IN. 8S
qu'il ait de foi? Cette botte au mur béni pourrait donc en retenir plusieurs de mal intentionnés en écriture, comme c'est assez commun, même dans nos campagnes où le savoir écrire est venu. Du petit au grand, le choix moral en toutes choses aurait plus de portée qu'on ne pense. Quant à moi, lorsque je jette là mes chères correspondances, je sens qu'il me faut pouvoir dire : « A la garde de Dieu I » J'écris à beaucoup de monde, ayant, je ne sais comment, des relations très-étendues. Il s'est élevé autour de nous une plantation de cousines, jeunes filles toutes aimantes et causantes, toutes liées à nous de cœur et d'esprit, de sorte qu'il me faut répondre à toutes ces causeries. Puis Louise, la voix du cœur, Marie que Dieu m'a donnée. Félicité qui m'aime, qui avait pris soin de Maurice, Caroline, ma sœur, la femme de Maurice, et d'autres encore, sans fin; et dans tout cela, parmi tant de lettres, il y en a trois qui les effacent, deux de femmes et une grosse écriture qui se fait fine pour moi.
Le 7. — Lettre de Marie, mort de M^^ l'archevêque de I\aris. — Notes du soir d'une journée bien pleine. Les événements se succèdent dans la vie avec une rapidité qui permet à peine de les saisir. — Ainsi je le vois dans mon désert, où si peu de chose passe en comparaison du monde.
Le 0. — Que m'arrivera-t-il aujourd'hui? Un bon-
heur, quelque chose de Marie, ses étrennes qu'elle m'annonce, une boîte mystérieuse que m'apporte la diligence. Il me tarde de la tenir et de l'ouvrir et de voir ce que m'envoie mon amie. Elle me dit après quelques mots intimes à cette occasion : « Vous comprendrez quand vous aurez vula boîte. » Ce vous comprendrez me met l'esprit en cherche. Qu'est-ce que ce peut-être? Livres, musique, objet de toilette ? De toilette, non; Marie sait mieux ce qu'il me faut, et que j'aurai plus de plaisir aux moindres choses du cœur qu'à toutes les parures du monde. J'ai assez de mes robes de Paris, tandis que l'âmé n'a jamais trop de vêture. J'aimerais des livres, quelque chose où je m'envelopperais la pensée toute transie au froid de ce monde, quand je sors de mes prières, de mes pieuses méditations. Gela ne peut pas durer tout le jour, et je souffre n'ayant nulle lecture où me réfugier. ISotre-Dame de Paris que j'avais demandée ne m'est pas venue. On m'a porté la Cité de Dieu, de saint Augustin, ouvrage trop savant pour moi. Ce n'est pas que partout on ne puisse glaner quelque chose, mais sur ces hauteurs de théologie n'est pas mon fait. J'aime d'errer en plaine ou en pente douce de quelque auteur parlant à l'âme, à ma portée, comme, par exemple, M. Sainte-Beuve, dont je faisais mes délices l'hiver dernier à Paris et dont s'amusait fort votre gravité railleuse. C'était vous pourtant ou quelqu'un de vous qui étiez cause que je lisais cette Volupté, parce que Maurice m'avait
dit que c'était ce qui avait converti votre frère et jeté dans son séminaire. Le singulier livre, pensaije, pour produire de tels effets! Il faut le voir, et ma curiosité n'a pas été mécontente. Il y a des détails charmants, de délicieuses miniatures, des vérités de cœur.
Le 9 janvier [1840]. — La fin de mon dernier cahier a coupé net M. Sainte-Beuve ; je reprends par vous et pour vous causerie et écriture, ce journal de sœur qui se continue au continuateur de Maurice, avec mes croyances^ mes convictions^ mes réflexions^ qui en sont la conséquence^ ma manière d'être et de sentir^ ce de moi à vous et que vous ne voudriez pas autre y comme vous venez de me le dire, et comme je viens de le lire au soleil dans le bois de Sept-Fonts, à la place où j'allais m' asseoir avec Maurice. C'est là aussi que j'ai lu souvent de ses lettres, comme je viens de lire la vôtre, seule devant Dieu. Suivant la lecture et Tétat de ces pauvres frères, je le prie ou bénis, et m'en retourne, repliant dans ma poche et en mon cœur cette bien-aimée écriture. La vôtre aujourd'hui ne m'a pas fait trop de mal; vous paraissez moins abattu que de coutume, et ce mot : Je suis quelquefois religieux par raison y m'a fait plaisir. Espérons î la foi au cœur peut venir, la croyance par sentiment, vous l'aurez peut-être. C'est un effet
de la grâce, et on la demande pour vous; à deux cents lieues de Paris, dans un désert, il est une âme qui demande à Dieu le salut d'une âme. Les affections qui nous tombent du ciel et y remontent sont bien fortes. C'est la charité qui soulèverait le monde pour un élu. Vous me comprendrez. Maurice m'occupait une grande partie du cœur; lui ôté, Dieu s'avance dans cette place restée vide, et bientôt tout sera envahi, et tout en moi porté là-dessus, comme l'arche sur les eaux, tout ce qui s'est sauvé du déluge.
Le 10. — Presque résolue de lie pas écrire, jour de privations; mais la vue de ce papier blanc me tente la main qui se laisse aller doucement là-dessus, et y marque une pose rare dans le calme. Lu la vie de saint Paul ermite, qui, après cent ans de solitude , demandait ce qui se passait dans le monde. Quelque jour, mais pas si tard apparemment, je pourrai faire la même question; car je ne pense plus sortir d'ici, du fond de ce Gayla où Dieu m'a mise, où je me trouve bien, où je ne désire rien, où tout ce qu'il me faut m' arrive comme à Paul par le corbeau merveilleux, par quelque moyen inattendu et de providence. N'est-ce pas vrai tant pour la vie du cœur que pour l'autre? J'ai toujours eu besoin d'amitié, et il m'en est venu comme du ciel de rares, d'introuvables, qu'on ne peut ni faire ni imaginer, et tout d'abord dans mon frère, ce cher Maurice que
D'EUGENIE DE GUERIN. 329
j'ai perdu. Louise datait d'avant. Celle-ci est pour moi d'un différent goût : fruit d'une autre saison. Je l'ai rencontrée à dix-sept ans. Son charme est à part, comme Tâge où nous nous sommes liées; quoi qu'il soit survenu de triste, nous nous voyons à travers des (leurs. Rayssac, charmant paysage où je vois en bas la jeunesse; à cela, Paris, les Coques contrastent en noir, et dans Téloignement, sous la même vue, le Cayla avec une tombe. Tout pour moi maintenant finit là et s'y rattache. Voilà pourquoi je ne voudrais plus m'éloigner d'ici, pour toujours garder et regarder cette chère tombe. Mon regard cependant ne demeure pas tout là; il monte au ciel, où est le meilleur de ce que je pleure , au ciel qu'on voit de partout, où de partout je pourrai voir où est Maurice. Ainsi, si Dieu m'appelait ailleurs, j'irais; cette raison de cimetière ne m'empêcherait pas d'un devoir de charité, ou d'amitié, ou de vocation, où qu'il fût. Le chrétien est-il d'aucun lieu?
Le 11. — 0 Marie, Marie! quelle femme avec sa tendresse, sa vive et si délicate et si entendue façon d'amitié! Je la retrouve avec ses charmes dans la boîte tant attendue, toute pleine d'oh']eis choisis par flic pour moi. Que j'aime surtout la statuette delà Vierge, cette céleste envoyée m'apportant tant de pensées du ciel!
Le 10. — Hier, je vous ai écrit une longue et bien
i'ranclie lettre, véritablement comme à lui-même, en parler de ma façon, comme il vient. Je ne saurais pas me changer, il y paraîtrait, n* ayant jamais dissimulé nulle chose. Et pourquoi, quand on n'a risque ni de déplaire, ni de se compromettre? Je vous envoie mes pensées, ma vie en sûreté : confiance la plus grande qu'une femme puisse donner, qui met bien haut dans son estime celui en qui elle croit.
Six mois, six mois aujourd'hui de cette mort, de cette séparation 1 Mon Dieu, que le temps est rapide! il me semble que c'est d'hier. D'où vient cela, que tant d'événements, d'autres choses, soit douloureuses ou non, qui touchent à ce cher ami, me semblent dans un lointain infini : tels son dernier départ d'ici, mon arrivée à Paris, son mariage, et que sa mort soit toujours là récente, présente? Je le vois : il y a six mois, et c'est comme s'il n'y avait rien du tout, tant on y touche par l'âme! il n'y a ni temps ni espace pour l'âme, cela fait bien voir que nous sommes esprits. Oh! tant mieux, tant mieux de n'être pas bornés par ce temps si court et si triste ! de n'être pas tout en ce corps de si peu de chose! Convenonsen, la foi nous ouvre de belles perspectives. Mais quelle douleur de penser qu'il y en a qui ne feront que les apercevoir, sans y atteindre par la possession, par la jouissance en l'autre vie, hélas! comme il adviendra à ces pauvres chrétiens de nom, hommes sans œuvres, sans pratique de foi! C'est martyre d'avoir des amis de la sorte.
D'BUaéNIB DE QUÉRIN. 881
Le 21 janvier. — Pauvre Louis XVI! J'étais enfant que je vénérais ce martyr, j'aimais cette victime dont j'entendais tant parler dans ma famille aux approches du 21 janvier. On nous menait au service funèbre à l'église, et je regardais fort le haut catafalque, trône lugubre du bon roi. Mon étonne^ ment m'impressionnait de douleur et d'indignation; je sortais pleurant cette mort et haïssant les méchants qui l'avaient faite. Que d'heures j'ai passées cherchant par quels moyens j'aurais pu sauver Louis XVI et la reine, et toute la malheureuse famille, si j'avais vécu de leur temps! Tout calculé, cherché, combiné, rien de bon ne se présentait guère, et je laissais ces prisonniers fort à regret. Le beau petit dauphin surtout me faisait compassion, le pauvre enfant, entre des murs, ne pouvant plus jouer en liberté. Celui-là, je l'emportais, je le cachais ici au Gayla, et Dieu sait le bonheur de courir avec un prince dans nos champs! Que de rêves au sujet de la triste famille !
Il y a deux sortes d'hommes qui m'inspirent répulsion : les régicides et les impies. Pour si débordé que soit un jeune homme, je l'estime toujours quelque peu, s'il est réservé sur la religion. J'ai vu avec une profonde satisfaction que, dans la correspondance de Malise Allen avec Georges, il ne se trouvait pas une plaisanterie incrédule. Oh I que cela m'a consolée ! que d'espoir j'ai mis en ce bon côté restant! Je ne me suis pas trompée du moins pour Georges; quant à Malise, je ne sais, l'avenir nous
rapprendra. C'est encore un fameux pécheur, une sorte d'Augustin, que Dieu a à conquérir sur le monde.
Le 22. — Il y a des jours où l'âme se retourne plus que de coutume vers le passé, où elle revoit à tout moment ce qu elle a perdu. Ces visions lui plaisent; quoique tristes, on les conserve, on y demeure, on vit dansTombredecequ'on a aimé. Tout aujourd'hui je vois passer et repasser cette chère figure pâle; cette belle tête pose en moi dans toutes ses poses, souriante, éloquente, souffrante, mourante; surtout je me suis arrêtée, je ne sais pourquoi, à le voir chez l'abbé Legrand, vicaire de la paroisse, quand nous allâmes lui parler pour les arrangements du mariage. Je me trouve dans ce salonnet^ décoré de croix, de saintes gravures, de beaux meubles et de beaux livres d'un goût pieusement exquis ; là, tout éclatante de paroles et d'air affairé; Maurice dans le plein calme du visage et de la voix, sur un fauteuil, laissant tomber parfois quelques mots; l'abbé causant avec distinction, tout surpris de plaisir quand, par hasard, je lui nomme l'abbé de Rivières, un de nos voisins, qu'il a connu à Saint-Sulpice. Je revois cela, et quand , abordant la question religieuse sur ce qui nous amenait, l'abbé toucha avec un tact parfait les préparations chrétiennes, Maurice répondit en homme qui comprend et qui croit. J'en fus touchée, l'abbé de même, peut-être avec surprise. Je re-
marquai tout, tout m'est resté. Je ferais tableau du jeune prêtre et du fiancé chrétien en ce moment. Maurice était parfait. Frère bîen-aimé !
Le 23. — Pourquoi des larmes montent-elles ce matin ? pourquoi ce retombement dans la douleur et l'angoisse? Demandez au malade pourquoi son mal lui revient! il n'y a que suspension aux souffrances; si j'étais près d'une église, je m'en irais les y apaiser, me perdre, m'absorber dans la communion. Dans cet acte de foi et d'amour est tout mon soutien, toute ma vie, même celle du corps peut-être. Dieu me prend en lui; et que ne peut l'amour tout-puissant sur une âme qu'il possède! La consoler d'abord, de ce qu'elle souffre en aimant.
Le 24. — Ces paroles sont bien mystiques, incompréhensibles peut-être à qui n'a pas le sens pieux d'un sacrement ineffable, d'un mystère d'amour divin, la plus étonnante chose de Dieu pour les hommes. Galimatias spirituel pour le monde, tout ce qu'on en pourrait dire; mais ceci n'est pas pour le monde, et les solitaires peuvent mettre sur leur papier ce qu'ils veulent. C'est Timprimerie cachée de mon àme qui se fait sur ce cahier, j'y trace tous ses caractères. Quelquefois je dis : « A quoi sert? A qui serviront ces pages? Ce n'était de prix que pour lui, Maurice, qui retrouvait là sa sœur. Que me fait de me retrouver? » Mais si j'y trouve une distraction
innocente, si je m'y fais une pause dans les fatigues du jour, si j'y mets pour les y mettre les bouquets de mon désert, ce que je cueille en solitude, mes rencontres et mes pensées, ce que Dieu me donne pour m'instruire ou pour m' affermir : oh 1 il n'y a pas de mal sans doute. Et si quelque héritier de ma cellule trouve cela et trouve une bonne pensée, et qu'il la goûte et devienne meilleur, quand ce ne serait qu'un instant, j'aurai fait du bien. Je veux le faire. Sans doute, je crains de perdre le temps, ce prix de Véternitéj mais est-ce le perdre de l'employer pour son âme et pour une autre? Qu'ai-je à faire d'ailleurs qu'à coudre ou à filer? Si mes doigts étaient utiles au ménage, je ne les mettrais pas ici, je n'ai jamais donné le devoir au plaisir. Mais puisque ma bonne sœur veut bien prendre sur elle ces soins matériels, qu'elle m'en décharge avec autant d'amitié que d'intelligence, puisqu'elle est Marthe, je puis bien être Marie. Oh ! le doux rôle de mon goût! Quand quelquefois tout s'agite et bruit en la maison, et que j'entends cela du calme de ma chambre tte, le contraste me fait délices ; dans mon haut reclusoîr, je sens quelque chose des stylites sur leur colonne. Mais, discoureuse que je suis ! me voilà bien loin de mon premier mot, de mon idée sainte. Oh ! les courants de l'âme, qui les suivra ? On les remonte. Je retrouverai celui-ci quelque autre fois.
[Le 25.] — C'est bien fait pour l'éciîrel une lettre
D'BUOéNIB DB QUBRIN. 83S
de ma chère Marie, sur mon chevet, à mon réveil ce matin. Aurore d'un beau jour, tant en moi qu'au dehors; soleil au ciel et dans mon âme : Dieu soit béni de ces douces lueurs qui ravivent parmi les angoisses! Je sais bien que c'est à recommencer, mais on s'est reposé un moment et on marche avec plus de force ensuite. La vie est longue, il faut de temps en temps quelques cordiaux pour la course : il m'en vient du ciel, il m'en vient de la terre, je les prends tous, tous me sont bons, c'est Dieu qui les donne , qui donne la vie et la rosée I Les lectures pieuses, la prière, la méditation fortifient ; les paroles d'amitié aussi soutiennent. J'en ai besoin : nous avons un côté du cœur qui s'appuie sur ce qu'on aime ; l'amitié , c'est quelque chose qui se tient bras à bras. Comme Marie me donne le sien tendrement, et que je me trouve bien là I Ainsi nous irons jusqu'à la mort : Dieu nous a unies.
Le 26. — Il y a deux ans, ici, à la même place , dans la même chambre d'où il venait de sortir, je pleurais. Jamais sien départ ne m'avait tant brisé l'âme, c'était comme un pressentiment que ce serait le dernier. Lui aussi s'en fut plus affligé, plus retenu que de coutume. Ces six mois avec nous, étant malade et tant aimé, l'avaient fort rattaché ici. Cinq ans sans nous voir lui avaient fait perdre peut-être un peu de vue notre tendiesse; l'ayant retrouvée, il y avait remis toute la sienne; il avait si bien
tous les liens de famille, en nous quittant, que la mort seule aurait pu les rompre. Il m'en avait donné l'assurance. Ses erreurs étaient passées, ses illusions de cœur évanouies; par besoin, par goût primitif, il se ralliait à des sentiments de bon ordre. Je savais tout, je suivais ses pas ; du cercle de feu des passions (bien court pour lui), je l'ai vu passer dans celui de la vie chrétienne. Belle âme, âme de Maurice ! Dieu l'avait retirée du monde pour la retirer au ciel. Hélas! que tout cela me revient, que j'en suis suivie, entourée, aujourd'hui, triste anniversaire de notre séparation ! De ce jour nos rapports intimes ont été brisés ou dehors : il s'en allait...
S'il fût resté ici, si ce fatal hiver se fût passé au Cayla, le pauvre jeune homme ne serait pas mort. L'air de Paris lui était mauvais évidemment, il retombait malade en arrivant; puis tant de choses qui ont tourné à malheur ! Il s'est fait un enchaînement de circonstances, d'événements, qui l'ont conduit au cimetière, et cela sans qu'on ait su comment l'éviter. 0 fatalité ! si je croyais à la fatalité. Mais non, c'est Dieu qui nous mène, Dieu tout bon, quoique la nature gémisse, quoiqu'on soit tous malheureux, sans qu'on sache pourquoi. Comprenons-nous le mystère de rien? Celui des souffrances me fait croire à quelque chose à expier et à quelque chose à gagner. Je le vois dans Jésus-Christ, l'homme dedouleurs. Il fallait que le Fils de l'homme souffrit. Nous ne savons que cela dans les peines et calamités de la vie. La raison
D'EUGéNIE DE GUBRIN. 887
des choses est en Dieu. C'est le secret du gouvernement que le souverain se réserve. Se soumettre à ce qui advient, c'est unir notre volonté à la sienne, c'est la diviniser, c'est la porter aussi haut que l'homme puisse atteindre. Aussi je trouve dans l'acte de résignation chrétienne, qui peut sembler une acceptation passive, une sorte d'affaissement sous la nécessité ; j'y trouve, dis-je, le mouvement le plus sublime de l'âme. Il est tout de foi, il porte tout à coup de la terre au ciel. Si tous les affligés croyaient en Dieu, non d'une croyance du monde, mais d'une croyance de catéchisme, on ne verrait pas tant de suicides. Oh 1 le suicide, qu'il me fait frémir!
Le 27. — Trois douces heures à écrire à Marie. Note du cœur. Je marque toutes ses lettres et les miennes pour retrouver les jours où nous avons causé, qui font époque. Je n'en ai pas de plus chères que ces épanchements d'amitié. Tout, hormis ce qui me touche à l'intime, passe en ma vie sans sensations. Tout m'est indifférent de ce qui est affaires, cours du monde, nouvelles; quoi qu'il se passe sur la terre, je n'en suis plus. Ici ma présence, mon âme au ciel. Ce petit cahier est la seule chose pour laquelle je me détourne un peu de mes pensées d'habitude. Et encore est-ce pour les y reposer.
Aujourd'hui il se marie à Gaillac une de nos cousines qui nous voulait à sa noce; mais c'est fait d«
ans JOURNAL
noces î Je ne saurais môme dire combien cette invitation, cette vue de fêtes m'a attristée.
Le 28. — Saint François de Sales, celui que Rousseau appelait le plus aimable des saints, m'a fort occupée aujourd'hui. C'est sa fête que j'aime particulièrement, que je fais en mon cœur en lisant cette belle vie, en pensant aux choses qu'elle a faites, conversions, écrits, lutte de vingt ans contre la colère, douceur divine dans cette fougue, au point d'être comparé au Sauveur du monde, ineffables traits de charité, dires charmants tels que ce mot : « // vaut mieux taire une vérité que de la dire de mauvaise grâce, » tendresse de cœur débordante, compassion maternelle pour les pécheurs, enfin, mille choses célestes, mille perles qui couronnent le front de ce bienheureux, m'y attirent l'âme, me le font aimer, vénérer, invoquer d'une façon particulière. Le cœur au ciel a ses élus aussi, et ceux-là du moins ne font pas souffrir pour leur bonheur ! Il faut tout dire : à mes prédilections spirituelles pour ce saint il s'en joint une un peu humaine, les de M... sont alliés aux de Sales, Marie est parente de saint François, de sorte que l'amitié et la sainteté me font relique et s'enchâssent ineffablement au cœur Tune dans l'autre.
Le 1" février. — Du monde pendant deux jours; cela passé, je remonte à ma solitude avec trois lettres d'amies et un regret de départ. Parmi ces visites se
D'BUOéNIB DB OUÉRIN. 889
trouvait le confesseur de Maurice, ce bon M. Fieuzet, qui vient de temps en temps prier sur cette tombe et voir où nous en sommes en tristesse. C'est Tâme de prêtre la plus saintement tendre, qui porte sur le fond le plus doux l'austérité de son ministère. Évangile imprimé sur velours. Je fus bien consolée de le voir au lit de mort de Maurice. De quoi vais-je me souvenir? Oh I qu'un tel prêtre, qu'un saint prêtre m'assiste aussi dans mon agonie I Ainsi mes cahiers s'emplissent de tristesse, de choses lugubres, de vues de mort : ma vie s'en va toute maintenant sur ce fond noir avec un peu de sérénité de ciel pardessus.
Le 3. — On me presse d'aller à Gaillac. Non, je ne puis m'ôter d*ici; ma vie se plaît toute petite au plus petit endroit possible, là où j'ai mes chers vivants et mes morts.
Le 4. — J'aurais bien une lettre à écrire, mais j'airae mieux tourner ma plume ici ; ici par goût, ailleurs par convenance, et la convenance est bien froide. Le cœur ne s'y plaît pas, il s'en détourne, s'en retire tant qu'il peut. Hormis les devoirs, je le laisse. La lettre, je la ferai ; c'est peu de chose d'ailleurs, et ce n'est pas grand effort de surmonter un court ennui. Il en est de si longs qu'il faut tenir jusqu'au bout. Les uns accoutument aux autres. Les petits combats mènent aux grands et y forment. Ces
contre-goûts sont bons comme une amertume, ils font agir la volonté pour les prendre et fortifient ensuite. Si tout nous venait en douceur et plaisance, que serait-ce de nous à la fin, au choc terrible de la mort? Il est bon de prévoir cela. De là vient que les solitaires, tous les saints, ces hommes qui entendent si bien Tàme, se vouent au sacrifice, se privent volontairement, se font mourir tous les jours rien qu'en cette vue qu'il faut mourir. Ils sortent aussi bien doucement de ce monde. On m'a parlé d'une jeune fille, religieuse à Alby, qui s'est mise à pleurer de joie quand elle a entendu les médecins dire entre eux qu'il n'y avait plus d'espérance.
Je ne sais pourquoi, du temps du choléra, je me faisais aussi comme un bonheur de mourir, j'enviais toutes les agonies. Cela m'impressionnait au point d'en parler à mon confesseur. Était-ce langueur de jeunesse, était-ce désir du ciel ? Je ne sais. Ce qui est sur, c'est que c'est passé ou à peu près. Je me trouve vis-à-vis de la mort dans des sentiments de soumission, quel {uefois de crainte, rarement de désir. Le temps nous change. Ce n'est pas en cela seul que je m'aperçois de l'âge. Quand j'aurai des cheveux blancs, je serai tout autre encore. 0 métamorphoses humaines, s'enlaidir, vieillir! Pour se consoler de cela, on a besoin de croire à la résurrection 1 Gomme la foi sert à tout ! Oui, cette pensée de la résurrection pour tant de femmes qui se font un amour de leur corps, un bonheur de leur beauté, leur serait bonne
D'BUQÉNIB DE GUÉRIN. 341
à la fin de leurs charmes, et il peut se faire que plus d'une belle chrétienne s'en serve, de celles à qui vient grand chagrin du visage. Celle-là, par exemple, qui disait : « Ce n'est rien de mourir, mais de mourir défigurée! » C'était l'insupportable pour elle. Pauvre femme! J'en ris beaucoup alors; à présent j'en ai compassion, je souffre de voir qu'on ne porte pas son âme plus haut que son corps. Qui sait? Si j'étais jolie, peut-être ferais-je de même.
Le 5. — Qîielle lecture, quelle amitié, quelle mort, quel rapprochement! quelle impression j'en ai dans Tâme! Je veux parler des derniers moments d*Étienne de LaBoëtie quej'ai rencontrés au fond d'un livre de Montaigne. Sachant que ces deux hommes s'aimaient beaucoup, j'ai été touchée de savoir comment s'était faite leur séparation, et j'en ai le cœur dans les larmes. C'est si douloureux de voir mourir, surtout quand cette mort vous en rappelle une autre! Que de traits saillants m'ont frappée dans cette vie sitôt faite, dans cette âme s'en allant jeune de ce monde, et si belle, si élevée, si chrétienne, si exquise de douceur et d'amitié ! Oh ! vraiment, j'ai trouvé Maurice aux beaux endroits, et vous et lui dans l'étroite union et si profonde de ces deux amis. Mais vous manquiez aux derniers moments du vôtre. Que j'ai eu regret à cela, et que la distance vous eût séparés à ces derniers jours! Je veux vous dire comme ils se sont passés, car cela manque aux détails que
je VOUS ai donnés de sa mort, tout comme à Tintérèt que vous portez à cette fin de vie.
Mais d'abord je veux laisser ici mémoire de ce qui se fait aujourd'hui sur cette tombe. Elle était nue encore, simplement galonnée; et, pour la couvrir comme il lui convient et nous la conserver à jamais, on y place une blanche pierre de marbre en obélisque surmonté d'une croix. La pauvre veuve a fait cet envoi, ce triste et dernier don d'amour, et rais elle-même l'inscription. Je n'ai rien vu encore. Oh! j'y serai assez à temps! Tous les dimanches n'ironsnous pas prier là tous, autour-de notre pauvre Maurice? Et vous, son frère aussi, ne viendrez-vous jamais vous y mettre à genoux? Que je voudrais vous voir prier pour lui! « Ce sont les meilleurs offices que les chrétiens puissent faire les uns pour les autres, » disait cet Etienne de La Boëtie mourant à son ami Montaigne. Je ne doute pas que si Maurice pouvait se faire entendre, il ne vous dît de même. C'était, lui aussi, une âme croyante de son fond, une âme des anciens temps, sur laquelle le temps qui court avait pu passer par malheur, mais rien que passer. Vous le verrez par la suite.
Le 11. — Demeuré plusieurs jours sans écrire. Il m'en coûte de commencer ce douloureux récit, de parler de cette mort, quoique j'y pense sans cesse. 11 est des souvenirs qui déchirent Tâme en sortant plus qu'en demeurant, ce me semble. Même la dou-
D'EUGÉNIE DE OUBRIN. 343
leur se fait quelque chose de doux et dépose avec le temps au fond du cœur comme un limon sur lequel elle s'endort. Peu après cette mort, j'en parlais sans trop de peine; à présent, quand on revient sur ce sujet, que nous y tombons par entretien en famille, une souffrance me prend l'âme.
Cette nuit,' il a fallu faire garder ce mausolée, à cause de quelques paysans d'Andillac qui ne voulaient pas le laisser mettre. Ils trouvent que cela choque l'égalité de la mort et ont fait opposition violente, ayant l'autorité. Pauvre peuple souverain! c'est ce qu'il faut en souffrir, c'est ce qu'il sait faire. Au temps passé, tous se seraient signés devant cette croix qu'ils parlent d'abattre aujourd'hui, au temps lumineux où nous sommes. Malheureux temps, où se perd le respect des choses saintes, où les plus petits s'enorgueillissent jusqu'à se révolter contre la triste élévation d'une tombe! Le paysan dont l'esprit en est là ne vaut plus rien : fruit des lectures, en partie. Aussi , qu'il vaut bien mieux un chapelet qu'un livre dans la poche d'un laboureur!
Ce fut le 8 juillet, vingt jours après le départ de Paris, vers six heures du soir, que nous fûmes en vue du Cayla, terre d'attente, lieu de repos de notre pauvre malade. Sa pensée n'allait que là sur la terre, depuis longtemps. Je ne lui ai jamais vu de plus ardent désir, et toujours plus vif à mesure que nous approchions. On aurait dit qu'il avait hâte d'arriver
pour être à temps d'y mourir. Avait-il pressenti sa fin ? Dans les premiers transports de sa joie, à la vue du Cayla, il serra la main d'Érembert, qui se trouvait près de lui. 11 nous fit signe à tous comme d'une découverte, à moi qui n'eus jamais moins d'émotion, de plaisir ! Je voyais tout tristement dans ce triste retour, jusqu'à ma sœur, jusqu'à mon père, qui nous vinrent joindre à quelque peu de distance. Affligeante rencontre! Mon père fut consterné; Marie pleura en voyant Maurice. Il était si changé, si défait, si pâle, si branlant sur ce cheval assis à l'anglaise, qu'il ne semblait pas animé. C'était effrayant. Le voyage l'avait tué. Sans la pensée d'arriver qui le soutenait, je doute qu'il l'eût achevé. Vous en savez quelque chose, et ce qu'il a dû souffrir, pauvre cher martyr! Mais je ne veux parler que d'ici. Lui embrassa son père et sa sœur sans se montrer trop ému. Il semblait dans une sorte d'extase dès la première vue du château; l'ébranlement qu'il en eut fut unique, et dut épuiser toute sa faculté de sensation; je ne lui ai plus vu l'air vivement touché de rien depuis cela. Cependant il salua affectueusement les moissonneurs qui coupaient nos blés, tendit la main à quelques-uns, et à tous les domestiques qui nous vinrent entourer.
Arrivés au salon : « Ah! dit-il, qu'on est bien ici! » en s' asseyant sur le canapé, et il se mit à embrasser mon père, qu'il n'avait pu atteindre que du bout des lèvres à cheval. Nous étions tous à le regarder con-
D'EUGENIE DE GUERIN. 345
tent. C'était encore une joie de famille. Sa femme sortit pour quelque déballement ; je pris sa place auprès de lui, et le baisant au front, ce que je n'avais fait depuis longtemps : « Dis, mon ami, comme je te trouve bien ! Ici tu vas guérir vite. — Je l'espare, . . je suis chez moi. — Que ta femme aussi se regarde comme chez elle; fais-le-lui comprendre, qu'elle est de la famille, et d'agir comme dans sa maison. — Sans doute ^ sans doute, » Je ne me souviens plus des autres choses que nous dîmes dans ces moments de seul à seul. Caroline descendit, on annonça le souper que Maurice trouva exquis. Il mangea de tout avec appétit. « Ah ! dit-il à Marie, que ta cuisine est bonne!... »
— Mon Dieu, que ce passé me tient au cœur! Ma vie n'est que là. Je n'ai d'avenir que par la foi, de liens que ceux qui se rattachent à Maurice, et de lui au ciel.
La première de la famille j'ai vu le mausolée ce matin. Cela s'est ainsi rencontré; mais, lui et moi, ne nous sommes-nous pas toujours rencontrés tout d'abord et mis h part? Cela se continue, et le tête-àtète, hélas! sur un cimetière! J'étais seule à genoux sur cette tombe, vis-à-vis de la blanche pierre où j'ai lu son nom et sa mort : Maurice. \^ juillet.
Mais revenons à sa vie, à ce qu'il m'en est resté de derniers et précieux souvenirs. Oh! que n'ai-je écrit alors à mesure qu'il nous parlait et s'en allait! Que n'ai-je fait un journal d'agonie, inestimable recueil
dont celui-ci n'est que Torabre! Se rappeler n'est pas voir ; les plus vivants détails sont morts, quoique le cœur les conserve. Mais pensais-je à rien de lui * qu'à lui? Pensais-je même qu'il dût finir? Et je le craignais cependant. Je ne me comprends plus quand je reviens à ces souvenirs.
Nous espérions beaucoup du climat, de l'air natal, de la chaude température de notre Midi. Le second jour de notre arrivée, il fit froid; le malade s'en ressentit et eut des frissons. Ses bouts de doigts, son nez glacés, me firent craindre; je vis bien qu'il n'y avait pas tout le mieux que nous espérions, qu'il ne guérirait pas si vite, puisque les accès revenaient. 11 n'y eut pas de chaleur ensuite, et le médecin nous rassura. Ces médecins sont souvent trompés ou trompeurs. Nous décidâmes le malade à ne pas sortir de sa chambre le lendemain, attribuant le froid qu'il avait eu à quelque fraîcheur du salon. Gomme il se laissait toujours faire, il se résigna, quoique contrarié, à ce qu'on voulut; mais il s'ennuyait tant là-haut, et il fit tant de chaleur bientôt, que je l'engageai moi-même à redescendre. « Oh! oui, me dit- il, ici je suis loin de partout. Il y a plus de vie là bas avec tous, et puis la terrasse. Je pourrai ni y promener. Descendons, » Cette terrasse surtout l'attirait pour y jouir du dehors, de l'air, du soleil, de cette belle nature qu'il aimait tant. Je crois que ce fut ce jour-là qu'il arracha des herbes autour du grenadier et piocha quelques pieds de belles-de-
D'BUOéNIB DB GUÉRIN. 347
nuit ; aidé de sa femme, il tendit un fil de fer le long • du mur sur un jasmin et des treilles. Gela parut Tamuser. « Ainsi chaque Jour J'essayerai un peu mes forces^ » fit-il en rentrant. Il n'y revint plus. La faiblesse survint, les moindres mouvements le fatiguaient. Il ne quittait son fauteuil que par nécessité ou pour faire quelques pas à la prière de sa fèmme, qui essayait de tout pour le tirer de son atonie. Ellechantait, faisait de la musique, et le tout souvent sans effet. Du moins je ne me suis pas aperçue qu'il en eût quelque impression. Il demeurait le même à toutes choses, la tête penchée sur le côté du fauteuil, les yeux fermés.
Cependant il avait des mieux passagers, des espèces de soubresauts vers la vie. Ce fut dans un de ces moments qu'il se mit lui-même au piano et joua un air, pauvre air que j'aurai toujours dans le cœur! Ce piano s'en est allé à Toulouse. Je l'ai vu partir avec le regret qu*y avait gravé Maurice. J'aurais voulu y noter ces mots : « Ici un Jeune malade a chanté son dernier air. » Peut-être quelque main en passant sur ce clavier se serait arrêtée pour la prière. Chère âme de trépassé, je voudrais de partout lui tirer des secours! Ce sont les meilleurs offices que les chrétiens puissent se faire. Je reviens à ce mot de foi de Tarai de Montaigne, qui revient si bien à mon cœur.
Je veux vous dire aussi comme ce cher frère m'a laisbc sujet de consolation dans ses sentiments chré-
tiens. Ceci ne date pas de ses derniers jours seulement; il avait fait ses pâques à Paris. Au commencement du Carême, il m'écrivait : « L'abbé Biiquet est venu me voir^ demain^ il revient encore pour causer avec moi comme tu V entendais. » Cher ami I oui, j'avais entendu cela pour son bonheur, et lui l'avait "fait pour le mien, non en cédant par complaisance, mais en faisant par conviction : il était incapable du semblant d'un acte de foi. Je l'ai vu seul à Tours, dans sa chambre, lisant les prières de la messe un dimanche. Depuis quelque temps il se plaisait aux lectures de piété, et je me suis applaudie de lui avoir laissé sainte Thérèse et Fénelon, qui lui ont fait tant de bien. Dieu ne cessait de m'inspirer pour lui. Ainsi j'eus la pensée d'emporter pour la route un bon petit livre, pieux et charmant à lire, traduit de l'italien, le Père Quadrupani, qui lui fit grand plaisir. De temps en temps il m'en demandait quelque page : « Lis-moi un peu du Quadrupani, » 11 écoutait avec attention, puis faisait signe quand c'était assez, se recueillait là-dessus, fermait les yeux et restait là à se pénétrer de ces douces et confortantes paroles saintes. Ainsi, chaque jour, au Cayla, nous lui avons lu quelques sermons de Bossuet et des passages de \ Imitation. A cela il voulut joindre quelques lectures de distraction, et nous commençâmes les Puritains de Scott, n'ayant rien de nouveau dans notre bibliothèque. Il en parcourut un volume avec quelque air d'intérêt, et puis laissa cela.
D'EUGÉNIE DE OUÉRIN. 349
n ét£Ût bientôt las de tout, nous ne savions que trouver pour lui faire plaisir. Les visites lui apportaient peu de distractions; il ne causait qu'avec son médecin, homme d'esprit, qui par cela plaisait au malade et soutenait son attention. J'ai remarqué ces influences morales, et qu'au plus fort abattement, cette nature intelligente se relevait à tout contact de rapport. — Ainsi, la veille ou l'avantreille de sa mort, n'en pouvant plus, il se prit à rire rivement à votre feuilleton si plaisamment spirituel : H faut que jeunesse se passe ^ dont il fut charmé. Il en f oulut deu;^ fois la lecture : nEcriscela à d'Aurevilly^ ne dit-il, et que depuis longtemps je n'avais ri omme je viens de le faire. » Hélas! et il n'a plus ri ! rous lui avez donné le dernier plaisir d'intelligence [u'il ait eu. Tout lui était jouissance de ce qui lui enait de vous. L'amitié a été le plus doux et le plus brt de ses sentiments, celui qu'il a senti le plus à bnd, dont il aimait le plus à parler, et qu'il a pris, e puis dire, avec lui, dans la tombe. Oh! oui, il ous a aimé jusqu'à la fin. Je ne sais à quelle )ccasion, parlant de vous étant seuls, je lui dis : ( Es-tu content, mon ami, que j'écrive à ton ami? — Si je suis content ! » me fit-il avec le cœur dans la voix. Ce jour-là même, en le quittant, je vous envoyai son bulletin de santé.
Nous le trouvions bien faible; cependant j'espérais toujours. J*avais écrit au prince de Hohenloe. J'attendais un miracle. La toux s'était apaisée, l'appétit
se soutenait; la veille fatale, il dîna encore avec nous; hélas ! dernier dîner de famille ! On servit des figues dont il eut envie, et que sur sa consultation j'eus la cruauté de lui interdire; mais d'autres ayant approuvé, il en mangea une qui ne lui fit ni bien ni mal, et je fus sauvée sans préjudice de l'amertume de l'avoir privé de quelque chose. Je veux tout dire, tout conserver de ses derniers moments, bien fâchée de ne pas me souvenir davantage. Un mot qu'il dit à mon père m'est resté. Ce pauvre père revenait de (iaillac avec l'ardente chaleur, lui rapportant des remèdes. Dès que Maurice le vit : « // faut convenir ^ dit-il en lui tendant la main, que vous aimez bien vos enfants. » Oh ! en effet, mon père l'aimait bien! Peu après, le pauvre malade se levant avec peine de son fauteuil pour passer dans la chambre à côté : « Je suis bien bas, » parlant comme à lui-même. Je l'entendis, cet arrêt de mort, de sa bouche, sans lui rien répondre, sans trop y croire peut-être ; mais j'en fus frappée. Le soir, on le porta avec son fauteuil dans sa chambre. Du temps qu'il se mettait au lit, je disais avec Érembert : « 11 est bien faible, ce soir; mais la poitrine est plus libre, la toux disparaît. Si nous pouvons aller au mois d'octobre, il sera sauvé. » C'était le 18 juillet, à dix heures du soir!
La nuit fut mauvaise. J'entendis sa femme lui parler, se lever souvent. Tout s'entendait de ma chambre, j'écoutais tout. Dès qu'il fut possible, j'entrai le matin pour le voir, et son regard me
D'EUOÉNIB DB OUÉRIN. 351
frappa. C'était quelque chose de fixe : « Qu'est-ce que cela augure? dis-je au docteur qui vint bientôt. — C'est que Maurice est plus malade. — Ah! mon Dieu! » Érembert alla avertir mon père, qui accourut. Bientôt il sortit, et s' étant concerté avec le médecin, celui-ci annonça qu'il fallait penser aux derniers sacrements. M. le curé fut mandé, ainsi que ma sœur, qui se trouvait à l'église. Je ne sais si j'aurai tout présent. Mon père pria M. Facien, le médecin, de préparer Caroline à la terrible nouvelle. Il la prit à part. J'allai la joindre bientôt et la trouvai tout en larmes; j'entendis : « Je le savais. » Elle savait qu'il devait mourir ! a Depuis trois mois je me prépare au sacrifice, » Aussi ce coup de mort ne l'effraya pas, mais je la vis désolée.
« Ma pauvre sœur, lui dis-je en lui passant les bras au cou, voici le terrible moment; mais ne pleurons pas, il faut l'annoncer au malade, il faut le préparer aux sacrements. Vous sentez- vous la force de remplir ce devoir, ou voulez-vous que je le fasse? — Oui, faites-le, Eugénie, faites! » Elle étouffait de sanglots. Je passai de suite au lit du malade, et, priant Dieu de me soutenir, je me penchai sur lui et le baisai au front, qu'il avait tout mouillé : « Mon ami, lui dis-je, je veux t'annoncer quelque chose. J'ai écrit pour toi au prince de Hohenloe. — Ohl que tu as bien fait! — Tu sais qu il a fait des miracles de guérison, notamment à Albj , dans une famille qui vient de m'en faire part.
Dieu opère par qui il veut et comme il veut. C'est surtout le souverain médecin des malades. N'as-tu pas bien confiance en lui? — Confiance suprême (ou pleine^ je ne me souviens pas). — Eh bien, mon ami, demandons-lui en toute confiance ses grâces, unissons-nous en prières, nous à l'Église, toi dans ton cœur. On doit dire une messe où nous communierons : toi, tu pourrais communier aussi. Jésus- Christ allait trouver les malades, tu sais? — Ohl je veux bien! oui. Je veux m'unir à vos prières. — C'est très-bien, mon ami. M. le .curé devait venir, tu vas te confesser. N'est-ce pas que tu n'as pas de peine à parler à M. le curé? — Pas du tout. — Tu vas donc te préparer à ta confession. » Il demanda un livre d'examen, se fit faire toutes les prières qui précèdent la confession par sa femme. Je sortis; j'allai lui préparer de la fécule au lait d'amande. Dans ce temps, M. le curé arriva. Le malade le pria d'attendre encore un peu, ne se trouvant pas, dit-il, assez préparé. On le voyait tout pénétré et recueilli. Hélas! dernier recueillement de son âme! Au bout de dix minutes à peu près, il fit appeler le prêtre, et demeura avec lui près d'une demi-heure, causant, nous fut-il dit, avec toute la lucidité et facilité d'esprit qu'il aurait eue étant bien portant. « Jamais je n'ai entendu confession mieux faite, » nous dit M. le curé. Ce qui m'assure bien de ses dispositions, c'est ce qu'il fit comme M. le curé s'en allait. Il le rappela pour lui parler de M. de Lamennais et faire une
haute et dernière rétractation de ses doctrines. Puis il ajouta : « M. le curé^ je ne sais si je m'abuse^ mais me croyez -vous bien malade? Alors je recevrai r extrême-onction. Pour communier^ je voudrais le faire à jeun et attendre à demain. » Sur la réponse que les malades étaient dispensés du jeûne, il fut prêt à tout et se prépara aux deraiers sacrements. Nous allions et venions, ma sœur et moi, pour les arrangements convenables dans cette chambre qui s'allait changer en église. Sa femme, avec la tristesse et la piété d'un ange, lui récitait les prières de la communion, qui sont si belles, et celles des mourants, si touchantes; lui-même demanda celles de r extrême-onction, calme et naturel comme pour une chose attendue.
Cependant il avait faim, il défaillait, et me demanda sa fécule, que je lui portai. Comme il suait beaucoup, je lui dis : « Mon ami, ne sors pas le bras, je te ferai manger comme un néné (enfant au berceau). )) Un sourire vint sur ses lèvres, où je posai la cuiller, où je fis couler le dernier aliment qu'il ait pris. Ainsi j'ai pu le servir une fois encore, lui donner mes soins comme autrefois. Il m'a été rendu mourant. Je remarquai cela comme une faveur de Dieu accordée à ma tendresse de sœur, que j'ai rendu à ce cher frère les derniers services à l'âme et au corps, qu'il s'est rencontré que je l'ai disposé aux derniers sacrements, et que je lui ai préparé sa dernière nourriture : aliments des deux vies. Cela ne semble rien
n'est rien, en effet, pour personne; je suis seule à le remarquer et à bénir la Providence de ces rapports repris avec mon cher Maurice avant de nous quitter. Triste et indéfmissable compensation à tant de mois d'amitié passive! Avais-je tort de vouloir le servir? Qui sait?... Mais je veux achever ce douloureux mortuaire ; laissons le cœur de côté, qui n'en finirait pas de dire.
Quand le saint viatique arriva, le malade se trouvait mieux, ce me semblait; ses yeux, rouverts, n'avaient pas cette fixité effrayante du matin, ni ses sens le même affaissement; il parut moralement ravivé et en pleine jouissance de ses facultés tout le temps des saintes cérémonies. Il suivait tout de cœur, bien pieusement. Quand ce fut à l'extrême-onction, comme il ne sortait qu'une main, le prêtre ayant dit : (( L'autre, » il la présenta vivement. Il écouta de bien simples et touchantes paroles, et reçut le saint viatique avec toute l'expression de la foi. Il vivait encore, il nous entendait, il choisit entre de l'eau et de la tisane qu'on lui offrait à boire, serra la main à M. le curé, qui toujours lui parlait du ciel, colla ses lèvres à une croix que lui présentait sa femme, puis il s'affaiblit; nous nous mîmes tous à le baiser, et lui à mourir. Vendredi matin, 18 juillet 1839, à onze heures et demie. Onze jours après notre arrivée au Cayla. Huit mois après son mariage.
La voilà cette fin de vie, si liée à la vôtre, telle que j'ai pu la retrouver pour vous dans mes larmes.
D'BUOéNIB DB GUÉRIN. 355
Que n'éUez-vous làl Que n'avez-vous assisté à la mort chrétienne de votre ami !
Le 27. — Enfin vous voilai comme disait Billy, le charmant enfant indien, quand il me voyait revenir. Il paraissait tout réjoui, comme je le suis de votre lettre, si tardive et si désirée. Ce n'était cependant qu'un silence un peu long qui me donnait tant de craintes funèbres. C'est que je crois si vite à la mort, à présent ! Me voilà donc bien rassurée. Mais qu'est-ce que nos impressions? Je n'éprouve pas en certitude ce que j'ai senti dans le doute, un sentiment profond. Le plaisir chez moi ne descend pas comme la peine.
Douce journée aujourd'hui : j'attends encore mon père, absent depuis toute une semaine. Sa présence ui*est nécessaire plus que jamais depuis que je me trouve plus que jamais seule au Cayla. En regardant du côté par où il doit venir, je pense à tant d'absents qui ne reviendront pas. J'en ai bien vu s'en aller par ce chemin. 11 y a au bas de la colline une croix où, deux ans passés, nous nous sommes quittés avec mon cher Maurice. Je l'accompagnai jusque-là. 11 s'y est longtemps conservé sur le terrain l'empreinte d*ua pied de cheval, à l'endroit où Maurice s'arrêta pour me tendre la main. Je ne passe jamais par là que je ne regarde à cette marque effacée d'adieu près d'une croix.
Comme toute ma vie va à ce frère, comme tout ce
qui a rapport à lui me pénètre! Les sentiments uniques grandissent dans la solitude jusqu'à Timmensité. Gomme ce marronnier qui s'étend seul là-bas dans la prairie, ils couvrent toute l'âme. Je ne sais si je ne ferais pas bien de sortir d'ici pour quelques jours. Les idées fixes, oh I les idées fixes que tout nourrit et rappelle! La vie est un devoir. Sous ce rapport religieux on y tient, et on doit vouloir sa conservation. Le dépérissement en serait un mal devant Dieu. Mais sans cela, sans le ciel que je vois, je me laisserais tomber ; mais j'aurais tort, bien tort comme chrétienne de m'abattre comme ceux qui vont sans soutien. Dieu n'est-il pas là qui nous dit : Je suis près de ceux qui souffrent? Foi soutenante ! Oh ! que nous avons d'obligations à la foi! Je la considè.e comme le seul vrai soutien de l'homme. D'autres choses en ont bien l'air; mais ce sont appuis d'apparence, colonnes de vapeur.
De Montels, vieux château dans les montagnes.
Le là mars. — Ce que j'aime me suit partout : ce cahier a pris mon chemin, comme, hélas I naguère un autre était venu ici au même lieu, lorsque j'allais voir Louise, mon amie, quelque peu avant mon départ pour Paris. Ainsi les pareilles choses reparaissent quelquefois dans la vie, sans qu'on pense à les ramener. Bien sûr, je ne comptais pas revenir ici. J'ai remarqué de ces consonnances du passé avec le présent, et celle-ci en contraste. J'étais venue en
D'EUGENIE DE GUERIN. 857
joie, je reviens en deuil ; j'avais un frère vivant, il est mort...
Je me plais à Montels : on y vît comme on veut, sans visites ni ennuis du monde; on entre, on sort, on se promène, sans nul assujettissement; puis la campagne est grande, toute diverse en paysages, en coupes de montagnes, douces, couvertes de châtaigniers ; cela plaît à voir et à parcourir. Si je devais quitter le Cayla, c'est ici que je voudrais demeurer. Pour faire de ce château une demeure agréable, il n'y aurait qu'à relever quelques ruines qui, même telles quelles, sont toutes remplies d'intérêt. Quel charme n'a pas ce vieux salon tout tapissé de vieux portraits de militaires, d'hommes de robe et d'église, de belles dames, comme on n'en voit plus, de mise et de beauté ? J'en ai remarqué une en toilette de bal à côté d'un capucin méditant sur une tête de mort. De tout temps les contrastes se sont touchés. Montels n'est plus autre chose partout, dans la demeure et ses habitants, dans cette chambre appelée chambre du cardinal pour avoir logé le cardinal de Bernis, toute pleine à présent de pommes de terre.
Je ne suis pas étonnée que ce bel esprit, qui se connaissait en jolies choses, eût choisi ce lieu pour sa maison de campagne, assez près et assez loin de la ville, paysage parfaitement dessiné pour des pastorales et des rêveries poétiques, si le cardinal rêvait encore. Qui iiait? Qui sait en quel temps et en quel état on cesse d'être poëte? Celui-ci cependant, da
le cours de sa vie, se souvenant qu'il était prêtre, eut repentir de ses chansons légères et fit faire des recherches pour les détruire ; mais de la plume au vent! Le mal ne s'arrête pas comme on veut. Les épîtres à Chloéet àlaPompadour sont restées, et nul ne sait, ou bien peu, que leur auteur a voulu les mettre en cendre. Je tiens cela de mon père dont le père avait connu TApollon cardinal.
Il y a encore ici dans un vieux tiroir une curieuse correspondance sentimentale du fameux La Peyrouse avec M"* de Vézian, sa fiancée, devenue ensuite marquise de Sénégas, pendant sans doute que le marin courait les mers. 11 faut que je demande, pour les voir, ces lettres à ma cousine. Précieuse découverte, débris du cœur de La Peyrouse, aussi curieuse que celle de son vaisseau. Mais qui songe à cela? Qui songe à chercher un grand homme dans son intime?
Voilà comme Mon tels occuperait son petit coin dans Thistoire. Bien des lieux célèbres ont eu moins d'intérêt; le tout, c'est de savoir le faire ressortir, cet intérêt; et ce n'est pas, ce me semble, ce qui manque soit dans les hommes ou dans la nature. Que de trésors sous une mousse et, si je veux, dans cette chambre inélégante et glacée ! D'abord le soleil à mes pieds sous la table où je les chauflFe dans ce grand carré lumineux qui me vient de la fenêtre à côté...
Description interrompue par le départ annoncé au beau milieu de ma page.
[Sans date.] — Que dire? que répondre? Que m'annoncez-vous qui se prépare pour Maurice ! Pauvre rayon de gloire qui va venir sur sa tombe ! Que je l'aurais aimé sur son front, de son vivant, quand nous l'aurions vu sans larmes ! C'est trop tard maintenant pour que la joie soit complète, et néanmoins j'éprouve je ne sais quel triste bonheur à ce bruit funèbre de renommée qui va s'attacher au nom que j'ai le plus aimé, à me dire que cette chère mémoire ne mourra pas. Oh ! le cœur voudrait tant immortaliser ce qu'il aime ! Je l'avais ouï dire, je le sens, et que ceci s'étend du ciel à la terre; soit par amour ou par foi, soit pour ce monde, soit pour l'autre, l'àme repousse le néant. Maurice, mon ami, vit toujours, il s'est éteint, il a disparu d'ici-bas comme un astre meurt en un lieu pour se rallumer dans un autre. Que cette pensée me console, me soutient dans cette séparation! que j'y rattache d'espérances! Ce rayon qui va passer sur Maurice, je le vois descendre du ciel, c'est le reflet de son auréole, de cette couronne qui brille au front des élus, des intelligences sauvées. Celles qui se perdent n'ont rien devant Dieu qui leur reste, qui les marque, quelque signe de distinction que les hommes leur fassent, car toute gloire humaine passe vite. Je ne me réjouirais pas si je ne voyais que celle-là seule pour mon frère ; mais il est mort saintement, et j'accepte avec transport la glorification de son intelligence qui peut s'associer à la canonisation de son àme.
Je ne vous dis plus rien sur ce sujet infini, vous ayant écrit et dit mes sentiments et remercîments profonds, à vous, à M. Sainte-Beuve, à M'"*' Sand, pour la part que vous aurez chacun à cette publication du Centaure^ cette belle œuvre inconnue de mon frère, à la mise en lumière de sa vie et de son talent.
Oh! que vous me touchez de me dire que mes pensées, mes expressions, mes images tiennent beaucoup de Maurice, que nous étions, lui et moi, frère et sœur jumeaux d*intelligence! Ressemblance la plus belle que vous puissiez me trouver et la plus douce
pour moi^
[Le 2 avril.] — Courant d'impressions et de pensées abandonné à l'endroit effacé, rentré dans l'âme et perdu pour ce papier. Dois-je le regretter? Non, sans doute, mais ces refoulements, ces épanchements arrêtés, j'en voudrais connaître la cause. 11 n'en était pas de même autrefois : la pensée, la vie coulait d'abondance, s'en allait à pleins bords, s'épandait en mille endroits, en mille façons, et maintenant cela s'arrête à un grain de sable, je me délaisse à tous moments, les petits riens font quelque chose : indice d'affaiblissement. Que serait-ce sans le soutien d'en haut qui me soulève si puissamment quelquefois? Je serais toute et toujours abattue. Le monde, les conversa-