‹ Journal et lettresChapitre 22 sur 46 · LA BALLADE DES MONTAGNARDS · texte numérisé non relu

LA BALLADE DES MONTAGNARDS

Chères sœurs, un De profundis :

La cloche sonne pour ma mie :

Elle a quitté sans moi la vie, Pour s'envoler au paradis.

Le paradis vaul bien la terre Où Ton n'éprouve que chagrin :

Cloche, sonne pour ma bergère.

Tu sonneras pour moi demain.

J'ai vu rouler le météore ; Ma pastourelle, était-ce toi?

Serais-tu condamnée encore A souffrir à cause de moi ?

J'ai vu le soir sur la fougère Danser, aux tremblantes clartés

De la céleste messagère, La plus légère des beautés.

Lise, j'ai cru te reconnaître.

Hélas! à cette heure peut-être Tu payais d*un affreux tourment Des jouissances d'un moment!

Cloche, sonne pour ma bergère, Du ciel ouvre-lui le chemin; Appelle, appelle à la prière Tous ceux à qui Lise fut chère Et pour terminer ma misère.

Cloche, sonne pour moi demain.

Si malgré ma douleur amère, Lise, je ne te suivis pas, C'est que tu n'avais pas de mère Pour prier après ton trépas; Mais aussitôt que de la terre Ton âme aura pris son essor, A rinstant où le grand saint Pierro T'ouvrira son royaume d'or.

Venez, venez à la prière, Redira la cloche au passant.

Vous priiez hier pour la bergère, Aujourd'hui priez pour Tamant.

Il disait, et l'heure dernière Vint le guérir de son chagrin.

Et j'entendis sa pauvre mère Dire à son tour dans sa misère :

Cloche, sonne pour moi demain.

Charles, Charles arrivant de Paris I Tout le monde

court. Je vais savoir de tes nouvelles. Point de lettre, tu es bien méchant de ne pas m'écrire, à moi qui t'écris de partout.

Le 30. — Des nouvelles, des lettres ; Mimi, papa qui m'écrivent, mon amie de Maistre; Etienne portant tout cela et ra'emmenant ce soir à Rayssac. La chère Louise sera étonnée et heureuse de rae voir.

Le 4 septembre. — A Rayssac depuis quatre joura, dans tout le clianiie de l'amitié et des montagnes. Causer avec Louise, nous promener deçà, delà, m'ont si bien pris tous mes moments que Je n'ai pas écrit pour toi. J'ai répondu seulement à Marie, cette autre amie qui me fait voir un autre Rayssac aux Coques. Je trouve bien des rapports entre Louise et Harie : même caractère ardent et élevé, môme dévouement, même grande et haute intelligence, même affection pour moi. Être aimée d'elles, oh! d'où me vient ce bonheur?

Lne course, un pèlerinage, mi-chevauchant, mi-à pied, à Saiot-Jean de Jeanne, petite église cachée sous des monts comme une cellule au Liban. Nous y avons trouvé une jolie statue de la Vierge et un tableau de saint Jean plein d'expression et de naturel. Il n'est pas commun d'en trouver d'un si beau travail dans les campagnes. Ici les maisons sont pauvres et les églises riches ; la foi fait comprendre k ces populations éminemment croyantes que mieux valait or-

ner la maison de Dieu que celle de Thorame , la demeure éternelle que la demeure d'un jour. Dans ces monts et vallées où Timagination se plaît tant, j'ai rencontré aussi des souvenirs de cœur, des chemins où tu as passé il y a trois ou quatre ans. Que de pas faits depuis!

[Le 5.] — N'écrivez pas la nuit si vous voulez qu'on vous lise. Je m'aperçois ce matin de mon griffonnage d'hier soir, mais entre nous tout passe. Tu me passeras cette mauvaise écriture comme je te passe de ne pas m' écrire, bien pire chose à mon avis. En lisant une France pittoresque ^ j'ai trouvé que le Nivernais était habité du temps de César par les Vadicasses et lesRoji, que les habitants de la Nièvre sont hospitaliers, que , parmi les antiques, on a remarqué une statue de reine au pied d'oie et, dans une carrière de marbre, à Clamecy, une main de femme dont les os étaient convertis en turquoises. Puis le poëte Adam Billaut, de Nevers. Me voilà campée sur le pays de Marie, je pourrai lui en parler la première. C'est pour cela que j'ai pris ces notes. Toujours quelque intérêt de cœur dans ce qu'on fait et dit.

Sans Louise qui me tombe sur cette feuille comme un papillon sur la fleur, j'aurais continué d'écrire je ne sais quoi, mais qui n'aurait pas valu pour moi ce que nous avons dit avec mon amie, ces choses intimes, à voix basse, du cœur au cœur, d'un si grand prix d'amitié. C'est à toi maintenant que je pense, à

toi malade, pâle, mourant, dévoré de fièvre et guéri, ressuscité à pareil jour, 8 septembre, comme par miracle, vrai miracle de guérison dont je vais rebénir l'aoniversaireà l'église.

Une chose à faire pitié, une pauvre folle venue comme un tourbillon à Téglise, se précipitant à genoux devant le tabernacle où elle a chanté un cantique à l'Eucharistie. C'était touchant cette sainte folie, celte exaltation délirante pour Dieu, seul amour de la pauvre folle. Au moins elle sera contente un jour, quand la raison lui reviendra au ciel et lui fera voirquelecombledelasagerseseia d'aimer ce qu'elle aiinaii follement. Tant d'autres insensés ne seront pas si heureu\. Ceci mènerait loin, il me faut aller faire connaissance avec M"* de Bayne et sa suite qui arrivent de Toulouse,

C'est une douce et bonne petite femme, mais silencieuse et timide , faisant deviner les qualités de son cœur et de son esprit, et des talents agréables. Elle peint, dessine, fait de la musique, brode beaucoup et charme ainsi la rusticité des montagnes , séjour nouveau pour elle et un peu étrange du monde au désert, si elle n'avait de quoi en adoucir le brusque passage. Ce sont du moins les réflexions qui me viennent sur la position de cette jeune femme, venant presque de la cour, car elle arrive d'Autriche, près des princes que M. de Montbel ne quitte plus. Ce contraste du passé et du présent m'a frappée.

Louise me dit qu'où les autres ne voient rien

je trouve beaucoup à dire. « Tenez, me disait-elle, vous diriez cent choses sur cela. » C'était un loquet de porte qu'elle tirait en s'en allant. Assurément, on aurait de quoi dire et penser sur ce morceau de fer que tant de mains ont touché, qui s'est levé sous tant d'émotions diverses , sous tant de regards, sous tant d'hommes, de jours, d'années. Oh ! l'histoire d'un loquet serait longue !

Je pars demain. Pauvre Louise, que de regrets à présent ! La fin de tout, c'est la peine. C'était toute joie il y a huit jours. Toute joie, non, car une pensée de deuil s'y mêlait; à chaque instant nous pensionsà son pauvre père, nous en parlions; j'ai bien trouvé qu'il manquait à Rayssac, ce bon M. de Bayne, causeur, bon et doux. Je me suis approchée de cette maison comme d'un cimetière , avec tristesse et regret. Puis du monde , des promenades , des causeries ont fait distraction. Les teintes de l'âme sont changeantes et s'effacent l'une sous l'autre comme celles du ciel.

Le 12. — A sept heures je l'ai embrassée et laissée tout en larmes dans son lit. Que d'amitié dans cet adieu, ce serrement de main, ce reveneZy ce plus rien de la voix que font les larmes ! Pauvre et chère Louise, j'ai eu le courage de la quitter, de ne pas pleurer du tout. Je ne conçois rien à moi-même, ce moi qui ne me paraît pas trop dur ne s'attendrit pas dans ces occasions. Mais qu'importe? j'aime autant qu'une autre ; autant vaut ce qui vient du cœur que ce qui

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sort des paupières. Mais cette tendre Louise aime et pleure. C'est qu'elle me regrettait fort, parce qu'elle a besoin d'une amie, qu'elle me contait ses peines, son avenir, ses projets, peut-être ses illusions, Toujoura les femmes en ont quelqu'une.

[Sans date.] — Visites, bruit de chasse au Cayla, et nous travaillant avec Euphrasie dans l'embrasure d'une fenêtre de la salle. J'aime fort cet à-part et d'entendre causer plus loin, et de dire un mot de temps en temps qui vous lie à la causerie. Je suis si occupée à mon petit trousseau de voyage, qu'U n'y a pas moyen d'écrire ni de lire. Mais aussi je vi^s à Paris dans quinze jours I

Le 19. — Il est venu aujourd'hui au Cayla une jeune enfant bien intéressante, remplie de grâces, de souvenirs et de malheurs, la plus jeune fille de notre cousin de l'Ile de France. Je ne puis la voir sans une émotion profonde, tant elle remue en moi d'affections et de regrets. Je pense à son pauvre père si aimable, si distingué, qui m'aimait tant, me dit sa fdie. Pauvre chère petite, qu'elle est gentille avec sa vivacité, son esprit, ses grâces de quatorze ans et quelque chose d'étranger dans la figure et l'accent qui ajoute un charme à ses charmes! Son petit frère est aussi bien gentil et tout content dans son collège. Il n'a que neuf ans et sent le prix de l'éducation. Tous deux sont ignorants comme des créoles : u Là-

bas, disent-ils, nous ne faisions que jouer, mais en France il faut savoir bien des choses, autrement on se moquerait de nous. » Mon cousin, tant qu'il a vécu, les envoyait aux écoles ; depuis sa mort, sa femme les a retirés, faute de fonds sans doute. Mais voilà qu'ils trouvent tout ce qu'il leur faut en France, chez leurs parents de Lagardelle et les frères de leur père. Ainsi la Providence vient au secours d'un chacun.

Oh! j'en suis bien la preuve encore, moi qui vais pouvoir faire ce voyage, ce beau voyage de Paris. Je t'ai dit comment. Aurions-nous cru , l'an dernier, en venir là? Dieu soit béni! bien béni! Papa vient d'aller à Andillac faire viser mon passe-port au maire. Signe que nous allons nous voir. Écrire à Marie de Gaillac, à Marie des Coques, ici un peu, causer et nous promener avec Félicie, c'est ma journée. Adieu; il y en a eu de plus malheureuses. A pareille époque, l'an dernier, nous t'avions si malade.

Le 2à. — Point d'écriture ni de retrait ici depuis plusieurs jouis; du monde, du monde, tout le pays à recevoir. Nous étions douze à table aujourd'hui, demain nous serons quinze , visites d'automne, de dames et de chasseurs , quelques curés parmi comme pour bénir la foule : la vie de château du bon vieux temps. Ce serait assez joli sans le tracas du ménage qu'il faut faire. Ah! j'ai eu aussi la visite attendue du paladin de Rayssac, qui est venu en messager extraordinaire m' apporter une lettre et des nouvelles de bon-

heur, un commencement d'espérance, l'asseEtiment de quelqu'un de très-influent dans cette affaire. Cela m'a fait bien plaisir pour mon amie et pour lut. Je De sais lequel m'intéresse le plus, tous deux aimables, d'un caractère élevé, d'un bon et noble cœur, et s'unissant en moi parleur confiance. Oh! s'il n'était pas si tard, que je dirais de choses sur ces deux jours de mystérieuse visite, de promenades, de mots semés dans les bois, sous les feuilles des vignes I

Le 28. — Bien, rien depuis ce jour, pas mot d'écriture ni moyen de dire ce qui s'est fait, vu et dit, au Gayla et eu moi. Que de personnes et de choses, de visites, de rires, de jeui, d'adieux, de bon voyage souhaité à moi qui vais partir! Un jour douze à table, le lendemain quinze, il venait du monde deçà, delà. Od aurait dit qu'on s'était entendu de tous côtés pour s'abattre en nombreuse volée au Cayla, Grande compagnie dans la grande salle ; c'était en harmonie, et folle joie venait de tant de jeunesse. Sept demoiselles et autant de chasseurs, moitié à cheval, moitié à pied. Bon nombre des convives sont partis le soir, emmenant la jeune créole, celle que je voyais s'en aller avec le plus de peine. Je l'aime et ne sms quand je la reverrai. Le messager des montagnes nous avait quittés le matin, me promettant pour moyen de correspondance une lettre de sa sœur dans laquelle il mettrait un signe, s'il espérait bonheur de ses parentSi sinon rien. Le rien me fait peur.

Ce soir. — J'arrive des Cabanes; Érembert, de Gaillac, m'apportant la lettre attendue. Point de signe. Pauvre jeune homme! pauvre amie! ils vont être bien malheureux. Caroline et toi, nous avez écrit aussi; c'est bien de quoi occuper cœur et plume, mais je n*ai pas un moment à moi. Il y a une douce joie pour moi de toi dans ta lettre à papa. Oh ! Dieu finit toujours par nous exaucer. Chère chambrette ! il faut te quitter pour ce soir et bientôt pour longtemps.

Le 29. — Adieu ma chambrette, adieu mon Cayla, adieu mon cahier, quoique je le prenne avec moi, mais il voyagera dans ma malle.

Je reviens d'une messe de bon voyage que le bon pasteur m'a dite. J'ai reçu tous les adieux et serrements de mains d'Ândillac^

1. Ce septième cahier s'arrête le 29 septembre 1838, au moment où M^* E. de Guérin quittait le Cayla pour aller assister au mariage de son frère Maurice. Le huitième, imprimé déjà par nous {Reliquiœ^ Caen , 1855) , fut commencé à Nevers le 10 avril 1839. On verra plus loin que, dans Tintervalle, pour complaire à Maurice, M^' E. de Guérin avait tenu aussi le journal des cinq mois qu'ils passèrent ensemble à Paris; mais ce cahier, ainsi que le premier de la série, a échappé à nos recherches.

Yoos m'êtes témoin, Seigneur, que je ne troave nulle part de consolation, de repos en nulle créature.

VimUalion,

10avril[i839], àNevers.

Huit jours, huit mois, huit ans, huit siècles, je ne sais quoi de long, de sans fin dans Tennui, depuis que je t*ai quitté, mon ami, mon pauvre malade! Est-il bien? est-il mieux? est-il mal?Questionsde toujours et de toujours sans réponse. Ignorance pénible, difficile à porter, ignorance du cœur, la seule qui fait souff'rir ou qui fait souffrir davantage. 11 fait beau, on sent partout le soleil et un air de fleurs qui te feront du bien. Le printemps, la chaleur vont te guérir mieux que tous les remèdes. Je te dis ceci en espérance, seule dans une chambre d'ermite, avec chaise, croix et petite table sous petite fenêtre où j'écris. De temps en temps , je vois le ciel et entends les cloches et quelques passants des rues de Nevers, la triste. Estce Paris qui me gâte, me rapetisse, m'assombrit tout? Jamais ville plus déserte, plus noire, plus ennuyeuse, malgré les chartnesquiVIuibitenty Marie et son aimable

famille. 11 n'est point de charme contre certaine influence. 0 l'ennui ! la plus maligne, la plus tenace, la plus emmaisonnée, qui rentre par une porte quand on Ta chassée par l'autre, qui donne tant d'exercice pour ne pas la laisser maîtresse du logis. J'ai de tout essayé, jusqu'à tirer ma quenouille du fond de son étui où je l'avais depuis mon départ du Cayla. Cela m'a rappelé l'histoire de ce berger qui, parvenu à la cour, y conservait le cofl're où était sa houlette, et l'ouvrait quelquefois pour trouver du plaisir. J'ai aussi trouvé du plaisir à revoir ma quenouille et à filer un peu. Mais je filais tant d'autres choses! Voyage enfin aux îles Pelew, ouvrage aussi intéressant que des étoupes. Je n'en ai pu rien tirer en contre- ennui. Qu'il demeure, cet inexorable ennui, ce fond de la vie humaine. Supporter et se supporter, c'est la plus sage des choses.

Une lettre, enfin! Une lettre où tu es mieux, une lettre de ton ami qui t'a vu, qui t'a parlé, qui t'a trouvé presque en gaieté. O res mirabilis! de la gaieté ! pourvu que ce ne soit pas factice, que tu ne veuilles pas nous tromper! Les malades jouent de ces tours quelquefois. Pourquoi ne pas croire aussi? Le doute ne vaut rien pour rien. Ce qui me fait tant estimer ton ami, c'est que je n'en doute pas, que je le crois immuable en amitié et en parole , un homme de vérité. Ce qui me fait aimer et vouloir ses lettres encore, c'est qu'il est le plus près de toi par l'intelligence et le cœur, et que je te vois en lui.

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Le 1&. — Lettre de toi, de notre ami, le général, Taimable et gracieux visiteur, qui m'écrit ses regrets d'être venu trop tard me faire ses adieux* J'étais partie l'instant d'avant. J'avais perdu de le voir, hélas I et tant d'autres choses. Ce départ, cette sépa-. ration si imprévue , si douloureuse par tant d'endroits, me fait comme un martyre au cœur, à l'esprit, aux yeux qui se tournent toujours vers Paris. Mais ta lettre m'a fait du bien; c'est toi que j'entends encore, c'est de toi que j'entends que tu dors un peu, que l'appétit va se réveillant, que ta gorge s'adoucit. Oh : Dieu veuille que tout soit vrai I Combien je demande, désire et piîe pour cette chère santé, tant de l'âme que du corps! Je ne sais si ce sont de bonnes prières, que celles qu'on fait avec tant d'affection humaine, tant de vouloir sur le vouloir de Dieu. Je veux que mon frère guérisse; c'est là mon fond, mais un fond de confiance et de foi et de résignation , ce me semble. La prière est un désir soumis. Donnez-nous notre pain ^ délivrez-nous du mal y que votre volonté xoit faite. Le Sauveur, au jardin des Olives, ne fit que cela, ne pas vouloir et accepter. Dans cette acceptation, dans cette libre union de la volonté humaine à la volonté divine est Tacte le plus sublime d'une pauvre créature, le complément de la foi, la plus intime participation à la grâce qui coule ainsi de Dieu à r homme et opère des prodiges. De là les miracles de guérison, qui font partie de la puissance des saints qui ne font qu'un avec Dieu, consommés dans l'unitép

comme dit saint Paul. Voilà pourquoi Marie, croyante et aimante, fait faire pour toi une neuvaine à Nevers. Elle a chargé son père de ce soin, son père, le saint qui doit s* unir à nous, sœur et amie. Touchante marque d'intérêt et de faire trouver une âme d'homme parmi des femmes affligées I J'admire comme cette famille est intelligemment chrétienne , et le bien qui en résulte. Que la société serait belle, si elle se composait de ce que je vois ici, intelligence et bonté I

Aux Coques. — Désert , calme , solitude , vie de mon goût qui recommence. Nevers m'ennuyait avec son petit monde, ses petites femmes, ses grands dîners, toilettes, visites et autres ennuis sans compensation. Après Paris où plaisir et peine au moins se rencontrent, terre et ciel, le reste est vide. La campagne, rien que la campagne ne peut me convenir.

Notre caravane est partie de Nevers lundi à midi, l'heure où il fait bon marcher au soleil d'avril, le plus doux, le plus resplendissant. Je regardais avec charme la verdure des blés, les arbres qui bourgeonnent, le long des fossés qui se tapissent d'herbes et de fleurettes comme ceux du Cayla. Puis des violettes dans un tertre, et une alouette qui chantait en montant et s'en allant comme le musicien de la troupe.

Le 18. — Dans ma chambre de cet hiver, d'où je vois ciel et eau, la Loire , la blanche et longue Loire qui nous horizonne. Gela plaît mieux à voir que les

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toits de Nevers. Mon goût des champs se trouve à Taise ici dans rimmensité : plaisir des yeux seulement. Je ne sors pas, et c'est l'imagination qui fait l'oiseau et s'envole de tous côtés. Je parcours le Bourbonnais, le Berry ; je m'arrête avec charme aux montagnes d'Auvergne, si neigeuses au sommet, si fraîches, si fleuries, si vertes et abondantes dans leurs pentes. Je cherche Montaigu, d'où nous sommes venus, d'où tant de chevaliers sont partis pour les combats de Terre-Sainte et autres lieux ; d'où l'évèque de Senlis s'en alla ordonner Bouvines (l'ordonnance de la bataille fut due à Guérin, évèque de Senlis, dit je ne sais quel narrateur de l'époque). Je parcours les domaines et terres des seigneurs nos aïeux. Gomme alors, j'y vois des bergeries de vaches et de moutons, j'y vois couler les ruisseaux qui coulaient, verdoyer les bois qui verdoyaient, chanter les oiseaux qui chantaient : j'y vois tout ce qui s'y voyait, hormis les maîtres, pauvres diables tirant au Cayla le diable par le queue. On a vu des rois matftres d'école. Les revers sont de toute date, de toute famille, et ces malheurs de fortune ne sont pas les plus pesants quand ou sait les porter.

Le soir. — Un malaise, un sans appétit qui m'ôte envie de dîner, me vaut le plaisir de me tenir ici pendant qu'on dîne, plaisir de solitude avec Dieu, mes livres et toi. Fait mes prières et placé dans mon secrétaire une jolie petite valise que m'a donnée Valentine, aimante et donnante comme sa mère. Cette

enfant tient beaucoup d'elle pour le caractère , l'esprit, et je crains pour la santé, et je crains pour le cœur, CCS deux choses trop tendres de Marie. Cette cassette me fera toujours plaisir par le souvenir du temps, du lieu, de tant de choses, et par le titre de cadeau d*enfant. Tout ce que touche ou donne leur petite main a tant de charme !

Mon esprit s'est tourné vers toi tout le jour. J'ai butiné roses, pavots et soucis dans ton enclos indien; j'ai suivi riantes et tristes pensées, mon bien-aimé malade. Oh! la distance, les distances! Que je souffre de me voir si loin de toi, disait un ami à un ami qu'il avait au ciel. Et moi qui te sais dans ton lit malade...

Le 19. — Fini une lecture que je croyais plua intéressante, un roman pris sur son titre : La Chambre des Poisons, qui m'annonçait la Brinvilliers , Louis XIV et son siècle. Au lieu de cela, sorcière, crapauds privés, d'horribles choses dans de petits lieux, parmi des princes et princesses ; Louis le Grand rapetissé, petit vieillard sous la main d'une vieille femme, et puis les jésuites et autres choses malavisées; le duc d'Orléans, le cardinal Dubois, personnages saillants de l'époque, qui devaient ressortir le plus dans le tableau, dont on esquisse à peine le bout du nez. Les poisons ne me plaisent pas. Passons à la Physiologie des Passions, du docteur Alibert.

Pas de Physiologie, pas de clef à la bibliothèque : nous l'avons cherchée partout comme la clef d'or. Et»

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en vérité, c'est bien de l'or pour moi qu'un livre, une chose de prix dans notre désert et besoin d*âme. Inconcevables que nous sommes! rien ne peut donc nous contenter ! Vivre avec Marie , à la campagne, être avec elle, me semblait un bonheur fini, et j'ai besoin d'autre chose ; Marie , ce livre oriental aux feuilles de roses, écrit de perles, me laisse sans plaisir. On trouve au fond de tout le vide et le néant. Que de fois j'entends ce mot de BossuetI Et celui-ci plus difficile : a Mettez vos joies plus haut que les créatures. » C'est toujours là qu'on les pose , pauvres oiseaux, sur des branches cassées, ou si pliantes qu'elles portent jusqu'à terre.

Oh ! qu*est-c6 que la vie? Exil, ennui, souffrance,

Un holocauste à Tespérance, Un long acte de foi chaque jour répété 1 Tandis que l'insensé buvait à plein calice, Tu versais à tes pieds ta coupe en sacrifice, Et tu disais : J'ai soif, mais d'immortalité I

Promenade avec Marie dans le jardin, autour du petit bois. Lu le journal en rentrant, dansé avec Valentine, chanté Ay rencountrat ma mio dilus^ que Marie accompagnait au piano. Journée finie, bonsoir à tout, adieu à tu.

Le 20. — Pas de lecture, donc écriture, quelque chose qui fixe, captive, occupe. Je n'ai pas assez du travail des mains ; mes doigts ne sont pas ces fées habiles qui enchantent certaines femmes de brode-

ries, dentelles et découpures, ces dix fées logées sous dix feuilles de rose, comme disait quelqu'un à de jolis doigts aux ongles vermeils. Je n'ai ni rose, ni rien dans mes mains, qu'un ta* qui m'échappe. Marie fait de la musique dans le salon sous mes pieds, et je sens quelque chose qui lui répond dans ma tête. Oh! oui y J'ai quelque chose là. Que faut-il faire? mon Dieu ! Un tout petit ouvrage, où j'encadrerais mes pensées, mes points de vue, mes sentiments sur un objet, me servirait peut-être. J'y jetterais ma vie, le trop-plein de mon âme, qui s'en irait de ce côté. Si tu étais là, je te consulterais, tu me dirais si je dois faire et ce qu'il faudrait faire. Ensuite nous vendrions cela, et j'aurais de l'argent pour te revenir voir à Paris. Oh! voilà qui me tente encor plus que la gloire. La gloire ne serait pour rien, je te jure, et mon nom resterait en blanc. Nous réussirions peut-être. J'ai pour appui de ma confiance M. Andryane, M. Xavier de Maistre, qui ont dit des choses à faire partir ma plume de joie comme une flèche. Mais où viser? Un but, un but! Vienne cela, et je serai tranquille, et je me reposerai là dedans.

L'oiseau qui cherche sa branche , l'abeille qui cherche sa fleur, le fleuve qui cherche sa mer, volent, courent jusqu'au repos. Ainsi mon âme, ainsi mon intelligence, mon Dieu, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa fleur, sa branche, son embouchure. Tout cela est au ciel, et dans un ordre infiniment parfait; au ciel, lieu de l'intelligence, seront comblés les besoins in-

tellcctuels. Oh '. je le croîs, je l'espère. Sans cela , je ne corapreudrais pas l'existence ; car, en ce monde, ombre de l'autre, on ne voit que l'ombre de la féUcité.

Le 21. — Dimanche, partie pour la messe avec l'espoir d'une lettre au retour. Le retour et pas de lettre! et tout m'est lettre d'ici à Paris. Je vis entre deux feuilles de papier. Hors de là, rien ne m'intéresse aujourd'hui. Le soleil que j'aime, le rossignol que j'ai entendu pour la première fois ce printemps, ni ce monsieur de Chouland qui m'avait paru si aimable cet hiver, qui est venu, qui est bien le même, ne m'ont fut plaisir : il y a des moments où l'âme est morte civilement, ne prenant part à rien de ce qui se fait autour d'elle. Que Dieu me soutienne dans ma lutte d'abattement! Du courage, du couragel Trente fois par jour je le dis, et le fais? je ne sais.

Le 22, au lever. — Que viendra-t-îl sous cette date? Je la marque seulement, en attendant facteur, peine ou plaisir, sombre ou soleil, ce qui fait un jour.

Au soir. — Pas de lettre! pensée qui me suit au lit avec tant d'autres toutes tristes. Ne rien savoir, cela se grave au cœur avec une lame. Que fais-tu, mon pauvre Maurice? Dix-neuf jours de silence, et tu n'étais qu'un peu mieux, et le mal revient et il va vite I Que je suis aise de voir que sainte Tbérëse , dont je

lis YEsprii dans mon lit, avait un frère qu'elle aimait beaucoup , auquel elle écrivait longuement et tendrement, lui parlant de toutes sortes de choses, d'elle et de lui. Mélange de vie, de sentiments, d'idées qui font voir que les cœurs des saints ressemblent aux nôtres, et que de plus Dieu les dirige. Me voilà loin du couvent d'Avila, et d'Espagne à Paris, et de Thérèse à une autre femme, et par l'effet d'un mot, rien que d'un mot, d'un obligez-moi que j'ai rencontré dans ces lettres et qui m'a fait penser à celui que j'ai entendu si souvent dans la maison indienne. Je l'entends ce désobligeant obligez-moi y et tout un ordre d'idées, de souvenirs, de regrets, de craintes le suivent. Oh! puissance d'un mot, d'un son qui change tout à coup notre âme. Ainsi d'une vue, d'une odeur. Je ne puis sentir l'eau de Cologne sans penser à la mort de ma mère, parce qu'au moment où elle expirait oïl en répandait sur son lit, tout près du mien. On me réveilla dans cette odeur et dans cette agonie.

Le 23. — Oh! si j'étais plus près, je saurais bien pourquoi je n'ai pas de nouvelles. J'irais, je monterais à la maison indienne, j'entrerais dans ta chambre, j'ouvrirais tes rideaux et je verrais dans cette alcôve... Que verrais-je? Ah! Dieu lésait. Pâle, sans sommeil, sans voix, sans vie presque. Ainsi je te fais, ainsi je te vois, ainsi tu me suis, ainsi je te trouve dans ma chambre où je suis seule. Maurice, mon ami, Garo»

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ma petite sœur, et vous tous qui deviez m'écrire, pourquoi ne m'écrire pas? Peut-fitre es-tu trop souffrant, Caro trop occupée; mais ton ami, ton frère d'Aurevilly, qu'est-ce qui lui fait garder silence? Vous en tendez -vous pour me désoler? Oh! non; plutôt on ne veut pas me dire, on attend pour me dire mieux, ou ton ami est malade, et toi, paresseux, tu ne penses à rien. En effet, il souffrait de violents maux de tète, me disait-il dernièrement, et cela pourrait bien s'être changé en maladie. Je crains, j'ai plus que crainte qu'il ^oit malade. Double peine à présent. Pauvre cœur, n'auras-tii pas trop de poids ? Oh 1 le mot, encore un mot de sainte Thérèse : « Ou souffrir ou mourir! s

Le2S. — Que tout est riant, que le soleil a dévie, que l'air m'est doux et léger! Une lettre, des nouvelles, du mieux, cher malade, et tout est changé en moi, dedans , dehors. Je suis heureuse aujourd'hui. Mot si rare que je souligne. Enfin , enfin cette lettre est venue! Je l'ai là sous les yeux, sous la main, au cœur, partout. Je suis toute dans une lettre toujours, tintôt triste, tantôt gaie. Dieu soitbéni d'aujourd'hui, de ce que j'apprends de ton sommeil, de ton appétit, de ceite promenade aux Champs-Elysées avec Caro, ton ange conducteur ! Le cher et bon ami me mande cela avec un détail d'amilié bien touchant. C'est trop aimable de se mettre ainsi entre frère et sœur séparés pour leur correspondance intime, pour servir mes

sollicitudes, pour couper la longue distance qui s'arrête où je le rencontre. Toujours, toujours j'aurai obligation, reconnaissance infinie de ce service, de cet affectueux dévouement du plus aimable des amis.

Causé longtemps avec Marie de cette lettre et de choses infinies qui s'y sont rattachées. Les enchaînements se font si bien de chose à autre, qu'on noue le monde par un cheveu quelquefois. Ainsi avonsnous tiré le passé, le passé de l'éternité où il est tombé, pour le revoir entre nous, entre Elle et moi, moi venue si extraordinairement auprès d'EUe.

La belle vision, l'admirable figure de Christ que j'aperçois sur la tapisserie vis-à-vis de mon lit! C'est fait pour l'œil d'un peintre. Jamais je n'ai vu tête plus sublime, plus divinement douloureuse avec les traits qu'on donne au Sauveur. J'en suis frappée, et j'admire ce que fait ma chandelle derrière une anse de pot à l'eau dont l'ombre encadre trois fleurs sur la tapisserie qui font ce tableau. Ainsi les plus petites choses font les grandes. Des enfants découvrirent Içs lunettes d'approche , un verre par hasard rapprocha les astres, une mauvaise lumière et un peu d'ombre sur un papier me font un tableau de Rubens ou de Raphaël. Le beau n'est pas ce qu'on cherche, mais ce qu'on rencontre. 11 est vraiment beau, plus beau que rien de ce que j'ai vu en ce genre à l'Exposition. Quelque ange Ta-t-il exposée pour moi dans ma chambre solitaire, cette image de Jésus, car Jésus est doux à l'âme j et avec lui rien ne lui manque et rien

D'BlIOliNIB DE GUÉltlN. B5B

ne lui parait difficile. Eh bien ! donc, que cette image me soit utile, me soit en aide dans la pensée qui m'occupe. Demain, je vais pour toi faire un pèlerinage qui me coûte, non pour les pas, c'est pour autre chose qui demande courage d'âme, force de foi. Je l'aurai. Dieu aidant. Ne va pas croire à un martyre; il ne s'agit que d'aller me confesser i un prfitre auquel je n'ai pas confiance, mais c'est le seul de l'endroit, et j'ai besoin de me confesser pour la neuvaine que nous faisons faire. Dans cet acte de religion, il faut toujours séparer l'homnne du prêtre et quelquefois l'anéantir.

Adieu; je vais dormir avec ces pensées, avec ton souvenir et tant d'autres.

Le 26, — Est-ce possible? est-ce disable? Qu'importe? ici tout se met, tout se dit; c'est mon dépositaire. Je laisse ici rire et penser. Je ris à présentd'un soulier, soulier magique, plus magique que la pantouQe de Ceudrillon, plus enchanteur que le bijou de pied de la Esmeralda, puisque le plaisir de le tenir dans mes mains l'a emporté sur le plaisir d'écrire à M. Xavier de Maistre.

Ce n'élait pas qu'il rciljoli.

Qu'il Tùt brodé, qu'il fût mignon.

Il est vieux, déformé, sans bordure, et j'ai cousu un ruban autour, trouvant à cela un charme étonnant. Pauvre soulier I je l'aurai rajeuni et remis en état de

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paraître encore, de reprendre son rang aux pieds gu*il chaussait si élégamment naguère, qui Tout porté sur délicats tapis, des beaux salons aux cathédrales, des Tuileries aux champs du Nivernais. 0 mon soulier ! ton histoire serait longue, et de tes pas faits à Paris, jamais pages, tant que j'écrirai, n'auraient l'intérêt et ne me diraient rien de joli comme ce que j'ai lu sur tes légères semelles. J'écrirai demain à monsieur Xavier.

Le 27. — Il fut un temps, il y a quelques années, où la pensée d'écrire à un poëte, à un grand nom, m'aurait ravie. Si, quandje lisais Pr/75C(?r/e ou leLépreuXy l'espoir d'en voir l'auteur ou de lui parler m'était venu, j'en aurais eu des enthousiasmes de bonheur. 0 jeunesse! Et maintenant j'ai vu, écrit et parlé sans émotion , de sang-froid et sans plaisir, ou que bien peu, celui de la curiosités le moindre, le dernier dans l'échelle des sensations. Curiosité encore, il faut le dire, un peu décharmée, étonnée seulement de ne voir rien d'étonnant. Un grand homme ressemble tant aux autres hommes! Aurais-jecru cela, et qu'un Lamartine, un de Maistre, n'eussent pas quelque chose de plus qu'humain! J'avais cru ainsi dans ma naïveté au Cayla, mais Paris m'a ôté cette illusion et bien d'autres. Voilà le mal de voir et de vivre, c'est de laisser toutes les plus jolies choses derrière. On

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