‹ Journal et correspondanceChapitre 4 sur 16 · LES TROIS AMPÈRE · texte numérisé non relu

LES TROIS AMPÈRE

Au mois de mai 1793, la ville de Lyon, poussée à bout par l'odieux despotisme qu'exerçait le club central des Jacobins, s'insurgea contre sa municipalité terroriste, parvint à lui arracher l'autorité et résista pendant soixante jours à l'armée républicaine , envoyée par la Convention pour soumettre et détruire cette malheureuse cité.

Jean-Jacques Ampère , ancien négociant, chargé des fonctions de juge de paix avant le siège , ne les abandonna point au moment de l'insurrection; exaspéré comme ses concitoyens par les iniquités dont ils étaient

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victimes, il ne s'effraya pas, dans sa courageuse indignation, des nouveaux dangers auxquels son poste officiel allait l'exposer, et, le 29 septembre, quand un membre du Comité de salut public, Dubois de Crancé, entra victorieux dans la ville vaincue et décimée, un de ses premiers actes de vengeance fut d'envoyer le juge de paix en prison et bientôt à la mort.

Le 17 octobre an II de la République, du cachot no 5 de la maison de détention de Roanne, cinq semaines avant son exécution, îe condamné écrit une instruction à sa femme ; la voici :

« Il faut, ma très-chère amie, que tu fasses renouveler en ton nom les promesses que la Tatan possède , ou bien au nom de ta sœur, tu feras valoir le seul immeuble

qui m'appartient à Polémieux; la dotation que ton oncle t'a faite, la licitation de la maison de ville que j'ai vendue à feu la citoyenne Guyau , ton contrat de mariage contenant reconnaissance de tes meubles, la pension viagère de cinq cents francs dont je suis chargé à l'égard de ta belle-mère, un capital de cinq mille livres que je dois à ma cousine Hilaire, de Paris.

-« Tu trouveras dans mon cabinet les titres qui te concernent ; si Ton s'obstinait à vendre Polémieux à ton préjudice , tu pourrais le faire racheter par Delorme ou tout autre, en ton nom ou en celui de nos enfants. « Je dois douze livres dix sols à la citoyenne Passot

pour cinquante bouteilles de rencontre, dont il ne faut pas se servir sans les avoir bien fait nettoyer et éprouver ; huit livres moins un quart de pain à la citoyenne Barbaret, et environ quinze livres de paîn à la veuve Pourra.

« Une somme de dix livres au citoyen Rivai, Grande Rue Mercière, pour le chapeau rond de mon fils. Je ne crois pas devoir autre chose, si ce n'est soixante francs à un vitrier qui a réparé le vitrage de la fourra-, gerie.

« Il ne faut pas oublier de faire opposer tous nos domestiques, desquels tu as reçu tant de bons et fidèles services, pour obtenir le payement de leurs gages, qui seront dus à la Saint-Martin.

« J'ajoute à nos dettes celles que j'ai contractées avec la citoyenne M***, qui nous a nourris, la Tatan et moi, pendant lé siège, et qui a avancé presque un an entière mon frère de la rente que je lui faisais.

« J'atteste sincères et véritables les dettes que j'ai détaillées dans cet écrit pour me mettre à l'abri de tous reproches à l'égard de mes concitoyens qui ont suivi ma foi.

« A Lyon, le jeudi 17 octobre 1795, Tan II de la République.

« Jean-Jacques Ampère, juge de paix jusqu'à ce moment.

« Il s'en faut de beaucoup, ma très-chère amie, que je te laisse riche et même une aisance ordinaire ; tu ne peux

l'imputer à ma mauvaise conduite ni à aucune dissipa tion ; ma plus grande dépense a été l'achat des livres et des instruments de géométrie dont notre fils ne pouvait se passer pour son instruction, mais cette dépense même était une sage économie, puisqu'il n'a jamais eu d'autres maîtres que lui-même.

« Il est vrai de dire cependant que ma fortune, depuis ma retraite du commerce, a souffert une diminution; la place que j'ai occupée deux ans m'a coûté trois mille livres de mon capital, qui a subi aussi quelques retranchements par le rachat des droits féodaux, fixes et éventuels, que j'ai payés au receveur de la nation , il y a plus de deux ans, payement qui, avec les impositions accumulées de quatre à cinq années, y a fait une brèche de dix-huit mille livres ; il faut ajouter à cela le quart de mon revenu, les offrandes à la patrie, le contingent du recrutement du mois de mars dernier, qui font près de deux mille livres ; ma dépense extraordinaire nécessitée par ma place de juge de paix, qui exigeait de moi un loyer, un domestique, un ménage et trois feux déplus. Je doute qu'avec d'aussi minces ressources il y ait eu un seul citoyen qui ait autant rendu que moi à la patrie ; je ne regrette rien que le malheur d'être méconnu d'Elle, car d'être flétri par mes ennemis ou des envieux est ce qui m'afflige le moins, mais c'est mon étonnement.

« Je n'eus jamais que le goût et la passion de mes devoirs , je n'ai ni repentir, ni remords , et je suis toujours

digne de toi ; je t'embrasse, et tout ce qui nous est cher, du fond de mon cœur.

« Jean-Jacques Ampère, époux, père, ami, et citoyen toujours fidèle. »

Un mois plus tard, le 23 novembre, Jean-Jacques Ampère, la veille de sa mort, adresse ses dernières pensées à ceux qu'il va quitter, à sa patrie tant chérie, puis s'abandonne à Dieu en pardonnant à ses bourreaux.

Cet homme simple, si doux dans sa résignation, si fort dans sa pureté de conscience, si grand par la hauteur de son âme , devait être la noble souche de deux générations que le talent et le génie allaient illustrer.

Recueille- toi , Madeleine, et lis avec un sentiment de vénération les pages qui vont suivre.

« J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a versé un baume vivifiant sur les plaies morales que fait à mon âme le regret d'être méconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent , par la plus cruelle séparation , ma patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai eu tant à cœur la prospérité.

« Je désire que ma mort soit le sceau d'une réconciliation générale entre tous nos frères; je la pardonne à ceux qui s'en réjouissent, à ceux qui l'ont provoquée et à ceux qui l'ont ordonnée.

« J'ai lieu de croire que la vengeance nationale, dont

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je suis une des plus innocentes victimes, ne s'étendra pas sut le peu de bien qui nous suffisait, grâce à ta sage économie et à notre frugalité qui fut notre vertu favorite. Il vient de toi, il t'appartient, ou à ta sœur, ou à des créanciers dont les titres ne sont pas équivoques; tu feras donc valoir tes droits de concert avec eux suivant l'instruction que je t'ai fait passer dès les premiers jours de ma détention au cachot, et les gages de notre union, qui sont si dignes de notre tendresse , seront du moins à l'abri de l'indigence.

« J'espère qu'un motif de cette importance te fera supporter ma perte avec courage et résignation. Après ma confiance en l'Éternel, dans le sein duquel j'espère que ce qui restera de moi sera porté , ma plus douce consolation est que tu chériras ma mémoire autant que tu m'as été chère ; ce retour m'est dû.

« Si, du séjour de l'éternité où notre chère fille m'a précédé, il m'était donné de m'occuper des choses d'icibas, tu seras, ainsi que mes chers enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent- ils jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant les yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opère en nous l'innocence et la justice malgré la fragilité de notre nature.

« J'adresse à la Tatan les plus tendres adieux, et je compte sur son amitié pour toi et tous les tiens ; puisset-elle avoir une partie du courage qui m'anime, afin que

vous vous encouragiez mutuellement. Ne parle pas à ma Joséphine du malheur de son père, fais en sorte cfu'elle l'ignore; quant à mon fils, il n'y a rien que je n'attende de lui, tant que tu les posséderas et qu'ils te posséderont ; embrassez- vous en mémoire de moi. Je vous laisse à tous mon cœur. Adieu, tendre amie, reçois les derniers élans de ma tendresse et de ma sensibilité; dis à celui qui partagea notre retraite que je l'aime autant que je l'honore, rappelle-moi au souvenir dés C ns Per.

« Ce 23 novembre 1793.

« J.-J. Ampère. »

Ces lignes écrites quelques heures avant de monter sur l'échafaud, dans toute la plénitude de la vie et des facultés, sont à elles seules une biographie complète de l'homme juste, un testament qui vaut bien des parchemins.

Le condamné parle d'une fille aînée qu'il va rejoindre au ciel, de la Tatan, sa belle-sœur, de la petite Joséphine, qui doit ignorer la fin tragique de son père ; et sur André, dont il a deviné le génie, un pieux orgueil, tout vivant encore dans son cœur au moment suprême, lui inspire ces mots: « Quant à mon fils, il n'y a rien que je n'attende de lui. » Paroles prophétiques, saintement recueillies par celui qui devait les justifier un jour, vous

avez sans doute plus d'une fois relevé son courage sur ce chemin si rude qui le menait à la gloire. .

André-Marie Ampère avait dix-huit ans à l'époque de la terrible catastrophe. Foudroyé, brisé devant son formidable malheur, l'orphelin, comme anéanti, y succomba un moment.

Son ébranlement fut si profond, que pendant toute une année cette puissante intelligence sembla disparaître ou dormir. Un jour, elle se réveilla en s'intéressant aux fleurs. De cette contemplation à la poésie, la pente était facile. Bientôt il s'enivra des plus beaux vers d'Homère, d'Horace, de Virgile et du Tasse ; il s'enthousiasma de la nature, goûta l'amitié avec ardeur, V amitié, sentiment héréditaire dans sa famille, que Jean-Jacques a élevé à la hauteur d'une vertu.

Dans une telle situation d'âme, André-Marie rencontra une jeune fille qu'il allait chérir encore plus que les fleurs, la poésie et la science; Julie Carron devait être la passion, le seul amour de toute sa vie.

Aux environs de Lyon, tout près de Polémieux, où naquit André Ampère , dans le domaine maternel , se trouve le petit village de Saint-Germain-au-Mont-d'Or ; c'est là que vivait tout l'été, dans une campagne bien modeste, la famille Carron. ' Le chef de cette maison s'occupait d'affaires. Il avait quatre enfants : un garçon et trois filles. L'aînée de celles-ci était mariée à son cousin Marsil Périsse, associé d'un établissement de

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librairie, connu et respecté dès lors, comme à présent, dans le commerce de Lyon; la seconde, M llc Julie, devait être la mère de J.- Jacques Ampère ; la troisième, Élise, personne d'un esprit original et cultivé, douée d'une incomparable bonté, mais ayant l'imagination un peu orageuse, nous initie par sa correspondance aux mœurs simples, aux vertus domestiques de son pieux intérieur. Une mère bien tendre, un père malade, objet de la sollicitude de tous les siens, une grand'mère trèsaimée de ses petits-enfants, une tante dévouée à chacun, M lle Boiron, sœur de M me Carron, et quelques vieux amis, composent ce cercle intime. Le fils unique de M. Carron est fiancé à M Ue Aguarite de Campredon, au moment où nous y pénétrons, en 1795.

Julie était une blonde aux cheveux d'or, un titre de romance le prouve; André complète ainsi son portrait quelque part : « On voit dans ses yeux bleus la sérénité d'une âme angélique, un sourire anime tous ses traits, les grâces composent tous ses mouvements, la candeur brille sur son front et colore ses joues d'une légère teinte de rose. » Quant à son cœur et à sa raison, pour en juger immédiatement, nous nous arrêterons un instant sur un épisode de sa jeunesse, étranger à notre sujet principal, mais qui nous fournit l'occasion de faire avec cette aimable fille et avec ceux qui l'entourent plu s intime connaissance.

M. Dumas, médecin déjà distingué à vingt-neuf ans

professeur à l'Ecole centrale de santé à Montpellier , demande, en 1795, M Ue Julie Carron en mariage. L'affection qu'il éprouve est sincère, car l'appât d'une belle dot n'existe point 1 .

De dix-neuf à vingt et un ans, Julie sut donc inspirer deux fois un amour désintéressé, sentiment moins rare il y a soixante-dix ans qu'aujourd'hui, à ce qu'il paraît.

Le style de M. Dumas, amoureux, n'échappe point à l'influence de son époque. Il peint sa passion avec une exaltation dramatique , une emphase d'expression qui serait malvenue en 1869, et risquerait de provoquer plus souvent le sourire que l'émotion. Pourtant, je le répète, sous cette forme trop sensiblement romanesque, le fond se trouve, la tendresse est réelle.

De nos jours, les prétendants -formulent autrement leurs propositions. On ne peut les accuser de manquer de simplicité dans leur langage, de positif dans leurs déclarations : ils n'en mettent que trop, hélas!

C'est à la mère de Julie, bien entendu, que le jeune

1. Dumas, médecin, né à Lyon en 1765, étudia à Montpellier, fut employé à l'Hôtel -Dieu de Lyon, où il rendit de grands services pendant le siège de la ville (179})» P u ^ s à l'armée des Alpes (1794). II fut nommé en 1795 professeur d'anatomie et de physiologie à Montpellier, devint successivement doyen de la faculté de médecine, recteur- de l'Académie de Montpellier, et mourut dans cette ville en 181 3. Ses principaux ouvrages sont : Principes de Physiologie, 1806, où il développa la doctrine du principe vital de Barthez ; et Doctrine des Maladies chroniques, 1812, travail neuf, où l'auteur expose la théorie et la formation des maladies

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professeur adresse tout d'abord sa prière. Il parle de sa situation présente, de ses espérances d'avenir, et commence ainsi :

De M. Dumas à M me Canon.

<( Madame,

« Ah ! si vous pouviez connaître mon âme tout entière ! Lorsque je revins de Paris, il y a six ans, je nourrissais déjà le même sentiment pour votre fille; j'étais sans fortune, il fallait la faire avant de songer à elle. Je vins concourir à Montpellier pour une place de professeur que j'avais obtenue par un brevet. Ma pauvre mère, instruite de mon amour, m'animait à de grands efforts pour en mériter l'objet ; des circonstances fâcheuses, relatives à la Révolution, éloignèrent le moment où ma position devait être fixée ; j'arrivai à Lyon dans l'espoir de me faire un sort; je ne tenais à réussir que pour Julie : pour elle je bravai les rigueurs du siège et m'exposai à tous les malheurs qui suivirent pour moi ce terrible événement. Vous les connaissez, je ne les rappellerai point à votre cœur sensible. Je vous dirai seulement que, menacé d'un danger pressant, accablé de privations et de maux pendant ces jours d'infortune, je ne donnai de regrets qu'à Julie. J'aime à croire qu'elle aurait consenti à être mon

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épouse si de nouvelles circonstances ne m'eussent éloigné de mon pays.

« Je languis dans les plus cruelles incertitudes ; daignez me tirer de cet état et fixer, par un seul mot , ma bonne ou ma mauvaise fortune, car il n'y aura pour moi de bonheur et de malheur que par Julie.

« La Convention nationale vient de m 'appeler à un poste avantageux et conforme à mes goûts. Je suis nommé professeur à l'École centrale de santé établie à Montpellier, et chargé d'enseigner l'anatomie, la physiologie et la physique appliquée à l'art de guérir. Le traitement de chaque professeur est porté à six cents livres par mois. J'espère aussi que l'exercice de ma profession ne sera pas infructueux.

« Je n'offre point des richesses à Julie, mais je lui apporte un cœur plein d'elle et qui, dès sa première jeunesse, s'est pénétré d'un amour que le temps ne saurait altérer.

« J'attends votre réponse, Madame, et je compterai les jours, les heures, les minutes qui vont s'écouler jusqu'à ce qu'elle me parvienne.

<( Dumas,

Professeur à l'École centrale de santé, chez les citoyennes Durand, rue Haute, à Montpellier, an I II de la République française. »

Cette lettre, qui tombe à l'improviste au milieu des

habitudes régulières et paisibles de la famille Carron , agite toutes les imaginations, particulièrement celle d'Élise, qui ne peut supporter la perspective d'être séparée de sa sœur. Ce grand événement devient vite le secret de la comédie; chacun s'en préoccupe tout bas activement, mais se croit obligé de garder une discrète et coûteuse réserve vis-à-vis des autres. Élise , qui est à Saint-Germain avec sa grand'mère pendant que Julie reste à Lyon auprès du lit de son père, nous peint la situation en rendant compte de la visite de Marsil , son beau-frère.

D'Elise à Julie.

a Saint-Germain.

« Oh ! ma chère Julie, combien nous avons causé avec mon beau-frère! Je me doutais qu'il était au fait de tes affaires; il se tenait cependant comme moi sur la réserve; mais lorsqu'il fut près de son départ, je le retins en lui disant : « Mais ne sais-tu plus rien , plus rien? » Il s'est mis à rire, et, dans la crainte de compromettre sa femme, se taisait toujours ; enfin nous avons crevé en même temps et chacun s'est avoué ce qu'il savait là-dessus. Jenny lui contant tout nous met par force dans le cas de ne lui rien cacher. Il m'a priée néanmoins de ne point t'apprendre qu'il était si bien instruit pour ne pas te gêner avec lui ;

je me suis moquée de cette raison , car je pense qu'un aussi bon frère compléterait émerveille notre quadrille de femmes ; il en a toute la sensibilité et t'aime quasi autant que le fait ton Élise.

« Cette visite de Marsil mit tout le voisinage en émoi :

M Be Laurent, M. Richemberg et bien d'autres J'étais

tout étourdie et rouge comme le feu de me trouver à pareille fête, et bien contente de leur voir les talons pour me retrouver avec mon frère, qui, par complaisance, est resté jusqu'à cette après-midi.

« Embrasse papa, maman; surtout n'oublie pas de m'aimer. Je t'embrasse à l'étouffade.

« Élise. »

Point de réponse de Julie à sa sœur, mais en voici une adressée au professeur, assez menaçante pour son amour, malgré les espérances d'avenir qui s'y glissent en passant.

« Monsieur,

« C'est bien contre mon gré que vous êtes depuis si longtemps dans une incertitude pénible ; j'aurais voulu pouvoir prendre une détermination prompte, mais j'attache une trop grande importance à l'engagement que vous me proposez pour ne pas faire des réflexions sérieuses et

qui demandent une tranquillité d'esprit que je suis loin de trouver auprès d'un malade chéri.

« Vous imaginez que vos propositions nous sont désagréables ; peuvent-elles l'être d'une personne que nous estimons tous? Je ne puis m'accoutumer à l'idée d'une séparation avec ma famille ; je sens que jamais je ne saurai m'y résoudre, ne sachant pas même encore si nos caractères et nos goûts sont tels qu'il les faut pour adoucir les peines qu'on ne peut éviter dans aucun état de la vie. Les raisons qui vous retiennent à Montpellier sont toutes naturelles; il faut se garder de quitter un emploi avantageux au moment où ils sont si rares. Je serais bien fâchée de contribuer à vous faire négliger votre avancement ; mais les circonstances peuvent changer. Lyon vous offrira sans doute un jour les occasions qui se présentèrent pour vous autrefois. De mon côté je n'aurai pas constamment des chagrins aussi vifs que ceux que j'éprouve maintenant. Mais, à présent, la pensée d'abandonner mon père un seul instant ne pourrait qu'ajouter à ma peine. . . .

« Je suis, Monsieur, avec une grande considération ,

« Julie Carron. »

A ces paroles pleines de raison et de politesse, M"" Carron ajoute quelques réflexions peu encourageantes :

« Quitter tout ce que l'on aime au monde pour se

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transporter à soixante lieues avec quelqu'un dont on ne connaît ni les goûts, ni les habitudes, vous m'avouerez , Monsieur, que c'est un parti à prendre qui demande de ia résolution et de grandes dispositions pour le mariage. »

Grâce aux illusions que conservent trop souvent les amoureux, la confiance de celui-ci ne s'ébranle pas : le 29 floréal il essaye encore de faire valoir les avantages de sa carrière.

« Montpellier, an III de la République française.

<( Madame ,

« Que la manière dont Julie exprime ses sentiments est touchante ! Comme on y voit la candeur d'une âme pure et la sollicitude de la tendresse filiale. Les obstacles qu'elle oppose à mon bonheur me la feraient chérir davantage, si mon amour était susceptible de s'accroître. L'idée d'une séparation l'épouvante; mais voyez ma position et jugez si je dois l'abandonner en ce moment.

« Je me trouve à la tête d'un établissement nouveau, formé sur les ruines de la plus célèbre école de l'Europe. J'occupe une des premières places de la médecine dans une ville qui compta toujours un grand nombre de médecins fameux ; ma place m'assure un sort honnête et

invariable ; elle mène également à la gloire et à la fortune , m'attache à l'utilité publique , et je me trouve , à vingt-neuf ans, plus distingué, plus considéré qu'un médecin ne Test bien souvent à quarante ans dans une autre ville. Tous ces avantages me semblent surtout précieux après les tristes événements qui m'ont éloigné de ma patrie....... Je renoncerai, s'il le faut, à la

brillante carrière qui m'est ouverte ; j'irai, si elle l'exige, oui, j'irai avec elle dans une ville dont je crois le séjour dangereux; mais, par cet abandon, que me restera-t-il à lui offrir ?. . . des sacrifices et rien de plus. « Recevez, Madame, l'assurance de mon respect.

« Dumas. »

Ces arguments ne manquent point d'une certaine force ; plus d'un père de famille s'en contenterait, mais, hélas! Dumas n'a pas conquis Julie. Une nouvelle missive qu'on reçoit à Saint-Germain nous le prouve ; cette lettre, destinée à l'intimité maternelle, est consciencieusement envoyée par M me Carron à celui qu'elle va désespérer.

« Lyon, 20 germinal au soir.

« Nous recevons dans l'instant, ma petite mère, une lettre de Montpellier. J'avais la permission de l'ouvrir, elle m'a rendue toute triste ; j'étais tranquille ces jours

passés, tu avais répondu, c'était tout ce que je pensais. Je sens le prix d'un cœur aussi sensible. Mais te quitter, m'éloigner de ceux que j'aime, non, non, je ne peux envisager cela sans un cruel chagrin. Moi qui voudrais chaque matin franchir ces trois lieues qui me séparent de toi et revenir le soir trouver mon père et mon Ëlise! Il faut répondre. Comment dire par lettre tant de raisons qui se sentent mieux qu'elles ne s'expriment? On voit bien qu'il ne croit pas mon père aussi malade. Si j'avais l'esprit plus tranquille sur son compte, je m'occuperais davantage d'une chose d'où dépend le bonheur de ma vie. Je vois que je suis bien aimée ; mieux connue, peut* être le serais-je moins. Moi aussi je ne puis être heureuse qu'en chérissant celui avec qui je passerai mon existence Ses lettres sont bien faites pour me donner une bonne idée de lui : un cœur délicat, de l'amitié pour les miens. Toutes ces choses sont telles que je les ai toujours désiré rencontrer dans un époux, si je dois en avoir un. Mais il est encore tant de rapports de caractères et de goûts qui contribuent à la mutuelle félicité ! Je te l'ai déjà dit, je ne le connais pas assez, je faisais peu d'attention à l'intérêt qu'il me portait autrefois, pensant que c'était un badinage.

« J'apprécie toutes ses bonnes qualités, mais il ne parle plus de venir se fixer à Lyon ; ce seraient seulement des voyages qui deviennent difficiles lorsqu'on a un ménage à quitter. Je me répète cela, j'y reviens toujours

parce que j'y songe sans cesse. Que j'aurais de plaisir à te

confier toutes mes pensées, en écoutant à mon tour tes

conseils ! Mais je ne puis laisser encore Elise seule près

de mon père ; ensemble nous nous aidons à supporter

nos craintes. Comment pourrais- je donc me résoudre à

m'en aller si loin? pour si longtemps? Oh! non, no/t.

Réponds ce que tu voudras à cette lettre bien tendre,

mais je ne peux quitter tous ceux que j'aime tant.

« Adieu, maman.

« Ta Julie. »

La vérité semble apparaître un instant à l'amant malheureux; mais son cœur ne veut pas se rendre. Il exhale une dernière plainte, il conjure une dernière fois.

a Montpellier, an III de la République française.

« Je vous entends, Madame, je vous entends, j'ai compris la réponse de Julie, malgré la délicatesse avec laquelle elle s'efforce d'en adoucir l'amertume*

« Cette réponse m'ordonne presque de me taire. Comment oser en effet vous occuper encore d'un sentiment qui ne peut être satisfait sans coûter à une autre de douloureuses larmes ? De quelle félicité puis-je me flatter là où Julie ne peut trouver la sienne? Et cependant le besoin de vous ouvrir mon âme n'est pas apaisé. On

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me parte de fortune, d'affaires, d'espérances, de sort brillant : que valent toutes ces choses pour un cœur tout rempli de Julie? Ma fortune, je la tirerai de mon travail, animé parle désir de rendre heureuse une épouse adorée. Ma principale affaire sera d'aimer Julie chaque jour davantage ; mon espérance, de mériter sa tendresse.

« De grâce, Madame, faites encore un effort sur elle, sur vous-même ; n'y a-t il pas moyen de rendre moins cruelle la séparation qui effraye votre tendresse ? L'heure fuit, le temps d'être heureux tarde à celui qui ne le fut jamais. Non, il n'est pas de sacrifice dont je ne me sente capable pour obtenir Julie. . . . J'ai songé, car on ne sait que songer quand on aime, j'ai songé que les eaux de Balarue ont leur source près de Montpellier: pourquoi le malade ne viendrait-il pas accompagner sa fille, et mettre à contribution, entre ses deux enfants, les bienfaits d'un climat délicieux, d'un art perfectionné et d'une eau salutaire? On m'a réservé à l'Ecole un logement qui serait bientôt disposé de manière à le recevoir. Dans mes châteaux en Espagne, je me plais à marquer la chambre qui lui serait destinée, celle que vous occuperiez lorsque vous viendriez nous voir, celle que Julie. . . . Mais j'oublie que penser à cela c'est, hélas ! comme elle le dit, vouloir contribuer à son malheur.

<( Adieu, adieu, je me sens bien à plaindre.

« Dumas. »

Julie, l'excellente fille, ne peut rester complètement insensible aux tourments qu'elle cause. En prenant la plume pour écrire à Montpellier cette page qui sera la dernière, elle commence ainsi, l'innocente imprudente:

<c Je ne pensais pas , Monsieur, que la réponse à ma lettre pût être d'un style aussi triste. Je vous dis, il est vrai, que je ne peux me déterminer à quitter tous les miens ; je vous engage aussi à ne pas abandonner, dans un moment de révolution, une place qui vous est avantageuse. Affligée comme je le suis de voir mon père dans une situation dangereuse, puis-je songer à un changement d'état?

« Si j'ai désiré vous connaître davantage, n'était-ce pas également pour le bonheur de tous deux ? ne risquaisje pas autant que vous à cet examen? Le séjour de Lyon vous déplaît; que ne faudrait-il pas pour vous faire oublier un pays que vous aimez et des avantages si difficiles à remplacer ailleurs? Vous trouvez que les années s'écoulent rapidement, je l'aperçois comme vous; mais ne vaut-il pas mieux en employer quelques-unes à chercher le bonheur pour l'atteindre, que de saisir son ombre? Vous rencontrerez des femmes riches, aimables, je n'en doute pas : votre position exige un établissement prompt, soyez heureux ! ! Si je vous ai causé des peines, leur souvenir ajoutera toujours aux miennes, et loin de trouver mon bonheur dans le sacrifice que vous faites du

vôtre, la pensée que j'ai pu y porter atteinte sera toujours fort pénible à Julie. »

L'infortuné Dumas devait passer par toutes les phases douloureuses de la maladie dont il était victime. Quelques mots dictés par un sentiment de commisération suffisent à ranimer ses espérances. Il lit et relit cent fois, sans tenir compte du reste, les premières paroles du billet de Julie, dont il veut obstinément s'enivrer: « Je ne croyais pas, Monsieur, que la réponse à ma lettre pût être d'un style aussi triste » ; et, plus enflammé que jamais, se rattachant à ses illusions, le voilà qui exprime de nouveau ses transports. Celle qu'il aime, au contraire, défend énergiquement sa liberté, en restant maîtresse de son cœur. La bouillante Élise , qui suit avec anxiété toutes les péripéties du petit roman de Montpellier, tremble de voir triompher le professeur passionné, et adresse de Saint-Germain, à sa sœur, de véritables lamentations.

A la citoyenne Julie Carron, rue Clermont, /i° 2 1 , maisofl Debrosse, à Lyon.

a Saint-Germain, ce dimanche soir, vieux style.

<c Chère Julie,

« Le jour d'hier fut pénible pour ton Élise : ces nouvelles qui n'arrivaient point, je tremblais de les recevoir.

jû JOURNAL ET CORRESPONDANCE

Il est des moments où tout vous accable. Je suis abasourdie, hébétée, et j'ai grand'peur que ma faible tête ne puisse résister à tant de choses ; les plus petites me désespèrent, parce que les grandes sont là qui ne me quittent ni jour ni nuit. Ah! que j'ai besoin de parler à toi de toi ! Comme je pleurerais de bon cœur ! Cette dernière lettre où Ton ne veut point de séjour à Lyon met le comble à mes craintes. Je suis découragée , la vie m'est à charge ; je me reproche aussi la peine que ma tristesse et mes plaintes te causent. Ah! si ton amitié me manquait jamais, cache-le-moi si tu veux que j'existe. Mais où m'emporte mon ennui? n'en as-tu pas assez toi-même? Enfin, je me dégonfle un peu.

« J'irai soigner notre cher père sitôt que la bonne maman sera remise. Embrasse tendrement Aguarite. Nous avons eu des nouvelles de son fiancé : il a reçu un aimable accueil de mon oncle , a fait un bon voyage. Dieu veuille que tout cela continue !

« Mais revenons à ce qui te regarde : tout le reste, en m'occupant fortement, ne me touche pas avec autant de vivacité. Aguarite te conseille de dire oui; mais comment s'y décider, se connaissant si feu ? Elle doit savoir par expérience qu'il faut être sûr d'une confiance réciproque. Elle éprouve tant de satisfaction à apprendre tout ce qu'a pensé et pense notre frère : se serait elle contentée de le deviner de loin et par lettres?

(( Toutes tes raisons sont les meilleures du monde ; rien

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de choquant, rien d'empressé; enfin, c'est ce que tu sens. S'il a vu ce que tu écrivais à notre mère, il ne parlera plus comme d'une bagatelle du voyage de Montpellier.

« Je suis hébétée aujourd'hui ; la maladie de bonne maman et bien d'autres choses encore m'ont tant secouée, que je ne sais si je dors, si je veille, si je suis folle ou raisonnable.

« Adieu, aime-moi malgré tout, et crois que je t'aime, que je t'aime ! Ah! ma chère Julie, voilà qui approche bien d'une conclusion : fasse le ciel qu'elle soit pour ton bonheur !

« Élise. »

En effet, nous touchons au dénoûment; le rêve de l'amoureux vient enfin de s'évanouir ; une dernière épître qui nous l'annonce se termine ainsi : « Mademoiselle , ayez au moins tout le bonheur qui me manque, je n'en sentirai la privation qu'à demi. Vivez tranquille au sein d'une famille qui vous chérit , loin d'un homme qui vous adore, et songez quelquefois à l'infortuné qui ne pouvait cesser de l'être que par vous. »

Plaignons Dumas, il le mérite ; mais espérons que l'avenir l'aura dédommagé. Nous pouvons dire, ayant connu son cœur : Heureuse la femme qui aura su le consoler !

Et Julie, de son côté, n'a-t-elle pas inspiré aussi

quelque sympathie? C'est une belle nature, un esprit droit. Elle possède le sentiment du devoir à un haut degré, saura prendre le plus court pour arriver au but, car son bon sens ne fera jamais défaut.

Le professeur de Montpellier, qu'elle n'avait vu qu'en passant et qui voulait l'enlever à sa famille, l'a peutêtre accusée de froideur. Mais son dévouement à ses parents dément toutes conjectures de ce genre. En amour Julie n'avait pas dit son dernier mot. A l'époque terrible de 1793, sa jeunesse s'épanouissait à peine : de pareils événements mûrissent vite ; les dangers qui menaçaient les siens avaient resserré les liens qui l'unissaient à eux. S'éloigner quand ils venaient d'échapper à la terreur, et que la maladie paralysait son père, ce sacrifice lui parut impossible. Elle refusa donc l'occasion, toujours rare pour une fille sans fortune, d'un établissement très-avantageux Elle refusa, non sans avoir hésité quelque temps : car, malgré sa résolution de ne pas céder alors aux instances d'un honnête homme, sa conscience émue et reconnaissante lui disait qu'elle était aimée. Julie lutta donc, mais son affection filiale l'emporta.

Cette crise d'intérieur terminée, chaque membre de la famille Carron reprend sans distraction le cours de ses habitudes et de ses occupations intimes. Élise, rassurée sur la séparation qu'elle redoutait, nous parle du mariage de son frère et de M Ue Aguarite avec plus de sérénité que de celui de sa sœur. Elle se félicite d'échapper pour son

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compte aux tourments de l'amour, et nous arrivons ainsi, en compagnie de cette brave et véhémente fille, à la fin de l'année 1795.

D'Êlise à la citoyenne Julie Canon, à Lyon.

a Mardi soir, 1795, vieux style.

« Sont-ils ou ne sont-ils pas mariés? car je ne sais ni l'heure ni le jour. Vous n'avez pas le temps de m'écrire et je m'attends, pour n'être pas surprise, à ne rien recevoir du tout. Mais une foule d'idées se pressent et me suivent pêle-mêle dans la no£e. Je vois ce cher Carron si content, et cette bonne Aguarite aussi; puis maman qui ne sait auquel entendre.

« Vous avez grand besoin de vos hardes, je les envoie. Dieu veuille que ce ne soit pas moutarde après dîner! C'est un gouffre, comme vous le dites, que cette maison aujourd'hui; tout ne fait que paraître, tout fond: pourvu que vous ne fondiez pas vous-mêmes, et que je vous trouve des figures reconnaissables !

« Ton amitié te représente Élise bien malheureuse dans sa solitude, tu voudrais venir tenir ma place ici. Eh! mon Dieu, pourrais-je prendre, tout d'un coup, la tienne dans ce tourbillon de Lyon? Crois avec moi que la Providence me veut où je suis, et vois combien d'obs-

tacles s'opposent à ce que je sois ailleurs. Prenons donc notre parti, et cessons d'être toujours à la recherche de moyens qui ne se rencontrent jamais. Je voudrais quelquefois, pour ton repos, que tu fusses un peu plus chaîne de puits; mais, d'un autre côté, quand je songe à moi, je suis fort aise de te voir un être tout pensant, tout sensible et qui m'aime tant.

« J'embrasse Fanchette et son drôle de petit frère Périsse, qui ne veut point qu'on marchande la façon de son habit, et qui compte faire face à tout avec son portefeuille.

« Adieu, je vais me coucher. Quel contraste pour notre mère avec la vie qu'elle mène depuis quelque temps à la ville, et la tranquillité qui l'attend à Saint-Germain !

<( Élise. »

A cette époque André vient d'avoir vingt ans. Depuis plusieurs années il sait autant de géométrie et de mathématiques que les professeurs et les livres peuvent en apprendre. Devenu latiniste, helléniste, fou de poésie, il fait des tragédies, ébauche des poèmes sur les sciences naturelles, sur la morale de la vie, une épopée sur Christophe Colomb; il rime des chansons, des madrigaux, range, classe sa flore, et sauve ses racines de la mort en les replantant dans son jardin. Il étudie la chimie, la physique, la mécanique analytique, le blason, la philosophie.

Que n'étudie t-il pas, bon Dieu ! que ne sait-il pas déjà, celui qui complétera ses travaux, vingt ans plus tard, en concevant et rédigeant une classification nouvelle de toutes les connaissances humaines!

Nous retrouvons André à Lyon, installé rue Mercière, donnant des leçons toute la journée et se réservant de longues matinées dont il connaît le prix. En hiver, il se lève avant le jour, à quatre heures, quitte sa chambre et s'en va monter un cinquième étage de la place des Cordeliers pour se réunir à un groupe de camarades avides comme lui de tout apprendre, de tout savoir. Ils lisent ensemble le traité de Lavoisier, s'enthousiasment, s'émerveillent à toutes les découvertes nouvelles que lui, Ampère, encore ignorant de son génie, saura bientôt égaler, sinon surpasser. Au souvenir de cet héroïque travailleur, M. Sainte-Beuve écrit ces charmantes paroles :

« Admirable jeunesse ! âge audacieux ! saison féconde! où tout s'exhale et coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui scrute et découvre et qui chante , qui suffit à tout , qui ne laisse rien d'inexploré de ce qui la tente et qui est tentée de tout ce qui est vrai et beau ! Jeunesse à jamais regrettée, qui, à l'entrée de la carrière, sous un ciel qui lui verse ses rayons, à demi penchée hors du char, livre des deux mains toutes ses rênes et pousse de front tous ses coursiers. »

Ampère, à la fin de chaque semaine si laborieusement remplie, quittait la ville de Lyon pour aller se reposer le dimanche en famille à Polémieux. Parfois il s'arrêtait en route chez une tante établie avec sa fille à Saint-Germain. Ces courses, ces visites, devinrent-elles pour notre jeune savant l'occasion d'une rencontre qui devait fixer son sort? Probablement. A cette heure, il se plaint et s'ennuie de l'oisiveté de son cœur, d'une apathie qu'il ressent en dépit de ses études et des livres qui jusqu'ici ont fait ses plus chères délices.

« Le cri de la nature répandait dans mon âme une inquiétude vague et insupportable. Un jour que je me promenais après le coucher du soleil le long d'un ruisseau solitaire... »

Le papier n'en dit pas davantage : ces lignes, tracées sur une feuille volante, s'arrêtent là; mais elles servent comme d'introduction au journal qui va commencer; c'est l'aurore d'un jour radieux, l'apparition de Julie qu'elles annoncent.

Sur la première page d'un manuscrit plus maculé que es autres , parsemé d'x et d'v , on voit écrit en grosses lettres : Amorum, dernier mot d'un titre dont le commencement est tout déchiré.

Avant d'aller plus loin v arrêtons-nous un instant ; regardons ce jeune professeur de vingt ans qui doit tout ce

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qu'il sait à lui-même, et qui sait tout, excepté le monde. Il n'a connu jusqu'ici d'autre joie que celle du travail ; son courage, c'est sa fortune ; sa simplicité, sa noblesse ; sa bonhomie vient de la pureté et de la vérité de son âme. On va le trouver gauche et maladroit peut-être dans sa craintive inexpérience ; mais, s'il fait sourire quelquefois , ce sera avec une certaine vénération. Sous cette humilité réelle sachons deviner le génie qui se cache, car cet homme si timide, si tendre et si modeste, est bien grand déjà par la science dont il va reculer les limites.

En 1840, au sein de l'Académie des sciences, son illustre secrétaire perpétuel, M. Arago, après avoir exposé les lois qui régissent les phénomènes d'électro-dynamique, s'écriait, en parlant d'André : « On dira un jour les lois d'Ampère, comme on dit les lois de Kepler. »

Puis il racontera que, le 18 septembre 1820, époque à laquelle l'immortelle découverte fut présentée à l'Institut, <c les savants nationaux et étrangers , pendant plusieurs semaines, purent se rendre en foule dans un humble cabinet de la rue des Fossés-Saint- Victor, et y voir avec étonnement un fil conjonctif de platine qui s'orientait par l'action du globe terrestre. Qu'eussent dit Newton, Halley, Dufay, jEpinus, Franklin, Coulom,si quelqu'un leur avait annoncé qu'un jour viendrait où, à défaut d'aiguille aimantée, les navigateurs pourraient orienter leur marche en observant des courants électriques , en se guidant sur des fils électrisés? »

A ce dernier hommage rendu au génie par Arago, M. Littré ajoute le sien en terminant ainsi une notice remarquable sur Ampère.

« Notre temps présent, qui a été jadis de l'avenir, deviendra à son tour du passé; et il arrivera une époque où toute notre science paraîtra petite. Ce que Sénèque a dit de son siècle, nous pouvons le répéter pour le nôtre ; la postérité s'étonnera que nous ayons ignoré tant de choses. Le bruit des renommées ira en s'affaiblissant par la distance de l'espace. Nos volumes, tout grossis par la science contemporaine, se réduiront à quelques lignes durables qui iront former le fond des livres nouveaux. Mais dans ces livres, à quelque degré de perfection qu'ils arrivent, quelque loin que soient portées les connaissances qu'ils renfermeront sur la nature, quelque élémentaire que puisse paraître alors ce que nous savons, une place sera toujours réservée au nom de M. Ampère et à sa loi si belle et si simple sur Télectro-magnétisme. »

A présent, chère Madeleine, que tu connais un peu mieux l'auteur du journal et des pages suivantes, ouvre ce cahier sans effroi : ce n'est pas une leçon de géométrie que le grand physicien te réserve, c'est une histoire bien na'ive : celle de son amour.

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