Abréviation familière du nom de son frère Erembeiii
avant de me coucher pour voir quel temps il fait et
pour en jouir un moment, s'il est beau. Ce soir, j'ai
regardé plus qu'à l'ordinaire, tant c'était ravissant,
cette belle nuit. Sans la crainte du rhume, j'y serais
encore. Je pensais à Dieu qui a fait notre prison si
radieuse; je pensais aux saints qui ont toutes ces
belles étoiles sous leurs pieds ; je pensais à toi qui
les regardais peut-être comme moi. Cela me tiendrait
aisément toute la nuit ; cependant il faut fermer la
fenêtre à ce beau dehors et cligner les yeux sous
des rideaux ! Éran m'a apporté ce soir deux lettres de
Louise. Elles sont charmantes, ravissantes d'esprit,
d'âme, de cœur, et tout cela pour moi ! Je ne sais
pourquoi je ne suis pas transportée, ivre d'amitié.
Dieu sait pourtant que je l'aime! Voilà ma journée
jusqu'à la dernière heure. 11 ne me reste que la
prière du soir et le sommeil à attendre. Je ne sais
s'il viendra, il est loin. 11 est possible que Mimi
vienne demain. A pareille heure, je l'aurai; elle sera
là, ou plutôt nous reposerons sur le même oreiller,
elle me parlant de GalUac, et moi du Cayla.
Le 26. — Je n'écrivis pas hier, je ne fis qu'attendre. Enfin elle arriva le soir, cette chère Mimi. Me voilà heureuse, je recommence mille fois ce que j'ai fait, dit et pensé depuis son départ; elle me raconte mille choses de nos amis, du monde, de tout ce qu'elle a vu, et tout cela est charmant à dire et à écouter. Ohl quel bonheur de se revoir l Vraiment,
il y aurait de quoi s'en aller de temps en temps pour le seul plaisir du retour. Je fis hier un commencement de lettre pour toi; mais je n'étais pas à écrire, toute mon àme allait à la fenêtre. Aujourd'hui, je rentre en moi-même, et vais achever ma page. Ce ne sera qu'après dîner, pour récréation. Avant tout, il faut que je dise que je viens de jouir du soleil dans la côte de SepL-Fonts. C'est un de mes plus beaux plaisirs, comme tous ceux qui viennent du ciel. Mais cette côte est triste maintenant, c'est à peine si l'on peut y voir la place où fut le banc. Il n'y a pas longtemps qu'il en demeurait quelque reste, quelques chevilles; mais que les débris mêmes passent vite ! Tout en pensant, regardant et regrettant, je me suis assise sur un chêne renversé, mon banc d'à présent. Celui-là, du moins, ne sera pas emporté par le vent. Là, j'attendais Mimi qui est allée sur le Pigimbert porter à la Vialarette des plants de grenadier pour Marie de Thézac. Que ne puis -je amsi trouver quelqu'un qui te porterait quelque chose I
Le 27. — Je ferme saint Augustin, l'âme remplie de ces douces paroles : « Jetez-vous dans le sein da Dieu comme sur un lit de repos. » La belle idée, et le doux délassement que nous trouverions dans la vie, si nous savions, comme les saints, nous reposer en Dieu! Us vont à lui comme les enfants à leur mère, et sur son sein ils dorment, ils prient, ils pleurent, ils demeurent. Dieu est le lieu des saints;
mais nous, terrestres, nous ne connaissons que la terre, cette pauvre terre noire , sèche , triste comme une demeure maudite. Rien n'est venu aujourd'tiui, pas même le soleil ; ce soir seulement il est passé des corbeaux. Point de promenade ni de sortie qu'en pensée; mais la mienne ne s'étend pas, elle monte. Nous aurons ce soir pour lecture les bulletins du fameux procès Carrât qui occupe tout le pays; mais je n'aime pas ces sortes d'affaires, et la célébrité du crime n'a rien d'intéressant, ce me semble. Je vais pourtant m'en occuper. Ce malheureux dans sa prison a écrit à M"® Vialar, pour lui demander une Imitation. Une pareille idée dans cette âme active ferait espérer un retour à Dieu; mais qu'il est à craindre que ce ne soit qu'hypocrisie, puisqu'il continue d'être scélérat, dit-on. Érembert est allé à Alby pour assister aux débats qui font foule. D'où nous peut venir cette curiosité pour les monstres ?
Le 28. — Ce matin, avant le jour, j'avais les doigts dans les cendres, cherchant du feu pour allumer la chandelle. Je n'en trouvais pas et allais retrouver mon lit lorsqu'un petit charbon que j'ai rencontré du bout du doigt m'a fait voir du feu : voilà ma lampe allumée. Vite la toilette, la prière, et nous voilà avec Mimi dans le chemin de Cahuzac. Ce pauvre chemin, je l'ai fait longtemps seule, et que j'étais aise de le faire à quatre pieds aujourd'hui ! Le temps n'était
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pas beau, et je n'ai pu voir la montagne, ce cher pays que je regarde tant quand il fait beau. La chapelle était occupée, ce qui m*a fait plaisir. J'aime de n'être pas pressée et d'avoir le temps, avant d'entrer là, de faire la revue de toute mon âme devant Dieu. C'est long souvent, parce que mes pensées se trouvent dispersées comme des feuilles. A dix heures j'étais à genoux, écoutant la plus belle morale du monde, et je suis sortie me semblant que je valais mieux. C'est l'effet de tout fardeau déchargé de nous laisser plus légers, et quand l'âme a déposé celui de ses fautes aux pieds de Dieu, il lui semble qu'elle a des ailes. J'admire comme la confession est admirable. Quel soulagement, quelle lumière, quelle force je me trouve à chaque fois que j'ai dit : C'est ma faute !
Le 29. — Manteaux, sabots, parapluie, tout l'attelage d'hiver nous a suivis ce matin à Andillacoù nous avons passé jusqu'au soir, tantôt au presbytère et tantôt à l'église. Cette vie du dimanche, si active, si coureuse, si variée, je l'aime. On voit l'un l'autre en passant, on reçoit la révérence de toutes les femmes qu'on rencontre, et puis on caquette chemin faisant sur les poules, le troupeau, le mari, les enfants. Mon grand plaisir, c'est cfce les caresser et de les voir se cacher tout rouges dans les jupes de leur mère. Ils ont peur de las doumaîsélos comme de tout ce qui est inconnu. Un de ces petits disait à sa grand'mère qui parlait de
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venir ici : « Minino^ ne va pas à ce castel, il y a une prison noire. » D*oii vient que les châteaux ont de tout temps porté frayeur? Cela viendrait-il des horreurs qui s'y sont jadis commises? Je le croîs.
Oh ! qu'il est doux, lorsque la pluie à petit bruit tombe des cieux, d'être au coin de son feu, à tenir des pincettes, à faire des bluettes! C'était mon passetemps tout à l'heure ; je l'aime fort : les bluettes sont si jolies! ce sont les fleurs de cheminée. Vraiment il se passe de charmantes choses sur la cendre, et quand je ne suis pas occupée, je m'amuse à voir la fantasmagorie du foyer. Ce sont mille petites figures de braise qui vont, qui viennent, grandissent, changent, disparaissent, tantôt anges, démons cornus, enfants, vieilles, papillons, chiens, moineaux: on voit de tout ^us les tisons. Je me souviens d'une figure portant un air de souffrance céleste qui me peignait une âme ^n purgatoire. J'en fus frappée, et aurais voulu avoir un peintre auprès de moi. Jamais vision plus parfaite. Remarque les tisons, et tu conviendras qu'il y a de belles choses, et qu'à moins d'être aveugle, on ^'^peut pas s'ennuyer auprès du feu. Écoute surtout c^ petit sifflement qui sort parfois de dessous la braise c^^nime une voix qui chante. Rien n'est plus doux et plus pur, on dirait que c'est quelque tout petit esprit ^^6 feu qui chante. Voilà, mon ami, mes soirées et leurs agréments; ajoute le sommeil, qui n'est pas le moindre.
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Le 30. — On m'a raconté d'une malade d'Andillac une chose frappante. Après être tombée en faiblesse et demeurée comme morte pendant seize heures, cette malade a tout à coup ouvert les yeux et s*est mise à dire : a Qui m'a sortie de l'autre monde? J'y étais entre le ciel et l'enfer, les anges me tirant d'un côté et les démons de l'autre. Dieu! que j'ai souffert et que la vue de l'abîme est effrayante ! » Et, se retournant, elle récitait d'une voix suppliante des litanies de la miséricoide divine qu'on n'a jamais vues nulle part, puis se remettait à parler de l'enfer qu'elle a vu et dont elle était tout près pendant sa syncope. Et comme on lui a dit qu'il ne fallait pas penser à ces objets effrayants : « L'enfer n'est pas pour les chiens, a-t-elle dit, je l'ai vu, je l'ai vu! » N'est-ce pas que voilà une scène dramatique, et bien vraie? C'est Françoise, la sœur de M. le curé, qui me l'a racontée et qui elle-même a veillé la malade cette nuit-là. Cette femme n'était pas des plus pieuses, et maintenant elle se trouve remplie de foi, de ferveur, de résignation. M. le curé est le seul médecin qu'il lui faut, à l'autre elle ne dit rien. Ne peut-on pas croire que Dieu a mis la main là dedans? Qui sait tout ce que voit une âme moribonde ?
Alors qu'à son regard apparaît l'autre monde. Alors...
Mais je ne veux pas faire de la poésie. Écoute un beau miracle que je viens de lire. C'est
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de saint Nicaise qui, évangélisant dans les Gaules, se trouva dans une contrée ravagée par un énorme dragon. Le saint, profitant de cet événement pour faire connaître à ce peuple la puissance du Dieu qu'il annonçait, donna son étoleà un de ses disciples, et renvoya vers le monstre que celui-ci lia de cette étole et amena devant tout le peuple aux yeux duquel il creva. J*admire la naïveté du récit et le beau prodige, auquel je crois. Bonsoir avec saint Nicaise.
Le 1** décembre. — C'est de la même encre dont je viens de t* écrire que je t'écris encore; la même goutte, tombant moitié à Paris, moitié ici, te vient marquer diverses choses, ici des tendresses, ailleurs des fâcheries, car je t'envoie toujours tout ce qui me passe par l'âme. J'ai du regret de ne t' avoir écrit que deux mots, j'aurais pu envoyer ceci, et la pensée m'est venue de détacher ces feuilles. Mais si cela se perdait dans les cabarets où maître Déleruc ira boire ! Mieux vaut garder nos causeries pour une occasion sûre. Ce sera donc avec le pâté, si je puis, sans risque, mettre des papiers dans la caisse.
Le 2. — Je m'en veux d'être si simple que de te rnjire indillérent pour nous et pour moi. Tout absurde qu'est celte idée, elle m'a occupée, attristée hier toute la journée. Aussi, vois-tu comme je t'ai dit peu de choses ! Le triste me rend muette , pardonne-le-moi; j'aime mieux me taire que me plaia-
(Ire. C'est ta lettre à Mimi qui m'a causé tout cela; je te dirai pourquoi. Quand tu liras ceci, mon ami, souviens-toi que c'est écrit le 1" décembre, jour de pluie, de sombre, d'ennui, où le soleil ne s'est pas montré, où je n'ai vu que des corbeaux et lu de toi qu'une toute petite lettre.
Le 3. — Rien que la date aujourd'hui.
Non, je ne veux pas rester un jour sans te rien dire, quand ce ne serait qu'un bonsoir. Il est sept heures, Mimin tisonne, j'entends le ruisseau; c'est tout ce que je puis signaler, pour l'heure, avec une belle étoile que je vois d'ici se lever sur les Mérix. Tu n'as pas oublié ce hameau.
Le 4. — Visite rare et aimable : M"® de F... sort d'ici. Nous ne l'avons gardée que quelques heures, depuis dix jusqu'à trois. Son mari l'accompagnait et nous Ta enlevée malgré nos réclamations. C'est qu'il était obligé de s'en retourner et qu'il ne sait pas se f)asser de sa femme, pas plus que de ses yeux. Heureuse femme qui sait ainsi se rendre indispensable ! La voilà du côté de Bleys et moi te disant qu'elle est venue : grand événement auCayla qu'une visite de dame, surtout dans la saison.
Il faut que j'écrive à Gaillac. C'est à *** que j'écrirai, non pas comme à toi ou à Louise, en grand, en long, en large, mais en petit, en miniature. C'est assez pour qui ne veut que se faire voir. Les grands
traits, je les réserve aux intimes. Deux visites, deux lettres écrites, une venue, c'est assez pour la journée ; c'est beaucoup pour une journée du Cayla. Le temps était beau , nous sommes descendus dans le pré et avons joui du soleil comme on ferait au printemps.
Le 5. — Papa est parti ce matin pour Gaillac, nous voilà seules châtelaines, Mimi et moi, jusqu'à demain et maltresses absolues. Cette régence ne va pas mal et me plaît assez pour un jour, mais pas davantage. Les longs règnes sont ennuyeux. C'est assez pour moi de commander à ïrilby et d'obtenir qu elle vienne quand je l'appelle ou que je lui demande la patte. Hier, fâcheux accident pour Trilbette. Comme elle dormait tranquille sous la cheminée de la cuisine, une courge qui séchait lui est tombée dessus. Le coup l'a étourdie, la pauvre bête est venue à nous au plus vite nous porter ses douleurs. Une caresse l'a guérie.
Il était nuit. Un coup de marteau se fait entendre, tout le monde accourt à la porte. Qui est là? C'était Jean de Persac, notre ancien métayer, que je n'avais pas vu depuis longtemps. 11 a été le bienvenu et a eu en entrant place au plat et à la bouteille. Puis, nous Tavons fait jaser sur son pays d'à présent, sur ses enfants et sa femme. J'aime fort ces conversations et ces revoirs. Ces figures d'autrefois font plaisir, il semble qu'elles ramènent la jeunesse. Je me croyais
hier au temps où Jean me prenait sur ses genouK.
Le 6. — Je fis promettre à Jean de repasser ici ce soir ; je le reverrai, et puis je veux lui donner une lettre pour Gabrielle : c'est un de leurs métayers. Bri ne sera pas fâchée de ce souvenir inattendu; je lui aurais écrit par la poste, et lui épargne ainsi huit sous qu elle donnera de plus aux pauvres. Voilà donc une bonne œuvre que je fais faire. Au reste, c'est un jour de bonnes actions aujourd'hui; je viens de Cahuzacet, comme chaque fois , merveilleusement disposée à bien faire ; faire mal ce jour-là me semble impossible. Puis, c'est un calme étrange! Remarque comme ces jours-là mon âme a l'air tranquille. Elle l'est en effet, car je ne dissimule pas avec toi et laisse tomber sur le papier tout ce qui me vient, même des larmes. Quand mon bulletin se prolonge, c'est marque que je suis au mieux. Grande abondance alors d'affections et de choses à dire, de celles qui se font dans l'âme. Celles du dehors, souvent ce n'est pas la peine d'en parler, à moins qu'elles n'aillent retentir au dedans comme le marteau qui frappe à la porte. Alors on en parle, toute petite que soit la chose. Une nouvelle, un bruit de vent, un oiseau, un rien me vont au cœur par moments et me feraient écrire des pages. Si je voulais parler de ce que je dois faire demain ! Mais il vaut mieux en ceci des prières que des paroles. En parlant à Dieu, il viendra, et toi tu es si loin! Tu ne m'entends pas, d'ailleurs, et le
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temps que je te donne n'ira pas au ciel. Presque tout ce qu'on fait pour la créature est perdu, à moins que la charité ne s'y mêle. C'est comme le sel qui préserve aOections et actions de la corruption de la vie. Voici papa.
Le 7. — La soirée s'est passée hier à causer de Gaillac, des uns, des autres, de mille choses de la petite ville. J'aime peu les nouvelles, mais celles des amis font toujours plaisir, et on les écoute avec plus d'intérêt que celles du monde et de l'ennuyeuse politique. Rien ne me fait aussi tôt bâiller qu'un journal. Il n'en était pas de même autrefois, mais les goûts changent et le cœur se déprend chaque jour de quelque chose. Le temps, l'expérience aussi désabusent. En avançant dans la vie, on se place enfin comme il faut pour juger de ses affections et les connaître sous leur véritable point de vue. J'ai toutes les miennes sous les yeux. Je vois d'abord des poupées, des joujoux, des oiseaux, des papillons que j'aimais, belles et innocentes alTections d'enfance. Puis la lecture, les conversations, un peu la parure, les rêves, les beaux rêves!... Mais je ne veux pas me confesser. Il est dimanche, je suis seule de retour de la première messe de Lentin, et je jouis dans ma chambrette du plus doux calme du monde, en union avec Dieu. Le bonheur de la matinée me pénètre, s'écoule en mon àme et me transforme en quelque chose que je ne puis dire. Je te laisse, il faut me taire*
Si JOURNAL
Le 8. — Je ne lis jamais aucun livre de piété que je n'y trouve des choses admirables et comme faites pour moi. En voici : « Ceux qui espèrent au Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour. Quand ils croiront être à bout et n'en pouvoir plus, tout d'un coup ils pousseront des ailes semblables à celles d'un aigle ; ils courront et ne se lasseront point, ils marcheront et ils seront infatigables. Marchez donc, âme pieuse, marchez, et quand vous croirez n'en pouvoir plus, redoublez votre ardeur et votre courage , car le Seigneur vous soutiendra. » Que de fois on a besoin de ce soutien ! Dis, âme faible, chancelante, défaillante, que deviendrionsnous sans le secours divin? G'.est de Bossuet, ces paroles. Je n'ai guère ouvert d'autre livre aujourd'hui; le temps s'est passé à tout autres choses qu'à la lecture, de ces choses qui ne sont rien, qui n'ont pas de nom et qui pourtant vous prennent tous les moments. Bonsoir, mon ami.
Le 9. — Je viens de me chauffer à tous les feux du hameau. C'est une tournée que nous faisons de temps en temps avec Mimin et qui a bien ses agréments. C'était aujourd'hui une visite de malades; aussi avons-nous parlé remèdes et tisanes. « Prenez ceci, faites cela, » et on nous écoute aussi bien qu'aucun médecin. Nous avons ordonné à un petit enfant malade pour avoir marché pieds nus de mettre des sabots, à son frère couché à plat avec un grand mal
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de tète de mettre un oreiller; cela Ta soulagé, mais ne le guérira pas, je crois. Il commence une fluxion de poitrine, et les pauvres gens sont dans leur fumier comme des bètes dans leur écurie ; ce mauvais air les empeste. De retour au Gayla, je me trouve dans an palais, comparé à cette maison. C'est ainsi qu'en regardant tout au-dessous, je me trouve toujours bien placée*
Le 10* — Givre, brouillards, air glacé, c'est tout ce que je vois aujourd'hui. Aussi je ne sortirai pas et vais me recoquiller au coin du feu avec mon ouvrage et mon livre. C'est tantôt l'un, tantôt l'autre; cette variation me distrait. Cependant j'aimerais de lire toute la journée; mais il me faut faire autre chose, et le devoir passe avant le plaisir. J'appelle plaisir la lecture qui n'est nullement essentielle pour moi. Voilà une puce, une puce en hiver! C'est un cadeau de Trilby. C'est aussi de toute saison les insectes qui nous dévorent morts et vivants. Les moins nombreux encore sont-ils ceux que l'on voit; nos dents, notre peau, tout notre corps, dit-on, en est plein. Pauvre corps humain, faut-il que notre âme soit là dedans! Aussi ne s'y plaît-elle guère, dès qu'elle vient à considérer où elle est. Oh ! le beau moment où elle en sort, où elle jouit de la vie, du ciel, de Dieu, de l'autre monde! Son étonnement, je pense , est semblable à celui du poussin sortant de sa coquille, s'il avait une âme.
Je te parlais de lecture, c'est une histoire de Russie que nous lisons le soir, et le jour je suis avec le Siècle de Louis XIV. On m'a dit que cet ouvrage de Voltaire pouvait se lire. C'est vrai, maïs Voltadre s'y retrouve souvent, chaque fois d'abord qu'il est question de religion; mais ça ne me fait pas mal. Aussi je continue, trouvant cela bien écrit. Je n'ai plus rien à lire, à moins de relire. Les bulletins Carrât ont cessé. Je les regrette peu. Ces horreurs passées sous nos yeux sont plus horribles que d'autres. Les trois assassins sont condamnés à mort et seront exécutés à Gaillac. Il est vrai que Carrât pense à l'autre monde, et lit V Imitation. Cela n'étonne pas dans une âme sous l'échafaud, et qui dans ses pensées de meurtre laissait entrer l'idée du ciel. Il ne partait jamais pour ses expéditions sans se munir d'un chapelet. Étrange idée! « Je rentrai, dit-il, la nuit du crime pour prendre mes chapelets que j'avais oubliés, et je courus chez Coutaud. » C'est là qu'il assassina trois personnes d'une façon épouvantable, un homme et deux femmes ; mais laissons ces horreurs. Une belle tranche de millias m'attend sur le gril. Je vais la joindre.
Le 11. — Encore du brouillard, même temps qu'hier; mais mon oiseau chante, ce qui m'augure le soleil. Je suis sûre que nous le verrons bientôt. Il n'est que neuf heures, avant midi il aura percé les nuages, et nous aurons pleine clarté. Gela me réjouit
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aussi bien que mon oiseau, car je n'aioie pas le sombre.
Ce soir. — faî bien dit que mon oiseau nous devinait le soleil. Il est venu, mais pâle et froid : mieux valait le feu de la cheminée. Aussi ne Tavons-nous pas quitté, excepté papa qui est sorti pour aller faire an village une proposition de mariage. Chose étrange, on Fa refusée ; mais c'est par dépit de n'avoir pu dire am à an autre, que la belle a dit non aujourd'hui. Tu la connais, c'est celle qui est de ton âge, et qui t'attendait comme tu sais ; mais c'est passé, et son attente était pour un autre qui lui échappe également. La pauvre fille qui le tenait du cœur est malheureuse maintenant, et a répondu aux recherches d'un autre qu'elle ne voulait pas s'enchaîner. C'est pour ne pas porter deux chaînes, et si c'est vrai, elle fait bien : le regret est si pesant! Un pauvre de loin est passé, puis un petit enfant; c'est tout ce qui s'est fait voir aujourd'hui. Est-ce la peine d'en parler?
Le 12. — Je commence par prendre date, et puis nous verrons ce qui viendra pour mon histoire d'un jour. Pas grand'chose sans doute, à moins de quelque événement imprévu; ce que je n'envie guère, à moins que ce ne soit une lettre de toi ou de la montagne, qui toujours me portent bonheur.
Rien à dire, rien à écrire, rien à penser; le froid perclut même l'âme. 11 semble en hiver que les pensées ne sont plus en circulation et se prennent à la
tête comme des glaçons. C'est ce que j'éprouve souvent, tout à l'heure; mais qu'il me vienne quelque plaisir, une lettre, une lecture, un sentiment qui me ranime, le dégel se fait et les eaux coulent.
Deux quêteurs sont passés. Ces pauvres gens tout transis m'ont fait trouver heureuse d'être auprès du feu et d'avoir de quoi leur donner. Tu dois faire souvent l'aumône, à présent que te voilà riche ; je sais que tu l'aimes. Tu m'as dit, je me souviens, que tu n'as jamais rencontré un pauvre sans lui donner un sou quand tu l'avais. Ce sou t'a porté bonheur. Donnes-en un pour moi. Ce que je donne ici ne me comptera pas, puisque je n'ai rien en propre : c'est pour la communauté ; ma part s'y trouve aussi, mais petite. Aide-moi. Si j'étais à Paris, je mettrais souvent la main dans ta poche.
Le règne de Pierre I" nous a tenus tout ce soir. Ce règne est intéressant, on aime à voir tout ce que peut le génie et...
C'en est là depuis huit jours. Je ne sais qui vint me tirer d'ici, et depuis, que d'idées venues, que de choses à dire ! Mais tout ne se dit pas. Que sert? Dieu seul les peut comprendre et consoler le cœur quand il est triste.
Dernier décembre. — Voici quinze jours que je n'ai rien mis ici. Ne me demande pas pourquoi. Il y a de ces temps où l'on ne veut point parler, de ces choses dont on ne veut rien dire. La Noël est venue;
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belle fête, celle que j'aime le plus, qui me porte autant de joie qu'aux bergers de Bethléem. Vraiment, toute Tâme chante à la belle venue de Dieu, qui s'annonce de tous côtés par des cantiques et par le joli nadaïel^. Rien à Paris ne donne l'idée de ce que c'est que Noël. Vous n'avez même pas la messe de minuit. Nous y allâmes tous, papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps en temps la tête de sous son manteau pour regarder en haut. La terre était blanche de givre , mais nous n'avions pas froid; l'air d'ailleurs était réchauffé (levant nous par des fagots d'allumettes que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C'était charmant, je t'assure, et je t'aurais voulu voir là cheminant comme nous vers l'église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme s'ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vîmes un brin si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint Sacrement, mais il fondit dans nos mains : toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon l>ouquet : c'était triste de le voir se fondre et diminuer goutte à goutte. Je couchai au presbytère; la bonne sœur du curé me retint, me prépara un excellent réveillon de lait chaud. Papa et Mimi vinrent se
1. Nom d'une façon particulière de sonner les cloches pendant les quinze jours qui précèdent la fôte de Noël , appelée en patois languedocien nadal.
chauffer ici, au grand feu du souc de Nadal^. Depuis il est venu du froid, du brouillard, toutes choses qui assombrissent le ciel et Tàme. Aujourd'hui que voilà le soleil, je reprends vie et m'épanouis comme la pimprenelle, cette jolie petite fleur qui ne s'ouvre qu'au soleil.
Voilà donc mes dernières pensées, car je n'écrirai plus rien de cette année; dans quelques heures c'en sera fait, nous commencerons l'an prochain. Oh ! que le temps passe vite I Hélas I hélas ! ne dirait-on pas que je le regrette ? Mon Dieu, non, je ne regrette pas le temps, ni rien de ce qu'il nous emporte; ce n'est pas la peine de jeter ses affections au torrent. Mais les jours vides, inutiles, perdus pour le ciel, voilà ce qui fait regretter et retourner l'œil sur la vie. Mon cher ami, où serai-je à pareil jour, à pareille heure, à pareil instant l'an prochain? Sera-ce ici, ailleurs, là-bas ou là-haut? Dieu le sait, et je suis là à la porte de l'avenir, me résignant atout ce qui peut en sordr. Demain je prierai pour que tu sois heureux, pour papa, pour Mimi, pour Ëran, pour tous ceux que j'aime. C'est le jour des étrennes, je vais prendre les miennes au ciel. Je tire tout de là, car vraiment, sur la terre, je trouve bien peu de choses à naon goût. Plus j'y demeure, moins je m'y plais; aussi je vois sans peine venir les ans, qui sont autant de pas vers l'autre monde. Ce n'est aucune peine ni chagrin qui