DUMAS
<< Professeur à l'École centrale de santé, chez les citoyenne^ Durand, rue Haute, à Montpellier, an UI de la République française. "
Cette lettre, qui tombe à l'improviste au milieu des habitudes régulières et paisibles de la famille
Garron, agite toutes les imaginations, particulièrement celle d'Élise, qui ne peut supporter la perspective d'être séparée de sa sœur. Ce grand événement devient vite le secret do la comédie; chacun s'en préoccupe tout bas activement, mais se croit obligé de garder une discrète et coûteuse réserve vis-à-vis des autres. Élise, qui est à Saint-Germain avec sa grand'mère pendant que Julie reste à Lyon auprès du lit de son père, nous peint la situation en rendant compte de la visite de Marsil, son beau-frère.
D'Élise à Julie.
« Saint-Germain.
<( Oh ! ma chère Julie, combien nous avons causé avec mon beau-frère ! Je me doutais qu'il était au fait de tes affaires; il se tenait cependant comme moi sur la réserve ; mais lorsqu'il fat près de son départ, je le retins en lui disant : « Mais ne sais-tu « plus rien, plus rien ? » 11 s'est mis à rire, et, dans la crainte de compromettre sa femme, se taisait toujours; enfin nous avons crevé en môme temps, et chacun s'est avoué ce qu'il savait là-dessus. Jenny lui contant tout nous met par force dans le cas de
ne lui rien cacher. 11 m'a priée néanmoins de ne point t'approndre qu'il était si bien instruit pour ne pas te gêner avec lui; je me suis moquée de cette raison, car je pense qu'un aussi bon frère compléterait à merveille notre quadrille de femmes ; il en a toute la sensibilité et t'aime quasi autant que le fait ton Élise.
« Cette visite de Marsil mit tout le voisinage en émoi, M"" Laurent, M. Richemberg et bien d'autres... J'étais tout étourdie et rouge comme le feu de me trouver à pareille fête, et bien contente de leur voir les talons pour me retrouver avec mon frère, qui, par complaisance, est resté jusqu'à cette après-midi.
« Embrasse papa, maman ; surtout n'oublie pas de m'aimer. Je t'embrasse à l'étouffado.
« ÉLISE
Point de réponse de Julie à sa sœur; mais en voici une adressée au professeur, assez menaçante pour son amour, malgré les espérances d'avenir qui s'y glissent en passant :
« Monsieur, « C'est bien contre mon gré que vous êtes depuis
si longtemps dans une incertitude pénible; j'aurais voulu pouYoÎF prendre une détermination prompte, mais j'attache une trop grande importance à l'engagement que vous me proposez pour ne pas faire des réflexions sérieuses et qui demandent une tranquillité d'esprit que je suis loin de trouver auprès d'un malade chéri.
« Vous imaginez que vos propositions nous sont désagréables : peuvent-elles l'être d'une personne que nous estimons tous ? Je ne puis m'accoutumer à l'idée d'une séparation avec ma famille; je sens que jamais je ne saurai m'y résoudre, ne sachant pas même encore si nos caractères et nos goûts sont tels qu'il les faut pour adoucir les peines qu'on ne peut éviter dans aucun état de la vie. Les raisons qui vous retiennent à Montpellier sont toutes naturelles; il faut se garder de quitter un emploi avantageux au moment où ils sont si rares. Je serais bien fâchée de contribuer à vous faire négliger votre avancement; mais les circonstances peuvent changer. Lyon vous offrira sans doute un jour les occasions qui se présentèrent pour vous autrefois. De mon côté je n'aurai pas constamment des chagrins aussi vifs que ceux que j'éprouve maintenant. Mais, à présent, la pensée d'abandonner
d'andré-marie ampère. 19
mon père un seul instant ne pourrait qu'ajouter à ma peine...
« Je suis, Monsieur, avec une grande considération,
« JULIE CARRON
A ces paroles pleines de raison et de politesse, ^{me Carron ajoute quelques réflexions peu encourageantes :
« Quitter tout ce que l'on aime au monde pour se transporter à soixante lieues avec quelqu'un dont on ne connaît ni les goûts ni les habitudes, vous m'avouerez, Monsieur, que c'est un parti à prendre qui demande de la résolution et de grandes dispositions pour le mariage. »
Grâce aux illusions que conservent trop souvent les amoureux, la confiance de celui-ci ne s'ébranle pas : le 29 floréal il essaie encore de faire valoir les avantages de sa carrière :
» Montpellier, an III de la République française.
« Madame,
« Que la manière dont Julie exprime ses sentimonts est touchante ! Comme on y voit la can-
deiir d'une âme pure et la sollicitude de la tendresse filiale ! Les obstacles qu'elle oppose à mon bonheur me la feraient chérir davantage, si mon amour était susceptible de s'accroître. L'idée d'une séparation l'épouvante; mais voyez ma position, et jugez si je dois l'abandonnor en ce moment.
« Je me trouve à la tête d'un établissement nouveau, formé sur les ruines de la plus célèbre école de l'Europe. J'occupe une des premières places de la médecine dans une ville qui compta toujours un grand nombre de médecins fameux; ma place m'assure un sort honnête et invariable ; elle mène également à la gloire et à la fortune, m'attache à l'utilité publique, et je me trouve, à vingt-neuf ans, plus distingué, plus considéré qu'un médecin ne l'est bien souvent à quarante ans dans une autre ville. Tous ces avantages me semblent surtout précieux après les tristes événements qui m'ont ('loigné de ma patrie... Je renoncerai, s'il le faut, à la brillante carrière qui m'est ouverte; j'irai, si elle l'exige, oui, j'irai avec elle dans une ville dont je crois le séjour dangereux; mais, par cet abandon, que me restera-t-il à lui offrir?.,. Des sacrifices et rien de plus.
« Recevez , Madame , l'assurance de mon respect.
« DLMAS. »
Ces arguments ne manquent point d'une certaine force; plus d'un père de famille s'en contenterait; mais, hélas ! Dumas n'a pas conquis Julie. Une nouvelle missive qu'on reçoit à Saint-Germain nous le prouve: cette lettre, destinée à l'intimité maternelle, est consciencieusement envoyée par M""^ Garron à celui qu'elle va désespérer :
<i Lyon, 20 germinal au soir.
« Nous recevons dans l'instant, ma petite mère,. une lettre de Montpellier. J'avais la permission de l'ouvrir, elle m'a rendue toute triste; j'étais tranquille ces jours passés, tu avais répondu, c'était tout ce que je pensais. Je sens le prix dun canir aussi sensible. Mais te quitter, m'éloigner de ceux que j'aime, non, non, je ne peu.x envisager cela sans un cruel chagrin. Moi qui voudrais chaque matin franchir ces trois lieues qui me séparent de toi et revenir le soir trouver mon père et mon Elise"! Il faut répondre. Comment dire par lettre tant de raisons qui se sentent mieux qu'elles ne s'expri-
ment? On vuit bien qu'il ne croit pas mon père aussi malade. Si j'avais l'esprit plus tranquille sur son compte, je m'occuperais davantage d'une chose d'où dépend le bonheur de ma vie. Je vois que je suis bien aimée; mieux connue, peut-être le seraisje moins. Moi aussi je ne puis être heureuse qu'en chérissant celui avec qui je passerai mon existence. Ses lettres sont bien faites pour me donner une bonne idée de lui : un cœur délicat, de l'amitié pour les miens. Toutes ces choses sont telles que je les ai toujours désiré rencontrer dans un époux, si je dois en avoir un. Mais il est encore tant de rapports de caractères et de goûts qui cuntribuent k la mutuelle félicité I Je te l'ai déjà dit. je ne le connais pas assez; je faisais peu d'attention à l'intérêt qu'il me portait autrefois, pensant que c'était un badinage.
« J'apprécie toutes ses bonnes qualités, mais il ne parle plus de venir se fixer à Lyon : ce seraient seulement des voyages qui deviennent difficiles lorsqu'on a un ménage à quitter. Je me répète cela, j'y reviens toujours, parce que j'y songe sans cesse. Que j'aurais de plaisir k te confier toutes mes pensées, en écoutant à mon tour tes conseils ! Mais je ne puis laisser encore Élise seule prés de mon père ;
ensemble nous nous aidons à supporter nos craintes. Comment pourrais-je donc me résoudre à m'en aller si loin? pour si longtemps? Oh ! non, non. Réponds ce que tu voudras à cette lettre bien tendre, mais je ne peux quitter tous ceux que j'aime tant. <( Adieu, maman.