‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 20 sur 57 · LE ROI · texte numérisé non relu

LE ROI

Louis XV a eu pour lui tous les miracles de la Providence. Préféré à ses aînés pour régner, sa vie préservée, sa santé conservée et fortifiée, échappé à plusieurs dangers pendant son enfance et depuis sa jeunesse, tout marque en lui le doigt de Dieu, comme il est l'oint du Seigneur. Les dévots disent qu'il y a dans ces merveilles de quoi convertir le pécheur le plus endurci; les sages le trouvent plus obligé qu'un autre à aimer Dieu et ses peuples.

C'est la bonté des princes qui les fait grands; de là dérive la justice; autrement c'est la violence qui commande en se faisant craindre ; son règne est passager, il n'a que le moment du besoin et de l'illusion. Mais, si l'on examine bien comment la royauté a prévalu dans le monde, on trouvera que, les fondateurs des monarchies se sont attiré la confiance par l'estime et par les bienfaits, que leurs successeurs n'ont vécu pour ainsi dire que de la réputation de leurs auteurs, que la puissance s'est ébranlée par la tyrannie, et quelle se rétablit par d'heureux règnes.

Les princes sont mal élevés, tout les flatte, rien ne les corrige; ils apprennent surtout à ignorer et à se méprendre sur l'article essentiel qui est la connaissance des hommes. S'ils avaient ce discernement, quand même ils seraient d'un mauvais naturel, ils choisiraient de bons sujets pour les seconder, car leur intérêt le demande; mais s'ils sont bons, ils choisissent d'honnêtes gens comme eux. Qu'ils se laissent aller à leur pente, tout ira bien ; ici la malheureuse affectation vient troubler cette chaîne de conséquence : on n'a pas le brillant de l'esprit, mais on veut avoir pour amis les beaux esprits et les hommes à la mode, l'on croit et l'on discerne sur parole ; par là, l'on porte sa confiance sur des gens malins et pervers, l'on rejette la vertu sur la moindre imputation de ridicule.

Tout vous avait flatté de devenir l'ami du roi1 ; je

1 . « J'ai dit modestement sur la faveur de mon frère, et le peu d'air qu'a la mienne jusqu'à cette heure, que je voudrois bien que l'amitié du roi suivît dans les familles comme son amour. » (Février 1745). Note de cV Argentan.

vous flatterais même en vous disant qu'avec sa bonté vous avez les défauts qu'elle entraîne ; il est donc faux que les gens du même caractère se conviennent toujours : la sympathie les rapproche quelque temps, mais l'affectation et la mollesse viennent plus souvent les séparer.

Louis XV aurait voulu partout la paix , la tranquillité et même la gloire de son règne ; mais l'on se trompe sur cet article de gloire, dès qu'on est sur le trône ou seulement parmi les richesses. L'ivresse de la grandeur et les embûches des flatteurs présentent l'essence de l'honneur, ses moyens et ses obstacles, tout autrement qu'ils ne sont; cependant la nature prévaut. Morphée réveillé se rendort, le faux conquérant se désiste, une témérité mal soutenue est bien pire que l'indolence : appliquons ces principes aux règnes de Louis XIV et de Louis XV, nous y trouverons l'imprudence des rois et le malheur des peuples ; nous en conclurons que le second a eu plus d'esprit, plus de bonté, mais moins d'activité que le premier.

Dans l'art de régner il faut bien distinguer les articles qui vont bien par eux-mêmes (et même mieux par leur abandon ou par la plus simple inspection que par des soins inquiets), d'avec ceux qui demandent la sollicitude et l'activité. Hélas! notre gouvernement présent n'est qu'une méprise continuelle de ces deux classes de travail; on gourmande la liberté et on ne réforme aucun abus.

Un roi assoupi sur le trône serait bon au moins à laisser aller les causes secondes qui vont bien par ellesmêmes ; nous y avons de grands avantages, la situation, le sol, l'honneur et l'intelligence des habitants. Sem-

blable à la nature, la société germe et se répare par elle-même; nous n'avons point, comme l'empire romain, d'inondation de barbares à craindre au dehors ; la religion pour fleurir ne demande au gouvernement que d'arrêter le fanatisme et la persécution, en réprimant l'intrigue des hypocrites.

Toutes ces choses s'accomplissent en ne faisant rien de mal à propos ; toutes grandes entreprises sont impossibles ou nuisibles à un tel règne; qu'il n'écoute jamais les insinuations ni les inquiétudes de l'intrigue, qu'il écarte les projets de ces prétendus grands ministres (comme un Alberoni), si zélés pour la grandeur des maisons souveraines, mais si vides du bonheur des peuples; qu'il émonde, qu'il abroge les lois inutiles, et, avec ces qualités négatives, ne faisant rien de mal, il produira quantité de biens.

Mais, quand le vaisseau fait eau, il faut une grande activité et bien du travail ; autrement il coule à fond. Tel est le cas d'alliances dangereuses au dehors, de vues contraires à notre intérêt, et quand un conseil ennemi a séduit le nôtre. Tel était celui de Louis XIII, lorsque le cardinal de Richelieu prit le timon des affaires ; tels sont les maux du dedans, quand une partie affaiblit l'autre, quand la cour et la capitale épuisent les provinces, et quand les riches sont seuls écoutés au préjudice des autres citoyens.

Alors le prince doit s'éveiller pour ne se livrer au repos que quand le mal aura été extirpé dans ses racines. Il doit changer ses ministres et son conseil, il y a tout danger au retardement ; il doit accabler de confiance ceux qui le méritent, et congédier ceux dont il se défie ; il doit unir les causes secondes. Les vues des

ministres décident du gouvernement dans les monarchies. Nous avons parlé plus haut du fameux duc de Sully : sans lui le grand Henri eût peut-être été confondu dans la foule des rois, et la France, trouvée malheureuse à son avènement , fût devenue encore plus faible. En voilà assez, appliquons, et nous aurons exposé le caractère de Louis XV avec autant de fidélité que de respect.

Le travail particulier du prince ne doit pas s'estimer aux heures qu'il y donne, ni à son assistance aux conseils, mais à l'intérêt qu'il y prend. Ce n'est point par des velléités ni par des moments d'affection que l'on conduit les affaires d'une grande charge, mais par une volonté constante et toujours occupée de l'objet. L'on souffrira bien que les délassements, les défaillances et les faiblesses interrompent le travail, mais ils ne doivent tenir rang que d'exception, et le sérieux doit être la règle et la pratique ordinaire.

Oh! que ce terme de faiblesses exprime bien les passions de certains hommes doués de bonté et de facilité ; ils ne pèchent qu'en manquant de force pour résister; ils voient et approuvent le mieux, et suivent ce qu'il y a de plus mauvais ; leur virilité n'est qu'une enfance prolongée ; ils prennent souvent l'ombre du plaisir pour le plaisir même; jeunesse, enfantillage, amour-propre sans orgueil, leurs actes de fermeté ne sont qu'entêtement et mutinerie ; ils pensent sans réfléchir; ils tirent des conséquences sans les appliquer ni agir, opinion sans volonté ni désirs : le calme trompeur leur fait oublier tous dangers connus.

Avec ce triste caractère, un prince croit bien gouverner quand il ne gouverne seulement pas ; tout le

trompe, et il est le premier de ses séducteurs; il a des favoris sans prédilection pour eux , et des ministres absolus sans confiance.

Louis XV est chéri de son peuple sans lui avoir fait encore aucun bien ; Louis XIÏ le fut encore davantage, ayant causé beaucoup de maux en France par ses guerres mal conduites et malheureuses. Regardons en cela nos Français comme le peuple le plus porté à l'amour des rois qui sera jamais; il pénètre leur caractère, il prend les intentions pour l'action ; certes, c'est par une extrême fatalité qu'il n'est pas le plus riche et le plus heureux peuple du monde; atlribuons-en la cause principale à ce reste & aristocratie qui domine encore à la cour et aux prétentions du gouvernement militaire.

Le premier des expédients, pour sauver un gouvernement infecté d'abus dangereux, serait de nommer un premier ministre et de charger les tribunaux de la rigueur et de V odieux des lois; ainsi faisaient les Romains quand ils se donnaient un dictateur et quand ils créaient quelques commissaires du sénat, dénommés de leur nombre triumvirs, decemvirs, etc.; ainsi sont à Venise ces censeurs nommés le conseil des dix. Mais les mêmes motifs qui le demandent ici renferment précisément les ressorts qui l'empêchent : Tamourpropre mal entendu du prince, l'autorité des favoris et le faux intérêt des ministres.

Voulez-vous des détails de ce caractère ? l'on y trouvera tout celui des Français si connu des étrangers : contrastes partout, effets d'une imagination trop légère et trop maîtresse du jugement ; des talents perdus, un bon goût qu'on ne peut fixer; de l'exactitude

dans les petites choses, l'inconstance et le manque de plans dans les grands objets; grand géographe sans application politique ni militaire; le talent de dessiner et le goût de l'architecture pour les petites commodités, sans rien accorder au grand ; l'esprit de jeu avec l'imprudence dans les affaires, diseur de bons mots et de bêtises; de la mémoire sans souvenir; patience et colère ; promptitude et bonté ; habitude et inconstance ; mystère et indiscrétion; avidité des plaisirs nouveaux, dégoût et ennui, sensibilité du moment, apathie générale et absolue qui lui succède ; désespoir de la perte d'une maîtresse, infidélité qui l'outrage; des favoris sans amitié, de l'estime sans confiance ; bon maître sans humanité.

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