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En patois du pays : Que de mots là-<iedans

DEUGENIE DE GUERIN.

grand regret; il était à terme le jour de la Saint- Brice. Le voilà avec son petit cochon cherchant des truffes. S'il vient par ici, j'irai le joindre pour lui demander s'il me trouve toujours Tair philosophe.

Avec qui croirais-tu que j'étais ce matin au coin du feu de la cuisine ? Avec Platon : je n'osais pas le dire, mais il m'est tombé sous les yeux, et j'ai voulu faire sa connaissance. Je n'en suis qu'aux premières pages. Il me semble admirable, ce Platon; mais je lui trouve une singulière idée, c'est de placer la santé avant la beauté dans la nomenclature des biens que Dieu nous fait. S'il eût consulté une femme, Platon n'aurait pas écrit cela : tu le penses bien? Je le pense aussi, et cependant, me souvenant que Je suis philosophe, je suis un peu de son avis. <jucind on est au lit bien malade, on ferait volontiers le sacrifice de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la santé et jouir du soleil. Il suffit d'ailleurs d'un peu de piété dans le cœur, d'un peu d'amour de Dieu pour renoncer bien vite à ces idolâtries, car une jolie femme s'adore. Quand j'étais enfant, j'aurais voulu être belle; je ne rêvais que beauté, parce que, me disais-je, maman m'aurait aimée davantage. Grâce à Dieu, cet enfantillage a passé, et je n'envie d'autre beauté que celle de l'âme. Peut-être même en cela suis-je enfant comme autrefois : je voudrais ressembler aux anges. Cela peut déplaire à Dieu ; c'est aussi pour en être aimée davantage. Que de choses me viennent, s'il ne fallait

pas te quitter I Mais mon chapelet, il faut que je le dise, la nuit est là : j*aime de finir le jour en prières.

Le 20. — J*aime la neige, cette blanche vue a quelque chose de céleste. La boue, la terre nue me déplaisent, m'attristent; aujourd'hui je n'aperçois que la trace des chemins et les pieds des petits oiseaux. Tout légèrement qu'ils se posent, ils laissent leurs petites traces qui font mille figures sur la neige. C'est joli à voir ces petites pattes rouges comme des crayons de corail qui les dessinent. L'hiver a donc aussi ses jolies choses, ses agréments. On en trouve partout quand on y sait voir. Dieu répandit partout la grâce et la beauté. 11 faut que j'aille voir ce qu'il y a d'aimable au coin du feu de la cuisine, des bluettes si je veux. Ceci n'est qu'un petit bonjour que je dis à la neige et à toi, au saut du lit.

11 m'a fallu mettre un plat de plus pour Sauveur Roquier qui nous est venu voir. C'est du jambon au sucre, dont le pauvre garçon s'est léché les doigts. Les bonnes choses ne lui viennent pas souvent à la bouche, voilà pourquoi je l'ai voulu bien traiter. C'est pour les délaissés, ce me semble, qu'il faut avoir des attentions; l'humanité, la charité nous le disent. Les heureux s'en peuvent passer, et il n'y en a pourtant que pour eux dans le monde : c'est que nous sommes faits à l'envers.

Pas de lecture aujourd'hui; j'ai fait une coiffe pour la petite qui m'a pris tous mes moments. Mais pourvu

D'EUGÉNIE DE OUÉRTN.

qu'on travaille, soit de tête ou de doigts, c'est bien égal aux yeux de Dieu, qui tient compte de toute œuvre faite en son nom. J'espère donc que ma coiffe me tiendra lieu d'une charité. J'ai fait don de mon temps, d'un peu de peau que m'a emportée l'aiguille, et de mille lignes intéressantes que j'aurais pu lire. Papa m'apporta avant-hier, de Clairac, Ivanhoe et le Siècle de Louis XIV. Voilà des provisions pour quelquesunes de ces longues soirées d'hiver. C'est moi qui suis lectrice, mais à bâtons rompus; c'est tantôt une clef qu'on demande, mille choses, souvent ma personne, et le livre se ferme pour un moment. 0 Mimin, quand reviendras-tu aider la pauvre ménagère à qui tu manques à tout moment? T'ai -je dit qu'hier j'eus de ses nouvelles à la foire de G... où je suis allée? Que de bâillements j'ai laissés sur ce pauvre balcon 1 Enfin la lettre de Mimi m' arriva tout exprès comme un contre-ennui, et c'est tout ce que j'ai vu d'aimable à G...

Je n'ai rien mis ici hier; mieux vaut du blanc que des nullités, et c'est tout ce que j'aurais pu te dire. J'étais fatiguée, j'avais sommeil. Aujourd'hui c'est beaucoup mieux; j'ai vu venir et s'en aller la neige. Du temps que je faisais mon dîner, un beau soleil s'est levé; plus de neige; à présent, le noir, le laid reparaissent. Que verrai -je demain matin? Qui sait? La face du monde change si promptement 1

Je viens toute contente de la cuisine, où j'ai demeuré ce soir plus longtemps, pour décider Paul, un

de nos domestiques, à aller se confesser à Noël. II me Ta promis; c'est un bon garçon, il le fera. Dieu soit loué! ma soirée n'est pas perdue. Quel bonheur si je pouvais ainsi tous les jours gagner une âme à Dieu! Le bon Scott a été négligé ce soir, mais quelle lecture me vaudrait ce que m'a promis Paul? Il est dix heures, je vais dormir.

Le 2t. — La journée a commencé radieuse, un soleil d'été, un air doux qui invitait à la promenade. Tout me disait d'y aller, mais je n'ai fait que deux pas dehors et me suis arrêtée à l'écurie des moutons pour voir un agneau blanc qui venait de naître. J'aime à voir ces petites bêtes qui font remercier Dieu de tant de douces créatures dont il nous environne. Puis Pierril est venu, je l'ai fait déjeuner et ai causé quelque temps avec lui, sans m'ennuyer du tout de cette conversation. De combien d'assemblées on n'en dit pas autant! Le vent souffle, toutes nos portes et fenêtres gémissent; c'est quasi triste à l'heure qu'il est et dans ma solitude; toute la maison est endormie; on s'est levé de bonne heure pour faire du pain. Aussi ai-je été fort occupée toute la matinée aux deux dîners. Ensuite, du repos; j'ai écrit à Antoinette. C'est bien insignifiant, tout cela : autant vaudrait du papier blanc que ce que j'écris; mais quand ce ne serait qu'une goutte d'encre d'ici, tu aurais plaisir de la voir, voilà pourquoi j'en fais des mots. Je ne sais pourquoi, la nuit der-

D'BUOéNIB DE GUÉRIN. 11

nîère, je n'ai vu défiler que des cercueils. Cette nuit, je voudrais un sommeil moins sombre, et vais prier Dieu de me le donner.

Le 24. — Trois jours de lacune, mon cher ami. C'est bien long pour moi qui aime si peu le vide, mais le temps m'a manqué pour m' asseoir. Je n'ai fait que passer dans ma chambrette depuis samedi ; à présent seulement je m'arrête, et c'est pour écrire à Mimi bien au long et deux mots ici. Peut-être ce seir ajouterai-je quelque chose, s'il en survient. Pour le moment tout est au calme, le dehors et le dedans, Tâme et la maison : état heureux , mais qui laisse peu à dire, comme les règnes pacifiques. Une lettre de Paul a commencé ma journée. 11 m'invite à aller à Alby, je ne lui promets pas; il faudrait sortir pour cela, et je deviens sédentaire. Volontiers, je ferais vœu de clôture au Cavla. Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi. Oh ! le délicieux chez tnoil Que je te plains, pauvre exilé, d'en être si loin, de ne voir les tiens qu'en pensée, de ne pouvoir nous dire ni bonjour ni bonsoir, de vivre étranger, sans demeure à toi dans ce monde, ayant père, frère, sœurs, en un endroit ! Tout cela est triste, et cependant Je ne puis pas désirer autre chose pour loi. Nous ne pouvons [)as l'avoir; mais j'espère te revoir, et cela me console. Mille fois je pense à cette arrivée, et je prévois d'avance combien nous serons heureux.

la JOURNAL

Comme j'étais près du moulin, une pauvrette d*Andillac m'a remis une lettre de Mimi. « Grand merci, petite; prends ce sou. » Elle le prend et demeure. « Que veux -tu de plus? — Eh mais, la lettre. — La lettre est pour moi. — Oui, c'est qu'il me faut la rendre, et voyez (mettant son doigt sur le cachet), vous me l'avez déchirée. » Et elle regardait, tout ébahie de me voir rire de ce malheur. Enfin, me voyant décidée à ne pas lui rendre son message, elle m'a dit adissias. Et, m* asseyant alors sur un sac, j'ai lu les plus jolies tendresses de sœur. Rien n'est spirituel comme le bon cœur de Mimin. Elle s'ennuîe, veut nous revoir, le monde l'amuse peu; nous la reverrons vendredi. Je vais lui écrire par Éran * qui va faire sa visite aux d'Huteau. De mon côté, je me trouve seule, isolée, ne vivant qu'à demi, ce me semble, comme si je n'avais qu'une moitié d'âme. Je me figure à présent que tout ceci n'est qu'un temps perdu , que tu ne trouveras rien d'assez aimable à ces pages pour les ouvrir toutes. Qu'y aura-t-il? Des jours qui se ressemblent, quelque peu d'une vie qui ne laisse rien à dire : mieux vaut revenir à Yestoupas que je cousais. Je te laisse donc, pauvre plume.

Que les cieux des cieux doivent être beaux ! C'est ce que j'ai pensé pendant les moments que je viens de passer en contemplation devant le plus beau ciel d'hiver. C'est ma coutume d'ouvrir ma fenêtre

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