‹ Journal et correspondanceChapitre 7 sur 16 · ÉLISE CARRON · texte numérisé non relu

ÉLISE CARRON

D'Êlist à Julie.

« Ce dimanche 1 8 décembre 1796.

« Il vint hier me montrer une manière d'écrire par chiffres qu'il faudrait que tu apprisses, car alors nous pourrions nous dire mille choses où le diable ne comprendrait rien.

« Lorsque la petite Pélagot fut loin, maman lui dit : « Comment, monsieur Ampère, avez-vous laissé voir telle « et telle chose à telle ou telle personne, sans penser que « vous exposiez Julie à essuyer mille plaisanteries fort « ennuyeuses? — Mais, Madame, hélas! je n'ai rien « dit. On m'a fait des questions sur le mariage ; on m'a « parlé d'un certain Ariste, qui est seul à la campagne, qui <( aime une jeune personne charmante et qui en est aimé, « j'ai répondu qu'il était bien heureux, et qu'il avait bien « fait de se marier. D'après cela, il se peut qu'on ait lu « dans mon maintien, car je suis si bête, si bête! Mais je « n'ai rien dit qui ah pu laisser croire ....... Nous le vîmes

■alors tellement attristé à la pensée de t'avoir causé quel-

d'andré-marie ampère ;;

que ennui, que maman changea de conversation. Il nous dit qu'il s'amusait à faire une tragédie sur un sujet fort ancien. On lui conseilla beaucoup d'en prendre un dans la Révolution; il convint qu'il nous apporterait ce qu'il avait déjà écrit pour que maman lui donne une autre idée si elle trouvait la sienne mauvaise.

« Voilà, ma bonne amie, tout ce qui se passa dans cette visite. Il s'en fut à la Place en demandant toujours : « Quand reviendra-t-elle? — Je n'en sais rien », fut la réponse.

« Adieu, je t'embrasse, ainsi que M me Périsse. Adieu, je vais t'écrire des détails sur une autre chose.

« ÉLISE

D' Élise à Mie.

a Ce mercredi, 4 janvier 1797.

« Ampère sort d'ici, ma bonne amie ; il avait une anglaise toute neuve, et j'aurais voulu que tu la visses. Il m'a demandé si nous avions des nouvelles, je lui ai dit que oui et qu'elles étaient fort bonnes. Nous nous sommes alors mis à parler sur les sujets ordinaires.

« Si tu reviens avant que maman ne parte, ce sera moi qui l'accompagnerai à Lyon; si elle se décide à s'en aller après les Rois, tu l'attendras , mais tout cela est en l'air. Je te conseille de prendre jusqu'à ce moment tous les

plaisirs que tu pourras , et de ne pas quitter la ville tant que tu t'y amuseras bien.

<c Ne sois pas en peine de nous, tout va parfaitement : maman lit, je travaille, nous faisons des vers qui font rire. J'écrivis un couplet, le premier de Pan, qu'on montra à M. Ampère ; il en fut tout transporté, car ton nom en faisait un des principaux ornements. Il Ta appris par cœur en me priant instamment de lui montrer d'autres quatrains. Voilà, ma bonne amie, tout ce que je puis te -dire de nouveau.

« Tonine et sa sœur devraient bien me rendre compte de leur conduite. Que font-elles donc qui puisse les empêcher de m'envoyer des nouvelles ? Il semble qu'elles aient le projet de se laisser oublier, mais elles n'y réussiront pas, je songe trop souvent à elles et à leur silence. Tu remettras à ma sœur sa lettre, en l'embrassant bien fort pour la remercier du plaisir qu'elle m'a fait; j'ai reçu ce que j'enviais depuis si longtemps. Tu m'as tout l'air de lui avoir soufflé cette idée ; quoi qu'il en soit, rien ne pouvait me plaire davantage.

« Tu avais commencé par un journal, et à présent nous

ne recevons que des lettres. Les journaux étaient bien

plus drôles ; mais pensez donc à ceux de maman , elle

n'en reçoit point.

« Adieu, adieu, je t'aime !

« Elise Carron. »

D } Élise à Julie.

« Ce jeudi soir, 7 janvier.

« Ce pauvre A.... est sûrement gelé en quelque coin ou il se dégèle près de toi, car je ne l'ai vu ni par trou ni par fenêtre. Je tremble qu'il ne t'ait aperçue là-bas et qu'il ne soit pas revenu à Polémieux; c'est moi qui serais cause de ça. Je me dis pourtant qu'il a trop de délicatesse pour ne pas sentir qu'il n'y en aurait point à aller te rendre ses visites à Lyon, maman n'étant pas près de toi. D'un autre côté, s'il pense que nous sommes seules à Saint-Germain , c'est une raison pour l'empêcher d'y mettre le pied. Je voudrais pourtant qu'il y vint, car ils vont tous croire ce qui est, ne doutant plus que les livres ne servent de prétexte, et qu'en ton absence il n'ait plus d'empressement à les apporter. La neige ne fond point depuis le lendemain de ton départ, et M me Ampère l'empêche peut-être de se mettre en route. Enfin je m'y perds, et voudrais vite savoir si tu Tas vu. Les peigneurs de chanvre ont dit à Claudine que c'était la maison du Bon Dieu , que la maman et le fils étaient si bons , si bons , que c'était plaisir chez eux! Viendra-t-il demain? Je regarde toujours de ma place et ne vois rien. S'il arrive et que maman sorte de la salle, il me va.prendre à partie ; j'ai déjà préparé mille petites réponses qui sont toujours les mêmes ; j'en voudrais savoir qui pussent le rendre

content, sans trop avancer les choses, car il m'intéresse par sa franchise, sa douceur, et surtout par ses larmes, qui sortent sans qu'il le veuille. Pas la moindre affectation, point de ces phrases de roman qui sont le langage de tant d'autres. Arrange toi comme tu voudras, mais laisse-moi l'aimer un peu avant que tu l'aimes; il est si bon! Je viens d'avoir avec maman une longue conversation sur vous deux. Maman assure que la Providence mènera tout ; moi je dis qu'il faut aider la Providence. Elle prétend qu'il est bien jeune, je réponds qu'il est bien raisonnable, plus qu'on ne Test à son âge. Mais tu sais, et de reste, tout ce que nous disons et répétons ensemble ; il faut donc attendre qu'il soit venu pour avoir quelque chose de nouveau à Rapprendre. Je vais adresser ma lettre à ma sœur, que tu embrasseras bien fort pour moi.

« Élise Carron. »

& Élise à Julie.

« 8 janvier, ce dimanche.

« Enfin, il est venu hier, bien tremblant de froid, et encore plus de la crainte que maman ne trouvât fort mauvais qu'il eût été te voir, ou plutôt prendre les lettres pour nous. Mais voici comme la chose se passa,

car je vois bien que tu veux des détails. Tu sauras que maman se met à présent à ta place, parce qu'elle a condamné la porte qui glaçait la salle, et que, par conséquent, on n'y voit guère plus qu'il ne faut, surtout lorsqu'on vient de fixer la neige. Bref, il entre et ne voit point la petite Pélagot , qui était derrière le cornet du poêle. Aussitôt que Claudine fut sortie , il dit : « Mate dame, j'ai vu mademoiselle votre fille. » Je l'arrêtai tout court, en faisant des signes redoublés ; lui, croyant mettre l'emplâtre, reprit : « Mais Claudine est sortie, on « ne peut nous entendre ; je vais parler plus bas. » La petite ouvrait les yeux de tout son pouvoir; quand je vis que les signes n'y faisaient rien, je parlai à la fillette de son travail , de son bas qu'elle n'avançait point. Il fut tout pétrifié, voulut raccommoder encore ; mais la pièce n'allait pas au trou. Enfin , la Pélagot sortit ; il dit alors qu'il était bien en peine de la crainte de t'avoir blessée, que tu avais prononcé ces mots : « Je suis étonnée, « Monsieur, de vous voir ici, et maman ne vous cachera « sûrement pas ce qu'elle en pense. » — « Ainsi, Madame, « si j'ai mal fait, je n'en sais rien. On m'assure qu'il faut « voir le monde; moi, en arrivant à Lyon, je vais chez « monsieur votre fils : j'y trouve M me Carron et sa mère, « M me de Campredon ; on me dit que mademoiselle votre « fille est arrivée et que je n'ai qu'à repasser le lendemain « pour prendre des lettres. J'y vais, et j'en suis bien fâché « à présent, car certainement j'ai contrarié M lle Julie... »

Maman le vit si malheureux, qu'elle ajouta de suite : « Mais, Monsieur, vous ne pouviez pas pfévoir que ma « fille était à Lyon. » Il l'interrompit en disant : « Hélas ! Madame, je le savais de la veille ; je vous ai « bien dit que je le savais. Malgré cela, je fus prendre « les lettres que madame votre belle-fille m'avait pro- « mises et qu'on ne m'a point données. » Je lui dis en riant : « Ma sœur pensait probablement que votre « séjour à Lyon serait plus long, et c'était plutôt un « avertissement qu'une réprimande, craignant que vos « visites se renouvelassent et ne fissent jaser. Mais il « faut prendre son parti et ne pas tant se fatiguer d'une « chose faite. » Note qu'il avait les yeux brillants, et que le menton lui tremblait comme à quelqu'un qui est prêt à pleurer... « Vous croyez donc, Mademoiselle, « qu'on ne m'en voudra pas trop ? Oh ! que vous me « faites plaisir! Et vous, Madame, vous n'êtes pas si (( fâchée contre moi que je l'avais craint ? » Maman lui dit qu'elle aurait préféré que cela ne fût pas, mais que son intention ayant été de lui faire plaisir en lui apportant des nouvelles, il faudrait qu'elle fût bien extraordinaire pour s'en fâcher. Il ne dit rien sur l'intention. Claudine entra, sortit, et je lui fis mille questions à ton sujet : « Avait-elle l'air enrhumé ?— Pas du tout. Elle était pource tant en bonnet de nuit; M me Carron, M Ua Jenny en « avaient aussi. — Quelle heure était-il? — Dix heures. « — Elle n'avait pas encore fait sa toilette. La première

« fois que vous y fûtes, qui y avait-il ? que faisait-on?— « Toutes ces dames allaient à la comédie ; elles m'enga- « gèrent beaucoup à y venir, je n'osai point. » J'aurais bien voulu savoir comment tu étais habillée, mais je craignis de te fâcher en le demandant. Nous parlâmes du Lycée ; il nous nomma tous les professeurs et dit que, si l'on établissait un cours d'astronomie, M. Mole lui avait assuré qu'il y aurait là une place pour lui; que ce même monsieur lui conseillait très-fort d'aller à Paris, où il trouverait certainement à employer ce qu'il savait déjà. A cela il a répondu qu'il ne pourrait se décider à se séparer de sa mère, ni à quitter les environs de Lyon. Tu devines bien pourquoi.

« Voilà, ma bonne amie, quelle a été la conversation. Il s'aperçut le premier qu'il commençait à être tard , ce qu'il oublie si facilement lorsque tu es ici il partit et me laissa tout émerveillée de son chapeau de toile cirée, de ses culottes à la mode et de sa petite tournure, qui, je t'assure, changera encore. A peine fut-il loin, que Claudine entra, levant les bras, en s'écriant qu'il était devenu muscadin, et qu'elle ne le reconnaissait pas. Nous n'avons pas fait un mystère de sa visite, puisque la petite en a entendu assez pour en rendre compte.

« A présent , je voudrais bien savoir comment tu t'en tires là-bas, et tous les propos qui se sont tenus à ce sujet, et surtout comment tu as pu saisir un instant pour lui glisser ces terribles paroles en particulier; mais per-

sonne ne va plus à Lyon : tout gèle. Nous sommes seules à dire : « Cette Julie a pris un bien mauvais temps; « pourvu qu'elle ne s'enrhume pas, qu'elle ne fasse point « d'imprudence! » Prends-y bien garde.

« Maman se porte bien ; mon rhume n'est pas encore loin. J'ai dormi cette nuit. Les peigneurs de chanvre travaillent toujours dans la maison, non pas pour nous, mais pour les voisins ; cela nous fait une grande tranquillité, surtout depuis que Martin n'y est pas ; mais chut! ne réveillons pas le chat qui dort.

« Je t'embrasse de tout mon cœur. Je suis sûre que tu trouveras que j'en ai trop fait en tranquillisant ce pauvre Ampère ; mais maman a été plus loin que moi ;. en vérité, il y aurait eu de la dureté à le trop tourmenter» il était prêt à verser des larmes de repentir.

« Adieu.

« Élise Carron. »

Dimanche t 8 janvier. — Je fus voir sa mère et sa sœur; je m'accusai et je m'excusai. J'y ai été deux fois par semaine jusqu'au samedi 7 janvier. Ce jour-là il n'y avait qu'Élise : nous n'avons parlé que de choses indifférentes.

d'andré-marie ampère 6i

(On sait ce que peut entendre André par des choses indifférentes : tout ce qui ne se rapporte point à Julie.)

D'Êlise à Julie.

« Ce il janvier 1797.

« Je ne t'ai pas tout dit : il est venu aujourd'hui, et nous nous en sommes bien donné sur ton compte ; mais je vais reprendre de plus loin.

« M Ue Bœuf le tourmentait depuis longtemps pour qu'il fit une chanson à Nanine, « car, dit-elle, je ne sais pas « faire les vers, et je voudrais cependant dire quelque « chose à ma cousine de bien joli. Ainsi, Monsieur, soyez « assez bon pour me faire parier en vers. Vous savez « que ma cousine est belle, qu'elle a des talents : voilà « matière à quelque chose. » Il m'a rapporté cette conversation et l'embarras où il se trouvait. Moi , pensant tout de suite que c'était peut-être pour avoir sujet de rire à ses dépens qu'on le pressait ainsi, je lui dis : « Est-ce « que vous le ferez? — Je n'en ai guère envie; mais « toutes les fois que je vais au château on me tourmente « tant que je ne pourrai pas trop m'en dispenser sans « être un malhonnête. Je n'ai vu qu'une fois M Ue Nanine, « et je ne l'ai guère regardée ; je ne sais pas comment ce elle et sa cousine sont ensemble. — Tout cela est

« bien difficile, lui dis-je, et, si vous pouvez ne point « obéir, vous ferez beaucoup mieux. » Bref, il fut de mon avis ; mais la première chose que M Ue Bœuf me dit hier, ce fut : « J'ai de jolis vers dans ma poche , « que je vous montrerai si vous devinez de qui ils sont. « — Oh ! il faut donc que je renonce à les voir. Cornet ment voulez -vous que je devine pareille chose? — Je « vous dirai, pour vous aider, qu'ils sont des environs. » M me Lacostat reprit : « Vous n'en dites pas assez : c'est « quelqu'un de Polémieux. — Ah! m'y voilai c'est « M. Ampère , et il faut bien que ce soit lui! » Elle tira ces vers et me les donna en disant : « Comment trouvez- « vous sa grâcel on dit : ses grâces, il me semble. — Je « suis trop ignorante sur ces matières, répondis-je, pour « pouvoir en juger; mais il me parait difficile de faire <c des vers sur quelqu'un qu'on a vu à peine, et dont on « ne connaît ni les goûts , ni les façons de penser. — « Cela est vrai, mais sa grâce! » Et elle riait. « Vous « voyez que, s'il les avait mises au pluriel, la rime n'y « serait pas, dit M me Lacostat. — Il fallait qu il en cher- « chat une autre. Mais ne trouvez-vous pas qu'il s'est if formé? — Je le trouve; cela ne serait pas étonnant, il v va si souvent au château. — Non, c'est bien plutôt ici. « — Enfin, repris-je en riant, il faudrait en partager la « gloire. » M me Lacostat dit alors fort sérieusement : (( Ce jeune homme a beaucoup de savoir et des qualités « solides. — Oui, oui, solides ! mais ses dents ne le sont

« guère : il semble un vieux, il est sérieux ! je ne l'ai pas « encore vu rire. Bœuf, fais voir comment il salue mainte tenant. Vous allez voir; mais, sérieusement, il salue « beaucoup mieux qu'autrefois. » Le jeune frère resta là comme, une bûche, et n'osa jamais le contrefaire. Sa sœur se mit un peu en colère et parla d'autre chose avec la même vivacité.

« Il est venu aujourd'hui , et je lui ai dit : « Vous « avez donc fait les vers de M 116 Bœuf? — Hélas! oui, « je n'ai pu m'en dispenser. Vous les avez vus? M me La- « costat m'a dit que grâce ne devait pas être au singulier, « mais je n'ai pu faire autrement. J'ai cru qu'on se perte mettait ça quelquefois. — Voulez -vous bien me les « donner? Je ne les ai regardés qu'à peine , et je serais « bien aise de les relire. » Il me les a copiés et je te les envoie, ainsi qu'une autre chanson qu'il a écrite à la suite, et qu'il a faite avec beaucoup plus de facilité que la première. Cette dernière lui a fourni l'occasion de parler de toi. Il m'a dit qu'il comptait tous les moments, que l'absence était bien pénible. «Je le sens comme vous.— Oh! « comme moi, cela n'est pas possible. — Comment, pas « possible! Il y a à peine un an que vous la connaissez, « et moi qui l'aime depuis l'enfance. Je suis loin de tout « ce que j'aime, vous retrouverez votre sœur. — Cela est « vrai; mais vous ne pouvez pas comprendre ce que je « sens , je le vois bien. — Si , je devine que c'est un v sentiment violent, mais qui n'est ni si profond, ni si

« solide que l'amitié. — Ni si solide! O mon Dieu ! c'est « pour ma vie. — Qu'en savez-vous ? vous n'avez vu « qu'elle. Cet extérieur qui a commencé à vous monter « l'esprit, à ce que vous dites vous-même, vous le pouvez <( trouver chez d'autres; et* si ce ne sont pas les qualités « sérieuses qu'elle possède qui vous ont attaché , vous « ne pouvez pas dire que de nouvelles idées ne vous pas- « seront pas dans la tête. » Enfin, nous avons dit et redit tout ce qui avait été déjà répété tant de fois, et il s'en est allé bien content d'avoir pu parler de toi. On ne peut tout écrire, je garde le reste pour une autre fois. Je t'envoie les chansons, mais tu sens bien qu'il ne faut pas qu'elles paraissent.

« Adieu , ma bonne amie ; il m'a assuré qu'il n'était point trop jeune , et que la corruption des mœurs était seule cause qu'on se mariait trop tard ; qu'il dépendait de toi de faire son bonheur ou son malheur pour toujours.

« Élise Carron. »

D'Êlise à Julie.

« Ce jeudi matin.

« Tu n'y penses pas, ma bonne amie, de craindre que je n'aie fait tes compliments. En vérité, il faut que tu me croies bien sotte, quelle presse y aurait-il à cela ? et

quelle balourdise ce serait! Tu me diras que j'ai trop parlé à l'égard de notre demeure. Aucune de nous n'y était, et cela ne compromettait pas Aguarite; mais des compliments, je n'en reviens pas que l'idée t'en soit venue. Non, Mademoiselle, je ne suis point si babillarde, quoique je sois votre sœur. Enfin, voilà Tonine instruite. Je t'avais bien prédit que la personne en question ne vaudrait pas, à son avis, la peine qu'on y pensât, et si sa sœur l'apprenait, Dieu sait comme elle ferait la grimace et dirait : « Oh ! quel homme ! garde-toi bien d'y songer ! « Il est ceci, il est cela. » Mais celui qu'elle a pris pourrait bien ne pas valoir l'autre en tout, et ses comparaisons ne pas être au désavantage de celui qui lui parait ridicule. Les ridicules de la nature sont supportables; ceux qui se montrent avec orgueil et qu'on parait ignorer pour ne penser qu'à ce qu'on croit avoir d'agréments ne le sont pas. Enfin, ma bonne amie, je suis un peu en colère contre les gens qui ne se prennent qu'à l'extérieur et qui s'imaginent «savoir tout, lorsqu'ils ont salué de bonne grâce et dit quelque polissonnerie qu'on se passerait fort d'entendre. Au reste, loin de lui avoir fait tes compliments, il ne fut pas même question de toi.

« Avant-hier il nous apporta la première scène de sa

tragédie et un pied d'oeillet que je lui avais demandé et

que nous fûmes planter ensemble en nous entretenant de

oute autre chose que de tes beaux yeux. Je fais bien

tout ce que je peux pour réveiller ton amour-propre, et si

je te persuadais qu'il ne pense plus à toi, peut être le trouverais-tu plus à ton goût; mais, pour son malheur, je crois que le pauvre homme ne songe à autre chose et je leplains bien sincèrement, sachant qu'excepté M me Périsse tous ceux que tu vois sont acharnés contre sa personne,, et ne se donnent seulement pas la peine d'envisager s'il ferait le bonheur ou le malheur d'une femme, ce qui est cependant le principal. Je ne suis pas assez prévenue en faveur des manières et de la tournure pour dire que celui qui en manque est privé des qualités supérieures. Les personnes légères qui cherchent le mérite dans l'extérieur et ne trouvent recommandables que ceux qui le possèdent ne pèsent rien à fond. Il est vrai qu'Ampère n'est pas superficiel, mais c'est justement pour cela que, s'il s'adressait à ces demoiselles, elles ne répondraient pas si vite, et elles auraient très-fort raison. Et pourquoi ne pas faire de même pour une amie? pourquoi l'aider à repousser une idée à laquelle on s'arrêterait tout court si la chose nous regardait? Pourquoi, pourquoi? C'est . qu'on n'examine jamais avec autant d'attention ce qui ne nous est pas personnel, et qu'il faut aimer véritablement pour penser à tous les pour, à tous les contre, et faire son affaire de celle d'une autre. Quand on a dit légèrement . « Oh ! quel homme ! comment pourrais-tu te résoudre à « l'épouser?... Il n'a point de façons, il est|gauche, « timide, se présente mal », on croit avoir tout dit, tout vu; mais, je le répète, s'il fallait se décider soi-même,

D'ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 6j'

on y réfléchirait davantage, et on laisserait bien vite le reste pour s'occuper du caractère, des mœurs et même de cette simplicité qui, un moment auparavant, ne semblait qu'un manque d'usage.

« Voilà, ma bonne amie, tout ce que je pense, ce que j'ai déjà dit et ne puis me lasser de redire. Oui, je te trouve à plaindre d'avoir en cette affaire besoin de consulter des personnes qui, si elles ne changent à trente ans de manière de voir, seront toute leur vie bien légères. Tu sens que M me Périsse est exceptée; si tu ne l'avais près de toi, je crois très-fort que tu reviendrais avec la détermination de donner le congé à qui t'aime bien. Je voudrais qu'elle le connût; il est certain que son premier salut la ferait sourire, mais sa bonté l'intéresserait sûrement. Je ne nie pas qu'il n'ait un peu d'entêtement dans ses sentiments, mais où sont les hommes quj n'en ont pas? et il est bien plus fâcheux d'en trouver' dans une bête que chez un homme qui pense et raisonne.

<( Adieu, ma bonne amie, embrasse bien cette bonne sœur pour moi ; dis-lui mille choses ; je vais répondre à sa lettre.

« Élise Carron. »

D'Êlise à Julie.

« Ce lundi, après midi.

ce Devine, ma chère Julie, à quoi nous passons notre fête. Nous versifions, nous effaçons, nous recommençons,

<( Maman a de grandes et fortes idées concernant la révolution, M. Ampère nous a mises en train. Il vint hier et avant-hier et me dit qu'il avait envoyé nos vers à un ami, sans dire de qui ils étaient, et que cet ami les avait trouvés charmants , mais bien charmants. Il me demande quand tu reviendras. « Je n'en sais rien » est toujours ma réponse. Il eut la complaisance de revenir hier, en sortant de Curis, pour m'apporter quelques comédies à lire ; il nous donna aussi la seconde scène de sa tragédie, où les tendres sentiments sont peints avec toute la vivacité possible. Imagine qu'il a assez peu d'amourpropre pour me prier instamment de corriger ce que je trouve de mal dans sa pièce. Je lui dis que Gros-Jean en remontrerait alors à son curé, mais il insista. Tu crois bien que je ne suis pas assez présomptueuse pour y mettre mon nez.

« M. Olivier se rencontra encore avec lui, fit la mine ordinaire. Je me sers d'une plume qu'il a taillée, je croyais qu'il les taillait à ravir, me voilà bien détrom-

d'andré-marie ampère 69

pée ! Toutes les lettres que j'ai écrites aujourd'hui sont autant de griffonnages.

« Adieu, ma Julie, à demain. Je vais aider maman à commencer une pièce, un drame, peut-être sera-ce une tragédie ; mais en tout cas, cela nous aura distraites un moment, car nous sommes toutes seules.

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