‹ Journal et lettresChapitre 42 sur 46 · A M"»« LA BARONNE DE MAISTRE · texte numérisé non relu

A M"»« LA BARONNE DE MAISTRE

AU CHATEAU DE SAINT- Il AHTIN (NlàVRE).

Vendredi 26 jaiUet

Depuis huit jours qu'il nous a quittés, qu'il est au ciel et moi sur la terre, je n'ai pu vous parler de lui, me trouver avec vous, me joindre à vous, ma tendre amie, tant aimée aussi. Ne sorons-nous jamais désabusés d'affections? Ni chagrins, ni brisement, ni mort, ni rien ne nous change. Aimer, toujours aimer, aimer jusque dans la tombe, aimer des restes, s'attacher à ce corps qui a porté l'âme, mais l'âme, on la sait au ciel. Oh ! oui, là-haut où je te vois, mon cher Maurice, où lu m'attends, où lu me dis: «Eugénie, viens ici, avec Dieu, où l'on est heureux. » Ma chère amie, tout est fini du bonheur sur la terre; je vous l'ai dit, j'ai enterré ma vie de cœur, j'ai perdu le charme de mon existence. Je ne sais tout ce que je trouvais en ce frère, ni quel bonheur j'avais mis en lui. Un avenir, des espérances, ma vieille vie auprès de la sienne, et puis une âme qui me comprenait! Lui et moi, c'était deux yeux du même front. Nous voilà séparés. Dieu s*est mis entre nous. Que sa volonté soit faite I Dieu se mit au Calvaire par amour

pour nous; par amour pour lui Icnons-nous au pied de sa croix. Je trouve celle-ci pesante, toute garnie d'épines, mais ainsi celle de Jésus. Qu'il m'aide à porter la mienne ! En6n nous arriverons au sommet. Et du Calvaire au ciel le chemin n'est pas long. La vie est courte, et que ferions-nous de l'éternité sur la terre? Mon Dieul pourvu que nous soyons saints, que nous proBtions des grâces qui nous viennent des épreuves, des larmes, des tribulations et angoisses, trésors du chrétien. Ohl mon amie, il n'y a qu'à regarder ces choses, ce monde de l'œil de la foi, et tout change. Heureux père Imbert, qui lo voit ainsi si éminemment I Que je voudrais avoir un peu de son âme si pleine de foi, si radieuse d'amour I J'ai besoin de soutien, et je désire souvent le saint homme qui rendrait enthousiaste de martyre et de croix, llélas! il a été prophétique, il m'a dit: a Vous êtes l'enfant de la douleur, attendez-vous à beaucoup d'épreuves. » Moi qui, ce me semble, ne lui parlais en ce moment de rien de douloureux, je fus frappée de ces paroles quo Dieu vient d'accomplir.

Mon amie, j'ai beaucoup pensé à vous en ceci. La part que vous prenez à tout ce qui me touche, cet un que nous faisons à l'endroit du cœur m'a fait sentir que vous souffriez, que vous étiez brisée, déchirée avec moi. J'ai prié Dieu pour vous. Je suis calme, je vous écris sans larmes. Je me jette à votre cou. Mille visites nous viennent et aucune comme la vôtre. Cependant ce sont des amis, des parents, des voisins bien franchement afiligés. iMais s'occuper de dîners, do détails de ménage et de vie, voir autour de soi le cours ordinaire des parole.^ et dos choses quand au dedans tout est changé, quand on est dans un si grand vide, voilà qui est accablant. Puis le déchirant contraste, l'amère pensée de se dire: «Toutes ces personnes seraient venues pour le voir, en visage de noce et de félicitalion. » Six jeunes filles, hier, de nos cousines, gracieuses et izaiesde caractère, avec lesquelles il aurait ri. Comme les choses changent! Changeons aussi, mon amie, dés^ilusons-

iCA LETTRES.

nous (lu monde, des créatures, de tout. Moi, je demande l'inditléronre comj)lèto.

Il sest éteint siins agonie, tout doucement, comme dans un sommeil, dès avoir reçu le saint viatique. M. le curé nous assure qu'il est au ciel. Mais prions pour celte chère âme. Nous no pouvons plus rien pour lui. C'est consolant de prier, n'csl-cc pas? do pouvoir ainsi soulager ceux qu'on aime, de les suivre d'amour jusque dans l'autre vie. Je plains ceux qui n'ont a donner aux morts que des larmes. C'est bien bon de pleurer, mais non pas sans la prière. La prière, c'est la rosée du purgatoire. Répandons-en à flots, nous ferons tant de bienl Que j'aime cola à présent! que la foi m'est bonne! Chère amie, je vous souhaite sa douce, sa divine influence.

Écrivez-moi, je suis en peine, je ne suis pas morte à vous, vous m'occupez, Dieu sait! Que votre santé soit bonne, ne soit pas trop délabrée. Parlez-moi de tous, de votre chère maman (jui, elle aussi, m'est bien chère. Je recommande mon Maurice, mon Ali)honso, à son pieux cœur de mère. Chère maman, je suis bien aflligée, et mon père, et nous tous. Celait le plus alToctionné de tous. Vous me comprenez et vous prenez part, je suis sûre, à notre deuil. Pourquoi sommes-nous si éloignés? Je serais en ce moment dans vos bras. Adieu , bien chère maman, parlez de mon frère à votre flls qu'il aimait. Je prie M. de Sainte -Marie de se souvenir de ce cher enfant devant Dieu.

Adieu, ma chère Henriette. Je reviens à vous, pour vous quittor encore. On ne fait que cela dans la vie. Amitiés à M. de Maistre.

De cœur et d'âme et de pensée à vous, éternellement à vous.

Parlez-moi du frère de Sophie, et un souvenir de moi à elle.

Je ne puis m'empôcher de vous parler de notre admirable Caroline, ange de dévouoinent, de courage, de piété. Près de lui, avec lui, en lui jusqu'à la tombe. Ohl que cela nous l'attache!

A Mil" IRÈNE COMPAYRE

k l*isle-d'albi, par gaillac.

15 décembre 1839.

Que Dieu vous console, ma chère Irène I il n'y a que cela à dire dans ces cruelles afllictions et séparations de la mort. Je l'ai appris et je puis vous le dire, comme aussi la part que je prends à votre douleur, si semblable à celle que j'ai éprouvée, que je puis mesurer l'une par l'autre. Moi, un frère, vous, une sœur: triste ressemblance de deuil! Dieu nous frappe au même endroit, ma pauvre amie, nous sympathisons en tristesse. Unissons-nous au pied de la croix, cela sera mieux encore, plus chrétien. La prière vaut mieux que les larmes, au moins ces pauvres âmes des morts en sont soulagées. Je rends à votre sœur ce que vous avez fait pour mon fière; je la recommande à Diou, quoique on puisse espérer que celle-là est au ciel. Elle a tant souiïerlî Néanmoins, mon amie, il n'y a jamais certitude connue ; Dieu nous veut dans ces ombres sur l'autre vie pour l'exercice do noire foi. Adorons, prions, attendons le ciel pour tous. Le beau jtur où nous y serons réunis, oii nous retrouverons ceux (}ue nous aimons sans jamais les perdre! Le bonheur du ciel sera bien di lièrent de celui de la terre, si rapide, si passairer. Vous le savez aussi bien et peut-être mieux que moi, pauvre aniic tant éprouvée; mais on aime à mêler ses paroles, ses retlexions sur un sentiment partagé, sur des souffrances communes.

Kn m'écriviini vous-même en cette occasion, vous m'avez dorme une marcjue bien touchante de votre amitié, de cette .imilié que de tout temps vous avez eue pour moi. C'est ajouter au prix (lu'elle avait déjà, et dont toute la mienne voudrait

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pouvoir VOUS payer. Si je vous écris moins que par le passé, ne me croyez pis changée pour vous, ohl non. C'est mot qui change pour mot. Si je me décide à sortir de mon désert, je pourrais bien venir à Lisle vous prouver que je vous aime. Ce me serait un bonheur de vous voir ainsi que la chère Antoinette, ange qui doit être quelquefois près de vous. Les affligés sont ses amis.

Adieu, ma chère Irène. Vous ne me parlez pas de votre santé qui m'occupe et que si forte secousse aura fort ébranlée. Ménagez-vous, vous dirais-je comme on dit ordinairement, si cela pouvait quelque chose au corps dont le cœur souffre. Le meilleur calmant et soutenant, c'est Dieu, c'est votre piété que les larmes feront croître.

Mon père et tous les miens vous expriment ici la part qu'ils prennent à votre chagrin, et dont chacun assure vous et tous ceux de votre famille.

Je vous embrasse et toujours de tout cœur.

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