Je tes laiBW lous deiriiiie
Cet enfant est, en effet, très -supérieur aux autres; mais que deviendra cette intelligence mal tournée? C'est la façon de le développer qui fait l'homme. Que de grands scélérats ont de quoi faire de grands hommes! Pauvre petit Toinou, qui deviendra mauvais sujet! Si je pouvais, je l'ôterais de chez son père.
Le 20. — Vie mélangée, Marthe et Marie. Après la messe que j'ai entendue pour l'anniversaire de notre grand'mère, je me suis mise à coudre des tabliers de cuisine, à raccommoder un pantalon d'Érembert, cela entremêlé de diverses lectures, histoire et poésie, cette poésie grecque d'André Ghénier dont j'aime le Mendiant et le Malade. — Les bouquets de Caroline! J'entends cela à la salle. J'y vole.
Ils sont charmants, nos bouquets de la Vierge. Charmante Caro ! que je la voudrais là pour l'embrasser! Une lettre de Marie, de Gabrielle et de M. Périaux en même temps. Que de choses pour un jour du Cayla! Aussi j'ai le cœur plein, tout plein de fleurs, d'amitiés, de pieuses choses pour ce bon curé de Normandie qui me parle d'une façon si saintement aimable. 11 me parle aussi de Lili, et voilà la mort sur ce peu de joie ! Me voilà pensant à cette pauvre cousine, qui pourtant est au ciel, comme M. Pénaux dit qu'il faut l'espérer. 11 le peut savoir, lui qui la dirigeait, lui qui avait la connaissance de ce lis intelligent.
D'EUGÉSTB DE GDÉRIN BK
Le 21. — Dne grande lettre à Euphrasie, c'est mon premier plaisir de ce matin; maintenant, allons en atiendre d'aulres dans la salle. Que peut-il venir aujourd'hui? On ne sait, mais on espère; l'ignorance du bonheur en fait le charme; c'est si vrai, que Dieu nous a fait un mystère du paradis. Ils ne savent pas être heureux, ceux qui veulent tout comprendre.
Qu'est-il survenu? Rien que le bruit des fléaux tombant en cadence sur l'aire. Cette cadence au chant des coqs et des cigales fait quelque chose d'inûniment rustique que j'ûme.
Le 22. — 0 bonheur, bonheur! une lettre de Baynaud qui décide ton mariage, qui demande h papa de me laisser venir à ta noce. Je ne pourrai pas, je crains bien, jouir de ce beau jour; mais pourvu qu'il vienne, que je sache ta félicité, quoique de loin, je suis contente, je bénis Dieu de toute mon âme. Je n'oublierai pas que c'est le jour de sainte Madeleine que cette espérance est venue ; comme elle est douce après les amertumes passées! Maurice, cher frère, que je sens que je suis sœur dans ce moment et toujours! Ceci écrit, mon petit cahier s'en va dans le bureau sous ma table, et moi à *** demain matin. Je voudrais bien le prendre, mais où le tenir là-bas? — Je prendrai note au cœur, et puis nous mettrons ici ; \dieu, au revoir, Maurice et papier. Vous quitter, quel dommage !
[Le 30.] — Me voici après huit jours, après une chute, après la mort qui m* a tenue et laissée au vouloir de Dieu. Oh! c'est bien Dieu qui m'a sauvée, qui m'a voulue encore sur la terre, ici, près de papa, dans ma chambrette à présent pour t'écrire et à bien d'autres, pour faire je ne sais quoi de bon, de doux, d'utile de ma vie, tout ce que je pourrai. Je t'ai conté mon aventure ce matin dans une lettre. Â présent, je veux te dire mon bonheur de venir enfin à Paris, non pas à Paris, à ton mariage, c'est cela que je viens voir; j'ai cela bien avant dans le cœur.
Quel homme que Hugo ! Je viens d'en lire quelque chose : il est divin, il est infernal, il est sage, il est fou, il est peuple, il est roi, il est homme , femme, peintre, poète, sculpteur, il est tout; il a tout vu, tout fait, tout senti; il m'étonne, me repousse et m'enchante; à peine si je le connais pourtant que dans Cromwellj quelques préfaces, Marie Tudor et quelque peu de Notre-Dame. J'irai la voir cette Notre-Dame, à Paris. Que de choses à voir pour moi, au sortir de mon déserti
Le 8 [août]. — Françoise, la sœur de M. Limer, m'est venue voir dans ma solitude plus que solitaire, puisque Mimi n'y est pas; elle est à Gaillac, la chère sœur. En attendant son retour, je suis enchantée que Françoise soit venue remplir un peu de lacune; c'était notre compagne du dimanche, bien gracieuse, bien rieuse, bien gaie. Je l'ai trouvée un peu changée.
Le temps, ohl le tempsi 11 y a deux aus qu'elle nous a quittés, depuis elle a perdu son frère, qui s'est noyé ; un cousin, beau et grand jeune homme, qu'elle a vu réduit à rien, tout consumé par la souffrance, qu'elle a veillé pendant trois mois nuit et jour. Pauvre bonne fdle, c'est ce qui l'a vieillie. A présent, elle va offrir sa vie à un couvent, sa vie Éprouvée, désembellie, sans plaisir an monde. C'est ainsi que les femmes se consolent, heureuses, bien heureuses que Dieu leur ait fait un bonheur en lui. Je viens de lui écrire une longue lettre pour son aOiûre. Voilà comme en m' occupant pour les autres de ces retraites, je reviens à y penser, & me dire qu'elles s'en iront vers Dieu et moi dans le monde, comme disait le petit frère de saint Bernard à ses frères partant pour Ctteaux. Déjà bon nombre de nos connaissances s'en sont allées de celte façon. A présent je vais écrire, pour ne pas l'oublier, une inspiration de nuit que j'ai trouvée bien le jour.
En entrant dans ma chambrette ce soir à dix heures, je suis frappée de la blanche lumière de la lune qui se lève ronde derrière un groupede chênes aux Mérix, la voilà plus haut, plus haut, toujours plus haut, chaque fois que je regarde. Elle va plus vite dans le ciel que ma plume sur ce papier, mais je puis la suivre des yeux ; merveilleuse faculté de voir, si éle- \ée, si étendue, si jouissante ! On jouitdu ciel.quand on veut; la nuit même, de sur mon chevet, j'aperçois, par la fente d'un contrevent, une petite étoile qui
s'encadre là vers les onze heures et me rayonne assez longtemps pour que je m'endorme avant qu'elle soit passée; je l'appelle aussi l'étoile du sommeil, et je l'aime. La pourrai-je voir à Paris? Je pense que mes nuits et mes jours seront changés, et je n'y puis penser sans peine. Me tirer d'ici, c'est tirer Paule de sa grotte; il faut bien que ce soit pour toi que je quitte mon désert, toi pour qui Dieu sait que j'irais au bout du monde. Adieu au clair de lune, au chant des grillons, au glouglou du ruisseau; j'avais de plus le rossignol naguère ; mais toujours quelque charme manque à nos charmes. Â présent, plus rien qu'à Dieu, ma prière et le sommeil.
Le 9. — Dirais-tu ce qui me fait souffrir à présent en moi? C'est cette petite reine Jeanne Gray, décapitée si jeune, si douce, si charmante, à qui je pense.
Le 10. — Une compagne dans ma chambrette, une perdrix blessée à l'aile, mais bien leste encore, bien vive, bien gentille ; elle se coule comme un rat dans tous les coins de sa prison et se piîve, s'accoutume à me voir, si bien qu'elle mange et boit à mes côtés. Je voudrais la porter à Charles.
Un peu de malaise m'a fait jeter sur ton lit, ce lit où tu as couché six mois dans la fièvre, où je t'ai vu si pâle, défait, mourant, d'où le bon Dieu t^a tiré par prodige. Tout cela s'est mis avec moi sur ce lit, j'ai vu, revu, pensé, béni, puis un petit sommeil et un
rêve où je me trouvais seule dans un désert entre un serpent et un lion; la frayeur m'a réveillée. Jamais je n*ai vu de lion que celui-là, mais c'en était bien un. Comment nous arrangeons-nous pour créer ainpi en dormant, nous qui ne pouvons produire un atonie? est-ce un reflet de la puiseance divine qui pasïe alors en notre àme? Je me couche après une lettre écrite et deux reçues de Louise, ma pauvre Louise, si aimante, si aimable, si triste depuis ta mort de son père ; a Je ne suis pas de ceux qui se consolent bientôt, me ditelle, plus je pleure et plus je veux pleurer; mais je vous mêle A mes larmes. » Chère Louise! Mimi m'écrit aussi de Gaillac qu'elle a vu le tableau, que l'enfant Jésus est bien, très-bien ; on trouve à la Vierge les yeux curieux et le coloris trop vif; on n'observe pas que c'est fait pour un lieu élevé et sombre.
Le 12. — Oh! la Vierge, la Viergel Elle est dans la salle, exposée sur le buffet; toute la maison là : Jean, Jeannot, Paul, le berger et autres adorateurs, comme ceux de Bethléem. Aussi, l'enfant Jésus leur sourit, divinement appuyé sur le cou de sa mère. Oh! il est beau, ce petit Jésus, délicat, gracieux, céleste; je me charme à le regarder, tantôt de près, tantôt de loin, sous tous les points, sous tous les jours. Je ne crois pas que ce doive être exposé au clair d'un salon; ces saintes figures sont faites pour le jour mystérieux d'une église.
dSa JOURNAL
Le 13. — Joie sur joie; une autre lettre de Caroline : encore des tendresses, des amitiés sans fin à papa, à Éran, à Mimi, à tous; une caisse de choses pour nous. Bonne, bonne, bonne sœur, que Dieu lui rende en bénédictions tout ce qu'elle fait pour nous, tout ce que je me sens au cœur pour elle! Mon ami, comme je l'aimerai, cette charmante sœur, comme je l'aime I que je voudrais la tenir dans mes brasi
Le 14. — Rien qu'un mot, parce que je suis fatiguée, qu'il me faut dormir, que je ne dormirais pas si j'écrivais; et puis, corps et âme, tout est brisé. Des lettres de Caroline, de Louise, d'Irène, de Mimi. Le cœur plein. Bonsoir.
Le 15. — J'ai cru mourir cette nuit : un affaissement, un engourdissement, une palpitation de cœur sur le premier sommeil. Je me suis secouée, j'ai couru à la fenêtre, à l'air, à la fraîche nuit qui m'a remise. Cela m'a valu de jouir un moment du beau ciel, de ces belles étoiles que j'ai été au moment d'aller voir là-haut; puis je suis rentrée dans mon lit avec de sérieuses pensées de mort, cette mort qui vient on ne sait à quelle heure. Tenons-nous prêts.
Le 16. — La jolie bénédiction que... (Sans encre!)
Le 17. — De l'encre, enfin! je puis écrire; de l'encre! bonheur et vie. J'étais morte depuis trois
O'BUOéNia SE aUHRIN. S3a
jout% que la circulation de ce sang me manquait, morte pour mon cahier, pour toi, pour l'inlime. Mon ami, j'ai le cœur plein Je toi, de Garo, de votre bonheur, de cette caisse, de ces robes, de ces capotes à Oeurs, de ces gants blancs, de ces petits souliers, de ces bas à jour, de cette robe de dessous toute brodée. Oh! tout ^a, je le vois, je le toucbe, je le porte, je m'en habille le cceur cent fois depuis une heure que c'est arrivé. Oh! bonne, bonne et charmante sœuri que rinde avait là un beau trésor que Dieu te donne I quelle bonté d'àme, quel plaisir de faire plaisir 1 Jamais cadeau de noce ne fut donné avec plus de joie ni reçu avec plus de reconnaissance; elle me déborde et je ne puis en parler; ce sont choses que Dieu voit et sait. Je lui demande, à l'auteur de tout bien, tous les biens, te bonheur éternel pour elle. Je vais me trouver bien heureuse dans mes parures, quoique les parures ne fassent pas mon bonheur; mais dans celles-ci il y a quelque chose de plus doux, de plus beau que l'apparence, quelque chose de plus que pour la vanité, c'est le cadeau de ta fiancée, c'est une robe de sœur qu'elle me donne. Je lui ai écrit dès avoir vu sans plus tarder. J'ai le cœur pressé pour elle; je veux qu'elle sache tout de suite le plaisir qu'elle m'a fait et fait à tous avec ses fleurs d'autel, sa napi>e, sa Vierge, ses robes et tant de belles et gracieuses choses. Que je l'aime! que Dieu la bénisse , Dieu qui ne laisse pas tin peu d'eau donnée sans récompense I
Voilà ce qui nous est venu de Gaillac avec l'encre, une lettre de Mimi, du poivre et de l'huile, c'est te dire tout. J'ajoute encore qu'Éran a tué un lièvre et une perdrix et m'a rapporté deux cailles vivantes et souffrantes. Le souffrant est pour moi et Ta toujours été. Étant enfant, je m'emparais de tous les poulets boiteux ; faire du bien, soulager est une jouissance intime, la moelle du cœur d'une femme.
Je finis par où j'ai commencé, par cette bénédiction des bestiaux le jour de saint Roch, cérémonie si religieuse, si grande à qui sait y voir Dieu entourant l'homme de tant de créatures bénites pour son service; vraie image de la création que ce rassemblement de bestiaux : tout, jusqu'au cochon. Je pensais à Bijou que j'aurais bien fait bénir.
[Sans date.] — Hier dimanche, passé la journée à l'église ou dans les chemins, et, chemin faisant, je pensais au solitaire et à l'ange comptant ses pas, histoire qui m'est demeurée des lectures de mon enfance et qui me revient dans mes promeners solitaires. Dans la Garenne-au-Buis, à Sept-Fonts, où nous avons été ensemble, je me retrouve ce compagnon céleste.
Le 20. — Mimi, Lucie, Amélie, sa cousine, Fontenilles, tout ce monde entrant à la fois dans la salle,
me tire d'ici. Il faut aller à la cuisine, au salon, à de
petits poulets naissants qui m'occupent; voilà plus
lUGÉHIE DE GUÉHir
qu'il u'en faut pour m'einpôcher d'écrire. J'enferme mon cahier dans le placard.
A dix heures du soir. — C'est trop joli ce que je vois pour ne pas te le dije i nos demoiselles, là-bas, le long du ruisseau, clianlant, riaut, se montrant çà et là sous des touffes d'arbres comme des nymphes de nuit, à la clarté d'un feu d'allumettes que fait Jeaunot, leur fanal courant : c'est la pèche aux écrevissea, plaisir qu'Érembcrl a voulu donner à ces jeunes filles que tout amuse. J'ai mieux aimé être ici à les voir faire et te le dire. Je les entends rire et toujours rire ; cet âge est une joie permanente. Pour moi, j'ai besoin de repos, de me coucher au lieu d'errer sur le frais gazon d'un ruisseau. Adieu, Maurice; nous avons bien parlé de toi en montrant les cadeaux de noce. Je ne voudrais pas te quitter, mais de force. Il y aurait de quoi passer la nuit ici à décrire ce qui se voit,s'entend,dans ma délicieuse chambrette, ce qui vient m'y visiter, de petits insectes, noirs comme la nuit, de petits papillons mouchetés, tailladés, volant comme des fous autour de ma lampe. En voilà ua qui brûle, en voilà un qui part, en voilà un qui vient, qui revient, et sur la table quelque chose comme un grain de poussière qui marche. Que d'habitants dans ce peu d'espace ! Un mot, un regard à chacun , une question sur leur famille, leur vie, leur contrée, nous mènerait à l'infini; il vaut mieux faire ma prière ici devant ma fenêtre, devant l'infinité du ciel.
Le 22. — M"^ et M. de Faramond, une lettre de Louise, hier une d'Antoinette, plaisir et bonheur^ Demain, je pars avec ces demoiselles. Adieu, cahier; mais je le prendrai peut-être pour me trouver avec toi.
Le 25. — Oh! les vieux châteaux, avec leurs grandes salles, leurs meubles antiques, leurs larges fenêtres d'où Ton voit tout le ciel, les portraits de belles dames et de grands seigneurs, cela fait je ne sais quel plaisir à voir, à s'y voir errant de chambre en chambre. Oh! j'aime les vieux châteaux, et je me complais depuis un jour dans cette jouissance. C'est de Montels que je t'écris, dans une chambre écartée où j'ai, par bonheur, trouvé de l'encre; j'avais oublié d'en prendre, et c'était grande privation de ne pouvoir rien tracer de tout ce qui se peint en moi dans cette demeure de mon goût. Je m'y plairais toujours d'autant qu'à chaque endroit ce sont des souvenirs d'enfance, et tu sais comme ce passé fait plaisir. J'avais neuf ans quand je vins à Montels. En arrivant j'ai reconnu l'église sous son grand ormeau où j'allais sauter à l'ombre, puis la grande cour et puis la petite avec son puits, la porte à vitres du salon, et dans ce salon, les grandes belles dames que j'aimais tant à voir; une à côté d'un capucin en méditation qui fait contraste, chose que je n'avais pas tant remarquée qu'à présent. Dans l'enfance, les effets de réflexion touchent peu. Nous sortons, nous courons,
d*buo6nib db ouérin. «n
nous errons deçà, delà, dans les bois, les allées de marronniers supeii)es, dans des prairies immenses. Charmante vie de campagne si nous étions moins seules; nous sommes ici M""* de Paulo, sa fille, Louise de Tbézac et moi; le petit Henri par-dessus pour nous divertir. Un enfant fait au moins du bruit, et le dedans des vieux châteaux en a besoin, sans quoi les peurs, les revenants, les sorciers. Il y a plus d'une légende dans ce genre sur ce château. Jadis, certaine religieuse...
On me prit l'encrier, ce qui m'a fait manquer mon histoire d'apparition; mais voici une légende qui la vaut bien :