‹ Journal et correspondanceChapitre 6 sur 16 · Jcnny de Campredon, soeur d'Aguarite · texte numérisé non relu

Jcnny de Campredon, soeur d'Aguarite

d'andré-marie ampère 41

Mercredi, 14 septembre. — Je portai Voltaire, je les trouvai à table et les accompagnai à Curis.

(Curis, lieu de résidence de la famille Bœuf, en relation avec M œes Carron et Ampère.)

Vendredi, 16 septembre. — Je fus rendre le second volume de Bernardin, et fis la conversation avec elle et Jenny ; je promis des comédies pour le lendemain.

Samedi, 17 septembre. — Je les portai et commençai à ouvrir mon cœur.

(Cinq mois après avoir vu M Ue Carron pour la première fois, André commence à ouvrir son cœur. Je doute que cette confidence apprenne quelque chose à Julie; le secret du jeune homme est deviné, car une lettre d'Ëlise, écrite à cette époque, y fait allusion.)

« A la citoyenne Carron.

a Saint- Germain, jeudi soir.

. « Tu me dis que tu voudrais ne me point parler de choses qui me fatiguent et m'ennuient. Ah ! je t'en prie,

ma chère Julie, n'essaye pas; laisse aller toutes tes pensées. Bon Dieu! quel nom donner à une amitié qui ne saurait partager que les plaisirs ! elle ne serait pas de mon goût et ce ne sera jamais, j'espère, la nôtre, qui est bâtie de façon à vouloir savoir et pénétrer jusqu'au petit coin caché d'Ampère.

« Reste avec mon père et maman, ils ont tous deux besoin de toi, et ne peuvent quitter Lyon avant le départ de notre frère Écrivez-moi sitôt que la réquisition sera venue. Que nous sommes heureux que mon oncle s'intéresse à Carron ! Que nous sommes à plaindre , que ce dernier soit obligé d'aller à cent lieues d'ici ! Toujours le bien et le mal partout. Tu as tort de croire que je me donne trop de peine pour les autres, cette idée me ferait faire ce que je viens de désapprouver, et je ne soufflerais plus mot de ma personne ni de mes occupations : à la vérité, il n'y aurait pas grand mal à cela

« Le temps m'a manqué pour repasser les bonnets de maman ; le fils Rissimbourg est venu avec son frère, il a fallu servir à goûter, et j'ai laissé éteindre mon feu. Les enfants sont là qui font un bruit à m'em pêcher de penser: c'est la pelle qu'on traîne, c'est la petite qui fait ce qu'elle a à faire. Je ne sais où j'en suis, et ne dis mot pour me réserver la liberté de parler quand je n'y pourrai plus tenir. Mais il est sûr qu'on abuse bien du peu de patience que j'ai.

« Les œufs se sont-ils cassés? le vin s'est-il répandu ?

je n'ai pas rempli la berte, on dit que ce mulet se couche. Je voudrais qu'Aguarite entendît comme bonne maman la plaint du départ de Carron. a Elle va bien ver- « ser des larmes », dit-elle ; à cela je réponds : « Et nous « aussi »; puis M arion s'écrie: « Ahouail c'est ben autre «c chose qu'une sœur! c'est une chose qu'on ne peut « comprendre que quand on y a passé ; y est un torment « et y a pitia de s'aimo comme y sen. »

« Je ne sais pourquoi ni bonne maman ni Marion ne pensent à plaindre mon pauvre frère; il faut que les femmes se soient acquis une grande réputation de sensibilité.

« Que de choses à dire quand nous nous reverrons ! Mais je ne sais pourtant sur quelle corde t'écrire, c'est à toi de m'encourage r à parler ou à me taire. »

(Malgré ses dernières paroles, la bonne Élise n'est pas fille à contenir longtemps son humeur expansive ; aussi, à la fin de sa missive, elle change de ton et s'exprime nettement.)

« Je trouve tes raisons convenables et sans réplique; que peut-on contre un penchant si naturel de n'être point séparé? Il faut qu'on s'arrange là-dessus, et si on aime on s'arrangera. »

(Toujours la question sine qua non de la séparation ; on la traite, on la discute de nouveau en famille.)

Dimanche, 18 septembre. — Je vis Julie jouer aux dames après la messe.

Lundi, 19 septembre 1796. — J'achevai de m'expliquer. J'en rapportai de faibles espérances, et la défense d'y revenir avant le retour de sa mère.

(Ici se trouve un billet écrit à Julie, dont le brouillon raturé est deux fois recommencé.)

« Pardonnerez-vous au sentiment qui me force à vous écrire? Il m'est impossible de rompre autrement un silence que je ne puis supporter. Pendant que votre absence me privait de la joie de vous voir et de vous entendre, la seule maintenant que je puisse goûter, j'ouvris mon cœur à madame votre mère, et il me sembla qu'elle ne s'opposerait pas à mon bonheur si vous vouliez y consentir.

« Je sais combien je suis peu digne d'une telle félicité ; l'amour le plus tendre et le plus soumis dont mon âme est remplie pourrait seul vous attendrir sur mon sort et vous engager à m'écouter. »

(A la déclaration d'André nous ne voyons pas de

réponse. Des commentaires d'Élise à ce sujet nous apprennent que le billet est arrivé à son adresse-)

a Saint-Germain, mardi soir.

« Chère Julie,

« Je reçois deux lettres à la fois, et quelles lettres ! ! que de réflexions à faire, que de choses à répondre !

« Mon Dieu, ne vous inquiétez donc pas de moi, je suis trop bien : penser à vous est mon occupation journalière; je brode,- j'écris, je mange, je dors. Je n'ai pas froid à la cave, il y fait plus chaud qu'à la salle, je quitte toujours ma pelisse pour y entrer; je vais au fruitier; quant au cochon, il n'a reçu qu'une seule de mes visites. Ainsi ne vous mettez point en peine , tirez-vous cette épine, il en reste assez d'autres. Ce billet que tu as reçu m'a bien surprise ! Je commence à croire à la constance, et je démêle dans les procédés de ces dames mille choses qlie je n'avais point remarquées et qui ne sont pas au désavantage du frère; mais on ne peut s'expliquer ici, il y a trop de pourquoi et de parce que. Je te plains, ma chère Julie, d'avoir encore à faire des réflexions de cette nature, je te conseille de les laisser dormir jusqu'à ce que nous soyons plus calmes et toutes deux ensemble ;

mais ce que je dis là est plus aisé à écrire qu'à mettre en pratique.

« Adieu, adieu, je t'embrasse à l'étouffade.

« Élise. »

(Elle n'est pas au bout de son étonnement, la bonne Élise, car la constance dont elle s'émerveille dès à présent va durer encore plus de deux années avant d'être récompensée ; les procédés des dames qui ne sont point au désavantage du frère prouvent que mère et tante, cousine et sœur, travaillent déjà sourdement à favoriser les projets d'André.)

Retournons au journal.

Samedi, 24 septembre. — Je fus rendre un volume de Bernardin, je rapportai le tome IV de la Dunciade et un parapluie.

Lundi, 26 septembre. — Je la trouvai dans le jardin, sans oser lui parler.

Vendredi^ 30 septembre. — Je portai Racine. La mère était d^ns la salle à mesurer de la toile.

3 octobre. — J'y allai. Je glissai encore quelques mots à la mère. Je rapportai le premier volume de Sévigné.

Jeudi, 6 octobre. — Je me trouvai seul avec Elle sans oser lui parler; on me donna les premiers bouts-rimés.

Lundi i 10 octobre. — Je les portai remplis, et les lui mis adroitement dans la main.

Samedi, i 5 octobre. — Je portai une lettre , mais Elle était allée à Lyon.

Mardi, 18 octobre. — Je m'ouvris entièrement à la mère, qui ne parut pas vouloir m'ôter toute espérance.

Mardi, 2 $ octobre. — Je portai le cinquième volume de Sévigné, je trouvai Élise, ce qui ne m'empêcha pas de parler et de rapporter encore quelques espérances.

Vendredi, 29 octobre. — Je vis Julie dans la cour en arrivant, mais des hommes, par malheur, déchargeaient une charrette; j'entrai, je trouvai une M" 18 Petit et n'osai rien dire.

Lundi, 3 1 octobre. — Grande compagnie, occasion du jardin manquée, tapisserie; j'avais rendu le septième volume de Sévigné, j'oubliai le huitième et mon parapluie.

(Pour aller voir M 1,e Carron, André sait trouver vingt

prétextes; mais s'il s'agit de parler à Julie, l'amant timide manque absolument toutes les occasions.)

Mercredi, 2 novembre. — Je fus chercher mon parapluie. Jenny, Aguarite, visite des Bœuf, promenades et jeux.

Samedi, 5 novembre. — Je parlai à Julie devant sa mère, et rapportai le huitième et le neuvième volume de Se vigne.

Lundi, 7 novembre. — Je ne parlai pas ce jour-là, à cause de la mort de M. Montpetit.

Mercredi, 9 novembre. — Je reparlai. Julie me dit de venir moins souvent.

Samedi, 1 2 novembre. — M me Carron était sortie, je dis quelques mots à Julie, qui me rembourra bien et partit ; Élise me dit de passer l'hiver sans plus parler.

(Julie le rembourra bien, mais cela prouve-t-il qu'elle ne l'aime pas ?.)

Mercredi, 1 6 novembre. — La mère me dit : « Il y a longtemps qu'on ne vous a vu. » Élise me parla froidement. Julie m'apporta avec grâce les Lettres provinciales.

(Au XVIII 6 siècle, avant, pendant et après la Révolution, l'éducation grammaticale des femmes en France était assez négligée ; la syntaxe, les règles des participes surtout, faisaient trop souvent défaut; mais le goût réel de la bonne littérature existait dans les familles les plus modestes, chez les personnes très-simplement élevées; les dames aimaient la belle prose, la poésie , sans craindre de paraître pédantes, écrivaient des bouts-rimés, de petites fables, comme nous en verrons faire à Julie. Elles se reposaient des soins les plus humbles du ménage en écoutant la lecture d'une tragédie de Racine , celle d'un roman bien naïf et bien tendre, dépourvu de toutes péripéties accommodées à la mode de nos jours, ou de peintures trop laides pour être aimables quand même elles seraient vraies.

A présent, l'art d'écrire ou plutôt de décrire est poussé si loin que ce talent a remplacé le sentiment.

Est-ce un progrès? On pourrait en douter.)

Vendredi, 9 décembre. — Dix heures du matin. Elle m'ouvrit la porte , en bonnet de nuit, et me parla un moment tête à tête dans la cuisine. J'entrai chez M m# Car* ron, on causa de Richelieu ; je revins dîner à Polémieux.

(Deux jours après cette dernière visite d'André à

Saint-Germain, Julie quittait la campagne pour aller à Lyon, chez M me Marcil Périsse, passer les fêtes de Noël et celles du commencement de l'année 1797.

Après le départ de sa sœur, Élise, dont l'activité suffit à tout, entretient avec elle une correspondance qui va nous tenir au courant des faits, gestes et paroles de notre amoureux, auquel il est permis d'appliquer encore aujourd'hui la qualification de transi.

Pendant que nous lirons la prose d'ÉIise, Ampère continuera son journal, plus dépourvu d'événements que jamais en l'absence de Julie.)

D'Êlisc à Julie.

a Mercredi, 14 décembre.

* Il est venu comme nous sortions de table, jusqu'à six heures. Il vient de partir, et sans avoir rien d'extraordinaire à te conter, je vais faire une feuille à part.

« On a encore parlé lecture. Maman est sortie un instant, et vite il m'a demandé si j'avais de tes nouvelles. « Eh! mon Dieu, lui ai-je dit, point de facteur depuis « bien longtemps, et personne d'ici n'est allé à Lyon. — « Et croyez-vous qu'elle arrive bientôt ?— Je pense qu'elle

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« passera ces fêtes chez notre sœur. — Ces fêtes! Qu'il y « a encore loin d'ici-là ! — Je le trouve comme vous, et le « temps me dure aussi de la revoir. — Oh ! je sens bien, « mais vous lui écrivez, elle vous écrit, et c'est tout diffé- « rent. » J'ai coupé court en disant que l'écriture était une charmante invention ; maman est rentrée et la conversation a roulé là-dessus et sur les plaisirs de la campagne. J'ai dit qu'un véritable bonheur serait d'y être réunis en famille , qu'on oublierait ainsi bientôt la ville. « Mais « comment feraient ceux qui aiment à aller à la comé- « die? » répondit-il en pensant sûrement à ton séjour à Lyon. — «Croyez-vous que des gens bien contents d'être « ensemble regretteraient la comédie ? — Mais il est des « personnes qui ne peuvent pas s'en passer. — Oh ! « celles-là resteraient à la ville ; assurément leurs goûts « n'auraient point de rapport avec les nôtres, on ne s'en « soucierait guère. » Voilà le résumé de la conversation. Je lui ai trouvé l'air plus gai que la dernière fois. Il a fait avant-hier une visite au château. Je ne sais si je m'abuse, je crois qu'il se forme de toute manière. Viens en juger, ma bonne Julie ; mais j'ai peur que tes yeux, éblouis par tout ce qu'on appelle muscadins, t'empêchent de le voir sous le même jour que moi.

« Adieu, je t'embrasse enfin ; ce gros journal va partir par Boi, et demain j'aurai de tes nouvelles. Si tu peux m'envoyer mes ciseaux, j'en ai besoin. Sois tranquille, ménage-toi, c'est mon refrain. Moitié est un peu mieux,

mais sa femme est malade. Comment va Aguarite avec son gros ventre ?

« Adieu, parle de tout ce qui m'intéresse.

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