TOME I
Article Ier.
Maximes du ministère des affaires étrangères.
J'ai d'abord observé, Monseigneur, par les choses que j'ai vues et par le peu de succès de bien des travaux, que, si ce département est le premier de tous, il en est aussi le plus ingrat. C'est véritablement une tête sans bras : il ordonne de tout et n'exécute rien; on y voit mieux qu'ailleurs les maux à redresser et les biens à désirer pour le royaume, sans en avoir d'autres moyens que ceux de la parole. Ces représentations se font devant un prince déjà prévenu par un plus grand nombre de suffrages, dans un conseil jaloux, et auprès de collègues envieux et intéressés pour leurs départements particuliers. L'éclat du succès n'y est jamais en proportion avec les efforts et les difficultés. Les ressorts
de négociation doivent être inconnus, même dans leurs effets ; on les fait jouer sans bruit ; il faut généralement sacrifiera l'utilité des affaires tout l'honneur de la conduite ; les événements seuls décèlent l'art et la peine, et, le plus souvent, sans donner à connaître le mérite de l'ouvrier. Plus le génie y a présidé, plus ces grandes opérations ne paraissent que des jeux de la nature et de la fortune : aussi les contemporains méprisent-ils nos grandes actions par envie, et la postérité par ignorance.
C'est en effet une grande bizarrerie, dans la plupart de nos gouvernements modernes, d'avoir copié celui de France sur cet article. Dans presque toutes les monarchies d'Europe, il y a aujourd'hui un ou deux secrétaires d'État des affaires étrangères, charge isolée comme ici, véritable département de premier ministre, proposant les plus vastes projets, mais ne disposant de rien, et arrêté par tous ceux qui devraient y concourir. Véritablement, il y faudrait réunir le talent de la parole à la maturité des idées, des grâces persuasives, et surtout, à ce qu'on appelle le ton, cette espèce d'impudence qui ne doute de rien et qui ne permet pas la réplique, même à son maître, une intrigue supérieure qui ramenât tout à ses vues plutôt qu'à ses raisons, faire passer avec patience des projets forgés avec supériorité. Ce fut ainsi, sans doute, que le cardinal de Richelieu monta, par divers degrés de crédit, de l'état de commis du maréchal d'Ancre, et de commis disgracié par la proscription de son maître, à celui d'homme de confiance delà reine mère, puis à insulter sa bienfaitrice, et à gouverner un roi faible, jaloux et incertain dans l'abandon de sa confiance.
Ces divers talents, rares dans leur réunion, nous paraissent même incompatibles avec la véritable sagesse. L'homme de génie s'occupe continuellement de réflexions enchaînées les unes aux autres ; il est simple et droit ; il néglige les détails de l'intrigue et en méprise la servitude habituelle. Le bon esprit hésite de lui-même à toutes les grandes questions politiques qui se présentent dans l'exercice de cette charge ; c'est la médiocrité, qui ne voit jamais les choses que dans un seul sens, qui y abonde et qui reste inaccessible aux difficultés et aux objections apparentes. Le sage voudrait être aidé et non traversé dans ce qu'il conçoit; la modestie ne persuade qu'à la longue par une confiance méritée et par des succès redoublés; au contraire, la médiocrité d'esprit tranche et décide ; elle débite avec un grand air de sagesse un tissu de sophismes dangereux, de lieux communs et de circonspections puériles ; elle nie, s'oppose et détruit plus quelle n'élève; elle renie ses premiers sentiments, quand ils n'ont pas réussi par l'événement ; elle s'approprie ceux des autres, et, comme ses discours ont toujours été obscurs et mystérieux, elle ne manque jamais de preuves négatives pour diminuer le vrai mérite et pour usurper la réputation qui élève les courtisans et les mauvais citoyens. Tels ont été, Monseigneur, vos ennemis et vos écueils.
Ainsi, dans cette même charge, l'on répond de tout et l'on n'est maître de rien; par des accidents de cour, Ton y a le moindre crédit, tandis que l'on devrait avoir le premier de tous. (Vous m'avez dit tout ceci d'après des confidences que vous avait faites M. de Torcy, qui a exercé la même charge les vingt dernières
années du règne de Louis XIV.) « On n'a à entretenir le prince, disait-il, que de choses tristes et sérieuses ; elles contrecarrent les passions du monarque, et on lui annonce plus de mauvais événements que de bons. Les ministres des autres départements, au contraire, flattent toujours ses volontés et ses défauts ; ils attirent à eux tout ce qu'ils prétendent, et n'ont point de conseils qui les contredisent ; celui des finances fait continuellement sa cour par l'augmentation des revenus, sans en peser les causes relativement au bonheur des peuples ; il propose la diminution des dépenses sur les articles qui sont le plus indifférents aux penchants du roi, et, par là, il se donne près de lui une grande réputation d'habileté et d'économie. Ceux de la guerre 1 et de la marine présentent des chefs-d'œuvre de leur art, et flattent plus directement la gloire du roi. Comme ils disent sans contradiction tout ce qu'ils veulent, ils imputent les bons succès à leurs mesures, et les mauvais aux fautes des généraux. Si l'un d'eux a plus que les autres le don de plaire, il s'empare bientôt d'une faveur privilégiée qui le soustrait au département politique, c'est-à-dire à la raison et aux vues générales de l'État. »
Ce sont là à peu près les discours que vous tenait M. de Torcy : il attribue à ces causes les événements
1 . Ce contraste entre la tâche des deux ministres de la guerre et des affaires étrangères s'est souvent reproduit sous la plume de d'Argenson. « J'ai dit à mon frère : « Vous avez une belle « charge ; vous êtes chargé de faire valoir la seule vertu qui reste « aux Français ', qui est la valeur; car l'esprit n'est pas une vertu. « La franchise, la bonne foi, etc., toutes les autres vertus se sont « séparées de nous. » Remarques en lisant, n° 1228.
malheureux et les fautes qui trahirent les bonnes intentions du feu roi, disgrâces qui mirent le royaume à deux doigts de sa perte. « Chacun veut faire, disaitil, ces malheureuses affaires étrangères, chacun s'en croit capable à la cour, et personne ne peut l'être que celui qui est au point de vue du gouvernail, qui les observe et les manie continuellement. »
Une autre cause du discrédit de ce ministère, c'est qu'ayant beau jeu pour devenir premier ministre, et ceux qui sont arrivés à cette place en ayant été tirés ordinairement, toute la cour se trouve intéressée à attaquer la faveur, pour peu qu'elle commence à s'élever par la prédomination de ses conseils. Je regarde cette cause comme la première de votre disgrâce, par la position où vous étiez peu avant la fin de votre ministère.
La première vue que vous vous y proposâtes fut de rétablir cette réputation de bonne foi et de candeur qui ne devrait jamais abandonner notre nation. La couronne de France est aujourd'hui trop grande, trop arrondie et trop bien située pour le commerce, pour préférer encore les acquisitions à la bonne réputation : elle ne doit plus viser qu'à une noble prépondérance en Europe, qui lui procure repos et dignité. Toutes nos maximes politiques devraient se réduire aux plus justes lois de la morale et de la générosité, de relever les faibles, d'abaisser les tyrans, de faire du bien, d'empêcher le mal, de ne faire aux autres que ce que nous voudrions qui fût fait à nous-mêmes, enfin de ne régner en Europe que par la justice et les bienfaits. Il est démontré que, par là, la France parviendrait à une grandeur et à une abondance dont il y a peu d'exemples dans le monde.
Rempli de ces maximes, vous ne les avez pas assez dissimulées ; vous allâtes peut-être jusques à l'exagération. Le siècle ni la nation même n'y sont pas encore accoutumés; l'on prit facilement pour manque d'habileté, ce qui n'était que le fruit des plus profondes réflexions. Cependant, vous aviez pour votre excuse le besoin qu'avait alors la nation d'être, pour ainsi dire, réhabilitée, car la guerre qu'il s'agit aujourd'hui de terminer vient d'infractions formelles à des traités obligatoires et à des garanties jurées, et, quoique nous n'ayons acquis par le traité de 1738 que des souverainetés déjà conquises par les armes de France et d'Espagne, cependant ces acquisitions paraissent extérieurement le prix de l'indivisibilité de la succession autrichienne (ou pragmatique Caroline).
On a honte en vérité de plaider une aussi mauvaise cause que celle de notre agression contre l'objet de nos garanties : nous ne sommes point faits pour cette conduite fausse et subtile, ni pour des paroles mensongères ; il faut les laisser à ces petits princes qui croient ne pouvoir se délivrer de l'oppression des grands que par une usurpation subtile. Le cardinal Mazarin a malheureusement transplanté la duplicité politique d'Italie en France; mais notre terroir s'y refuse. Les jésuites qui élèvent notre jeune noblesse l'accréditent encore à la cour; mais de braves princes, comme étaient Louis XII et Henri le Grand, comme désire de l'être le roi régnant et comme le promettent les heureuses dispositions du Dauphin, de vrais rois français doivent toujours penser qu'ils élèveront mieux la grandeur nationale par la franchise que par la finesse. Toutes ces petites gens qui obsèdent le trône, l'ébran-
lent au lieu de l'affermir. Vous n'aviez que ce mot à dire quand on vous avertissait de la défection de quelques-uns de nos alliés : le roi aime mieux être trompé que de tromper ; ce propos, dont vous pratiquiez le sens à la lettre, a plus profité aux affaires que toutes les subtilités de Machiavel, de Mazarin ou des jésuites ; car c'est cette franchise qui nous a heureusement conservé de votre temps les alliances de Prusse et d'Espagne, qui nous a acquis celles de Saxe et de Danemark, et maintenu la neutralité de l'Empire.
Autre scandale pour nos courtisans : vous souteniez qu'il n'y avait point, ou qu'il y avait peu de mystères d'État, et de là concluait-on que vous étiez facile à pénétrer, tandis que vous ne disiez aux Français et aux étrangers que ce que vous aviez résolu de dire pour le plus grand bien des affaires. Vous prétendiez que l'on pouvait négocier tout haut, puisqu'on n'avait que de bonnes vues ; qu'un Etat pouvait se conduire comme un honnête homme du monde qui, après avoir bien pourvu à sa sûreté et à ses affaires, augmente sa considération par l'utilité dont il est à ses citoyens, arbitre actif sur leurs différends, n'évoquant que la justice et le bonheur parmi les hommes.
Vous ne vous cachiez pas de désirer ardemment le retour de la paix ; vous disiez que le roi la souhaitait plus que personne de son royaume, et même que Sa Majesté vous l'avait écrit en une certaine occasion ; qu'elle ne la demandait qu'à des conditions justes et raisonnables , mais que, si nos ennemis voulaient continuer la guerre, nous avions les moyens propres à les en faire repentir, et, l'effet ayant répondu à ces promesses, l'on commença à vous considérer beaucoup
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dans les cours étrangères. On vous y connaissait, comme vous le désiriez, pour un honnête homme plutôt que pour un négociateur fin et délié ; l'on disait chez les étrangers qu'il ne vous manquait que plus de crédit à la cour pour réussir davantage ; mais les envieux vous accusaient de malhabileté et d'indiscrétion. Jamais accusation n'a peut-être porté plus à faux que celle-là, car l'on ne peut mieux estimer les causes que par leurs effets, surtout quand on distingue le bonheur de la prudence. Quand vos plans politiques ont été suivis, l'Etat s'en est bien trouvé ; on a vu quMls étaient bons, et on les a loués depuis votre retraite. A l'égard du secret et du mystère, je n'ai jamais connu personne à qui il en coûtât moins qu'à vous pour les garder. Né vrai et sincère, vous aimez à exposer les choses comme vous les voyez ; vous parlez avec abondance de ce qui vous affecte et de ce que vous voulez persuader ; il vous coûterait beaucoup de simuler ; mais la dissimulation et le silence de ce qui détournerait de la persuasion se présentent naturellement à vous comme des moyens nécessaires ; c'est ce que j'ai observé souvent.
Malheureusement, la cour est devenue le sénat de la nation ; l'orgueil de Louis XIV et son faste oriental ont été imités et enchéris par son successeur, quoique simple et modeste de caractère. On a mis l'honneur à ne point diminuer une étiquette ruineuse en faveur d'une économie salutaire ; on a fait de Versailles une capitale assignée à la cour, et tous ceux qui ont droit d'y résider ont part au crédit, c'est-à-dire à l'autorité du trône. Ce défaut dans le gouvernement ira toujours en augmentant sous nos rois, quand ils ne décideront
pas par eux-mêmes. La portion des courtisans la plus intrigante compose la société la plus intime du prince; c'est ce qu'on nomme aujourd'hui les cabinets : on n'y est point reçu sur les talents, et encore moins sur la vertu, mais sur l'art de plaire. Peut-être que le mérite pourrait concilier l'amitié entre égaux ; mais, d'esclaves à maître, ce ne peut être que la flatterie et le mensonge adroit qui fasse fortune.
C'est de là précisément qu'il arrive que la France n'a point de conseil d'État ; car il est pire d'en avoir un mauvais que de n'en point avoir du tout. Le conseil est composé de courtisans ; c'est l'élixir de ce qu'il y a de plus corrompu dans le monde, sous les apparences de la politesse et d'une sagesse lente et circonspecte. Tout y est fourberie, malice et ignorance ; le roi y est plus haï et plus méprisé des assesseurs qu'il ne le serait des plus fanatiques républicains, et la patrie plus insultée que de tous les conjurés de Calilina. Au lieu de vieillards vénérables pleins de candeur et de religion, dépositaires des saines maximes, vétérans et éprouvés par des emplois, mûrissant et dirigeant les projets, l'on n'y trouve que des petits maîtres ou de vieux renards, prétendant au crédit et aux richesses par les affaires de l'État et occupés de s'entre-détruire pour s'élever.
Que l'on pèse bien toutes les circonstances du présent gouvernement français, qu'on le compare à ceux de l'antiquité et des autres nations d'Europe, on le trouvera neuf et singulier. Le génie national fait toute la force du royaume; sa direction l'affaiblit autant qu'elle peut. On en est réduit à désirer un premier ministre, quel qu'il soit, comme dans le gouvernement
ottoman, un vizir d institution sauve cet empire de la faiblesse des empereurs et de l'influence du sérail. Malheureusement cette faiblesse et cette influence détournent le prince de ce remède ; il n'a pas la force de se donner un maître; on lui vante sa capacité pour abuser de sa faiblesse.
Nous vivons ici sous une oligarchie tyrannique assistée d'un Hexumvirat. Cinq à six ministres absolus ont sous eux quelques chefs de départements qui n'ont que le rang et l'autorité de commis. Indépendants entre eux, esclaves de leur ministre, après quelques mois de travail, ils se dégoûtent de cette servitude, et se reposent de tout sur des commis qui, n'ayant point d'honneur à acquérir, ne visent qu'aux richesses et n'y peuvent parvenir que par la corruption. Chaque jour l'on travaille à réunir ces différents départements aux ministères principaux, sous prétexte d'abréger le travail du prince. Les chefs abhorrent la commune, l'on détruit toute corporation, et les intérêts du public, loin d'être stipulés et défendus, ne sont pas seulement connus.
La cour, les favoris et les favorites contre-balancent le pouvoir des ministres. Ceux-ci craignent jusques aux moindres valets. Us ne peuvent rien entreprendre sans y intéresser les particuliers, ni rien réformer sans orages de cour. Cependant c'est à cette espèce de puissance publique que l'on a attiré insensiblement tout commandement et tous soins dans les détails du royaume, sous prétexte de perfectionner l'autorité royale , comme si Henri IV, protégeant la liberté de ses peuples, n'avait pas été également roi que Louis XIV gouvernant tout par ses vizirs et par ses pachas. Di-
sons, au contraire, que l'on a diminué la royauté en élevant le ministère en France. On a toujours prétexté les plus belles choses du monde en changeant ainsi notre gouvernement chrétien en turc. Écoutez les préambules des édits bureaux : ce n'est que la police qu'on a en vue ; on va ramener les lois de Lycurgue et le siècle d'or; mais bientôt la tyrannie se démasque, le peuple est ruiné, le roi est endetté, les hommes malheureux, les mœurs corrompues et les provinces dépeuplées. Sous de belles promesses (auxquelles on ne croit plus aujourd'hui), ce n'est qu'avarice, perversité et déshonneur.
Les prétextes sont trop contraires à la cause ; l'intérêt du monarque demande que tout aille bien dans son État. Supposé même qu'il ait plus d'amour de la gloire que de tendresse pour ses sujets, il la trouvera évidemment dans la paix et dans l'économie; il ne rencontrera que de faux plaisirs, des dangers et des injures dans la magnificence et dans les guerres injustes ; mais des ministres absolus sont les prêtres et les idoles de l'a fausse gloire, la véritable retourne au prince, les passions du prince servent les leurs ; ils y trouvent les moyens de s'élever, de se soutenir, de se venger et de s'enrichir.
C'est une erreur politique de désirer une puissance intermédiaire entre la puissance publique et le peuple ; il ne devrait y avoir que le protecteur et le protégé ; le premier empêche l'anarchie, le second jouit des lois et vit dans le bon ordre ; l'intelligence des particuliers fait le reste. Que la puissance publique soit douce, ferme et bienfaisante, elle n'aura pas besoin de ces maximes politiques, de ce contre-poids de trois pouvoirs dont on fait tant de cas en Angleterre.
Mais, dira-t-on, les rois abusent de leur pouvoir. Observons d'abord que ce sont les ministres courtisans qui les portent le plus à cet abus ; ainsi, regardons le ministère absolu comme le plus fâcheux de tous les pouvoirs intermédiaires. De plus, il détruit toute liberté populaire et toute administration démocratique, ce qui est un grand mal dans un État; il ne présente plus aux soins du prince que cette fausse habileté d'accorder ses ministres et de les désunir, de s'y abandonner et de les ébranler : c'est là la source du crédit des courtisans et d'une véritable tyrannie qu'exercent nos rois sans s'en douter.
Les départements divisés se combattent continuellement ; aucun ne peut se perfectionner par leur opposition et les empêchements qu'ils apportent les uns aux autres ; ils s'étendent par la jalousie plus que par l'émulation ; ils jettent la volonté du monarque dans l'obscurité et dans l'indécision ; il cède enfin et ne commande plus ; il se forme toujours un premier ministre secret : ce n'est pas celui qui a le plus de raison et d'amour pour l'État; mais le meilleur courtisan, celui qui tire mieux parti des faiblesses du prince, et qui a plus le talent de plaire. C'est ainsi que M. de Louvois, sous Louis XIV, ayant été élevé avec ce prince et le flattant de la gloire des conquêtes, rapporta tous les autres départements au sien, ruina TÉtat par des guerres injustes, et inspira contre nous une haine universelle dont la préoccupation n'est pas encore cessée1.
1 . Il y a ici un passage biffé que nous croyons devoir rétablir en note : « M. de Torcy dont vous étiez ami, et avec qui vous
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Il vous fallut quelques mois pour conclure que les autres ministres vous traverseraient toujours au lieu de vous aider; vous vous formâtes un conseil pour vous-même de vos deux premiers commis et de quelques anciens ambassadeurs pour les affaires des cours où ils avaient été employés. Vous commençâtes alors à ne plus porter au conseil que des bagatelles et le courant des nouvelles ; vous réservâtes pour le travail avec le roi les plus importantes décisions mûries avec ceux que j'ai dit. Ainsi vous cherchâtes à mettre votre département sur le pied des autres , comme la finance, la guerre et la marine, qui se sont soustraits aux conseils, et ce dessein a excité l'envie dont les cris ont principalement causé votre disgrâce.
Le roi a bon esprit et aime la véritable gloire ; il ne lui a manqué que cette espèce d'éducation élevée et propre aux princes , qui instruit des devoirs sans exagération ni petitesse. Il n'a eu auprès de lui que des gens médiocres qui lui ont donné le mystère pour le secret et la défiance pour la sûreté. Louis XIV a manqué par l'instruction , et son successeur par l'élévation et l'étendue dans ses vues; mais, quand celui-ci a trouvé par la fidélité de ses conseillers de quoi se livrer à son bon naturel, vous m'avez dit qu'il décidait à merveille; il raisonnait à votre travail de tous les genres d'affaires politiques que vous lui présentiez et prenait ordinairement le meilleur parti par lui-
aviez des conversations réglées à chaque voyage que vous faisiez à Paris, vous a dit qu'il attribuait les plus grands malheurs du règne précédent au peu de crédit qu'avait naturellement le ministre des affaires étrangères, etc. » Le reste continue comme à la page i 34 ci-dessus.
même. Au contraire, le feu roi, à ce que vous a dit M. de Torcy, n'aimait pas à raisonner ni à approfondir ainsi les délibérations tête à tête , et renvoyait tout au conseil.
Après avoir mis les choses sur ce pied-là, vous attaquâtes ce qu'on appelait le comité. C'était un conseil d'Etat qui se tenait sans le roi chez le cardinal de Tencin. Il avait pris naissance les dernières années du cardinal de Fleury, et peu après qu'il eut fait disgracier son adjoint le garde des sceaux Chauvelin. Il s'effrayait alors des fonctions de premier ministre, qui sont principalement (comme celles du roi) d'accorder ensemble les autres ministres. Ace comité, on réglait les affaires capitales de l'Etat, et on ne portait à Sa Majesté que des décisions préparées qu'il ne lui était pas possible de réfuter. Quand le cardinal devint languissant et moribond, ce comité devint encore plus nécessaire, le roi ayant résolu de le laisser maître absolu du gouvernement jusqu'au dernier moment de sa vie. Le cardinal de Tencin avait le premier rang parmi les ministres; le comité qui se tint chez lui fit augurer faussement qu'il succéderait au cardinal de Fleury; mais, à la mort de celui-ci, le roi se persuada qu'il y allait de sa gloire de gouverner sans premier ministre. Peu après, le maréchal de Noailles obtint une place au conseil d'État : alors les comités devinrent la chose du monde la plus terrible; on n'y aurait pas entendu Dieu tonner ; le maréchal s'y prenait aux crins avec tout ce qui lui disputait quelque chose ; il frappait des pieds, il faisait voler son chapeau dans la chambre, il changeait de principes à chaque séance. M. de Maurepas glapissait, riait de tout et donnait ses épigram-
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mes pour des maximes d'État indubitables. Le cardinal de Tencin recourait à Moréri à chaque notion des plus communes qu'il ignorait, ce qui revenait souvent. Pour le malheureux secrétaire d'État des affaires étrangères, si malheureusement il n'avait pas de si bons poumons que ceux qui tenaient le dé, et s'il manquait de leur effronterie, il restait à peine le greffier de leurs sottises.
Vous attendîtes ces gens-là au premier méchant parti qu'ils prirent contre votre avis, et vous n'attendîtes pas longtemps ; vous le fîtes remarquer au roi , et vous lui démontrâtes quelle était leur indifférence pour l'État, leur inconstance, leur variation de principes, leur légèreté, leur inconséquence, et que tout serait emporté par cabale , si Sa Majesté n'y mettait ordre.
Vous gardâtes pour le dernier moyen le plus persuasif. Celait une anecdote du règne de Louis XIV, que vous avait contée M. de Torcy. 11 prétendait n'avoir jamais essuyé de duretés de ce prince qu'en une seule occasion. Il y avait alors des disputes fréquentes et aigres entre lui et les autres ministres, surtout avec M. Voisin. En une de ces occasions, il s'avisa de proposer au roi des comités préparatoires : « Sire, dit-il, nous fatiguons Votre Majesté de nos débats, et nous y consommons le temps du conseil; qu'elle nous permette de discuter chez le plus ancien de nous toutes ces questions épineuses, et nous ne porterons ici qu'un vœu commun. » Le vieux monarque rougit, montra le poing, et, apostrophant M. de Torcy, dit : « Qu'est-ce donc que ceci? quoi, par mon âge, on me croit déjà hors d'état de gouverner! Qu'on ne me propose jamais iv 40
de chose semblable. » Ce court apologue fit grand effet, quand vous l'exposa tes au roi (Sa Majesté ne tient jamais contre les exemples qu'on lui cite de son illustre bisaïeul). Depuis cela, les comités cessèrent; vous le refusâtes à la première proposition qui en fut faite ; deux des ministres en ayant demandé un pour corriger une instruction que vous veniez délire, le roi se leva, et vous dit : « Monsieur, vous aurez le temps de changer à ce mémoire quelques mots que j'ai remarqués, et vous m'en rendrez compte. » Depuis cela plus de comités et beaucoup de rage.
Cela vous enhardit encore plus que vous ne l'étiez à porter au travail avec le roi quantité de choses essentielles , et surtout d'importantes vérités qui pénètrent difficilement jusqu'au trône. Quelquefois la présence du maître excite à mieux dire qu'on ne ferait avec les égaux ou les inférieurs, quelquefois aussi elle intimide ; un mot de sécheresse ou de prévention ôte la parole, la pensée et l'enthousiasme de la vérité qui persuade et qui emporte. Il faudrait que les princes aimassent également, et en tout temps, la vérité qui les fuit ; il faudrait qu'ils distinguassent bien leurs vrais serviteurs de leurs ennemis (qui sont les flatteurs), et qu'ils accordassent aux premiers une certaine familiarité qui empêchât le respect de passer si souvent à la crainte de leur déplaire.
L'importance de ce département fait trembler : les fautes qui se commettent ailleurs se corrigent, et se réparent; mais les contre-temps aux affaires du dehors n'ont de réparation que par la guerre et de grands succès ; il y faut donc autant de courage d'esprit que de justesse. Avec le parti que vous preniez nécessai-
rement de porter peu d'affaires au conseil , vous ne vous prépariez point ces excuses ordinaires de rejeter les disgrâces sur les conseils d'autrui. Vous faisiez décider un roi naturellement peu décisif, vous débutiez dans ce ministère, vous n'y aviez d'instruction qu'une théorie de cabinet puisée dans les livres imprimés et mûrie par vos propres réflexions.
Cependant vos entreprises et vos tentatives auprès du roi eurent plus de bons succès que de mauvais. Vous gardâtes un profond secret sur quelques projets qui ont réussi, comme sur la négociation de Turin , la neutralité d'Allemagne et le second mariage de M. le Dauphin. Le roi vous laissa faire et vous encouragea par plusieurs signes d'approbation. Sa Majesté vous força même à n'en point parler au conseil, quand vous croyiez à propos de l'y divulguer : elle vous parla en mal des intentions de ses ministres.
Toutes ces circonstances peuvent animer un ministre qui se comportera comme vous l'avez fait à prendre sur lui de plus en plus, considérant surtout qu'il n'y a pas moyen de faire autrement pour bien servir l'Etat. Vous vous aperceviez que cette méthode plaisait au roi , qu'il était à son aise à son travail avec vous, qu'il croyait régner par lui-même en décidant avec vous, et vous lui en attribuiez tout l'honneur. Vous disparaissiez pour le faire paraître en toute occasion heureuse; vous voyiez le roi raccourcir les conseils et s'arrêter peu aux décisions qui en émanaient ; souvent Sa Majesté vous en parlait confidentiellement comme de conclusions fautives et contradictoires.
Peu à peu cette confiance intime a paru s'accroître , surtout à la fin de la seconde année de votre ministère
et au voyage de Fontainebleau de 1746. Vous deviez vous croire plus près du premier ministère que d'une retraite forcée; mais l'intrigue de cour a de grandes ressources, quand elle travaille sans contradicteurs; la vertu et les succès sont vaincus précisément par les triomphes qui devraient les soutenir. Je prouverai par les suites de ce mémoire que tout ce qui a dépendu de la négociation a réussi suivant vos plans et vos mesures, soit par justesse, soit par bonheur, et que c'est par les autres départements qu'une paix glorieuse a manqué de votre temps.
Vous fûtes nommé à ce poste au refus de feu M. de Villeneuve , ci-devant ambassadeur de la Porte ottomane. Il vous dit alors que les véritables raisons de son refus étaient les mauvais choix de nos ministres dans les cours étrangères, et des premiers commis du bureau , et qu'il ne prévoyait pas même comment l'on pourrait mieux composer ces deux parties d'ici à longtemps.
En effet, les ministres que nous entretenions alors en pays étrangers avaient presque tous été nommés sur la présentation des dévots, des femmes, comme amis ou parents des gens en place, des courtisans, tous enfants de la cabale et de l'intrigue , et prétendant à la fortune par cette carrière plus commodément que par les dangers de la guerre. Ils arrivent à leurs postes sans instructions préalables et sans aucun dessein de servir utilement leur patrie. Véritablement, quelquesuns se trouvent de l'esprit , et surtout du talent pour l'intrigue (quiconque réussit à notre cour peut briller à d'autres cours moins polies et moins déliées). Ils s'y font donc un commencement de réputation, et ils la
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font valoir par delà ses mérites. C'est alors que leur indocilité les rend inutiles et même nuisibles, de sorte que l'on peut dire en général de ces employés que les bons sont les mauvais, et que souvent ce sont les médiocres qui servent le mieux.
C'est ce que vous m'avez dit avoir observé après quelques semaines de travail dans votre département. Les ministres dont on parlait le plus parlaient encore plus d'eux-mêmes ; à les entendre, ils auraient tout fait et auraient avancé les affaires bien autrement , sans la mauvaise direction du secrétaire d'Etat qui les gênait. Quand ils obtenaient un congé, sous le faux prétexte de leurs affaires domestiques et par la cause véritable d'épargner la dépense de représentation, ils ramassaient tous leurs moyens pour se faire à Versailles des amis et des protecteurs ; ils prodiguaient les secrets de l'Etat dans les ruelles; ensuite, revenus à leurs postes, ils contredisaient à tous propos, ils n'obéissaient qu'à la dernière extrémité, et écrivaient à leurs amis par des lettres secrètes l'apologie de leur conduite et leur mauvaise opinion du ministère.
Cette détestable habitude provenait des derniers temps du ministère de M. Chauvelin, où le cardinal de Fleury était animé dune telle rage contre ce digne ministre que c'était lui faire la cour que de s'en rendre le délateur. Après sa disgrâce, M. de Maurepas s'empara secrètement de la principale autorité. M. Amelot, secrétaire d'État des affaires étrangères, était sa créature, et M. de Breteuil tremblait devant lui. Les tracasseries faisant tout le bonheur de M. de Maurepas, il fronda lui-même toutes les mesures du gouvernement, et cet exemple fut contagieux.
Il est certain que le ministre de la cour voit toujours mieux les affaires générales que le plus habile négociateur particulier : l'un est au gouvernail et combine toutes les parties, l'autre ne voit que le point où il est ; il s'enivre de l'importance d'un objet solitaire et se trompe en voulant tout y rapporter. M. de Saint- Séverin, l'évêque de Rennes, Chavigny, Blondel et quelques autres jouissaient ainsi de votre temps d'une réputation usurpée. Leur indocilité et les clameurs de leurs partisans vous donnaient plus de travail que les affaires mêmes qu'ils traitaient. Au contraire, M. de Vaulgrenant, M. Des Issarts (que vous mîtes dans les affaires), les deux Lanoue , l'abbé Aunillon, l'abbé Lemaire, gens modestes et de bon sens , respectueux observateurs des ordres de leur gouvernement , discrets et peu vantés à la cour, avançaient les affaires du roi et n'y gâtaient jamais rien.
Il nous est venu d'Angleterre une méthode qui a achevé de tout ôter à la justice et à la prudence dans l'art de négocier, c'est de ne plus rien persuader que l'argent à la main. Par là, nos négociateurs ne sont plus que des négociants et d'habiles agioteurs; tout se réduit au calcul ; on a ces talents méprisables de saltimbanques et de chevaliers d'industrie : vanter ce qu'on donne, exagérer ce qu'on promet, déchirer la réputation de ses rivaux et séduire au lieu de persuader.
Cependant les avantages de la bonne foi percent toujours à travers les pratiques de l'intrigue et de la fourberie. Sous un roi généreux et puissant, on préfère notre alliance à moindre prix à celle de Londres ou de Vienne avec de plus gros subsides. Nous exi-
geons moins, nous payons bien et sans chicanes, nous ne demandons point de troupes pour expatrier des pères de famille loin de leurs foyers. Au fond, qu'on examine nos desseins politiques. Nous voulons la liberté germanique, l'affranchissement de la puissance russe dans le nord et en Pologne, et autant de liberté dans le commerce que les Anglais voudraient y établir d'usurpation et de monopole. Nous nous égarons quelquefois par la violence de l'imagination française; mais , aux traités de paix , nous revenons ordinairement à l'équité.
Il faut plutôt à nos négociateurs du bon esprit que du bel esprit; vous en avez vu réussir sans argent et sans intrigue , par l'amitié et l'estime qu'ils se conciliaient dans leurs cours. Ce sont proprement des sentinelles avancées qui doivent avertir de tout, juger et prévenir les événements ; mais, pour juger ainsi, il faut bien voir ; il leur faut justesse, diligence et sagacité. C'est peut-être cette bonne visière qui est la première partie de l'ambassadeur ; ce qu'ils ont à traiter n'est qu'un rôle préparé, appris et débité avec intelligence; rarement prennent-ils sur eux à propos, et toujours avec danger ; leur vrai ministère consiste à aviser le conseil , leurs fonctions consistent dans une agence assidue et bien raison née. Autrefois on leur demandait beaucoup d'érudition et de connaissances du droit public ; aujourd'hui il s'agit principalement d'usage du monde, de simplicité , de secret et de docilité.
Quand quelques ministres étrangers résidant a Paris attrapaient le goût français , se montraient brillants et intrigants , qu'en arrivait-il ? ils vous prévenaient
contre leurs cours et contre les demandes qu'ils formaient à la nôtre, tandis que ceux qui agissaient avec droiture et simplicité s'attiraient une telle confiance de notre part qu'il y avait plus à se précautionner des effets de la franchise que des artifices de la subtilité.
La corruption ne s'est aucunement glissée dans les bureaux des affaires étrangères ; il en faut convenir comme d'un phénomène qui tient du miracle et qui fait honneur à la nation française, vu le peu de salaire qu'on donne à ces commis et le peu d'espoir de fortune ; mais la médiocrité y règne ; les fréquents changements dans ce ministère ont emporté les mêmes mutations de commis , ce qui ne devrait point être et ce qui n'arrive point dans les autres départements. Vous avez trouvé dans ces places deux premiers commis, le Sr Du Theil et le Sr Ledran. Le premier est lourd, borné, ignorant et paresseux : avec de la morgue et de l'intrigue, il s'est donné pour un homme merveilleux, et on l'a cru ; il a poussé cet art de fausse réputation et sa passion de jalousie jusqu'à ne placer dans ses bureaux que des écrivains encore plus incapables que lui.
Le Sr Ledran sait beaucoup et écrit mal, cependant son grand travail et son exacte obéissance vous en firent tirer un bon parti. Vous suppléâtes à cette insuffisance de vos deux seconds par un grand travail de cabinet.
Vous trouvâtes établi que l'abbé de La Ville devait incessamment remplacer l'un de ces premiers commis ; le roi vous le déclara à votre premier travail. Les ministres qui remplaçaient M. Amelot pendant la campagne de 1 744 avaient eu leurs raisons pour engouer
DU MARQUIS D'ARGENSON. iS3
le roi de ce personnage : c'était un ex-jésuite secrétaire de M. de Fénelon à la Haye, et alors notre résident près de la république. Homme d'esprit, bon écrivain, plus hardi que patelin, ambitieux, alerte sur ses intérêts et capable d'y multiplier les sacrifices, il joue l'amour et l'attachement ; mais il ne sent seulement pas la reconnaissance ; le caractère du comédien se montre dès qu'il a quitté le masque et la scène. Je sais que vous n'avez jamais été la dupe de celui-ci ; vous rapportiez tout au service du roi ; ce jésuite exécutait avec intelligence ce que vous lui prescriviez pour l'Etat et non pour vous : cela vous suffisait ; vous vous attendiez à toutes sortes d'ingratitudes, quand vous me disiez qu'à la cour il ne faut pas compter sur le bien que méritent les bienfaits et qu'on est trop heureux de n'y pas trouver le mal pour le bien. Ainsi l'abbé de La Ville vous a-t-il rendu bien des mauvais offices pour les grands bienfaits que vous avez prodigués à son avidité et à son encouragement. Ainsi le déplacement de l'un des deux premiers était comme une bombe qui devait tomber incessamment sur l'un ou sur l'autre. On avait inspiré au roi de renvoyer le Sr Ledran ; vous demandâtes quelques mois pour examiner cette question, cela vous fut accordé ; vous trouvâtes que Ledran faisait tout et Du Theil rien : Sa Majesté vous crut, et, à la fin de l'an 1745, l'abbé de La Ville remplaça le Sr Du Theil.
Vous avez été d'une grande assiduité au travail penpant tout le temps de votre ministère, et votre santé n'en a jamais souffert d'altération : vous étiez tous les jours levé à cinq heures du matin , et vous vous êtes toujours trouvé à votre courant, le bureau nettoyé de
tous papiers; à neuf heures, il en sortait quatre gros paquets de renvois pour vos quatre chefs de bureaux, les Srs Du Theil et Ledran pour les dépêches étrangères, le Sr de Bernage pour les affaires de finance de ce département, et le Sr Douin pour les provinces qui vous étaient départies. Le roi vous a loué de ce bon ordre en vous disant que c'était ainsi qu'on travaillait chez le feu roi. En effet, par cette pratique, les commis travaillaient commodément et abondamment. Vous les aviez mis sur le pied de faire des extraits à mi-marge de toutes les dépêches ; cela servait à deux fins : à rapporter plus légèrement au conseil ce qui méritait moins de considération , et aux réponses que vous formiez ; vous en écriviez l'esprit sur la marge blanche , et, avec ces apostilles, nous formions des lettres longues, raisonnées et instructives qui dirigeaient la conduite de nos ministres aux cours étrangères. Vous composiez en entier quantité de lettres plus essentielles et plus délicates. L'on peut dire que, pendant vos deux années de ministère, il est sorti de vos bureaux plus d'écritures que pendant six années de vos prédécesseurs ou successeurs, et que les commis ont été moins fatigués de ce travail sous vous que d'une oisiveté inquiète et troublée sous les autres.
Vous écriviez encore des mémoires de récapitulation pour le roi, des projets, des plans et des agendas pour votre propre conduite et pour vos amis au conseil et au travail avec Sa Majesté. Les lundis au soir, le roi vous accordait ce travail; vous y prépariez ce que vous aviez à demander ou à répondre aux ambassadeurs étrangers dont l'audience était le mardi ; les di-
manches et mercredis était le conseil d'Etat et ce n'était pas une petite affaire de préparer le matin ce qu'il y fallait déclarer ou taire.
Article II.
Caractères des principaux personnages.
On entendra mieux les événements que je vais exposer, en connaissant les personnages qui y influèrent davantage, Parlons d'abord du théâtre où ils représentent.