‹ Journal et lettresChapitre 23 sur 46 · Erreur. (Ms · texte numérisé non relu

Erreur. (Ms

D'BDOÉNIE DR GOÔRIN. MI

se prendrait aux regrets sans un peu de raison chrétienne, qui console de tout; raison chrétienne, entends bien, car la raison seule est trop sotte et n'est pas ma philosophie.

Lettre de toi, lettre de convalescence, de printemps, d'espérance, de quelque chose qui me fait bonheur, d'une vie qui reverdoie. 0 mon ami, que je te remercie !

Visite d'une dame et de sa petite-dlle, jeune plante on peu flétrie, pâle, inclinée sous une fièvre lente, sous le développement de la vie qui la fait souiTrir. Elle est blanc d'albâtre, ***, à peine rosée aux lèvres, veloutée de violet sous les yeux, air abattu et complet de langueur intéressante. Que sa grand'raère a vu de choses! Ces aïeules sont des collections d'antiques en tout genre.

Le 28. — Heureux ceux qui croient sans avoir vu. Heureux donc les croyants à la poudre homœopathique 1 heureux donc mon estomac qui vient d'en prendre sur l'ordonnance de Marte I J'ai plutôt foi au médecin qu'au remède, il faut le dire, ce qui revient au même pour l'effet. Quoique je t'aie pressé de consulter cette nouvelle méthode de guérison , c'était plutôt pour le régime doux et long, et par cela d'un bon efTet, que pour les infiniment petits qui doivent produire infiniment peu de chose. Que peut contenir d'agissant un atome de poudre quelconque, fût-elle de feu? J'ai donc pris sans conviction, et pour com-

plaire à la tendre amie, pleine de soins pour ma santé. Mon remède est de rien faire, de laisser faire dame Nature qui s'en tire seule, à moins de cas aigus. La santé est comme les enfants, on la gâte par trop de soins. Bien des femmes sont victimes de cet amour trop attentif à de petites douleurs, et demeurent tourmontées de souffrances pour les avoir caressées. Les dérangements de santé qui ne sont d'abord que petits maux, deviennent grandes maladies souvent, comme on voit les défauts dans l'âme devenir passions quand on les flatte. Je ne veux donc pas flatter mon malaise d'à présent, et, quoique gémissent cœur et nerfs, lire, écrire et faire comme de coutume en tout. C'est bien puissant le je veux de la volonté, le mot du maître, et j'aime fort le proverbe de Jacotot : Pouvoir^ c'est vouloir. En effet, quel levier! L'homme qui s'en sert peut soulever le monde et se porter lui-même jusqu'au ciel. Noble et sainte faculté qui fait les grands génies, les saints, les héros des deux mondes, les intelligences supérieures.

Lu les Précieuses Ridicules et les Savantes. Quel homme, ce Molière ! Je veux le lire.

Le 1" mai. — C'est au bel air de mai, au soleil levant, au jour radieux et balsamique, que ma plume trotte sur ce papier. Il fait bon courir dans cette nature enchanteuse, parmi fleurs, oiseaux et verdure, sous ce ciel large et bleu du Nivernais. J'en aime fort la gracieuse coupe et ces petits nuages blancs çà et

D'EUQÉNIB DE GUÉRIN. ÏSS

là comme des coussins de coton, suspendus pour le repos de l'œil dans cette immensité. Notre âme s'étend sur ce qu'elle voit; elle change comme les horizoDS, elle en prend la forme, et je croirais assez que l'homme en petit lieu a petites idées, comme aussi riantes ou tristes, sévères ou gracieuses, suivant h nature qui l'environne. Chaque plante tient du sol, chaque fleur tient de son vase, chaque homme de son pays. Le Cayla, notre bel enclos, m'a tenue longtemps sous sa verdure , et je me sens différente d'alors. Marie craiut que ce soit malheur, mais je ne crois pas : il me reste assez de ce que j'étais pour repreodre à la même vie. Seulement il y aura nouvelle branche et deux plantes sur même tronc, comme ces arbres grelTés de plusieurs sortes où l'on voit des fleura diCéreutes.

A pareil jour, peut-être à pareil [instant], Mîmi la sainte est à genoux devant le petit autel du mois de Marie dans la chambrette. Chère sœur I je me joins à elle et trouve aussi ma chapelle aux Coques. On m'a donné pour cela une chambre que Valentine a remplie de fleurs. Là j'irai me faire une église, et Marie, ses petites filles, valets et bergers et toute la maison s'y réuniront tous les soirs devant la sainte Vierge. Ils y viennent d'abord comme pour voir seulcinent. Jamais mois de Marie ne leur est venu. Il pourra résulter quelque bien de cette dévotion curieuse, ne fût-ce qu'une idée, une seule idée de leurs devoirs de chrétiens, que ces pauvres gens connaissent peu, que nous

leur lirons en les amusant. Ces dévotions populaires me plaisent en ce qu'elles sont attrayantes dans leurs formes et offrent en cela de faciles moyens d'instruction. On drape le dessous de bonnes vérités qui ressortent toutes riantes et gagnent les cœurs au nom de la Vierge et de ses douces vertus. J'aime le mois de Marie et autres petites dévotions aimables que l'Église permet, qu'elle bénit, qui naissent aux pieds de la foi comme les fleurs aux pieds du chêne.

Le 2. — Écrit à papa, à une mère sur la mort de sa fille. Lu Andryane. Promenade avec Marie. Parlé de nos frères, ri d'un méchant auteur et rentrées par un orage ; tonnerre, pluie et bruit. A présent c'est un jour.

Le 3. — Pas écrit ni envie d'écrire, même à toi, bien-aimé malade. Si ceci te faisait du bien, si je pouvais te l'adresser, te le mettre en main, tous les jours, oh I alors rien ne m'empêcherait d'écrire. Mais pour l'avenir, pour jamais peut-être, cela décourage et coupe tout élan. Que me serviront des pensées que je t'adressais quand tu ne pourras pas les lire, quand je ne sa' 3 quoi me séparera de Maurice? car je crains fort de m'en retourner seule au Gayla. Je ne veux pas de cette pensée qui me revient toujours sur ta santé et tant d'autres obstacles. Ce cher voyage me paraît si incertain que je n'y compte plus. Et Dieu sait alors quand nous nous reverrons 1 Mon ami, faudra-t-il que nous vivions séparés, que

ce mariage que je b&tissais comme un nid ponr toi, où je viendrais te joindre, nous laisse plus loin que jamais! Je souffre beaucoup de cela maintenant et dans l'avenir. Mes besoins, mes penchants se portent vers toi plus qu'à tout autre de ma famille; j'ai le malheur de t'aimerplusquequique ce soit au monde, et mon cœur s'était fait son vieux bonheur près de toi. Sans jeunesse, à fin de vie, je m'en allais avec Maurice. t\ tout âge, il y a bonheur dans une grande affection ; L'âme s'y réfugie tout entière. Ob I tant douce jouîssaoce qui ne sera pas pour ta sœur I Je n'aurai d'ouverture que du côté de Dieu pour aimer comme je l'entends, comme je le sens. Amour des saints si désirable, ai consolant, si beau, à donner envie d'aller au ciel pour arracher son cœurà Thérèse, l'amante de Jésus! Je sorsd'ici; je vais lire et prendre un calme apparent. Mon Dieul

Le 4. — Ces Mémoires d'Andryane, qu'on m'a faits si intéressants, ne m'intéressent pas encore au second volume. Peut-être est-ce ma faute, et suis-je difficile à l'impression. Je trouve ces récits de prison languissants, ces chaînes beaucoup trop traînantes; mais j'irai au bout. Dans tout livre il y a quelque chose de bon; c'est une poudre d'or semée partout, suivant ton expression, mieux appliquée peut-ê^re qu'à présent. Je l'ai vu cet Andryane, l'Adonis des répablicains; je l'ai lu et ne lui ai trouvé encore rien de plus beau que son visage.

Je passe presque tout mon temps à lire, quand nous ne causons pas avec Marie ; mais même en causant et s' aimant beaucoup, la solitude est trop déserte, trop vide à deux femmes seules. Les livres donc, les livres ! Ils rendent service, ils sont utiles; quoi que dise ton ami, je ne voudrais pas les brûler. Ceci me rappelle le soir du fanatisme , hélas! si loin.

Heureuse enfant! Voilà Valentine qui entre ravie de me porter un hanneton. Ce sont cris et transports de joie à faire plaisir, à me faire penser à cet âge, à ces bonheurs perdus. Que d'élans faits pour un grillon, pour un brin d'herbe!

Le 8. — Ce qu'il y a de bon dans les Mémoires d'Andryane, c'est le triomphe de l'âme sur l'adversité; ce sont ces chaînes portées noblement, c'est le chrétien au cachot, puisant en Dieu dignité et force; profession de foi développée avec esprit et sentiment; puis le journal de sa sœur plein d'intérêt, plein de larmes. Il y a dans ce livre de quoi attacher et faire du bien.

Attente de lettres, et point de lettres, ni pour Marie ni pour moi; ce qui fait nuage au cœur des deux amies, qui voient tout ensemble. Écrit à toi, commencé une robe et lu les premières pages de la Physiologie des passions 'y début qui me plaît.

Le 9. — Écrit à M«' de Nevers : lettre qui m'ennuyait d'abord et dont j'ai plaisir à présent, parce

D-BUGÉNIB DB GVêRlN. SOT

que j'ai fait plaisir à quelqu'un. L'Ascension aujour» d'hui, une de ces fêtes radieuses de l'Église qui sou^ lèvent l'âme cbrétienne vers un monde de joies inconnues, vers le lieu où saint Pau] a vu ce que l'œil n"a point vu. Mon ami, y serons-nous un jour, toi, moi, tous ceux que nous aimons? Grande et terrible question ! Et si cela n'est pas, nous aurons tout perdu, et la vie n'aura été qu'une illusion I Malheur doDt Dieu nous préserve 1

Une lettre de Caro, la chère sœur, qui me parle de toi; mais pas assez, mais sans détails, sans inUme, sans cela qui fait voir ce qu'on ne voit pas , et que fait H. d'Aurevilly. De toutes les lettres aussi les siennes sont les préférées, pleines de toi, et d'un dire qui les rend charmantes.

Le 10. — La lettre de Caro m'a laissé des soucis, des inquiétudes sur cette faiblesse qui t'empêchait un matin de te soulever, de te chausser. Que c'est de mauvaise note, mon Dieu, et qu'il me tarde que notre ami m'envoie son bulletin! Je saurai alors ce qui en est de cette chère santé. Le bien, le mal me sont rendus avec détail et précision. Je te vois jusque dans tes veines. Reconnaissance à lui, à l'ami dévoué à mes inquiétudes!

Le H. — Si je pouvais croire au bonheur, a dit M. de Chateaubriand, je le placerais da ,

t uniforme habitude qui lie au Jour le j'i et

presque insensible la transition d'une heure à Vautre, d'une chose à une autre chose, qui se fait voir venir de loin et arrive sans choc pour Tâme. Il y a repos dans cette vie mesurée, dans cet arrangement, dans cet enchaînement de devoirs, d'études, de chants, de prières, de délassements que s'imposent les religieux, qui leur reviennent successivement comme les anneaux d'une chaîne tournante. Ils n'attendent pas ou ils savent ce qu'ils attendent, ces hommes d'habitude, et voilà l'inquiétude, l'agitation, le chercher de moins pour ces âmes. Bonheur sans doute de M. Chateaubriand, et de celui qui disait avec trop de mollesse : « Il me semble que, sur le duvet de mes habitudes, je n'ai pas le besoin de me donner la peine de vivre. » De tout cela je conclus qu'il est bon de savoir ce que l'on veut faire. Marie, à imagination flottante, papillonnante, n'aime pas l'uniformité et ne comprend pas que je l'aime. C'est cependant vrai, et j'éprouve contradiction, malaise de ne pas faire les choses suivant leur temps et leur ordre. C'est que sans ordre la vie est un pêle-mêle d'où ne sort rien de beau, tant au-dedans qu'au dehors. L'harmonie a tant de charmes I et ce n'est que l'accord de choses qui s'appellent et se suivent.

La Bulle de Savoriy conte oriental, qui m'est venu pour Valentine.

Le 13* — a La Berne est une perfection de bonté. Dans cet hommage de reconnaissance, dans ces mots

D'BUOéNIB DB OUÉRIN. 989

écrits en un livre, et, ce me semble, aussi sur votre trône, est un doux encouragement, un attrait d'espérance en Votre Majesté.

a Chaque Français a la sienne, et pour moi, Madame, ce serait d'obtenir quelques dons pour ma paroisse, pour notre église en dénûment.

0 Mission de quêteuse m'a été donnée, en venant à Paris, et puis-je mieux la remplir qu'en "manifestant nos besoins à qui les comprend tous?

« En voyant vos riches cathédrales, le pompeux Saint-Roch où vous étiez, j'ai pensé tristement à notre pauvre petite église, et me suis promis de demander en son nom à notre pieuse reine.

« Cette inspiration venue de Dieu, sans doute, je la suis, je vous l'adresse. Madame, comme à une providence , comme à la protectrice de la foi et du culte religieux en France.

« Royale aumône serait pour nous de grand prix, et graverait en grains d'encens le nom de Votre Majesté dans l'église et dans le souvenir des paroissiens d'Andillac.

« C'est avec leur prière que je dépose à vos pieds les sentiments aussi de leur interprète, de celle qui a l'honneur d'être. Madame, de Votre Majesté, la très-respectueuse et fidèle, etc., etc. »

Le 16. — Émeute, sang, bruit de canons, bruit de mort. Nouvelle venue comme un coup de foudre dans notre désert et calme journée. Maurice, Caro,

SIO JOURNAL

amis de Paris, je suis en peine, je vous vois sur le volcan. Mon Dieul Je viens d'écrire à Caro et commence un mot à M. d'Aurevilly, mon second frère en intérêt.

Le 18. — Point de lettre hier ni d'écriture ici. Je n'ai fait qu'attendre, attendre un mécompte. Triste fin d'une journée d'espérance, qui revient encore aujourd'hui ; rien ne peut l'éloigner du cœur, cette trompeuse.

Je vais lire : que lirai-je ? Le choix des livres, malaisé comme celui des hommes : peu de vrais et d'aimables.

Le 19. — Une lettre de Louise, pleine d'intérêt pour toi : rien que cœur, esprit, charme d'un bout à l'autre, façon de dire qui ne se dit nulle part que dans ces rochers de Rayssac. La solitude fait cela; il y vient des idées qui ne ressemblent à rien du monde, inconnues, jolies comme des fleurs ou des mousses. Charmante Louise, que je l'aime! Je la trouve cette fois d'un calme, d'un désabusé qui m'étonne, elle si illusionnée d'ordinaire. Je vais joindre l'autre Louise, qui ressemble tant à celle-ci, ne trouves-tu pas? et qui prie aussi et fait prier pour ta guérison. « L'autre jour, m'écrit-elle (Louise de Rayssac), j'étais à la Platée, paroisse de ma tante; je m'approchai d'une sainte fille qui habite cette église depuis le matin jusqu'au soir, et qui est en grande

D'EUGBNIlî DE CI3ÉH1N, ïll

vÊoération de sainteté. Je soulevai un coin de son voile noir et lui dis bien bas : h Pardon, mademoi- « selle, je voudrais vous demander des prières pour a un jeune homme malade, frère de la personne que e j'aime le plus au monde. " — h Eh hien I je prierai, « nie dit-elle, avec cet ajr de modestie qui donne ■ encore plus de confiance à ma recommandation, a — Je ne l'ai pas revue. «

N'est-ce pas un joli trait pieux, mon ami, cette Jeune fille quêtant pour loi des prières avec un air d'iniérât céleste? Elle est charmante. Les anges lui auraient donné.

Le 21. — Mon bonheur, mon charme, mes délices, écrire au soleil, écouter les oiseaux.

Ce n'a pas été long ce beau jour de ce matin. Ilélas! mon ami, une lettre de Caro m'est venue parler si tristement de ta santé que j'en suis accablée. Il tousse, il tousse encore! Ces mots retentissent partout depuis, une pensée désolante me poursuit, passe et repasse dedans, dehors, et va tomber sur un cimetière ; je ne puis voir une feuille verte sans penser qu'elle tombera bientôt et qu'alors les poitrinaires meurent. Mon Dieu, détournez ces pressentiments, guérissez-moi ce pauvre frère I Que me faudrait-il faire pour lui? Impuissante affection I Tout se réduit pour moi à souffrir pour toi.

Le 22. — Si jamais tu lis ceci, mon ami, tu auras

ridée d*une affection permanente, ce quelque chose pour quelqu'un qui vous occupe au coucher, au lever, dans le jour et toujours, qui fait tristesse ou joie mobile et centre de Tâme. — En lisant un livre de géologie, j'ai rencontré un éléphant fossile découvert dans la Laponie , et une pirogue déterrée dans l'île des Cygnes, en creusant les fondations du pont des Invalides. Me voilà sur l'éléphant, me voilà dans la pirogue, faisant le tour des mers du Nord et de rile des Cygnes, voyant ces lieux du temps de ces choses : la Laponie chaude, verdoyante et peuplée, non de nains, mais d'hommes beaux et grands, de femmes s'en allant en promenade sur un éléphant, dans ces forêts, sous ces monts pétrifiés aujourd'hui; et l'île des Cygnes, blanche de fleurs, et de leur duvet, oh I que je la trouve belle ! Et ses habitants, qui sont-ils? que font-ils dans ce coin du globe? Descendants comme nous de l'exilé d'Éden, connaissent-ils sa naissance, sa vie, sa chute, sa lamentable et merveilleuse histoire; cette Eve pour laquelle il a perdu le ciel, tant de malheur et de bonheur ensemble, tant d'espérances dans la foi, tant de larmes sur leurs enfants, tant et tant de choses que nous savons, que savait peut-être avant nous ce peuple dont il ne reste qu'une planche? Naufrages de l'humanité que Dieu seul connaît, dont il a caché les débris dans les profondeurs de la terre, comme pour les dérober à notre curiosité ! S'il en laisse voir quelque chose, c'est pour nous apprendre que ce globe est un abtme

de malheurs, et que ce qu'on gagne à remuer ses entrailles, c'est de découvrir des inscriptions funéraires, des cimetières. La mort est au fond de tout, et on creuse toujours comme qui cherche l'immortalité.

Une lettre de Félicité, qui ne m'apprend rien de meilleur de toi. Quand écriront-ils, ceux qui en savent davantage? Si on voyait battre un cœur de femme, on en aurait plus de pitié. Pourquoi sommes-nous ainsi, qu'un désir nous consume, qu'une crainte nous brise, qu'une attente nous obsède, qu'une pensée nous remplisse et que tout ce qui nous touche nous fasse tressaillir? Souvenir de lettres, heure de la poste, vue d'un papier. Dieu sait ce que j'en éprouve ! Le désert des Coques aura vu bien des choses pour toi. Ma douce amie, ma sœur de peines et d'alTections est là, pour mon bonheur, d'un côté, pour m'attrister, de l'autre, quand je la vois souffrir, et qu'il me faut lui cacher mes souffrances pour ménager sa sensibilité.

Le 2â. — Inquiétudes, alarmes croissantes, lettre de M. de Frégeville qui t'a trouvé plus mal. Mon Dieu! faut-il apprendre comme par hasard que je puis te perdre? Personne de plus près qu'un étranger ne me parlera pas de toi, ne me dira pas qu'il t'a vu pour moi! Dans l'éloignement, rien n'est accablant comme le silence. C'est la mort avancée. Mon ami, mon frère, mon cher Maurice, je ne sais que penser,

que dire, que sentir. Après Dieu, je ne vis qu'en toi comme une martyre, en souffrant. Et qu'est-ce que cela, si je pouvais l'offrir pour te racheter? quand je plongerais dans une mer de douleur pour te sauver du naufrage. Toute rédemption se fait par la souffrance : acceptez la mienne, mon Dieu, unissez-la à celle des sœurs de Lazare, unissez-la à celle de Marie, au glaive qui perça son âme auprès de Jésus mourant; acceptez, mon Dieu, coupez, tranchez en moi, mais qu'il se fasse une résurrection !

Le 25. — Courrier passé sans me rien laisser. Mêmes doutes et incertitudes, mômes craintes envahissantes. Savoir et ne pas savoir ! État d'indicibles angoisses. Et voilà la fin de ce cahier : mon Dieu ! qui le lira*?

1. Qui devait le lire? Ainsi qu'Eugénie de Guérin le pressentait, ce ne fut pas Maurice, qui, ramené par elle, et non sans peine, au Cayla, s*y éteignit moins de deux mois après la date de cette page, le 10 juillet 1830. On trouvera dans un des cahiers qui suivent le touchant récit des derniers instants d'un frère si tendrement aimé.

BNCORE A LUI

Page 1