‹ Journal et correspondanceChapitre 13 sur 16 · Cet ouvrage, quoique très-avancé, ne se termina jamais · texte numérisé non relu

Cet ouvrage, quoique très-avancé, ne se termina jamais

d'andré^marie ampère 249.

« J'entends sonner une messe où je veux aller demander la guérison de ma Julie. Pauvre petite!

« A. Ampère. »

De Julie à André.

« Lyon, vendredi matin.

« Je le tiens enfin ce manuscrit que j'avais tant de peur que tu n'achevasses pas. Je viens de le remettre à mon cousin Périsse ; tu sais s'il s'y intéresse. Ta lettre £ M. Roux est fort bien. En tout, je trouve mon mari trèssage, très-gentil ; je l'aime d'avoir tant travaillé, »

« Samedi matin.

« Mon cousin demande si tu as une seconde copie de ton ouvrage. De plus, il paraît craindre que, si tu le fais imprimer, le gouvernement ne trouve pas de son goût une brochure qui parle contre les jeux, retirant de la loterie une forte imposition,

« C'est l'ami Ballanche qui l'a porté à M. Roux Ne sachant pas à quel point vous êtes liés, ce dernier dira peut-être la vérité ; du reste il sera sans doute satisfait de la confiance que tu lui montres.

« Voici un saucisson et deux fromages pour tes soupers; je suis contente que tu sois bien.

« Tu viendras donc bientôt! nous avions fait le projet d'aller à la campagne, de jouir des jolies promenades avec le petit ; et je devrai peut-être rester quelquefois à la ville dans mon lit ou sur ma bergère. Cependant ne désespérons de rien ; les forces me reviendront pour aller à Saint-Germain.

« Pauvre Ampère qui a toujours une femme malade, qu'il aime pourtant bien !

« J'ai toujours oublié de te redemander mes Heures que tu pris pour aller faire tes Pâques ; si tu les as, rapporte-les.

« Adieu, adieu.

« Ta Julie. »

D'André à Julie.

« Bourg, mardi.

« Je ne trouve aucune apparence de possibilité à ce que le gouvernement désapprouve mon petit mémoire. Est-ce que la loterie royale sous l'ancien régime empêchait de prêcher contre le jeu ? Le gouvernement sait bien que cent mille mémoires sur ce sujet ne dégoûteraient pas les badauds de porter leur argent dans ses

bureaux. Je persiste donc à le faire imprimer à mes frais : cela ne saurait aller à deux cents francs , et j'en retirerai bien toujours au moins les trois quarts en en vendant quelques-uns.

« Tout cela, du reste, est subordonné à la lettre de M. Roux, qui se fait bien attendre. Ce petit ouvrage me fera attribuer une bonne part du livre qui va paraître par Ampère et Clerc, professeurs à l'École centrale du département de l'Ain, tandis que mon collaborateur en aurait eu sans cela tout l'honneur comme professeur de mathématiques.

« Tu pèseras, ma bonne amie, toutes ces raisons pour et contre, et tu décideras en dernière analyse du sort des Considérations mathématiques sur le jeu.

« J'ai trouvé tes Heures dans ma poche dix à douze

jours après mon arrivée : je m'en sers habituellement ;

mais je les rapporterai.

« Adieu.

(( A. Ampère. »

(Voilà donc Julie nommée par André l'arbitre du sort des Considérations mathématiques sur le jeu! Heureusement qu'elle en décidera favorablement; car ce petit mémoire devait le mener non-seulement au Lycée de Lyon, mais beaucoup plus loin encore.)

D'André à Julie.

a Bourg, samedi.

« Depuis avant- hier, mon amie, je délibère si je t'écrirai le désagrément que j'eus à ma leçon de chimie. Comme je vois qu'il n'aura aucune suite, je me décide à te. le raconter. M. Delalande avait annoncé qu'il viendrait jeudi à la leçon ; je m'étais paré de mon mieux, craignant d'autant moins que t'expérience préparée ne me jouât un mauvais tour qu'il ne m'était encore rien arrivé depuis que j'avais commencé la chimie. Je regardais dans les tubes de l'appareil les progrès de l'expérience, quand un bouchon sauta; je reçus dans l'œil droit, où je n'ai pas le moindre mal aujourd'hui, un peu d'eau-forte toute chaude. M. Sylvain, médecin, qui se trouvait là, m'arrosa sur-le-champ l'œil d'ammoniaque, ce qui m'ôta immédiatement la plus vive douleur que j'aie éprouvée depuis longtemps ; puis je me lavai l'œil avec de l'eau fraîche et il redevint aussi bien portant que l'autre Je pensai tout de suite à mes habits que je couvris d'ammoniaque aussi, en sorte qu'il n'y aura que très-peu de dégât; il n'y en aurait point du tout, sî je n'avais pas été un peu troublé et si je n'avais pas pensé d'abord seulement à mon œil. Je n'ai absolument qu'une brûlure sur deux doigts de la main gauche, qui

sera passée demain. Je t'assure que dans tout cela il n'y a aucune raison de t'inquiéter, que mes habits ne seront pas gâtés et que je ne me sentirai plus du tout de cet accident quand j'irai te retrouver dans huit jours. Ma Julie, c'est dans huit jours que j'espère partir. Dimanche, à cinq heures du soir, je t'embrasserai, je baiserai le petit. Sais-tu qu'il y a eu hier trois- ans que tu as fait mon bonheur ! Que ces trois ans se sont vite écoulés ! Que tu as éprouvé de peine dont je suis cause, tandis que tu m'as comblé de joie ! Et pour compléter mes sottises, je me suis fait sauter de Peau-forte dans l'œil, malgré toutes tes exhortations de prudence ! Pardonnemoi, ma Julie, c'est la dernière fois que je te ferai du chagrin. Oh ! oui, je te le promets en commençant notre quatrième année de mariage 4 . Notre fils aura deux ans jeudi. Je te remercie de me l'avoir donné!

« A. Ampère. »

(L'accident dont André raconte les détails pouvait être bien grave pour lui ; mais comme sa personnalité s'efface dans ce récit, malgré l'horrible douleur qu'il a ressentie à l'œil, et quelle sollicitude s'étend vite sur son habit, à l'idée que sa ménagère va s'inquiéter encore de tant de désastres chimiques !

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