‹ Journal et lettresChapitre 10 sur 46 · DE L'ÉDITEUR. XI · texte numérisé non relu

DE L'ÉDITEUR. XI

correspondance. Une grande partie de ces lettres existe

encore; nous en avons vu beaucoup, on nous en a fait

espérer d'autres, et si ce volume trouve dans le monde

'accueil qu'il mérite et sur lequel nous avons toujours

compté, peut-être nous sera-t-il permis d*en donner plus

^rd un recueil complet.

Alors nous croirons avoir rempli notre tâche et élevé, Dous aussi, à deux mémoires qui nous sont chères et sacrées, et à Thonneur des lettres françaises, un monu-

Août 1862.

DE

( Novembre 1834 - Octobre 1841 )

A. MON BIEtf-AlHË FRÈRE MAURICE

Je me dépose dans votre âme.

(HiLDEQARDB à Saint Bernard.)

Le 15 novembre 1834. — Puisque tu le veux, DîOD cher Maurice, je vais donc continuer ce petit Journal que tu aimes tant*. Mais comme le papier nie manque, je me sers d'un cahier cousu, destiné à '^poésie, dont je n*ôte rien que le titre 2; fil et feuilles, tout y demeure, et tu Tauras, tout gros ^^'il est, à la première occasion.

C'est du i 5 novembre que je prends date, huit

jours juste depuis ta dernière lettre. A Theure qu'il ^^ je l'emportais dans mon sac, de Cahuzac ici, ^^ec une annonce de mort, celle de M. d'Huteau, ^ont sa famille nous a fait part. Que de fois Tal- '^gresse et le deuil nous arrivent ensemble! Ta

^- On voit par le début du cahier suivant que celui-ci était le se- ^"^ U premier ne s*est point retrouvé.

- t« mol Poésies se lit encore, à demi effacé, en haut de la page.

lettre me faisait bien plaisir, mais cette mort nous attristait, nous faisait regretter un homme bon et aimable qui s'était en tout temps montré notre ami. Tout Gaillac Ta pleuré, grands et petits. De pauvres femmes disaient en allant à son agonie : « Celui-là n'aurait jamais dû mourir, » et elles priaient en pleurant pour sa bonne mort. Voilà qui donne à espérer pour son âme : des vertus qui nous font aimer des hommes doivent nous faire aimer de Dieu. M. le curé le voyait tous les jours, et sans doute il aura fait plus que le voir. C'est Y Illustre * qui nous donne ces nouvelles avec d'autres qui vont courant dans le monde de Gaillac, et moi, pour passe-temps, je les lis et je pense à elle.

Le 17. — Trois lettres depuis hier, trois plaisirs bien grands, car j'aime tant les lettres et celles qui m'écrivent : c'est Louise, Mimi et Félicité. Cette chère Mimi me dit de charmantes et douces choses sur notre séparation, sur son retour, sur son ennui, car elle s'ennuie loin de moi comme je m'ennuie sans elle. A tout moment, je vois, je sens qu'elle me manque, surtout la nuit où j'ai l'habitude de l'entendre respirer à mon oreille. Ce petit bruit me porte sommeil. Ne pas l'entendre me fait penser ti'istement. Je pense à la mort, qui fait aussi tout taire autour de nous, qui sera aussi une absence. Ces

1. On appelait quelquefois ainsi dans la famille l'autre sœur, Mirait Mimin ou Marie.

idées de la nuit me viennent un peu de celles du jour. On ne parle que maladies, que morts; la cloche d'Andillac n'a sonné que des glas ces jours-ci. C'est la fièvre maligne qui fait ses ravages comme tous les ans. Nous pleurons tous une jeune femme de ton âge, la plus belle, la plus vertueuse.de la paroisse, enlevée en quelques jours. Elle laisse un tout petit enfant qui tétait. Pauvre petit! C'était Marianne de Gaillard. Dimanche dernier j'allai encore serrer la main à une agonisante de dix-huit ans. Elle me reconnut, la pauvre jeune fille, me dit un mot et se remit à prier Dieu. Je voulais lui parler, je ne sus que lui dire; les mourants parlent mieux que nous. On Tenterrait lundi. Que de réflexions à faire sur ces tombes fraîches! 0 mon Dieu, que l'on s'en va vite de ce monde! Le soir, quand je suis seule, toutes ces figures de morts me reviennent. Je n'ai pas peur, mais mes pensées prennent toutes le deuil, et le monde me paraît aussi triste qu'un tombeau. Je t'ai dit cependant que ces lettres m'avaient fait plaisir. Oh 1 c'est bien vrai; mon cœur n'est pas muet au milieu de ces agonies, et ne sent que plus vivement tout ce qui lui porte vie. Ta lettre donc m'a donné une lueur de joie, je me trompe, un véritable bonheur, par les bonnes choses dont elle est remplie. Enfin ton avenir commence à poindre ; je te vois un état, une position sociale, un point d'appui à la vie matérielle. Dieu soit loué! c'est ce que je désirais le plus en ce monde et pour toi et pour moi « car mon

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