Il est probable que le marquis veut désigner son frère
liatifs contre la règle des mœurs et les incommodités de la probité ; il s'est accommodé au siècle, et plus il s'est vu avancer à la cour, plus il a fait de découvertes dans cette carrière de relâchements, plus ses sophismes lui cachent sa corruption sous les apparences de l'honneur à la mode.
La dévotion n'est à la cour qu'une cabale triste, avare et ennemie des plaisirs , sa censure noircit tout ce qui n'est pas de cette secte, sa dernière fin paraît être de rendre le roi jésuite ou au moins capucin, et de répéter souvent le massacre de la Saint- Barthélémy.
Le peu de vertu que l'on voit à la cour ne se soutient que par la stupidité ; on se moque de ceux qui la professent encore, mais on les souffre ; ce sont les fous de la cour. Ils se réhabilitent quelquefois par quelques mauvais tours qui leur échappent, alors on les croit hommes comme les autres.
Le désintéressement ne s'établit point sans la prodigalité, le chemin de la ruine est plein de roses et d'éloges; mais la ruine déclarée est un ridicule, on n'accorde seulement pas la pitié à ceux qui plaisaient tant en tendant à ce but ; le mépris termine l'admiration de la magnificence.
Les beautés de la cour ont le même sort. Leur brillant fait des adorateurs, leurs faiblesses et leur facilité augmentent le culte qu'on leur rend ; mais le décri suit de près, et la chute de leurs appas les rendrait les plus odieuses des créatures, sans l'hypocrisie qui les relève.
Le Misanthrope de la comédie a dit tout cela ; il en conclut qu'il faut quitter la cour et se retirer dans un désert ; la vertu constante et courageuse devrait conclure autrement. Ceux qui y tiennent incommutable-
ment par leur naissance et par leurs places, comme M. le duc d'Orléans, devraient y demeurer davantage pour corriger ce qu'ils pourraient par leur exemple et par les encouragements qui dépendent d'eux, et leur autorité s'adoucirait aussi par la fréquentation des gens sages sans excès. Il manque aujourd'hui ces asiles à la raison.
Le fond du caractère des ministres est celui de premiers courtisans ; le bonheur du règne dépend de la volonté qu'aurait le monarque de les tirer de cet état ; ce serait par un discernement plus fin et une volonté ferme de les soutenir dans leurs véritables fonctions. Ils sont essentiellement les censeurs de la cour, ce sont les juges et les courtisans de cette multitude de courtisans et de valets qui la composent : comment veut-on qu'ils jugent et qu'ils commandent sur des égaux qui peuvent leur nuire? Ils les recherchent donc et en dépendent ; un ministre mal avec eux est perpétuellement desservi auprès de son maître; il n'y a que la voix publique qui puisse le défendre ; mais personne à la cour ne parle et ne stipule pour le public.
Henri III n'avait de ministres que parmi ses mignons. Henri IV trouva par hasard dans M. de Sully un ministre qui devint ennemi des courtisans dès qu'il fut en place ; il le traversa souvent, mais le soutint toujours. Louis XIII fut subjugué par le cardinal de Richelieu ; il le fit mourir de chagrin par ses petites tracasseries. Louis XIV donna beaucoup de dignité et d'argent à ses ministres ; il en tira grand parti pour ses desseins. Louis XV a laissé régner le cardinal de Fleury pendant dix-sept ans; ce ministre, malgré son grand pouvoir, craignait toujours la cour, se ressentant toujours de
son premier état de prestolet et de bas courtisan ; depuis sa mort, la cour de France ressemble trop par ses intrigues au sérail de Constantinople.
Les vices des courtisans enchérissent chez un ministre; comme il a en pouvoir ce que les autres n'ont qu'en crédit, les exceptions et les injustices sont la monnaie de son intrigue; de juge il devient procureur et solliciteur ; ses flatteries sont bien plus dangereuses pour le prince, il désire les faiblesses du monarque pour en faire ses espérances et son appui. Croirait-on qu'il n'y a rien d'outré dans ces tableaux ?
C'est un mot dur que celui de tyrannie, c'est un blasphème dans la bouche d'un sujet; on ne peut en sauver la dureté qu'en le séparant bien de la personne d'un prince bon, aimé, mais facile par bonté. La tyrannie pouvait s'excuser sous Titus et sous Louis XII, s'ils s'étaient dépouillés de leur pouvoir au point de n'en conserver personnellement guère plus que le doge de Venise, au nom de qui tout se fait dans ce gouvernement. La contrariété du naturel d'un tel prince avec la trahison de ses ministres répand plus de politesse sur leurs injustices; c'est une tyrannie doucereuse, une affabilité sournoise et maligne qui adoucit l'aigreur, qui quitte un moment l'iniquité pour la reprendre, qui se réserve les flétrissures et les vengeances, c'est une puissance précaire qui connaît bien les moments d'impunité ; elle exerce ses cruautés sans violence, elle épargne les corps et déchire les cœurs. On ne décapite plus comme sous le cardinal de Richelieu, on n'exile même que les factieux étourdis et turbulents; mais on déshonore pour peu qu'il y ait prise, l'on retranche toute considération à ceux dont le cré-
dit est passé, on leur ôte solidement tout espoir de retour, l'on répand tout le mal qu'on veut des absents, Ton dit à l'oreille de leurs amis : ne fréquentez pas cet homme-là, non eris amicus Csesaris; voilà un homme pestiféré dans cette société d'esclaves.
Quant au gouvernement des peuples, on arrête les révoltes dans leurs premiers commencements, l'on fait oublier pour quelques mois la cause des murmures généraux; quand on les reprend, l'habitude d'en parler y a déjà fait plier les esprits. L'on triomphe de tout sur les Français par le calme et par l'opiniâtreté, on désarme les ennemis du dehors par des biens trompeurs, et, depuis cent ans, nos traités de paix ont plus été des germes de guerre que la guerre ne nous a préparé la paix. La tradition dans le ministère s'est réduite à faire prendre tous ces artifices pour des maximes politiques. Véritablement, avec cela, nous ne verrons point de soulèvements ni de révolutions générales en France, c'est pour le royaume une fièvre lente, mais non violente; on le verra s'écrouler par les fondements et pour ainsi dire tomber par morceaux.