‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 18 sur 57 · LA COUR · texte numérisé non relu

LA COUR

Le meilleur roi sera celui qui aura plus de peuple et moinsde cour. Qu'on juge sur cela Louis XIV, à qui la flatterie a donné le nom de Grand : il l'était par son orgueil, mais non par ses bienfaits en faveur de la nation. Il nous a rendus redoutés en nous rendant moins redoutables ; il fonda pour ainsi dire la cour en lui bâtissant une capitale particulière ; il voulut la rendre nombreuse, magnifique et maîtresse du gouvernement; la dépense et les désordres qu'elle entraîne sont insoutenables à la longue, et le plus grand de ces malheurs est que, sous des rois simples et dons, ces abus s'accroîtront par honneur, et, sous des rois hautains, ils augmenteront encore par l'effervescence de leurs passions. On ne fit pas remarquer alors à Louis XIV qu'il imitait en cela Darius, et qu'il s'éloignait des exemples d'Alexandre et de tous les grands princes célébrés par l'histoire ; car on peut calculer

qu'à mesure de l'augmentation de la cour, nos deux rois qui paraissent y être adorés ont vu l'abondance s'éteindre dans les provinces, les mœurs se corrompre, le luxe appauvrir la nation, nos armées moins bien commandées, la justice moins bien administrée et les finances embarrassées.

Henri IV mérita véritablement le titre de Grand; ce ne fut pas seulement par sa bravoure, mais encore par sa bonté. Il sut choisir et soutenir un grand ministre pour les détails du dedans; sa prudence et son expérience présidaient à tout. Il résidait à Paris au milieu de son peuple; on ne lui avait point inspiré de haïr les Parisiens et de se défier de la soumission de ses sujets. Comme il était sans crainte, il marchait sans escorte; il avait une garde de cortège et non de précaution, et le nombre de domestiques nécessaire. Les courtisans demeuraient chacun dans leurs maisons ; ceux-ci n'étaient point engagés à des dépenses ruineuses pour être de la cour : ainsi les grâces ne leur étaient point dues comme aujourd'hui. Les princes et princesses de la cour trouvaient assez de société dans la noblesse de la ville. Henri IV allait à ses maisons de campagne sans cour et sans ministres; on ne changeait point chaque semaine de capitale, comme il arrive aujourd'hui que le siège des affaires doit s'y transporter avec le monarque ; on ne parlait point du suffrage des cabinets pour les grandes affaires, tout s'expédiait du même centre; l'économie était grande par le bon ordre et par le bon sens ; la dignité royale était admirée et respectée par elle-même , et non par le faux vernis d'une vaine prodigalité.

Ces cours nombreuses et magnifiques (appât des

sots et des méchants) ne feront jamais la splendeur de la royauté ; il y a toujours assez de représentation dans la décence ; les grands officiers et les riches habitants la partagent ; c'est la capitale qui attire les étrangers, la cour les repousse par ses dédains. Réunies ensemble, elles auront toujours assez d'éclat dans une monarchie ; les républiques en manquent, mais elles présentent de meilleures leçons aux voyageurs curieux.

Qu'on se persuade donc que le plus grand vice des gouvernements monarchiques est ce qu'on appelle la cour. A commencer par le monarque, c'est là où il puise ses vices et d'où se répandent, comme de laboîte de Pandore, ceux de ses sujets. C'est là oùl'on dit continuellement aux rois : « Abusez de votre autorité; les lois obéissent à votre volonté ; immolez tout à la grandeur suprême ; le peuple est condamné aux larmes et au travail, il faut le gouverner avec la verge de fer; s'il n'est opprimé il vous opprimera \ » La flatterie s'y déguise en sagesse et en amour, les poisons s'y raffinent et la vertu y est méprisée ; c'est un fléau que la dévotion des princes à la cour, elle y détruit la religion et les mœurs, car elle n'inspira jamais que l'hypocrisie et la persécution.

Précisément Un y a pas un homme de bien à la cour : si quelqu'un y commence sa réputation par la probité, bientôt il se dégrade ; l'estime et celui qui en est l'objet

i . C'est la paraphrase des beaux vers de Joad , dans Athalie. Racine lui-même avait emprunté le dernier trait au discours prononcé par le connétable de Bourbon dans les États de Tours, en 148k. «Je connais le caractère des vilains : s'ils ne sont opprimés, il faut qu'ils oppriment. »

s'infectent des mœurs de la cour; les deux idoles y sont la fortune et la mode; comment veut-on que leur culte ne se ressente pas toujours des caprices et des vices qui leur sont propres ? (la vertu, même sans rigidité, n'admet rien qui lui soit contraire, et toute infraction est vice). Ainsi les usages ont-ils prévalu sur les principes, et l'opinion désapprouve au fond de la conscience ce que l'habitude et la crainte ont fait tolérer chez les grands.

Ce qu'il y a d'émulation dans les affaires sérieuses ne va qu'à des ouvrages de montre; il est inutile et même nuisible d'être, il faut paraître ; cependant il en coûterait moins d'efforts souvent pour valoir effectivement que pour se faire valoir. Le premier des talents est X habileté; le dernier et le plus dangereux est d'être un grand homme. Dans les républiques le grand mérite attire l'envie, dans les cours il excite la rage; ce n'est pas la réputation qu'il faut, ce sont les bons offices; il faut savoir avancer un personnage, se donner les apparences d'être utile aux autres en se soutenant soi-même. Tout est soumis au commerce et au calcul des intérêts particuliers , et plus nos courtisans sont devenus raffinés et spirituels, plus le commerce de protection est devenu horrible et frauduleux.

Damon1 était né vertueux, ses aïeux avaient bien servi l'État au temps où l'on était admis à le servir avec de la franchise et de la vertu : il a ouvert les yeux, il a fait des réflexions : l'on croirait que c'est pour devenir encore meilleur; non, c'est pour imaginer des pal-

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