‹ Journal et lettresChapitre 20 sur 46 · Qa'avei-ïous vu · texte numérisé non relu

Qa'avei-ïous vu

«06 JOUUNAL

traiter, m'exprimer le plaisir que lui faisait ma visite. Je n'ai pas perdu mes pas à Frauseilles, j'ai fait plaisir, j'ai caressé un petit epfant dans son berceau, j'ai vu en passant près du cimetière les tombes de nos vieux amis de Clairac, indiquées par une croix de fer. Rien ne paraît que cela, le niveau se fait vite sur la terre des morts! Qu'importent les apparences? L'âme, la vie n'est pas là. 0 mon Dieu ! cela serait trop désolant. J'ai beaucoup pensé à toi dans tout ça, parce qu'il y avait une troupe de curés qui m'ont demandé de tes nouvelles, ce qui m'a fait bien plaisir de voir que l'Église t'aime. Adieu; tu vois bien que je n'ai rien dit.

Ce soir à dix heures. — Il est nuit sombre, mais c'est à écouter toujours les grillons, le ruisseau et un rossignol, rien qu'un, qui chante, chante, chante dans cette obscurité. Comme cette musique accompagne bien la prière du soir 1

Le 18. — Pas moyen de sortir, il pleut. C'est un jour à lire, à écrire pour remplacer les promenades, belles occupations du printemps. A tout moment, on est dehors; nous menons une vie d'oiseau en plein air sous les ombres. C'est un charme, et que de plaisirs variés à chaque coup d*œil, à chaque pas, pour peu qu'on y regarde! Hier Mimi m'apporta de magnifiques rubans d'herbe rayée blanc et vert, satinée, brillante; c'était à nouer au menton. Je l'ai mise dans un vase où j'admire encore mes rubans un peu

fanés. Ils seraieat plus jolis sur pied ; ces articles de modes ne doivent pas sortir des bois.

J'aimernis bien de connaître un peu la botanique; c'est une élude charmante à la campagne, toute pleine de jouissances. On se lie avec la nature, avec les berbes, les fleurs, les mousses qu'on peut appeler par leur nom. btudie la botanique, Maurice, tu me l'apprendras. Ce serait bien facile avec une Flore. Mais quand seras-tu ici au printemps? Tu n'y viens que tard; ce n'est pas lorsque l'hiver a fauché toute la beauté de la nature (suivant l'expression de notre ami, saint François de Sales) qu'on peut se mettre à botaniser : plus de lleurs alors, et ce sunt les Heurs qui m'intéressent parce qu'elles sont si jolies sur ces lapis verts. J'aimerais de connailre leur famille, leurs goûts, quels papillons elles aiment, les gouttes de rosée qu'il leur faut, leurs propriétés pour m'en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades. Dieu fait ses dons à tant de fins! Tout est plein pour nous d'une merveilleuse bonté; vois la rose qui, après avoir donné du miel à l'abeille, un baume à l'air, nous oITre encore une eau si douce pour les yeux malades. Je me souviens de t'en avoir rais des compresses quand lu étais petit. Nous faisons tous les ans des fioles de cette eau qu'on vient nous demander.

Mais j'ai dit que c'était un jour à écrire. Qu'écrire?' Je n'en sais rien, je sens que j'écrirais. Si j'avais un plan, un cadre fait, je le remplirais tous les jours

un peu, et cela me ferait du bien. Le trop-plein fait torrent parfois, il vaut mieux lui ouvrir passage. Je n'épanche guère qu'ici, et peu parce que... le papier vole. Qui sait quand je le lance vers Paris où il peut tomber? Aussi m'arrive-t-il d'effacer quand je relis; tu l'auras vu dans le dernier cahier. Il était question d'E***, je m'étais laissée aller à de trop vives peintures, et même fausses, je l'ai vu depuis par ses lettres. C'est une bonté passionnée, sans rancune, sans amertume, candide dans ses torts, une enfant avec un cœur de feu. Je vois ceci comme bien étonnant, comme venant de Dieu, et je m'attache à l'âme qu'il m'a confiée, qui me dit : « Aimez-moi, aidez-moi à aller au ciel. » Oh ! je lui aiderai de mon mieux, je l'aimerai toujours, car l'amitié sainte n'est qu'un écoulement de la charité qui ne meurt pas.

Le rossignol d'hier soir a chanté toute la journée. Quel gosier! s'il était anglais, je dirais qu'il avait fait un pari.

Le 19. — Trois lettres et l'arrivée d'Éliza. C'est Louise, Marie et Euphrasie qui nous écrivent. Cette pauvre Euphrasie si triste, si désolée de la mort de sa chère tante, me fait compassion. Cœur si bon, si ardent, si tendre, qu'elle va souffrir à présent ! Lili lui remplaçait sa mère.

Le 2à. — Un mot ce soir que j'ai le temps, que je suis seule, que je pense à toi, que c'est TAscensioD,

on beau jour, un jour saint où l'âme monte, monte au ciel. Mais non, je suis bien ici, il semble qu'on ne se détache point d'écrire. On m'appelle

Le 26. — Deus jours entre ces lignes sans l'écrire, et depuis sont venues des lettres, des nids d'oiseau, des roses sur la terrasse, sur ma table, partout. Il est venu cent choses de Gaillac; de plus loin, la mort du prince de Talleyrand : c'était de quoi écrire ou jamais; mais nous faisons des pèlerines avec Éliza, et le monde passerait sous notre aiguille qu'on ne la quitterait pas. Que peu de chose nous stifTlt! cela m'étonne. Je n'ai pas le temps de dire pourquoi.

Le 27 au soir. — Premier Angélus de notre cloche neuve. Je viens de l'écouter à la fenêtre de la salle et me suis levée de table tout exprès pour ce plaisir, suivi de tant de pensées diverses que j'aime. Mélange religieux de joie, de deuil, de temps, d'éternité, berceaux, cercueils, ciel. Dieu : la cloche annonce tout cela, me l'a mis dans l'esprit à présent. Oh I surtout, surtout je pense quel premier glas elle sonnera I pour qui? je le marquerai; A quelle page? peut-être ne le marquerai-je pas. Quel vivant peut se dire : Je parlerai d'un mortîMon Dieu, nous passons si vite! Cependant je suis bien portante ; mais je vois des fleurs, mises toutes fraîches ce matin dans un vase, flétries et toutes mortes ce soir. Ainsi de nous -. le vase oi!i nous avons la vie n'en contient pas pour plus d'un jour.

Des visites de curés : celui du canton, celui de Vieux et le nôtre, trois hommes bien différents : Tun sans esprit, Tautre à qui il en vient, et l'autre qui le garde. Ils nous ont raconté force choses d'église qui intéressent pour parler et pour répondre un moment; mais en général les variantes plaisent en conversation, l'entretien de mille choses diverses, ce qui fait la causerie, chose rare. Chacun ne sait parler que de sa spécialité, comme les Auvergnats de leur pays. L'esprit reste chez soi aussi bien que le cœur.

Éliza vient de nous quitter à mon grand regret. Tous les départs attristent; pour me consoler, j'ai une lettre bien tendre et bien aimable* devant les yeux et dans le cœur. Ce n'est pas de toi, c'est d'E*** qui me dit toujours de mille façons qu'elle m'aime, qu'elle souffre de corps et d'âme, et que je sais Jeter quelques fleurs sur les heures trop souvent arides de sa vie. Pauvre amie! pauvre femme ! que je m'estime heureuse de lui faire du bien ! aussi je m'en vais lui donner tout ce que je pourrai de doux, de consolant, de pieusement suave, toutes les fleurs possibles. Comme elle souffre! comme quelqu'un lui a fait du mal! comme cela me porte à la guérir, à lui indiquer des remèdes! Je n'en désespère pas, car Dieu nous aide, il vient visiblement en aide à cette pauvre âme ; de lettre en lettre ses dispositions sont meilleures, sa foi plus ranimée, son cœur plus tourné du côté du ciel, et cela fait tout espérer. Chaque matin.

su

elle dit une prière à la Vierge, que je lui ai envoyée. « A huit heures, me dit-elle, nous serons ensemble devant Dieu, » car je fais à cette même heure la même prière pour elle avec pleine confiance. La sainte Vierge, qui t'a guéri, pourra bien la guérir aussi. C'est là mon espérance et mes remèdes... En haut, en haut ! Eh ! que trouvons-nous ici-bas ? On ne sait que s'y faire souffrir.

Puis elle me demande un peu de poésie, et je vais lui en donner, j'accorde tout aux malades. C'est pour la mettre en musique : union d'âmes entre nous encore plus intime, le printemps et le rossignol, le musicien et le poète ! il en devrait être ainsi, ce me semble. Mais, hélas! il y a si longtemps que je n*ai rien fait; et ce n'est pas facile de bien faire, d'atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre esprit ! On sent que c'est fait pour nous, que nous avons été là, que cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes plus que les nains de l'intelligence. 0 chute, chute qui se retrouve partout! Je continuerais s'il ne me fallait pas aller mettre la table. Jeanne-Marie est à la foire, plus heureuse que...

Que retranché. Je ne sais ce que je voulais dire quand j'ai planté là mon cahier. J'y viens parler ce soir d'une lettre de Félicité qui me dit : « Maurice tousse encore. » Depuis, j'ai cette toux en moi, j'ai iiiiil à 1(1 poitrine de mon frère. Oh! quand serai-jc liciiHiullle? quand le serai-je sur la chère santé et la chère àme malade aussi ? L'une ne dépend pas de toi ;

si fait l'autre, et tu me laisses toujours souflFrir, toujours trembler pour ce qui m'intéresse. Adieu; bon soir, méchant que j'aime.

Le 30. — Est-ce les bouquets qui ont attiré tant d'abeilles et fait de ma chambre une ruche? Depuis ce matin, ce n'est que bourdonnement, bruissement d'ailes qui ne me déplaît pas. J'aime les abeilles et les laisserais volontiers faire leur logement dans ma chambre, si ce n'était l'aiguillon qui gâte la poétique bête. Hier je fus piquée d'une bonne piqûre: ce qui me fait tenir à l'écart des abeilles, ce qui me fait dire aussi que ce qui fait du miel est souvent bien méchant.

Le 31. — C'est ce soir sur ma fenêtre, au chant du rossignol , en vue de mes acacias tout fleuris et tout embaumés , que je dis adieu au mois de mai, ce beau mois tout fleurs et verdure. Hélas 1 tout finit. Clôture aussi du mois de Marie, belle dévotion printanière.

Le 1^' juin. — Passé la journée à Cahuzac. Trouvé au retour un cahier des Annales de la Propagation de la Foi, Événement que tout écrit venu au Cayla, celui-là surtout dont les pages sont recueillies par des saints dans toutes les parties du monde.

Le 2. — M. Jules de Villefranche est venu nous

voir; il m'a semblé grandi, fortilié, mieux que de coutume, avec sa douceur accoutumée. Toujours gai, causeur, nous demandant de tes nouvelles. Le bon petit jeune homme !

Caro, la chère, vient d'écrire à Mimi. Quel plaisir nous fait une lettre de Paris! Mais de voir que tu tousses, que chacun le dit, que c'est peut-être plus qu'on ne dit : que c'est triste ! Puis tu ne m'écris pas, pas mot de tant de choses intimes que nous savons. Oh î nous voilà bien séparés l Je ne sais plus rien de toi. Dieu sait ce qu'il m'en coûte, et comme je meta ce silence au rang de mes peines. Pauvre cœur, tout construit pour les souffrances 1 II y en loge I tout est plein dans ce moment. Toi seul n'en es pas cause ; il en vient d'ailleurs dont personne ne se doute, douleurs de l'âme qui souffre parfois d'étranges choses. Dieu les envoie, les permet pour notre bien. C'est, disent les saints, le feu qui purifie, qui refond ; je le crois, nous avons parfois besoin de repasser au creuset. Quelqu'un me disait : Dans ces momeots-là, faites comme saint Jérôme, écrivez. Écrivons. La poésie est ce qui occupe le plus. Si j'en faisais?

Alon Dieu, mon Dieu, moD cœur vous adora et vous aime ; RioD quu dire : mon Dieu! m'est un bonheur suprême;

C'e=l le ciel qui sur moi descend ,

El jamais, sous le diadème, Heine auprès de son roi n'eut un bonheur plus grand.

Vous ôlcs mon amour, vous êtes ma lumière; Un coin pour vous prier me vaut la terre eniièrsi

«U JOTRNAL

Sous voire regard nonpareil.

Mon âme s'ouvre heureuse et fière, Comme la fleur des champs aux rayons du soleil.

Ah! que me dites-vous et que vous dit mon âme? Que dit le ciel à l'aube et la flamme à la flamme?

Ah! que se disent deux torrents?

Qu'entendit la première femme Quand vous apparaissiez aux jardins ravissants?

Oh! du céleste amour choses inénarrables I Choses que les mondains peuvent traiter de fables,

Mais dont le divin Raphaël

Ferait des tableaux ineffables Comme ceux qu'il a faits pour exposer au ciel.

Voyez Monique en pleurs et Thérèse en extase, Thérèse devant Dieu versant, immense vase,

Versant un océan d'amour;

Et, dans le tablier de gaze, L'aumône se changer en roses chaque jour.

Le â. — Flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles, loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment. C'est, en l'honneur de la fête votive, la bruyante musique d'Andillac qui retentit jusqu'ici et se mêle à celle des oiseaux. Au moins ne manquons-nous pas de concerts dans nos champs; tu aimes ceux de Paris sans pouvoir y aller toujours, et moi, sans y aller, je m'y trouve. C'est de tous côtés, de tous les arbres, des voix d'oiseaux, et mon charmant musicien, le rossignol de l'autre soir, chantant encore près du noyer du jardin. Ce

soDt pour moi des ctiatiiies, des plaisirs que je ne puis dire. Aussi quelqu'uu me disait : u Voua ôles heureusement née pour habiter la campagne. » C'est vrai, je le sens, et que mon être s'harmonise avec les fleuri, les oiseaux, les bois, l'air, le ciel, tout ce qui vit dehors, grandes ou gracieuses œuvres de Dieu.

Le 5. — Mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre Louise! On vient de me dire que son père était mourant ou mort. Ërembert, qui était k Gaillac au reçu de cette Douvelle, a vu Charles partir en poste. Le bon ami que oous perdons! le digne homme! Je vais écrire à Louise.

Un nouveau livre envoyé par Louise, les Méditaliont du Père Judde pour des religieuses, ouvrage estimé. Je le désirais depuis longtemps.

Le 7. — La mort de M. de Bayne, certaine aujourd'hui. Une belle âme de plus au ciel. Il avait une foi détiordante; il trempait tout de Dieu. Homme rare aussi pour les qualités du cœur; il savait être ami

ain dépens de ses intérêts. Sa fortune s'est ressentie de son dévouement à plus d'une infortune.

Le 8. — Rousou ! la servante de la pauvre Lili. Que cette visite me fait plaisir! U y a des plaisirs 'ristes, comme celui de parler des morts, de voir ceui; qu'ils ont aimés. Elle m'a apporté une lettre d'Kuphrasie et une de Louise qui me dit : « Mon père

va tl-ès-bien. » C'était presque la veille de sa mort. La mort vient vite.

« Je regarde votre enthousiasme* de la laideur comme un excès, dans quelque bonne disposition qu'il semble vous être venu. L'amour de la beauté nous est trop naturel pour passer tout à coup à aimer la laideur, à moins d'un miracle de conversion comme cela s'est vu dans des saints. Transformation sublime, dévoilement de la beauté divine qui ravit l'âme, lui fait oublier toute beauté créée, même haïr celle du corps comme occasion de péché. Quel épurement! quel détachement ! Qui de nous, femmes, en est là? Moi qui ne suis pas jolie, je ne puis pas vouloir être laide. Voyez où j'en suis avec mes « sublimes contemplations, » elles n'ont pu me mettre au-dessus de la vanité. Oh! ne parlons pas de contempler; c'est l'état du ciel, des bienheureux. Nous, pauvres pécheurs, c'est beaucoup de savoir nous abaisser devant Dieu pour gémir de nos misères et lui confesser nos fautes. Il est beau de s'élever, mais regarder dans son cœur est bien utile. On voit ce qui se passe chez soi, connaissance indispensable à nos affaires spirituelles... Il y a dans la piété un côté idéal qui remplit la tête de ciel, d'anges, d'idées séraphiques sans rien laisser au cœur, sans le tourner à l'amour et à la pratique de la loi de Dieu. Sans cela, quand nous

J. Extrait d'une lettre à M"»" A. de M...

parlerions le langage des anges, nous ne serons que des airain» sonnants et des cymbales relenlismiiln Ce passage d'une l5pître m'a toujours frappée, me fait craindre de parler de la piété sans en avoir assez dans l'âme. Mais vous m'assurez toujours que mes lettres vous font du bien, ce qui m'encourage, me fait penser que Dieu veut que je vous écrive, me rend heureuse de croire au bonheur que je vous fais.

M Le trône même a eu ses saints. On n'a qu'à penser à saint Louis pour croire au salut le plus difficile. Je lis surtout avec charme l'histoire de sa sœur, la bienheureuse Isabelle, si hurnble dans les grandeurs, si retirée des plaisirs, si innocente et si pénitente, donnant aux pauvres ce qu'elle recevait pour sou luxe, les délices du roi son frère et de la cour par sa douceur et ses gracieuses qualités qui la firent pleurer de tous quand elle alla se recueillir dans sa maison de Sainte-Claire, à Loagchamp, pour mourir. Hauts et touchants exemples de ce que peut la grâce dans les cœurs de bonne volonté, des triomphes de la foi sur le monde ! En fait de salut, vouloir c'est pouvoir, suivant la devise de Jacotot, Qu'était-ce que ce Jacotot? Un homme sans doute comprenant la puissance de la volonté, ce levier qui peut soulever l'homme jusqu'au ciel.

Cl Vous avez raison de dire que je suis heureusement née pour habiter la campagne. C'est mon endroit; ailleurs, je serais moins heureuse peut-être. Je reconnais en ceci un soin de la Providence, qui fait

tout avec amour pour ses créatures, qui ne fait pas naître la violette dans les rues. Vous me voyez bien appuyée sur ma fenêtre, contemplant tout ce vallon de verdure où chante le rossignol; puis je vais soigner mes poulets, coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi, d'une chose à l'autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans ennui. »

Mon cher Maurice, à toi maintenant ; hé ! non, pas encore 1 quelqu'un entre. Que de fils rompus 1 La moitié de celui de là-haut est déjà bien loin ; je ne renouerais pas, si ce n'était un brin de poésie que j'envoie et que je veux te laisser. Mais avant, la leçon à Lucie, ma filleule.

Depuis cette leçon, un chagrin. Mon cher petit chien, mon joli Bijou est malade, si malade que je crains qu'il n'en meure. Pauvre bétel comme il est oppressé, comme il gémit, me lèche les mains et me dit : « Soulagez-moi î » Je ne sais que lui faire, il ne prend rien que quelques gouttes de sirop de gomme qu'il lèche sur mes doigts ; c'est ainsi que je le nourris, moitié sucre, moitié caresses. Hélas! que sert d'aimer ? je ne le sauverai pas. Gela me ferait pleurer, si je ne renvoyais mes larmes. Pleurer une bête, c'est bête, mais le cœur n'a pas d'esprit ni trop d'amour-propre souvent. Puis mon Bijou est si joli, si gracieux, si gentil, si précieux me venant de Lili ! Un chien, c'est si riant, si caressant, si tendre, si à nous! Je crois que je pleurerai, mais ce sera

D'EUGÉNIE DE OUèlllN. ÎIB

ici daD3 ma chambrette oi'i se passent mes secrets. Une de mes amies deniaoclait une fois des prières pour son chien malade; je me moquai d'elle et trouvai sa dévotion mal placée. Aujourd'hui j'en ferais comme elle, je ne trouve pas cette prière si étrange : tant le cœur change l'esprit! Je n'aimais pas Bijou alors ; ma conscience ne s'offusque pas d'intéresser le bon Dieu à la conservation d'une bète. Y a-t-il rien d'indigne dans ses créatures, et ne peut-on pas lui demander la vie de celles que nous aimons? Je suis portée à le croire et qu'on peut, excepté le mal, tout demander à Dieu, au bon Dieu. Ce nom familier, ce nom populaire de la Divinité m'inspire toute sorte de confiance. Il y a loin de là à l'Être suprême, aussi loin que de Rose Drouille à VoltJùre. Mais à quoi servirait la foi des philosophes quand on est malheureux? Qu'attendre d'un être inaccessible, si loin, si loin de l'homme qu'on ne peut pas l'aimer en l'adorant, et le cœur, cependant, veut aimer ce qu'il adore et adorer ce qu'il aime ; ce qui s'est fait quand Dieu s'est f^t chair, quand il a habité parmi nous. De cette condescendance infinie nous est venue notre foi confiante. Si tu savais tout ce qu'on demande et qu'on obtient quelquefois! Les miracles le prouvent. Je crois aux miracles de guérison et à d'autres bien avérés, comme ceux dont parlent saint Augustin, lîossuet, ou ceux qu'on voit de nos jours. Il faut que je retourne auprès de mon pauvre Bijou qui, certes, m'a menée assez loin.

Le 1" juillet. — Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste et n'ai guère envie d'écrire.

Le 2 . — Je viens de faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. Là je planterai un rosier qui s'appellera le rosier du Chien. J'ai gardé les deux petites pattes de devant si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu'il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses ! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant, puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au cœur; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.

Une lettre me vient à présent, qui me donne une autre peine. Les affections du cœur sont différentes comme leurs objets. Quelle différence du chagrin de Bijou à celui que me donne une âme qui se perd, ou du moins en danger ! 0 mon Dieu, que cela pénètre et effraye dans les vues de la foi I

Le 6. — Toujours des lacunes, des empêchements d'écrire. Depuis trois jours, je n'ai pas quitté l'aiguille. C'était d'abord une robe d'enfant, que nous faisions, jolie petite robe rose que j'ai cousue de jolies pensées. C'est si gracieux l'enfance et sa parure! De

si jolies boucles tomberont sur ce corsage, un bras si blanc, si rond remplira ces manches, une si jolie petite main ea sortira, et l'enfant est si jolie et s'appelle Angèle ! C'est avec charme que j'ai travaillé pour elle.

Mais aujourd'hui raccommoder du vieux linge m'ennuyait: je n'avais pas le cœur ni l'esprit à l'aiguille, je pensais à toi tristement. Hélas! nous avons reçu la lettre de malheur. Ce vaisseau tant attendu n'apporte que des tristesses, des mécomptes. Caro doit élre bien contrariée, bien affligée, voyant ainsi votre union mise en doute. Qui sait si vous aurez de quoi vous marier? Cette question résout toute votre e\i:?tence : aussi papa l'a pesée mûrement. Tu sauras ce qu'il pense dans sa lettre. Ici, je ne fais que de toi à moi. Tu ne saurais croire combien cette incertitude, cette hésitation de ton sort m'occupe, je ne dis pas m'accable, parce que je me repose sur la Providence. Combien de fois j'ai offert à Dieu tout mon bonheur pour le tien! Si j'étais exaucée, si quelque jour tu me disais : u Je suis content ! n Je palpite à l'idée de cette félicité que je pourrais voir; et quand je ne la verrais pas!...

Le 7. — Rien fait qu'entendre la messe ce matin et écrire tout le jour presque. C'est à loi, à Baynaud, à Caroline. Que de choses, de pensées sorties du cœur, et qu'il yen reste encore! Ton avenir m'occupe tellement! Je n'ai fait que vous voir, vous entendre

toute cette nuit, tous malheureux, gémissants d'une union rompue. Il n'en sera pas ainsi, j'espère. Caroline et sa tante ont écrit hier; rien de bon, d'espérant. Des revers, rien que des revers dans leurs lettres. Que tout cela nous peine! si tu le savais, mon ami! Je t'ai écrit aussi aujourd'hui et te dis des choses inutiles à trouver ici. Quand tu liras ce cahier, tout sera décidé. Sera-ce heur ou malheur? Dieu le sait. Rien d'humain ne se prononce en bien.

Le 9. — Premier jour des moissons. Rien n'est joli à la campagne comme ces champs de blé mûr, d'une dorure admirable. Pour peu que le vent souffle, ces épis coulant l'un sur l'autre font de loin l'effet des vagues; le grand champ du nord est une mer jaune. A tout moment tu verrais papa à la fenêtre de la salle, contemplant sa belle récolte. Douce jouissance du cultivateur!

Le 10. — Filé ma quenouille et lu un sermon de Bossuet. Nous avons la suite; mais tu n'es pas là pour m' aider à voir les beaux morceaux. Je recueille donc ce que je puis. Si tu m'écrivais, si j'étais moins en peine sur toi, je ferais tout avec bien plus de plaisir : une peine au cœur, c'est un levain qui fait tout monter en aigre, en quelque chose d'amer. Ainsi ma vie depuis que tu la tourmentes; que je voudrais en être délivrée ! que de fois je dis à Dieu : « S'il est possible, éloignez de moi ce calice! » Oui, mon ami,

je l'éloigné et le reprends ; je te vois lantôt heureux, lantâl malheureux, je veux et ne veux pas ton mariage. Que la volonté de Dieu se fasse! le vouloir humain doit se perdre en celui-ci; sans cela, point de repos, ni de lumière, ni de sûreté. Lucie, ma filleule, qui n'a pas ces soucis, est là attendant sa leçon,

Cela fait, il me vient une pensée du sermon sur moniteur que j'ai lu, que je veux laisser ici; il s'agit de la vanité humaine et de tout son train : h Tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils et ainsi du reste; toutefois, qu'il se multiplie autant qu'il lui plaira, il ne faut toujours, pour l'abattre, qu'une seule mort. Mus il n'y pense pas, et dans cet accroissement infini que notre vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul, néanmoins, le mesure au juste. Il Quel homme! conduisant tout au cercueil. Nul, comme Bossuet, n'a su rendre la mort frappante etsolennelle : il vous atterre.

Je m'en vais à la salle joindre papa. J'écrivais au chant de jeunes poulets qui piquent l'herbe sous ma fenêtre, au bruit joyeux des moissonneurs qui sont dans les chènevières. Heureuses gens qui suent et qui chantent !

Le 11 . — Les gracieuses choses qui se voient dans . les champs, que je viens de voir ! Un beau champ de

blé plein de moissonneurs et de gerbes, et parmi ces gerbes une seule debout faisant ombre à deux petits enfants, et leur grand'mère les faisant déjeuner avec du lait.

Le 12. — Qu'aurons- nous sur cette page aujourd'hui? Rien n'est venu que le chant des cigales. Attendons au soir.

Ce soir au crépuscule. — J'écris d'une main fraîche, revenant de laver ma robe au ruisseau. C'est joli de laver, de voir passer des poissons, des flots, des brins d'herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l'eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau I C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l'image de la vie, un chemin couranty le réservoir du baptême.

Le 16. — Un peu de calme enfin! Un peu d'espérance sur ton mariage. M"® M. nous écrit des choses qui vont le décider. J'y vois un bien-être, une vie qui ne commencent pas mal; cela nous rend tous heureux. Aucun du Cayla qui ne fût triste depuis trois semaines. La douleur d'un membre passe à tout le corps. Gomme je me sens le cœur tout autre I Je ne sais quoi d'amer s'en est allé qui me gâtait tout le plaisir de penser à toi, d'en parler. J'ai bien eu l'occasion de remarquer comme un nom prononcé, pensé, porte tristesse ou joie. Une cigale chante dans

D'RUGÉNIE DE QUÉHIN. ttS

Iasalle;ilyaaujourd'hai un peu de galté partout. Il faut que j'écrive à Antoinette. Misy m'a chargée de lui apprendre l'arrivée de la femme de Philibert. Pauvre cousine de l'Ile de France, elle est venue chercher asile chez ses parents. Son fils vat'être envoyé. II me sembleque son père estavec lui, nous le recommande. Je l'écrirai bientôt à l'occasion de ce cher petit enl'ant,

Ke croyez pas qu'il soit amusant d'écrire à un grand vicaire comme sur mon petit caliier ou à Louise, à Caro, à mes amies. Ces lettres de tendresse sortent toutes faites du cœur; mais l'autre, il m'a fallu la faire, et rien n'est ennuyeux comme ce travail d'esprit, une rédaction claire et nette de cboses positives. Jamais rien ne m'a tant coûté. Je ne sais écrire que lorsque je ne sais ce que j'écrirai ; je ne sais quoi vous inspire : la plume marque, et voilà tout. Mais les affaires de paroisse ne se traitent pas de ta sorte. Enfin c'est fait, malgré moi. Cela m'apprend qu'un bon vouloir et la patience viennent à bout de tout. J'ai aussi épargné à papa une application fali gante; il s' agissmt d'affaires entre Alos et Andillac.

Pour me délasser, je viens de me reposer la tête sur une gerbe là-bas dans le champ de Délerue à Sept-Fonts, parmi des bergers et des vaches, le petit Estève jasillant. 11 me parlait de son alphabet, car il va à l'école et se croit bien le plus savant. Lous layssé louléi darré* ! Naïf orgueil de six ans qui va croître.

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