce sujet la correspondance des deux Ampère qui commence en 1811, au moment de la première communion de l'écolier, et finit en 1836, à la mort de l'illustre savant !

• Quels témoignages de confiance, de tendresse, de dévouement et d'admiration réciproque se donnent sans cesse ces deux hommes aimants! Vingt-quatre ann^s de différence existaient à peine entre eux, et cette différence d'âge fut bien vite comblée par

l'inaltérable jeunesse de cœur du premier et l'intelligence précoce du second.

André et Julie n'étaient pas complètement disparus de la terre, puisqu'ils avaient laissé un héritier de leur âme. La pauvre mère, qui jouissait à l'avance des vertus et des mérites qu'elle devinait dans son enfant, ne put voir ses espérances réalisées.

Mais le grand Ampère, plus jaloux de la renommée pour son fils que pour lui-même, dut les vrais bonheurs de sa vie aux succès de Jean-Jacques.

Pourtant, à ces heures de triomphes paternels, que de fois le souvenir de l'absente dut se réveiller plus poignant que jamais! Ces triomphes, Julie ne les partageait pas!

Un jour, chère Madeleine, si la Providence te permet de posséder et de garder un fils, offre-lui ce manuscrit de la part de sa vieille bisaïeule. Méditant sur l'existence que ces lettres racontent, et comparant les fortunes diverses qui attendent les hommes à la tin de l'adolescence, au seuil de la jeunesse, cette grand'mère a souhaité plus d'une fois à son arrière-petit-enfant quelques-unes des vertus d'André.

On ne demande pas à Dieu le génie pour son fils : tant d'orgueil ne toucherait point sa bonté; mais

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on peut désirer ardemment, pour celui qu'on chérit, des facultés heureuses, développées, gouvernées par une àme pure et forte.

Entre la vie attrayante et souvent trop facile que nous fait la richesse, ou bien les devoirs sévères que le travail et le dévouement imposèrent à André Ampère, je ne choisirais pas la tâche la plus molle* André n'a point dépensé ses veilles en plaisirs. Un sentiment unique, profond, remplissait son cœur; ses joies d'atïection, où le sacrifice avait tant de part, ne furent jamais gâtées par la satiété : la vivacité, la réalité de ses naïfs bonheurs eussent pu faire envie aux heureux de la terre. Il vivait en dehors de lui-même pour deux êtres auxquels il rapportait tout, même l'espérance de sa gloire, dont il avait déjà en 1803 le pressentiment. Soumis à la loi de Jésus-Christ, il ne l'était pas seulement par ses croyances : il aimait et honorait Dieu par ses œuvres laborieuses ; il accomplissait naturellement, simplement, les pratiques de ses devoirs religieux.

(Les lettres suivantes nous ont été offertes après la première publication de ce livre. Elles contien-

nent de charmants détails sur Tenfance de Jean- Jacques, confié à une femme forte et simple, à sa grand'mère, qui unissait l'austérité à la tendresse.)

D' André Ampère à M. Carron.

« Mon ami, je veux l'écrire pour que tu n'oublies pas que je suis au monde. Que pourrais-je te dire? Tu souffres comme moi. N'est-ce pas que tu aimeras celui que ta sœur aimait, et qui a eu le malheur de lui survivre? On m'assure que l'intérêt de mon enfant veut que je conserve ma place. Je la conserve : je me suis résigné à tout.

« Ta maman, tes sœurs, n'ont point été malades; elles font pitié. Pauvre Carron! son frère, tous les siens me sont devenus encore plus chers. Si je pouvais t'embrasser, que j'aurais de douceur à mêler nos larmes!

« Adieu! adieu!

d'andré-marie ampère. 'ii^

De Madame veuve Ampère d André Ampère.

« Tu m'affliges, mon pauvre Ampère, quand je te vois dans l'étal où tu étais dimanche. Tâche donc, mon bon ami, de porter ta croix avec Jésus- Christ : il visite ceux qu'il aime. Que deviendrait ce pauvre enfant s'il te perdait? Hélas! je vois tous les jours combien il a besoin de toi; songe qu'elle J'a recommandé son fils et les tiens : suistu ses dernières volontés? Non. Le chagrin est mortel aux hommes; tu fais peur, maigre, pâle, comme te voilà. Sais-tu où cela peut te conduire? A la langueur. Que de malheurs et d'afflictions sont déjà tombés sur ta mère! Fais-toi donc une raison; pense que tu as une tâche à remplir. La Providence t'a laissé un fils pour ta consolation; l'enfant de Julie est un autre elle-même. Tu es obligé de vivre pour l'élever dans l'amour et la crainte de Dieu, pour le suivre dans le monde et l'empêcher d'en prendre tous les vices. Tu connais mieux ([ue moi la jeunesse, tu sais comme elle est difficile à instruire, à gouverner. Qui plus que ton Jean-Jacques aura besoin d'un mentor? Plus

je regarde ce petit être, plus je trouve combien il serait malheureux qu'il fût livré à des mains étrangères; je suis sûre qu'il deviendrait un bien mauvais sujet. Tu me diras : Que peut-on juger d'un enfant de son âge? Et moi je te réponds qu'il a besoin de toi, que personne ne peut te remplacer, et que tu es forcé de te conserver pour lui et pour ceux qui t'entourent.

« Fais savoir à Delorme si je te verrai samedi; quant à moi, je n'irai à Lyon que par un beau temps, sinon il faudrait garder le petit dans une chambre, et qu'en ferions-nous?

« Adieu, mon fils. Prends pitié de ta pauvre mère, qui donnerait tout pour te voir heureux et qui n'a jamais eu ce bonheur qu'un instant. Envoie-nous le livre de principes que tu gardes à Jean-Jacques; il me charge de dire à son papa : « Je l'aime bien, qu'il vienne me voir. »

« Veuve AMPÈRE. »

(Cette place' au Lycée de Lyon , si chèrement obtenue, André ne se sent plus aujourd'hui le courage de l'occuper. Comme un homme atteint d'un mal incurable, il voudrait trouver un soulagement à sa douleur en changeant de situation et

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de liou. Il écoute des propositions diverses, les conseils les plus opposés, ébauche des projets impossibles.)

« Ne donne ta démission qu'à tète reposée », lui écrit M"* Jeanne Boyron. « C'est une tante qui radote peut-être, mais passe-le-lui. Sa tendresse pour toi la tient éveillée jour et nuit; fais en sorte de n'avoir point de regrets ni de chagrin de ta conduite. »

De Madame veuve Ampère à André.

« Ne crois pas, mon bon ami, que ce soient des conseils que je veuille te donner : je suis aussi indécise que toi. Je voudrais te voir heureux et tranquille, c'est tout ce que je désire.

« Qu'est-ce que cette entreprise de vitriol? Te mettre à la tète d'un commerce, toi, sans expérience, conliant comme tu l'es ! Tu seras trompé, tu te ruineras 1 Tu no veux pas d'associé; mais ne vaut-il pas mieux gagner mille écus que de ris-

quer d'en perdre six mille, la fortune de ton enfant, la tienne, et qui sait?

« Prendre une pension où il faudra faire beaucoup d'avances sans être sûr d'avoir des élèves, c'est à peu près la même chose. Aller à Paris pour douze cents francs, tu ne pourras pas vivre... Si tu étais là, tu me fermerais la bouche en me disant : « Maman, que veux-tu donc que je fasse? » Hélas! mon bon ami, je n'en sais rien. Je voudrais être assez riche pour te dire : « Voyage, dissipe-toi; » mais ce n'est pas cela, il faut prendre si bien ses dimensions que le peu que tu possèdes ne soit pas dépensé. Tu as l'esprit si bouillant! Quand tu as une idée, tout est beau; c'est pour cela qu'il faut consulter, ne rien précipiter, ne point agir comme tu le fis l'autre jour avec le meilleur de tes amis, ne pas répondre : « C'est une bêtise, ça n'a pas de bon sens. » Crois-tu, mon enfant, que ce soient là des propos que l'on ne sente pas? On finit, au contraire, par ne plus rien dire, et on vous laisse faire des sottises. J'ai bien tâché de raccommoder ton emportement en le jetant sur ta triste situation; il me parut, en effet, bien plus touché de ton chagrin que de tes paroles. Est-il possible qu'un bon chrétien, un membre de Jésus-Christ, qui doit tout

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souffrir avec patience, résignation et douceur, se désespère comme ta le fais? Jette-toi au pied du crucifix et demande-lui qu'il t'éclaire sur ce qu'il veut faire de toi; je prierai, de mon côté, la Mère de tous, qu'elle intercède auprès de lui pour qu'il te rende bon et patient avec ceux qui l'aiment. Hélas! mon enfant, tu dois sentir que si tu te laisses aller à tes vivacités, cela n'ira qu'en augmentant, et tu te feras horreur à toi-même. Tous les jours, promets à Dieu de devenir plus soumis à sa volonté. MM. Brac, Périsse, Ballancho et Coupler te sont bien attachés : consulte-les, demandeleur, et ne fais rien précipitamment; tâche de voir si ce commerce vaut ce que Ton t'en dit. si tous ces beaux discours ne sont pas pour se débarrasser d'une entreprise qui peut ruiner plutôt qu'enrichir. Je te répète que je suis incapable, dans une affaire pareille, de te donner un avis; je t'invite seulement à suivre ceux des gens plus expérimentés que moi. « Adieu, mon pauvre Ampère, aime autant ta mère qu'elle t'aime. Ménage-toi pour notre petit.

« Veuve AMPÈRE. »

(Toutes les incertitudes d'Ampère finissent bientôt

quand il est nommé répétiteur d'analyse à l'École polytechnique.

Le 11 brumaire an XIII (novembre 1804), une lettre adressée à Élise, le jour même du sacre de l'empereur Napoléon, annonce la modeste installation du jeune professeur.)

D'André Ampère à Elise.

« 11 Ijruinaire 1804.

« Ma chère sœur,

« Je t'ai promis de t'écrire, mais je ne veux pas t'entretenir de ce qui m'occupe sans cesse, plus encore depuis que j'ai quitté la terre natale. J'avais cru y laisser les pensées que je fuyais, et je me suis trompé. Il serait trop cruel à moi de renouveler l'impression douloureuse que je te fis éprouver il y a aujourd'hui cinq semaines.

« Je veux te parler de l'événement du jour. Posé au coin de la place du Carrousel, où Louis XIV donnait ses fêtes, j'ai vu ce matin le Pape passer en voiture, et ensuite Bonaparte qui se rendait à

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Notre-Dame pour la cérémonie du sacre. Il y avail peu de foule et un grand calme. J'ai vu, une heure après, revenir les régiments français qui avaient formé la haie le long de la route. J'en ai distingué un dont le drapeau tout en lambeaux avait été d(;^chiré dans les guerres de la Révolution.

« Je t'écris de ma chambre, à l'École polytechnique; j'y loge depuis hier. C'est entre ces quatre murs que ma vie va désormais s'écouler. A chaque ligne, j'entends trembler l'atmosphère sous les coups au canon des Invalides, dont l'hôtel est à deux cents- pas d'ici. Si tu connaissais ce monument du grand siècle, élevé à l'humanité, tu saurais de combien de souvenirs il est habité.

« Il sonne trois heures ; l'empereur est à Notre- Dame, et cet instant est probablement celui de son couronnement. Ce soir il passera sur les boulevards, devant les fenêtres de Carron.

« Je désire bien avoir de vos nouvelles. Si vous êtes à Saint-Germain, le froid doit vous faire souffrir. Le temps est moins rude aujourd'hui à Paris; tant mieux pour ceux qui sont sous les armes.

« Adieu, ma sœur, pense quelquefois à moi, si ce souvenir ne te devient pas trop pénible. Jamais les miens ne cesseront de me poursuivre. Adieu,

mes sentiments sont pour toi ceux du plus tendre frère.

(« Un drapeau tout en lambeaux, qui a été déchiré dans les guerres de la Révolution, le froid moins rude ce jour-là pour ceux qui sont sous les armes », voilà ce qui frappe Ampère quand il voit passer le cortège triomphal de Napoléon P-. En 1806, le jeune professeur d'analyse écrit à sa sœur Élise : « T'ai-je dit que j'avais été présenté à l'Empereur il y a quinze jours? J'ai vu tout à loisir cet homme célèbre, qui t'inspire, à toi, de l'admiration. Que n'a-t-il autant de sensibilité que de génie ! quel homme ce serait ! »

A Bourg, il y a trois ans, André-Marie s'est senti plus troublé devant l'examinateur Delambre qu'à cette heure en présence de Bonaparte souverain...)

D'André Amph'e à Élise.

« Janvier 1803.

« J'ai attendu aujourd'hui pour t'écrire, afin de donnera toi et à ta maman des nouvelles de Carron

que je croyais voir hier. J'y fus inutilement, mais je sus qu'ils se portaient bien, car je vis Élisa. J'ai été aussi chez M. de Jussieu, qui m'a témoigné beaucoup d'amitié; chez MM. Morel- Desjardins, Delambre. Voilà ce que j'ai vu dans ce jour autrefois si heureux, si triste à présent!

« Comment s'entendre souhaiter un bonheur qu'on sait perdu à jamais sans pleurer"? J'ai été tenté de ne pas t'écrire pour ne pas te faire éprouver ce que j'ai senti moi-môme; mais tu aurais peut-êtie attribué mon silence à de l'oubli. Tu n'es pas dans mon cœur pour voir ce qui s'y passe : l'empire toujours plus fort des sentiments qu'il éprouva en ces moments passés si vite î

« Adieu, ton frère t'embrasse de toute son âme.

D'André Ampère à sa sœur Joséphine Ampère.

« Février 1803.

« Je te remercie, ma chère sœur, de la lettre qui me donne de vos nouvelles et de celles du

petit bibi. Baise-le bien pour moi, et tâche de lui inspirer sinon le goût de la lecture, du moins celui d'entendre lire. Je t'envoie un volume pour cela, et te prie d'essayer de lui faire comprendre ce que tu liras, en lui expliquant à mesure et lui montrant les gravures correspondantes. Il faut parvenir à lui faire lier les idées écrites aux idées gravées, soit à l'égard des bêtes, soit à l'égard des historiettes.

« Je ne sais si vous avez bien froid ; il a beaucoup gelé ces jours-ci, la Seine charrie des glaçons. Ce qui est bien joli et qu'on ne voit point à Lyon, ce sont les petits oiseaux qui se promènent dans toutes les rues peu fréquentées, parmi les passants, sans que personne cherche à leur faire mal. Adieu, ma bonne amie, je te recommande mon petit, et je vous embrasse toutes bien tendrement. Seraitil possible de faire apprendre par cœur à Jean- Jacques une petite fable que tu choisiras dans la Bibliothèque des Enfants^ parmi celles qui sont le plus aisées à comprendre?

« Adieu, ma bonne sœur, aime-moi toujours comme je t'aime.

« Ton frère,

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D'André Ampère à son fils Jean-Jacques.

« Je baise mon petit s'il est bien sage. Je le prie de bien baiser sa bonne maman, et de lui dire : « Ma bonne maman, mon papa voudrait bien être « auprès de toi, et t'embrassor comme je fais. » Si tu es bien sage, mon petit ami, ta bonne maman te mènera un jour à la Croix des Rameaux pour y cueillir des silos et des narcisses, qui sont de jolies fleurs. Adieu, mon petit ami, je t'embrasse bien.

De M. Barret à André Amph^e.

« BcUey, 23fcvnor 1805.

« J'ai appris, mon cher ami, que le tumulte de la grande ville laissait votre cœur dans une sorte d'isolement pénible : que vous vous reportiez par la pensée dans le chemin montueux de Polémieux, et que vous vous rappeliez avec plaisir de l'avoir parcouru quelquefois avec moi et vos amis. Ces

doux souvenirs m'occupent aussi et me font désirer de cultiver encore la métaphysique, l'anatomie, la botanique et tant d'autres belles choses que j'aimais et que j'aime encore comme elles méritent de l'être. Mais vous avez fui loin de nous, et si pour mon compte je n'avais trouvé un asile tel que celui que m'a offert la Providence, jo ne sais quel aurait été mon délaissement; je ne vous aurais, je crois, jamais pardonné. Cependant, non seulement je vous absous, mais je voudrais que le bonheur vous accompagnât à Paris, ou plutôt que vous vinssiez le retrouver auprès de ceux qui vous recevraient comme l'Enfant prodigue. Chaque jour j'éprouve, de plus en plus les effets de la bonté de Dieu. Débarrassé des inquiétudes et des devoirs du monde, je goûte avec une liberté que je ne connaissais pas encore le plaisir innocent de chérir tous ceux que j'ai semblé quitter. Sur tout ce qui me touche se répand une bénédiction particulière. Mon frère est venu me visiter; il a passé une semaine avec moi; j'ai pu remarquer que son caractère s'était heureusement modifié par les sentiments religieux. Il m'a remis une lettre de son ami dans laquelle celui-ci, également ému d'une grâce céleste, me témoigne qu'il sent mieux que jamais le

bonheur d'être chrétien; et, comme s'ils s'étaient tous donné le mot, je reçois le même jour un mot de Bredin, qui déclare que l'orgueil seul a pu le faire reculer dans le chemin de la vérité, et que pour y marcher avec plus de fermeté il réclame mes services et les vôtres. Ce n'est pas tout : Bonjour paraît s'ébranler, et j'ai engagé Bredin à s'attacher à lui, promettant que vous et moi le seconderions. D'un autre côté, Grognier s'est marié , sa femme est pieuse : cela doit contribuer à le ramener au christianisme. Enfin, c'est dans de telles circonstances que M. Lambert doit prêcher à Saint- Jean pendant le carême; c'en est assez, je pense, pour que nous puissions espérer la conversion sincère de nos amis. Mon brave et digne Ampère, notre petit apostolat n'a donc pas été inutile. Après Dieu, c'est vous qui avez puissamment agi sur l'esprit de mon frère. Je vous engage, par tout ce que vous aimez, à tenter la même entreprise auprès de son cadet; mais la guérison d'un tel malade n'est pas une petite cure. Cette œuvre accomplie, vous pourriez non pas m'être plus cher, mais devenir plus agréable à Dieu. Faites ce miracle, et j'oublierai tout à fait que vous avez quitté Lyon pour Paris.

« Embrassez Lenoir et Ballanche s'ils sont près de vous.

« Votre bien dévoué ami,

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