‹ Journal et correspondance, 1793 à 1805Chapitre 6 sur 31 · J.-J. AMPÈRE · texte numérisé non relu

J.-J. AMPÈRE

Ces lignes écrites quelques heures avant de monter sur l'échafaud, dans toute la plénitude de la vie et des facultés, sont à elles seules une l)iographie complète de l'homme juste, un testament qui vaut bien des parchemins.

Le condamné parle d'une tille aînée (ju'il va rejoindre au ciel, de la ïatan, sa belle-sœur, de la pe-

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tite Joséphine, qui doit ignorer la fin tragique de son père; et sur André, dont il a deviné le génie, un pieux orgueil, tout vivant encore dans son cœur au moment suprême, lui inspire ces mots : « Quant à mon fils, il n'y a rien que je n'attende de lui. » Paroles prophétiques, saintement recueillies par celui qui devait les justifier un jour, vous avez sans doute plus d'une fois relevé son courage sur ce chemin si rude qui le menait à la gloire.

André-Marie Ampère avait dix-huit ans à l'époque de la terrihle catastrophe. Foudroyé, brisé devant son formidable malheur, l'orphelin, comme anéanti, y succomba un moment.

Son ébranlement fut si profond, que pendant toute une année cette puissante intelligence sembla disparaître ou dormir. Un jour, elle se réveilla en s'intéressant aux fleurs. De cette contemplation à la poésie, la ponte était facile. Bientôt il s'enivra des plus beaux vers d'Homère, d'Horace, de Virgile et du Tasse; il s'enthousiasma de la nature, goûta l'amitié avec ardeur, Vamitié, sentiment héréditaire dans sa famille, que Jean-Jacques a élevé à la hauteur d'une vertu.

Dans une telle situation d'âme, André-Marie rencontra une jeune fille qu'il allait chérir encore plus

que les fleurs, la poésie et la science ; Julie Carron devait être la passion, le seul amour de toute sa vie.

Aux environs de Lyon, tout près de Polémieux, où naquit André Ampère, dans le domaine mate^?nel, se trouve le petit village de Saint-Germain-au- Mont-d'Or; c'est là que vivait tout l'été, dans une campagne bien modeste, la famille Carron. Le chef de cette maison s'occupait d'affaires. Il avait quatre enfants : un garçon et trois filles. L'aînée de celles-ci était mariée à son cousin Marsil Périsse, associé d'un établissement de librairie, connu et respecté dès lors, comme à présent, dans le commerce de Lyon ; la seconde, M"^ Julie, devait être la mère de J. -Jacques Ampère; la troisième, Élise, personne d'un esprit original et cultivé, douée d'une incomparable bonté, mais ayant l'imagination un peu orageuse, nous initie par sa correspondance aux mœurs simples, aux vertus domestiques de son pieux iiitérieur. Une mère bien tendre, un père malade, objet de la sollicitude de tous les siens, une grand'mère très aimée de ses petits-enfants, une tante dévouée à chacun , M"° Boiron , sœur de M"' Carron, et quelques vieux amis, composent ce cercle intime. Le fils unique de M. Carron est fiancé

à M"^ Aguarite de Gampredon, au moment où nous y pénétrons, en 1795.

Julie était une blonde aux cheveux d'or, un titre de romance le prouve; André complète ainsi son portrait quelque part : « On voit dans ses yeux bleus la sérénité d'une âme angélique, un sourire anime tous ses traits, les grâces composent tous ses mouvements, la candeur brille sur son front et colore ses joues d'une légère teinte de rose. » Quant à son cœur et à sa raison, pour en juger immédiatement, nous nous arrêterons un instant sur un épisode de sa jeunesse, étranger à notre sujet principal, mais qui nous fournit l'occasion de faire avec cette aimable fille et avec ceux qui Fentourent plus intime connaissance.

M. Dumas, médecin déjà distingué à vingt-neuf ans, professeur à l'École centrale de santé à Montpellier, demande, en 1795, M^''^ Julie Carron en mariage. L'affection qu'il éprouve est sincère, car l'appât d'une belle dot n'existe point'.

De dix-neuf à vingt et un ans, Julie sut donc inspirer deux fois un amour désintéressé, sentiment

1. Dumas, médecin, né à Lyon, en 1765, étudia à Montpellier, fut employé à l'HôtcI-Dieu de Lyon, où il rendit de grands services pendant le siège de la Tille (1793), puis à

moins rare il y a soixante-dix ans qu'aujourd'hui, à ce qu'il paraît.

Le style de M. Dumas, amoureux, n'échappe point à l'influence de son époque. Il peint sa passion avec une exaltation dramatique, une emphase d'expression qui serait mal venue en 18G9, et risquerait de provoquer plus souvent le sourire que l'émotion. Pourtant, je le répète, sous cette forme trop sensiblement romanesque^ le fond se trouve, la tendresse est réelle.

C'est à la mère de Julie, bien entendu, que le jeune professeur adresse tout d'abord sa prière. Il parle de sa situation présente, de ses espérances d'avenir, et commence ainsi :

De M. Dumas à M""' Carron.

« Madame,

« Ah! si vous pouviez connaître mon âme tout entière ! Lorsque je revins de Paris, il y a six ans, je nourrissais déjà le même sentiment pour votre

l'armée des Alpes (1794). Il fut nonuiic en llOo professeur d'anatomie et de physiologie à Montpellier, devint successivement doyen de la faculté de médecine, recteur de l'Académie

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fille; j'étais sans fortune, il fallait la faire avant de' songer à elle. Je vins concourir à Montpellier pour une place de professeur que j'avais obtenue par un brevet. Ma pauvre mère, instruite de mon amour, m'animait à de grands efforts pour en me'riter l'objet; des circonstances fâcheuses, relatives à la Révolution, éloignèrent le moment oîi ma position devait être fixée; j'arrivai à Lyon dans l'espoir de me faire un sort; je ne tenais à réussir que pour Julie : pour elle je bravai les rigueurs du siège et m'exposai à tous les malheurs qui suivirent pour moi ce terrible événement. Vous les connaissez, je ne les rappellerai point à votre cœur sensible. Je vous dirai seulement que, menacé d'un danger pressant, accablé de privations et de maux pendant ces jours d'infortune, je ne donnai de regrets qu'à Julie. J'aime à croire qu'elle aurait consenti à être mon épouse si de nouvelles circonstances ne m'eussent éloigné de mon pays.

« Je languis dans les plus cruelles incertitudes; daignez me tirer de cet état et fixer, par un seul

de Montpellier^ et mourut dans cette ville en 18la. Ses principaux ouvrages sont : Principes de Physiologie, 1806, où il dévelopi3(a la doctrine du principe vital de Barthez, et Doctrine des Maladies chroniques, 1812, travail neuf, oti l'auteur expose la théorie et la formation des maladies.

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mot, ma bonne ou ma mauvaise fortune, car il n'y aura pour moi de bonheur et de malheur que par Julie.

« La Convention nationale vient de m'appeler à un poste avantageux et conforme à mes goûts. Je suis nomme professeur à l'École centrale de santé établie à Montpellier, et chargé d'enseigner l'anatomie, la physiologie et la physique appliquée à l'art de guérir. Le traitement de chaque professeur est l)orté à six cents livres par mois. J'espère aussi que l'exercice de ma profession ne sera pas infructueux.

« Je n'offre point des richesses à Julie, mais je lui apporte un cœur plein d'elle et qui, dès sa première jeunesse, s'est pénétré d'un amour que le temps ne saurait altérer.

« J'attends votre réponse, Madame, et je compterai les jours, les heures, les minutes qui vont s'écouler jusqu'à ce qu'elle me parvienne.

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