‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 21 sur 57 · LA REINE · texte numérisé non relu

LA REINE

La marquise de Prie, maîtresse de M. le duc de Bourbon, a élevé la reine au trône, où elle ne donne que de bons exemples. Elle fit en elle un excellent choix selon ses vues : fécondité, piété, douceur, humanité, et surtout grande incapacité aux affaires. 11 fallait encore à cette politique de cour une femme sans attraits et sans coquetterie, qui ne retînt son mari que par le devoir et par le besoin de donner des héritiers à la couronne.

La reine ignore l'art de s'attacher des créatures dans sa propre cour ; elle n'est ni haïe ni aimée ; elle attire par quelques attentions, elle rebute en rendant son amitié trop banale. L'esprit manque au cœur, elle n'a rien à elle dans ce qu'elle dit et ce qu'elle prétend sentir ; à peine a-t-elle une contenance à elle, elle se méprend souvent du rire aux pleurs, elle se réjouit des

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causes funestes et s'afflige d'événements comiques; elle est charitable par bigoterie, et dévote d'une superstition étrangère, ce qui est plus ridicule qu'édifiant aux yeux des Français. Cependant elle ne manque pas d'esprit; mais la nature lui a refusé tout génie et l'esprit de suite. \

Son rang est un drapeau de ralliement, et, depuis que le roi a des maîtresses déclarées, ceux qui crient au scandale s'attachent à elle pour déplaire au roi et à la favorite. Leurs murmures sont proportionnés à la patience royale; le roi est bon et sage, il endure les discours, pourvu qu'ils n'aillent pas jusqu'à l'insolence ; mais il se trompe sur l'intrigue et l'hypocrisie, il n'en sent pas tous les dangers et les méchantes suites. On l'a accoutumé de jeunesse à les supporter; peut-être même croit-il y trouver des lumières et des contrepoids politiques, ainsi que quelque appui pour la religion, ïl est vrai cependant que les cabales de cour l'embarrasseraient, si elles avaient à leur tête des âmes plus fortes et des esprits plus dissimulés et plus entreprenants.

Sans le vouloir, la reine a donc un parti : le Dauphin et Mesdames ont en elle une confiance d'enfants mal élevés, et, comme la nature est maligne chez les femmes et chez les enfants, l'on parle du roi dans leurs entrevues plus en mal qu'en bien ; on y gémit de ses amours et l'on y maltraite sa maîtresse.

Les prêtres, les moines et les dévots s'y réunissent; la jalousie de la reine et la bulle Unigenitus sont les idoles de cette cabale. Quelques ministres y pénètrent par des vues coupables; elles supposent toujours le plus grand des malheurs pour l'État, qui serait la mort

du roi ; mais Sa Majesté ne le trouve pas mauvais. Ces ministres, au sortir du conseil, vont dire à la reine les secrets de l'Etat; ils se rendent nécessaires pour accommoder quelquefois des tracasseries de ménage.

Le roi Stanislas vient tous les ans voir la reine sa fille; il ne lui donne presque aucun conseil, la trouvant dans la bonne voie, aussi circonspecte que docile. Ce n'est point un homme d'intrigue que ce bon prince, ignorant la cour, connaissant les ressorts d'un bon gouvernement, habile en morale comme un Chinois, excellent homme d'Etat, véritable roi patriote, sachant se faire servir, et ne commandant que d'utiles établissements dans sa petite souveraineté de Lorraine.

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