‹ Journal et correspondance, 1793 à 1805Chapitre 5 sur 31 · LES TROIS AMPÈRE · texte numérisé non relu

LES TROIS AMPÈRE

Au mois de mai 1793, la ville de Lyon, poussée à bout par l'odieux despotisme qu'exerçait le club central des Jacobins, s'insurgea contre sa municipalité terroriste, parvint à lui arracher l'autorité, et résista pendant soixante jours à larmée républi-

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caine envoyée par la Convention pour soumettre et détruire cette malheureuse cité.

Jean-Jacques Ampère, ancien négociant, chargé des fonctions de juge de paix avant le siège, ne les abandonna point au moment de l'insurrection ; exaspéré comme ses concitoyens par les iniquités dont ils étaient victimes, il ne s'effraya pas, dans sa courageuse indignati^ji, des nouveaux dangers auxquels son poste officiel allait lexposer, et, le 29 septembre, quand un membre du Comité de salut public, Dubois de Crancé, entra victorieux dans la ville, vaincue et décimée, un de ses premiers actes de vengeance fut d'envoyer le juge de paix en prison et bientôt à la mort.

Le 17 octobre an II de la République, du cachot n" 5 de la maison de détention de Roanne, cinq semaines avant son exécution, le condamné écrit une instruction à sa femme ; la voici :

<i II faut, ma très chère amie, que tu fasses renouveler en ton nom les promesses que la Tatan possède, ou bien au nom de ta sœur, tu feras valoir le seul immeuble qui m'appartient à Polémieux; la dotation que ton oncle t'a faite, la licitation de la maison de ville que j"ai vendue à feu

i JOURNAL ET CORRESPONDANCE

la citoyenne Guyau, ton contrat de mariage contenant reconnaissance de tes meubles, la pension viagère de cinq cents francs dont je suis chargé à l'égard de ta belle-mère, un capital de cinq mille livres que je dois à ma cousine Hilaire, de Paris.

« Tu trouveras dans mon cabinet les titres qui te concernent; si l'on s'obstinait à vendre Polémieux à ton préjudice, tu pourrais le faire racheter par Dolorme ou tout autre, en ton nom ou celui de nus enfants.

« Je dois douze livres dix sols à la citoyenne Passot pour cinquante bouteilles de rencontre, dont il no faut pas se servir sans les avoir bien fait nettoyer et éprouver; huit livres moins un quart de pain à la citoyenne Barbaret, et environ quinze livres de pain à la veuve Pourra.

« Une somme de dix livres au citoyen Rivai, Grande Rue Mercière, pour le chapeau rond de mon fils. Je ne crois pas devoir autre chose, si ce n'est soixante francs à un vitrier qui a réparé le vitrage de la fourrage rie.

« Il ne faut pas oublier de faire opposer tous nos domestiques, desquels tu as reçu tant de bons et fidèles services, pour obtenir le payement de leurs gages, qui seront dus à la Saint-Martin.

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» J'ajoute à nos dettes celles que j'ai contractées avec la citoyenne M***, qui nous a nourris, la Tatan et moi, pendant le siège, et qui a avancé presque un an entier à mon frère de la rente que je lui faisais.

<i J'atteste sincères et véritables les dettes que j'ai détaillées dans cet écrit pour me mettre à l'abri de tous reproches à l'égard de mes concitoyens qui ont suivi ma foi.

" A Lyon, le jeudi 17 octobre 179;^, l'an II de la République.

« Jeax-Jacques Ampère, juge 'de paix jusqu'à ce moment. ^

« Il s'en faut de beaucoup, ma très chère amie, que je te laisse riche et même une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputera ma mauvaise conduite ni à aucune dissipation : ma plus grande dépense a été l'achat des livres et des inslruments de géométrie dont notre fils ne pouvait se passer pour son instruction ; mais cette dépense même était une sage économie, puisqu'il n'a jamais eu d'autres maîtres (jue lui-même.

« 11 est vrai de dire cependant que ma fortune, depuis ma retraite du commerce, a souffert une diminution; la place que j'ai occupée deux ans

m'a coûté trois mille livres de mon capital, qui a subi aussi quelques retranchements par le rachat des droits féodaux, fixes et éventuels, que j'ai payés au receveur de la nation, il y a plus de deux ans; payement qui, avec les impositions accumulées de quatre à cinq années, y a fait une brèche de dixhuit mille livres; il faut ajouter à cela le quart de mon revenu, les offrandes à la patrie, le contingent du recrutement du mois de mars dernier, qui font près de deux mille livres ; ma dépense extraordinaire nécessitée par ma place de juge de paix, qui exigeait de moi un loyer, un domestique, un ménage et trois feux de plus. Je doute qu'avec d'aussi minces ressources il y ait eu un seul citoyen qui ait autant rendu que moi à la patrie ; je ne regrette rien que le malheur d'être méconnu d'Elle, car d'être flétri par mes ennemis ou des envieux est ce qui m'afflige le moins, mais c'est mon étonnement.

« Je n'eus jamais que le goût et la passion de mes devoirs, je n'ai ni repentir, ni remords, et je suis toujours digne de toi; je t'embrasse, et tout ce qui nous est cher, du fond de mon cœur.

« Jean-Jacques Ampère, époux, père, ami et citoyen toujours fidèle. »

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Un mois plus tard, le 23 novembre, Jean-Jacques Ampère, la veille de sa mort, adresse ses dernières pensées à ceux qu'il va quitter, à sa patrie tant chérie, puis s'abandonne à Dieu en pardonnant à ses bourreaux.

Cet homme simple, si doux dans sa résignation, si fort dans sa pureté de conscience, si grand par la hauteur de son âme, devait être la noble souche de deux générations que le talent et le génie allaient illustrer.

Recueille-toi, Madeleine, et lis avec un sentiment de vénération les pages qui vont suivre :

« J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a versé un baume vivifiant sur les plaies morales que fait à mon âme le regret d'être méconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus cruelle séparation, ma patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai eu tant à cœur la prospérité.

« Je désire que ma mort soit le sceau d'une réconciliation générale entre tous nos frères ; je la pardonne à ceux qui s'en réjouissent, à ceux qui l'ont provoquée et à ceux qui l'ont ordonnée.

« J'ai lieu de croire que la vengeance nationale, dont je suis une dos plus innocentes victimes, ne

s'étendra pas sur le peu de bien qui nous suffisait, grâce à ta sage économie et à notre frugalité qui fut notre vertu favorite. Il vient de toi, il t'appartient, ou à ta sœur, ou à des créanciers dont les titres ne sont pas équivoques ; tu feras donc valoir tes droits de concert avec eux suivant l'instruction que je t'ai fait passer les premiers jours de ma détention au cachot, et les gages de notre union, qui sont si dignes de notre tendresse, seront du moins à l'abri de l'indigence. .

« J'espère qu'un motif de cette importance te fera supporter ma perte avec courage et résignation. Après ma confiance en l'Éternel, dans le sein duquel j'espère que ce qui restera de moi sera porté, ma plus douce consolation est que tu chériras ma mémoire autant que tu m'as été chère; ce retour m'est dû.

« Si, du séjour de l'éternité oii notre chère fille m'a précédé, il m'était donné de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant les yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opère en nous l'innocence et la justice malgré la fragilité de notre nature.

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« J'adresse à la Tatan les plus tendres adieux, et je compte sur son amitié pour toi et pour les tiens; puisse-t-elle avoir une partie du courage qui m'anime, afin que vous vous encouragiez mutuellement! Ne parle pas à ma Joséphine du malheur de son père, fais en sorte qu'elle l'ignore; quant à mon lils, il n'y a rien que je n'attende de lui, tant que tu les posséderas et qu'ils te posséderont; embrassez-vous en mémoire de moi. Je vous laisse à tous mon cœur. Adieu, tendre amie, reçois les derniers élans de ma tendresse et de ma sensibilité ; dis à celui qui partagea notre retraite que je l'aime autant que je l'honore; rappelle-moi au souvenir des C"s Per.

« Ce 23 novembre 170;{.

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