DUMAS
Julie, l'excellente fille, ne peut rester complètement insensible aux tourments qu'elle cause. En prenant la plume pour écrire à Montpellier cette page qui sera la dernière, elle commence ainsi, l'innocente imprudente :
« Je ne pensais pas, Monsieur, que la réponse à ma lettre put être d'un style aussi triste. Je vous dis, il est vrai, que je ne peuxme déterminer à (piitter tous les miens ; je vous engage aussi à ne pas abandonner, dans un moment de révolution, une place qui vous est avantageuse. Affligée comme je le suis de voir mon père dans une situation dangereuse, puis-je songer à un changement d'état?
« Si j'ai désiré vous connaître davantage, n'étaitce pas également pour le bonheur de tous deux? ne risquais-je pas autant que vous à cet examen? Le séjoin' de Lyon vous déplaît ; que ne faudrait-il pas pour vous faire oublier un pays que vous aimez et des avantages si difficiles à remplacer ail-
leurs? Vous trouvez que les années s'écoulent rapidement,je l'aperçois comme vous; mais ne vaut-il pas mieux en employer quelques-unes à chercher le bonheur pour l'atteindre, que de saisir son ombre? Vous rencontrerez des femmes riches, aimables, je n'en doute pas : votre position exige un établissement prompt, soyez heureux! Si je vous ai causé des peines, leur souvenir ajoutera toujours aux miennes, et loin de trouver mon bonheur dans le sacrifice que vous faites du vôtre, la pensée que j'ai pu y porter atteinte sera toujours fort pénible à Julie. »
L'infortuné Dumas devait passer par toutes les phases douloureuses de la maladie dont il était victime. Quelques mots dictés par un sentiment de commisération suffisent à ranimer ses espérances. Il lit et relit cent fois, sans tenir compte du reste, les premières paroles du billet de Julie, dont il veut obstinément s'enivrer : « Je ne croyais pas, Monsieur, que la réponse à ma lettre pût être d'un style aussi triste » ; et, plus enflammé que jamais, se rattachant à ses illusions, le voilà qui exprime de nouveau ses transports. Celle qu'il aime, au contraire, défend énergiquement sa liberté, en
restant maîtresse de son cœur. La bouillante Elise, qui suit avec anxiété toutes les péripéties du petit roman de Montpellier, tremble de voir triompher le professeur passionné, et adresse de Saint-Germain, à sa sœur, de véritables lamentations.
.4 la citoyenne Julie Carron, rue Clermont, n° 21, maison Bebrosse, à Lyon.
« Saint-Germain, ce dimanche soir, vieux style.
« Chère Julie,
« Le jour d'hier fut pénible pour ton Élise : ces nouvelles qui n'arrivaient point, je tremblais de les recevoir. Il est des moments où tout vous accable. Je suis abasourdie, hébétée, et j'ai grand'peur que ma faible tète ne puisse résister à tant de choses; les plus petites me désespèrent, parce que les grandes sont là, qui ne me quittent ni jour ni nuit. Ah! que j'ai besoin de parler de foi I Gomme je pleurerais de bon cœur! Cette dernière lettre où l'on ne veut point de séjour à Lyon met le com-
ble à mes craintes. Je suis découragée, la vie m'est à charge; je me reproche aussi la peine que ma tristesse et mes plaintes te causent. Ahl si ton amitié me manquait jamais, cache-le-moi si tu veux que j'existe. Mais où m'emporte mon ennui? n'en as-tu pas assez toi-même? Enfin, je me dégonfle un peu.
« J'irai soigner notre cher père sitôt que la bonne maman sera remise. Embrasse tendrement Aguarite. ?yous avons eu des nouvelles de son fiancé : il a reçu un aimable accueil de mon oncle, a fait un bon voyage. Dieu veuille que tout cela continue !
« Mais revenons à ce qui te regarde : tout le reste, en m'occupant fortement, ne me touche jias avec autant de vivacité. Aguarite te conseille de dire oui; mais comment s'y décider, se connaissant si peu? Elle doit savoir par expérience qu'il faut être sûr d'une confiance réciproque. Elle éprouve tant de satisfaction à apprendre tout ce qu"a pensé et pense notre frère : se serait-elle contentée de le deviner de loin et par lettres ?
« Toutes tes raisons sont les meilleures du monde; rien de choquant, rien d'empressé; enfin, c'est ce que tu sens. S'il a vu ce que tu écrivais à
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notre mère, il ne parlera plus comino d'une bagatelle du voyage de Montpellier.
« Je suis hébétée aujourd'hui; hi maladie de bonne maman et bien d'autres choses encore m'ont tant secouée, que je ne sais si je dors, si je veille, si je suis folle ou raisonnable.
« Adieu, aime-moi malgré tout, et crois que je t'aime, que je t'aime ! Ah ! ma chère Julie, voilà qui approche bien d'une conclusion : fasse le ciel qu'elle soit pour ton bonheur 1
« ÉLISE
En effet, nous touchons au dénoiàment; le rêve de l'amoureux vient enfin de s'évanouir; une dernière épître qui nous l'annonce se termine ainsi : « Mademoiselle, ayez au moins tout le bonheur qui me manque, je n'en sentirai la privation qu'à demi. Vivez tranquille au sein d'une famille qui vous chérit, loin d'un homme qui vous adore, et songez quelquefois à l'infuituné qui no pouvait cesser de l'être que par vous. »
Plaignons Dumas, il le mérite : mais espérons que l'avenir l'aura dédommagé. Nous pouvons dire, ayant connu son cœur : « Heureuse la femme qui aura su le consoler 1 »
Et Julie, de son côté, n'a-t-elie pas inspiré aussi quelque sympathie? C'est une belle nature, un esprit droit. Elle possède le sentiment du devoir à un haut degré, saura prendre le plus court pour arriver au but, car son bon sens ne fera jamais défaut.
Le professeur de Montpellier, qu'elle n'avait vu qu'en passant et qui voulait l'enlever à sa famille, l'a peut-être accusée de froideur. Mais son dévouement à ses parents dément toutes conjectures de ce genre. En amour Julie n'avait pas dit son dernier mot. A l'époque terrible de 1793, sa jeunesse s'épanouissait à peine : de pareils événements mûrissent vite ; les dangers qui menaçaient les siens avaient resserré les liens qui l'unissaient à eux. S'éloigner quand ils venaient d'échapper à la terreur, et que la maladie paralysait son père, ce sacrilice lui parut impossible. Elle refusa donc l'occasion, toujours rare pour une fille sans fortune, d'un établissement très avantageux. Elle refusa, non sans avoir hésité quelque temps : car, malgré sa résolution de ne pas céder alors aux instances d'un honnête homme, sa conscience émue et reconnaissante lui disait qu'elle était aimée. Julie lutta donc, mais son affection filiale l'emporta.
Cette crise d'intérieur terminée, chaque membre
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do la famille Carron reprend sans distraction le cours de ses habitudes et de ses occupations intimes. Élise, rassurée sur la séparation qu'elle redoutait, nous parle du mariage de son frère et de ]\jne Aguarite avec plus de sérénité que de celui de sa sœur. Elle se félicite d'échapper pour son compte aux tourments de l'amour, et nous arrivons ainsi, en compagnie de cette brave et véhémente fille, à la fin de l'année 1795.
D'ÈUse à. la citoyenne Julie Can'on, à Lyon. « Mardi soir HOa, vieux style.
« Sont-ils ou ne sont-ils pas mariés ? car je ne sais ni l'heure ni le jour. Vous n'avez pas le temps de m'écrire et je m'attends, pour n'être pas surprise, à ne rien recevoir du tout. Mais une foule d'idées se pressent et me suivent pêle-mêle dans la noce. Je vois ce cher Carron si content, et cette bonne Aguarite aussi; puis maman qui ne sait auquel entendre.
« Vous avez grand besoin de vos bardes, je les envoie. Dieu veuille que ce ne soit pas moutarde
après diner ! C'est un gouffre, comme vous le dites, que cette maison aujourd'hui; tout ne fait que paraître, tout fond : pourvu que vous no fondiez pas vous-mêmes, et que je vous trouve des figures reconnaissables !
« Ton amitié te représente Élise bien malheureuse dans sa solitude, tu voudrais venir tenir ma place ici. Eh! mon Dieu, pourrais-je prendre, tout d'un coup, la tienne dans ce tourbillon de Lyon ? Crois avec moi que la Providence me veut où je suis, et vois combien d'obstacles s'opposent à ce que je sois ailleurs. Prenons donc notre parti, et cessons d'élre toujours à la recherche de moyens qui ne se rencontrent jamais. Je voudrais quelquefois, pour ton repos, que tu fusses un peu plus chaîne de puits; mais, d'un autre côté, quand je songe à moi , je suis fort aise de te voir un être tout pensant, tout sensible et qui m'aime tant.
« J'embrasse Fanchette et son drôle de petit frère Périsse, qui ne veut point qu'on marchande la façon de son habit, et qui compte faire face à tout avec son portefeuille.
« Adieu, je vais me coucher. Quel contraste pour notre mère avec la vie qu'elle mène depuis quelque
temps à la ville, et la tranquillité qui l'attend à Saint-Germain !
« ÉLISE
A cette époque André vient d'avoir vingt ans. Depuis plusieurs années lisait autant de géométrie et de mathématiques que les professeurs et les livres peuvent en apprendre. Devenu latiniste, helléniste, fou de poésie, il fait des tragédies, ébauche des poèmes sur les sciences naturelles, sur la morale de la vie, une épopée sur Christophe Colomb ; il rime des chansons, des madrigaux, range, classe sa flore, et sauve ses racines de la mort en les replantant dans son jardin. Il étudie la chimie, la physiqtie, la mécanique analytique, le blason, la philosophie. One n'étudie-t-il pas, bon Dieu ! que ne sait-il pas déjà, celui qui complétera ses travaux, vingt ans plus tard, en concevant et rédigeant une classification nouvelle de toutes les connaissances humaines!
>«ous retrouvons André à Lyon, installé rue Mercière, donnant des leçons toute la journée et se réservant de longues matinées dont il connaît le prix. Eu hiver, il se lève avant le jour, à quatre heures, ({uitte sa chambre et s'en va monter un
cinquième étage de la place des Gordeliers pour se réunir à un groupe de camarades avides comme lui de tout apprendre, de tout savoir. Ils lisent ensemble le traité de Lavoisier, s'enthousiasment, s'émerveillent à toutes les découvertes nouvelles que lui, Ampère, encore ignorant de son génie, saura bientôt égaler, sinon surpasser. Au souvenir de cet héroïque travailleur, M. Sainte-Beuve écrit ces charmantes paroles :
« Admirable jeunesse ! âge audacieux ! saison féconde! où tout s'exhale et coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui scrute et découvre et qui chante, qui suffit à tout, qui ne laisse rien d'inexploré de ce qui la tente et qui est tentée de tout ce qui est vrai et beau ! Jeunesse à jamais regrettée, qui, à l'entrée de la carrière, sous un ciel qui lui verse ses rayons, à demi penchée hors du char, livre des deux mains toutes ses rênes et pousse de front tous ses coursiers. »
Ampère, à la fm de chaque semaine si laborieusement remplie, quittait la ville de Lyon pour aller se reposer le dimanche en famille à Polémieux. Parfois il s'arrêtait en route chez une
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tante établie avec sa fille à Saint-Germain. Ces courses, ces visites, devinrent-elles pour notre jeune savant l'occasion d'une rencontre qui devait fixer son sort? Probablement. A cette heure, il se plaint et s'ennuie de l'oisiveté de son cœur, d'une apathie qu'il ressent en dépit de ses études et des livres qui jusqu'ici ont fait ses plus chères délices.
« Le cri de la nature répandait dans mon âme une inquiétude vague et insupportable. Un jour que je me promenais après le coucher du soleil le long d'un ruisseau solitaire... »
Le papier n'en dit pas davantage : ces lignes, tracées sur une feuille volante, s'arrêtent là; mais elles servent comme d'introduction au journal qui va commencer; c'est l'aurore d'un jour radieux, l'apparition de Julie qu'elles annoncent.
Sur la première page d'un manuscrit plus maculé que les autres, parsemé d'.r et d'y, on voit écrit ces lettres : Amorum, dernier mot d'un titre dont le commencement est tout déchiré.
Avant d'aller plus loin, arrêtons-mms un instant ; regardons ce jeune professeur de vingt ans qui doit tout ce qu'il sait à lui-môme, et qui sait tout, ex-
cepté le monde. Il n"a connu jusqu'ici d'autre joie que celle du travail; son courage, c'est sa fortune; sa simplicité, sa noblesse; sa bonhomie vient de la pureté et de la vérité de son âme. On va le trouver gauche et maladroit peut-être dans sa craintive inexpérience; mais, s'il fait sourire quelquefois, ce sera avec une certaine vénération. Sous cette humilité réelle sachons deviner le génie qui se cache, car cet homme si timide, si tendre et si modeste, est bien grand déjà par la science dont il va reculer les limites.
En 1840, au soin de l'Académie des sciences, son illustre secrétaire perpétuel, M. Arago, après avoir exposé les lois qui régissent les phénomènes d'électro-dynamique, s'écriait, en parlant d'André : « On dira un jour les lois d'Ampère, comme on dit les lois de Kepler. »
Puis il racontera que, le 18 septembre 1820, époque à la(iuelle rimmortelle découverte fut présentée à l'Institut, «les savants nationaux et étrangers, pendant plusieurs semaines, purent se rendre en foule dans un humble cabinet de la rue des Fossés-Saint-Victor, et y voir avec étonnemcnt un fil cunjonctif de platine qui s'orientait i)ar l'action (lu globe terrestre. Qu'eussent dit Newton, Halley,
Dufay, -^pinus, Franklin, Coulom, si quelqu'un leur avait annoncé qu'un jour viendrait où, à défaut d'aiguille aimantée, les navigateurs pourraient orienter leur marche en observant des courants électriques , en se guidant sur des fils électrisés? »
A ce dernier hommage rendu au génie par Arago, M. Littré ajoute le sien en terminant ainsi une notice remarquable sur Ampère :
« Notre temps présent, qui a étéjadis de l'avenir, deviendra à son tour du passé; et il arrivera une époque où toute notre science paraîtra petite. Ce que Sénèque a dit de son siècle, nous pouvons le répéter pour le nôtre : la postérité s'étonnera que nous ayons ignoré tant de choses. Le bruit des renommées ira en s'affaiblissant par la distance de l'espace. Nos volumes, tout grossis par la science contemporaine, se réduiront à quelques lignes durables qui iront former le fond des livres nouveaux. Mais dans ces livres, à quelque degré de perfection qu'ils arrivent, quelque loin que soient portées les connaissances qu'ils renfermeront sur la nature, quelque élémentaire que puisse paraître alors ce que nous savons, une place sera toujours réservée
au nom de M. Ampère et à sa loi si belle et si simple sur l'électro-magnétisme. »
A présent, chère Madeleine, que tu connais un peu mieux l'auteur du journal et des pages suivantes, ouvre ce cahier sans effroi : ce n'est pas une leçon de géométrie que le grand physicien te réserve, c'est une histoire bien naïve : celle de son amour.
D ANDRÉ-MARIE A.MPKRt:. 39